Mardi 20 janvier 2015

Sur son sac est écrit « The world is full of fun« . Nous sommes à Osaka, allant ici ou là après la belle exposition Fiona Tan. Il vient de monter dans le métro, accompagné de deux collègues. Je le regarde sans trop insister, jette quelques coups d’œil, m’amuse de ses lunettes de soleil ; il travaille sur un chantier, le casque est dans son sac, ses chaussures et son pantalon sont maculés de blanc. Une cannette en saké le réchauffe, il grignote quelques chips dont l’odeur vient jusqu’à moi et il se marre avec son voisin de banquette dont l’absence d’un certain nombre de dents m’attristerait s’il n’avait pas l’air si joyeux, là, maintenant. Bientôt nous trouverons de quoi dîner, quelques nouilles dans un de ces bouibouis que la France n’ose pas.

Fallait-il dire à cette jeune femme qu’elle avait oublié l’étiquette ? Cela l’aurait sans doute fait rougir, elle qui, probablement, sortait heureuse de cette belle exposition de Fiona Tan.
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Lundi 19 janvier 2015

Je suis à peine plongé dans ce bain d’eau chaude qu’il s’approche un peu et me demande d’où je viens. Les questions qui suivent sont simples, mes réponses encore plus, le type d’à-côté me parle du Mont Saint-Michel, oui c’est au bord de la mer, et puis le premier reprend la parole, et en se désignant me dit en anglais « I am Christian« . J’hésite à lui dire que toi aussi tu t’appelles ainsi, mais flairant le truc bizarre – un Japonais qui s’appelle Christian ? – je ne prononce qu’un « ah ? « . Il répète alors ce que précédemment je n’avais pas compris et qui cette fois, mieux articulé, prend tout sons sens : Ji ho ba. Jéhovah ! Ben voyons, djobi djoba blablabla, et dans un sourire je lui fais comprendre que je vais dans le bain dehors et qu’il n’a pas besoin d’insister…

Il faudrait ensuite des pages et des pages pour raconter la fantaisie de ce trajet au milieu de rien (comprendre rien de joli ni d’intéressant dont on cherche la quintessence dans une supérette), la frustration de ne pas pouvoir (this is rare) profiter des bains de cet endroit à l’architecture extérieure tellement fascinante (et surtout tellement 1985), le raccourci dans les montagnes que, comme un David Vincent à deux roues, jamais on ne trouva, le resto Joyfull qui nous évita le MacDo, l’important étant que l’on puisse oublier les glaçons qui avaient remplacé nos orteils, et enfin le film de Resnais, « Mon oncle d’Amérique« , au fond d’un lit, loin des caprinés, des double-files et des témoins de je-ne-sais-quoi.

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Dimanche 18 janvier 2015

Nous partons alors à vélo, mais rapidement nous nous arrêtons pour ce bar, non pas parce que nous sommes déjà fatigués, mais parce qu’il a une bonne tête de l’extérieur. Installés, tu trouves que ce serait bien de venir y écrire – c’est à dire que je vienne y écrire, moi, parce que depuis cette table, dans l’espace fumeur malheureusement, là-bas, on y voit la rivière. Regarder l’horizon pour trouver l’inspiration au-delà ? Nous remontons ensuite à 3 ou 4 kilomètres au nord, là où la kamo s’amenuise et se dessine en torrents. Sur le trajet aller ou retour, cette usine, cette île, ce parc où rient quelques enfants, la musique des bee-gees provenant d’un minivan derrière le pare-brise duquel un pied bouge en rythme, cet étang au bord d’un cimetière que quitte un groupe de personnes vêtus de noir et venus en autobus ; ne serait-ce pas près d’ici, ce temple de mousses ? Parti sans appareil photo, je sais qu’il faudra revenir, il y a ici ou là de quoi compléter tel travail et entamer tel autre et je me demande pourquoi je n’étais jamais remonté jusque ici seul.

Plus tard, S (depuis quand ne s’était-on pas vus ?) puis K (… depuis trois semaines), et les Contes de la lune vague après la pluie.

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Samedi 17 janvier 2015

Parler des couleurs et des formes des radis ou des carottes, du bleuté de l’aubergine, de la neige que l’on cherche à distancer sur le chemin du retour mais qui nous rattrape, de ce premier dîner vegan semble-t-il réussi, puisque l’on a tu aux invités la préparation d’une terrine.

Vendredi 16 janvier 2015

Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j’aime à jamais toi qui m’as inventé
Tu ne supportais pas l’oppression ni l’injure
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre
Tu rêvais d’être libre et je te continue.

Paul Eluard

Alors, à l’issue d’un incongru jambon-purée avalé devant le magnifique discours de Christiane Taubira, la gorge serrée, les yeux humides, voici que le réparateur de fuites qui n’a pour l’instant pas beaucoup fait ses preuves débarque avec son escabeau, son immuable veste aux teintes marronnasses, son air (…) et son pinceau, suivi par la gente féminine de l’agence toute en excuse et recherche d’explications. Ce virage d’émotion me semble exagérément mal venu, et je reste figé sans (bien sûr) comprendre ce qu’il dit, lui de marron vêtu, là, avec ses mouvements de bras qui laissent supposer que peut-être la pluie est plus maligne que lui, puisque qu’elle a trouvé le chemin et que lui, ben, il ne sait même pas si cette nouvelle tentative va être efficace. Et puis le soir, « Ash is falling » par Monochrome Circus, 5 corps glissant comme peut glisser la pluie, bougeant comme pourrait les faire bouger le vent, mouvements de bras qui laissent supposer que peut-être…

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Mercredi 14 janvier 2015

Oh bien sûr on pourrait parler des cannelés, c’est à chaque fois une valeur sûre, quand on a la chance de ne pas tomber sur ceux aux chocolats, qu’on ne peut guère distinguer avant d’y avoir croqué. Mais parlons plutôt du sens, ô surprise, que C met dans ses bijoux, comme autrefois on mettait une mèche dans un camée, comme on aime une boucle oxydée, puisque dans les petites boîtes de métal, dans les petits sacs étonnamment lourd pour un tel usage, dans les broches, il y a les souvenirs, le temps qui passe et s’écoule, le fil de la vie qui peut, à tout moment, se rompre. Dans le recoin exigu de l’atelier d’un joyeux chapelier, je la questionne sur les matières, leur noblesse ou leur aspect brut, et repart du rendez-vous rempli de poésie.

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Mardi 13 janvier 2015

Regarder « Labyrinth of grass » de Shuji Terayama dans un lit, alors que le sommeil gagne un peu, m’entraîne dans un état entre l’éveil et le rêve durant une quarantaine de minutes. Au réveil, le vrai, le lendemain, vers 8h du matin, on ne sait pas comment raconter le film, cette histoire de chanson, de mère, on ne sait pas pourquoi ce garçon se retrouve recouvert d’idéogrammes, mais je me rappelle vaguement qu’à La Poste il y avait The Look of Love de Dusty Springfield.

Lundi 12 janvier 2015

« Au soir des obsèques, le long du front de mer, je marche à travers les embruns, le fracas des vagues atomisées sur le béton dans le crépuscule, et je laisse mon regard errer à la surface des façades en lambeaux. Au milieu de ceux qu’il me faut désigner comme miens, dans une maison dont les recoins ternes et les odeurs de tiroirs ne m’évoquent plus rien, j’ai été saisi d’un malaise. Tout me parait hostile.

Jean-Baptiste Del Amo ; Pornographia

Le rideau n’est pas totalement baissé : par la porte on aperçoit des travaux. Aucun rapport avec un quelconque boulanger souffrant : nous sommes devant Muji, « notre » Muji de Senbon dori. Sur les affiches, une seule date, le 31 décembre, laissant supposer que le magasin est définitivement fermé, laissant grand ouvert notre désappointement. Poursuivant à vélo cette promenade de jour férié, nous voici dans une salle de sport pour envisager la reprise d’activités moins professionnelles / intellectuelles / culturelles / linguistiques… même si la confrontation avec le monde nippophone reste une activité linguistique intense. Sur le carnet je note une liste pense-bête pour mes vieux jours et ce journal. Parmi les mots : neige, vélo/VIVRE, pierre dans le jardin, photos voyage, Requiem Pierre Gilles (Jean ?), fin du film. Il manque le mot sapin, auquel j’aurais pu ajouter entre parenthèses « déshabillé ». A droite de la liste, entouré d’un trait maladroit, des notes pour ne pas oublier « ce que je sais » et qu’il faudra reporter sur ce document de déjà 13 pages, reporter et réécrire, prolonger, approfondir, imaginer.

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Dimanche 11 janvier 2015

Nous sommes une communauté de désirs, non d’action.

Cette phrase d’Annie Ernaux, bien que sortie du contexte du livre – les supermarchés – tombe assez bien en ce jour où l’on se retrouve, discute, écrit quelques mots sincères et maladroits sur un livre de condoléances. Ce regroupement n’est qu’une petite action par rapport à ce que nous aimerions tous, désirons tous, a minima l’application simple du « Tu ne tueras point » (et surtout pas pour ça). Derrière ce désir se glissent pourtant mille-et-uns désaccords, qu’on évoque à la fin du déjeuner, qu’on se renvoie debout dans cette salle de classe…

Au onsen, on cherche ensuite la quiétude, et dans ce bain extérieur qui me convient, je souris autant des paroles entre le petit garçon et l’adulte (« C’est un onsen ? – Oui… un onsen, c’est un super sento« ) que de la joie d’avoir compris ces deux phrases et demi (la troisième, qui commençait par l’idée que c’était près de sa maison, ayant été arrêtée dans sa compréhension par un flot soudain trop important de mots).

Et puis le film du soir : « Throw away your books« , de Shuji Terayama, folie babacoolo-punk de 1971 commençant par une scène magnifique. (→ Réfléchir plus tard à placer les mots désir et action)

 

Samedi 10 janvier 2015

En déposant mes articles sur le tapis, je pense avec un peu de malaise qu’elle va regarder ce que j’ai acheté. Chaque produit prend alors un sens très lourd, révèle mon mode de vie. Une bouteille de champagne, deux bouteilles de vin, du lait frais et de l’emmenthal bio, du pain de mie sans croûte, des yaourts Sveltesse, des croquettes pour chats stérilisés, de la confiture anglais au gingembre. A mon tour je suis observée, je suis objet.

Annie Ernaux ; Regarde les lumières mon amour

Devant le rideau baissé, des mots qu’on ne comprend pas ; un plan qu’éventuellement on cherche à déchiffrer ; la crainte que la fermeture soit définitive. dô iu imi desu ka ?, demandes-tu à un jeune homme passant par là… Oh, the baker is sick.

Le film du jour : L’épée Bijomaru.

Vendredi 9 janvier 2015

Place gratuite pour voir du nô parce que ça n’est pas complet = 20 minutes de musique (ok, très bien) + 20 minutes de questions-réponses (ok, j’exerce mon japonais mais comme d’hab je capte 3 mots, super) + 20 minutes de je-ne-sais-pas-trop-quoi (c’est à dire une dame qui nous fait une sorte de conférence sur la danse et vas-y, tout le monde doit gigoter en cadence, fou rire de votre serviteur resté sur sa chaise inclus) + 10 minutes d’entracte + 45 minutes de théâtre (avec heureusement fascination pour la partie jouée et chantée et pour ce gamin – de 12 ans à peine – faisant oublier la goutte au nez d’un des deux comédiens adultes dont je ne devrait pas totalement ma moquer car si je ne vais pas prochainement chez le coiffeur je vais finir par lui ressembler, sans la goutte au nez) + 5 minutes d’au revoir (oui oui sayônara).

Jeudi 8 janvier 2015

L’enfant rit en courant. Son père l’encourage, là-bas, mais le cerf-volant retombe. Sa jeunesse, j’espère, le protège encore des drames, et me fait oublier, un moment, les larmes, l’incroyable. Plus loin, d’autres voix joyeuses ; je cherche d’où elles viennent en quittant le sable humide du parc, et me retrouve sur un petit chemin de gravier, entre un cimetière et un stade de base-ball, tournant le dos à la mort et regardant la jeunesse courir encore.

Les souvenirs, comme parfois sur ces pages, reviennent. Cabu ou Wolinski, crayons de mon enfance ; Charlie, le journal lu pendant des années, dont les dessins agrémentaient encore chaque semaine mes courriels, Maurice et Patapon et leur idiotie nécessaire se frottant sur les réseaux sociaux… Bref. Ce regard personnel n’est rien à côté du drame et du symbole assassiné, et il n’est rien à côté des horreurs qui chaque jour, partout, depuis toujours et à jamais, noircissent les journaux ou étouffent sous le silence médiatique. Je suis Charlie et je suis tout le monde, ayant grandi avec un nom me rappelant chaque jour les fusillés et les dictatures, ayant grandi dans un environnement autant critique des religions et respectueux des croyants, et Kyoto, douce multitude de temples et de sanctuaires, est depuis 6 mois, je le reconnais, une terre de recueillement, loin du chaos du monde.

Loin du chaos, alors, faire connaissance avec J&A, dont les lumières de la « room #02 » éclairent depuis quelques soirs la vue vers l’est.

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Mercredi 7 janvier 2015

Je me disais, avant de partir prendre le bus, que je n’avais pas pris de photo pour illustrer ce journal du 7 janvier. Qu’importe. Il y faudrait des dessins, et encore des dessins, recouverts d’un voile noir.

Dimanche 4 janvier 2015

En ses jours fériés, il ne m’était pas venu à l’idée de jeter un oeil à la boîte aux lettres. Hasard étonnant et heureux, une jolie coïncidence décupla le plaisir de découvrir ce que contenait l’enveloppe, à savoir « Regarde les lumières mon amour« , livre d’Annie Ernaux dont nous avions parlé la veille avec T et JB, livre d’Annie Ernaux que je regrettais d’avoir laisser en France sans l’avoir lu. Du côté des regrets, au milieu des conversations avec les invités – nouveaux voisins, nouveaux résidents… – je réalisai soudain, ne pas avoir passé assez de temps avec ceux qui, justement, étaient partis et en particulier T, dont j’aurais aimé partager plus souvent les traits d’humour et le savoir exquis. Mais voici les nouveaux, résidents, voisins ou amis, avec leur humour et leur savoir exquis.

+ Le film du jour : 5 femmes autour d’Utamaro.

 

Samedi 3 janvier 2015

Les pensées plantées avec attention (et hésitation) sur le bord du chemin se retrouvèrent, au petit matin, recouverte d’une couche épaisse de neige. Par crainte de les voir écrasées par nos voisins, je m’empressai de les découvrir et de déblayer le chemin alentour. C’était sans compter sur l’homme à l’air contrit regardant ailleurs, décapitant l’une d’elle, et surtout sur les blocs de neige tombant du toi, entraînant un inattendu effet comique. Puisque nous devions partir jusqu’au lendemain matin, j’abandonnai là mes pensées (fleurs ou idées fixes)… De l’autre côté de la ville, la fonte avait déjà fait perdre à la Villa ce photogénisme éphémère que j’espérais, et muni de mon « 50 », trop étroit pour les lieux, je ne pus même pas profiter de la lumière pour quelques vues intérieures. Une fois l’appareil rangé, bêtement, irrémédiablement distrait, je ne pensai même pas à un cliché pour immortaliser l’événement du jour, à savoir l’arrivée des « nouveaux », avec qui, ô surprise, surgit Harry Potter.

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Vendredi 2 janvier 2015

A peine réveillés, nous voilà partis pour voir le quartier, la vallée, autrement, blanchis. Plus tard, sur les bords de la rivière, des signes qui contredisent mon impression de la veille. Bonhommes de neige, igloos, enfants rieurs, ponctuent le paysage que l’on regarde avec parcimonie, l’œil plutôt rivé sur la route afin d’éviter les parties glissantes. Ces quelques jours fériés rompent un peu l’image d’un Japon obsessionnellement travailleur : les boutiques sont fermées, même les supérettes qui proposaient donc des réductions alléchantes sur leurs produits frais le soir du 31. Mais au dîner, nul produit frais pour ce dernier dîner avec Q&L ; en revanche une neige qui revient, tombant drue sur la ville sous une lumière de lune ronde, pour mieux, comme Humphrey Bogart, le flocon mater*.

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* Infinitif du verbe mater [syn. regarder] à ne pas confondre avec le mater latin, pour pouvoir entrevoir une contrepèterie.

Jeudi 1er janvier 2015

Les manifestations de spectres ou de monstres n’étaient somme toute que des émanations de ces ténèbres, et les femmes qui vivaient en leur sein, entourées de je ne sais combien de rideaux-écrans, de paravents, de cloisons mobiles, n’étaient-elles pas, elles-mêmes, de la famille des spectres ? Les ténèbres les enveloppaient dans dix, dans vingt épaisseurs d’ombre, elles s’insinuaient en elles par le moindre interstice de leur vêture, par le col, par les manches, par le bas de la robe.

Tanizaki Junichiro, L’Éloge de l’ombre.

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Juxtaposées, séparées de quelques heures, les deux images ci-dessus font commencer l’année sous le plus beau des ciels puis sous la plus belle des surprises météorologiques, une neige que les Kyotoïtes, disent-ils, n’ont pas l’habitude de voir mesurée en autant de centimètres. Le soir, après ce dîner improvisé avec Yoshiko puisque ses hôtes sont bloqués par les intempéries dans un hôtel dont on ne s’étonne même pas du nom clinquant, le parc est immaculé, seul un chemin est tracé d’un coin à l’autre. Quand les enfants jouent-ils donc, si ce ne sont pas les jours de neige ?

Kyoto, jardin d'enfants sous la neige

Mercredi 31 décembre 2014

2014, clap de fin. Une fin (évidemment ?) japonaise avec un Miss Oyu terrible et magnifique, des soba avec D&A, les préparatifs pré-minuit à Imamiya et l’ouverture de la nouvelle année et des portes à Kamigamo. Décrire en 2015 la foule qui patiente, l’orange des boiseries, le bruit des pièces de monnaie qui retombent et celui des mains qu’on frappe avant de faire le vœu, les moutons ici ou là, en bois, en paille, en terre cuite, le saké qu’on boit, avec du sel pour porter un peu plus bonheur, porter bonheur, porter bonheur, espérer, vouloir, attendre. Et prier pour qu’il ne pleuve pas.

Mardi 30 décembre 2014

Club Métro. Cette fois les visages sont joyeux, dansants, musique disco – et les souvenirs liés à Priscilla folle du désert défilent dans mon esprit – ou non identifiée. C’est un peu plus tard que le show que l’on est venu voir commence, que la folie s’emballe, que les rires éclatent, que les garçons en pull n’osent pas, que les genres s’étiolent, que les robes deviennent paillettes, que d’autres souvenirs surgissent (La Rochelle, Biarritz…) et que le cliché traditionaliste kyotoïte est balayé d’un coup de talon aiguille.

Lundi 29 décembre 2014

Dans le difficile apprentissage du japonais, je n’avais pour l’instant abordé les kanjis qu’avec prudence voire timidité voire crainte voire que sais-je encore, de mauvaises raisons sans doute. Les chiffres, le mot « viande » parce qu’il ressemble à deux cintres dans une boîte, quelques termes inévitables sur les panneaux et les adresses (montagne, rivière, nord…).
Au hasard d’une application ouverte pour passer le temps en révisant ce fichu vocabulaire qui ne veut pas s’imprégner dans mon esprit, je tentais ce lundi l’improbable : tester mes connaissances en idéogrammes. Ce petit test se transforma en jeu, l’apprentissage des caractères étant en réalité un puzzle, un jeu de piste, et ricochant d’un mot à l’autre, d’un kanji à l’autre, je découvris la richesse (et la complexité) de ce système d’écriture local, le tiroir se trouvant alors lié au verbe sortir, sans que jamais, en français, je n’aie prêté l’attention à cet air de famille (et pour cause, semble-t-il).

Samedi 27 décembre 2014

D’Omiya tu ne connaissais que ce je t’en avais brièvement dit et les façades de petits commerces rapidement aperçues en scooter. C’est chose réparée, te voilà semble-t-il tombé toi aussi sous son charme et en particulier sous celui des quincailleries, conjuguant l’attrait de leur légère désuétude et l’avantage certain qu’on y trouve tout ce dont on a besoin. Mais il fallut ensuite leur dire au revoir (aux résidents, pas aux quincailleries).

Vendredi 26 décembre 2014

Je crois que je n’étais pas retourné sur ce chemin emprunté le premier jour passé au Japon, en juillet 2011. Je crois que je me trompe en disant ça, nous en avions probablement longé une partie, même courte, un autre jour, pour aller déjeuner – prendre un café simplement ? – dans ce petit restaurant où cette fois, en ce 26 décembre 2014, il faisait une chaleur improbable. J’avais oublié le charme du chemin, l’imposante présence de l’aqueduc, les arrondis du ruisseau, nous entraînant, M et moi, vers le Ginkaku-ji. Sur le chemin de retour, tout autre, passant les grandes avenues et les vastes berges de la Kamo, l’étrange carcasse d’un bâtiment sans âge, l’horizon neigeux qui devint averse éphémère, et ces boutiques dont je lui fis partager les tentations avant de te retrouver et de rencontrer J et P pour mettre enfin un visage sur un nom, deux noms sur leur visage photographié treize jours plus tôt.

Jeudi 25 décembre 2014

Alors ce jour férié français ressembla à un dimanche en France : les puces*, un poulet rôti, une exposition**, un film blotti sous la couette***. Peut-être à un dimanche d’enfance, avec ce bain chaud avant l’heure du dîner.

* OK, OK, on n’allait pas aux puces en France
** de lunettes… oui oui…
*** Miwa : à la recherche du Lézard Noir

Mercredi 24 décembre 2014

Il m’est arrivé le soir, en regardant par la fenêtre d’un train, d’apercevoir à l’ombre des shôji d’une maison de paysan, une ampoule qui brillait solitaire sous un de ces minces abats-jours désuets, et de trouver cela d’un goût exquis.

Tanizaki Junichiro ; L’Éloge de l’ombre

Et puis évidemment la bûche, exclamations. Et puis évidemment offrir, recevoir, porter enfin.

Lundi 22 décembre 2014

Et voici qu’enfin, après avoir cherché encore et encore (et après avoir regardé avec envie les chaussures jaunes du corner Issey Miyake de Takashimaya mais là n’est pas le sujet), je trouvai un rayon de pulls à cols roulés en laine unis. Tandis que la vendeuse s’occupait d’une cliente, je jetai un oeil à la traduction d’hésitation, et lorsque libre elle se tourna vers moi, je pus justifier du temps passé à les déplier et les replier maladroitement. C’est lorsque je demandai si l’échange était possible parce que c’était un cadeau (notez un peu comme mon vocabulaire s’étoffe) que ça se compliqua, puisque, comme tout Japonais qui se respecte,elle allongea sa réponse puis la répétition de sa réponse lorsque je lui dis que je n’avais pas compris. Essayer le pull et comparer nos carrures fut alors finalement plus simple (malgré le crime de lèse-majesté que je commis en posant un pied chaussé sur la moquette de la cabine d’essayage).

Dimanche 22 décembre 2014

Et l’on continue les ciné-club-cake avec Les Musiciens de Gion de Mizoguchi, dont le titre reste en français une énigme totale. Incompréhensibles aussi certains passages, nous dit K, riant en imitant l’accent local.

Vendredi 19 décembre 2014

« It looks like a peacock« , me dit D en descendant de son vélo, le sapin arnaché sur le porte-bagages, défiant les lois de la gravitation. Quelques minutes plus tard, « I look like a ninja« , me dit D en descendant de son vélo, du bambou dépassant de son sac à dos. Et le voilà sciant et cordant, avec toute la patience qu’il faut pour faire tenir l’arbre (venu tout droit de la montagne) sans autre artifice que du bambou et de la corde.

Et puis le soir, puisque au Japon, les occasions sont nombreuses de se réunir, on cherche à oublier les mauvais moments de l’année en mangeant (de la raie grillée, ce soir, par exemple, au milieu d’autres mets chauds) et buvant (du saké, du saké, et encore du saké, multipliant les petites quantités dans les petits verres). Mais quels mauvais moments de l’année pouvions-nous vouloir oublier ? A part les au-revoir, certes.

Jeudi 18 décembre 2014

Se lever avec la joie d’un enfant et regarder la neige. Tenter plus tard d’aller photographier les montagnes le temps d’une éclaircie, mais par définition ça n’a pas duré bien longtemps. Par bourrasque les flocons se collent à l’objectif, sur moi, humide puisque mal équipé – il faudra y songer. Mais la joie d’enfant est aussi là, au bout de la rue de la crèche, face aux montagnes blanchies.

Alors au dîner on évoquera la neige – brièvement, c’est presque fondu -, cette boutique – brièvement, attendons Noël -, Guimard – moins brièvement et avec le défi d’en parler en japonais un verre à la main. Qu’importe le flocon pourvu qu’on ait l’ivresse.

Mercredi 17 décembre 2014

C’est à partir de là je crois que j’ai « su » avoir été kidnappée par les soi-disant « médecins » de l’hôpital. Des heures durant, paraît-il je leur disais comment ils pouvaient avoir une rançon, en téléphonant à qui, en demandant une somme pas très élevée mais qui devait correspondre à ce que je valais sur le marché du crime.

Marguerite Duras ; La Vie matérielle

Prendre en photo toutes ces pages que j’aimerais relire, échanger cette Vie matérielle contre un Éloge de l’ombre et un énième livre d’apprentissage de cette langue, que petit à petit, patiemment (soupirs), j’apprivoise.

Mardi 16 décembre 2014

Ame ga futte mo, kimashita. J’ai préparé ma phrase, disant que je suis venu même s’il pleuvait. Mais malgré cela, j’ai regardé la pendule tourner, le travail à faire, la pluie tomber encore et suis parti plus tard, gardant en mémoire la formule pour une autre occasion météorologique, cherchant ce qui pourrait être offert quelques jours plus tard, regardant encore une fois ce pantalon, te retrouvant enfin pour un bain. Trop chaud peut-être, n’est-ce-pas ?

Mercredi 10 décembre 2014

Ils sont là, quelques dizaines, lumière aussi basse que le plafond, leur âge non plus n’est pas bien élevé. Ils sont venus pour Shibuya, gigotent un peu sur la musique en attendant le set. Lorsque il arrive ils font presque mine de rien, un applaudissement, deux onomatopées timides… un silence qui ne durera pas bien longtemps. Hep, t’as pas des bouchons pour les oreilles ?

Lundi 8 décembre 2014

Au dîner on parle des pieds posés sur le sol glacial, de la rosée gelée s’évaporant du toit ensoleillé (sublime / sublimation). Ce n’est qu’un peu plus tard que T évoquera le rapport entre pratique sportive, adolescence et sexualité (Mais n’y voyez aucun mal).

Dimanche 7 décembre 2014

Kamigamo jinja est le souvenir caniculaire et amusé de l’été 2012 (un monstre qui apprend la danse bretonne, une chaussure pleine d’eau…). Il est toujours le lieu où l’on vient pour quelque cérémonie et quelques photos en habits traditionnels ; cette fois le mari a une coupe de cheveux qu’ailleurs on oserait pas. Alors ensuite on part au hasard, chercher un point de vue, parler des bêtes sauvages, se dire qu’on pourrait passer des journées entières au milieu de arbres. Et puis le soir on retrouve Duras pour clore le coffret. Les journées entières évoquées sont cette fois dans les arbres.

Je suis devenue riche, Monsieur, très riche. A l’âge où en général on meurt.

Vendredi 5 décembre 2014

Ils venaient à 12h ; j’avais confondu avec l’horaire du réparateur. En remontant des boîtes à lettres – vide, la nôtre -, j’ai d’abord vue ses habits – dans un mélange de teintes roses presque étonnant. Et puis son visage. Elle était là, elle-même, se présenta – ce n’était pas la peine. Je ne savais pas qu’elle viendrait. Je ne savais pas que je ressentirais une telle joie en la rencontrant. Et me voici lui faisant en quelque sorte visiter sa maison, suivie par trois américains surpris et enthousiaste.

Mercredi 3 décembre 2014

Après-midi studieuse, un peu plus que les autres peut-être, en tout cas différemment. A la bilbiothèque de l’IF, je plonge dans les questions de spatialité japonaise ; l’ouvrage est universitaire, parfois rude, il ne faut pas se laisse distraire. Parfois clair, alors parfois je note. Et pense à notre maison :

« L’architecte Hara Hiroshi définit le champ spatial (ba) comme un phénomène amorphe qui, en fonction de l’activité humaine, va dépasser la limite objective d’un espace. Dépasser la limite d’un espace construit, cela se fait grâce aux sens physiques de la vision, de l’ouïe ou de l’odorat, grâce au percement des murs, au coulissement des cloisons ; chaque œuvre d’architecture se compose au rythme des ouvertures ou des fermetures de l’espace. La question de l’espace est fortement liée à celle de la limite. »

Quand la notion de seuil intervient, quelque chose me vient à l’esprit, surtout l’idée de revenir sur cette notion, car il est déjà 15h et c’est l’heure de la présentation d’un autre livre sur le même sujet. Un café-rencontre avec quelques auteurs et avec l’ouvrage qui, une fois passé entre les mains, s’arrête entre les miennes, avec l’envie – la mienne – de ne plus le lâcher.

Et puis qui dit coffret de DVD dit… encore elle. Cette fois, Duras en documentaire, Duras telle qu’en elle-même, drôle, fulgurante, politique, se souvenant, évoquant, interrogeant…

Dimanche 30 novembre 2014

J’ai jeté, et j’ai regretté. On regrette toujours d’avoir jeté à un certain moment de la vie. Mais si on ne jette pas, si on ne se sépare pas, si on veut garder le temps, on peut passer sa vie à ranger, à archiver la vie. C’est souvent, que les femmes gardent les factures d’électricité et de gaz, pendant vingt ans, sans raison aucune que celle d’archiver le temps, d’archiver leurs mérites, le temps passé par elles, et dont il ne reste rien.

Marguerite Duras, La Vie matérielle

Alors tu mets la radio pour cuisiner un peu, parce qu’ils vont venir, précédés – surprise – par la visite de S, toujours joliment accompagnée, étonnamment toujours, généralisation hâtive de ma part, carnet d’adresses étonnant de la sienne : un chef danois cette fois, étonné par cette pâte à tarte que tu malaxes. Il y aura ensuite à l’heure où la France dort, cette chanson magnifique de Mercedes Sosa, précédée d’un extrait de BO ignoré. Durant le déjeuner on regardera les vieilles images, cherchant éventuellement quelque ressemblance sur les visages de mes aïeux.

Et puis le soir, c’est encore elle. Baxter, Vera Baxter cette fois, et la musique, encore, encore, encore, répétée, répétée, boucle folklorique du même continent que Sosa, boucle envahissant l’intérieur bourgeois des femmes mal aimées qui, quand elles prononcent le nom d’Arcangues, évoquent tant de souvenirs ; de là viendrait mon goût d’errer dans les cimetières ?

Samedi 29 novembre 2014

Alors on reprit le rythme des samedis d’autrefois : cinéma. Le cinéma. Le grand. Le grand spectacle sur grand écran d’abord, une histoire de parasite en V.O. nippone sans sous-titres pour débroussailler les dialogues ; un grand n’importe quoi presque jubilatoire précédé de bandes annonces improbables. Et puis le grand cinéma par l’audace, sur petit écran. Marguerite, bien sûr. Marguerite, enfin. Alors parfois je pense à autre chose, je pense à ce qu’il faudra écrire, parce qu’eux, sur la plage de Trouville, m’entraînent de l’autre côté, et qu’à ce moment du roman il traverserait l’océan.

(Parler une prochaine fois d’Anne Frank au pays des mangas)

Vendredi 28 novembre 2014

Sur la photographie, une tenue peu appropriée. Appropriée pour le matin, certes, au réveil, le temps de déjeuner tranquillement, encore vaguement endormi ; sur la photo on ne voit pas que le pantalon de survêtement est fourré, on trouvera éventuellement ce pull en coton trop grand, trop pomme. Une tenue peu appropriée, peut-être ; en tous les cas une tenue peu habituelle pour une photo souvenir, d’où nos visages hilares devant cette belle lumière.

Profitant ensuite du déjeuner avec A (yakisakana ga suki desu ka), j’empruntai La Vie matérielle de Duras à la bibliothèque, un livre dont quelques lignes avaient été diffusées la veille sur un certain réseau social, en me demandant (lors de la lecture des lignes et de l’emprunt) pourquoi je ne l’avais jamais lu alors que le titre ne pouvait que m’attirer (vie matérielle = quotidienneté, donc journal, etc.). Ayant trainé dans les rayonnages, le café avec S fut ensuite plutôt bref : à 15h tu m’attendais là-haut.

Jeudi 27 novembre 2014

Il faut donc que 3 Français débarquent pour que je passe la porte d’un lieu outrageusement japonais devant lequel je suis passé des dizaines de fois sans vraiment le voir ni me demander ce qu’il pouvait cacher, un lieu où l’on peut gagner des peluches en forme de tranches de saumon géantes, se déguiser en cosplay et se prendre en photos comme des pop-stars dans des photomatons gigantesques.

(Ceci était un message subliminal à destination des autres amis français doutant encore de l’intérêt de venir au Japon sous le prétexte qu’ils ne boivent pas de thé)

Mercredi 26 novembre 2014

Pourquoi (ne les ai-je pas accompagné à Arashiyama ? exposent-ils cela ? n’étais-je pas retourné chez Japonica ? la mousse au chocolat blanc et au thé vert avait cet aspect ? ne sais-je plus quand on l’a réellement mangée cette mousse ?)

Mardi 25 novembre 2014

C’est lorsque l’on se décide à sortir, malgré la pluie – tant pis -, que celle-ci cesse. Aux puces, nulle foule mais toujours ce doux plaisir, ces fruits secs et ces trouvailles, sur lesquelles Fabien craque aussi ; j’oublierai, plus tard, de lui montrer cet album. Dans les boutiques du centre-ville d’autres hésitations : quels sushis ? ce pantalon ?

Lundi 24 novembre 2014

Sur la table basse, deux branches de camélia (tsubaki) dont les fleurs roses côtoient avec élégance et harmonie les trois fauteuils et le canapé sur lequel je suis assis. Il faudrait acheter un vase et de quoi nettoyer la table, c’est à dire faire disparaître les traces, mais comment ? Mais revenons aux couleurs, car dehors également on ne parle que d’elles, éphémères. Ou bien parlons goût, celui du thé, servi avec cérémonie ; qu’a-t-on mangé le soir ?

Dimanche 23 novembre 2014

19h44. Nina Simone. Les premières notes de Since My Love Has Gone viennent de m’extraire de la lecture de la presse en ligne, plus précisément de la chronique de Christine Angot, lue après celle de Thomas Clerc, après ceci, après cela. 19h44, on n’a pas encore évoqué le dîner, à peine a-t-on fini la vaisselle du déjeuner puisque il avait été tardif (croirez-vous qu’on y mangea du foie gras et un soufflé ?) et qu’on avait filé à Kurama en longeant les montagnes multicolores, Kurama pour finir nu dans un bain chaud en regardant les étoiles.

Samedi 22 novembre 2014

Du séjour d’octobre 2013, il reste de nombreux souvenirs, décrits ou photographiés, donc assez précisément conservés. Nous revoici donc sur ce petit bateau jaune-orangé, sous le soleil de la Setonaikai, un soleil mandarine comme le pont et les fruits qu’on vous offre dans un grand sourire ; c’est la pleine saison et vos doigts collent un peu, endimanchés comme jamais pour une telle promenade. Mais pourquoi tant de laine ?