Vendredi 23 septembre 2022

Est-ce que je peux écrire sur le fait de ne plus pouvoir écrire ? Je ne sais pas exactement si je ne peux plus ou si je ne veux plus, si je suis à un endroit de ma vie où il faudrait mettre de côté le quotidien pour lui donner un autre visage. Peut-être que je m’épuise à puiser dans le rien, là où jusqu’à présent il y avait un jeu, une envie, là où justement je pensais que ce n’était pas rien, de dire l’anodin.

Et puis soudain dans le train ce parfum de coco, et c’est J qui revient, son odeur incrustée là, en moi, des années plus tard. Peut-être que c’est juste « tout ça » en ce moment, qui m’épuise, tout ça c’est le travail. Car de J pourraient naître des lignes et des lignes encore.

Jeudi 22 septembre 2022

L’homme monte dans le tram en riant, rapidement s’assied à côté de moi en me saluant, dit aussi bonjour à la jeune femme en face de moi qui ne répond pas : des écouteurs dans ses oreilles la sauvent de la situation. Lui il porte un casque duquel dépasse une musique trop forte, quelque chose des années 80 (ça fait wow wow wo wowowowowoo wowowoooo). Alors l’homme se tourne vers moi : c’était un manque de respect envers elle, dit-il, gêné.

J’essaie de lire ce roman qui me tombe des mains car l’écriture ne m’emporte nulle pas. L’homme entrecoupe donc ma lecture sans la gâcher. Le livre me donne une raison de me détacher des paroles de l’homme, d’être évasif, offrir un simple sourire, un oui bref. Le temps de quelques stations, j’apprends qu’il est Marocain, et qu’il est gentil puisque il est Marocain et qu’il aime Emmanuel Macron. Vous aimez Emmanuel Macron ?, il me demande. Regardez sur cette vidéo c’est le roi du Maroc. Il parle de sa femme aussi, celle du roi, il explique la vidéo, je fais celui qui comprends mais il y a les wow wow wo wowowowowoo wowowoooo qui me perturbent et surtout l’idée qu’il me faute retenir cette scène.

Et puis il descend, dit au revoir, j’ai déjà trop oublié.

Mercredi 21 septembre 2022

Il est tard. L’apéritif chez AJ s’est prolongé dans ce plaisir de ne presque pas se connaître, et puis enfin nous avons déballé la photographie encadrée, ce souvenir d’un feu d’artifice avec cette façon que j’ai de les regarder et de les conserver en taches multicolores aussi gaies qu’une heure dans la foule un 14 juillet. Bientôt il sera sur son mur, il faudra choisir lequel.

Ainsi puisqu’il est tard, après que je suis descendu du bus, sont-elles à la recherche de la lumière d’un réverbère pour mieux voir leur plan. Je m’approche des trois dames, l’une avec une béquille, et leur demande si je peux les aider. C’est leur hôtel qu’elles cherchent, il est par là-bas. Elles me remercient et s’éloignent. Je pourrais les remercier aussi, j’aime ce genre de moment où j’aiguille les corps perdus. C’est peut-être une manière de me sentir chez moi dans cette ville.

Mardi 20 septembre 2022

La chanson s’incruste, depuis quelques jours, dans les hauts parleurs et dans la tête. C’est à se demander comment on peut passer à côté de ça, durant des années, cette chanson d’Ornella Vanoni dont la Casa bianca avait été ritournelle entêtante et l’est encore parfois.

La chanson est un rendez-vous qui ne vient pas. Elle l’attend. Elle dit qu’elle fait une erreur, mais elle l’attend, dans toute cette mélancolie étrange qui se détache de la langue italienne.

Il y a le plaisir pour moi de chanter, d’articuler « rivedere te« , d’appuyer ici ou là. Il y a ces mots que je ne retiens pas malgré cette boucle : ça tourne, ça tourne. Il y a dans cette langue ce qui me me ramène à toi et cette histoire d’amour que nous ne sommes pas. Et puis soudain il y pleut.

Dimanche 18 septembre 2022

Soudain, sur l’appli jaune et noire il y a encore la trace de nos mots, mais derrière il n’y a plus rien sauf un fond gris anthracite et une phrase assassine : « Cette personne n’est plus disponible. » Je n’ose même pas parler de fantôme : tu ne viendras probablement pas me hanter.

Ainsi tu rejoins tous ceux qui ont disparu, à la différence près que je ne m’y attendais pas. Tes derniers mots avant de partir n’auguraient pas ton évaporation. Tes derniers mots avant de partir n’auraient jamais pu être les miens : ils appuyaient sur ton âge et j’en avais souri.

Samedi 17 septembre 2022

Ton prénom sonne comme celui un prince irlandais : Connor. Ici je l’écris. Une initiale ne vaudrait rien, pour une fois.

Il faudrait te décrire complètement, raconter chaque trait de ton visage puisque tu es si beau, insister sur la courbe de tes lèvres, ouvrir tes yeux épuisés qui disent presque, plus que tes mots, cette nuit passée tu ne sais où. Il manque tes mouvements sur les images que je fais de toi, mais bientôt tu t’endors, là, de l’autre côté des portes, ces portes immenses qui font parfois de chez moi un château ; tu es au bois dormant.

Avant de partir, tu me dis que tu as aimé la ville, oui, parce que ce sont les gens qui font une ville. J’en prends un peu pour moi, de cette forme d’amour.

Mardi 13 septembre 2022

Tram. Elle est comme une poupée de plastique, avachie, et se redresse à l’arrêt stade Chaban-Delmas. Sac à main avec en motif un drapeau américain en strass, poitrine surdimensionnée, visage surmaquillé, jupe bleu marine, tee shirt à l’inscription « i.love skate girls« , rouge à lèvres rose bonbon, le reste je sais pas, elle rejoint tous ceux, dans leur beauté ou leurs excès, que je n’ose trop regarder.

Je m’arrête à sa plastique, que je suppose savamment construite, pour imaginer que l’atelier de lecture à voix haute où je me rends ne l’intéresse pas vraiment. J’espère me tromper, victime serais-je alors d’un a priori.

Me voilà alors au dit atelier. J’ai choisi comme texte les premiers paragraphes du deuxième chapitre du Démon de la colline aux loups. Le style du livre en question est un grand huit : des ruptures, quasiment aucune virgule, une syntaxe bousculée : je me suis mis au défi. Et c’est ainsi que, la prof prenant une phrase de mon texte en exemple, je passe en premier. Je me lance, je me balance comme toujours quand je parle en public, je tremblotte un peu et j’aime ça malgré tout, je suis venu pour ça : lire devant d’autres. Je lis comme j’aime lire ce texte : une voix plate, des accélérations, des ralentissements. Bien sûr ce n’est pas parfait. C’était mieux chez moi. Comme je suis le premier, je suis le cobaye qui donne à la prof – mais appelons Sophie puisque c’est son prénom – l’occasion de donner des règles, des guides. J’aime. Je parle trop vite elle le dit – aller dans la lenteur – et je le sais mais j’aime ça, qu’elle corrige, qu’elle le dise, je suis là pour ça, être poussé. Elle bouscule. Elle pointe du doigt une construction de phrase. Elle dit qu’il faut avoir des images de ce qu’on lit même si ça ne s’entend pas. J’aime ça surtout.

Puis il y a les autres. J’écoute, je note, je jubile d’être là à faire ce truc nouveau, j’aime ce mot truc ici il ressemble à comment elle parle, Sophie, parfois. Dans mon petit carnet je note aussi « être humble face au texte ».

Et surtout il y a A qui, sous les conseils de Sophie, fait silence, longuement et nous regarde. Il y a un espace dans le texte, plusieurs sauts de ligne. Il y a ainsi une puissance qui s’impose dans la phrase qui précède. Magnifique.

Lundi 12 septembre 2022

Il est 8h53 et je photographie les pages de mon passeport. Bientôt, lorsque le nouveau sera prêt, dans quelques semaines, on m’en séparera. Disparaîtront les tampons chiliens, péruviens, kenyans, turcs et surtout les années japonaises, celles qui ont succédé au premier été et au premier hiver. Ainsi je vois les traces des départs du pays : 24 juillet 2012, 20 octobre 2013, 8 juin 2014, 4 novembre 2014, 30 mars 2015, 10 novembre 2015, 20 mars 2016, 10 novembre 2016, 1er mai 2017, 26 avril 2018. Je vois le déchirement du 1er mai 2017, et je ne sais pas si j’y vois l’avenir.

Mardi 6 septembre 2022

Je prends le micro, pose ma question, un peu maladroitement car j’oublie d’égrainer un peu plus tout ce qui fait la complexité du film, film fou donc indispensable. Je demande au réalisateur d’où ça vient : c’est quoi, le point de départ ?
Je n’ose pas lui dire qu’une de mes scènes préférées au cinéma, c’est dans son film Mourir comme un homme : soudain les protagonistes s’assoient au milieu de la forêt, il y a un filtre de couleur – plusieurs peut-être ? – et une musique passe. Dans Feu Follet, le film de ce soir, c’est une scène de danse qui, en quelque sorte, arrête le film. Ou le fait basculer ? Est-ce que c’est ça, le point de départ, un point de déséquilibre central ?

Et puis il s’agit de rentrer, penser aux images, et, en cherchant le sommeil, écouter Bruno Podalydès lire Perec. Là où il est encore question de basculer (vers la nuit), je ris de recettes de cuisine, puis, dans un récit qui tend vers l’introspection, m’émeus, souris encore et m’endors.

::: Feu Follet ; João Pedro Rodriguez

Lundi 5 septembre 2022

La photographie qui s’affiche sur Whatsapp à 13h35 montre un courrier sur une page A5 blanche, et un stylo noir en haut à droite ; la photo est composée. L’écriture est belle, de celles dont l’élan vous bouscule : il faut ici ou là froncer un peu les yeux pour attraper le sens. Les mots sont beaux, ils vont vers moi en tant qu’ils disent quelque chose – ressenti – sur cet objet que j’ai écrit, qui dit beaucoup de moi et qui cherche – comme si ce n’était pas moi qui le voulait – à être lu. L’objet traine. Je le fais trainer, autant – oh non, bien plus – que je le fais lire. Et encore voilà des fautes. Et donc une raison de trainer ; il faudra corriger.

Dimanche 4 septembre 2022

J’avais pris ma voiture au jour annoncé, il fallait alors pas loin de deux heures de conduite, l’autoroute reliant Besançon et Dijon n’ayant pas encore saigné le paysage, étrécissant les sols, les collines, les distances et le temps.
::: Guy Boley ; Funambule majuscule.

Tu me dis que tu aimes quand il y a des photographies. J et B sont là. Je suis celui qui vous rejoins, ce soir, et peut-être autrement, c’est-à-dire en d’autres fois qui se répèteront, rejoignant alors, peut-être en en frôlant sa périphérie, votre cercle.

Samedi 3 septembre 2022

De ces trois petites chambres dans lesquelles pendant presque quarante ans a vécu et travaillé Gaspard Winckler, il ne reste pas grand-chose. Ses quelques meubles, son petit établi sont partis. Il n’y a plus, sur le mur de sa chambre, en face de son lit, à côté de la fenêtre, ce tableau carré qu’il aimait tant : il représentait une antichambre dans laquelle se tenaient trois hommes. Deux étaient debout, en redingote, pâles et gras, et surmontés de hauts-de-forme qui semblaient vissés sur leur crâne. Le troisième, vêtu de noir lui aussi, était assis près de la porte dans l’attitude d’un monsieur qui attend quelqu’un et s’occupait à enfiler des gants neufs dont les doigts
se moulaient sur les siens.
La femme m
onte les escaliers. Bientôt le vieil appartement deviendra un coquet logement, double liv. + ch., cft., vue, calme. Gaspard Winckler est mort, mais la longue vengeance qu’il a si patiemment ourdie n’a pas encore fini de s’assouvir.
::: Georges Perec ; La Vie mode d’emploi

Il ne s’agit pas de haïr les dimanches mais bien plus, je le sais, les samedis soirs sans envie, avec cet incurable et presque étrange ennui – étrange tant il ronge – né de l’absence des autres autant que d’un Autre unique. La solitude des samedis soirs revient peut-être ici subrepticement comme disparait l’été, sans savoir pourquoi, malgré tout, puisque nul ennui ne devrait naître du temps qu’on a enfin pour des images à traiter, des textes à écrire, des pages à lire, des films à voir, ni naître de ceux qu’on a vus plus tôt et qu’on était joyeux.

Vendredi 2 septembre 2022

Alors je vous suis infidèle, emporté dans cette ambiance inédite qui rompt, autrement, ma solitude.

Ainsi je rencontre B, il a un prénom dont Mathieu Riboulet a fait un titre qu’il me faudrait relire. Il porte une tenue que je relève, au sens figuré : un kilt. Des chaussettes noires soulignent ses mollets, le reste est noir aussi : ses chaussures, sa chemise à manches longues. Il a un visage, une voix, une candeur apparente – que j’imagine trompeuse – qui facilement m’emporteraient, peut-être jusqu’où il va, puisqu’il part.

Il est de ceux qui donnent envie d’écrire, d’écrire sur eux, comme hier, ou de photographier ; je lui dirais « Ne souris pas. »

Jeudi 1er septembre

Perdu dans les jours, j’aurais presque oublié l’AG de l’asso, me précipite et puis c’est bien ainsi puisqu’il est là, en face de moi, en bermuda et polo, bermuda camel et polo vert amande, beau le gars, beau discrètement, tendance voisin de pallier qu’on croise parfois, qu’on n’ose pas aborder, lunettes fines, 35 ans peut-être 40, j’ai envie de le décrire, j’aimerais savoir le décrire, il regarde surtout dehors, je sens qu’il sait que je le regarde, et puis voilà, j’y viens, tatoué, les bras les jambes, mais de beaux dessins, différents mais tous beaux le peu que j’ai osé regarder, une tête d’animal surtout, là, sur la cuisse. Et puis des oiseaux. Envie de toucher des yeux au moins, longuement, une pieuvre, une mouche qui apparaît quand il se lève pour descendre à Mériadeck et l’on voudrait qu’il reste et puisque quoi d’autre encore ?

Plus tard tu es beau aussi, plus jeune, moins discrètement peut-être, et tu me dis « c’est quoi ça ? » Alors je prends l’objet, le bâton recouvert de feutrine, tape un coup, et le frotte. Le son s’amplifie. J’avais je n’avais réussi cela autant, c’est magique, ça part, le son gonfle et s’envole, remplir l’espace, les mots me manquent, chut, nos silences, je suis ému, c’est beau, si beau, ça chante. « Comment s’est possible ? » dis-tu.

Mercredi 31 août 2022

On resterait partis quatre jours. On logerait à Gentilly, dans la banlieue, on ne savait pas de quel côté mais dans la banlieue, chez des sortes d’amis que les parents avaient. C’était le début de mars, quand la lumière mord aux deux bouts du jour, on le voit on le sent, mais sans pouvoir encore compter tout à fait sur le temps, sans être sûr d’échapper à la grosse tombée de neige, carrée, brutale, qui empêche tout, et vous bloque, avec les billets, les affaires et les sacs préparés la veille, au cordeau, impeccables alignés dans le couloir; vous bloque juste le jour où il faut sortir, s’extraire de ce fin fond du monde qu’est la ferme. On n’y passe pas, on ne traverse pas, on y va, par un chemin tortueux et pentu, caparaçonné de glace entre novembre et février quand il n’est pas capitonné de neige grasse ou festonné de congères labiles ; on s’enfonce, le chemin est comme un boyau, entre les noisetiers ronds et les frênes et d’autres arbres dont personne ne dit le nom, parce que l’occasion manque de nommer les choses, et pour qui, pourquoi, qui voudrait savoir. On prendrait le train à Neussargues, un train direct, sans changement jusqu’à Paris. Changer eût été difficile, voire exorbitant, ou périlleux ; à trois, on n’aurait pas su au juste où aller dans la gare de Clermont que l’on ne connaissait pas, où il aurait fallu prendre un souterrain, monter et descendre des escaliers, repérer un quai, en traînant les bagages, sans rien oublier sans rien perdre, surtout le gros sac bleu du père où étaient les cadeaux pour les amis, fromages, de deux sortes, cantal et saint-nectaire, et cochon maison, boudin terrine rôti saucisses, de quoi nourrir cinq personnes pendant quatre jours et plus.
::: Marie-Helène Lafon ; Les Pays

Lundi 29 août 2022

Bus. Le chauffeur donne  quelques instructions, confuses, il est fébrile. Quelques minutes plus tôt, aucun des passagers attendant à Clermont n’était sur sa liste, ni la fille devant moi, ni moi, ni les gars derrière, oh c’est vrai il disait. J’étais très calme, persuadé dès le début qu’il ne regardait pas la bonne liste, et puis tout s’est réglé, tout s’est calmé en lui aussi asi il a fallu du temps.

Alors quand il dit comment se tenir et combien de temps va durer la pause – il n’en sait pour l’instant rien – il reste un peu confus, et gêné, car en plus les toilettes sont fermées et en cas d’urgence, il peut les ouvrir mais ça va puer, dit-il avec une formule alambiquée que je ne note pas. Il dit qu’on peut manger dans le bus mais il se prend les pieds dans le tapis pour nous dire d’être propre ou discret au téléphone. Ça ne va pas si bien que ça dans sa tête, même si tout le monde est là.

Derrière moi ça discute en langue d’Europe centrale, et à ma droite, en scout, qui voilà ?, le jeune type qui avait assisté au dépouillement la dernière fois, jeune mec de bonne famille, bingo.

Alors je me plonge dans mon livre et je ne fais que ça de tout le trajet, je dévore, pris par l’histoire improbable et j’ai besoin de ça, ne rien faire d’autre, je l’ai déjà dit ici, après une lecture de Camille Laurens ou La Maman et La Putain, il faut ça, parfois, du temps.

Le bus s’arrête, aire d’autoroute, le Puy de Dôme est masqué par les arbres, mais on voit les horizons de la veille. Je m’approche du scout, je lui dis « Vous vous souvenez ? », je précise. Il se souvient. Il dit que c’est lui qui avait mis le bulletin Jésus. « Vous croyez qu’il ferait un bon président ? » je demande. Il dit, je m’éloigne un peu impoli, l’esprit ailleurs peut-être. Je suis content qu’il n’ait pas voté Le Pen : l’habit de scout ne fait pas le moine.

Vendredi 26 août 2022

Le bus de rechange à l’inconfort certain roule vers Clermont-Ferrand. Devant moi, le chignon d’une jeune femme qui est bien trop près de mes yeux pour l’apprécier, bien que la spirale qu’il dessine soit délicate et me rappelle celui de Madeleine dans Vertigo. Mais j’ai de quoi m’en extirper, les yeux clos ou pointant vers les paysages qui défilent : dans mes oreilles il y a les voix ou les mots de Mathieu Riboulet ou de Marie-Héléne Lafon. Cette dernière est donc un avant-goût d’Auvergne.

Le siège de la dite jeune femme est capricieux, celui de sa voisine aussi, c’est ce que j’apprends en arrivant sur une aire d’autoroute où l’on peut se dégourdir les jambes car je m’enquière de l’éventuelle possibilité, en y mettant les formes, qu’elle veuille bien laisser le siège relevé. Mon voisin de siège est un brun germanophone dont les jambes bronzées et velues dépassent d’un short blanc ; il ne dit rien malgré une situation identique.

Le reste du parcours est donc plus éloigné du chignon : je peux lire.

A Clermont, il s’agit alors, la nuit est tombée, de jeter un œil sur la cathédrale dont la façade est plongée dans le noir, fantomatique. Il s’agit surtout de changer pour Issoire et de creuser la nuit dans un TER tardif.

Mercredi 24 août 2022

Soudain, tu me dis des mots que je ne crois pas. Mais je dis oui, d’accord. Tes yeux semblent surpris, peut-être embarrassés. Les miens le sont moins, moins surpris, moins embarrassés : tu dis ce que j’attends mais je n’y crois pas. Avant même que tu me le dises, je savais que je n’y croirais pas. Ici même je l’écris, avec le risque qu’un jour tu me lises. Avec l’envie qu’un jour tu le lises ? Mais cherches-tu vraiment à me connaître ? Un jour me liras-tu ? Irai-je jusqu’à te parler de ça, là, mes mots ? Pour te séduire peut-être ?

Tu m’avais d’abord accueilli jovial, avec ce sourire qui n’en finit jamais. Tu buvais un alcool fort, brun, de ceux qui manquent chez moi. Soudain, j’étais à peine arrivé, ç’avait été le noir. Il restait des bougies, nombreuses, et à leur lueur nous étions restés.

Lundi 22 août 2022

Cest cette nuit-là que Blake invente Blake. Pour William Blake, quil a lu après avoir vu Dragon rouge, le film avec Anthony Hopkins, et parce quil a aimé un poème : « Et je bondis dans ce monde dangereux : Impuissant, nu et criard / Comme un démon caché dans un nuage. » Et puis Blake,
black et lake, noir et lac, ça claque.
::: Hervé Le Tellier ; L’Anomalie

Dimanche 21 août 2022

Et puisque finalement il n’y a personne, j’entends par là qu’il n’y a pas ceux qu’on attendait, c’est-à-dire ceux que j’attendais l’un à 17h et il y aurait eu des images, l’autre à 21h et il y aurait eu des mots – parce que tout de même il y a eu ce déjeuner, ce n’est pas rien, ni personne – alors le soir je m’enfonce dans le désert, celui d’un film, un de ces films dont tout le monde a déjà parlé et que jamais je n’ai vu, film ovni, film paysage, quelque part vers le rien comme elle disait, Marguerite, encore.

Il y a de nouveau du cinéma, quatrième film en quatre jour. Il y a aussi eu le temps passé sur ce projet qui revient, comme ça, avec tous les doutes qu’il traine. Alors peut-être qu’en ce dimanche, j’en sors aussi, du désert.

Samedi 20 août 2022

Au début, les premières secondes, je touche
toujours mon cœur pour vérifier qu’il bat.
Car j’ai le sentiment de mourir.
J’ajuste mon masque, me tenant à la proue.
Je fais des battements de jambes.
Le vent souffle fort.
Il parle.
Je l’écoute parler.
Au loin, les champs de pastèques,
le toit de la vieille école et des fleurs de safran.
L’eau est froide malgré le soleil,
et le courant chaque jour plus fort.
Bientôt, tout cela disparaîtra.
Crois-tu que les caméras du monde entier se déplaceront pour en rendre compte ?
Crois-tu que ce sera suffisamment télégénique pour eux, Sarah ?
Qu’importe.
::: Antoine Wauters ; Mahmoud ou la montée des eaux*

Au matin tu m’envoies un texte, en souvenir de lui. Il y a, dans ces quelques phrases, ce qu’est l’amitié, c’est-à-dire de quoi ça nait, l’amitié, ce mot qui vous collait peu aux habitudes quand nous étions enfants, alors que pour moi il est de tant de chemins empruntés.

Tu m’envoies le texte pour savoir s’il y a une faute ou autre chose qui me choquerait, mais c’est au-delà de cela, au-delà du trait d’union qui manque dans son prénom. Tu m’envoies ce qui nous unit, une émotion, nos partages, tes questions, nos rires, tes larmes ou celles que je retiens, mes silences trop souvent quand les jours sont ensemble et que j’ai quelque part épuisé tous mes mots.

Je pleure en lisant ton texte, simple et beau. Il y a dans tes phrases le manque, douloureux. Il y a ce signe que les absences vous creusent et que les larmes ne sont que la partie visible de tout ce qu’on ne dit pas.

Roberto Rossellini ; Jeanne au bûcher, 1954

Mercredi 17 août 2022

Je leur dis qu’hier, alors, JL a parlé du film que je verrai bientôt. Il en a raconté une bonne partie. Je ne voulais pas entendre : toujours je veux découvrir à un seul rythme, celui du spectateur, là, assis dans la salle. Mais aujourd’hui, il ne m’en reste rien. J’ai oublié ce qu’il m’a dit. Je creuse : rien, je ne sais plus. Pas d’image en tête, pas de mot.

Lundi 15 août 2022

Il y a sur le chemin comme un oiseau blessé, un oiseau qui s’envole : morceau de bois dans l’herbe peut-être encore un peu humide des pluies. C’est peut-être un morceau de moi, sec ou blessé, ou voulant s’envoler. Car il y a cet impossible, il y a cette folie, il y a ces mots que te dis, un peu à toi je les dis, un peu au vent qui souffle, en rêvant de partir. Je pourrais aller là-bas, mais pas pour rien. Pour quelqu’un. Et si c’était pour moi aussi ? Oh si tu m’attendais, ne serait-ce pas pour moi, aussi, que je partirais ?

Dimanche 14 août 2022

Alors je lutte contre l’écriture. C’est presque une souffrance. Je veux y arriver, je sais que je peux, qu’il y a une forme à trouver, une approche, elle est là, dans ma tête, floue, bruyante, elle est là dans les carnets, c’est pourtant presque rien, je n’attends que peu, quelques pages. Souvent je n’ai pas le temps, pas la tête à ça, mais je ne sais pas si c’est vrai ou si c’est une excuse, il y a toujours autre chose à faire de plus simple, de plus habituel, sans efforts. Il y a toujours une heure qui file, un rendez-vous qui s’impose, un rythme qui freine et il n’y a plus le temps d’avoir le temps.

Vendredi 12 août 2022

Un coup d’œil sur Aubusson avant sa gare, où l’on pourrait rester pendant des heures pour expérimenter l’idée du rien, un rien amer né d’un territoire lointain avec des rails envahis d’herbes, comme un avant-goût de la disparition prochaine des transports jusqu’ici, peut-être. On ne voudrait cependant pas garder ici l’idée du rien, sauf celui de Duras lorsqu’elle dit regarder la mer jusqu’au rien ; j’ai peut-être ainsi regardé les arbres depuis la maison de Serge.

Jusqu’à Guéret, nous sommes quatre : une maman d’une androgynie qui me fait douter du mot à employer et son enfant, la contrôleuse et moi. C’est le même train jusqu’à Limoges, 14 minutes en gare de Guéret et c’est la vie qui s’installe alors : quelques touristes, toute une jeunesse probablement pas encore motorisée, un homme venu à la ville pour voir son dentiste, une maman qui berce son enfant pour qu’iel ne pleure pas mais la poussette grince, légèrement mais allégrement. Un bruit bienveillant, ainsi puis-je lire.

Mercredi 10 août 2022

On lui demande : tu penses à quoi tout le temps ? Il dit : à rien. À l’intérieur de la tente les autres chantent encore les lauriers sont coupés. Dans la ville des gens rechargent les bagages dans les coffres des autos, la colère des chefs de famille se reporte contre les bagages, les femmes, les enfants, les chats, les chiens, dans toutes les classes sociales les chefs hurlent au moment des bagages, quelquefois tombent de hurler et en ont des crises cardiaques tandis que les femmes, un petit sourire de peur sur les lèvres, s’excusent d’exister, d’avoir commis les enfants, la pluie, le vent, tout cet été de malheur. Il a plu hier toute la journée. Alors des gens sont sortis dans le vent et la pluie, à la fin ils se sont décidés. Ils se sont recouverts de tout ce qu’ils ont trouvé, d’imperméables, de couvertures, de sacs à provision, de bâches et on a vu marcher des hordes de migrants, tête basse, contre le vent et la pluie dans une impressionnante égalité d’allure et de forme
::: Marguerite Duras ; L’été 80

Mardi 9 août 2022

Enfin ce lieu dont tu m’as sans doute déjà dit quelque chose, ce lieu qui sans doute est quelque part dans des pages.

Il y a ce silence rare dans la maison, ce silence qui pourrait rendre fou ; au dehors il y a celui du vent, disons celui qui reste avec le vent. Rompu, la nuit venue, par une hulotte au loin. Rompu, d’abord par nos discussions ; nous sommes quatre. Je rencontre ici un petit bout de ta famille, j’ai presque envie de dire qu’ainsi j’en fais un peu partie, c’est évidemment faux mais il y a ce partage, ce sentiment que j’aime lorsque les amitiés s’entourent et qu’on intègre l’autre cercle, doucement, tandis que surgissent les désaccords sur le pâté de pomme-de-terre. C’est évidemment vrai qu’il y a une amitié qui avance, ici, sur cette terre, où je découvre ton hospitalité et nous nous découvrons mutuellement comment être ensemble sur une autre temporalité, celle de jours qui s’étendent quand dehors il fait chaud.

Vendredi 5 août 2022

Vous direz qu’on peut tout enlever à un être humain sauf sa faculté de penser et d’imaginer. Vous ne savez pas. On peut faire d’un être humain un squelette où gargouille la diarrhée, lui ôter le temps de penser, la force de penser. L’imaginaire est le premier luxe du corps qui reçoit assez de nourriture, jouit d’une frange de temps libre, dispose de rudiments pour façonner ses rêves. À Auschwitz, on ne rêvait pas, on délirait.
Cependant, objecterez-vous, chacun n’avait-il pas son bagage de souvenirs ? Non. Le passé ne nous était d’aucun secours, d’aucune ressource. Il était devenu irréel, incroyable. tout ce qui avait été notre existence d’avant s’effilochait. Parler restait la seule évasion, notre délire. De quoi parlions-nous ? De choses matérielles et consommables, ou réalisables. Il fallait écarter tout ce qui éveillait la douleur ou le regret. Nous ne parlions par d’amour.
::: Charlotte Delbo ; Une connaissance inutile

C’est étrange, qu’en penses-tu, d’être là ainsi, toi et moi ? Mais comme autrefois, je te dis de ne pas sourire. Difficile : tu gigotes et t’amuses.

Me voilà dans ta ville, ta ville depuis une année bientôt, Lyon. Tu es mon guide, tu pointes ici ou là quelques-unes de tes habitudes, tu en proposes d’autres demain, et je découvre la ville dont j’ignore tout ; tout de suite je l’aime, comme un amour un peu fou avant le retour à la raison.

Jeudi 4 août 2022

Ici, je reste muet : tant à dire ! Mon festival se termine en beauté, avec Alek Hoffmann : rigueur, humilité, presque rien et pourtant quelle émotion. D’où ça vient ? D’où ça sort d’aimer ce travail presque nu ?

Un peu plus tôt il y a eu le film de Ramell Ross, Hale County This Morning, This Evening. C’est à mille lieues du travail de Hoffmann, mais je pourrais appliquer les mêmes mots : rigueur, humilité, presque rien et pourtant quelle émotion.

Tant à dire aussi sur les jours précédents : Noémie Goudal, Julien Lombardi, Hal & Hiroshima… Ah et puis l’exposition « Carmen », qui resurgit dans la conversation avec H&L en leur parlant de ce livre en suspens. Écrire ici, c’est ronger le temps pour le reste ; est-ce le perdre ?

Lundi 1er août 2022

A travers les vitres sales, c’est telle une brume factice qui masque l’horizon. Tout de même le ciel est gris de nuages qui bien vite seront derrière. Le train m’emmène vers Arles, je ne sais pas ce qu’il emporte avec moi en dehors d’une valise un peu trop lourde, et deux petits sacs. Je ne sais s’il laisse derrière moi le travail et le manque d’énergie pour écrire et photographier mon quotidien. Ce journal est comme épuisé de tout.

A 9h19, je commande un double expresso servi par un jeune vendeur poussant son chariot, au charme froissé par un beau tatouage en recouvrant un autre, tâche qui laisse en-dessous d’elle quelques souvenirs, peut-être. Je n’ose pas lui demander de le prendre en photo. Je ne sais pas si un jour j’oserai demander aux inconnus – à supposer qu’il le soit encore à partir du moment où nous échangeons quelques politesses – de les photographier.

C’est le seul horaire précis que je note, c’est le peu que je note.  Quelque part j’écris aussi sur les paysages jaunis ou brûlés. Surtout je lis, peut-être rien de plus.

Arles, enfin. Le ciel vous brûlerait la peau, un taxi m’emmène rue Noguier, où je retrouve la maison étroite et sombre des années précédentes. Il y a ce petit plaisir d’avoir mes habitudes, ici aussi. Cette fois j’y suis sans E, sans B. Je ne sais pas si j’ai laissé derrière moi cette solitude qui va et vient.

Elle ne sera, finalement, que bien relative et de bien courte durée. Sur l’application jaune, quelques mots ; tu travailles à la librairie. Plus tard, j’y achète alors ce carnet, tu es à la caisse, il y a encore quelques mots entre nous et ton accent du cru.

Et plus tard nous voilà, je te parle bien sûr de ce que j’ai vu, déjà plusieurs expositions, et puis quoi ? Un peu je nous imagine.

Dimanche 31 juillet 2022

Bof. C’est l’onomatopée que tu écris après que je t’ai demandé si tu voulais passer chez moi. Bof. C’est un peu comme une claque, mais normalement ça fait Paf. Je me dis que tu l’emploies différemment de moi, que c’est un signe d’incertitude posé là maladroitement, même si je sais qu’en définitive cela ne change rien : tu ne passeras pas. Ce Bof n’est qu’un Non qui doute encore, posé là après cette semaine aux contours incertains ; trois lettres imposant une autre forme de distance. Je ne réponds pas. Même pas un OK, de ces OK cinglants qui ferment les échanges, même  pas un smiley, même pas un point de suspension qui illustrerait ma bouche : bée.

Plus tard tes mots s’empêtrent. Les miens disent notre différence. Peut-être que, par ces deux manières différentes de nous exprimer, la conclusion est la même. Mais il n’y en a pas vraiment.

Samedi 30 juillet 2022

Ainsi, nous nous retrouvons. Dans les fragrances des boutiques, dans les objets sous plastique, à une terrasse pour un Spritz, paille de carton et parasols rouges, à parler de nous et des autres, évidemment, quoi d’autre ? C’est toujours un peu un test, quand tu me parles des autres, c’est ainsi que je vois comment je te vois.

Vendredi 29 juillet 2022

Il s’agit alors de rire, mais peu, moins que cela aurait pu être possible. Tu es là sans l’être, ou peut-être est-ce moi qui ne suis pas vraiment là.

Vendredi 22 juillet 2022

Tu me dis que tu n’aimes pas ta voix ; pour moi elle chante. Nous partageons toi et moi à la fois peu de mots et peu de silences, c’est une question de circonstances ; hier quelques instants où tu illuminais, ce soir la pénombre qui s’était installée.

Jeudi 21 juillet 2022

Oui, j’avais emmené cet enfant, Ulysse, à la plage.. J’avais également vu qu’une chèvre était tombée du haut de la falaise, s’était fracassée sur les galets. Elle était morte. Alors j’ai eu envie de faire ce que j’aimais faire, ce que j’appelais des compositions. La chèvre est au premier plan, le petit garçon assis sur les galets. Et puis j’ai demandé à Fouli Elia de poser nu de dos devant la mer. Ils sont comme ça, en diagonale, dans une image très propre. J’étais très contente de cela, parce que j’aimais beaucoup l’idée qu’on peut reconstituer une histoire qui n’est ni expliquée, ni explicable, mais qui est faite pour susciter l’imagination. On imagine des choses sur cette chèvre, sur cet enfant, ou bien sur cet homme de dos qui regarde la mer. « Homme libre, toujours tu chériras la mer », le besoin du voyage ou encore le mythe d’Ulysse dans l’Odyssée, il y a toute une iconographie psychologique qui existe autrou de cela. J’ai fait cette photographie, je ne l’ai pas exposée, ni vendue. Elle n’apparaissait nulle part, elle était seulement chez moi.
::: Agnès Varda ; Entretien avec Clément Chéroux in « La Voix du voir »

Mercredi 20 juillet 2022

Alors le corps d’A sous la lumière d’été. Son visage brille un peu sur la chaleur et cette même lumière.

Mardi 19 juillet 2022

L’homme aurait été assis dans l’ombre du couloir face à la porte ouverte sur le dehors.
Il regarde une femme qui est couchée à quelques mètres de lui sur un chemin de pierre. Autour d’eux il y a un jardin qui tombe dans une déclivité brutale sur une pleine, de larges vallonnements sans arbres, des champs qui bordent un fleuve. On voit le paysage jusqu’au fleuve. Après, très loin, et jusqu’à l’horizon, il y a un espace indécis, une immensité toujours brumeuse qui pourrait être celle de la mer.
La femme s’est promenée sur la crête de la pente face au fleuve et puis elle est revenue là où elle est maintenant, allongée face au couloir, dans le soleil. Elle, elle ne peut pas voir l’homme, elle est séparée de l’ombre intérieur de la maison par l’aveuglement de la lumière d’été.
::: Marguerite Duras ; L’Homme assis dans le couloir

Et puis il y a soudain ton regard dans le mien, surpris, amusé.

Lundi 18 juillet 2022

Hier son nom était apparu : j’avais soudain eu quelques doutes, entre les lignes ou dans les silences, alors je t’avais posé la question. Ce matin, tu réponds : boyfriend. Au milieu des mots, des textes et des images échangés depuis une semaine, il n’était pas intervenu. Au milieu de l’idée folle de venir, tu n’avais rien dit. It was mentioned very briefly, écris-tu.