Jeudi 23 novembre 2023

Tu pars, ton Espagne te rappelle, tu madre te esta esperando. Nous ne nous reverrons pas, pas avant des mois. Derrière aujourd’hui, il y a des semaines l’un sans l’autre, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Souvent je pensais à toi, sans doute un autre avait pris ta place dans mes habitudes quand bien mêmes les nôtres étaient espacées, sans doute ton nouveau travail était-il notre ennemi, sans doute tu préférais les soirées hispaniques, joyeuses comme tu savais l’être, où j’étais vite exclu par la langue et ma retenue, et puis il y avait Anne. La dernière fois, le 8 octobre, tu avais changé tes plans, moi aussi, alors nous cette dernière fois n’avait pas eu lieu. Enfin si, une virgule de temps : coïncidence, tu étais passé devant la terrasse où je dînais avec Antonios. Nous nous étions embrassés, tu avais repris ton chemin, elle t’attendait.

Mercredi 22 novembre 2023

Il est tard, 20h passées ; j’ai veillé sur le campus pour aider la jeunesse étudiante et associative. Bus 20, direction chez Serge, des fruits m’attendent, goût de soleil et couleurs aussi. Soudain, une odeur, précise : ce mélange de tabac et d’alcool qui fait frémir le mot effluves. Je pense immédiatement à mes très jeunes années et au bar où, le dimanche soir, après le foot, tout le monde se retrouvait. Pourtant, ce n’est pas tout à fait ça.

Je lève la tête de mon téléphone. Un homme, une femme, 45 ans, 50 peut-être, leur visage porte imprécis le signe des années passées, beaucoup de tabac, beaucoup d’alcool ; sans doute s’aiment-ils. Leurs mots rugueux charrient des histoires sur les autres mais je ne note rien, pas même l’exactitude de cette odeur, peut-être teintée laisser-aller.

Mardi 21 novembre 2023

C’était jusqu’alors un style aperçu ici ou là, des photos, des affiches, des dessins… toujours c’était élégant. Mon esprit volatile ne faisait pas toujours le rapprochement entre les unes et les autres, oubliait le nom de l’artiste malgré ses six syllabes sonnantes. C’était aussi, tout récemment, un visage aperçu ailleurs : c’est ainsi que tout cela est devenu 1. Par un compliment sur Instagram, j’ai alors fait un autre rapprochement.

Et nous voilà avec un bol de ramen au fond de chez Umami où les réseaux ne capte pas. Mais nos esprits, si.

Lundi 20 novembre 2023

Il y a cette image qu’enfin je montre, à l’invitation de Laurent Herrou et Pauline Sauveur, dans cette 5xposition. Il y a ces mots que j’ai écrits pour l’accompagner, pour dire où j’en suis et ce que ça fait là, cette image, ce portrait sans visage. Je ne sais pas si c’est une audace ou la simplicité d’une recherche, puisque je cherche comment aller ailleurs dans ma photographie et où est cet ailleurs.

Le soir venu, c’est un autre ailleurs. Le livre entamé ici, lui aussi, m’emmène quelque part. D’abord parce qu’il traverse l’océan, et le traverse encore. Ensuite parce que je me mets à lire à haute voix et à m’enregistrer. Et ? Nanni Moretti. On dirait que imite Nanni Moretti.

Dimanche 19 novembre 2023

Ça arrivait toujours à un moment ou à un autre, il y en avait un qui levait la tête… et qui la voyait. C’est difficile à expliquer. Je veux dire… on y était plus d’un millier, sur ce bateau, entre les rupins en voyage, et les émigrants, et d’autres gens bizarres, et nous… Et pourtant, il y en avait toujours un, un seul sur tous ceux-là, un seul qui, le premier… la voyait. Un qui était peut-être là en train de manger, ou de se promener, simplement, sur le pont…ou de remonter son pantalon… il levait la tête un instant, il jetait un coup d’œil sur l’Océan… et il la voyait. Alors il s’immobilisait, là, sur place, et son cœur battait à en exploser, et chaque fois, je le jure, il se tournait vers nous, vers le bateau, vers tous les autres, et il criait (adagio et lentissimo): l’Amérique. Et puis il restait là, sans bouger, comme s’il devait rentrer dans la photo, avec la tête du type qui se l’est fabriquée tout seul, l’Amérique.
::: Alessandro Barrico ; Novecento : pianiste

Tu es ici sans y être. Perdu. Je ne sais plus à quel moment tu diras cet adjectif, c’est ainsi que tu te sens, perdu ; est-ce demain ? Je le suis un peu, perdu, pas de la même manière que toi, au milieu de ce bout de ville inconnu, terminus, avec toi sans y être vraiment. J’espérais aller au-delà, dans une nature ignorée. C’est fermé. Tes silences entraînent les miens, mon rythme ne change rien au tien. Tu regardes ce lieu, tu le photographies : tu sais faire.

Plus tard, sur un banc, alors que nous attendrons le tram, je te dirai que tu sais, ça, cadrer. Tu sais construire les images, me placer ou attendre que ma silhouette m’immisce là où il faut, voir les lignes, les diagonales. Tu sais donner au ciel une importance ; soudain il écrase le toit vert métal du vélodrome. Sans doute j’aime aussi que tu me photographies : je suis là. Parfois c’est moi qui immortalise tes turpitudes ou ton sourire que tu ne sais pas cacher.

Ainsi encore tu regardes cette ville, je te montre les abords du lac, puis il y a les Chartrons encore, tu en veux encore, tu en rêves, c’est ici que tu veux vivre. Enfin à la librairie nous allons. Tu as ce besoin de te plonger dans les rayonnages, d’hésiter devant les Zweig, de me montrer ce Herman Hesse ; tu t’accroches à ce désir de mots et de pensées.

Moi, c’est devant l’Italie que je m’arrête. Sa langue m’y attend. J’ai envie de la retrouver, de la pratiquer comme jamais je ne l’ai fait, via la lecture. Et m’embarquer à nouveau, peut-être 20 ans plus tard, avec Novecento.

Samedi 18 novembre 2023

Nous nous entrainons mutuellement vers l’inconnu, le Bordeaux inconnu. Ça nous va bien ça : avec toi, je ne sais pas où je vais. Ainsi cet antiquaire, je n’y étais jamais entré. On s’y enfonce, caverne d’Ali Baba, ici des vases bleus céruléens qui sont un souvenir indélébile sur la cheminée de chez mes grands-parents. Douze euros, c’est trop : je ne les aime pas. Aucun n’est à la hauteur de cette réminiscence, lorsque j’y mettais quelques fleurs ramenées des bois ou des champs. Là des livres, des livres encore, je choisis un Labruffe, neuf euros, auteur jamais lu mais nom tant aperçu ; les premières pages me parlent. Et puis ces photos d’autrefois. Presque en surface, un petit portrait, format photomaton, signé Studio Hernic, Bx. Le visage est androgyne, les cheveux sont longs, ils retombent ondulants sur sur un col large de marin recouvrant les épaules. Ce pourrait être une femme. Ce pourrait être un homme. Un euro. Ça fera dix.

Lundi 13 novembre 2023

C’est le matin. Je suis à la maison. Depuis hier, il reste sur la table basse les deux tasses vides et le catalogue « L’image d’après ». Je l’entrouvre, je découvre qu’il y a là un papier A4 plié en deux. Dessus, de ma main, il est écrit au crayon de papier :

Il n’y a peut-être pas d’art véritable – y compris photographique – sans cette dimension d’absence, cette présence au cœur de l’acte photographique d’une image d’avant la rencontre avec la réalité présente.

Nous y sommes. Disons que nous sommes quelque part où j’essaie d’être ; j’y faisais allusion hier.

Il y a quelques jours, en écrivant un texte sur mon travail, texte qui sera en ligne dans une semaine, j’essayais d’exprimer la présence de l’absence dans ma photographie : dans les rues d’Arica, sur les aires de jeux pour enfants, ou sur les tombes où les vivants sont plus absents que les morts. La version finale du texte n’énumère plus rien, je n’y arrivais pas, et puis c’était trop long : il n’y a pas une forme d’absence. C’est d’ailleurs encore autre chose ici, une autre absence, un autre raison à l’absence.

Et puis, le soir, atelier de lecture à voix haute, évoquant un passage de la page 157 du livre d’Antoine Wauters, je dis : « Quand j’écris, parfois, je comprends ce que je n’écris pas. » Lapsus. Autour de moi on s’en empare, Isabelle adore, plus tard elle y reviendra, Michel s’exclame. Plus tard, Sophie dira que je dois essayer d’être moins chichiteux lorsque j’étire les mots. Elle dira aussi que j’ai un côté durassien dans les fins de phrase. Maud me regarde, complice, je ris.

Dimanche 12 novembre 2023

C’est finalement comme si on se connaissait depuis longtemps : ça prend, tout de suite, la conversation, comme une mayonnaise. Comme celle avant son spectacle ?

J’ose. J’ose un trait d’humour qui pourrait sembler un crise de lèse-majesté alors que j’ai aimé ce moment, ces heures qui passent devant un thé vert puis un autre et son spectacle, mercredi, puissant. Quelle performance !, lui avais-je écrit.

Devant le deuxième thé, chez moi, je lui tend le catalogue « L’image d’après », catalogue d’une exposition que je n’ai jamais vue, livre qui m’a aidé à me questionner autrefois. C’était lorsque je travaillais sur la série »Vous Suivre », je crois, car il y avait gravée en moi une image du film Pas de printemps pour Marnie, d’Alfred Hitchock : Tippie Hedren marche de dos sur un quai de gare.

J’ai sorti le livre car je savais que ce livre touchait cela du doigt une part de ma photographie évoquée par Nicolas devant le premier thé : celle qui ne fait pas que saisir un moment, mais celle qui laisse la suite en suspens, notamment lorsque les corps se déshabillent. J’étais très heureux qu’il voit cela dans mes photos, Nicolas. J’étais très heureux, je lui suis donc là, de parler avec lui, de me sentir artiste – notion très fragile pour moi -, face à un autre artiste, et de l’entendre parler de lui. Il y avait une convergence, rare. C’est quelque chose qui me manque, ici, de parler avec quelqu’un qui crée. On parle de la nécessité de créer, aussi, enfin lui surtout en parle, j’acquiesce. Il sait dire ; il a su se nourrir de références que je n’ai pas, d’une assurance que je n’ai pas non plus.

Samedi 11 novembre 2023

Le spectacle touche à sa fin. Voilà, dit l’homme sur scène. Au premier rang, l’homme applaudit et vite arrête, ses Clap recouverts par la voix de l’acteur, qui continue, comme si de rien n’était. Je me tourne vers toi, ton visage est plus qu’amusé et le fou rire attaque, relâchant la tension à être assis ainsi, peut-être.

Vendredi 10 novembre 2023

La nuit tombe, j’attends G, G qui ne vient pas, et ne viendra pas. C’est toi qui t’immisce, profite du dîner : l’Italie est sur la table, venant un peu de mes fourneaux – un risotto à tomber par terre, autosatisfaction – et un peu du traiteur du cours Alsace-Lorraine, beau comme un Italien qui sait effacer son accent pour dire Mozzarella aux anciens qui ne savent pas le nom de ce qu’ils veulent manger. Heu ce fromage, ils disaient en hésitant.

Mercredi 8 novembre 2023

Il y a quelque chose d’inattendu qui nous réunit, là, dans ce bar. Nous avions envie d’un verre, peut-être grignoter un petit rien, nous cherchions aussi à nous abriter, être au chaud. Nous entrerons bientôt dans la halle des Chartrons, pour voir le spectacle de Nicolas Meusnier. Je ne sais pas ce que l’on verra, je ne sais pas ce qui nous attend, la joie ou le déchirement. Je ne sais pas encore la force qui se dégage de cette heure. Ce qui nous réunit, en attendant, c’est le plaisir de manger des frites. Ta joie s’exprime peut-être un peu plus que la mienne. Mais c’est moi qui finirai la mayo.

::: Nicolas Meusnier; Sitcom - Crédit photo : Pierre Planchenault
::: Nicolas Meusnier; Sitcom / Crédit photo : Pierre Planchenault

Mardi 7 novembre 2023

Je m’assieds en face d’elle, direction Carle Vernet. Je regarde discrètement son visage grave ; la fatigue de la journée semble d’ampleur, on la sent dans son geste pour déplacer son sac. Peut-être est-ce au-delà : les soucis de la veille, la mère malade, le mari parti, le rendez-vous du lendemain, les enfants qui ne donnent pas de nouvelles, la santé c’est pas ça. Ce sont alors ses mains qui s’imposent, appuyées sur le pommeau de son long parapluie de plastique transparent, ses mains qu’on dira bicolores : vitiligo. Appuyer le regard est impossible, elle sait qu’on la regarde, là. Sur son visage, nulle trace.

Cela me rappelle Dave, année 2008. Cela me rappelle qu’iels ne sont plus souvent dans ce journal, les passant·e·s, les assis·e·s, les debout, les inconnu·e·s de tout ordre. En la voyant je me dis qu’il faut que j’y revienne, qu’iels reviennent. Iels ont été remplacé·e·s par des silences et des tutoiements discrets parce que toi, toi, toi aussi, vous êtes quelque part où je m’accroche et où j’ai envie d’accrocher mon histoire actuelle.

Carle Vernet, elle est déjà descendue, je change, une station, je marche, m’y voilà, la Manuf, j’arrive un peu en avance comme toujours, je suis alors au premier rang, comme presque toujours, au milieu, là, pile, bam. On échange trois phrases avec les deux femmes à ma droite, toujours les mêmes phrases sur les sièges qui basculent. Et puis ça commence. Graces. Dès les premières secondes on rit. On rira beaucoup. On sera un peu gênés, peut-être, d’être ainsi impliqués, regardés, écoutés, sollicités. Mais quel bonheur, quelle folie. Grazie!*

* Chercher une autre chute.

Graces-Silvia-Gribaudi-©Giovanni-Chiarot-zeroidee
::: Silvia-Gribaudi ; Graces / Créditphoto : Giovanni Chiarot / Zeroidee

Lundi 6 novembre 2023

La Mère saisit le sac de Gio, lui tape sur la manche quatre fois, et tire dessus pour qu’il ramène sa joue à bonne hauteur. Gio ploie. Elle l’embrasse,ça fait un bruit sec et sans salive puis elle s’en va par le chemin qui remonte. Gio regarde. C’est bien le chemin qui remonte jusqu’à la cabane. La Mère y consacre de si petits pas.
::: Dimitri Rouchon-Borie ; Le Chien des étoiles

Dimanche 5 novembre 2023

Cette langue, qui est maternelle pour moi, paternelle aussi, cette langue que tu maîtrises, est source de question. Ça commence au café, lieu triste mais un dimanche matin que veux-tu que j’y fasse ?

Je n’ai pas forcément les réponses : tu creuses dans la grammaire, dans l’usage du conditionnel et du subjonctif, dans les règles de l’école primaire. Mais tu le sais, j’aime que tu fasses des fautes, j’aime ces imperfections qui s’échappent comme elles s’échappaient d’A, N, Z. Et j’aime tant douter, découvrir et puis ne plus savoir, donc la donner au chat.

Samedi 4 novembre 2023

13h20. Je t’envoie une photo de ton livre. Il est arrivé hier à la librairie, aujourd’hui entre mes mains. J’ai envie de cela, te faire signe. Je te dis que je viendrai bientôt. Tu seras disponible. Nous nous verrons donc. J’en suis heureux je crois, ou quelque chose comme ça.

18h12. Je viens de lancer la réunion Zoom pour rejoindre Mathieu Simonet et quelques autres. J’imagine du monde : nous sommes neuf, deux hommes seulement, lui et moi. Nous sommes là pour écrire notre journal, sans rien dire, sur un carnet. Le mien, entamé le dimanche 1er octobre, est à spirales, de marque Clairefontaine, 6 euros, acheté à la petite papèterie où j’aime tant aller ; elles ont un accent russe. J’écris au feutre, ça glisse, mais ça coince, ma vie, mes idées coincent, tout ça est rouillé, moche, mais je sens qu’il faut ça. J’écris pour savoir si je peux écrire, ai-je récemment noté. J’écris dans des carnets pour faire trace et faire face. Celui qui, au feutre noir, ne sait pas quoi dire ni surtout comment le dire, c’est moi. Un autre moi qu’ici, sans doute.

::: Lucchino Visconti ; Rocco et ses frères, 1960

Lundi 30 octobre 2023

J’ai rencontré Benoit sur un malentendu.
C’était le soir de Noël, dans une boîte de nuit. Je suis myope. Je dansais en souriant dans le vide. Il a cru que je le matais. Benoît était timide maius ce regard insitant lui a donné confiance en lui.
::: Mathieu Simonet ; La Fin des nuages

Samedi 28 octobre 2023

Ma nuit s’est prolongée, sans le vouloir : il est presque 11h et tu m’attends. Chez Horace, 11h35, me voilà, double expresso. Sur ton visage se lit encore le plaisir de ta gaufre. Un livre, un café avec P, une table basse et puis un mauvais film : ce sera un samedi ressemblant à un samedi qui glisse entre les heures et ton bras sous le mien. Mais je sais que ton corps un jour s’éloignera ; nous ne vieillirons pas ensemble, j’ai pris trop d’avance sur le temps.

Vendredi 27 octobre 2023

C’était un jour d’août, chez Serge, et de mes nouvelles lunettes j’avais soudain découvert la teinte verdâtre des verres en les posant sur le blanc d’un lavabo. Depuis, trop souvent, l’air autour de moi avait donc l’air malade, voilà qui m’obsédait !

Aujourd’hui, sortant de chez l’opticien, là, presque au coin de ma rue – car c’est un coin de rue, presque la mienne – je regarde le ciel et sa teinte de fin d’après-midi nuageuse, on passe du rose au gris et je les vois ainsi vraiment rose, vraiment gris : mes verres ne sont plus verts ! Cette homophonie qui peut-être vous fait sourire n’avait rien de bien drôle. Ici je l’avais tu, comme tant je tais de ce qui fait les jours.

– Je n’sais pas.
– Tu n’sais pas si tu m’aimes ?
– Pourquoi tu parles sans arrêt ? On est si bien.
::: Jean-Luc Godard ; Une femme mariée, 1964

Jeudi 26 octobre 2023

Un bar, presque toujours le même, une table bruyante, un verre puis une deuxième, une planche mixte, dehors il pleut. J, E et moi réunis. Les mois ont passé, ils passent, passeront encore en un autre rythme que ceux qu’on a connus autrefois, c’était il y a deux ans encore, peut-être, alors nous étions ensemble, c’est-à-dire si souvent ensemble. Que sommes-nous encore ? Nos quotidiens s’éparpillent, et moi aussi. Alors je parle de vous.

::: Matteo Garrone ; Dogman, 2018

 

Vendredi 20 octobre 2023

Ce sont deux images que j’envoie, l’une est évidente, l’autre trop, les deux partent en pièces jointes d’un message qui dit le doute, la complexité, les croisements où ma photographie se trouve aujourd’hui. Ces deux images déplacent mon travail, elles vont plus loin que ce que je montre , encore plus loin que par là-bas mais elles creusent ce que le prénom Z, discret, hésite encore à dévoiler. J’aime ça. C’est pourtant un visage, que je montre. Sans le montrer. Encore une histoire d’absence.

L’une des deux photos bientôt sera montrée ici ; j’ai la joie d’y être invité.

Jeudi 19 octobre 2023

Il s’agit de retrouver un rythme, parce que le corps s’affaisse, s’affaiblit, et ça fait pffff. Le rythme du travail, de 9h25 à 18h passées, chaque jour, n’a pas réellement faibli, lui, mais c’est différent depuis peu, sans doute l’esprit est plus libre, moins contraint, alors il a de la place pour ça.

Ainsi sans réfléchir ou si peu, j’y vais, 5 minutes à pieds peut-être, direction rue du Parlement Sainte Catherine, toujours je passe devant la librairie, je jette un œil à la vitrine. Je n’y reste pas trop longtemps, quelques machines, un peu de course, le temps de lutter contre mon corps, lutter en attendant ce moment où la lassitude et une fatigue satisfaisante apparaissent, oxymore sportif. Occis mort ?

Mardi 17 octobre 2023

Il me reste une photo, en noir et blanc, de notre dernier anniversaire ensemble. Elle est datée d’octobre 1961. Nous avons cinq ans. Il y a plein de cadeaux, de gâteaux, de bonbons, de pochettes-surprises, sur une table ronde et blanche, dans le jardin de Bray-sur-Seine gouverné par un très vieil acacia au tronc si gros qu’on ne peut l’enlacer et aux racines si protubérantes qu’elles paraissent former une manière de tumulus enherbé. La lumière de l’automne est encore claire.
::: Jérôme Garcin ; Olivier

Évidemment tu n’es pas d’ici, évidemment tu repars bientôt, évidemment tu as une autre vie, évidemment j’aurais pu t’aimer.

Dimanche 15 octobre 2023

Nous nous retrouvons au musée pour partager ce regard sur les corps, je t’attends dehors avec un café, toi tu n’en bois pas. Avant je suis monté à la Croix Rousse, j’ai vu Allan, nous nous sommes donnés rendez-vous le soir, j’ai vaguement erré dans ce quartier coloré aux inévitables airs de dimanche, je suis redescendu vers la Tête d’or. J’ai tant aimé grimpé, m’essouffler un peu, dominer l’horizon, glisser vers le fleuve. Nous voilà.

L’exposition me plait, étonnamment : je ne suis pas un grand fan des rendez-vous thématiques dans lesquels on saute d’un·e artiste à un·e autre. Ici l’approche est simple, il n’y a pas pléthore de pièces, peut-être que les cartels savent me parler. Peut-être que j’aime être là, tout simplement. Sans doute j’aime les couleurs des murs. Peut-être que je me sens un spectateur à égalité avec toi. Peut-être que la question des corps nous convient.

Vendredi 13 octobre 2023

J’ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans dans un petit village d’Ardenne où mon imagination se trouve encore. Que je le veuille ou non, tout ce que j’écris vient de là : des quelques mètres carrés du hangar à poules de Papou, de l’odeur des fraises qu’il cultivait derrière l’église, face aux collines de Hoyemont, au-dessus de l’Ourthe et de l’Amblève, des silos à foin de la ferme de Jacques Martin, des bêtes sachant d’instinct trouver le bonheur, des machines agricoles défoncées par l’usage, dans le purin.
::: Antoine Wauters ; Le plus court chemin

Vers Lyon. Dans mon carnet, j’écris que je vais vers demain.

Le trajet s’étire, j’ai le temps de lire et d’être surpris par la beauté de certains passages, qui vont bien au-delà de quelques souvenirs. Ils vont là où j’aimerais aussi aller, il suffirait d’en prendre la route, celle vers l’enfance. « L’écriture est un fil posé sur l’oubli« , écrit l’auteur. C’est cela. Puis plus loin page 57 : « C’est un pays, un lieu qui me devance et vers lequel je tends. Le seul endroit où l’on peut me trouver – et le seul où je me trouve. Partout ailleurs je n’y suis pas. Je n’ai lieu que là« . En cela nous sommes différents : je suis en d’autres endroits. Mais j’aime tant qu’il reprenne ces mots de pays, de lieu et qu’il les déplace comme j’ai tant le faire. Et puis j’admire : Je n’ai lieu que là. Je crois que cette phrase va me poursuivre comme certaines de Duras ou Perec. Page suivante il poursuit et dans mon carnet je note « Page 58 : !!! »

Et puis, une fois encore, à travers la vitre, je regrette de ne pas cartographier les paysages aperçus.

Jeudi 12 octobre 2023

Place Saint-Projet, terrasse calme, serveur amusant, anisette, cacahuètes. Il y a en face de moi ton esprit de douleur, depuis hier tu revis l’accident et le pire qui aurait pu arriver. Il me faut savoir quoi dire, donc il nous faut aussi ne pas en parler, aller sur d’autres chemins, légers, mais où en est l’entrée ? Soudain le téléphone, ma sœur. Il y a au bout du fil sa voix fatiguée, exténuée. De mon côté la mienne qui ne sait pas les mots.

Dimanche 8 octobre 2023

Nous nous retrouvons dans ton libanais préféré, il fait beau, c’est le début de l’après-midi, c’est le début d’heures qui s’allongeront, nous deux ensemble, dans des silences et des questions, jusqu’au lendemain, encore, histoire de t’échapper de ta petite chambre, de ta solitude, de ta situation contre laquelle je n’ai que peu d’armes, puisque c’est ce mot qui me vient, armes, comme un combat… histoire d’être aussi une présence voire une oreille face à la douleur qui s’impose en toi puisque là-bas on meurt.

Aussi il y a les livres. Tu me demandes ce qu’ils m’apportent, les livres. Le plaisir d’une belle phrase, je réponds tout d’abord. Ainsi va ce dimanche, qui va jusqu’au cinéma, on va voir le Gondry, au sortir duquel tu parleras de toi, ce toi enfoui, qui lutte aussi.

Aussi tu diras que je t’apaise. Mais je ne sais pas si c’est uniquement une qualité, je ne sais pas si c’est une manière de dire autre chose sur nos silences.

Samedi 7 octobre 2023

Il était une fois une guerre qui avait commencé le 11 janvier 1937. Ce qui s’était passé avant était la guerre des autres. À chaque soldat sa guerre, et celle d’Arcadi avait commencé ce jour-là. Il s’était engagé comme volontaire dans la colonne Maciá-Companys et était parti pour le front. C’est ainsi que commencent les histoires, aussi simple que ça.
::: Jordi Soler ; Les exilés de la mémoire

Je lis les premières pages tandis qu’il joue du flamenco à quelques mètres, hasard hispanique. Il fait beau, chaud, trop, trop de tout ça ; pas trop d’attente pour un café ce matin. Plus tard il s’approche, demande une petite pièce, fait une blague sur le soleil et mon bronzage alors je plonge la main. Deux euros. Trop ?

Jeudi 5 octobre 2023

::: Wong Kar Wai ; In The Mood For Love ; 2000
::: Wong Kar Wai ; In The Mood For Love ; 2000

J’avais conservé, comme image-souvenir du film In the Mood for Love, la grâce de Maggie Cheung partie chercher des nouilles ; j’aurais peut-être même pu l’aimer. J’avais encore en moi, quelque part, le plaisir offert par une admirable heure et demie, que je crois avoir passée avec Fabien – ce qui situe le visionnage de ce film après le 1er avril 2001. Et la musique me poursuivra. J’étais encore alors, dans mes 26 ans, un cinéphile sans références ou si peu. J’étais alors sans regard photographique, ou peut-être, justement, avais-je déjà un amour du cadrage et des couleurs qui attendait d’être mis en pratique.

Ce soir, je retrouve tout cela, subjugué et presque embarrassé d’avoir attendu deux décennies pour revoir ce chef d’œuvre. Mais soudain, à deux reprises, il y a peut-être le moment le plus fort : des voix sur une pendule.

::: Wong Kar Wai ; In The Mood For Love ; 2000
::: Wong Kar Wai ; In The Mood For Love ; 2000

Mercredi 4 octobre 2023

Tu es venu pour me voler. Je dormais dans mon atelier. Sale et taché. J’ai entendu une vitre voler en éclats. L’intrus qui s’approchait de moi n’était pas subtil. Mais j’étais heureux que quelque chose se produise dans ma nuit solitaire. Peut-être ai-je espéré que c’était la mort qui entrait chez moi par effraction. Alors, question de ne pas l’effrayer, j’ai fait le mort.
::: Larry Tremblay ; Tableau final de l’amour

Dimanche 1er octobre 2023

Ma mère aimait beaucoup bavarder avec celle de mon ami Bonnardier, malgré leurs quinze ans d’écart. Toutes deux partageaient une même passion pour les maladies, surtout les maladies mortelles. Ma mère souffrait d’arthrite, celle de Bonnardier d’arthrose. Quand elles se rencontraient au marché de Monplaisir, elles n’en finissaient pas de se raconter leurs martyres respectifs et se livraient à un âpre concours de symptômes. Du côté de ma mère, les fulgurances dans les doigts, du côté de Bonnardier les hanches broyées le soir. L’échange se terminait toujours sur un hypocrite constat d’égalité, chacune emportant au fond d’elle la certitude d’avoir gagné la manche.
::: Emmanuel Venet ; Précis de médecine imaginaire

Alors, le bermuda taché par les ronds humides d’herbe hachée, je quitte le jardin public. Depuis quand n’ai-je vu la mer ? To see or not to sea ?

Dimanche 24 septembre 2023

Tu ne le sais peut-être pas, mais j’aime ce moment avec toi qui s’étire, j’aime qu’on nous voie ainsi, j’aime ton espièglerie, j’aime que tu fasses des selfies de nous, que tu nous montres dans une story, j’aime être presque secret, glisser du non-verbal pour ceux qui nous voient peut-être, et puis rire ou peut-être seulement sourire de ce qui se déroule sur scène, découvrir avec toi ce restaurant chinois ouvert hier, te voir hésiter sur la boisson, accepter de partager les plats, se délecter, et ainsi oublier ce qui m’attend demain et les jours suivants, oublier aussi que ce n’est rien, tout ça, les selfies et le reste, c’est fugace, c’est ce soir, ça glissera jusqu’à demain matin, et puis voilà. Et j’aime aussi m’en satisfaire.

Enfin, j’aime ici notifier la trace de soleil que tu laisses, comme d’autres, petits bonheurs souriants qui tôt ou tard s’éclipsent.

Samedi 23 septembre 2023

C’est un moment rare pour moi-même. Je suis au CAPC, qui fête ses cinquante ans, je suis assis, et j’écoute Sarkis — Sarkis qui avait sauvé mon ennuyeuse visite du Mac/Val le 24 août avec sa magnifique installation « Trésors de la mémoire » — parler de son travail après une introduction longue, presque vaine, chut Madame, laissez-le parler. C’est un moment rare car je viens si peu, ici ou là, écouter les artistes parler de leur travail, boire leur parole avant de les oublier. Les écrivains, oui, parfois. Les cinéastes, rarement. Les plasticiens jamais. A la radio, parfois, ils disent.

Mercredi 20 septembre 2023

Alors Antoine Wauters dit cette phrase déjà dite autrefois et déjà écrite ici, il dit qu’il écrit pour être nombreux. Belle et complexe dans sa simplicité, cette phrase date d’un jour où j’allais avec lenteur, épuisé par les jours précédents.

J’attrape alors un bout de carton pour prendre quelques notes avant de tout oublier, mais ce sera tout comme. Je note :
– L’écriture d’une fiction, elle nous confisque.
– peureux / poreux
– « Je flottais déjà quand j’étais enfant c’est-à-dire que je recueillais les choses. »

Et puis au milieu j’écris cette phrase pour mon journal : il me revient à l’esprit la question de Tristan sur le bonheur de l’enfance. Je crois qu’au départ il — Tristan, donc — m’avait demandé quel était mon souvenir le plus heureux. Et puis il en était arrivé à l’enfance, ce qui ne changeait pas grand chose parce que, creusant dans mes souvenirs, je ne savais pas quoi lui répondre, si ce n’est qu’a priori le sentiment de bonheur ne m’avait pas pour habitude de m’envelopper. Le malheur non plus. Je flotte sans doute dans un entre-deux satisfaisant, fait de joies, de sourires ou de jouissances, de mélancolie, de peines ou de manque, provenant de ci de là et saupoudré de fatalisme.

Samedi 16 septembre 2023

Tu es assis, torse nu, vêtu seulement d’un pantalon de pyjama, dans ta chambre de bonne, sur l’étroite banquette qui te sert de lit, un livre, les Leçons sur la société industrielle de Raymond Aron, posé sur tes genoux, ouvert à la page cent douze.
C’est d’abord seulement une espèce de lassitude, de fatigue, comme si tu t’apercevais soudain que depuis très longtemps, depuis plusieurs heures, tu es la proie d’un malaise insidieux, engourdissant, à peine douloureux et pourtant insupportable, l’impression d’être sans muscles et sans os, d’être un sac de plâtre au milieu de sacs de plâtre.
Le soleil tape sur les feuilles de zinc de la toiture. En face de toi, à la hauteur de tes yeux, sur une étagère de bois blanc, il y a un bol de Nescafé à moitié vide, un peu sale, un paquet de sucre tirant sur la fin, une cigarette qui se consume dans un cendrier publicitaire en fausse opaline blanchâtre.
::: Georges Perec, Un homme qui dort