Samedi 10 janvier 2026

Partir.

D’abord dans un abrazo presque muet, avec quelques mots maladroits parce que la situation, imprévue, empêche de dire tout, vraiment.

Ensuite dans la moiteur d’un autre lointain, dans la foule impatiente qui repart vers Los Angeles, Atlanta, Boston, etc. Je suis empêtré dans des heures de correspondance ; j’attends avec elles. Il n’y a même pas l’odeur de la mer. Il y a juste l’idée de la mer. Il n’y a plus la surprise de ta présence une nuit de Noël. Il y a le vide et il n’a pas goût que j’attendais.

Lundi 5 janvier 2026

Une journée de peu, presque jusqu’au rien, et dehors les herbes hautes qui bougent sous le vent. Le ciel change sans cesse, mais la pluie n’ose pas. Comme mon esprit, comme mes mots. Au labyrinthe, je cherche la réponse à mon chemin. Dans ton panier je laisse un tee-shirt.

Au bout du jour, après le dîner, nous partons. A travers les vitres teintées du taxi, la nuit est floue. Il est 23h50 lorsque l’avion vers Oaxaca décolle.

Mercredi 31 décembre 2025

Comme chaque année, regarder derrière. Écrire à l’infinitif pour se détacher du réel, soi sans soi ou quelque chose comme soi. Vouloir à la fois oublier et garder en mémoire comment l’année a commencé, dans le losange de petites bouées médicamenteuses, et comment l’année s’est poursuivie entre des mots et des silences, des absences et des présences, des fantômes et des certitudes, des combats, des audaces, des «Pourquoi pas », des choix, des tutoiements qui ne savaient pas se taire, qui n’osaient pas s’exalter, qui ne savaient pas dire au monde ni l’écrasement des remords ni la lassitude des draps dans lesquels on ne s’endort pas. Encore se débattre avec la définition du verbe aimer et ce qui nous traverse. Tout ça, toujours ça. L’année se termine sur un chemin qui ne sait pas, c’est un chemin avec quelques cailloux, mais il y a nos sourires immenses, sur des petites photographies prises dans une musique trop forte. « Ca a existé », elles disent, les petites photographies.

Et 2025 ce sont des images, aussi, certaines sur des murs, d’autres suspendues – au sens propre et figuré -, des partages, des projections – au sens propre et figuré. Merci à Saé, Sylvain, Fred, Laurent, Pauline, Alban. Et la folie d’un jeu télévisé, l’audace d’une performance scénique.

Et 2025 ce sont des livres, beaucoup abandonnés, est-ce un signe d’exigence ou de renoncement ? Et des films, moins qu’avant, un par semaine. Moins de salles sombres aussi, qu’est-ce que ça veut dire ?

Et ce sont des paysages, des fleuves, des nuages. Jusqu’à aller loin, soleil.

Lundi 29 décembre 2025

Signaler aux gardiens que nous sortons. Attendre le bus, le héler, payer, il y a deux places, une ambiance de bus, de la musique locale, des visages locaux. Quelques minutes plus tard, peut-être plus, là non plus je ne regarde pas le temps, et des semaines plus tard, quand j’écris cela, je ne sais pas comment dire sur la temporalité. Nous voici à Tecate.

La ville commence par un café où nous allons sans tarder, bien sûr marcher dans la ville me fais un bien fou : je suis là. Bien sûr tu aimes ce café pour son ambiance et ses viennoiseries ; tu en choisis une. En face de nous il y a un couple d’amoureux, là-bas une jeune femme qui travaille sur son ordinateur.

Le mur qui sépare le pays de son voisin est d’abord au bout d’une avenue. On s’en approche. Au pied, c’est une immensité inattendue, ça écrase. J’ai peur en prenant des photos, pourtant je risque quoi ? De tomber sur des types zélés qui me demanderaient ce que je fais ? Ciel bleu, immensité, derrière le mur il y a les États-Unis mais je ne regarde pas l’horizon, comme si mon regard était empêché. Et je n’arrive pas à photographier ce que je vois, même parfois ce n’est pas droit, la lumière est assez forte, trop, mais elle offre au mur le meilleur de sa teinte rouille. Et quel vent !

Je ne sais du mur que le peu que j’en ai entendu, vision résumée de quelques chapeaux dans la presse.

Aujourd’hui j’en sais son immensité, sa couleur, le côté « Installation de Richard Serra ». Je sais l’effet que cela me fait, d’en être au pied.

Je pense à ce que je pourrais faire, il y a cette forme qui m’obsède, je pense que je pourrais la reproduire, comme une obsession.

Nous nous en éloignons, j’évite de photographier des maisons, j’attrape quelques vues. Déjeuner à Tacos El Amigo, ça pue le graillon, la musique est hyper forte. Mais bon, c’est le Mexique ! Et puis une glace.

Nous rentrons. Il y a ensuite ce moment où tu me dis qu’à un moment, en certaines circonstances, tu t’appelais Cuervo. Corbeau. Le deuxième nom de famille de mon grand-père, ce nom qui m’a aidé à le trouver sur des archives en ligne, et la suite attend encore.

Soir. Dîner silencieux. Ça pourrait faire un livre, un spectacle ou un film de Buñuel. J’y reviendrai.

Dimanche 28 décembre 2025

Comme hier, nous regardons le jour arriver. Puis nous partons randonner. Le parcours du jour porte le nom de l’arbre. C’est le nom du fils des fondateurs du lieu, il est mort en 2002.

Il faudra que je précise où je suis. Toi qui lis ces mots, sans doute tu ne sais pas.

Au loin le mur encore, au-dessus les vautours, majestueux, portés par le vent, le 40mm n’est pas idéal pour capter leur silhouette quand le soleil s’y heurte. Arrivés au pied de l’arbre, je cherche quoi faire de son nom, de ses écorces, d’un contre-jour qui le ferait ombre, de la lumière qui le frappe au matin. Selon où l’on se trouve, dans le Ranch, dans la vallée, il domaine l’horizon. C’est une présence.

En prenant la pierre en photo dans la terre ocre, encore plus ocre dans le soleil levant, je n’ose pas te dire que j’ai pour projet photo, ici, quelque chose qui s’appellerait “Le désert jusqu’au rien”. Je ne sais pas si verbe « oser » convient. J’ai quelque part peur de ne pas savoir quoi dire de plus, surtout dans une autre langue que la mienne. Je n’aime pas ces silences qui viennent de moi. Je ne sais pas exactement d’où ils viennent. J’ai peur de ce que cache ce rien alors qu’il n’est qu’une une référence durassienne, une sonorité qui me poursuit, la recherche d’une radicalité stylistique.

Retour. Petit-déjeuner. Chaque jour je rencontre de nouveaux visages. Chaque jour tu leur offres une casquette, c’est Noël, encore, encore. Aujourd’hui, Milagros. Elle me dit que le Ranch, ce n’est pas le Mexique. Je sais, mais il est important de l’entendre ; je pourrais tomber dans le piège, réduire le pays et ses milliers de km en cet espace fermé. Il y a aussi Kelly. Elle est censée garder Rita à partir d’aujourd’hui. Mais tu as compris que j’aimerais qu’elle reste avec nous. J’aime ses pitreries. Tu te ravises.

Samedi 27 décembre 2025

Quelle heure est-il lorsqu’on se lève pour aller s’asseoir dans les fauteuils ? Tu tires les rideaux, dehors il fait encore nuit. Café. Petit gâteau ; c’est comme cela que tu m’appelles parfois. J’ouvre le livre The one hundred years of Lenni and Margot. La mort n’est pas loin, la narratrice en sourit. C’est en anglais, mais ça glisse. Le temps ne se presse pas, je jour se lève, et nous allons au spa, il est peut-être 7h, je ne prête pas toujours attention à l’heure, juste un coup d’œil et puis j’oublie, tout ça n’a aucune importance, sauf pour respecter certains horaires.

Il a plu cette nuit, dehors c’est mouillé, des flaques même.

Petit-déjeuner, délicieux, je meurs de faim, je le prends en photo, c’est bien, tout est bien, un peu trop de cannelle parfois, éventuellement je grimace, éventuellement je fais semblant de grimacer pour t’amuser et toi derrière tu souris.

Puis nous partons marcher. Là encore, le temps ne compte pas. Soudain un animal là où on se recueille pour les enfants morts ; un cervidé, il ne s’enfuit pas, il nous regarde, je chercherai plus tard, c’est semble-t-il un cerf mulet avec ses grandes oreilles. Il y a aussi des oiseaux bleus comme jamais je n’ai vu d’oiseau bleu, et puis plus tard un héron sur la petite mare.

Tu racontes les peuples qui vivent à la frontière, les Pai Pai et les autres dont je ne retiens pas le nom, chacun d’un côté de la frontière, et qui peuvent (pouvaient) circuler librement d’un pays à l’autre. Et puis l’arbre là-haut.

– J’aime cet arbre, là-haut, tout seul.
– Il a un nom : Alex.

Je ne dis rien. Tu sais.

Les photos servent de pense-bête. La plupart creusent vers le rien, comme une contradiction. Une pierre, ce qu’il reste des incendies – ils ont autrefois détruit 8 maisons du ranch – l’essentiel.

Et puis le jour passe. Notons ici un massage par Omar.

Et puis le soir arrive, la ville, à peine, la nuit, restaurant, spécialités locales. Je découvre le goût fumé du Mezcal. Je n’aime pas le goût fumé du Mezcal. Nous rions du dessert volcanique et gourmand. Le lieu me rappelle le séjour à Chicago. Ça pourrait faire un livre, le séjour à Chicago, la Ford Mustang sur les autoroutes dans la nuit, les jours qui s’étirent dans une banlieue, le Mexique aussi, l’ennui, la mégalopole qui n’existe presque pas parce qu’on me l’interdit.

Le taxi qui nous ramène a les vitres teintées : la ville n’existe presque pas.

Vendredi 26 décembre 2025

Le mur est là, à l’horizon, un trait doré : le soleil se lève, s’y reflète. Je suis aussi venu pour ça, le mur qui sépare le Mexique des États-Unis pouvait être un personnage de livre, encore une histoire de limites, mais ne sommes nous pas toujours à la limite de quelque chose ? A limite du jour qui vient de passer, simplement. C’est un peu idiot, mais il y a quelque chose de ça, il faut peut-être regarder cela ainsi, ce qu’est hier. Cela me rappelle les trois pages de dialogue dans le livre de Bernard Duché. Je m’étais dit que je les enverrai à ma tante. Et puis je ne l’ai pas fait.

Au bout de la randonnée il y a un petit-déjeuner qu’il me semble impossible de décrire. J’aimerais tant savoir faire cela, préciser les visages, les sourires, le mots, les couleurs, la dimension du buffet, le bois de l’immense table, l’âge des convives… et puis l’on visite le jardin – potager, verger… – où l’on joue à deviner ce que c’est, les saveurs, les odeurs, parfois le mot est au bout de la langue : fèves, pois de senteur, daikon, racine de melon, citron très amer. L’homme qui nous fait la visite est heureux, sans pesticide, sans rien. Les taupes ? Tant pis.

Je suis ailleurs.

Je suis ailleurs. Et je ne sais pas quoi faire de ça.

Faut-il à tout prix en faire quelque chose ?

On repart en voiture, chemin défoncé, je vois la ville, Tecate. J’ouvre grand les yeux. Je voudrais ne rien oublier. Je pourrai revenir. J’ai dix jours ici. Je pourrai / pourrais revenir, n’est-ce-pas ?

Et puis plus loin, c’est quoi plus loin, il y a quoi à voir ? à faire ? Il y a quoi à vivre ?

Et puis le jour passe. Il y a ce moment où je nage : je ris, je ris d’être là, un rire de joie.

Jeudi 25 décembre 2025

C’est déjà la nuit, c’est ailleurs, un autre continent. Cancún. M’y voilà. C’avait été le bleu prévu de la mer, c’était devenu une escale, qu’importe. Je cherche mon chemin, un peu fébrile et hésitant ; où faut-il regarder ? Une fois sorti dans la chaleur humide, une horde d’hommes me hèlent pour un taxi, mais non, pas pour moi, alors l’un d’eux me dit que la navette c’est par là-bas. C’est une autre langue, ce que j’en sais est suffisant, incertain, bancal. Soudain, une main sur mon épaule. J’hésite une fraction de seconde, cela me rappelle le pickpocket du 25 septembre 2017, mais je me retourne. C’est toi. Inattendu.

Il faut deux autres vols pour traverser le pays. 1286 km + 2310 km. L’immensité. Et toute une nuit.

Et c’est encore la nuit, à peine, un autre fuseau, trois heures offertes, et le même pays. Tijuana. A la sortie de l’aéroport, le mur, inattendu. Au travers il y a l’autre pays, mais c’est comme si on ne le voyait pas. Et puis un chauffeur arrive. Tijuana est immense, par la fenêtre c’est parfois le chaos, les bidonvilles que j’imagine être en lisière de la ville sans le savoir vraiment. Le jaune vif des façades n’illumine pas tout. Les rues sont désertes en cette aube de Noël, désertes. Je ne sais pas où regarder. C’est comme ailleurs, comme autrefois, comme les premiers regards à Osaka, Santiago ou Nairobi. L’auto-radio chante en mexicain.

Une heure de route sans doute. Les derniers kilomètres font rayonner le soleil levant sur le paysage, splendide. Nous voilà arrivés, ton monde s’ouvre à moi. Les cactus me disent que je suis loin. Sur ton bureau mon visage.