Jeudi 18 avril 2024

Un poème par jour, Margarida, c’est peu
et c’est beaucoup pour notre tendresse captive
de ton corps mangé par le crabe sournois.
Très méchant, disent les docteurs, après avoir dit : Dans un an
vous en serez quitte, belle dame, et sans dégât
à votre poitrine, juste les cheveux
qui tomberont, et les sourcils, les cils, les poils, même ceux qu’on
ne voit pas.
Je deviens lisse comme une petite fille
disais-tu avec étonnement,
et tu ajoutais en riant :
J’ai acheté un chapeau chic, dans le magasin fournisseur de la
Cour de la galerie du Roi
un bibi, tu sais, pour sortir sur la place.
::: Caroline Lamarche ; Cher instant je te vois

Mercredi 17 avril 2024

Nombre d'apnées : 34 soit 3 par heure (dont 33 obstructive)
Durée moyenne : 23 secondes
Durée maximale  : 44 secondes
Nombre d'hypopnées : 165 soit 16 par heure (dont 142 avec un caractère obstructif)
Nombre total de ronflements: 1231 soit 122 par heure
Durée cumulée des ronflements : 96 minutes soit 15% de la période validée
Energie moyenne : 87 db Leq
Nombre de mouvements périodes des jambes : 8 soit 1 par heure.

Mardi 16 avril 2024

Moi – Je ne sais pas s’il t’a dit, ce sont des extraits de mon journal de l’année 2019, j’y parle (notamment) de mon histoire avec un garçon. Nos deux livres se rejoignent aussi là-dessus, parait-il.
Lui – Tu publies des photos avec le texte c’est ça ? Des extraits du journal que tu tenais en ligne ? Ou un autre journal, je doute que tu parles des garçons en ligne sur un blog.
Moi – Oui ce sont majoritairement des extraits de mon journal en ligne, car oui, j’ai pris un virage assez radical il y a quelques années, il m’arrive régulièrement de parler des garçons.

Lundi 15 avril 2024

Il est toujours difficile de juger un grand écrivain contemporain : nous manquons de recul. Il est plus difficile encore de le juger s’il appartient à une autre civilisation que la nôtre, envers laquelle l’attrait de l’exotisme ou la méfiance envers l’exotisme entrent en jeu. Ces chances de malentendu grandissent lorsque, comme c’est le cas de Yukio Mishima, les éléments de sa propre culture et ceux de l’Occident, qu’il a avidement absorbés, donc pour nous le banal et pour nous l’étrange, se mélangent dans chaque œuvre en des proportions différentes et avec des effets et des bonheurs variés. C’est ce mélange, toutefois, qui fait de lui dans nombre de ses ouvrages un authentique représentant d’un Japon lui aussi violemment occidentalisé, mais marqué malgré tout par certaines caractéristiques immuables. La façon dont chez Mishima les particules traditionnellement japonaises ont remonté à la surface et explosé dans sa mort font de lui, par contre, le témoin, et au sens étymologique du mot, le martyr, du Japon héroïque qu’il a pour ainsi dire rejoint à contre-courant.
::: Marguerite Yourcenar ; Mishima ou La visons du vide

C’est très touchant et très beau, me dit Jeanne. Je lui ai écrit, je lui ai dit qu’il y allait avoir ce livre, et que les 24 et 25 juillet j’y parlais de Renée, alors j’ai envoyé les passages. Elle me remercie pour ces mots tous ces mots, elle écrit ça ainsi. Pas plus tard qu’hier elle triait des photos et elle regardait les images de cet été-là, la dernière fois que Renée est venue chez elle. Elle adorait ces étés.

Dimanche 14 avril 2024

Je pourrais faire comme Angot. Un livre sur le livre. Je pourrai faire comme Angot ! Un livre sur la sortie du livre. Quand ? Mmmm… Juin ? Fin mai peut-être­ ? J’aurais dû écrire les peines et les joies de retravailler ce texte qui sortira bientôt. J’aurais dû changer de style, faire autrement, pour raconter cela. Je ne suis jamais très sûr de savoir bien faire, de raconter le réel tel qu’il est vraiment, clairement, de manière brute, tout en allant juste en deçà de la surface. Ça ferait quelque chose comme ça : Olivier arrive à midi, on déjeune place Sainte-Colombe et puis on va chez moi, on s’y met. On s’installe sur le canapé. Parfois je fume, lui beaucoup. Ça dure des heures, huit. Huit ! C’est une sensation folle, d’écouter un autre dire mes phrases, déplacer mes phrases, par ci par là couper, refuser. Très souvent, je suis d’accord. Parfois je grimace un peu, il m’écoute, on trouve un compromis. Par moments j’ai l’impression que le livre devient le sien, c’est assez violent, idiot. L’émotion monte petit à petit, car à l’exercice tendu de la réécriture s’ajoute le fait de revivre cette histoire d’amour qui n’a, sans aucun doute, jamais porté ce nom d’amour que pour moi. Alors, quand Olivier propose que le livre se termine par beybi, je pleure.

Mercredi 10 avril 2024

En rentrant de chez Serge, j’allume mon ordinateur pour écrire un peu mon journal, et je lance ma playlist « Années 90 » que j’ai commencé à constituer sans y croire vraiment un jour. Il y a toujours ce sentiment étrange lorsque j’écoute les musiques des années 1992 à 1995 : Les premiers Björk, Suede, Liz Phair… Cela me ramène à un autre moi, cela me ramène à un autrefois presque trop lointain pour être supportable et puis surtout ce qu’il me reste c’est que ces années ont été un gâchis ; ça pourrait faire un livre si j’avais besoin d’en dire quelque chose, de ces études qui n’étaient pas faites pour moi et ma solitude noyée dans des amitiés étudiantes. Peut-être que la musique était une échappatoire, une respiration, un brouhaha — je ne comprenais pas toujours les paroles. Je crois qu’il n’y a que Mazzy Star que j’écoute avec le même plaisir aujourd’hui. Je n’ai aucune nostalgie de ces années-là. Aucune.

Mardi 9 avril 2024

Le soir, je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille et une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide, aucun voyageur ne m’avait parlé.
::: Marcel Proust ; Albertine disparue

Mercredi 3 avril 2024

Ferdinand, tu le sais, je porte en moi ce texte depuis que nous nous connaissons. Ce besoin impérieux de te raconter me vient par vagues, des vagues liées à ta présence.
::: Francesca Pollock ; Ferdinand des possibles

Mardi 2 avril 2024

Alors il parle de l’absence de ma sœur, partout dans la vie qui continue. Il dit ce qu’on dit dans ces cas-là : ce qu’on garde ou gardera, ce qu’on jette ou jettera, et l’immensité indécidable parce que c’est trop tôt, ou parce que ce sera toujours trop tôt. Il dit qu’il est un solitaire, comme elle l’était. Je ne dis rien à cela, j’entends combien il essaie de recouvrir sa solitude par une insoutenable fatalité, par des petits arrangements avec la mort. Bien sûr je pense à ce passage du film Le Clair de terre, de Guy Gilles, cité le 11 octobre 2021, lorsque le personnage joué par Annie Girardot raconte, dans un phrasé émouvant, ce qu’il est advenu après que son mari était mort :

Après sa mort il y a eu un moment terrible. J’ai pensé que je n’aimais plus rien, que je ne pourrais plus rien jamais aimer vraiment. Les livres me tombaient des mains ; la musique me donnait envie de mourir. La peinture… c’est revenu tout à coup. J’en ai eu envie très fort, comme ça, c’est comme avoir faim, aussi fort. Il y a eu l’exposition Bonnard alors je n’ai pas hésité. J’ai pris le train et je suis arrivée un soir, il pleuvait. Je me suis retrouvée dans Paris comme une étrangère, j’ai cherché un hôtel, comme dans les villes où on arrive pour la première fois. Le matin je me suis levée très tôt et à 9 heures j’ai traversé les Tuileries. Les bassins étaient gelés, il y avait quelques enfants qui jouaient. C’était gai.

Et puis j’ai vu les Bonnard. C’était une vraie joie. Il y avait un tableau : Méditerranée. Tout bleu. Tout blanc. Impossible à raconter. Et qui donnait envie de sourire. Quand je suis sortie, ça allait mieux, vraiment mieux. Et puis, je n’avais pas de remords, vis-à-vis de Jean. Parce que tu sais, d’abord, on voudrait ne plus jamais cesser de souffrir. Ça semble une trahison de ne plus souffrir : c’est presque oublier. Mais là c’était une vraie joie, sans remords. Je suis repartie le soir-même.

Ça semble une trahison de ne plus souffrir : c’est presque oublier.

Lundi 1er avril 2024

Dans le train il n’y a pas le wifi nécessaire pour travailler sur mon manuscrit alors je m’offre du temps de presque rien, quelques musiques enregistrées sur mon téléphone m’accompagnent, je leur donne le temps de les écouter sans faire autre chose en même temps sauf regarder au loin – moment rare. Ciel bleu inattendu, et c’est ton visage qui apparaît en transparence dans le paysage défile entre Saintes et Bordeaux. Que faire de nous si loin ?

Samedi 16 mars 2024

Écrire, cette fois, pour être lu. Depuis quelques jours, je me bats avec moi-même, avec mon style, mes sous-entendus et mes non-dits, pour être édité et donc compréhensible. Je me bats pour garder la musique de mes phrases, ce que je nomme poésie ou quelque chose comme ça, ce truc qui flotte dans ma prose. Je me bats et j’aime cela. J’aime cette obligation de déplacer mes textes et mon histoire avec toi. J’ai pourtant peur aussi.

Jeudi 14 mars 2024

Nous trois, deuxième fois. Ce soir nous voilà à une terrasse de la place St Projet, il y a les habitués qui déambulent, s’arrêtent pour une clope. On ne fume pas. On ne fume pas mais A glisse parfois sous sa gencive des petits sachets de nicotine, de ceux dont il m’avait dit un jour « Mais non ce n’est pas une drogue ». P est curieux, il veut essayer. P n’a jamais fumé. Jamais. Alors je lui déconseille, je lui dis « une minute, pas plus », je lui parle des sensations désagréable qui l’attendent, la nausée, les vertiges. Mais il ne m’écoute pas, il insiste. C’est étrange, cette sensation, il dit. il insiste. Il regrettera.

Dimanche 10 mars 2024

Un mois déjà. Un mois que ma sœur Sandra est morte et j’écris ici la violence de l’adjectif. Nous nous voyions peu, nous nous appelions de temps en temps, c’était clairsemé, ainsi les mois passaient. Nous étions là sans l’être, maman me donnait des nouvelles. Sans doute je ne savais pas quoi faire de sa maladie, quoi en dire, égoïstement, sans armes, sans mots. Sans doute j’avais ma vie, celle où je remplis les vides. Sans doute je pensais à moi, je cherchais à me sauver du monde dans lequel j’avançais seul, c’est à dire dans une forme de solitude comblée par des présences instables, des prénoms, des attentes. L’absence de ma sœur prend une forme, elle rejoint celle de mon père, je ne sais pas la nommer, c’est comme un précipice qu’on ne comprend pas bien. Sur l’un des meubles du salon, il y a dorénavant une photo de famille en noir et blanc.

Samedi 9 mars 2024

Message. De l’autre côté de l’Atlantique, tu as pensé à moi, parce que l’acteur, Raphaël Quenard, te fait penser à moi, sa diction, son phrasé. J’étais donc là, quelque part, dans 40 minutes d’un film qui ne parle pas de nous mais te rappelle  nos jours d’été. Tu as un peu les émotions dans le tapis, tu dis, au milieu de ta déclaration.
Je te réponds que ton message me fait plaisir, que je suis en train de manger une poire, que c’est un peu sexuel, la texture du fruit. Et mon message s’allonge, je te raconte la soirée d’hier, le cuir, l’ennui, le mal de tête au réveil, le marché d’où j’ai rapporté des légumes et finalement je chantonne France Gall, évidemment : Je rêve que je suis dans tes bras.

::: Elie Girard ; Les Mauvais Garçons, 2020

Jeudi 7 mars 2024

Il y a déjà un peu de monde devant la halle des Chartrons. Dans la file d’attente, je vois G. Je m’approche… Salut ! G est un collègue, parfois on se croise au resto U, rarement on y déjeune ensemble mais c’est arrivé deux ou trois fois récemment. Nous retrouver là nous déplace dans une sphère plus personnelle, plus intime. « Et donc tu viens voir un spectacle de Lou Trotignon toi ?« , il me demande. Alors, brièvement, je lui parle de toi.

Mardi 5 mars 2024

Globalement bien sûr c’est toujours un beau texte mais il faut qu’on soit franc l’un envers l’autre maintenant. Qu’attends-tu de moi ?, me dit-il. Jusqu’où je peux aller ou pas ?

Dimanche 3 mars 2024

De nouveau glissé sous les épaisseurs du lit – un drap, deux couettes – après avoir avalé un jus de fruits et un bol de muesli au rythme habituel, j’ouvre le catalogue de l’exposition « À partir d’elle », exposition que j’ai manquée par optimisme – je reviendrai à Paris -, douleur – il n’était plus question d’y aller le 10 février – puis fatalisme né d’un agenda chargé et d’un regard sur le prix des billets de train- tant pis.

La première phrase de la préface du livre rapporte les mots de Barthes dans Journal de deuil : « Sans doute je serai mal, tant que je n’aurai pas écrit quelque chose à partir d’elle. » La phrase éclaire le texte justement écrit le 10 février pour ma sœur. Je mets alors des mots, il est à peine 9h, sur ce besoin d’écrire à la mort de mon père et de ma sœur, vite. Il s’agit, s’agissait alors de me libérer de quelque chose, de faire remonter à la surface une part – peut-être la plus importante, mais pas la seule – de ce que nous étions pour ne plus avoir à l’écrire plus tard. Être moins mal, à supposer qu’on puisse l’être moins dans les heures qui suivent le mot fin, en ne gardant pas en soi.

Et puis le ciel bleu m’appelle. Je dois écrire, mais je sens qu’il faut d’abord m’éloigner un peu de l’écran, alors je vais sur les quais, ça fait du bien de voir les gens, et puis je crois que le livre d’Annie Ernaux entamé hier me ramène à autrefois : les autres plutôt que moi. Les regarder, les dire, certains dans leur solitude.

© Nord-Ouest Films/StudioCanal/France 2 Cinéma/Artémis Productions
::: Thomas Cailley ; Le Règne animal, 2023

Samedi 2 mars 2024

J’ai évité le plus possible de me mettre en scène et d’exprimer l’émotion qui est à l’origine de chaque texte. Au contraire, j’ai cherché à pratiquer une sorte d’écriture photographique du réel, dans laquelle les existences croisées conserveraient leur opacité et leur énigme.
::: Annie Ernaux ; Préface de Journal du dehors

Alors je t’écris. Voilà presque deux années que le silence s’était imposé. Je te dis que j’ai trouvé un éditeur, que c’est un peu fou, que j’ai complété la version que je t’avais envoyée en relisant nos discussions, qu’il n’y a toujours ni ton nom ni ton visage. Je précise en riant que je n’ai pas encore relu les moments en septembre où j’avais été chiant. C’est un peu faux. Un peu : lecture diagonale.

Tu es d’accord, tu es même content. Et tu parles des vaches, bien sûr.

Mercredi 28 février 2024

Au milieu de l’écran, au hasard d’un clic sans intention sur le dossier « Photos Rodriguez », deux petits photos de 1970. Légendes : R R et Sandra 1970, R R et Sandra 1970 2.

Je regarde ces images fixement, je passe de l’une à l’autre.

Je souris du « R R ». Je ne sais pas ce qui amenait mon père à se réduire ainsi à ses initiales sur certains fichier.

Et puis mes yeux se brouillent.

Mon père et ma sœur sont à présent ensemble dans cette absence floue, sans leur rire de photomaton.

Il y a les regrets, les « C’est comme ça », il y a un peu de honte peut-être, un peu d’amertume peut-être. Il y a ma mémoire qui sélectionne, déplace, recouvre. Je me concentre sur mes souvenirs et il y a une sensation étrange que je ne sais pas nommer ici, et si je savais la dire je ne le ferais pas. Et qui me fait pleurer.

Je regarde d’autres images ; sur une photo chez mémé Lucette, elle a peut-être 19 ans et elle est très belle, ma sœur.

Dimanche 25 février 2024

Sur une page d’un carnet, je note les jours vides, c’est-à-dire les jours sans mots ni images, entre le 3 avril et le 21 septembre 2019, voire au-delà. Comment leur donner une place ? Comment, sans s’abrutir de mièvrerie, et faisant défiler des myriades de smileys et de petits cœurs dont j’ignore le sens que tu leur donnais, je peux parler de nous ? Le manuscrit, attendu, s’étoffe doucement. Mon temps est rongé par le travail, je peux enfin reprendre l’ouvrage. Mon temps, à nouveau, est adouci par le plaisir de chercher  ; l’écriture est une douleur exquise, comme un pincement.

::: Justine Triet ; Anatomie d’une chute, 2023

Lundi 19 février 2024

Il y a, sur l’image que je fais de nous, nous. Toujours je pense à cette chanson de Reggiani, à cette phrase « Et vois la vie qui nous sépare. » Encore, donc. Bien sûr la chanson ne parle pas de nous. Et nous-mêmes ne savons pas de quoi parle la chanson que nous écrivons ensemble.

Il y a, derrière l’image que je fais de nous, ces jours ensemble. Je pourrais y poser à peu près les mêmes mots que le 1er janvier, les mêmes yeux un peu flous. Il y a surtout l’envie de garder la joliesse, d’oublier que tu pars ou de savoir faire avec.

Tu pars avec quelques livres, à ta demande. J’ai envie de te ramener là où tu étais autrefois – il y a 4 ans, c’est ça ? – et tu le veux aussi. Tu en es tout près, à supposer que tu n’y sois pas déjà. Ta curiosité en est le symbole ou la preuve.

Dimanche 18 février 2024

Full of lust, je voulais partir à tout prix. Quitter la laideur, les trous verts moroses sur de grandes étendues grises. Je voulais tout tuer, éradiquer ma ruralité et le désert érotique dans lequel j’ai erré si longtemps – là-bas.
::: Marouane Bakhti ; Comment sortir du monde

::: John Water ; Cecil B. DeMented ; 2000

Samedi 17 février 2024

Il reste douze places. Combien sont-ils devant nous ? Trop.

Tans pis, marchons. Le bateau, ce sera pour demain, nous serons plus malins.

Bien sûr je t’emmène rue Notre-Dame, cette petite boutique que j’aime et tu l’aimeras aussi. Cet antiquaire ensuite, c’est là qu’une nouvelle histoire se raconte : au milieu des photos en vrac dans une caisse, le même visage androgyne que le 18 novembre, mais une femme s’impose dans la coiffure et le vêtement. Et puis un petit vase bleu, comme celui qui était sur la cheminée de mes grands-parents, opaline ; la dernière fois j’avais hésité. Enfin, un peu plus loin, quelques chats.

::: Quentin Dupieux ; Daaaaali, 2024

Vendredi 16 février 2024

Nous marchons. Tu découvres les bords de la Garonne. Je suis un piètre guide, je sais si peu de cette ville où je vis. Soudain nous croisons les Jean-Luc, l’un me demande comment je vais. Je m’étais étonné de l’absence de message sa part, juste étonné. Je réponds que ça va ; tu es là.

Et puis un appel. Le travail. Le nom de mon directeur sur le petit écran de mon téléphone, l’inquiétude au moment de répondre et les secondes qui suivent, le temps qu’il prononce un nom, un acte. La mort, encore.

Jeudi 15 février 2024

L’auteur est Emmanuel Venet. Nous sommes une douzaine venus l’écouter, c’est si peu. Après la rencontre, j’achète ce livre que j’avais tant aimé : Marcher tout droit, tourner en rond. Il vient de paraître en Verdier Poche et la collection miniature vient justement de prendre un joli virage graphique. Puis je m’approche, me présente, précise ma profession, lui dis combien je partage et défend son discours sur les neuro-ceci et les neuro-cela ; je l’avais écouté, l’autre jour… Une dédicace ? Oui je veux bien. Mon prénom ? Arnaud. J’aurais dû en acheter deux, un autre pour toi, je sais que tu saurais rire de ce livre.

Alors sur le livre, sur la cinquième page, ses mots :
Pour Arnaud,
cette neurodivagation espiègle…
Chaleureusement
Emmanuel Venet

Mercredi 14 février 2024

A Sandra, ma sœur (6 avril 1969 – 10 février 2024).

Sandra,

Nous venons de te dire au revoir.

Je regarde au loin, derrière. Je regarde ce qu’il reste de nous, ce qui a été nous. L’enfance, surtout. Nous deux, nous trois avec Olivia. Sur les photos, bien sûr nous sommes unis et bien sûr c’est plein de sourires.

Un souvenir qui me revient, toujours, c’est la plage de Seignosse, une vague plus forte que les autres, et les rires qui ont suivi : c’est moi qui avais tout pris. Peut-être était-ce le même jour que cette photographie, ci-dessous, où l’on te voit faire le singe. Seignosse, je crois que c’est quelque part le plus beau de notre enfance, même si l’océan était interdit. Le plus beau parce que le moins ordinaire. Les vacances, quoi, plusieurs années de suite. C’est toujours chouette, les vacances, quand on est enfant. Enfin je crois ; on peut s’ennuyer, parfois. L’été il y avait la piscine municipale, je ne sais plus si tu venais.

Tu me contredirais peut-être, tu dirais non le plus beau c’était les chansons avec mémé Lucette, c’était les vendanges, la simplicité d’aller chercher de la luzerne et de nourrir les lapins chez Villain. Ou rire devant Desproges riant de son cancer ? Bien sûr. C’est vrai. Tellement vrai. Se souvenir, c’est mentir un peu, ou ne pas savoir choisir.

Ce qui était chouette, avec toi, quand nous étions enfants, enfin moi enfant, toi adolescente, c’était ton audace. Mais ça, ton audace, c’était pas les vacances, c’était le quotidien, la rue Charles Gide, les copains du quartier. Parmi les souvenirs, l’un est net ; il y avait cette chanson Emma, de Touré Kunda, que j’avais fredonné, tu étais fière, tu riais, surprise, tu avais su me faire sortir de ma bulle de petit garçon timide… Les autres souvenirs sont flous ou disparus, je suppose qu’il y en a eu beaucoup, des moments avec ta bande de copains. Ils avaient ton âge, l’âge d’Olivia, quelques années de plus, de moins, mais quoi, c’était des grands. Oh bien sûr, ça a généré quelques crises à la maison, quand elle allait trop loin, cette audace. Peut-être voulais-tu être grande avant tout le monde.

Il y a aussi ce souvenir que j’ai déjà raconté par écrit, dans ce livre que j’essaie d’écrire sur notre grand-père Antonio : souvenir d’Espagne, avec Elma, notre cousine.1984, j’ai 10 ans, tu en as 15, nous sommes dans un lieu bruyant, une musique de l’époque, des spots multicolores dans un lieu sombre, des punks ou quelque chose comme ça, la movida ou quelque chose comme ça, ma peur, mes pleurs. Tu ne t’en souvenais pas. Qu’importe que j’ai rêvé de ce moment, même si je suis sûr qu’il a existé : c’est notre enfance, celle où tu me prends par la main, celle avant que tu partes de la maison, avant ta liberté : Reggiani, Moustaki… hein, on connait la chanson. Ta liberté.

Tu ne voulais pas suivre le chemin, tu voulais écouter autre chose, d’autres musiques, et être plus hargneuse sur les terrains de foot. Tu les avais dans le collimateur, les chevilles d’attaquantes adverses ! Sanguine ou quelque chose comme ça. Le caractère de papa ou quelque chose comme ça. Battante ? Coriace. Tu l’as été, ces dernières années, coriace.

Il reste aujourd’hui, sur les murs de la pièce de papa, tes dessins à l’encre de chine : Escudero, Brel et les autres. Je ne sais pas pourquoi il reste aussi, dans l’air et dans ma tête, un fou rire né d’un “Quel bonheur !” prononcé pour une banale plante à fleurs sur la table du salon. Voilà : il reste tes éclats de rire, je ne les oublierai pas. Je les garde en moi. Gardons-les tous en nous.

Mardi 13 février 2024

Je viens de loin, de très loin. C’est la première fois que je viens dans ce pays. Mon père est né dans cette maison, il y a cent ans.
Voilà plusieurs jours que je murmure ces mots comme une sorte de répétition ou d’incantation générale pour le moment où je devrai les prononcer. Je me les répète en anglais, ce qui est peut-être une erreur. Aurais-je dû les mémoriser en roumain ? Au contraire, c’est mieux ainsi, pour éviter les déceptions. Pour éviter que les autres ne me répondent en roumain et ne découvrent, un peu frustrés,n qu’à part ces phrases diplomatiques, je ne comprends absolument rien.
::: Eduardo Berti ; Un fils étranger

Dimanche 11 février 2024

Alors je demande à maman des photographies de l’enfance.

J’ai oublié, hier, de chercher dans cette enveloppe encore marquée « L’Arno » de l’écriture de Fabien et qui est chez moi au milieu de mes images. Ma sœur y est, bien sûr. Il y a, bien sûr, entre autres, celles qui étaient autrefois sur la cheminée de cette maison. Je suis un nouveau né dans un berceau et Sandra est penchée sur moi ; les couleurs ont passé.

Je sors quelques photographies des albums, certaines seront pour ses enfants, son compagnon. Dans quelques heures je les verrai, et je verrai son visage endormi, à ma sœur. On dit toujours qu’ils dorment ou qu’ils sont reposés. On n’a pas les mots qu’il faut.

Et puis, me voici, une autre photo, seul, j’ai 17 ans. Je m’y trouve très beau. Moi seul sait ce qu’il y a en lui, en ce garçon d’alors.

Samedi 10 février 2024

Il est à peine 7 heures du matin et le téléphone sonne. C’est maman.

La vie est partie, au petit matin, elle a abandonné ma sœur Sandra, ou c’est Sandra qui l’a abandonnée, qui lui a dit Laisse-moi.

Je ne sais pas comment dire la mort alors je dis ça comme ça. Je ne veux pas la dire mais elle est là. Je ne veux pas non plus ne pas la dire.

Les heures passent, le silence entrecoupé à peine, quelques appels entrecoupés de pleurs qu’on essaie de retenir. Je ne sais pas quoi faire, où aller. Même à moi-même je ne dis rien.

Et puis je mets de la musique pour rompre le silence, après la superbe Domani E’ un altro giorno d’Ornella Vanoni et l’amoureux Portofino de Dalida, il y a cette chanson que je ne connais pas. J’hésite sur la voix. Je comprends juste qu’elle chante, ou plutôt qu’elle crie la vie. La Vita. C’est Shirley Bassey. Elle dit qu’il n’y a rien de plus beau, la vie.

Et puis je m’assieds devant l’écran, c’est déjà le début de l’après-midi, et j’écris. Un texte sort de moi, sans réfléchir, un texte pour elle, sur elle, nous. Je remonte loin, au doux mot d’enfance, peut-être pour être le plus loin possible d’aujourd’hui.

Enfin (un enfin qui n’en est pas un) je pars de la maison. J’emporte avec moi les mot de Marceline Loridan-Ivens, déportée à Birkenau à l’âge de 15 ans. Page 5, dans le train, je mettrai un petit marque-page autocollant bleu :

Joris Ivens avait raison. Il disait : « Il ne faut jamais perdre son enfance, il faut la nourrir. » Il avait raison. Il faut la garder en soi. C’est elle qui nous apporte tout. C’est elle qui nous permet d’oser, comme seuls les enfants peuvent oser. Quelle chance ils ont ! Ils m’émeuvent beaucoup plus qu’avant.
::: Marceline Loridan-Ivens ; C’était génial de vivre.
Récit écrit par David Teboul et Isabelle Wekstein-Steg

Jeudi 8 février 2024

Il devrait y avoir une image des hommes qui dansent, bougent, l’un contre l’autre, s’éloignent, encore. Mais ils ne diraient rien, en tant qu’ils ne diraient pas l’épouvantable certitude qu’ici, le lendemain en écrivant ça, je ne nomme pas.

Mardi 6 février 2024

Je crois opportun de livrer au public quelques extraits du journal que j’ai tenu, ces derniers mois, au cours de mes expertises. Dépêché par une agence interspécifique, j’ai pu approcher certaines populations de grands végétaux pour développer le champ de nos droits et devoirs mutuels.
Les échanges effectués avec ces arbres ont été libres et approfondis. Les comptes rendus qui suivent me semblent susceptibles d’en témoigner éloquemment.
::: Jean Echenoz ; Baobab

Samedi 3 février 2024

– Je rentre. Ensuite, je ne sais pas si j’écris ou si je regarde un film. J’ai aussi le tri des photos, beaucoup beaucoup.
– C est quoi l’activité qui te fait le plus envie ?
– Être avec toi. Et ensuite écrire. Mais je sais que regarder un film produira quelque chose de plus reposant.

::: Benjamin Begey / Olivier Gabrys