
Lundi 12 décembre 2022

Journal d'Arnaud Rodriguez

Mais tu ne me réponds pas.

Alors enfin nous nous retrouvons, quelques heures plus tard, après un film et un dîner. Encore, vous grignotez. Encore, il y aura du vin. Tu es avec A, subjuguante beauté, présence, prestance, posture, phrasé, mouvements : il n’y a pas que ses yeux, surlignés de noir, dans lesquels on se noie, hypnotisé. D’A, on pourrait faire des pages, des heures. Je suis sûr que tu pourrais, ou plutôt que tu as pu. Dans ton journal, n’y a-t-il rien sur elle ?

Je n’ai pas assez de souvenirs d’enfance. Avant cinq ans, rien. Plus tard, quelques épisodes. Les cadeaux à l’école maternelle : j’avais eu le droit de choisir parmi les premiers dans tous les super-trucs, à cause de ma place dans l’ordre alphabétique. Les cabanes faites avec des chaises et des couvertures dans le salon de l’appartement. Les combats de boxe arbitrés par mon père entre ma sœur et moi. Je m’excitais comme un fou. En vacances en Corse (j’avais cinq ans), j’ai traité de chien le voisin avec qui on jouait. Maman m’a disputé. Je regardais les maillots de bain des hommes. Celui de mon père. Mon père était le soleil. Il n’a pas voulu de ça. Il s’est détourné de moi. Il m’a laissé. Je suis resté seul, en cendres, froid, mort. Je suis entré à la grande école, rue Milton. On s’est aperçu que j’étais très myope. Je me suis mis à porter des lunettes aux verres épais.
::: Guillaume Dustan ; Plus fort que moi
Le journal inauguré en pleurs un soir de janvier parce que, comme dans la chanson, je n’ai pas pu aller au bal danser et surtout voir G., dont l’image m’obsède, ne dit à peu près qu’une chose, comment être heureuse, être aimée, malgré l’ennui, les cours, les interdictions de sortir. Je crois que l’écriture faisait toujours partie du champ des possibles, elle n’était ni nécessité ni objet de désir.
::: Annie Ernaux ; « Vocation ? » in Le Cahier de l’Herne
On regarde ces photos que j’ai faites de toi. Nous sommes d’accord sur deux choses : tes yeux et puis la première image. C’est la meilleure, c’est ta préférée. Tu t’en amuses aussi : tu aimes t’y voir dans un paysage de coton. Je ne sais pas ce que tu fais de l’entièreté de tes jours mais je soupçonne que tu arpentes un peu ces paysages, que tu t’y reposes. Peut-être que tu t’ennuies souvent mais tu ne le dis pas. Parfois je dis, aux autres, que tu me rappelles celui que j’étais à ton âge, ou à l’orée de celui-ci : cette quête d’un autre cinéma, cette manière indistincte de s’habiller, cette sacoche à laquelle tu tiens. L’oisiveté née de la quête – ou de l’attente – d’un travail, je l’ai connue, aussi, j’étais un peu plus jeune.
Nous regardons le film, presque entièrement ; tu t’étais endormi si vite. Ce qu’il manque, ce début que nous ne revoyons pas, je l’ai oublié. Je creuse, je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’elle fait là, elle, dans cette auberge. Je ne sais pas pourquoi j’ai oublié, du moins j’espère ne pas savoir pourquoi. Non, je ne m’étais pas endormi. Ou bien l’ai-je oublié.

Je ne suis pas là où je devrais être. J’étais, disons, fébrile, fragile, alors je suis rentré. Je t’appelle, te laisse un message chanté maladroitement, ça fera son effet, sûrement.
Le lendemain du tournage, on reste sous l’impression du spectacle, on ne remarque rien d’autre que les fautes, on s’hypnotise sur des détails absurdes. L’admirable du cinéma, c’est ce tour de cartes perpétuel qu’on exécute devant le public et dont il ne doit pas connaître le mécanisme. La nature nous a donné des nerfs pour souffrir et prévenir, une intelligence pour savoir souffrir et nous mettre en garde. La lutte contre la souffrance m’intéresse au même titre que le travail du film.
Jean Cocteau ; La Belle et la bête, journal d’un film
Tu apparais, le visage hors des écrans, réel, hors des photos de P. Tu apparais donc enfin, au milieu de cette foule joyeuse, qui s’agglutine. P est là aussi, il t’a devancé en entrant dans le bar, il nous présente, la conversation s’engage facilement, toi aussi tu connais mon visage par ce réseau social bleu. N’as-tu jamais osé cliquer comme moi je n’ai jamais osé cliquer ? Il faut parler fort mais je t’entends, tu dis ce pays d’où tu viens et je vois bêtement des étendues infinies de sable. Tout semble évident, les mots de J le résume, il nous montre du doigt, il a la formule, il s’en amuse et nous, que répondons-nous ?, soudain timides devant cette réalité prononcée. Il a ce souvenir de toi J, V aussi, même lieu, même sourire. Et puis tu dis une autre ville, je pressens une instabilité, une fragilité. Je sens le piège, l’impossible, l’enlisement, l’image est facile, je crois me rappeler les mots de O quand je lui avais demandé qui tu étais, un jour. Et puis soudain il arrive. Il me regarde. Il me parle. Il a de l’audace et il me rend vivant : c’est lui le piège, notre piège, le voici me happe, me voilà qui t’échappe. Je ne sais pas si je dois te regarder, je sais pas encore que tu m’échappes aussi, peut-être définitivement ; je ne veux pourtant pas que tu n’existes plus.

Ainsi l’on attablerait, à l’heure du déjeuner, pour se retrouver. Parler photo, bien sûr, comme l’an passé. Les uns n’en font plus, les autres continuent les cours, moi non, pas trop, pas de projet non plus, enfin si mais non, au boulot oui, je dois montrer des photos mais comment ? quoi ?
Ainsi l’on s’attablerait, à l’heure du dîner, rencontres inédites, deux mondes qui se rencontrent. Comment vous vous êtes connus ?, l’un demande. Par la photo, bien sûr, il y a deux ans. Instagram, un regard mutuel sur les travaux de chacun et mon audace à te dire « You’re handsome and I’m single » quand tu me précises que tu es en couple. Le 6 décembre 2020, j’ai laissé la trace de notre rencontre, j’interrogeais notre avenir commun. Nous voilà donc amis, les boutiques nourrissent plus nos rencontres que la photographie. Et ta beauté n’a pas fléchi.

C’est la deuxième fois que nous nous voyons puisque cet été nous avions échoué. Nous aurions pu marcher, aujourd’hui, ensemble, nous aurions pu déambuler dans les rues, sans nous connaître ou si peu, aller d’une boutique à l’autre. Mais j’ai été bête, empêtré dans une promesse qui n’en était pas une. Ai-je été bête, ou ai-je été simplement aimanté ailleurs, nous offrant, T et moi, un moment différent ?
Tu me dis que demain tu vas voir la mer. J’aurais aimé t’y accompagner et que donc ensemble nous marchions, toi qui danse. On aurait eu des mouvements pour nous réchauffer ; il va faire froid. J’aurais fait des photos de toi, tu es si beau. Trop, peut-être. Plus que l’an dernier : la barbe ?
Hervelino : le mot m’est rentré dans la gorge.
Ce fut vite ma façon d’appeler Hervé, avec ma manie d’italianiser (si c’est italianiser) les prénoms de mes proches quand je ne les slavisais pas (Marcovitch, Valentinovitch, et j’étais parfois Mateo ou Matéovitch pour Hervé). La plupart du temps, on se voyait tous les deux seuls : après sa mort, je n’avais personne avec qui parler de lui en utilisant ce diminutif. Ce n’est pas comme quand on disait « mon amour » ou « mon chéri » à un être adoré désormais disparu : les mots restent, prêts pour d’autres, ou à éviter. Hervelino n’existe plus qui disait une part de notre lien.
::: Mathieu Lindon ; Hervelino
Tram, retour du travail, station Stade Chaban-Delmas. A travers la vitre, je devine un homme dans le recoin du distributeur de tickets. Je dis quelque chose à voix haute pour exprimer ce que je comprends : il pisse. Il porte un short et dans une fraction de seconde il se retourne et se secoue vigoureusement la nouille — j’ai longuement hésité sur le substantif à utiliser avant de choisir « nouille » puis d’ouvrir mon dictionnaire des synonymes et j’hésite donc à employer « cornemuse », « lézard » ou « marsouin »— par-dessous le short. Le mot « essoreuse » me vient à l’esprit.
La dame près de la vitre croise mon regard, le sien est un mélange de dégoût et de consternation. J’éclate de rire. Vous avez vu la même chose ?

Ta voix, de nouveau. Ce matin, lorsque j’ai décroché, surpris mais heureux de ton appel, la mienne était basse. Tu es au travail ?, m’as-tu demandé.
Ce soir, tu n’es pas chez toi. Parce que j’ai un copain, Arnaud, dis-tu. Il s’appelle Paul. Son prénom avait été évoqué en juillet, c’était alors incertain, tu riais de ta vie amoureuse. Tu riais, je crois, comme on rit de se contenter, voire de s’émerveiller, des papillons qui passent. Souvent tu t’émerveilles, puisque tu es ici dans ce pays devenu le tien. Tu deviendras bientôt français, l’an prochain, tu veux. Tu l’es déjà tellement.
Je te dis que justement, hier, j’ai parlé de toi. Vous avez cette même couleur de peau, elle vient du même sous-continent. La sienne s’est mélangée à d’autres origines mais c’est invisible. Il a aussi tes yeux noirs. Il n’a pas ta joie de vivre.
La discussion ne s’éternise pas, juste une vingtaine de minutes. On attend de se revoir bientôt, à Paris, pour les fêtes ; peut-être logerai-je chez N. Je ne sais plus si tu l’as déjà rencontré.
– Tu l’as rencontré ?
– Non, mais j’en ai entendu parlé, c’était mon concurrent.
Nous en rions un peu.
Bien sûr, comme souvent, tu me remercies pour ce que j’ai fait, avant de rappeler nos mois de silences entre regret et fatalité. Et puis tu me dis que tu m’aimes. Je t’aime Arnaud, dis-tu. Je te dis que moi aussi je t’aime, d’une voix moins affirmée, et j’ajoute un petit nom. Mon chat, peut-être.
Alors, sans barrière, tu me racontes ce qu’ici j’appellerai ta fragilité. Je me demande si cela cache autre chose, si tu contournes ton histoire, quoi qu’il en soit, je reste assis mais intérieurement, recule. Je t’écoute, mais ne peux aller vers toi. Pourtant, plus tard, il y a ce que l’on pourrait partager : des images — des visages, des pantalons — et des souvenirs — ce pull-over sorti du tiroir, 1095 francs à l’époque.
« C’est très chouette quand tu éclates de rire.« , tu m’écris. Tu ne crois pas si bien dire. On ne rit jamais assez. Je ne ris jamais assez, surtout seul, là, à lire. Mais Duras est là, toujours dans un coin de la cuisine et ou de l’esprit. J’aime mon rire inattendu dans un texte que je dois offrir à des oreilles attentives. Il faudrait trouver un mot, le plairire, peut-être.

Ariane buvait, dansait, riait. Robe bleue, cœur rouge. Un beau mariage. Boissons, danse et confidences. Un château avait été loué pour l’occasion. Château, c’était beaucoup dire — plutôt une grosse ferme avec des salles immenses, des mus épais et des plafonds bas. Ariane buvait beaucoup, dansait beaucoup et riait encore plus.
::: Christian Bobin ; Tout le monde est occupé
Tu dors, déjà. Le jour est encore là, pourtant. C’est un coup de malchance, le ricochet de ton insomnie d’hier, tant pis. Je me dis tant mieux pour toi, puisque tu dors mieux en ma présence, dis-tu.
C’est complet : B dit que c’est complet. Je suppose qu’elle me reconnait, je la trouve froide, elle a peut-être le trac avant de monter sur scène, je suis peut-être le cinquantième à qui elle dit ça : c’est complet. Devant moi ils passent avec des fleurs, ils sont sur la liste.
Il ne faut pas laisser le dernier vendredi de novembre être ce qu’il est.
Parce que, de toute façon, la mort de mon père est une pensée de chaque jour je crois. Devant l’écran c’est l’impression que j’ai. Je pense peut-être tous les jours à lui, même subrepticement, et je pense peut-être tous les jours au fait que je n’écris pas sur lui.
J’ai oublié les dates précises des autres disparus. Je veux oublier celle-ci aussi, je ne veux pas qu’elle fasse sens – c’est-à-dire : je ne veux pas qu’elle donne l’impression qu’il y a cette date et aucune absence autour d’elle. J’espère la noyer dans ma mémoire fragile, comme les autres dates. Ma mémoire oublie ça, je le constate. Avant je les savais, les jours sur le calendrier.
Il y a des vendredis matins où le téléphone sonne, des soirs où la nuit rappelle un parking d’hôpital, des dimanches où je pense à son dernier dimanche où je ne suis pas venu, des nuits où il apparait dans un rêve.
Oh, je m’attache aux dates, parfois. J’y vois des symboles, des coïncidences, des croisements, et c’est joli parfois. C’est bien si c’est joli. Le dernier vendredi de novembre 2020, j’ai passé un scanner. Ce n’était pas joli, mais c’était rassurant. C’est aussi ça, un dernier vendredi de novembre, alors.
Le dernier vendredi de novembre ce pourrait être le jour où j’ai embrassé un bel inconnu aux yeux noirs dans un bar avec la foule autour, c’est rare, si rare cette foule autour et les copains par-ci par-là dans le bar parce que petit à petit dans cette ville je suis moins seul, ou différemment accompagné. Le dernier vendredi de novembre ce pourrait être ce jour où j’ai envie d’expliquer combien je suis vivant, fichtrement vivant, à 48 ans, et combien j’essaie de l’être avec la solitude qui me tire par les pieds et tous ceux qui m’emmènent par le bras. Toi tu es un peu là depuis quelques semaines, tu es là sans l’être vraiment, nous sommes là sans l’être entièrement, je crois que tu attends de moi des conversations. Alors il était là, lui aussi, titillant cette écriture au bord d’un précipice intime. Je sais qu’elle voudrait s’envoler.
Écoutez, le riz, voilà comment il faut le faire, une fois pour toutes retenez ce qu’on vous dit. D’abord pour tous ces plats il faut du riz dit « parfumé » en sac de plastique, sans marque, qu’on achète dans les boutiques d’alimentation vietnamiennes. Même ce riz il faut le laver. Raison de plus pour laver l’autre riz, celui qui a une marque, qui est bien empaqueté et vanté à la télé. Il faut le laver à plusieurs eaux, le broyer dans les mains sous l’eau pour enlever le reste de son qui l’enrobe et la poussière et l’odeur du sac de jute – l’odeur de cargo – qui est l’odeur du pétrole. Sentez le riz pas lavé et sentez le riz lavé, vous verrez la différence.
::: Marguerite Duras ; La Cuisine de Marguerite
Alors je sens que ta tête pèse plus lourd ; tu ne regardes plus le film.
Nous sommes ici pour la troisième fois, ensemble. C’est mon tour. Alors je lis. Je suis les indications de Sophie et je lis. Je marche aussi, oui je marche, je m’arrête et je lis. A une ou deux reprise, j’oublie de m’arrêter. Elle me reprend, j’écoute, je reprends. Puis elle me dire de m’asseoir. Je m’assieds. La lecture prend une autre forme, assis : « Lis à M« , elle me dit, alors je lis à M. Ça c’est plus difficile : soudain il y l’autre en face. Sophie ne sait pas je ne regarde pas les gens dans les yeux quand je leur parle, du moins rarement. Je peux rarement. Je fuis les regards, c’est automatique. Défaut d’éternel myope ? D’ancien timide ? De cœur d’artichaut pour qui les regards sont trop intimes ?
Bref, je lis. Et c’est exaltant.
C’est un plaisir immense, nouveau, qui m’imprègne. Les indications de Sophie sont un panache à suivre, des accoudoirs, une main sur l’épaule, un mélange de tout cela.
Et c’est exaltant, vraiment, pendant et même après, dans les secondes qui suivent, quand le souffle se pose.
Je ne sais pas si je suis un bon lecteur, pas si vite sans doute, mais j’aime ça.
Tu es là, chez moi, tu es toujours le même, aimable, doux, sensible, adorable, généreux, buttant sur cette langue que tu n’as pas réussi à apprivoiser. Je porte ce sweat-shirt que tu m’offres ce soir, il porte ta marque, cette épingle rose, ouverte. J’ai perdu celui que j’aimais tant, multicolore ; je rêve de croiser quelqu’un le portant et de crier « C’est à moi ! »
Dans huit jours tu pars pour Barcelone, sans rien savoir de la langue, des langues plutôt, là-bas. Là-bas, c’est pas si loin, je dis que je viendrai. Nous parlons d’amour, de solitude, des animaux qu’on tue, dans ta langue et la mienne, nous avons plus de temps que prévu et c’est bien, alors une deuxième bière.
Tu es de ceux que je ne vois pas assez pour les qualifier d’amis, pourtant nous le sommes je crois, ce soir nous le sommes je crois.
Tu ne sais peut-être pas que j’aurais pu t’aimer, ou bien tu l’as vu, tout de suite. C’était loin déjà, il y a bientôt cinq ans.
Jun avance sur le plongeoir de dix mètres. Il a pour maillot le slip de bain rouge foncé que j’ai vu hier pendu sous l’auvent de la fenêtre de sa chambre. Arrivé à l’extrémité de la planche, il tourne lentement le dos à la surface de l’eau et aligne les talons. Tous les muscles de son corps sont bandés à l’extrême, comme s’il retenait sa respiration. C’est la ligne musculaire qui part de la cheville pour atteindre la cuisse à ce moment-là que je préfère dans son corps. Elle a l’élégance glacée d’une statue de bronze.
Il m’est arrivé parfois de vouloir essayer de définir la jouissance que j’éprouve au moment où il lève les deux mains comme pour saisir quelque chose dans l’espace avant de disparaître sous l’eau. Mais je n’ai jamais réussi à trouver les mots qui conviennent. Est-ce parce qu’il s’enfonce dans la vallée reculée du temps, là où les mots n’arrivent jamais ?
::: Yoko Ogawa ; La Piscine
Tu me racontes votre rencontre, avec V. J’aurais aimé que ce soit moi, à sa place. Il est trop tard pour cela. J’aurais aimé que ce soit moi sans rien savoir de toi. Y aller. Sans savoir, c’est-à-dire en ignorant l’essentiel ou en l’ayant déjà perçu en toi. Pour voir. Plonger, quoi… Dehors ensuite il y aura la brume.
Au milieu de nos mots, nombreux entre nous dans cette fluidité légère, je ne laisse pas Thanatos damer le pion d’Eros.
Car Straub est mort. Jean-Marie Straub, mort. Je ne t’en parle pas. Au matin, j’ai commencé à écrire à C pour cela. Mais je ne savais pas exactement quoi lui dire. Je trouvais que « J’ai vu que Straub était mort, je pense à toi. » c’était un peu vain. J’aurais aimé évoquer ces trois films que nous avions vu ensemble, N était là aussi. N et moi avions ri. Je crois plutôt que N avait ri et moi aussi ensuite, emporté dans sa folie. Le cinéma des Straub, c’était – c’est pour moi – un indispensable agacement, une crispation merveilleuse, un respect sans amour ou, avec O Sicilia, une exaltation pure et simple (pour un cinéma pur et simple ?). Le cinéma des Straub, ce fut avec C, grâce à C, un plongeon fou dans un cinéma fou que je racontais parfois, le lendemain, à la cantine.
Car mon père est mort, il y a bientôt un an. Il y a à la fin de la semaine cet anniversaire sombre. Je ne t’en parle pas. Au matin, j’ai dit à maman, je ne sais pas quoi en faire. J’étais perdu entre l’envie, le besoin, mon attachement aux dates et la nécessité contradictoire de m’en libérer. Puis à ma sœur O, également, j’ai dit ça, que je ne savais pas quoi faire. Il suffisait de cela pour me libérer. C’est énorme, de dire qu’on ne sait pas. Avouer son incapacité, son ignorance, son regard perdu devant les chemins et les choix. Je resterai seul. Peut-être seul avec lui. Et le soir, j’irai vivre encore.

J’ai encore une fois envie de décrire le lac qui brille depuis ta baie sous la lumière d’automne, cette fois je ne le longe pas après t’avoir laissé. Puis la journée s’allonge pour atteindre la nuit où la foule est joyeuse ; je le suis tout autant.

Je sais, me dis-tu.
Un soir, j’ai rêvé que le fantôme de mon père me rendait visite pour me prévenir : Attention, ta mère va marcher sur un clou !
::: Lisa Gervassi ; Mommy
Elle est écrivaine, parle vite ; j’ai l’impression de l’avoir déjà vue. Elle est belle, métisse, ses yeux en amandes nous emmènent là où le soleil se lève. Elle évoquera plus tard le racisme subi moins à Bordeaux qu’à Lyon ou Paris.
Dans sa logorrhée de noir vêtu, elle lâche soudain le mot bobo. Je me fige, me crispe peut-être. Elle me demande si elle a dit quelque chose de blessant. Non, je lui réponds, j’essaie de comprendre ce qui fait la différence entre son attitude et ce mot. Nous n’avons pas la même définition, c’est tout le drame de ces mots-valises, et dans sa critique des spectacles montreuillois loin des bases culturelles d’un public soi-disant visé mais oublié, elle m’intéresse, mais elle s’enfonce dans ce qui pourrait être bien vite une forme de condescendance maladroite, inconsciente malgré toute la pensée et toute la construction assez solide qui semble être derrière elle – dans ses expériences -, en elle.
En écrivant ces lignes, je me dis qu’elle a quelque chose d’un personnage de film à la fois beau et agaçant. Elle est probablement plus brillante avec un peu moins d’alcool, moins de public – nous sommes trois à l’écouter -, moins d’excitation que ce soir.
Qu’importe, les jeux des mouvements fait que l’on s’éloigne – elle sort téléphoner, je sors piquer une clope, une rue nous sépare – et me sauve d’une question à laquelle je n’ai jamais eu besoin de répondre : c’est quoi être de gauche ? Une orthophoniste humble, curieuse, viendra s’installer à ma place et l’on aura envie de l’aimer, elle, au premier abord.

« Lapin » fut mon premier mot.
De l’animal à l’humain. De la nature à la culture.
Ces 5 lettres ont marqué le commencement d’une subtile mais très importante transformation du lien avec ma mère.
Quel fut sa réaction face à ce balbutiement ?
Qu’a-t-elle ressenti ?
Je n’ai jamais pensé à lui poser la question, mais je suppose qu’à ce moment-là, un mélange d’excitation et de fierté s’est emparée d’elle. En tout cas, elle a pris le soin de bien documenter cet événement.
::: Lisa Gervassi ; Mommy
Comme si de rien n’était, nos regards se taisent. Il n’y a rien à dire, tu m’avais répondu, gêné probablement mais flatté et amusant dans les pirouettes délicates qu’imposait mon message ; j’avais mis 48 heures avant de le savoir. Ils sont aujourd’hui les mêmes, nos regards, mais on sait toi et moi ce qu’ils signifient. Tu sais surtout comment je te regarde, à supposer que je te regarde encore de la même façon, maintenant que, comme l’a écrit Audiberti, l’oiseau est mort. Ce n’était pas une lettre d’amour que je t’avais écrit, mais ç’aurait pu en avoir l’avant-goût. L’oiseau n’est dont pas mort, et le voici qui chante.

Il y a depuis plusieurs jours, quelques semaines peut-être, le silence qui s’impose, presque douloureusement. Il y a parfois ce même silence la nuit chez maman, presque, puisque qu’on sait qu’au matin il y aura des oiseaux.
Je ne sais pas ce qu’il restera : tes absences ou ta présence.
Ce n’est pas pour te juger. C’est juste une phrase. Elle résume à sa/ma manière ce que tu m’as donné de toi. Elle me plait, j’aimerais ne garder qu’elle. Je repars de ta ville avec le plaisir d’être venu jusqu’à toi, avec les plaisirs venus, avec la joie d’avoir revu M&C, la joie de sentir M heureuse que je sois là et que j’aie vu sa maison qui bientôt ne sera plus sa maison. Je repars de la ville avec le sourire naissant de ce long moment avec ce type, dans le jardin des plantes, un type un peu fou mais pas tant que ça. Il aurait pu nourrir hier des paragraphes mais je ne voulais garder que Soulages et la surprise d’un bleu.

Soudain Soulages m’émeut d’un bleu lointain.


La femme m’interpelle, je suis au marché des Arceaux, je fais quelques courses, j’achète quelques fruits, de quoi dîner peut-être ; je grignote des acras, une douzaine, ils sont encore un peu chauds, croustillants, très cuits et ma grand-mère Lucette aurait dit qu’ils revenaient d’Afrique comme elle disait quand les frites avaient cette teinte grillée très foncée. Moins sombres, elles venaient d’ailleurs où le soleil frappait moins fort. De Scandinavie parfois peut-être.
La femme me montre une photo, elle a envie de me parler d’un spectacle, c’est ça regardez, je ris : je ne suis pas derviche ! Elle rit aussi, elle a envie de partager cela avec moi, qu’il faut que je le vois, ça me plaira étant donné mon style. Je porte un pantalon japonais et ce sac splendide et immense que S m’a offert et qui va si bien avec, il est si grand qu’on pourrait y cacher des histoires et en faire sortir des mots. Ce sac, il est comme moi, il était pour moi, S l’a su, j’aime mes amis pour cette manière assez juste qu’ils ont de me voir dans ces multiples qu’il y a de me voir.
Le spectacle en question est dans la rue, mais il faut venir en avance, une heure en avance elle ira, les gens se passent le mot. Je sais que je n’irai pas, je ne le lui dis pas, je la remercie.


Je me demande alors si je n’ai pas écrit pour oublier le plus vite possible ce que j’avais vu ou lu, comme ces gens qui tiennent leur journal pour débarrasser quotidiennement leur mémoire de ce qu’ils ont vécu. Je me le demandais, du moins, jusqu’au 7 janvier 2015.
::: Philippe Lançon ; Le Lambeau
Montpellier est un souvenir imperceptible d’un après-midi avec F, l’été 2003 peut-être, autant dire que cette ville n’existe pas encore pour moi. Mes nouveaux premiers pas que voilà y sont nocturnes, l’application me fait faire des détours et le 27 de la rue R est cachée sous les plantes grimpantes. Quelques clients du bar d’en face me regardent peut-être hésitant : où vais-je ?
L’appartement est au premier étage. On le dirait coquet et confortable au premier coup d’œil parce que l’on n’a pas encore dormi dans la grande chambre blanche et vide sur un matelas trop mou. Je n’y reste pas longtemps : tu m’attends. Ou plutôt nous nous attendons.

Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie, un hôtel des finances, un commissariat de police, trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau, Gittard , Oppenord , Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l’on fête le 17 janvier, un éditeur, une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d’autobus, un tailleur, un hôtel, une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon), un kiosque à journaux, un marchand d’objets de piété, un parking, un institut de beauté, et bien d’autres choses encore.
::: Georges Perec ; Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.
16h12. « 19 20 heures danser Zola », m’écris-tu. J’ai un moment de stupeur avant de comprendre que tu as dicté ces mots et je ris : la poésie des dictaphones fait donc valser Emile.
19h37. J’appuie, fébrile, sur « Envoyer ». J’adresse à X mon besoin de lui accoler un adjectif flatteur et désarmant. Je lui renvoie, comme en miroir, une réponse à ses regards appuyés, réponse autre que les sourires que je lui retourne.
22h23. Tu m’as parlé de D. Je te parle de X. Vous avez lui et toi les mêmes yeux rieurs. Sur ta table de nuit, il y a Barjavel.

Quatre ans, deux mois, 8 jours. C’est le temps qui s’est écoulé depuis que j’habite cet appartement, au numéro 8 d’une rue commerçante et piétonne. De chez moi on n’entend pas le bruit de la rue. Cela surprend toujours les visiteurs. « Qu’est-ce-que c‘est calme !« , ils disent. Ils le disent parfois au matin. De temps en temps, mais c’est si rare, on imagine, derrière le bruit des tam-tam et les acclamations sourdes, les acrobaties des danseurs de capoeira.
C’est chez moi sans l’être, je n’en suis pas le propriétaire. C’est chez moi en l’étant peu, c’est un meublé.
Des deux fenêtres principales, je vois le crépis jaunâtre du mur de la cour intérieure ; au-dessus il y a un alignement de tuiles, et puis le ciel. Souvent il est bleu, souvent il pleut. Les semaines de confinement en 2020, ou mon fatalisme, ont déplacé ma façon de vivre cette vue. C’est l’expression qui me vient : vivre cette vue. Peut-être parce que cette forme d’enfermement – je ne vois nul passant, n’entends nulle voiture – c’est un regard sur soi-même. Je vis peut-être mieux en moi depuis que je vis mieux avec ce que je vois depuis chez moi. Et inversement.
Ce matin est arrivé un nouveau meuble. Une console, en métal noir et bois sombre. La voilà adossée au mur couleur framboise. Petit à petit, il en va du paysage comme de l’intérieur, il s’agit de vivre mieux avec. De meubler, aménager. Petit à petit, je me sens de plus en plus chez moi. Le lieu commence à me ressembler. Et puis le soir, revenu du théâtre où je m’étais plutôt ennuyé, l’arrivée de ce nouveau meuble ayant procuré un plaisir rare, l’envie me reprend, je cherche ; il est pourtant tard. Tapis, miroir, pendule, drap, je clique, compare, ajoute au panier, supprime du panier, regarde mon compte en banque, hésite, pense au coût des billets de train vers Paris, pense au plaisir, à l’espace gagné, à la lumière acquise, au sol froid en hiver. La nuit avance. Il est si tard, stop, elle portera conseil.
Il fait frais, nuit tombée, et nos regards s’attardent parfois sur des passants. Nous parlons peu d’eux sauf de leur beauté, de leur démarche, de petits rien qui vous embarquent dans l’un des sujets du soir : l’état amoureux. Nous ne savons rien d’eux mais n’attendons qu’une chose : qu’ils s’attardent eux aussi. Je te parle de P, de T, de leur visage leurs yeux leurs mots, de ce journal qui a du mal à s’extraire de la présence des autres et qui a du mal à dire puisque ils pourraient savoir, comprendre, interpréter, mais c’est la règle du jeu. Tu me parles de G, tu bafouilles en essayant de répéter les mots qu’il t’a écrit, cette nuit. Soudain tu es fragile. Et c’est joli, ça.

C’est peut-être au moment du dessert, le yuzu s’imposant discrètement sur la poire, que les agrumes interviennent dans la conversation. JS et moi rêvons alors des oranges soupirées par G, des mandarines susurrées par S, comme des plaisirs secrets qui bientôt deviendront réalité, par kilos. Ils viendront de Sicile, rompant mes habitudes mais m’offrant un voyage. On avait un peu plus tôt parlé de coquillettes ; les avais-je oubliées ?
C’est une première, ce déjeuner ; depuis quelque temps j’y pensais. Quelque chose vous réunit tous, à savoir, comment dirais-je, ce mot « culture » un peu fourre-tout mais embrassant tant et faisant métier pour vous. Il manque peut-être encore un petit quelque chose pour quelques éclats de rire, un savoir-faire orchestral que je n’ai pas autour d’une table, des affinités naissantes avec le temps, des accointances d’heures passées aux fourneaux. Peut-être qu’il aurait fallu que je parle de T, ou de L pour glisser en terrain léger. Quoi qu’il en soit j’aime que nous soyons là. Et comment dire à quel point j’aime ce que vous m’avez offert ? C’était inattendu.
Plus tard, c’est le soir, revoici L. Nous échangeons quelques mots, parmi lesquels : « Mieux que rien« . C’est un éclair alors : ce pourrait être un titre.

C’est infini. Toujours j’y reviens, aux images d’autrefois. Toujours il faut les regarder, voir comment elles évoluent, ce qu’elles disent encore aujourd’hui. Jusque tard, je creuse, je puise, soudain ici les corps se dévoilent, ce sont des paysages, celui de S était comme des dunes devant le mur mauve.
Il y a dans tes paroles le goût du sang, né d’une piqûre sous la peau.

Les noms des films du jour pourraient être là où nous sommes, pays imaginaire d’abord, puisque malgré les apparences il se pourrait que nous ne soyons nulle part, c’est-à-dire même pas au début de ce qu’on pourrait attendre, du moins de ce que moi j’attends. Est-ce que j’attends quelque chose, impatient ? Est-ce que j’attends de voir, curieux ?
Puis près, close, puisque j’y vois l’adjectif anglais sans y chercher quel féminin pourrait être fermé, comme une fleur. Près, oui, ainsi, l’un de l’autre. Mais comment osé-je, dans tout le drame que narrent ces films, drame du réel, drame d’une fiction, ramener cela à moi ? La perche tendue par les mots est un piège ; ma solitude, mon écriture la saisissent.




Alors tu comprends, peut-être que tu l’espères, qu’ici je parlerai de toi.
Soudain tu m’appelles. C’est l’heure du déjeuner, j’hésite à répondre, mais je réponds, je m’apprête à te dire que non, je ne suis pas chez moi. Mais finalement tu as juste besoin que je sois là où il faut, sans souci de la localisation : me voilà donc là pour toi, où je peux être, ami, confident, traducteur aussi puisque l’inconnu et l’inquiétude – si ce n’est une peur farouche – sont là et que cette langue française dans laquelle tu arrives parfois à vivre n’est plus utile, étouffée sous la situation. Je cherche à te rassurer, avec cette langue anglaise dans laquelle il faut vivre avec toi, ou sans toi puisque c’était un rêve, cette langue qui parfois m’épuise, faute de mots, faute de souplesse. Je te rassure mais te pousse ; tu iras.



Il y a des visages graves, beaucoup, comment pourrait-il en être autrement, des dizaines, beaucoup d’hommes je crois, d’anciens collègues de J peut-être et puis tout de même quelques sourires de retrouvailles ici ou là, malgré tout. Il y a des vêtements sombres surtout. Je porte des baskets hautes blanches, un jean, certes foncé, mais un jean tout de même, style décontracté contrebalancé par un gilet noir par-dessus un pull aux couleurs d’automne, un foulard ; je n’avais pas prévu d’être là en préparant ma valise.
Mes souvenirs de J se sont évaporés, sauf sa bonne humeur. Il était de ces cousins qui croisent nos vies de temps en temps – son fils que ma mère a gardé, le foot il me semble. La dernière que fois que je l’avais vu, c’était devant chez lui, je crois, il y a quoi, quinze ans peut-être.
Nous sommes debout, au milieu de ce qu’autrefois on appelait la partie moderne du cimetière. J’étais alors enfant, adolescent. Les morts sont nombreux aujourd’hui à y reposer. Onze mois après les obsèques de mon père, j’observe tout cela avec un autre regard, je peux même m’étonner d’être là, debout, il fait un peu froid, on craint un peu la pluie. Il y a des discours et des chansons bien sûr. C’est quoi, les chansons, là, à ce moment, ça dit quoi d’un homme que je ne connaissais presque pas, juste à la surface des souvenirs d’enfance ? Ça dit quoi de sa mort, une chanson forcément triste, un poème ; ça dit quoi de sa vie, une vieille chanson qui restera dans un coin de la tête tout le reste de la journée ?

Le jeudi était le jour des pieds. La mère ne pouvait pas se pencher. Mo faisait les soins avant le coucher. Il usait de linges blancs et souples, l’un pour essuyer les pieds, l’autre dont il ceignait sa taille. Il ne voulait pas mouiller son pantalon ou le salir.
::: Marie-Hélène Lafon ; Mo

Plus loin, la mer a surgi d’entre les arbres courbés par le vent. J’ai ralenti l’allure devant une pancarte indiquant la première plage venue : l’icône d’un parasol suivi d’un cornet de glace. Sans réfléchir en vérité, j’ai pris d’office la sortie d’autoroute pour gagner la voie de raccordement, une zone de travaux, ou supposée telle, car plus rien n’était indiqué, cette fois. Ni panneau routier, ni balise de chantier, seulement un avertissement : Attention, sortie de camions. En italien. Mais je ne parle pas l’italien, ou si peu. De là, bifurquant vers la droite, nous avons roulé sur un chemin de terre battue, bordé par une végétation luxuriante. Sans que cela inquiète Luisa, qui, cependant, m’a demandé ce qu’on faisait sur cette piste.
::: Yves Ravey; Taormine
Il y en a par dizaines, partout, comme un paysage inédit dans ces bois tant arpentés, tant et tant de couleurs, ça va du blanc au brun sombre, les jaunes c’est toute la palette, les rouges les plus vifs sont tachetés de blanc. Je cherche ceux, facilement reconnaissables, qui sont comestibles. La lumière est belle, mais presque elle m’éblouit dans l’exercice difficile d’y voir clairement pour ne pas en louper, des cèpes. Je suis seul, là, je pense à mon père, toujours en descendant dans les bois chercher des champignons je penserai à mon père, à ce mélange de fierté et de joie qu’il avait en m’appelant « Eh viens voir » dès qu’il en trouvait qui, dirais-je, avaient de la gueule parce qu’ils étaient plusieurs, parce qu’ils étaient intacts, parce qu’ils se cachaient un peu. Maman dit que le vrai plaisir c’est de les trouver. Il l’avait, ce plaisir, tout comme je l’ai aussi, bien que j’aime descendre dans les bois en toute saison ; c’est ma respiration, parfois brève, le temps d’un « ça me suffit ».

Je suis sur le canapé dont je n’ai jamais décrit les motifs art déco du tissu des assises, je lis à voix haute, c’est fort et c’est aussi un moyen d’épouser les mots parce que je sens que, faute de concentration, je n’ai pas entièrement pris la mesure de cet ouvrage. Je ne veux pas arrêter de lire, il me reste les deux derniers chapitres mais l’heure avance ; on m’attend. La fin du livre d’Anne Maurel, ce livre qui parle de son grand-père et donc qui me touche, m’intéresse, m’influencerait peut-être, la fin atteint même l’Amérique du Sud, coïncidence qui me trouble.
C’est encore un de ces samedis qui s’allongerait facilement sur le papier tant il est gorgé de livres, de souvenirs, d’émotions, de visages.
Ainsi, cette jeune femme, devant la table « Annie Ernaux » de la librairie, à laquelle je me mets à parler parce que H m’y a invité sans savoir qu’Ernaux c’était pour moi tout un monde, un monde dont je ne connais peut-être que la moitié des livres – c’est déjà pas mal, direz-vous – mais un monde qui m’a tellement influencé, notamment dans la présence des images dans La Honte ou L’Usage de la photo. « Ça a dû vous faire quelque chose le Nobel », me demande la jeune femme. Oui. Je m’étends un peu, pas trop, je dis que c’était un peu un cadeau qu’on m’avait fait.

Mais qu’est-ce que tu me laisses dire ? Est-ce que j’ai une place au milieu de tes mots ?
Je m’arrête, je souffle. Elle dit « Bravo ! » J’ai appliqué, à la lettre ou quelque chose comme ça, ses instructions. Elles correspondaient, il faut le dire, avec ma façon de vouloir lire le texte et un peu plus que le lire pour dépasser le respect des points et des virgules, le faire vivre un peu, le déplacer un peu vers moi : une voix plate comme pourrait l’être celle du narrateur, puis parfois accélérer en une fin de phrase quand apparait un semblant subtile de style indirect libre.
Je crois que j’ai ici, au milieu et avec les autres, le plaisir du bon élève, peut-être comme autrefois, écolier qui a pour récompense les félicitations. J’essaye de creuser en moi pour savoir si c’est un « peut-être » que je dois écrire dans la phrase qui précède ; je n’ai pas toujours eu du plaisir à être bon élève, on reçoit reçoit des coups, des coups d’œil en coin ou des airs agacés.
Je n’ai plus, comme autrefois, la peur de parler devant les autres ; une pointe de trac seulement, ainsi je tremble un peu : la main droite. C’est une exaltation je crois, je suis là pour être, sans doute, et pour exprimer. Un autre que moi – le seul homme à part moi – est là aussi pour être, un peu plus bruyamment. Il se pourrait qu’il me procure des airs agacés.
J’essaye de creuser ce que veut dire, au fond, ce que je viens d’écrire, pour me rappeler comment c’était, autrefois. Et puis d’où vient le plaisir, au-delà de celui que provoque le fait de lire à voix haute, parce c’est un truc qui sort de soi, un machin inexplicable, comme un chant mais sans fausse note, c’est puissant. Mais au-delà ? Pourquoi suis-je ici ?
Et puis ça s’éternise alors on se retrouve, là, toi et moi, à attendre un tram. En face de nous un arrêt vide dans ce quartier qui me semble toujours un peu inexistant, comme un entre deux – en l’occurrence entre ma maison et mon travail. Soudain je fais une image, laide, faite sans vouloir interrompre ce que l’on se dit tandis que nous parlons de tout, de rien, surtout de rien puisque je devrais ne parler que de tes yeux et comme dans le tram tu portes un masque, les voici encore, peut-être même plus, soulignés ainsi. Tu auras, ensuite, une correspondance ; nous en aurons une, aussi, peut-être, veux-tu que je t’écrive ?
Alors se faire tester, pour savoir, mais savoir quoi, sinon confirmer ton impatience ?
On gardera les habitudes du dimanche, le marché au matin, à la différence qu’il y a là comme un fond d’incertitude, moins étrange, moins fatiguant aussi, que assommante fébrilité d’hier mais l’on s’interroge ; c’est quoi ça ? Alors l’après-midi c’est une foule autour de ma solitude sur ces fichus bords de Garonne ensoleillés, toujours le même horizon longeant la même courbure lunaire du fleuve jusqu’aux hangars puis demi-tour, peut-être les mêmes gens, le même gars qui fait du roller toujours au même endroit, ah non tout de même il y a ce jeune photographe qui s’approche de ceux qu’il prend en photo, mais il marche trop vite, il s’éloigne, dommage, j’aurais aimé lui parler. Ah non, il y a Barbra S aussi, là, qui passe dans l’air.



Au départ elle me dit tu. Par habitude, évidemment. Je n’ai pas encore rempli la fiche où je noterai mon âge, où je confirmerai mon consentement.
Il prend le relais et me dit de le suivre. Il est très percé, très tatoué, il me vouvoie aussi. Je ne sais pas ce qui me gêne, pourquoi ça me gêne. Je n’aime pas qu’on me tutoie dans les commerces, d’habitude. A mon âge, quoi qu’il en soit, c’est rarissime.
Il me parle du protocole, me demande pour la taille de l’anneau ; il porte une attention particulière à ce qu’il soit positionné symétriquement avec celui de gauche. Il mesure, fait une marque au feutre bleu, me demande de regarder. Je me relève, vais devant le grand miroir : c’est parfait. Je souris. On peut y aller.
La dernière fois que que je me suis fait percer le corps, c’était en 2003, en janvier. L’oreille droite, en haut. La fois précédente, je dirais au printemps 1996, j’étais étudiant à Poitiers, j’y étais allé avec V probablement : l’oreille gauche, le lobe.
N’avoir qu’un seul lobe percé commençait à me paraître incongru, déséquilibré, depuis quelques semaines. Pourquoi ? Je ne sais pas si c’est la dissymétrie de mon visage accentuée et déplaisante depuis ma dissection carotidienne – cet œil droit plus fermé que le gauche depuis mars 2019 – qui a fait naître cela petit à petit : me fallait-il, à un moment ou à un autre, faire diversion ? Non, je crois que c’est né cet été lorsque j’ai pris conscience que je perdais mes cheveux, là, dessus, et qu’il en était fini des coiffures incongrues, les cheveux dressés en une forme de vague, une crête-vague, un mouvement qui amusait parfois les collègues. J’avais envie de décider moi-même d’un changement d’aspect qui éventuellement irait de paire avec mes cheveux courts et avec cette moustache qui va et vient depuis des années – 2008, je crois – et qui actuellement s’impose.
C’est aussi dû, le souvenir est net, à A qui portait de magnifiques pendants d’oreille rouge lors de la soirée Lips and Love, et à JS dont j’admire, depuis que je l’ai rencontré – le lendemain de la Lips and Love -, la joliesse de ces bijoux et l’audacieuse facilité avec laquelle il les laisse scintillo-onduler au bord de son visage.
Alors j’avais pris rendez-vous pour 14h, délice d’agenda avec un vendredi après-midi non travaillé.
Et me voilà, là, 48 ans, me regardant dans la glace une fois l’anneau posé, heureux. Mais ne disant pas au perceur qu’il peut me tutoyer malgré ma perte de cheveux, ma moustache de quadra et ma veste de costume.

Tu viens quand il ne faut pas car la lumière n’est pas là, et puis rien ne va, ni les cadrages, ni l’arrière-plan, ni les minutes précédant ton arrivée où j’avais vu l’absence de mon nom. Dehors il pleut et j’ai peu de temps pour toi, pour nous. Mais nous descendons, dans l’escalier tu me demandes si je sors avec quelqu’un. Tu t’étonnes de mon Non, tu fais référence à G, je crois. Je grommelle quelque chose ; en anglais je n’ai pas la force d’en dire plus.
Dans l’obscurité de la cave tout va mieux : la lumière qu’il me faut pourtant dompter, la liberté dans les cadrages, l’arrière-plan, l’équilibre entre ce que tu veux pour tes objets et ce que je peux pour toi.
Puis, dans le peu de minutes qu’on a autour d’un verre de vin, tu me parles des garçons que tu as rencontrés ici. Je te laisse dire. Je ne sais pas quoi répondre puisque je suis pressé, je n’ai pas le courage de commenter beaucoup, pas la force d’en dire plus là non plus, l’anglais m’épuise parfois. Mais c’était pathétique ; j’ai envie d’en sourire.
