Écoutez, le riz, voilà comment il faut le faire, une fois pour toutes retenez ce qu’on vous dit. D’abord pour tous ces plats il faut du riz dit « parfumé » en sac de plastique, sans marque, qu’on achète dans les boutiques d’alimentation vietnamiennes. Même ce riz il faut le laver. Raison de plus pour laver l’autre riz, celui qui a une marque, qui est bien empaqueté et vanté à la télé. Il faut le laver à plusieurs eaux, le broyer dans les mains sous l’eau pour enlever le reste de son qui l’enrobe et la poussière et l’odeur du sac de jute – l’odeur de cargo – qui est l’odeur du pétrole. Sentez le riz pas lavé et sentez le riz lavé, vous verrez la différence.
::: Marguerite Duras ; La Cuisine de Marguerite
Catégorie : Livres
Dimanche 20 novembre 2022
Jun avance sur le plongeoir de dix mètres. Il a pour maillot le slip de bain rouge foncé que j’ai vu hier pendu sous l’auvent de la fenêtre de sa chambre. Arrivé à l’extrémité de la planche, il tourne lentement le dos à la surface de l’eau et aligne les talons. Tous les muscles de son corps sont bandés à l’extrême, comme s’il retenait sa respiration. C’est la ligne musculaire qui part de la cheville pour atteindre la cuisse à ce moment-là que je préfère dans son corps. Elle a l’élégance glacée d’une statue de bronze.
Il m’est arrivé parfois de vouloir essayer de définir la jouissance que j’éprouve au moment où il lève les deux mains comme pour saisir quelque chose dans l’espace avant de disparaître sous l’eau. Mais je n’ai jamais réussi à trouver les mots qui conviennent. Est-ce parce qu’il s’enfonce dans la vallée reculée du temps, là où les mots n’arrivent jamais ?
::: Yoko Ogawa ; La Piscine
Tu me racontes votre rencontre, avec V. J’aurais aimé que ce soit moi, à sa place. Il est trop tard pour cela. J’aurais aimé que ce soit moi sans rien savoir de toi. Y aller. Sans savoir, c’est-à-dire en ignorant l’essentiel ou en l’ayant déjà perçu en toi. Pour voir. Plonger, quoi… Dehors ensuite il y aura la brume.
Au milieu de nos mots, nombreux entre nous dans cette fluidité légère, je ne laisse pas Thanatos damer le pion d’Eros.
Car Straub est mort. Jean-Marie Straub, mort. Je ne t’en parle pas. Au matin, j’ai commencé à écrire à C pour cela. Mais je ne savais pas exactement quoi lui dire. Je trouvais que « J’ai vu que Straub était mort, je pense à toi. » c’était un peu vain. J’aurais aimé évoquer ces trois films que nous avions vu ensemble, N était là aussi. N et moi avions ri. Je crois plutôt que N avait ri et moi aussi ensuite, emporté dans sa folie. Le cinéma des Straub, c’était – c’est pour moi – un indispensable agacement, une crispation merveilleuse, un respect sans amour ou, avec O Sicilia, une exaltation pure et simple (pour un cinéma pur et simple ?). Le cinéma des Straub, ce fut avec C, grâce à C, un plongeon fou dans un cinéma fou que je racontais parfois, le lendemain, à la cantine.
Car mon père est mort, il y a bientôt un an. Il y a à la fin de la semaine cet anniversaire sombre. Je ne t’en parle pas. Au matin, j’ai dit à maman, je ne sais pas quoi en faire. J’étais perdu entre l’envie, le besoin, mon attachement aux dates et la nécessité contradictoire de m’en libérer. Puis à ma sœur O, également, j’ai dit ça, que je ne savais pas quoi faire. Il suffisait de cela pour me libérer. C’est énorme, de dire qu’on ne sait pas. Avouer son incapacité, son ignorance, son regard perdu devant les chemins et les choix. Je resterai seul. Peut-être seul avec lui. Et le soir, j’irai vivre encore.
Jeudi 17 novembre 2022
Un soir, j’ai rêvé que le fantôme de mon père me rendait visite pour me prévenir : Attention, ta mère va marcher sur un clou !
::: Lisa Gervassi ; Mommy
Elle est écrivaine, parle vite ; j’ai l’impression de l’avoir déjà vue. Elle est belle, métisse, ses yeux en amandes nous emmènent là où le soleil se lève. Elle évoquera plus tard le racisme subi moins à Bordeaux qu’à Lyon ou Paris.
Dans sa logorrhée de noir vêtu, elle lâche soudain le mot bobo. Je me fige, me crispe peut-être. Elle me demande si elle a dit quelque chose de blessant. Non, je lui réponds, j’essaie de comprendre ce qui fait la différence entre son attitude et ce mot. Nous n’avons pas la même définition, c’est tout le drame de ces mots-valises, et dans sa critique des spectacles montreuillois loin des bases culturelles d’un public soi-disant visé mais oublié, elle m’intéresse, mais elle s’enfonce dans ce qui pourrait être bien vite une forme de condescendance maladroite, inconsciente malgré toute la pensée et toute la construction assez solide qui semble être derrière elle – dans ses expériences -, en elle.
En écrivant ces lignes, je me dis qu’elle a quelque chose d’un personnage de film à la fois beau et agaçant. Elle est probablement plus brillante avec un peu moins d’alcool, moins de public – nous sommes trois à l’écouter -, moins d’excitation que ce soir.
Qu’importe, les jeux des mouvements fait que l’on s’éloigne – elle sort téléphoner, je sors piquer une clope, une rue nous sépare – et me sauve d’une question à laquelle je n’ai jamais eu besoin de répondre : c’est quoi être de gauche ? Une orthophoniste humble, curieuse, viendra s’installer à ma place et l’on aura envie de l’aimer, elle, au premier abord.
Vendredi 11 novembre 2022
Je me demande alors si je n’ai pas écrit pour oublier le plus vite possible ce que j’avais vu ou lu, comme ces gens qui tiennent leur journal pour débarrasser quotidiennement leur mémoire de ce qu’ils ont vécu. Je me le demandais, du moins, jusqu’au 7 janvier 2015.
::: Philippe Lançon ; Le Lambeau
Montpellier est un souvenir imperceptible d’un après-midi avec F, l’été 2003 peut-être, autant dire que cette ville n’existe pas encore pour moi. Mes nouveaux premiers pas que voilà y sont nocturnes, l’application me fait faire des détours et le 27 de la rue R est cachée sous les plantes grimpantes. Quelques clients du bar d’en face me regardent peut-être hésitant : où vais-je ?
L’appartement est au premier étage. On le dirait coquet et confortable au premier coup d’œil parce que l’on n’a pas encore dormi dans la grande chambre blanche et vide sur un matelas trop mou. Je n’y reste pas longtemps : tu m’attends. Ou plutôt nous nous attendons.
Jeudi 10 novembre 2022
Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie, un hôtel des finances, un commissariat de police, trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau, Gittard , Oppenord , Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l’on fête le 17 janvier, un éditeur, une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d’autobus, un tailleur, un hôtel, une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon), un kiosque à journaux, un marchand d’objets de piété, un parking, un institut de beauté, et bien d’autres choses encore.
::: Georges Perec ; Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.
16h12. « 19 20 heures danser Zola », m’écris-tu. J’ai un moment de stupeur avant de comprendre que tu as dicté ces mots et je ris : la poésie des dictaphones fait donc valser Emile.
19h37. J’appuie, fébrile, sur « Envoyer ». J’adresse à X mon besoin de lui accoler un adjectif flatteur et désarmant. Je lui renvoie, comme en miroir, une réponse à ses regards appuyés, réponse autre que les sourires que je lui retourne.
22h23. Tu m’as parlé de D. Je te parle de X. Vous avez lui et toi les mêmes yeux rieurs. Sur ta table de nuit, il y a Barjavel.
Lundi 24 octobre 2022
Le jeudi était le jour des pieds. La mère ne pouvait pas se pencher. Mo faisait les soins avant le coucher. Il usait de linges blancs et souples, l’un pour essuyer les pieds, l’autre dont il ceignait sa taille. Il ne voulait pas mouiller son pantalon ou le salir.
::: Marie-Hélène Lafon ; Mo
Dimanche 23 octobre 2022
Plus loin, la mer a surgi d’entre les arbres courbés par le vent. J’ai ralenti l’allure devant une pancarte indiquant la première plage venue : l’icône d’un parasol suivi d’un cornet de glace. Sans réfléchir en vérité, j’ai pris d’office la sortie d’autoroute pour gagner la voie de raccordement, une zone de travaux, ou supposée telle, car plus rien n’était indiqué, cette fois. Ni panneau routier, ni balise de chantier, seulement un avertissement : Attention, sortie de camions. En italien. Mais je ne parle pas l’italien, ou si peu. De là, bifurquant vers la droite, nous avons roulé sur un chemin de terre battue, bordé par une végétation luxuriante. Sans que cela inquiète Luisa, qui, cependant, m’a demandé ce qu’on faisait sur cette piste.
::: Yves Ravey; Taormine
Il y en a par dizaines, partout, comme un paysage inédit dans ces bois tant arpentés, tant et tant de couleurs, ça va du blanc au brun sombre, les jaunes c’est toute la palette, les rouges les plus vifs sont tachetés de blanc. Je cherche ceux, facilement reconnaissables, qui sont comestibles. La lumière est belle, mais presque elle m’éblouit dans l’exercice difficile d’y voir clairement pour ne pas en louper, des cèpes. Je suis seul, là, je pense à mon père, toujours en descendant dans les bois chercher des champignons je penserai à mon père, à ce mélange de fierté et de joie qu’il avait en m’appelant « Eh viens voir » dès qu’il en trouvait qui, dirais-je, avaient de la gueule parce qu’ils étaient plusieurs, parce qu’ils étaient intacts, parce qu’ils se cachaient un peu. Maman dit que le vrai plaisir c’est de les trouver. Il l’avait, ce plaisir, tout comme je l’ai aussi, bien que j’aime descendre dans les bois en toute saison ; c’est ma respiration, parfois brève, le temps d’un « ça me suffit ».
Jeudi 6 octobre 2022
On s’est transmis peu ou pas de récit, d’une génération à l’autre, rien que des silences et des deuils. Pas de maison de famille, peu d’assises dans le temps ; pas d’attache, non plus que d’attachement ; nous avons plusieurs fois déménagé sans rien emporter. De mon grand-père, qui ne possédait rien, je n’ai longtemps gardé qu’une photographie sans cadre, un petit format, en noir et blanc, que j’ai, moi aussi, fini par égarer dans un déménagement. Aujourd’hui il me reste sa croix de guerre 14-18 à étoile d’argent, posé sur une étagère de ma bibliothèque : dépôt du temps davantage que relique. Rarement exposé à l’air, presque jamais sorti de la boîte en fer ou mon grand-père l’avait rangée, les couleurs du ruban, vert rayé de rouge, sont restés vives, elles n’ont pas passé. Il avait toujours refusé de la porter accrochée à son gilet. Comment est-elle venue en ma possession ? Je ne m’en souviens pas. comment a-t-elle atterri sur une étagère de ma bibliothèque ? C’est un mystère.
::: Anne Maurel ; La fille du bois
Dimanche 4 septembre 2022
J’avais pris ma voiture au jour annoncé, il fallait alors pas loin de deux heures de conduite, l’autoroute reliant Besançon et Dijon n’ayant pas encore saigné le paysage, étrécissant les sols, les collines, les distances et le temps.
::: Guy Boley ; Funambule majuscule.
Tu me dis que tu aimes quand il y a des photographies. J et B sont là. Je suis celui qui vous rejoins, ce soir, et peut-être autrement, c’est-à-dire en d’autres fois qui se répèteront, rejoignant alors, peut-être en en frôlant sa périphérie, votre cercle.
Samedi 3 septembre 2022
De ces trois petites chambres dans lesquelles pendant presque quarante ans a vécu et travaillé Gaspard Winckler, il ne reste pas grand-chose. Ses quelques meubles, son petit établi sont partis. Il n’y a plus, sur le mur de sa chambre, en face de son lit, à côté de la fenêtre, ce tableau carré qu’il aimait tant : il représentait une antichambre dans laquelle se tenaient trois hommes. Deux étaient debout, en redingote, pâles et gras, et surmontés de hauts-de-forme qui semblaient vissés sur leur crâne. Le troisième, vêtu de noir lui aussi, était assis près de la porte dans l’attitude d’un monsieur qui attend quelqu’un et s’occupait à enfiler des gants neufs dont les doigts
se moulaient sur les siens.
La femme monte les escaliers. Bientôt le vieil appartement deviendra un coquet logement, double liv. + ch., cft., vue, calme. Gaspard Winckler est mort, mais la longue vengeance qu’il a si patiemment ourdie n’a pas encore fini de s’assouvir.
::: Georges Perec ; La Vie mode d’emploi
Il ne s’agit pas de haïr les dimanches mais bien plus, je le sais, les samedis soirs sans envie, avec cet incurable et presque étrange ennui – étrange tant il ronge – né de l’absence des autres autant que d’un Autre unique. La solitude des samedis soirs revient peut-être ici subrepticement comme disparait l’été, sans savoir pourquoi, malgré tout, puisque nul ennui ne devrait naître du temps qu’on a enfin pour des images à traiter, des textes à écrire, des pages à lire, des films à voir, ni naître de ceux qu’on a vus plus tôt et qu’on était joyeux.
Mercredi 31 août 2022
On resterait partis quatre jours. On logerait à Gentilly, dans la banlieue, on ne savait pas de quel côté mais dans la banlieue, chez des sortes d’amis que les parents avaient. C’était le début de mars, quand la lumière mord aux deux bouts du jour, on le voit on le sent, mais sans pouvoir encore compter tout à fait sur le temps, sans être sûr d’échapper à la grosse tombée de neige, carrée, brutale, qui empêche tout, et vous bloque, avec les billets, les affaires et les sacs préparés la veille, au cordeau, impeccables alignés dans le couloir; vous bloque juste le jour où il faut sortir, s’extraire de ce fin fond du monde qu’est la ferme. On n’y passe pas, on ne traverse pas, on y va, par un chemin tortueux et pentu, caparaçonné de glace entre novembre et février quand il n’est pas capitonné de neige grasse ou festonné de congères labiles ; on s’enfonce, le chemin est comme un boyau, entre les noisetiers ronds et les frênes et d’autres arbres dont personne ne dit le nom, parce que l’occasion manque de nommer les choses, et pour qui, pourquoi, qui voudrait savoir. On prendrait le train à Neussargues, un train direct, sans changement jusqu’à Paris. Changer eût été difficile, voire exorbitant, ou périlleux ; à trois, on n’aurait pas su au juste où aller dans la gare de Clermont que l’on ne connaissait pas, où il aurait fallu prendre un souterrain, monter et descendre des escaliers, repérer un quai, en traînant les bagages, sans rien oublier sans rien perdre, surtout le gros sac bleu du père où étaient les cadeaux pour les amis, fromages, de deux sortes, cantal et saint-nectaire, et cochon maison, boudin terrine rôti saucisses, de quoi nourrir cinq personnes pendant quatre jours et plus.
::: Marie-Helène Lafon ; Les Pays
Lundi 22 août 2022
C’est cette nuit-là que Blake invente Blake. Pour William Blake, qu’il a lu après avoir vu Dragon rouge, le film avec Anthony Hopkins, et parce qu’il a aimé un poème : « Et je bondis dans ce monde dangereux : Impuissant, nu et criard / Comme un démon caché dans un nuage. » Et puis Blake,
black et lake, noir et lac, ça claque.
::: Hervé Le Tellier ; L’Anomalie
Samedi 20 août 2022
Au début, les premières secondes, je touche
toujours mon cœur pour vérifier qu’il bat.
Car j’ai le sentiment de mourir.
J’ajuste mon masque, me tenant à la proue.
Je fais des battements de jambes.
Le vent souffle fort.
Il parle.
Je l’écoute parler.
Au loin, les champs de pastèques,
le toit de la vieille école et des fleurs de safran.
L’eau est froide malgré le soleil,
et le courant chaque jour plus fort.
Bientôt, tout cela disparaîtra.
Crois-tu que les caméras du monde entier se déplaceront pour en rendre compte ?
Crois-tu que ce sera suffisamment télégénique pour eux, Sarah ?
Qu’importe.
::: Antoine Wauters ; Mahmoud ou la montée des eaux*
Au matin tu m’envoies un texte, en souvenir de lui. Il y a, dans ces quelques phrases, ce qu’est l’amitié, c’est-à-dire de quoi ça nait, l’amitié, ce mot qui vous collait peu aux habitudes quand nous étions enfants, alors que pour moi il est de tant de chemins empruntés.
Tu m’envoies le texte pour savoir s’il y a une faute ou autre chose qui me choquerait, mais c’est au-delà de cela, au-delà du trait d’union qui manque dans son prénom. Tu m’envoies ce qui nous unit, une émotion, nos partages, tes questions, nos rires, tes larmes ou celles que je retiens, mes silences trop souvent quand les jours sont ensemble et que j’ai quelque part épuisé tous mes mots.
Je pleure en lisant ton texte, simple et beau. Il y a dans tes phrases le manque, douloureux. Il y a ce signe que les absences vous creusent et que les larmes ne sont que la partie visible de tout ce qu’on ne dit pas.

Mercredi 10 août 2022
On lui demande : tu penses à quoi tout le temps ? Il dit : à rien. À l’intérieur de la tente les autres chantent encore les lauriers sont coupés. Dans la ville des gens rechargent les bagages dans les coffres des autos, la colère des chefs de famille se reporte contre les bagages, les femmes, les enfants, les chats, les chiens, dans toutes les classes sociales les chefs hurlent au moment des bagages, quelquefois tombent de hurler et en ont des crises cardiaques tandis que les femmes, un petit sourire de peur sur les lèvres, s’excusent d’exister, d’avoir commis les enfants, la pluie, le vent, tout cet été de malheur. Il a plu hier toute la journée. Alors des gens sont sortis dans le vent et la pluie, à la fin ils se sont décidés. Ils se sont recouverts de tout ce qu’ils ont trouvé, d’imperméables, de couvertures, de sacs à provision, de bâches et on a vu marcher des hordes de migrants, tête basse, contre le vent et la pluie dans une impressionnante égalité d’allure et de forme
::: Marguerite Duras ; L’été 80
Vendredi 5 août 2022
Vous direz qu’on peut tout enlever à un être humain sauf sa faculté de penser et d’imaginer. Vous ne savez pas. On peut faire d’un être humain un squelette où gargouille la diarrhée, lui ôter le temps de penser, la force de penser. L’imaginaire est le premier luxe du corps qui reçoit assez de nourriture, jouit d’une frange de temps libre, dispose de rudiments pour façonner ses rêves. À Auschwitz, on ne rêvait pas, on délirait.
Cependant, objecterez-vous, chacun n’avait-il pas son bagage de souvenirs ? Non. Le passé ne nous était d’aucun secours, d’aucune ressource. Il était devenu irréel, incroyable. tout ce qui avait été notre existence d’avant s’effilochait. Parler restait la seule évasion, notre délire. De quoi parlions-nous ? De choses matérielles et consommables, ou réalisables. Il fallait écarter tout ce qui éveillait la douleur ou le regret. Nous ne parlions par d’amour.
::: Charlotte Delbo ; Une connaissance inutile
C’est étrange, qu’en penses-tu, d’être là ainsi, toi et moi ? Mais comme autrefois, je te dis de ne pas sourire. Difficile : tu gigotes et t’amuses.
Me voilà dans ta ville, ta ville depuis une année bientôt, Lyon. Tu es mon guide, tu pointes ici ou là quelques-unes de tes habitudes, tu en proposes d’autres demain, et je découvre la ville dont j’ignore tout ; tout de suite je l’aime, comme un amour un peu fou avant le retour à la raison.
Mardi 19 juillet 2022
L’homme aurait été assis dans l’ombre du couloir face à la porte ouverte sur le dehors.
Il regarde une femme qui est couchée à quelques mètres de lui sur un chemin de pierre. Autour d’eux il y a un jardin qui tombe dans une déclivité brutale sur une pleine, de larges vallonnements sans arbres, des champs qui bordent un fleuve. On voit le paysage jusqu’au fleuve. Après, très loin, et jusqu’à l’horizon, il y a un espace indécis, une immensité toujours brumeuse qui pourrait être celle de la mer.
La femme s’est promenée sur la crête de la pente face au fleuve et puis elle est revenue là où elle est maintenant, allongée face au couloir, dans le soleil. Elle, elle ne peut pas voir l’homme, elle est séparée de l’ombre intérieur de la maison par l’aveuglement de la lumière d’été.
::: Marguerite Duras ; L’Homme assis dans le couloir
Et puis il y a soudain ton regard dans le mien, surpris, amusé.
Samedi 2 juillet 2022
L’étape la plus importante pour nous tous je parle sans avoir demandé à mes frères et sœurs mais je me doute de leur réponse c’est quand on a découvert la dernière porte celle qui ouvrait sur le jardin. Personne ne peut s’imaginer mais j’ai encore la sensation de l’herbe rêche sous les pieds nus et des cailloux invisibles qui me piquaient la peau tendre. Rien n’était hostile je regardais en haut en bas, le sol et le ciel et les couleurs et les formes et pour moi c’était comme si la chaleur du nid avait existé là avant et que nous venions de là et cette chaleur fondamentale aurait tout créé. J’étais sorti un jour de printemps et mon père avait déclaré c’est le printemps c’est comme ça que je l’ai retenu. Il y avait des fleurs dans un arbre et c’est la première fois que je tombais nez à nez avec une chose aussi belle et des couleurs qui me volaient les yeux. Dehors je me sentais bien parce que j’étais dans la chaleur pulvérisée dans des inventions magnifiques et folles et c’étaient des arbres, des plantes, des pierres. J’en ramassais pour les mettre dans mes poches et une chose aussi belle et des couleurs qui me volaient les yeux. Dehors je me sentais bien parce que j’étais dans la chaleur pulvérisée dans des inventions magnifiques et folles et c’étaient des arbres, des plantes, des pierres. J’en ramassais pour les mettre dans mes poches et je les faisais crisser et je pensais que c’était la chanson du monde. Les pierres elles étaient toutes précieuses et je louchais des heures sur le moindre scintillement et j’avais trouvé un galet avec des lignes lisses personne n’arriverait à faire si bien en faisant exprès. »
::: Dimitri Rouchon-Borie ; Le démon de la colline aux loups
(Il vous faut à tout prix lire ce livre)
Nous nous retrouvons, marchons un peu, là-bas nous asseyons. Les sujets défilent, beaucoup nous parlons de nous, toi de toi, moi de moi, avec, aux croisements de nos histoires, ce(ux) qu’il y a autour de nous : écrire, Antoine de B., les amours d’autrefois. Celles de demain interviennent aussi, dans un questionnement : qui y a-t-il entre ce que tu viens de vivre et ce que j’ai vécu ? Qu’y a-t-il, en quelque sorte, entre nous ?
La formule qui précède, alors, me fait sourire. Elle suggère, laisse supposer, le lecteur s’imagine, se demande, interprète, peut-être hâtivement, peut-être pas.
Et toi, maintenant que tu lis cela, souris-tu ?
Jeudi 30 juin 2022
« Regardez. Regardez. »
Nous étions accroupies dans notre soupente, sur les planches qui devaient nous servir de lit, de table, de plancher. Le toit était très bas. On n’y pouvait tenir qu’assis et la tête baissée. Nous étions huit, notre groupe de huit camarades que la mort allait séparer, sur cet étroit carré où nous perchions. La soupe avait été distribuée. Nous avions attendu dehors longtemps pour passer l’une après l’autre devant le bidon qui fumait au visage de la stubhova. La manche droite retroussée, elle plongeait la louche dans le bidon pour servir. Derrière la vapeur de la soupe, elle criait. La buée amollissait sa voix. Elle criait parce qu’il y avait des bousculades ou des bavardages. Mornes, nous attendions, la main engourdie qui tenait la gamelle. Maintenant, la soupe sur les genoux, nous mangions. La soupe était sale, mais elle avait le goût de chaud.
::: Charlotte Delbo ; Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après, I
Jeudi 23 juin 2022
J’ai posé trois petits bouts d’écorce sur une feuille de papier. J’ai regardé. J’ai regardé en pensant que regarder m’aiderait peut-être à lire quelque chose qui n’a jamais été écrit. J’ai regardé les trois petits lambeaux d’écorce
comme les trois lettres d’une écriture d’avant tout alphabet. Ou, peut-être, comme le début d’une lettre à écrire, mais à qui ? Je m’aperçois que je les ai spontanément disposés sur le papier blanc dans le sens même où va ma langue écrite : chaque « lettre » commence à gauche, là où j’ai enfoncé mes ongles dans le tronc de l’arbre pour en arracher l’écorce. Puis elle se déploie vers la droite, comme un flux malheureux, un chemin brisé : ce déploiement strié, ce tissu de l’écorce qui se déchire trop tôt.
::: Georges Didi-Huberman ; Ecorces
Seul, dans ce CAPC où la foule virevolte, je m’ennuie. Je suis là pour, disons, être là, dire que j’ai vu, j’ai fait, je suis allé, dire que je ne suis pas resté chez moi. Ma solitude me colle à la peau, je pense tout le monde voit que je suis seul, que je m’ennuie, seul, que je n’ai pas envie de rester. Alors que tout le monde m’ignore. G ne me réponds pas, de toute façon ça ne capte pas.
De toute façon, tu m’attends ou plutôt nous nous attendons, et finalement toi aussi tu pars de là où tu es, un autre vernissage. Je ne sais pas si tu as vraiment hâte de me revoir, je me méfie des mots.
En repartant de chez toi, il pleut. Il est tard. Je lirai pourtant un peu ce livre pioché dans l’étagère. C’est ce livre que j’avais offert à JLM ; il y a la pastille qui cache le prix.
Samedi 28 mai 2022
Dans la littérature médiévale, Renart est le goupil affamé dont le roman retrace les aventures désordonnées, le mot de desroi désignant en ancien français le tumulte, l’agressivité ou tout simplement le désordre. Le desroi, ou l’envers du roi, nomme l’art rusé de ne pas se laisser gouverner. Renart n’a pas d’autres identités que sa propre joie à transgresser : il est non pas d’où il vient, mais où il va. Et où va-t-il ? Où la fiction le porte – là où se trouve son abri, son invitation fictionnelle, si l’on veut le dire ainsi. Ce récit sans contrainte s’adresse à des lecteurs affranchis – il faut être déjà libres pour se laisser libérer par les livres, je propose d’appeler cela se délivrer.
::: Patrick Boucheron, Mathieu Riboulet ; Nous sommes d’ici, nous rêvons d’ailleurs.
Il y a dans les cartons, des images à la pelle, des mots aussi, qui parfois me feront rire, sourire. Ou pas. Ainsi, quelques mots de mon grand-père à mon père, sur une carte postale, parce qu’il sera absent pour son anniversaire, ou à ma grand-mère – « à ma femme que je n’oublie pas » précède la signature – sur une autre, montrent la distance, l’absence. A son fils, il signe Antonio, aussi. Le français de mon grand-père est parfait, élégant ; seul le futur remplace les terminaisons en ai par des é.
Dimanche 22 mai 2022
Il n’a aucune de ces marques distinctives du corps qu’on note au premier coup d’œil, la structure imposante, la démarche veloutée, la belle gueule consciente de son effet, le soupçon de déhanchement qu’on met dans un coin de sa tête pour y repenser plus tard… On le croise une fois, deux fois, dix fois sans y prêter une attention particulière. Il n’est pas désagréable, certes, mais il fait partie du personnel, d’une part, et d’autre part on a suffisamment à faire pour se familiariser avec le lieu et ne pas d’emblée se garer dans les délices de la pulsion scopique à laquelle, dans les hammams plus que partout ailleurs, on donne libre cours, surtout lorsque les corps qui le peuple ne sont pas encore courants, habituels, corps pratiqués de longue date, mais corps neufs, bruns, sombres, résolument hors code occidentaux balisés. On est à Cihangir, un petit quartier de l’arrondissement de Beyoglu, à Istanbul, pas dans le Marais, on ne perd pas ça de vue parce que c’est essentiel, parce que c’est ça qu’on est venu faire là, se noyer dans l’autre indéchiffrable, dans l’autre brun corbeau, dans l’autre qui ne nous dira rien qui ne soit incompréhensible et qu’il faudra donc bien attraper.
::: Mathieu Riboulet ; Lisières du corps.
Samedi 21 mai 2022
C’est très simple, je voudrais retrouver le moment où soudain Marguerite s’est arrêté de me parler et que tout s’est suspendu. Je resterai d’abord là, sur ces secondes, puis je partirai, sans destination précise, juste partir. Sur un morceau de soie. J’aime toujours faire ça, revenir sur des moments modestes car à les déployer lentement on y voit se réveiller tant de formes et de couleurs, de la joie, des rires, des cris d’oiseaux sur la langue, un grand ciel, du sable, des feux et bien sûr un cœur qui bat le tambour. Les forêts, l’inquiétude et la peur ne sont jamais très loin.
::: Colette Fellous ; Le Petit Foulard de Marguerite D.
E. veut que l’on photographie là, au milieu des hommages à l’Ukraine, et moi je dis non, je dis non, ce n’est pas possible. On transforme l’idée, je crois que je l’impose un peu parce que je ne veux pas de cela, je ne veux pas me prêter à son jeu qui déplacerait tant ma pratique photographique, entraînant l’autre, l’inconnu qui passe par hasard, dans des mises en scène et dans nos images. Nous restons entre nous, les autres sont-ils d’accord ?
Jeudi 12 mai 2022
Il y a cinq ans, j’ai passé une nuit malhabile avec un étudiant qui m’écrivait depuis un an et avait voulu me rencontrer.
::: Annie Ernaux ; Le Jeune Homme
Après que Marielle Macé m’a demandé mon prénom, et alors qu’elle écrit quelques mots avec un stylo publicitaire que m’a tendu le disquaire et sur lequel est noté le nom de Corinne Atlan, ce qui m’a déclenché un rire un peu idiot, je lui dis que j’avais justement, hier, vu son nom sur quelque chose que j’avais écrit, et qu’elle y parlait des oiseaux. Elle a dû se demander pourquoi je lui disais cela, et moi-même me le suis-je demandé. C’était je crois quelque part vers la fin de mon manuscrit, je n’avais plus la référence, tout était donc flou. Après l’heure passée à l’écouter parler des oiseaux, ce flottement que j’imposais par mon manque de précision et mes points de suspension, était, malgré tout, presque dans le ton : quelque part bien au-dessus du sol.
Mardi 10 mai 2022
Le premier janvier 1981, vers midi, je m’éveille avec une gueule de bois carabinée dans une chambre que je ne connais pas. Contre moi est allongée une jeune femme brune que je ne connais pas davantage. Désireux de ne pas briser l’enchantement, je me blottis contre son dos et me rendors jusqu’à ce qu’elle m’arrache à mon deuxième sommeil en m’apportant un bol de café et une tartine. Une belle plante, indéniablement, vêtue maintenant d’une culotte et d’un ample tee-shirt en coton sur lequel est écritTake it easy. Les seins qui ballent derrière ce message donnent envie de le traduire trop littéralement, mais, de toute évidence, ma chance est passée. La fille s’appelle Ariana, et parle français avec un ravissant accent italien. Il se confirme que nous avons passé la fin de la nuit ensemble dans cet appartement que lui prête une amie lyonnaise. Tandis que me reviennent en mémoire les fragments d’une scène de gymnastique rythmique sexuelle assez fastidieuse, elle me confirme que nous avons essayé de faire quelque chose qui s’apparente à l’amour. D’après elle, je me suis montré opiniâtre et vaillant, mais hélas trop ivre pour conclure. Elle ne s’en formalise pas, mais en revanche il faut maintenant que je m’en aille vite car elle doit prendre un train pour Paris à quinze heures et il lui reste mille choses à faire d’ici là. Petit à petit, se reconstitue le puzzle du réveillon à Charbonnières, chez des amis d’Antoine où cette Ariana est arrivée avec un petit groupe sur le coup de minuit. Il me semble que nous avons longtemps discuté ensemble – mais de quoi, au juste ?
::: Emmanuel Venet ; Virgile s’en fout
Oh bien sûr tu sais que j’ai pu attendre cela de nous, marcher ainsi, ou bien t’attendre là, comme ce soir.
Lundi 9 mai 2022
Quel plaisir alors de pouvoir se livrer à toutes ces fantaisies ! Par exemple, on va perdre, oui, perdre deux heures dans l’arrière-boutique d’un bar inconnu (il y a aussi à Londres des bar ; ils s’ouvrent seulement à certaines heures et on y entre en se glissant comme un voleur) et on cause avec le garçon de café, des derniers records d’aviation. Ce garçon ne se doute de rien, il ne sait pas qu’il doit mourir un jour ou l’autre (et moi je le sais).
::: Jean Grenier ; Les Îles
Je t’envoie ces mots, lus, provenant du chapitre intitulé « Les Îles Kerguelen » que j’ai trouvé magnifique. J’ai la voix plus basse que l’autre jour, quelque chose d’un peu cassé. Juste avant, j’avais chanté un peu puisqu’après une chanson de Mercedes Sosa, tu m’avais écrit « c’est très beau , mais j’ai cru que t’allais me chanter un truc haha« . Et donc ces mots, tu ne les reconnais pas, c’est pourtant toi qui m’a poussé dans ces pages, combien de fois ?
Jeudi 28 avril 2022
Elle est assise devant moi, concentrée, attentive, soucieuse d’apporter des réponses à mes questions. Sa petite taille, la minceur de son corps enfoui dans une robe de chambre et l’expression sérieuse de son visage la font ressembler à une enfant un peu malade, momentanément consignée dans sa chambre. Quand elle sourit, des rides strient la peau fine, pâle, presque transparente. Sa voix singulière est demeurée la même malgré quelques hésitations. C’est celle de Thérèse, la bouleversante criminelle des Anges du péché, le premier film de Robert Bresson, tourné à Paris, en 1943. Pour moi, elle s’efforce d’évoquer l’homme qu’il a été. Cette femme s’appelle Jany Holt.
De temps en temps, elle se tait. Mais ses silences sont pleins, je ne sais pas de quoi, peut-être d’autres morceaux de sa vie dans lesquels elle s’attarde. Je me tais aussi, ma respiration suspendue à la sienne. J’attends qu’elle se rappelle que nous sommes là, qu’elle reprenne le récit commencé.
::: Anne Wiazemsky ; Jeune fille
Soudain, puisqu’elle parle de Godard, je me lève, vais à la lettre W dans les étagères de livres et le prends. J’ai envie de ça. Depuis longtemps : je me souviens lorsque le livre est paru. C’est le moment.
Vendredi 22 avril 2022
Il est parti alors que j’étais tout enfant. L’image que je garde de ce grand frère que j’ai à peine connu, et celle d’un jeune homme à la fois ombrageux et doux. Je ne puis me le remémorer sans éprouver une grande tendresse et presque une souffrance. Il incarne pour moi toute une époque, toute une histoire à la fois collective et familiale. Il symbolise ces années de guerre et d’après-guerre qui marquèrent si profondément l’existence de chacun de nous, de temps et tant d’êtres humains.
::: Alva-Carcé ; Mémorial du silence
Soudain dans le train j’écris. Je parle de toi. J’écris ce que je ressens, là, depuis hier, ce qui me traverse en pensant à toi, ce quelque chose qui vient du manque réel ou enfoui ou de la mer qui s’approche. C’est peut-être elle qui me manque, la mer. Ici, j’ai envie de me souvenir que ce sentiment m’a traversé sans trop savoir s’il était vrai, éphémère.
Nous nous connaissons sans nous connaître, nous coexistons sans liens, sans espaces communs, sans habitudes, sans messages quotidiens. Nous nous parsemons, si j’ose dire puisque cela ne se dit pas. Nous nous effleurons, à peine. Je ne sais pas exactement comment je suis là pour toi. Je ne sais même pas comment tu es là pour moi, parfois tu n’es plus vraiment là non plus même si je pense à toi. Jamais je ne t’appelle, pourquoi ?
Ce matin, il y a eu ta voix dans deux messages vocaux : tu proposais d’aller danser. Où tu iras, j’irai et nous irons danser. Et tu me disais « Viens !« . J’ai aimé cela. Ordonne-moi de te rejoindre. Dis-moi que quelqu’un m’attend quelque part et que c’est toi. Dis-moi, pour voir… voir si j’en ai envie.
Samedi 9 avril 2022
Ils me regardent avec admiration pendant que je prépare mes valises pour quitter la Syrie. Ils sont fascinés par ce combat que je mène contre les frontières. Ils sont fiers de moi parce que j’ai réussi à arracher un visa touristique de deux mois à l’ambassade française de Damas. Eux, ils savent que je ne suis pas un touriste et que je ne reviendrai pas dans deux mois.
::: Abdulrahman Khallouf ; Ne parle pas sur nous : chroniques syriennes
Mardi 5 avril 2022
Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être – venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi. »
::: Marcel Proust, Du côté de chez Swann
Mardi 29 mars 2022
« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers mol. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »
Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante.
Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner un à un mes traits, changer le rapport qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d’en être effrayée j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris par exemple au déroulement d’une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu’un jour il se ralentirait et qu’il prendrait son cours normal.
::: Marguerite Duras ; L’Amant
Depuis quelques temps, j’écoute des podcasts. Ce soir, la voix de Ludmila Mickaël m’accompagne avant que je m’endorme, elle lit L’Amant, de Duras. Un peu plus tôt, ma sœur m’avait appelé ; elle était joyeuse, elle sortait d’un concert. Elle s’étonnait de mon SMS, elle aussi.
Vendredi 25 mars 2022
Parfois j’allais me baigner tout seul, sur des petites plages isolées où il n’y avait personne. J’y arrivais en voiture au long de ces virages lents où de temps à autre surgissait l’éblouissante apparition de la dalle marine. J’arrêtais la voiture, je descendais à pied sur des sentiers envahis d’une végétation dure et épineuse. Je me déshabillais, je me couchais sur le sable brûlant. Je pénétrais dans l’eau, je nageais un moment vers le large, je faisais la planche sur le ventre, le visage plongé dans la bouillie chaude de la mer. Je revenais m’écrouler sur la petite plage déserte, face à la déclivité de l’eau. Son éclat gélatineux traversait le voile de mes paupières fermées tandis que je restais ainsi, hors d’atteinte, seul, hébété.
::: Antonio Moresco ; Les Incendiés