Dimanche 24 février 2019

J’ai remisé les deux puits d’amour en rab dans le frigo ; boîte en carton bleu. Je rejoins B sur ce qu’on appellera la terrasse ou la coursive, espace commun de circulation qui mène à mon appartement, espace commun baigné de soleil que je ne partage qu’avec un seul voisin, toujours habillé en noir ou gris, souvent écoute-t-il de la musique qui grogne que je perçois à peine en passant devant sa porte. Je parle à B de la chanson reprise par Barbara, dans laquelle il est question des puits d’amour (et sa bouche un p’tit four) et que je chante un peu, mais j’ai oublié une grande partie des paroles. Elles ne grognent nullement.

Samedi 23 février 2019

L’eau est très froide, la mer surtout trop forte. Mais ils sont là, le soleil est chaud, leur présence aussi. On saura le soir venu que le soleil tapait. Trop.

Vendredi 22 février 2019

Il me dit qu’il est devant la gare, devant l’horloge. Mais il y a deux horloges. Peut-être plus. Il y a en tout cas toujours ce doute sur le lieu où l’on s’attend.

Jeudi 21 février 2019

Nous avions tout, dit Azzuto. Nous avions trop. Aussi était-il juste et bon de tout perdre, puis de tout recommencer. Nous étions gros, enchaîne Patrap. Beaucoup trop gros. Obèses. Pourris gâtés. A présent, nous devons tout reprendre à zéro, tout recréer : la vie, l’espoir, et la joie tout au fond de nous.
::: Antoine Wauters ; Moi, Marthe et les autres

Mercredi 20 février 2019

Il est tard. Je n’ai pas lu les livres posés sur la table de nuit, j’ai cherché un extrait de Michel Crépu dans cette écriture qui ne m’offre ni mélodie ni émotion, je me suis perdu devant quelques vidéos et il est tard. Il y a sur la table de nuit un grand verre, au tiers plein de sirop de fruit de la passion car il n’y a rien de sucré dans les placards, rien d’autre que ça, et déjà hier je m’en étais plaint ; à moi-même.
Je n’ai plus envie du silence râpé par le ronflement qui m’entoure et j’allume de la musique, à nouveau, car un peu plus tôt j’avais un peu chanté, j’avais un peu dansé en mettant les chemises à sécher sur des cintres. Cela vous fait sourire ?
Apparait alors dans la playlist cet album que C m’avait envoyé l’été 2017 et que je n’ai écouté que de rares fois car la piste 8 avait été la source d’une douleur infinie, de larmes, et depuis la source d’une certaine peur de revivre cette même émotion. Je clique sans hésitation. Il n’y a plus de douleur. Plus de peur. Je m’en fous.

Mardi 19 février 2019

Il fait froid ; la météo avait été optimiste. Il fait nuit ; je cherche des images. Je pense à ce message reçu ce matin, intitulé « un silence dur », auquel je dois répondre. Je ne te ferai pas attendre plus longtemps que les heures qui ont vu passer la journée et tomber le soir. Il sera assez tard pourtant, et il faudra du temps pour peser les mots, manier le verbe, interroger l’absence, oh non, plus la tienne depuis ce matin, ni celle futile d’une majuscule, mais l’absence de ce qu’il te reste à dire. Dans le paragraphe écrit d’un bloc : rien. Rien de ce que j’attends. Las.

Lundi 18 février 2019

Il est arrivé le premier. Très vite suivra un visage semblable, cheveux ras, barbe noire, nez cherchant à s’imposer. Il regarde les photographies et me demande qui c’est. Le « qui » désigne celui mis en avant dans ce petit porte-photo constitué de deux plaques de verres, d’un support en bois et d’une pince. Il est donc debout, alors que les autres sont à plat sur l’étagère. C’est Jonathan. Je résume, précise qu’il y aurait pu devenir si… et dans une glissade lexicale malvenue, dit un mot qu’il ne fallait pas. Silence.

Dimanche 17 février 2019

Nous voilà dans ce hall de gare, 48 heures après t’y avoir retrouvé. B vient de nous laisser, nous nous étions dit un peu plus tôt, encore le feu crépitait, que ç’avait été un beau week-end. B était heureux d’avoir créer de nouveaux souvenirs d’Azay avec nous ; je n’avais pas parlé des miens, seulement avais-je dit plutôt que j’étais déjà venu et que j’avais oublié. Peut-être que mes bords de Loire avaient disparu, étouffés, sous l’ennui d’un petit hôtel sans désir où bien sûr il avait voulu regarder la télévision ; les draps étaient jaunes.

Nous voilà dans ce hall de gare et par habitude je me dirige tout de suite vers le quai après t’avoir salué rapidement. Je ne sais pas pourquoi je ne reste pas un peu, pourquoi je ne te dis pas combien j’ai été d’heureux de ce moment avec vous, combien j’ai été heureux que nous soyons là, toi et moi, partageant ainsi l’histoire et la lumière qui frappe les lourdes tentures, mais combien je regrette que l’on n’ait pas trouvé un moment propice, nous deux, oui toi et moi, pour parler un peu de ce qu’on ne dit pas, des autres et de soi. Je ne sais pas pourquoi je ne me suis pas retourné pour un salut dessiné avec quelques doigts en mouvement, la valise dans l’autre main ; comment m’as-tu regardé m’éloigner ainsi ?

Samedi 16 février 2019

Et c’est ainsi, qu’un matin d’hiver, près d’un feu crépitant, je vivais mon premier cours de yoga. Le froid était sec dehors, je m’étais levé aux mêmes horaires qu’un jour de semaine, 8h23, mais sans rechigner : la lumière était belle. En descendant les escaliers, il y avait eu vos voix. Tu m’avais souvent proposé, j’avais toujours rechigné, repoussé, inventé une raison ; mon habituelle curiosité avait quelques limites dans quelques recoins du monde. Et puisque l’on parle de recoins, nous voici sur les bords de Loire. Nous voici au marché de Tours, dans les ruelles puis à Chenonceau face à l’histoire. Diane de Poitiers et Catherine de Médicis ne sont alors nul souvenir, ni d’école ni de cinéma : j’ai tout oublié.

Vendredi 15 février 2019

Tels que je les ais vus, tous les deux, assis côte à côté dans le salon, ces derniers mois, mon père et ma mère me faisaient penser à des personnages de Hopper. Je sais que cette comparaison n’est pas très originale, car nous en avons tous soupé de Hopper. Néanmoins, elle est exacte.
::: Michel Crépu ; Un jour

Jeudi 14 février 2019

Il est 23h28. Tous des oiseaux, la pièce de Wajid Mouawad, vient de se terminer. Je descends l’escalier extérieur du théâtre, cet espace qui était jonché de détritus la première fois que j’y suis venu. Je cherche un peu du regard derrière moi C&E, mais je n’ai pas envie de parler de toute façon. Ni l’envie ni la capacité, je crois. Tout comme ici je ne peux pas écrire ce qu’il m’est impossible de glisser entre les lignes. La pièce m’y ramène, pourtant : parfois la vie est un théâtre et comme il vous reste un peu de temps, vous prenez un deuxième café.

Mardi 12 février 2019

Il y a des grands spécialistes à Paris pour soigner la maladie qui lui ronge les muscles du bras gauche, alors on prend un train pour Paris. J’aime le bruit du train. Je pose mes jambes sur les siennes et ma tête sur les cuisses d’un militaire. Elle dit : “Tu vas gêner le Monsieur.” Il répond : “Non, non, madame, laissez-le.”
Je ne pense plus à Danielle et Caroline, l’homme a une odeur que je ne connais pas. Je suis bien.
Je crois que j’ai bientôt sept ans.

::: D. Belloc ; Néons

Lundi 11 février 2019

Je suis en retard, vous m’attendez depuis quinze minutes. La conversation téléphonique, que je pensais être brève et que j’imaginais sur un autre ton – le mien comme le sien – a duré. Trop duré. La mer était sereine, puis il y eut une légère houle, enfin de fortes vagues, de celles qui vous noient ou vous balancent ; alors voilà les corps fracassés. Avant que la tempête, légère certes, mais bien là, ne déforme mon horizon, je lui avais raconté le 12 février 2004. Je lui avais raconté comment et surtout pourquoi, ce jour-là, j’avais quitté celui à qui je ne pouvais plus mentir, celui avec qui je ne voulais pas partager une Saint-Valentin mensongère, alors qu’il avait pris deux jours de congés pour que l’on soit ensemble. Ainsi, il y a quinze ans et un jour, peut-être au bout d’une heure interminable d’une conversation sans espoir, après presque trois ans d’un couple haché par les anicroches, les soupirs, les chaussettes par terre, les rêves et les rancunes, il partait rejoindre des amis en commun, qui savaient déjà. Depuis la fenêtre du sixième étage, j’avais vu son corps vouté marcher sur le trottoir, vision d’une infinie tristesse. Nous ne nous sommes plus jamais revus. Je ne sais pas, aujourd’hui, s’il m’a reproché de lui avoir gâché toutes les Saint-Valentin qui ont suivi. Moi-même, je me suis reproché quelque chose, depuis : d’avoir gâché trois ans, trois ans sans amour.

Par conséquent je suis en retard, vous m’attendez depuis quinze minutes et ainsi, dans ce journal aussi, je m’amuse à vous vouvoyer. Je ne fais qu’effleurer une explication sur la conversation et son emprise sur ma ponctualité. Je veux cette soirée comme nos échanges sur une messagerie électronique : drôle, ponctuée peut-être de la présence de Marguerite. Et d’ailleurs la voilà, vous la sortez de ce cabas, son nom est sur le bandeau de ce livre que vous me prêtez : il me faut lire Belloc. La suite est ainsi délicieuse, le doigt dans votre œil, vos questions, vos rêves pour assouvir les miens, votre auto-dérision, votre pull de bibliothécaire, votre toupet devant le cruciverbiste-sudokeur en doudoune orange arrivé tardivement, votre soif de parlé et de vin et enfin votre cigarette sur ce trottoir.

Dimanche 10 février 2019

« Vous avez du thé vert ? », je demande. Elle dit oui, thé vert à la menthe, thé vert au jasmin… respiration… et thé vert nature, relégué en dernière place comme un pauvre remplaçant sur un banc de foot. J’avais prévenu E que je n’étais pas sûr de très bien réagir si la réponse de la serveuse se limitait à ce parfum menthe qui étouffe le sencha sous des fraîcheurs hollywoodo-méditerranéennes, nous en avions ri puisque nous partagions le même point de vue sur cette hérésie gustative, nous en avions ri ainsi avant et après et sur l’écran la France perdait ce qui a contrario ne nous procurait aucune émotion sauf une indifférence marquée par l’absence totale du moindre brin de conversation au sujet de ces types en short gesticulant sur du gazon, en l’occurrence maudit.

Samedi 9 février 2019

Tu es allongé sur mon canapé. Tu dors. La chemise que tu portes es très jolie, elle te va bien, avec cette multitude de zèbres minuscules, petits motifs à la ligne bleue.
Tipsy, comme tu dis toujours, peut-être parce qu’on n’a pas trouvé l’équivalent pétillant en français, tu avais franchi la porte une heure plus tôt, avec quelques gâteaux un peu broyés par le trajet ou le partage précédent. Tu étais gêné d’apporter ainsi des restes mais j’étais amusé, de leur état et de ta tentative de masquer leur désordre en les recoupant, donnant au tout un peu d’allure par ces petits morceaux. Tipsy, tu avais laissé aller cette fragilité qui demeure entre nous, tu avais formulé, de manière confuse, des éventualités, des rêves et des refus et puis ta peur ; parfois tu chuchotais comme si tu craignais que moi-même je t’entende, comme si tu parlais à toi-même, comme si l’autre t’écoutait, comme si tu ne voulais pas réveiller le bonheur possible qui somnolait, tout près de nous. Le cœur et la raison encore bataillaient en silence.
Tu es allongé sur mon canapé. J’ai enlevé tes chaussures, t’ai recouvert d’un kikoi, te regarde dormir. Tu ne m’as pas encore fixé, de cet œil qui exprimait tout, l’autre caché derrière ton bras, peut-être à demi fermé.

Vendredi 8 février 2019

Au fond du lit encore, quelques lettres de Mitterrand, fougueuses d’un amour des années 60, et le début d’un Rohmer, bavardage de printemps, 1990. De Rohmer j’ai le souvenir vaguement précis, peut-être ému, d’un soir devant la télévision, à regarder « L’Arbre, le maire et la médiathèque » avec ma mère. J’ai peut-être gardé de ce moment, outre la sensation de mon corps dans le fauteuil probablement en velours, les interrogations que le film m’offrait devant cette forme inédite, étrange, volubile, bucolique, articulée — qu’avais-je vu et su du cinéma à vingt ans ?
Ainsi remontait le passé, loin, plus loin encore que la réponse à la question du médecin : 2002.

Jeudi 7 février 2019

C’était sûrement le film nécessaire pour retrouver le cinéma. C’était peut-être le format qui voulait cela, et les conditions, malgré les causes douloureuses qui m’avaient glissé sous ses draps, comme un entre-deux, une transition douce, entre rien et une salle sombre pour 7 euros.
Le film sur le petit écran de mon ordinateur était une photographie, des paysages caressant un volcan d’Amérique centrale, l’histoire d’une jeune cherchant la fuite, prise aux jeux du désir de la jeunesse – la sienne et celle de ce garçon. Arrêté à 27min34 par tes facéties téléphoniques, facéties noircies par une anecdote de plus sur ce qui conduit à l’échec… je pourrais voir un parallèle entre ton histoire et la sienne puisque l’on ne sait pas ce qu’elle désire chez ce garçon, si ce n’est un horizon de l’autre côté de la montagne, et donc non pas un désir mais la possibilité de quelque chose de construit. D’autres souriront en lisant cela, peut-être grimaceront-ils, peut-être ainsi liront-ils ma propre histoire, mes propres histoires.
C’était le film nécessaire, avec sa langue inconnue, ses douleurs, la lumière brumeuse d’un bain lorsque la mère demande à sa fille pourquoi elle n’a pas compté les lunes. 

Mercredi 6 février 2019

Nous nous séparons au coin de la rue du Pas-Saint-Georges et du cours Alsace-Lorraine. Nous évoquons ce soir où nous nous étions retrouvés là, avant d’aller au bar, ce même bar que celui d’où nous venons de sortir après deux bières, dont l’une beaucoup trop forte. Je dis que c’est le deuxième soir. Nous avions peut-être déjà dit la même chose sur nous, que nous nous ressemblions. C’était peut-être le lendemain.

Mardi 5 février 2019

21g. La balance se trompe, je le signale, mais elle me dit 21g, je lui dis que ce n’est pas possible, par pour une feuille et un chèque, les charges sociales envoyées en urgence, vous savez, non vous ne savez pas, le mic-mac d’un déménagement ça vous fait retourner à cette période des déclarations papier, ça vous a fait poiroter au téléphone, 3957, 1 euros 12 par minute, une fois puis une deuxième, pensez-vous, c’est votre ancienne urssaf qu’il fallait appeler Monsieur, moi je ne sais pas pourquoi hein, on est en 2019, on dématérialise mais parfois ça coince, et si vous ne respectez pas les dates, on déchante (comme les siren).
Elle dit pourtant 2euros10. Je soulève l’enveloppe. 9g dit la balance. #balancetonfraisdeport

Lundi 4 février 2019

Tu me racontes ton weekend, ou plutôt l’absence de weekend, puisque ces deux jours devraient être un moment où l’autre est avec toi. L’autre est revenu mais est-il là, ou qui est là ? Comment toi qui m’explique tout cela, peux-tu encore être là et donner forme à ce qui n’est qu’une vague paire(te de temps). Je t’explique l’expression « c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ». Mais je ne sais pas ce qui déborde, si c’est le vase ou mon agacement.
Dehors je crois qu’il ne pleut plus. 

Dimanche 3 février 2019

Nous voilà réunis. Palais de la Porte dorée, nous tutoyons l’histoire et ceux qui sont venus en France, qui sont devenus traces d’un pays ou d’une religion, traces d’un parcours, encadrées. Le tout est dense, et c’est sur les chemins du Bois que l’on respire ensuite, la lumière décline, je vous suis parfois, puisque l’un de vous fuit les images que je voudrais faire. Ainsi vos pas, en cadence, sur le tracé blanc. Ainsi vos mains, dans les poches ou dans le dos. Ainsi je vous regarde.

Samedi 2 février 2019

Être ensemble, ainsi, le temps d’un samedi. Ainsi chez toi, puis chez Miki, à nouveau, pour la deuxième fois, cela pourrait devenir notre cantine, mais la prochaine fois je t’emmènerai ailleurs, veux-tu ? Ce sera peut-être un peu moins amusant sans la serveuse et ses automatismes japonais et sans cette façon qu’elle avait de me mitrailler de sa langue haut perchée. Ce sera peut-être un peu plus léger.

Être ensemble, ainsi, le temps d’un spectacle. Les places avaient été achetées sous d’autres sphères et tu es là. C’est encore le Japon qui s’impose, déjà s’est-il incrusté dans une petite tache de gras sur mon pantalon, et je te raconte tout ça avant le spectacle, un peu tout ça, eux là-bas, les rires surtout. C’était sûrement souvent léger.

Alors la danse, les corps. Tu auras beau chercher le signifié, je ne garde que les corps, défendant, descendant, s’armant, et là sous la maille on imagine la lutte, muscles tendus.

Vendredi 1er février 2019

Sur l’image on voit la lampe, dont tu viens de me parler, lui cherchant un habit. On voit le bouquet de tulipes mauves que tu as, je crois, acheté ce matin. On voit le philodendron dont tu couperas une feuille immense mais mourante, deux jours plus tard. On ne voit qu’un petit bout de ce dessin que j’aime tant et qui me donne envie de reprendre les crayons. On voit bien sûr le papier peint sur lequel, enfin, dimanche, je verrai des baleines.

Jeudi 31 janvier 2019

Il porte un prénom qui nous offre le printemps et l’été, un prénom comme une caresse sur la peau, sur la sienne peut-être puisque l’on ne pourrait y résister. Il porte un visage doux comme un souvenir d’Asie, de ceux que l’on ne raconte pas ici, ainsi les garde-t-on pour d’autres sphères, pour des bars accoudés, des fichiers mal rangés. Il porte un discours discret sur sa pratique artistique et un regard important sur la mienne lorsqu’il s’arrête et qu’il dit.

Mercredi 30 janvier 2019

Je crois que nous n’avions jamais parlé littérature. Est-ce par mon écriture qu’on y est arrivé ? Grimpés sur un tabouret, un verre de vin joliment sélectionné (sommelier visagiste, un métier d’avenir) entre l’Espagne pour moi et la Bourgogne pour lui, nous abandonnâmes finalement ce qui se trame toujours dans nos conversations — sa thèse en biochimie, son pays, mon travail, notre différence d’âge — pour ce qui se diffuse aux fils des pages lors de voyages romanesques d’épaisseurs variables. Ainsi aime-t-il les gros volumes pour lesquels le plaisir s’étire. Ainsi aime-je glisser dans mon journal de menues histoires.

Mardi 29 janvier 2019

Maguy. Ce sont les mots qu’il m’envoie, la voix ; c’est ainsi qu’il la surnomme, Maguy. Son rire aussi il me l’envoie, il le souligne, son rire avant qu’elle dise que ce qu’elle entendait étant enfant c’est des fox-trot français, avec cette inimitable façon de dire fox-trot.

Maguy. Maguy Marin. May B. Dès le début du spectacle je pense que je lui dirai « maguystral » puisque nos échanges sont ainsi, morpions et cocasses, cherchant le sourire qu’on ne verra pas pour exprimer en l’occurrence la fascination. Et puis il advient un je ne sais quoi, au mitan peut-être, que je nomme « trop grande tristesse » après qu’il s’est imposé. C’est peut-être là qu’est la force de l’œuvre, c’est peut-être là ce qui dépasse l’œuvre : ce qu’elle offre et qui m’étreint dans une musique lancinante, en boucle, quelques phrases en boucle, comme le groupe en boucle, ça recommence, lentement, encore et ça m’est insupportable. Comme chez Duras ou chez Bausch au cinéma, il y a ça, cette musique qui ne s’arrête pas, ainsi je me crispe devant ce que l’auteur exprime, jusque dans les lentes salutations qu’il faut applaudir. Mais que voulez-vous que j’applaudisse, là, tout de suite ? Le début poudré bien sûr, mais ensuite ? Pourrai-je revenir applaudir demain ? Le temps de.

Lundi 28 janvier 2019

Les morts s’enchainent depuis quelques jours. Mekas, Duykearts, Chapier : ils sont un nom que tu citais, un nom que j’avais manqué, un nom qui m’avais accompagné. Alors je continue ma lecture pour faire connaissance avec l’un deux : Eric Holder. Où était-il passé pendant tout ce temps, comment a-t-il fait pour m’ignorer ? Sur la table de nuit, La Belle Jardinière, et à la page 23 – mais l’heure est à 24 – on arrive au café.

Dimanche27 janvier 2019

Il me demande alors des noms. Je dis Guibert et Ernaux. Je dis le Guibert d’avant le SIDA et je dis la Ernaux de La Honte. Je dis ce qui les relie : la photographie. Ce qui les relie à moi : la photographie.
Il me demande des noms, des explications, il veut savoir, qui, quoi, comment, pourquoi, où. Ses questions sont pleines d’une douce curiosité. Et souvent je ris.
Il avait été la promesse – que je savais qu’il tiendrait – d’une fin de dimanche sans solitude. La solitude, cet état qui ne se définit pas uniquement par le faire d’être « un », s’infiltre peut-être depuis quelques temps parce qu’il fait froid, s’infiltre malgré A hier, et malgré JLM plus tôt entre les pluies, c’était pour le plombier et la chasse d’eau qui fuit, mais JLM c’est toujours pour autre chose qu’il est là, on ne peut pas laisser longtemps de basses obligations de propriétaires-locataires entre nous, alors j’ai servi un thé, on a parlé de E parce que je suis un peu inquiet pour E, attentionné en tout cas et puis surpris aussi qu’il doive ainsi… bref.
La solitude de ce dimanche aurait dû être profitable pour l’écriture, hier soir je m’étais replongé dans le récit du Kenya, mais j’avais trop chipoté sur la première journée, avant qu’on arrive là-bas, ce récit sur lui, toi, lui, moi, nous, eux. Alors j’ai hésité, retouché, insisté, peut-être me suis-je enlisé entre les deux avions. Parfois, des envolées.

Samedi 26 janvier 2019

On m’avait demandé des portraits puisque on savait qu’il y aurait un prix. Sur la page web, il y a donc cette photographie prise un jour joyeux, celui où l’on célébra des vingt ans. C’était l’automne et la forêt de Fontainebleau rougissait autour du manteau vermillon de Jeanne.
Sur la page web, en-dessous de la photographie, il y a le nom du photographe : Arnaud Fernandez. Avec un Z. Mais avec Fernande aussi.

Jeudi 24 janvier 2019

Cela faisait bien des années que j’avais désappris l’hiver. L’accablant rayonnement du ciel blanc, l’étuve des nuages sous lesquels fumait la mer, parfois de grandes roues de sable crissant venues du désert de Nubie, et dont le tournoiement au-dessus de la ville laissait les chairs aussi racornies que celles des momies : c’étaient là tous mes météores

Olivier Rolin ; Port Soudan

Mercredi 23 janvier 2019

Je n’ai pas rechigné à aller jusqu’à Mérignac, où il loge en ce moment. Je descends du tram, regarde cette église, cette architecture des années 2000, il fait nuit, plutôt froid, et le voilà. Il sourit, je lui demande pourquoi ainsi, je trouve que son visage a changé et je me dis que c’est peut-être ça, ce sourire, que pourtant je connais tant. Et puis je lui dis qu’il a coupé ses cheveux, je ne le pense pas vraiment, mais je me dis que c’est peut-être ça, ce sentiment qu’il a un peu changé, alors je passe la main sur sa tête. Au resto, il est en face de moi, je le regarde, je me demande s’il a encore changé de lunettes. Nous n’avons pas encore commencé à manger, il me demande s’il n’a pas un peu changé. Je lui dis qu’il a un peu minci. Mais je ne sais pas, je pense que quelque chose m’intrigue, mais quoi ? J’évoque son sourire, ses cheveux, ses lunettes. Il rit et me donne la clef : ses sourcils.

Lundi 21 janvier 2019

Il me dit que ce n’est pas beau, pas bien. Il exagère un peu mais il rejoint mes doutes de la veille sur ces photos qui s’accumulent comme ça. Il interroge la place de mes images, leur discrétion, leur potentiel commercial. Je lui dis « Fifty fifty ?« 

Dimanche 20 janvier 2019

Repartir. La nuit, malgré les paupières closes au-delà de 3h30, n’a pas été plus courte que des jours de semaines où l’on veille trop tard. On dit au-revoir à des gens qu’on ne connait toujours pas, puisque ainsi, que s’est-on dit ? Parfois a-t-on dansé ensemble en riant sans se nommer. Dans la voiture on aimerait que la fête continue, ainsi peut-être dansé-je un peu. De même chante-t-on des airs qu’ailleurs on n’écouterait même pas.

Samedi 19 janvier 2019

Il y aura eu des gestes d’amour, des paroles d’amour, des cakes d’amour.
Il y a aura eu des parents qui pleurent, des cousines qui rient, des frères qui s’embrassent, des amis qui exultent.
Il y aura eu des visages, qu’ici ou là j’ai attrapés.
Et des nuques.
Et des pieds.

Vendredi 18 janvier 2019

Ils arrivent, là-bas, depuis le tram. Je lève les bras, fais signe, suis vu. Me retourne et vois Fred alors je lève les bras, fais signe, déjà vu. J’en ris, de ce comique de répétition gestuelle, et le jeune homme venant à ma rencontre sourit joliment de cela ou de mon rire, là, sur ce parking, et continue son chemin. Nous sommes vendredi, il a une allure de lycéen qui rentre chez ses parents.
Ch arrive peu après et nous voilà donc en route : échappée belle et amicale vers la Loire-Atlantique.

Mardi 15 janvier 2019

Je fais face à la porte. Je la vois entrer, mais évidemment il y a un moment d’hésitation. Nous ne sommes pas vue depuis plus de 3 ans, et à peine nous étions vus alors.


Lundi 14 janvier 2018

Palimpseste. Le mot est dans l’invitation d’Olivier Sévère. Il était un peu plus tôt dans les pages du livre. J’en avais oublié le sens. J’en ai donc lu / relu la définition. Et j’ai regardé le passé. Ma vie est un palimpseste, et j’aime l’idée.

Samedi 12 janvier 2019

-10%, -20%, -30%, -40%, -50%, 1 paire achetée 1 paire offerte, des astérisques, des pastilles, des étiquettes, des affichettes, des losanges roses, des ronds bleus, des triangles verts, des carrés noirs, des pantalons orange, des chemises grises, des chaussures violettes, des gilets jaunes.

Vendredi 11 janvier 2019

Nous nous retrouvons en bas de chez moi. Il sourit de mon blouson, je lui parle des circonstances de l’achat et du lieu, en navigant entre son italien et mon français pour finir sur l’habituel anglais et en hésitant sur le nom du centro cultural… Il connait, complète : Gabriela Mistral. J’avais oublié que nous avions déjà parlé du Chili et plus particulièrement de Santiago. Ainsi son regard sur la ville, enjoué, adoucit la dureté que la capitale avait imposé en moi.
J’avais justement retrouvé, l’autre jour, revenant encore sur les images, quelques photos de chez M, créateur du-dit blouson : un bric-à-brac d’objets des années 30 à 60 illuminait son appartement, espace multicolore et chaleureux.

Chaleureux. Tel est l’adjectif que j’appose après que nous sommes entrés au Quartier Libre. J’ai habité à deux pas, mais vraiment à deux pas, tu vois juste au coin, mais je n’étais jamais entré. En face oui, oh rien, juste une fois, pour boire un verre avec ce garçon qui riait tant, mais sa copine, bof, un peu pénible, et puis il y avait eu ce mec saoul, une tension. Ici, un groupe joue sur scène, c’est pour ça qu’on est venus, je sentais bien qu’il en avait très envie, moi ça m’était égal, ou peut-être qu’au fond de moi, oui, j’en avais très envie aussi. Qu’importe, nous y voilà, c’est jazz-rock, dansant, je tape du pied, il y a cette fille qui danse devant les toilettes, elle a l’air high, il y a ce couple qui nous demande « C’est quoi le jam ?« , il y a les sourires, il y a nous ici et pourtant le jam… bouh… che cos’è ?


Jeudi 10 janvier 2019

Se rencontrer. En parlant de l’autre, puis d’amis, il évoque ce verbe, il convoque ce verbe dans ce qu’il a de plus beau, de plus profond, de plus fusionnel : se rencontrer. Il n’explique pas vraiment — il dit « tu vois ? » ou quelque chose comme ça — et je comprends tout de suite ce qu’il veut dire. Nous nous comprenons. Oui souvent nous nous comprenons. Parfois je pense que nous nous sommes rencontrés. Vous voyez ?

Je rentre. Les images vues au vernissage sont loin, peut-être parce que les mots les ont effacées. Oh bien sûr, c’est un peu facile d’écrire ça, c’est faux, c’est exagéré, mais c’est ainsi que je le ressens. C’est peut-être ce qu’il m’arrive aussi, en ce moment, cette impression que les mots — les miens — vont effacer les images — les miennes. Les mots des autres aussi, ils pourraient effacer ma photographie — cette photographie creusant de plus en plus le rien —, comme ses mots ce soir, comme ces avis qu’ils a souvent, différents, ainsi ça me bouscule un peu, ça me pousse, ça me déplace. Ça me rencontre.

Mercredi 9 janvier 2019

Alors je reçois de V « mes » pages. Je ne m’y attendais pas. Je n’attendais pas cela, pas autant. La sélection des images n’est pas de moi, elle ose ainsi intervenir dans la totalité des photographies que je lui avais envoyées et c’est bien, ça me libère. Il faudra revoir les teintes, mais c’est la joie qui me colore.

Ce message arrive à point nommé. J’avais parlé avec J de mes projets photos, oh bien sûr des envies d’exposer, sous une autre forme, un happening, quelque chose, dans la rue, c’était difficile d’exprimer mes envies devant lui, devant son expérience, c’était difficile de savoir si je voulais continuer, arrêter tout ça, j’ai dû bafouiller quelques phrases contradictoires. Frileux, il portait un manteau en Prince de Galles.

Mardi 8 janvier 2019

L’adjectif s’inscrit sur l’écran. Il s’impose, couleur bleue, police à empattements, graisse épaisse, taille supérieure au reste du texte sur la page. Il ne correspond pas à une réalité administrative définie le 23 avril 2014, mais selon la Direction générale des finances publiques, il ajuste par une généralité cette situation de fait. Il est une étape obligatoire puisque la vérité est là et que l’inspection des impôts la préfère aux tristes circonstances, aux contes de fées, à la poussière poussée sous le tapis, aux petits arrangements avec la brume et avec l’oubli – oups – l’oupsbli ?

Lundi 7 janvier 2019

Alors elle commence à parler. Qu’importe la femme qui dort à côté d’elle, idem l’homme à côté de moi. Qu’importe moi qui lis en face, et là juste de l’autre côté du passage, ceux qui lisent, aussi. Fort, elle parle. De quoi ? J’ai oublié. Personne ne dit rien. Peut-être parce que l’on finit par s’y habituer, à ça, et qu’on finit par les ignorer, les trop parlant. Pourtant parfois ils vous happent dans leur récit trop articulé. Et parfois l’on s’en moque, double sens de cette expression, ainsi parfois l’on rit. Cet homme, quand était-ce, il y a deux mois peut-être, parlant si fort, je n’ai pas raconté ? On rit alors comme on pointe du doigt, comme on dirait « pauvr’mec » puisqu’il se vante de draguer la nouvelle secrétaire, on rit par connivence, les regards échangés, ou plutôt évités pour ne pas exploser, dans des éclats de rire.

Dimanche 6 janvier 2019

Toujours drôle et délicat, sensible et attentionné, il parle d’un nouveau chapitre à écrire. Ce n’est pas qu’une métaphore, c’est un rappel de qu’il aimerait que je fasse : écrire les chapitres de ma vie. Mais il parle de lui et il entend ce que je ne dis pas. Un peu plus tard, alors, je pense à quelques phrases qui pourraient rejoindre mon journal du Kenya. Face aux dunes, face au presque rien, l’écriture entrecoupée par la perte – le livre de M. Ferrier – et la vie – celui de Semprun – déclinait le long des dunes les silhouettes d’Eros et Thanathos. Et puis parfois on allait nager. Ainsi, voyant le temps filer, c’est sur un autre passé que je me penche dans le train du retour : les photos du Chili, envahies elles aussi par le sable.

Samedi 5 janvier 2019

Alors, tenter de partager les images, les goûts. Je n’évoque pas les sons, à savoir les chants des oiseaux au petit matin. La lumière peut-être, puisque sur la photo le soleil se lève. La chaleur bien sûr, juste ce qu’il fallait, vous savez. Les gens. Les gens oui, bien sûr. Et les goûts, donc, puisque alors on découpe un fruit.

Jeudi 3 janvier 2018

Le petit objet cubique de marque Sony, revenu de mon enfance en décembre, est définitivement une source de bonheur. Après la voix de Duras hier, nous voici à nouveau avec Laure Adler. Elle interviewe un réalisateur japonais et soudain nous propose un extrait du film. Donc, là, c’est en japonais. En japonais. Pas de traduction. Rien. C’est complètement fou, sûrement un peu idiot, mais c’est le cinéma à la radio. Elle revient, parle à nouveau du film, parfois c’est un peu naïf, elle le dit elle-même qu’elle pose des questions un peu bêtes. Et puis un deuxième extrait. J’attrape des mots. C’est un moment magnifique, là encore, juste ça, ces voix, et je me demande ce que je ressentirais si c’était en russe ou en swahili, sûrement une pointe d’agacement derrière la folie du geste radiophonique. Elle revient, comme si ce rien n’était. Et puis le troisième extrait. Cette fois je comprends, c’est un homme et une femme, ils se présentent l’un à l’autre.

Alors il y a un petite ellipse dans mon récit. Je suis dans le tram. La fille à côté de moi raconte comment elle s’est fait aborder dans la rue par un type essoufflé. Il l’a attrapée par le bras, il lui a dit : « Vous marchez trop vite mademoiselle. » Et puis il lui a dit qu’elle était jolie. Ils étaient gênés tous les deux, il y avait des blancs dans la conversation, il disait qu’il se trouvait bête, qu’il avait envie de lui parler mais qu’il ne savait pas quoi lui dire. Pourtant elle était pressée, elle allait s’acheter ce manteau avant que le magasin ferme. Elle lui a donné son numéro. C’est quand elle dit qu’il a 24 ans que je me tourne pour voir son visage.

Mercredi 2 janvier 2019

Je m’assieds sur mon lit pour écrire en écoutant la radio. Duras parle de l’écriture. Elle rejoint les divagations qui, dans le tram, me dévoraient. Je n’arrivais pas à lire Semprun, j’étais perturbé, distrait par l’autour, prêt à sauter sur une description qui aurait précisé la couleur du blouson de mon voisin de siège, son absence de « pardon » ou « merci », sa toux hivernale. Duras parle de l’écriture qui ne laisse pas de place à la vie et la question de Laura Adler à son invitée, dont soudain le nom m’échappe – il suffirait pourtant d’aller réécouter le podcast – trouble ce que je viens d’écouter – il suffirait pourtant…

Et puis je pars. E a changé de lunettes. Elles lui vont vraiment bien, je pense que j’aimerais les mêmes mais il ne me vient même pas à l’idée de les essayer. Bar à vin, paroles, il faut dire, dire encore, sur ce qui nous traverse et nous empêche, alors il dit. J’ai avec moi trois petites choses pour lui, dont une que je coupe en deux : un fruit de la passion, dont l’odeur si douce nous emporte. Le goût est une volupté discrète, j’évoque le Chili, mais c’est à présent surtout le fruit de N ; de quelle passion est-ce dont le fruit ?

Retour. Un bref regard sur l’écran. Et puis ces mots de Julien Gracq :

« Il y a dans notre vie des matins privilégiés où l’avertissement nous parvient, où dès l’éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désœuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s’attarde, le cœur brouillé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l’instant d’un grand départ. Quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes; c’est peut-être le bruit d’un pas isolé sur le pavé des rues, ou le premier cri d’un oiseau parvenu faiblement à travers le dernier sommeil; mais ce bruit de pas éveille dans l’âme une résonance de cathédrale vide, ce cri passe comme sur les espaces du large, et l’oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n’a pas plus d’écho que la mer. Notre âme s’est purgée de ses rumeur et du brouhaha de foule qui l’habite; une note fondamentale se réjouit en elle qui en éveille l’exacte capacité. Dans la mesure intime de la vie qui nous est rendue, nous renaissons à notre force et à notre joie, mais parfois cette note est grave et nous surprend comme le pas d’un promeneur qui fait résonner une caverne: c’est qu’une brèche s’est ouverte pendant notre sommeil, qu’une paroi nouvelle s’est effondrée sous la poussée de nos songes, et qu’il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre familière dont la porte battrait inopinément sur une grotte. »

Mardi 1er janvier 2019

La journée ne commence pas, comme habituellement sur ce journal, au matin, au réveil. La journée commence comme l’année, après minuit. Elle commence avec lui. Il arrive un peu plus tard que prévu, c’est déjà 2019, c’est déjà la date de son anniversaire, qu’il veut fêter. Les heures qui passent ensuite me dynamisent, à ma grande surprise, et lorsque 7h s’affichent, enfin rentré chez moi, je n’ai qu’une envie : écrire. J’écris, après avoir lu le message de C, que je suis le témoin de ma propre absence. J’écris, après voir laissé Z dans cette boîte de nuit assourdissante, que ses yeux sont comme les nuits au-dessus de l’Équateur : noires et infiniment étoilées.

La nuit qui suit est courte. C’est vers l’heure du café avec R – parti de chez lui en s’assurant que j’étais en mesure de lui en servir un ou deux -, 16h30 peut-être, que je me satisfais de la dissipation du léger brouillard qui avait perturbé les 4 heures précédentes – puisque ainsi le lecteur saura que j’ai peu dormi. On parle du garçon à la beauté idiote qu’il avait rencontré hier soir, du Brésil bien sûr, encore, puisque.

Lundi 31 décembre 2018

Malgré les silences, les absences et les distances qui ont érodé cette année, elle fut bien belle, belle et riche, riche de toutes ces rencontres, d’un nouveau travail, d’une nouvelle vie, de nouvelles amitiés ou d’autres consolidées, riche de l’exposition à Tokyo, du projet à Nontron, de l’accueil d’Isabelle, de la présence de Jean-Luc… Riche d’amours bien sûr ; mon album de l’année est beau de ces sourires qui m’ont accompagné, de ces quelques prénoms d’ici et d’ailleurs. Je suis terriblement chanceux, en particulier chanceux de ne pas être moi-même touché par la maladie, qui frappe autour de moi.

Je termine l’année en lisant « L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun. Les souvenirs de Semprun y sont comme les vagues qui frappent la plage, y déposant des cailloux, y creusant des sillons. Ils vont, viennent, s’accrochent, se dérobent. Face aux dunes de l’île de Lamu, j’ai entamé ce récit splendide autant que bouleversant, parce qu’il ne faut jamais oublier que le pire est là-bas derrière l’océan. Mais que l’espoir et la beauté du monde peuvent lui survivre.

Samedi 29 décembre 2018

L’un est parti promener le chien. L’autre est encore au lit mais bien sûr il se lève, nous salue, à peine les valises posées dans un grand soupir. Elles sont remplies de vêtements engorgés de l’odeur du sable et de quelques cadeaux ; probablement on y trouvera même un peu du vent de l’océan. Nos corps fatigués se reposeront plus tard, pour le moment ce sont les retrouvailles entre toi et tes amis, et ainsi, ma rencontre avec eux. Nous partageons la même initiale, et donc ce petit-déjeuner copieux, revigorant, faisant oublier celui de l’avion : enfin le café est bon, enfin le croissant croustille. Les souvenirs aussi.

Vendredi 28 décembre 2018

Alors l’on s’envole ; il est si tard que c’est déjà demain. Un jour plus tard que prévu, nous quittons le Kenya. Tu repars de ce monde connu, où tu m’a guidé. Je m’éloigne de cet ailleurs, ce territoire devenu possible, zone équatoriale traversée par une ligne pointillée sur les cartes. Ne m’a-t-elle point traversé ?

Lundi 24 décembre 2018

Levé à 6 heures, lune haute, cercle plein. Plage déserte. C’est un son d’oiseau qui m’a poussé dehors, sans te réveiller.

Au bout de 3 jours, je cherche ce que le paysage peut m’offrir et je sais que ce n’est pas suffisant. Les troncs qui jonchent la plage méritent une temporalité respectant la leur, et leur immobilité, tôt ou tard remuée par les vagues.

Sous mes pas, il suffit de gratter un peu pour que les détritus de plastique apparaissent, de leur effrayante couleur. Je me demande si, ainsi, les images avec un tas, un tronc, ne sont pas des portraits. Olivier Culmann m’a dit que l’on ne se voit jamais de dos, c’est ce qui l’intéressait dans ma série « Vous suivre ». Nigel ne voit jamais son tatouage. Comment peut-on se connaître entièrement ? Telle l’immensité de la dune que je scrute chaque jour, j’ignore tout de moi ? Est-ce que je cherche dans les gens de dos à voir ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes ? 

Tu m’as remercié d’être là. Notre relation se cimente. C’est une amitié où se glisse la possibilité d’une douceur, où s’amuse le désir, où s’exprime celui pour les autres et les expériences d’autrefois.

Et puis Lamu. Que dire de cette visite dans la ville principale de l’île ? Tout un roman. Et la beauté de deux visages.

Dimanche 23 décembre 2018

Nuit hachée par mes réveils : je voulais entendre l’aube. Mais, une fois la lumière, qui entre sans désordre par les fenêtres ouvertes et la porte donnant sur le sable, mon corps reste aimanté au lit. Par les ouvertures, j’aperçois et j’écoute. A côté de moi tu ne bouges pas.

10h passées. Deux hommes refont un parasol. Je prends mes habitudes sous le mien. Retour du petit-déjeuner. C’était un moment un peu difficile : la superposition des conversations m’empêche de suivre. Après les souvenirs de brousse (les nuages de moustiques, les crocodiles, les baobabs, les éléphants) un point la géopolitique s’immisça via la question les activités : du snorkling on passe à la raréfaction des poissons, aux méthodes de pêche (dynamite…), et nous voilà, j’ai oublié comment précisément, avec la Chine qui est partout, des marchés de Zambie aux rues d’Angola, puis l’influence américaine, le prix du pétrole à Djibouti, la Syrie, Donald Trump, Nuke. Boum. Je te regarde dans ces moments d’échanges qui se déplacent dans toute l’Afrique sub-saharienne, je t’écoute, épaules solides, regard brillant, tu as une assurance fascinante, qui ne provient pas uniquement des mille et une anecdotes que tu peux raconter.

11h45. Nous voici de retour de la plage. J’ai appris à nager avec un masque sans trop savoir si cela servira car ici la mer n’offre rien ; les flamants roses l’ont bien compris, ils n’y en pas un, pas un parmi tous ceux que j’avais imaginé en t’écoutant me parler des paysages. Au loin Sébastien, et donc nous blaguons, bien sûr, de notre pseudo-excitation à le voir là-bas dans un short bleu.
Nager, donc. Ta main prend la mienne. Tu me rassures. Il faut trouver le rythme de la respiration, se laisser flotter, ouvrir les yeux.

Cette difficulté de respirer, c’est cela, c’est comme nous deux, comme la difficulté de m’exprimer quand tu me parles des autres, Z ou E. Il faut trouver le rythme, la manière et puis, à l’autre bout du corps, trouver comment battre des pieds des jambes encombré par des palmes. De quoi suis-je encombré, dans cet amour-amitié ?

Il y a le ciel, le soleil et la mer, comme cette chanson qui sûrement parlait d’amour et dont les autres paroles ne me reviennent pas en mémoire.

J’écris à Jean-Luc un mot que je n’enverrai pas. Je lui parle des images que je fais : lesquelles conserver ? Celle qui marquera l’absence, c’est-à-dire les absences ? Je note le peu de végétation au milieu des dunes, quelque chose sans images, sans but, sans message. Il y a le rien, cette quête du rien, comment la photographie peut-elle cesser de montrer quelque chose ? Ici, parmi les absences, je cherche la présence, je me demande où sera la conjonction.

Je commence à lire L’écriture ou la vie. Il y a cet insupportable grand écart entre le fait d’être ici et l’horreur des camps. Exprimer cette évidence me semble presque indécent, idiot. La nuit dernière, pleine lune, ciel voilé, à peine distinguait on les étoiles.

Jeudi 22 décembre 2018

5h34. Tu me réveilles. Il faut que je voie ça : la lune se couchant, la lumière de l’aube, et puis la croix d’étoiles, c’est le signe qu’on est ici, à l’Équateur. Je t’écoute à peine : je regarde le ciel. Je te regarde faire une image. Je n’en fais pas. Il y a dans ce moment quelque chose d’absolu que je veux garder pour moi, quelque chose que n’importe quelle image faite par n’importe quel œil et n’importe quel appareil photo ne saura pas retranscrire. La lune est d’une couleur que je ne reverrai peut-être jamais et que je veux garder pour moi et donc l’oublier pour moi.

Je ne me rendors pas facilement. Tu chasses les moustiques qui se sont faufilés sous notre abri de fils. Le soleil se lève, les oiseaux se mettent à chanter. Ce sont alors autant de sons inédits et fascinants.

8h45. Les trois heures précédents n’ont pas été de sommeil. Au petit-déjeuner il s’agit de se présenter encore un peu aux autres convives. Mais je veux me taire. Je ne veux pas cette façon de m’immiscer, je ne veux pas que d’autres que toi s’immiscent dans ma présence ici, loin de tout et de moi-même. Il est trop tôt, je suis encore cet étudiant un peu en retrait qui regarde les autres invités d’une soirée quelconque avant d’être là et de participer à l’ambiance. Tigre, j’observe.

Plus tard. Ombre d’un parasol fait de feuilles palmiers.

Il n’y a rien à faire que regarder l’horizon. Je veux être celui qui n’a rien d’autres à faire que raconter qu’il regarde l’horizon.

Je relis les pages que j’ai écrites précédemment. Tant / trop me ramènent à C. Je suis ici pour atteindre le rien. Je pense à cette phrase de Duras : « regarder la mer jusqu’au rien. »

Michaël Ferrier parle des vagues. Il y a entre moi et le bras de mer, des dunes. Un homme passe. Chapeau clair, pantalon sombre, il traîne un sac jaune. Au loin il ramasse quelque chose.

Je suis à l’Équateur et j’attends donc que la pluie vienne à l’heure prévue. Souvenir d’un cours de géographie. Le prof avait un bec-de-lièvre. Je ne l’avais pas cru. Je pensais la planète incapable d’une telle absence de surprise. Il ne pleuvra pas.

Le passage pages 221-222 est beau. Il ne dit pas ce que l’on ne peut pas dire sur l’horreur de la mort. Mickaël Ferrier n’évoque qu’à peine les années de brouille. J’aurais aimé lire le manque l’absence, le vide, l’envie de revoir l’autre. J’aurais aimé lire ce qu’il aurait su dire avec justesse. Peut-être que sur ce bout d’île sans rien j’aurais aimé en pleurer.

17h15, nous avons déjeuné, dormi. C’est un thé qui nous a réveillés, apporté par l’un des hommes qui travaillent ici. Il était presque 16h.

Nous sommes samedi. Je me répète que nous sommes samedi. Le soleil me fait face. Je pense aux frontières, aux limites. Ici sur le bord de l’océan, à qui je tourne le dos. Au Chili j’étais allé chercher cela aussi, mes propres frontières. « Comme cet endroit est loin de la forêt qui bordait notre maison !« , m’avait écrit C en voyant les images d’Arica.  Nous sommes samedi, j’observe les oiseaux.

Au milieu du soleil, la plage. Constellée de petits morceaux rouges, bleus, blancs, tout le spectre, et autant de matières se conjuguent avec les fragments de coquillages, les résidus de branchages qui me ramènent à l’enfance. La plage n’était ni une destination régulière ni une grande absente. Mon père n’aimait pas ça, il y marchait. Les détritus de plastique étaient déjà là, mais c’est avec amusement qu’on les regardait. Mon enfance est surtout tâchée de morceaux de mazout qu’il fallait éviter. Il y a aussi l’Italie, une plage de sable gris, des bidons vifs qui venaient interroger ma photographie balbutiante.

Plastic Paradise. C’est ici que nous sommes. Les petits bouts colorés de la plage ne sont que la partie visible du désastre.

18h12. A travers les rideaux de paille le disque jaune du soleil frôle l’horizon. Tu écris. Je cherche dans la constellation de plastique quelque chose d’une métaphore amoureuse, quelques éclats qui donneraient un sens, qui identifieraient ma présence au monde, petit morceau coloré. Il y a forcément dans ma présence ici, à ce moment de l’année, un sens à donner. Notre présence, toi et moi-même, la définition de notre forme d’amour. Il y a eu avec toi, tout de suite, une douceur, une simplicité, une honnêteté : nous parlions du désir et le désir que nous questionnions dans nos partage était un ciment souple. Il y avait des autres et nous.

18h34. La lumière baisse, le vent encore, quelques oiseaux parfois viennent rompre ce souffle ininterrompu.