Jeudi 20 février 2025

Can love be measured by the hours in a day, demande soudain la chanson, les paroles sautant à mon esprit divaguant. Le tramway m’emmène chez toi. C’est inattendu, nous avions dit demain. Je crois comprendre, une fois la porte franchie, l’alcool servie, tes premiers mots, qu’il te fallait ma présence. Mais comment la perçois-tu ? Comment suis-je ce soir devant toi, sinon peut-être trop effacé devant celui que tu es ce soir, celui que tu es parfois et c’est toujours la nuit ? Le perçois-tu, mon recul, assis sur ce tabouret ? Qui sommes-nous ? Où ? Que mesurent les heures passées ensemble ?

Lundi 17 février 2025

Je suis seul. C’est l’heure du déjeuner, je suis allé tôt au restaurant universitaire. Je suis installé sur les tables hautes, près des baies, derrière moi les étudiants passent. Un œil dans mes emails personnels. Depuis plusieurs jours, j’attends la réponse, je vois l’intitulé du message, fébrile je clique, lecture diagonale, je vois « Delighted ». La joie m’envahit. Presque les larmes. J’appelle maman. Le Japon, maman, le Japon !

Et puis, travail, collègues. Je leur dis mes réveils, mes journées, l’épuisement, ça ronge parfois. Aujourd’hui par exemple. Ils sont là, ils m’écoutent, ce n’est pas toujours très cohérent, ce n’est pas toujours très facile d’écouter son corps de se rappeler. Ils sont à la fois mes collègues et ceux qui cherchent à m’aider, depuis un an bientôt, un an ! Mais depuis combien d’années je vis ainsi, les yeux presque paresseux, les paupières qui se ferment au cinéma, les matins embourbés sous les draps, les nuits suantes. Je raconte parfois que lycéen, je me recouchais avant d’aller au lycée, en courant bien sûr ; souvent j’étais en retard, on ne me disait rien, privilège.

Vendredi 14 février 2025

Le 14 février n’est pas une fête. Aujourd’hui, c’est encore autre chose. C’est une expérience, une folie qui fera dire aux amis : « Quoi ? Toi ? » Et me voilà, à 14h qui pousse la porte du studio 102.

Quelques heures plus tard, perdant maladroit à un jeu télévisé, je pars boire un verre avec Jocelyne, la femme qui m’a battue, et sa meilleure amie. Et nous rirons, rirons jusqu’à la nuit, jusqu’à 2 heures du matin et alors je m’éloigne du bar où nous avons dansé, dansé, grisé.

Lundi 10 février 2025

Entre Cork et Kinsale, il y a le bourg de Belgooly, en amont d’un bras de mer glacé. Des hameaux poitrinaires s’y disputent la boue, la terre et les racines, les poignées d’herbes sales. L’un d’entre eux, situé en retrait de la route de Carrigaline, à l’est, est le hameau de Sugàan. C’est là que Finbarr Peary vint au monde, gras et splendide, d’une mère à demi morte et d’un père faible et brutal.
::: Maylis de Kérangal ; Ni fleurs ni couronnes

Dimanche 9 février 2025

Je regarde les lignes entassées de mon CV, je les complète, et ce sont 3 pages qui n’ont pas l’audace de l’exhaustivité mais qui ont envie de dire autre chose que ce que fais, pour regarder au loin. Je regarde les silences aussi, encore, ma question sans réponse.

Samedi 8 février 2025

Il est tard sans l’être, c’est l’heure des apéritifs à peine entamés entre amis, l’heure où les amoureux n’ont pas encore choisi l’entrée à partager ni le reste, l’heure où certains regrettent déjà ce rendez-vous avec une inconnue, c’est samedi, on aurait pu regarder encore un peu les heures, trainer un peu l’un avec l’autre, s’agripper à un film. Mais non. Sans doute alors tu nous défusionnes, tu me donnes du temps pour moi, tu me pousses vers moi-même, quand bien même être quelques heures de plus ensemble, c’est je crois être encore avec soi-même. Plus tôt on avait partagé notre goût des couleurs.

Vendredi 7 février 2025

Emmanuel — un autre Emmanuel que celui qu’on a souvent connu ici — est rare. Il arrive, tard, souriant de ses élucubrations. J’avais oublié qu’il m’avait emprunté deux livres — il est si rare, quand était-ce ? Il y a 13 mois ? —, il m’avait écrit cela dans la semaine, qu’il devait me les rapporter, il me les tend, nous en parlons un peu, il reste dans mon frigo une boisson pétillante sans alcool, ça lui va. Le mien, mon livre, il ne sait plus où il l’a mis, il dit qu’il est écorné car marqué des phrases et des passages qu’il a aimés, il est quelque part au milieu de tous les autres. Il voulait que j’y ajoute une phrase de ma main. Tant pis. Une autre fois. Bientôt.

Je ne lui parle pas du livre d’Eva Baltazar, que pourtant depuis que je l’ai entamé, j’annote. Des petits marques pages autocollants viennent sauver des phrases magistrales de l’oubli, verts, bleus, orange.

Jeudi 6 février 2025

Alors je m’envoie un email, en guide de pense-bête. Je le nomme « Jeudi » et dans le corps du texte j’écris : « Monologue de la femme allemande ». En face de moi il y a une femme au visage dur, cheveux sombres probablement teints, la cinquantaine probablement dépassée, visage tellement dur que je me demande si elle a déjà aimé, été aimée, si elle a déjà fait l’amour, et pendant ce temps la jeune femme continue de parler – un vocal – dans son téléphone. J’enrage ne pas comprendre.

Mardi 4 février 2025

Tous les jours, avant de sortir du lit, mon premier geste était d’ouvrir la grande fenêtre et d’avaler le souffle du matin. Je m’enveloppais dans ma couette et restais allongée quelques minutes. Barcelone, au point du jour, a quelque chose de sacrilège. Elle se jette sur la masse de lumière encore pâle qui naît des profondeurs marines et s’en empare avec son forceps lucratif. C’est le temps des réveille-matin et des stimulants, des ruées, des claquements de portes et des tracas. Un énorme engrenage crache et se met en marche, le langage en huile les rouages, un langage sans émotion et grossier qui pervertit le sens originel du langage. Je me dégourdissais en prenant conscience de cette profanation. Puis j’allais à la douche et me lavais le corps, mettais des vêtements propres, mangeais des aliments transformés. Quand je sortais dans la rue, avant de m’enterrer dans le métro, je regardais un instant côté montagne et j’en imaginais de plus hautes, plus vides, plus grandes. Je devenais l’animal captif qui lève le museau et demeure pensif parce qu’il a reniflé les doigts d’un enfant et qu’il a ravalé sa faim.
::: Eva Baltasar ; Mammouth

Alors il me demande si je veux être son témoin. Ainsi, par cette demande, je suis témoin de ce que nous sommes. Oh, ce n’est pas nouveau, ce n’est pas une surprise, il y a eu tant de preuve d’amitiés, c’est comme ce qu’on dit sur l’amour et des preuves d’amour. D’ailleurs je l’évoquais il y a une semaine, ce que nous sommes, et où nous pourrions aller, vers quelles preuves.

Nous sommes une histoire d’amitié née de la soi-disant virtualité des réseaux sociaux. Il avait suffi qu’il aime mes images pour, ensuite, depuis, aimer ma présence. Je crois – je sais – que notre amitié souffre d’une seule chose, la langue, ce français qui le freine et cet anglais qui ne va jamais assez loin pour moi, jamais là où le partage pourrait puiser d’autres sources. Parfois, avant de dire, je m’épuise déjà, alors je me tais.

Lundi 3 février 2025

Le livre est sur la table de chevet depuis quelques jours. J’ai très envie de le lire sans savoir pourquoi, ce sera pour demain. Je ne sais plus exactement pourquoi je l’ai acheté, sinon le début qui m’avait intrigué sans vraiment me plaire et puis Hélène m’avait laissé entendre qu’il y avait un passage… dérangeant je crois… à part… Enfin elle sait en partie que ce que j’aime. C’est souvent comme ça avec les livres, ça ne s’explique pas. Parfois je suis déçu.

Dimanche 2 février 2025

Je veux regarder longtemps leurs visage. Leurs sourires en coin, leurs clins d’œil. Celui-là avec la langue tirée, cet autre les yeux fermés. Leurs grimaces sont pleines de soleil.
::: Thomas Vinau ; Je veux regarder longtemps leurs visages

Samedi 1er février 2025

Il a été un impossible, c’était il y a deux ans peut-être, le même genre de foule, le même genre d’ambiance, un autre endroit, les regards avaient insisté, comme jamais je crois. Lorsqu’il s’était apprêté à quitter la soirée,  mes mots n’avaient pas hésité mais le couperet avait été net : marié. Malgré les regards, les sourires, les prénoms échangés : marié. Marié et inaccessible, me plongeant en une fraction de secondes dans une déception rarement ressentie, précipice. Depuis, parfois, on se croise, dans ce même genre d’événements, des drag shows, des gens qui dansent. Parfois il n’est pas seul, encore plus marié, encore moins accessible. Il est une de mes rares rancunes.

Il est là, ce soir encore, dans la foule qui sourit. Nous nous saluons lorsqu’il passe devant moi, un sourire, plus tard une question, une réponse :  Oui, toujours.

Mardi 28 janvier 2025

Avec Parthiban, il y a encore des recoins d’amitié qu’on n’a pas explorés. On s’y glisse, ce soir, lorsqu’au téléphone il s’agit d’interroger mon travail, et ce que j’écris sur mon travail, comment il le perçoit, le comprend, et donc le traduit. Ses quelques mots sur mon livre, aussi, lorsque il propose d’évoquer cet entre deux entre le dit et le non-dit, là où moi je n’ai rien précisé, c’est un signe fort, c’est simple, c’est évident, et c’est pourtant tellement me connaître.

Lundi 27 janvier 2025

Elle me demande si le fait d’écrire, de créer, vient combler une souffrance.

Elle me demande si je pense être l’absent de quelqu’un, je n’hésite pas, je dis oui, bien sûr, Alex. Je réfléchis, je dis un autre ami aussi, souvent ; je ne dis pas son prénom.

Elle me demande si aujourd’hui il y a une souffrance. Je dis oui, hier, les silences.

Il y a tant d’autres questions. On peut dire beaucoup de choses en trente minutes et cinquante euros.

On peut beaucoup oublier ensuite. C’est mon cas. J’oublie, j’oublie, la séance est un immense brouillard sauvé par quelques notes – quelques mots, quelques phrases courtes – griffonnées.

Elle me demande aussi cela : Si ce n’est pas écrit, c’est comme si ça n’avait pas existé ? Non, c’est pire. Je sais que ça a existé. Et je ne peux rien en faire. L’oubli est parfois un vide effrayant, vertigineux.

Il y a son sourire quand je lui dis le titre de mon livre.

Dimanche 26 janvier 2025

Dimanche rime avec absence, inconfortablement, quand bien même de ma solitude nait un portfolio mis à jour en prévision d’un élan espéré vers le Japon. Et nait mon incertitude, profonde, presque douloureuse. Dors-tu vraiment, aujourd’hui encore ?

Samedi 25 janvier 2025

Les trois spectacles de Trente Trente sont derrière moi, derrière nous, je discute avec Benjamin, Clément, Nicolas, il y a aussi ce garçon vu l’an dernier pour la même occasion, j’ai oublié son prénom, et puis un autre, j’ai oublié son prénom aussi, avant le spectacle on s’était souri, par politesse et un peu par séduction peut-être, Benjamin nous avait présentés : « Vous ne vous connaissez pas ? » Au moment où j’écris ces lignes, on ne se connait pas plus, deux sourires et puis voilà, deux phrases et ça retombe, de toute façon toi tu es là, pas ce soir, pas avec moi ce samedi soir mais là, d’ailleurs je dis que tu existes. On échange quelques phrases avec les autres sur les spectacles, surtout celui de Benjamin Kahn, une claque puissante comme j’aime en recevoir, on  devise sur la suite de la soirée, ce qu’on pourrait faire, mes amis rentrent chez eux, mais où sortir à Bordeaux à présent ? Il n’y a plus cet endroit où j’aimais aller, peut-être que je n’ai plus le même âge. Et toi, dors-tu ?

::: Benjamin Kahn ; Bless the Sound that Saved a Witch like me – © Bas Czerwinski ; Sandy Korzekwa

Jeudi 23 janvier 2025

Tu dis qu’un jour, il y aura un soir, une nuit. Il y a pourtant déjà les jours, tous les jours. Pourquoi nos soirées n’atteignent-elles pas ce moment où l’on ne regarde plus l’heure ? Peut-être parce qu’un jour tu m’as chuchoté le sens que tu donnais à cela, peut-être parce qu’on n’en est pas encore là. Peut-être qu’on a peur d’y être déjà ou peur d’essayer de s’y glisser, dans ces heures qui nous nommeraient.

Mercredi 22 janvier 2025

Sur les tartines grillées, j’étale alors la mousse de canard que tu m’as donnée ; tu ne la mangeras pas. La mousse de canard, c’est le souvenir de ma grand-mère Lucette, peut-être les étés où j’y passais du temps, une semaine, deux, j’étais adolescent je crois. Quoi d’autre d’elle ? La médaille de Lourdes accrochée dans ma chambre, des serviettes, l’odeur de la poudre de riz.

Mardi 21 janvier 2025

::: Panah Panahi ; Hit the Road, 2021

Comment perçois-tu mes silences ? Comment les entends-tu ? Ceux qui se glissent entre tes phrases ? Moi-même, je ne les aime pas, je ne sais pas d’où ils viennent et je ne les aime pas, ils m’ennuient tout comme ils donnent l’impression que je m’ennuie ou que tu m’ennuies, je n’aime pas celui que je suis dans ces silences, empêtré.

Samedi 18 janvier 2025

Tard. Chez toi je ne me suis pas endormi, sans doute j’aurais aimé, et puis m’y réveiller. En sortant de chez toi, je fais quelques mètres pour sortir de ta rue et m’approcher des quais, mais la brume est trop discrète, tant pis, je rentre sans images ; celle de l’après-midi suffira. La photographie a pris une autre place dans ma vie, elle n’est plus autant là, elle a quitté le rythme effréné des jours. Une fois arrivé chez moi, je t’envoie un petit mot, disant que je suis rentré : « Je suis rentré. » La phrase qui suit est pour nous deux, tu y réponds rapidement.

Mardi 14 janvier 2025

La maison de mes grands-parents, à Macau, en Médoc, s’agrémentait, sur la façade arrière, d’une véranda. « Véranda » est un mot exotique, bien gracieux pour cet appendice de métal et de verre sale, addition tardive, déparant, en réalité, une jolie demeure du XVIIIe siècle, une de ces « chartreuses » dont les Bordelais sont si fiers et qui conservent aujourd’hui, chez les agents immobiliers, tant d’amateurs.
::: Jean-Marc Planes ; Reste avec nous car le soir tombe

Dimanche 12 janvier 2025

Vous êtes là, dans ce dimanche au ciel bleu qui pique, vous êtes l’un et l’autre des mots qui disent ce qu’il faut dire, ou essayer de dire. Toi tu écris le mot violence même si c’est impossible à exprimer tellement c’était indicible, et j’en crève de t’avoir ainsi anéanti — quel verbe employer ? —, de nous avoir ainsi réduits à une conversation qu’on a tous les deux oubliée. Et tu dis que de nous deux je pourrais écrire un livre. Probablement, je réponds. Toi, cet autre qui est maintenant ici et dans les jours qui passent, as-tu lu le mien ? Est-il toujours sur ta table basse à attendre que tu oses m’en parler, que j’ose te demander ? Ce n’est pas dans les livres que l’on sait être ensemble, de toute façon. Mais l’autre jour, je t’ai dit de le lire, mon livre, et que tu comprendrais combien nous pouvions tout oser, combien ce pouvait être simple.

Et puis il y a ce garçon, jeune, quelque chose de beau sans être ravageur, simple, les cheveux noirs, si noirs, la barbe tout autant, nous ferons des photos, bientôt, mais d’abord nous parlons, je raconte mes idées, une série de portrait, une autre, les prénoms qu’on se donne et j’ai envie de cela, capturer son visage. Elle avait disparu, cette envie : je vais mieux, bien mieux.

Aussi il y a les Jean-Luc, le hasard, les kilomètres. Aussi ta voix finalement, malgré tout ou parce que tout.

Et voilà, nous sommes le soir, je finis le livre de Sophie Poirier, ce livre que j’aurais tant aimé écrire, il y a ce passage sur son père, c’est beau. L’envie, aussi, de ça.

Mardi 7 janvier 2025

Comme un voleur, tu dis. Mais un voleur de quoi ? Dans la pomme un peu plus tard mordue, il y a un ver au cœur, un ver mort qui a laissé son chemin  et ses détritus morts aussi sur lesquels je grimace vaguement.

Lundi 6 janvier 2025

Ton corps est là, sur l’écran, sur les images, en elles. Qu’en faire ? Je suis à ce moment de moi où il m’est impossible de les regarder sans être troublé par l’éloignement, la disparition. L’expression « moment de moi » vient comme ça, enfin non pas juste comme ça, elle vient parce que depuis deux semaines je les ignorais, ces images, là, moi qui t’ai tant regardé, tant montré, et tout le monde encore peut te voir, et moi encore et encore je peux te voir, te regarder mais je n’y arrive pas. Et puis, qu’est-ce que tu dirais ? C’était plus simple de faire des mots, des phrases de nous, ça ne reste pas de la même manière, ça n’a pas l’odeur des yeux fermés, le toucher, le même intime, ça n’a pas l’odeur du manque ni le souvenir caressé de tes paysages. Ça ne désire pas, les mots, pas les miens en tout cas, mes textes ne sont pas à cet endroit, ils n’étaient pas à cet endroit de nous. Ce soir ces images sont revenues parce que j’ai repris le chemin de tout ça, ce travail photo/graphique que je creuse et qui intéresse Kévin et dont il veut parler, mais ce sont sur d’autres corps que le tien que j’ai travaillé, des corps d’autrefois, avant nous, loin, loin et bruts, loin de ce que nous étions surtout, des corps rien, rien que des corps.

Au travail bien sûr on me demande comment c’était, les vacances, parfois je mens, je dis que je me suis reposé parce que depuis mercredi, c’était reposant, il y avait les petits losanges, ça aide mais je ne sais même plus si je sais pleurer. Presque je vis à distance cet impossible silence que nous sommes devenus.

Dimanche 5 janvier 2025

Cette station balnéaire n’était pas comme les autres.
Les tamaris tordus ? Mais tous les fronts de mer ont les mêmes arbres penchés.
Les trottoirs, de ce rose fané, avec des fissures ?
Ces vieux panneaux de signalisation en ciment effacés, absurdes ; une flèche bleu marine n’indique rien, sauf un but évident, une seule route ; un sens interdit, d’un rouge pâle ; une interdiction de tourner à droite devenue un monochrome blanc à peine lisible, on pouvait s’engager par erreur, s’en excuser.
::: Sophie Poirier ; Le Signal

Vendredi 3 janvier 2025

Sur l’écran, les 120 pages du texte « Ce lieu de l’absence », qui s’est longtemps appelé « Ce que je sais d’Antonio Rodriguez Cuervo ». Comme tous les 6 mois, quand les vacances ont épuisé le rien ou qu’elles approchent de la fin, j’y reviens, je le triture un peu, je m’y épuise, entre contentement, envie de mettre le mot fin, besoin de relever ce défi, sentiment que ça pourrait être mieux.

Il y a quelques jours, pourtant, je disais à maman que je n’avais plus envie de travailler sur ce texte. Je ne sais pas si c’est un effet des cachets en forme de losange, ce plaisir retrouvé, ce truc en moi qui fait dire que ça vaut peut-être le coup.

Jeudi 2 janvier 2025

En attendant son tour elle observe la vendeuse, une petite blonde qui lui rappelle quelqu’un mais qui ? J’ai déjà vu cette fille-là quelque part, se dit-elle, mais où ?
::: Christian Gailly ; Les Fleurs

Mercredi 1er janvier 2025

C’est la fin du jour, ils attendent sur le pont Chaban-Delmas ce moment où le soleil disparaîtra et où le ciel éclatera en un feu dessinant les toits de la ville en silhouettes noires d’encre. Il y a aussi tout là-bas le pointillé bleu de la roue et les lignes rouges du cirque Grüss installés au Quinconces. Parfois c’est une femme seule mais souvent ils sont deux, sans doute s’aiment-ils, je les regarde comme ils espèrent s’aimer encore. Un peu plus tôt Olivier – l’un des nombreux Olivier de mon répertoire – me racontait sa nouvelle vie, faites de désirs inédits, d’audaces qu’il bafouille. Jamais nous n’avions abordé cela, ce qui fait corps et soupirs, légèreté. Un peu plus tôt tu m’as dit qu’on avait encore des choses à découvrir ; tu avais ce sourire des jours qui ne savent pas, les yeux endormis d’une nuit qui n’en était pas une.

Mardi 31 décembre 2024

Pleurer le matin, pleurer le soir, entre les deux rien de cela, regarder maintenant, regarder devant, regarder demain, relever les manches et les défis, vivre en ce jour des instants que je dis inédits, faits de petits plaisirs et de sourires idiots ou immenses, d’achats basiques, d’un petit vase danois, d’une note de poissonnier salée, des sequins de vingt heures trente, d’un « Je te serre fort » qui finit notre année.

Je traverse minuit seul, moment voulu et nécessaire pour être bien avec moi-même et avec vous deux, sans vous deux. J’aime vivre ainsi ces moments de la vie où l’on regarde la pendule en se disant « Voilà », apaisé, sans regards, pas même le mien dans un miroir. J’aime quelque part les rendre, ces moments, ces virages du temps, à la banalité de ce qu’il sont, une fraction de seconde. Je préfère vivre pleinement d’autres heures imprévues que donner à ces rendez-vous obligatoires une présence malvenue. M’amuser, ce soir, aurait été malvenu, impossible. J’attends demain matin, j’attends mon renouveau. Alors je me ressers un verre, Pessac-Léognan, 2012. Dans la douceur de la nuit, quelques messages, je souris.

::: Emmanuel Courcol ; En fanfare, 2024

Lundi 30 décembre 2024

– Et n’oublie pas, continue à écrire si tu veux. Ne te bride pas.
– Oui. Mais je dois arrêter de ressasser aussi.
–  Car tu crois qu’elles font quoi Marguerite et Annie ? Elles ressassent. Tout le temps.
– Et toi tu me fais rire, comme toujours.

::: Djiby Kebe ; L’avance, 2024

Dimanche 29 décembre 2024

Tu ne sais pas ce qu’il faut croire dans mes mots et nos souvenirs. Sache pourtant que tu as tant été là, et que tu l’es encore. J’ai été surpris, je n’ai pas cru, j’ai voulu croire, j’ai vu les évidences et l’impossible, j’ai attendu, essayé, espéré, désiré, voulu, hésité, refusé de partir, eu peur, échoué, et tous les verbes du monde ne sauront exprimer ma confusion devant ta douce jeunesse, les années qui nous séparaient, mon visage refusé sur nos selfies souriants, ces rares moments ensemble, ta force, tes yeux, ton rire et le mien, cette inégalable complicité, nos solitudes, mon besoin d’être là pour toi, ces faiblesses en moi que personne n’a regardées comme toi et tout ce que j’oublie. Traversé par des mois inédits, j’ai finalement été un monstre qui cherche peut-être un chemin qui n’existe nulle part, qui ne sait pas dire, qui dit au mauvais moment, au mauvais endroit, de la mauvaise manière, sautant dans le vide avec la peur derrière et l’inconnu devant, croyant en un saut se sauver du tumulte. Je pleure encore parfois.

A partir d’aujourd’hui, ici, je ferai silence de nous. Je n’attendrai pas le 31 décembre pour regarder derrière, pour rappeler que mon année a commencé avec toi, à Marseille, dans une chambre d’hôtel aux draps blancs. Toujours les draps sont blancs dans les chambres d’hôtel. Combien en avons-nous froissés ? Toujours c’était des lits jumeaux, c’est ainsi qu’on dormait, à notre manière d’être ensemble mais pas ensemble. Toujours on les rapprochait. C’est dans une chambre d’hôtel qu’on s’est connus, à Lyon, en mai 2023. On s’attendait un peu, depuis des mois, on connaît la date précise. Toi et moi on la connaît, on se la rappelait. Si je l’oubliais j’en avais la trace. J’oublie. Trop. Tout. Même ce qui est important. Même ce que je veux garder en moi.

Mon année se termine sans toi, nulle part, aucun drap froissé, pas même les tiens roses. Nos corps séparés à cause de moi. Ce soir, après qu’on a échangé, après que tu as dit ta douleur de m’écrire et le besoin de faire signe, ce besoin qu’on partage pour dire qu’on pense à l’autre, j’ai dicté un texte, il y avait des mots que je ne t’ai jamais dits. Il y avait la mort, aussi.

Vendredi 27 décembre 2024

Sans doute faudrait-il regarder ailleurs pour ne pas enfoncer ce journal dans le tumulte des jours, dans le croisement de vos présences, puisqu’ici à qui dois-je aujourd’hui m’adresser ? Vos visages s’imposent ; le tien est toujours sur mon écran, noir et blanc nostalgique des heures possibles, il ne me regarde pas ; le tien sourit en franchissant la porte. Je suis dans un piège, ce journal est un piège tout comme il peut être une lumière, une caresse. J’imagine que tu le lis et que tu attends, que tu ne veux pas savoir les sourires et j’ai hésité à les taire. Ce journal est une vérité qui s’impose et un mensonge, il omet, traître, il veut faire poésie les oscillations colorées de mes pensées qui passent du gris au rose puis au gris. Comment recouvres-tu le bruit de la rue ? Je cherche un synonyme au mot silence mais le dictionnaire ne m’offre rien que des douceurs.

Alors faudrait-il regarder le rythme des jours, le déjeuner avec Jean-Luc, le café avec Julian et Manu, cet album de Bang Gang que j’avais oublié, ce morceau d’émission de radio où Nicolas Mathieu parle de la langue de Céline alors je pose Voyage au bout de la nuit sur la table de chevet, réticent. Ainsi quand vient l’heure de l’ouvrir, je comprends que c’est impossible. Je ne peux pas. Mon corps ne peux pas. Le style, je le trouverai chez d’autres.

::: Andrea Arnold ; Wasp, 2003

Jeudi 26 décembre 2024

Comment nous guérir de ça ? Je cherche les mots qui me libèreraient, parce que je n’ai pas les armes aujourd’hui pour te sauver toi, de ça, de moi, alors j’essaye au moins de me sauver moi, de nous, de moi, de ça, ici. Mais je suis lourd, tout est lourd, trop lourd à porter, j’ai ce poids dans la tête, expiation, page blanche. Écrire m’a parfois aidé ; je cherchais, dans le beau que j’essayais de faire naître, l’étouffement de l’horreur, j’y parvenais un peu, suffisamment. Mais aujourd’hui, j’ai en creux ces silences, comment pouvons-nous ainsi être silences ? J’ai ta douleur en moi ; comment la dire ?

Lundi 23 décembre 2024

Par-dessus tout, ce que j’aime dans cette maison, c’est l’espace. L’espace intérieur, et encore plus, l’espace extérieur, cette grande vue sur la vallée de l’Oise et les étangs de Cergy-Neuville. La vue change tout le temps, la lumière n’est jamais la même sur les étangs. La lumière qui va jusqu’à Paris puisque d’ici on distingue la tour Eiffel. Le soir, je la vois illuminée. À la fois proche et loin. Je crois que ça correspond bien à ce que je ressens vis-à-vis de Paris, peut-être même par rapport à ma place dans le monde. Paris au fond — ça peut paraître curieux de dire ça — je n’y rentrerai jamais.
::: Annie Ernaux ; Le Vrai Lieu – Entretiens avec Michelle Porte

Samedi 21 décembre 2024

À cette époque-là, c’était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit, que, lorsqu’on rentrait, mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou, même, que le jour allait venir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque de l’autre côté des collines. « Bien sûr, disait les gens, vous êtes en bonne santé, vous êtes jeunes, vous n’êtes pas mariées, vous n’avez pas de souci… » Et même l’une d’entre elles, Tina, qui était sortie boiteuse de l’hôpital et qui n’avait pas de quoi manger chez elle, riait elle aussi, pour un rien et, un soir où elle clopinait derrière les autres, elle s’était arrêtée elle s’était mise à pleurer parce que dormir était idiot et que c’était du temps voler à la rigolade.
::: Cesare Pavese ; Le bel été