Mardi 10 décembre

200%. Un titre de film international, qu’ils disent. 200%, film zinzin, drôle, politique, précis, intelligent, généreux, différent donc indispensable, l’ovni cinématographique du moment. Parce que la banlieue, quand on joue avec ses clichés et quand on fait jouer ses « acteurs », ça donne ça…

Vendredi 6 décembre

On vient de sortir de terre, il sourit, fait coucou de la main. Ce n’est pas lui que je regardais, pas lui que je cherchais à voir, mais le train dans lequel il est et qui nous dépasse, un train blanc marqué d’un DB rouge. Mon RER est moins chic, mais j’ai un nouveau portefeuille, une photo magnifique roulée dans un tube en carton et toute la richesse d’un matin où l’on a pris notre temps.

Le soir, c’est un joli moment, très joli, en noir et blanc, 80 minutes passées chez Garrel. La Jalousie, petite chronique amoureuse sans atermoiements (et surtout sans longueurs), à peine y pleure-t-on ; petite en apparence, immense par Mouglalis qui efface (j’allais dire évidemment) Garrel fils. Immense lorsque, lavant les pieds de son mentor, elle évoque Maïakovski. Soudain, ce nom qu’on connait, mais dont je ne sais rien, devient un poème et je retiens mon souffle.

Mercredi 4 décembre 2013

Cocorosie ? Cocoronon ! Je te dis que j’ai été fasciné puis que j’ai lâché prise, noyé dans les nappes inutiles des musiciennes, perdu face à ces images sans histoire palpable. Tu me racontes alors quel est ce film, ce qu’il représente dans l’histoire du cinéma. Ses couleurs ont fané, l’aura de ces filles aussi.

Mardi 3 décembre 2013

C’est tous les jours à 20h. Sauf le mardi. Alors on fait demi-tour, prend un verre, tu me montres ces dessins de Tom de P., à ne pas les mettre entre toutes les mains, surtout si elles sont graissées par des chips. Je m’essuie donc les doigts et tourne les page avec attention.  Sur petit écran on retrouve Guiraudie pour « Ce vieux rêve qui bouge« , étonnant, décalé, beau, le désir sentant le pastis et la mécanique.

Lundi 2 décembre 2013

La photo est posée sur le petit canapé en rotin. On y trouve plutôt, parfois, assis, un administré attendant que son numéro s’affiche sur le petit écran ; il se lèvera alors et se dirigera vers le service des affaires générales pour un passeport, une inscription, quoi d’autre encore. D’une main je tiens le fil de fer, de l’autre la petite cisaille que tu as eu la bonne idée de me prêter malgré la maladresse. Je force sur le fil, schlak, les cisailles s’élancent, frappent l’image. Rayure.

Dimanche 1er décembre 2013

Dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, dodeskaden, etc.

Samedi 30 novembre 2013

Les photographies montrent des enfants. Joueurs, jouant, ils portent ici une carapace faite de ce que j’appelle des peignards, sans être sûr ni de l’orthographe ni de la précision du mot – saintongeais peut-être. La scène montrerait aussi des enfants, peu attentifs aux images, plus attentifs à celles des livres qu’ils viennent emprunter.

Le soir, regard adulte. Tabou d’Oshima.

Vendredi 29 novembre 2013

Dans les photographies japonaises d’octobre que je regarde et regarde encore, il y a cette jeune femme à travers les stores vénitiens. La couleur rouge et cette sorte d’indiscrétion me font penser aux images de Saul Leiter. Il est mort aujourd’hui et je pensais trouver les mots. Peut-être ont-ils été balayés par Wakamatsu et son film sur Mishima dont je n’ai pas retenu le titre, une date, une phrase.

Peut-être ont-ils été effacés dans le RER, par mon fou rire qui se déclencha lorsque le saxophoniste entonna le générique de fin de Benny Hill.

Jeudi 28 novembre 2013

Sur le post-it vert pomme il y a l’heure de son rendez-vous. Il est assis, je suis debout, je sais qu’il est allé le 21/11 à 8h45 chez l’urologue. Très vite j’oublierai son visage, et cette information redeviendra anonyme. En fond sonore ça joue trop vite : le violoniste qui ne suit pas la ligne de basse sortant de son caisson essaye-t-il de grignoter le temps ?

Le soir, le duende s’est installé au théâtre des Déchargeurs, présence espagnole dans cette petite rue parisienne.

Mercredi 27 novembre 2013

La Fémis. 21h peut-être. Mati Diop parle de « cette impossible réalité » d’une femme noire marchant dans la neige. L’image visuelle était belle, le sens l’est-il ? Mille Soleils, film soleil, western contemporain et africain, fiction documentée, documentaire écrit, que sais-je, comment décrire ce film que l’on peut percevoir pleinement après avoir le Touki Bouki auquel il fait (plus qu’) allusion ? Les vaches y meurent encore sous les lames aiguisée.

Mardi 26 novembre 2013

Le plaisir devant la scène est sinusoïdal. Durant la musique presque absent ; ça toussait, j’étais ailleurs. Parfait c’était discret, fort, radieux, équilibré, étonnant, et puis c’était bien de voir de la danse, dès les premiers pas c’est ce que j’ai pensé, c’est toujours ça la danse, on en voit rarement mais/alors j’ai trouvé le plaisir de la rareté, le plaisir de voir des corps bouger sans rien chercher d’autre. Le plaisir de voir bouger des corps, oui, c’est ça. Et puis la toute fin, certains sont déjà partis, quelques gestes simples, l’évidence ; rien que pour ça il fallait y êtrE.

Samedi 23 novembre 2013

Elle me fait immédiatement penser à la mère de Guillaume Gallienne. Elle a pourtant quelques années de plus ; la couleur des cheveux est aussi plus grise. En entrant dans la boutique, c’est un chien qui nous accueille, il nous renifle, elle nous demande si on…
– Non mais il y a un chat chez…
– Ah ben voilà, un chat…
Elle vend ses fleurs de manière précieuse dans cette boutique à la devanture d’un autre temps, un temps pas aussi lointain que soudain vous l’imaginez, le temps de sa jeunesse peut-être : arrondi métallisé autour de chaque vitrine et de la porte. Elle justifie le prix des roses, elle les attrape comme un objet de porcelaine, elle les caresse presque. Un peu comme sa mère, en manteau d’astrakan, caresse alors le chien. On s’étonne alors du papier d’aluminium pour emballer les fleurs.

(Ne pas oublier la femme qui hésite au marché, les assiettes, la vendeuse à St Yrieix qui rit en anglais, les madeleines, la jeune femme qui ne sait plus l’horaire du musée, le gâteau d’anniversaire, le petit garçon qui met un peu de vie au FRAC)

Vendredi 22 novembre 2013

Dans les rayonnages aux titres multicolores, je cherche quelque chose de nouveau, de différent, d’attirant. L’achat de revues n’est plus mon dada, et me voici face à des noms dont j’ignorais l’existence. C’est sur un fricote au ton moutarde que je pose ma main et mon dévolu pour ce voyage en train, mais également sur Web design parce qu’il faut se tenir à la page.

Jeudi 21 novembre 2013

Encore le Japon. Dans le travail de l’après-midi, dans la présence de S qui parle cuisine, dans le film Trésor vivant, dans le hasard de cette jeune femme qui, dans le bus, lit je ne sais quel livre, mais c’est écrit « TEPCO » au milieu des phrases. Pas dans le film Les Garçons et Guillaume, à table !


Mardi 19 novembre 2013

Sur le petit carnet gris entamé le 1er novembre, il y a des mots qui n’appartiennent pas au présent, qui ne parlent pas du présent mais de ce séjour dans lequel je creuse, dans lequel je puise quelques gouttes de souvenirs. Je cherche les émotions, les goûts, les odeurs, les sons, les sourires, les phrases, les paysages. Je repense alors aux paroles de Tanguy Viel sur la difficulté d’arrêter le flux des images pour écrire. Me voilà au milieu du pur paysage qu’il évoqua, notion qu’il me faudrait vérifier avant de l’écrire ici, je risque le hors-sujet, le contresens, le silence gêné quand on me demandera « mais c’est quoi exactement ?« .

Et puis sur le courrier que je déplie, au milieu des informations que je connais déjà sur moi, il y a un numéro. Le début d’autre chose encore, d’autre chose qui n’est pas quelque chose d’autre, une continuité.

Lundi 18 novembre 2013

Je crois que nous avons encore échangé par la suite un ou deux lettres, par courtoisie, pour recouvrir d’un duvet de politesses la déroute de notre rencontre.

Éric Faye – Somnambule dans Istanbul

Et puis on voyage encore. Voyage à Tokyo, Ozu

Dimanche 17 novembre 2013

On vient à peine d’entrer dans l’expo sur le surréalisme, la troisième salle peut-être. « Y a des trucs qui ressemblent aux vitrines de François » me dis-tu. De nombreuses fois nous chuchoterons, pour dire notre surprise, notre plaisir, tant pis pour la dernière salle, étrangement lumineuse, curieusement à part. Chez Pierre Huygues aussi, devant Blanche-Neige par exemple, on chuchotera, mais chez Huygues il faudra revenir, on en avait déjà plein les yeux.

Le soir Ozu. Bordeaux s’en est allé. Le Fils unique. Le fils unique part à Tokyo. Qu’en fera-t-il de cette expérience ? Qu’y fera-t-il, là-bas où la banlieue est encore de champs ?

Samedi 16 novembre 2013

C’est l’envers du décor : il se maquille, change de perruque, une fois, deux fois, etc. Le reste n’existe pas ; du moins c’est ainsi que je le vois, le spectacle c’est le non-spectacle. C’est aussi ce que je vois à travers le petit écran de la caméra, pour une fois c’est moi qui filme, je cherche surtout les plans serrés sur le visage qui se transforme, je ne sais pas si c’est ce qu’il cherche mais c’est ce je trouve (le mieux à filmer).

Plus tard un autre travail d’artiste, celui de François, une découverte qui me parle plus, parce que pour la photographie j’ai les codes, le regard, l’habitude que je n’ai pas pour les performances, parce que cela m’évoque Levi-Strauss au PdT et donc les cours d’anthropologie. Grand écart imaginaire avant les flotte-au-vent, le risotto aux aspoulpes et la tarte aux pommes à laquelle on donnera peut-être aussi un nom. La tarte patience ?

Jeudi 14 novembre 2013

Évidemment une demi-journée de respiration permet… une inscription, des achats (une chemise, des livres), un échange de lunettes attendu depuis des mois, des chiffres et des mots dans un carnet, un tour à Beaubourg et un arrêt au beau milieu pour écouter les conversations trop fortes de deux vieux trop sourds qui parlent de leur forfait téléphonique… COMBIEEEEN ? Muppet Show way of life...

Et puis c’est une respiration cinématographique qui éclaire la fin de journée : Les rencontres d’après-minuit, loin du réalisme dans lequel on vit, qu’on lit, qu’on voit au cinéma, que j’expose dans mes photos… Un imaginaire, un autrement, un (truc de) ouf.

Mercredi 13 novembre 2013

Grands formats, clinquants, brillants, encadrés, bien encadrés, trop bien encadrés ?, parfaits, parfois mats, parfaits, beaux, immenses, de tout, de l’illustre, de l’inconnu, du classique, des promesses, d’ici ou d’ailleurs, Paris Photo nous offre une longue promenade dans la photographie. Et puis à quelques reprises on s’arrête. Ce premier portrait qui fait presque face à l’entrée. Cette Japonaise. Ces photomatons. Où ai-je noté les noms ?

Mardi 12 novembre 2013

Nouveau trajet matinal via le tramway, histoire de changer, après tout pourquoi pas, après tout… Bondé durant deux stations, puis allégé. Je me plonge alors dans la lecture, et puis soudain, au bout d’une page, je réalise qu’au dehors, il y a autre chose qu’habituellement : de la lumière, de la vie. Il n’y a pas le sombre des tunnels, la lumière artificielle des stations, l’ambiance éternelle qu’il fasse beau ou mauvais temps, nuit ou jour. Dehors ça respire, et j’ai l’impression moi-même de respirer un peu mieux, de ne pas être encore en sommeil. De ne pas encore être en apnée ?

Lorsqu’on se retrouve, la journée a passé, il fait nuit, il y a des lumières et de la vie, beaucoup de vie, celle de ce quartier qu’on fréquente si peu. On y cherche un bar puisque l’on a du temps avant le film, un lieu qui fait envie. Enfin sur l’écran, c’est également inhabituel, c’est l’Afrique, un film africain. Touki Bouki, le meilleur film africain de tous les temps, a dit JLB. Coloré, fou, africain dans ce que j’imagine être l’Afrique à cause de tout ce que j’en ignore, Touki Bouki m’évoque la folie des JLGodard des années 60 tandis que Joséphine Baker continue sa rengaine… Pariiis Pariiiis Pariiiiis.

Lundi 11 novembre 2013

À travers la vitre, les touches jaunes et oranges ne changent rien à l’affaire d’un paysage triste et froid (donc potentiellement beau ou photogénique, j’hésite), ce froid qui m’a surpris plus tôt. Dans le wagon la chaleur vient d’en bas, ça vous brûle au niveau des chevilles et une pensée émue est adressée aux ingénieurs qui ont pondu ce système ainsi qu’à ceux qui ont curieusement fait des sièges plutôt bas (simple impression ?). À travers la vitre il y a donc une évocation et je me dis qu’il faut que je voie le Voyage d’hiver de Vincent Dieutre ; je pense à Schubert mais je n’en ai pas sous la main, non j’ai Barthes qui parle de sa mère, d’une photo de sa mère enfant, Barthes qui parle de photo ça me point, comme il dit lui même. C’est ensuite que j’écouterai Vivaldi en parlant, moi, de photo ; dehors il commencera à faire nuit et je me perdrai un peu dans la concordance des temps.

Dimanche 10 novembre 2013

Je crois que ne n’avais jamais vu ce genre de fleurs en plastique dans un cimetière. Ni même dans un magasin vendant n’importe quoi, pourvu que ce soit pas cher et fabriqué loin. J’en ai ramassé quelques pots, renversés par le vent et je ne sais pourtant presque plus à quoi ils ressemblaient. J’ai trouvé ça beaucoup plus triste que les céramiques cassées que je prends régulièrement en photo en me demandant si quelqu’un un jour les recollera, si l’employé communal est triste, s’il se demande ce qu’il doit faire.

Et puis j’ai compris que la petite fille ne faisait plus de balançoire.

Vendredi 8 novembre 2013

Elle s’appelle Charlotte D, elle dort à côté de moi. J’ouvre la tablette pour mieux écrire et découvre un Paris-Match plié en deux. La couverture ne m’intéresse pas mais j’ouvre par curiosité, j’y surprends de l’art contemporain et Brassens. Moi aussi j’ai dormi, évidemment bercé par le TGV et par la lecture de ce Nue qui m’a fait un peu rire dans la semaine mais qui me lassera ensuite. Je regrette définitivement les premiers Toussaint (les Toussaint d’ouverture, diraient les rois du jeu de mots).

Jeudi 7 novembre 2013

Tu t’assieds, je t’ai attendu pour commander, tu as donc ce blouson, tu me parles de l’autre que tu vas faire réparer et avant que tu finisses ta phrase j’ai ce sentiment — que malheureusement la science explique —, cette impression d’avoir rêvé ou vécu ce moment.  J’ai failli te couper la parole pour finir ta phrase : il devait rester le verbe « recoudre » à prononcer.

C’est ensuite un autre goût de déjà vu, un goût qu’on connait mais un lieu qu’on ignorait. Chez Nanashi on a eu notre dose quotidienne de Japon. Mais on a tout de même pris un cheese cake au thé vert en dessert.

Mercredi 6 novembre 2013

Parce qu’ensuite ce sera moi, parce que tu voulais venir, parce que l’Islande nous fait encore rêver, parce que je manque le moins possible ces rendez-vous, parce que la galerie des Filles du Calvaire, parce que la curiosité est un défaut indispensable. Et puis devant cette photo qui en entasse d’autres, une certaine émotion.

Lundi 4 novembre 2013

Car là-bas, dans la rue, dans un bar, dans un magasin, dans un train, il advient toujours quelque chose. Ce quelque chose – qui est étymologiquement une aventure – est d’ordre infinitésimal : c’est une incongruité de vêtement, un anachronisme de culture, une liberté de comportement, un illogisme d’itinéraire, etc. Recenser ces événements serait une entreprise sisyphéenne, car ils ne brillent qu’au moment où on les lit, dans l’écriture vive de la rue, et l’Occidental ne pourrait spontanément les dire qu’en les chargeant du sens même de sa distance : il faudrait précisément en faire des haïku, langage qui nous est refusé.

Roland Barthes – L’Empire des signes.


Samedi 2 novembre 2013

L’accrochage est strict, trop parfait, en opposition avec les photographies – quoi que. Au Bal c’est encore une fois un vrai parti pris, l’affichage d’un genre – la street photography, encore. On aimerait peut-être, un peu, y respirer, mais devant la rigueur je m’incline… et surtout devant certaines photos de Mark Cohen. Évidemment, mes images préférées sont ces corps cadrés qui oublient les visages, cette bouche, ces mains… Des mains qui pourraient signer, n’est-ce-pas ?

Et puis on croqua des queues d’hippocampes. Allitération culinaire.

Vendredi 1er novembre 2013

Et puis finalement nous sommes sortis après ce férié studieux. Un Château en Italie nous attendait, sans avoir besoin du moindre vol low cost. Mais ce n’était pas vraiment un voyage, tout juste une chronique autobiographique où les arbres s’écroulent dans une symbolique appuyée.

Jeudi 31 octobre 2013

La masse bruissante d’une langue inconnue  constitue une protection délicieuse, enveloppe l’étranger (pour peu que le pays ne lui soit pas hostile) d’une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle : l’origine, régionale et sociale, de qui la parle, son degré de culture, d’intelligence, de goût, l’image à travers laquelle il se constitue comme personne et qu’il vous demande de reconnaître. Aussi, à l’étranger, quel repos ! J’y suis protégé contre la bêtise, la vulgarité, la vanité, la mondanité, la nationalité, la normalité. La langue inconnue, dont je saisis pourtant la respiration, l’aération émotive, en un mot la pure signifiance, forme autour de moi, au fur et à mesure que je me déplace, un léger vertige, m’entraîne dans son vide artificiel, qui ne s’accomplit que pour moi : je vis dans l’interstice, débarrassé de tout sens plein.

Roland Barthes. L’Empire des signes.

Mais au retour ce sont des chansons légères.

Mercredi 30 octobre 2013

J’aurais aimé que le travelling arrière s’arrêtât avant. J’aurais aimé rester sur cette image qui dévoile juste un détail du dispositif du film : ce robot qu’on retrouve dans la salle d’à côté. Mais en écrivant, plusieurs jours plus tard, ces quelques mots sur ce journal, c’est tout de même la beauté de ce Marylin qui reste : la voix, les descriptions (que je n’ai pas toutes comprises, fuck l’absence du moindre sous-titre), les répétitions, l’écriture, les superpositions, l’obsession.

(C’était l’expo Parreno, mais j’aurais pu à la place vous parler de mes photos, de mes nouvelles chaussures ou du dîner avec JF&N)

Lundi 28 octobre 2013

« Savez-vous pourquoi rien n’avance ? » te demande l’étudiante. Elle ne boit rien, pourtant c’est un bar ; j’ai chuchoté au serveur un nom à bulles. Au Champo on file ensuite : Chris Marker est à l’affiche pour « Lettre de Sibérie« , soixante-deux minutes d’un documentaire qui – évidemment – n’en est pas tout à fait un.

Vendredi 25 octobre

Les petites, rieuses, sont sur le canapé ; je ne les y attendais pas. Arrivent ensuite une autre génération, qui ne reconnait pas tout, qui ne voit pas tout, mais qui, soudain, reprend en main le cours des choses. Les voici toutes trois devant la webcam, gardant un souvenir de ce canapé peut-être pas assez éclairé.

Mercredi 23 octobre

Il fait (encore) (presque) nuit quand je pars (travailler), (vague) impression d’une nuit inachevée. J’entame un (petit) carnet (gris), pourtant ce n’est pas le début d’un mois, d’un an, d’une période, ce n’est qu’un retour après une parenthèse de quinze jours. Mais la parenthèse va rester entrouverte.

Lundi 21, mardi 22 octobre

Me voici durant deux jours, à l’EHESS, au séminaire organisé par Le Bal : « La persistance des images« . Deux jours merveilleux, entre le sentiment de continuer la route entamée au printemps, après ce virage dont je disais en juillet que c’était le début de quelque chose. Le quelque chose continue de se dessiner, et les références citées durant deux jours (Barthes, Mauss, Foucault…) rejoignent les noms que l’on partage parfois toi et moi (Henrot, Des Pallières, Judd…).

Le thème s’avère être beaucoup plus vaste que ce que j’imaginais, et voici que Tanguy Viel croise un psychanalyste, qu’un critique d’art se met à philosopher, que les images en mouvement de l’Amérique d’hier se confrontent aux photographies enfouies du Sahara occidental. Douze interventions, autant de sujets dans le sujet et des dizaines de pages noircies en espérant ne rien oublier et en supposant pouvoir, ensuite, relire et retenir. Comprendre aussi, peut-être. Ces persistances des images ont une autre particularité, celle de m’ouvrir les yeux et l’esprit sur mes deux projets en cours, cette exposition qui viendra en janvier et ce livre qui peut-être, un jour, aboutira. Ces deux objets offrent aux mots et aux images la possibilité de se croiser et de persister, ils interrogent les souvenirs, le souhait de ne pas (trop) oublier, les visages enfouis, que sais-je encore… Bref. En relisant mes notes j’ai comme une envie de retranscrire ici, dans ce journal qui offre aux images un peu de persistance, quelques phrases, tronquées, incomplètes, mal notées, décontextualisées, comme celle-ci, prononcée au tout début des deux jours : « Ce que nous réclamons de l’art, c’est de fixer ce qui est flottant. » Mais voici que j’abandonne l’idée et qu’il m’en vient une autre, rédiger un long et précis compte-rendu, faire partager ces heures. Mais le temps file, saurez-vous patienter ?

Et le mardi, c’est charcuterie !

Du 10 au 20 octobre : Japon

Il n’y a pas de journal, il n’y a qu’une évocation, des noms, des lieux (Kyoto, Onomitchi, Naoshima, Teshima, Tokyo), des nuages, des îles, des centaines de kilomètres de route, de train, de bateau, le ravissement de la mer, l’effervescence de la capitale, du bonheur.

Dimanche 6 octobre

C’est la sortie de la messe, la petite fille a les souliers vernis dans la fromagerie. Je chantonne encore Till there was you ; je me demande si ce n’était pas ma chanson préférée des Beatles quand j’avais 18 ans, je pense que non, qu’importe. Et puis on croise S et sa petite fille recroquevillée dans son sommeil, on a encore en bouche, non pas un air, mais le goût fin du comté 24 mois ; la petite n’en a que 2.

Samedi 5 octobre

Tes mots et ceux de M. Scènes, actions, sens, impression, passion, dépassion, dépassement. J’aime ce que je lis, ce que j’imagine, ce qu’on pourra entendre, voir. Mais je ne dois pas me laisser emporter, je dois rester concentré, guetter les fautes, les anicroches et autres coquilles circonflexes. Puis, d’une galerie à une autre, de la boutique de Nicolas qu’on ne verra plus (la boutique) au bar au bout du Perche, on Nuit blanchit à peine, juste pour un peu de poésie sans rime.

Jeudi 3 octobre

Certaines œuvres de Leopoldo Novoa sont sous verre. On tend la main pour pouvoir les toucher, savoir si c’est du papier, du béton, quoi… Mais on ne touche pas non plus les autres, celles accrochées sans protection, sans crainte. C’est un peu frustrant, l’art, non ?

Mercredi 2 octobre

Ça a 17 ans et c’est hilare dans le métro clairsemé — il faut dire qu’à cette heure… Suis resté tard, puisque tu n’es pas là. Mais quelques tâches m’attendent, une affiche pour la Septième de Beethoven par exemple. D’autres s’imposent, l’écriture d’un billet et les premières bases d’un article sur le Lincrusta. Le Lincruquoi ?

Il est donc tard, comme dopé par quelques médications faites pour contrer, lorsqu’à haute voix — une voix haute mais prise, voilée, presque dramatique dirais-je avec un sourire —,  j’entreprends la lecture de quelques pages : un passage splendide, cet amour pour Gilberte, cet amour qui n’ose pas se dire, pas dire son nom et celui, différent, plus fort peut-être, amour admiration, amour fascination, pour le père.

Mardi 1er octobre 2013

12h22 : nous sommes légèrement en retard, parce M lui-même l’a été, et l’on ne voulait pas partir comme ça, trop vite fait. À la MaBA, Giulia nous parle du travail de l’artiste, mais finalement on pourrait transposer les mots à beaucoup d’autres œuvres, d’autres artistes : la place du spectateur, le travail du spectateur même (qui me rappelle la question du travail du consommateur abordée par M.A. Dujarier et d’autres, mais bref…), le spectateur qui, face à la pièce, au tableau, à l’installation, doit questionner, se questionner soi-même, trouver un sens, un lien, une appropriation. Dans la dernière salle, le cintre est devenu oiseau, décolleté, symbole d’un ordre machiste : la sémiologie aussi est un sport de combat.

Ce n’est peut-être pas anodin que mon rhume (appelons ça un rhume) m’ait poussé en fin de journée à la maison plutôt qu’à la projection du film sur Ralf König. Peut-être que mon corps refuse de garder contact avec cette ancienne vie. Mais sûrement que c’est un tort, parce que le travail du dessinateur a toujours été politique, parce qu’on m’a demandé d’écrire sur lui, parce que justement je n’ai pas encore décidé clairement de  fermer le site qu’autrefois j’animais.