Mercredi 12 août 2015
Alors, proposition graphique, je pose sur mes ancêtres des couleurs, avant de poser un visage sur ce prénom et cette rencontre.
Mardi 11 août 2015
Lundi 10 août 2015
Dimanche 9 août 2015
Samedi 8 août 2015
Sur le carnet, pas de mot. Pas d’image. Un samedi pourtant.
Vendredi 7 août 2015
Il nous surplombe au-dessus des escaliers, fait la circulation dans la gare, dirigeant d’une voix ferme le flux continu sortant et sortant encore des trains. A côté de lui, ignorant le volume sonore sortant et sortant encore du mégaphone, elle trifouille son téléphone. Les positions sont parfaites, l’angle de vue aussi, mais je ne peux pas m’arrêter pour un cliché, emporté par une foule prête à faire des « Aaaah ! » et des « Oooooh ! ».
Plus tôt, avec C, on avait parlait d’Annie Ernaux, du crabe colline, et de ma nouvelle lectrice, la maman de P., que je salue donc au passage.
Jeudi 6 août 2015
Mercredi 5 août 2015
Mardi 4 août 2015
Parc impérial. Le ciel à l’ouest est barré d’un trait. Un gardien, vêtement bleu de rigueur, droit, raide. Deux jeunes occidentaux sur un banc, l’un des deux regardant son téléphone, l’autre tout et rien. Une femme au chemisier jaune promenant son chien. Quelques cyclistes prudents sur le gravier. C’est l’heure où les locaux sortent enfin, c’est l’heure où les touristes respirent enfin. Et puis le jour décline, on retrouve la foule sur les bords de la rivière, regardant les lumières. Je regarde plutôt ceux qui regardent les lumières. Et puis d’autres apparaissent là-bas derrière l’horizon du nord ouest : les éclairs. Rentrer vite.
Lundi 3 août 2015
J’ai été quelqu’un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gaie à notre façon, pour se venger d’être triste et rire quand même. Les gens aimaient ça de moi. Mais je change. Ce n’est pas de l’amertume, je ne suis pas amère. C’est comme si je n’étais déjà plus là. J’écoute la radio, les informations, je sais ce qui se passe et j’en ai peur souvent. Je n’y ai plus ma place. C’est peut-être l’acceptation de la disparition ou un problème de désir. Je ralentis.
Alors je pense à toi. Je revois ce mot que tu m’as fait passer là-bas, un bout de papier pas net, déchiré sur un côté, plutôt rectangulaire. Je vois ton écriture penchée du côté droit, et quatre ou cinq phrases que je ne me rappelle pas. Je suis sûre d’une ligne, la première, ‘ma chère petite fille », de la dernière, aussi, ta signature, ‘Schloïme’. Entre les deux, je ne sais plus. Je cherche et je ne m’en rappelle pas. Je cherche mais c’est comme un trou et je ne veux pas tomber. Alors je me replie sur d’autres questions : d’où te venais ce papier et ce crayon ? Qu’avais-tu promis à l’homme qui avait porté ton message ? Ça peut paraître sans importance aujourd’hui, mais cette feuille pliée en quatre, ton écriture, les pas de l’homme de toi à moi, prouvaient alors que nous existions encore. Pourquoi est-ce que je ne m’en souviens pas ? Il m’en reste Schloïme et sa chère petite fille. Ils ont été déportés ensemble. Toi à Auschwitz, moi à Birkenau.
Marceline Loridan-Ivens ; Et tu n’es pas revenu
Dimanche 2 août 2015
Son nom, sur sa carte de visite, est une exclamation. Il évoque un acteur de kung-fu ou une star d’autre chose, grimpant des marches avec une certaine classe gâchée par cette trop apparente perfection et ce sourire un peu trop publicitaire. D’une extravagante assurance, presque impétueux, il nous parle de cet artiste dont j’ai oublié le nom, et dont le travail exposé ici est parfois, lui aussi, comme des exclamations. Les cercles sont vifs et les encres soufflées de mes 19 ans me reviennent à l’esprit. Les ronds s’alignent en points de suspension et il serait dommage de ne pas s’en inspirer. Dehors, l’étudiante en vacances range les panneaux d’indication ; nous n’étions pas sûrs de nous être reconnus.
Samedi 1er août 2015
La chaleur s’est installée, on ne parle que d’elle, elle assèche, accable, atterre, fatigue et les corps suent ce qu’ils peuvent encore suer. Pourtant, nous voici partis. D’abord Imamiya, la surprise d’un petit marché aux puces chaque 1er du mois et les mochis grillés. Puis, de l’autre côté de la ville, Chion-in, où la climatisation est alors bienvenue, ce qui fait un point commun avec l’air rafraichissant des églises : le prosélytisme est-il plus efficace l’été ? Je pense aux 42° de Bari, le 19 juillet 2005, aux façades de pierres blanches qui reflétaient un soleil sans pareil. Ici le bois sombre ne rafraichit rien et nous rentrons asséchés, accablés, fatigués, laissant nos amis découvrir Gion sans comprendre où ils puisent cette énergie.
Vendredi 31 juillet 2015
Jeudi 30 juillet 2015
Le ticket du péage de l’hieizan-way pour monter au mont Hiei précise l’heure d’arrivée (15:29), l’heure de retour (17:24) et le prix à l’image du lieu, c’est à dire élevé (1,160 yens)… le prix à payer pour photographier des biches poseuses et l’horizon duveteux. En petit, en bas, la formule de remerciement. Légèrement froissé, il est calé dans le carnet, souvenir inutile d’un indispensable après-midi aux airs de dimanche.
Mercredi 29 juillet 2015
Alors cette fois-ci je vais un peu plus loin. Après la rivière, là où l’on peut descendre pour se tremper les pieds, oui, là, je prends le pont et poursuit la route, la batterie du vélo à 40% seulement. Je n’étais jamais revenu seul dans ce recoin de Kyoto, comme si la montagne était infranchissable ; c’est pourtant tout proche. Le lieu est un peu triste comme il l’était dans mon souvenir, comme si la montagne ne méritait pas ça… J’en repars pourtant avec une chanson en tête, à cause de cette voiturette : « Baby you can drive my car, yes i’m gonna be a star ».
Mardi 28 juillet 2015
Lundi 27 juillet 2015
La voici donc qui toque à la porte et, souriante, me tend les cadeaux qu’elle n’avait pas apportés la dernière fois ne sachant pas que j’étais là : deux barres chocolatées en provenance de Belgique et du thé acheté à Stockholm. Berlin, Londres, Paris, Venise sont évoquées dans notre conversation plutôt courte, j’en oublie. De son séjour en Europe, dix villes en trente jours, elle nous offre son attention, ce qui est plus important que tout, même si l’on s’empresse le lendemain de goûter au chocolat, un empressement très relatif me direz-vous. Mais le soir-même la délicate attention est détrônée par un cadeau magnifique, beau comme un cactus (greffé).
Dimanche 26 juillet 2015
C’est un de ces cafés typiques, qui ne laissent rien entrevoir de la rue, d’ailleurs je ne te croyais pas, ce n’étiat pas un café, à mon premier coup d’œil. Je pousse la porte, odeur de café délicieuse, tabourets au bar. On demande deux cafés, deux « hotto kohi » comme on dit ici dans un de ces incontournables anglo-japonismes. Il nous répond qu’il ne sert pas des cafés hot. Le temps qu’il le prépare, on comprendra pourquoi, faisant passer la notion de goutte-à-goutte pour une course de formule 1. Le résultat n’est donc pas de ces breuvages brûlants qui, parce que vous êtes pressés, vous arrache la langue et le palais, laissant pendant quelques heures une désagréable sensation en bouche. Le résultat est un délice et vous n’êtes plus pressés.
Samedi 25 juillet 2015
Le lieu est un ailleurs, le bout du bout, un port. Au loin, entre la répétition et la représentation, l’horizon en contre-jour se dévoile un peu, ici on sourit des palmiers qui bordent un bâtiment aux allures d’abandon mais la grille est ouverte.
Le spectacle est à mille lieues de la brutalité apparente de ce quartier où la supérette est une oasis à l’air conditionné et où se déroule, étonnant, une sort d’Intervilles, en tout cas ça patauge et ça crie dans le micro. Le spectacle est un hymne magnifique au corps, humain, animal, végétal, sublime ou monstrueux, bestiole sans cri que je photographie sans pouvoir me plonger entièrement – puisque concentré, inquiet des prises de vues, gêné par le bruit que je génère – dans les mouvements mais en captant – sens multiples – l’émotion.
Vendredi 24 juillet 2015
Je ne lisais plus Têtu depuis des années, 10 ans peut-être… mais c’est un symbole de certaines années de ma vie qui disparait. L’époque où Internet n’existait pas encore… et surtout l’époque où acheter ce journal, fébrilement, n’était pas un geste anodin. Il fallait le prendre au milieu des revues pornos, là où généralement il était bêtement rangé par le buraliste, et le poser sur le comptoir mi-fier mi gêné. Arrivé chez soi, on plongeait dans ce monde qui était soi-disant le nôtre puis on le mettait sous la pile de magazines de mode et de musique en se demandant si la tranche rouge resterait ignorée.
Et puis ces immeubles bordant la rizière, oxymore urbain d’une triste photogénie dans un paysage vers le sud. Et puis Wolfgang Tillmans (et les autres). La photographie montrerait alors quatre hommes assis sur deux bancs, éclairés, jaunes, par les écrans qu’ils regardent. De gauche à droite, un Occidental à chemise à carreaux d’environ 55 ans, un Japonais habillé de noir, un autre de blanc et un quatrième homme avec un bouc et un chapeau. Les bancs sont à 45°, soudain l’écran de gauche est presque uni, un jaune sombre et flou, l’écran de droite montre un animal qui vole, on comprendra sur l’image suivante que c’est une chauve-souris.
Jeudi 23 juillet 2015
Matin, banlieue ouest, université. Après une rencontre où les objets fragiles passent de main en main, nous voici à l’atelier. Poussière, machine… J’ai 15 ans, un bleu de travail, il y a les odeurs de graisses, la fébrilité car il faut être précis, le dégraissant rose et la promiscuité de cette espèce de cage faisant office de vestiaire.
Fin de journée, sanctuaire Shimogamo, soleil déclinant, heure parfaite pour quelques photos et pour les regarder encore. Ce pour quoi ils sont venus m’importe assez peu, ce sont eux qui m’intéressent, leurs gestes et leur regroupement, la joie perdue de nos frairies, la voix dans le haut-parleur qui annonce probablement qu’il ne faut pas rester dans l’eau, cet air de procession qui rappelle l’été à Lourdes.
Et puis il y a De l’air dans la boîte.
Mercredi 22 juillet 2015
Björk chante dans une compil aux airs rétro, 20 ans déjà. Elle raconte qu’elle part se promener avant que l’autre se réveille et qu’elle ramasse des petites choses et les jette dans le ravin. Tu viens de me dire que je devrais me lever tôt, comme toi, qu’ainsi nous irions nous promener lorsque tout le monde dort, même le chien, là-bas, devant son pas de porte. Que jetterions-nous alors ?
Mardi 21 juillet 2015
Lundi 20 juillet 2015
Dimanche 19 juillet 2015
Alors, puisque invités à la « yukata party », nous voilà en yukata partis, version occidental qui ne sait pas le porter, qui n’a pas les sous-yukata adaptés et qui, faute de grive, s’évente avec un éventail publicitaire. Mais voici, oh zut, qu’il faut faire le plein. Lirait-on dans les regards brillants du jeune personnel de la station service comme quelque chose proche de l’hilarité ? Ou n’est-ce que leur fonction qui les oblige à ainsi tous s’approcher ?
Samedi 18 juillet 2015
Le chapitre intitulé « Sans paroles » dans L’Empire des signes est devenu, au fil du temps, un grand sujet de désaccord entre l’auteur et moi, voire toux ceux – permettez-moi de généraliser – qui se confrontent à une langue étrangère encore incompréhensible après des mois de vie dans le pays. « La masse bruissante d’une langue inconnue constitue une protection délicieuse, enveloppe l’étranger (pour peu que le pays ne lui soit pas hostile) d’une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle (…). Aussi à l’étranger quel repos !« , écrit Barthes. Permettez que je fasse la moue tandis que je m’esbaudis à essayer de comprendre ce qu’ils disent, tous, lors de cette remise de prix ou dans cet amusant dessin animé – avec sous-titres japonais, histoire de… – ももの手紙 (Lettres à Momo)
Vendredi 17 juillet 2015
Le bruit de la pluie sur le toit avait été, la première fois, source d’étonnement. On en parlait parfois avec un sourire. Au bout d’une journée comme celle-ci, où des trombes d’eau sont tombées sans cesse, on rêve de silence mais on monte un peu le volume pour écouter, peut-être trop, jusqu’à la noyade, Where Dreams Go to Die de John Grant.
Jeudi 16 juillet 2015
Au milieu de notre conversation, moi installé, patient, ne voyant sans lunettes que mon visage flou, satisfait d’avoir trouvé ce salon de coiffure à seulement 2340 yens la coupe pour hommes, un salon un peu branché, pas loin de la maison ce qui est assez pratique un jour comme aujourd’hui alors que la pluie menace, un salon sur Omiya dori ce qui est une satisfaction supplémentaire pour une idée qui me trotte dans la tête, au milieu de notre conversation donc elle m’annonce que ce soir il y aura un typhon. La coupe très courte évitera donc un éventuel décoiffement.
Mercredi 15 juillet 2015
L’homme fait la circulation. Au milieu de la foule, plus importante que jamais peut-être à cause des prévisions météorologiques qui prévoient un typhon le lendemain et des trombes d’eau le surlendemain, il agite sur bâton lumineux qui éclaire de rouge à un rythme presque régulier son visage marqué par le temps. Je pense alors à ce que l’on nous racontait au sujet des évaporés ; il pourrait être l’un d’eux.
Mardi 14 juillet 2015
Alors les enfants entonnent l’hymne national japonais et le public majoritairement local en fait autant. Je réalise que je ne l’ai jamais entendu, ou plus probablement je n’y ai jamais prêté attention et surtout que, à mon grand étonnement, je n’ai jamais eu la curiosité de le connaître. J’apprendrai plus tard qu’il est l’hymne le plus court du monde, cohérence au pays du haïku. Arrive ensuite La Marseillaise et ses sillons abreuvés de sang impur, trace guerrière d’un autre temps, qui fait un peu froid dans le dos – et ce n’est pas dû à la climatisation.
Lundi 13 juillet 2015
Dimanche 12 juillet 2015
Samedi 11 juillet 2015
Au fil de la soirée, celle qui attendait simplement N (que l’on n’attendait pas) se transforma en une espèce de personnage à la Hitchock, le film se terminant par son départ sans savoir si elle connaissait vraiment N. Elle était d’une impassibilité étrange au milieu de ce groupe attablé et parlant français. On osait parfois quelques phrases, mais on se heurtait à son anglais chaotique ou son apparent manque d’intérêt à nos tentatives japonaises (parce que l’odeur du camembert méritait bien d’être exprimée dans la langue locale et surtout dans la sienne pour créer comme une affinité, une affinité fromagère en quelque sorte, ça sonne presque comme un slogan tiens…). C’est donc entre nous qu’on parla par exemple de la tête de la vendeuse quand je lui demandai s’ils avaient le manga Le mari de mon frère de Gengoroh Tagame et du concert de musique contemporaine écouté un peu plus tôt, en particulier de l’étonnante émotion ressentie pendant la pièce de Xenakis. Je n’évoquai cependant pas ce que la musique contemporaine nourrit comme rares souvenirs. Des souvenirs très lointains, 35 ans peut-être, en entendant le xylophone sur la pièce de Philippe Manoury, qui se retrouve ainsi lié malgré lui à une activité découverte en classe de maternelle. Et des souvenirs plus proches, 7 ans déjà.
Vendredi 10 juillet 2015
Lumière ! Au bord de la rivière, je retrouve cette population que, pour l’instant, je ne fais que regarder de loin. Elle rejoint celle que l’on peut observer avec délice à côté de l’Institut dans une cacophonie qui se glisse parfois à travers les fenêtres de la bibliothèque. Sur la berge, les voici donc : une chanteuse, cet homme qui semble répéter son texte, deux musiciens à l’ombre d’un pont et quelques bronzeurs affrontant la chaleur. Quelques sportifs aussi, dont cette femme entièrement recouverte de tissu noir de la tête au pied, une long visière masquant le visage. Je retrouve aussi ceux qui se reposent derrière l’hôpital ; pas de patient, peut-être parce que nous sommes le matin, peut-être par hasard, mais du personnel dont trois hommes, pantalon noir, chemise blanche, qui fument debout devant le portail. Derrière eux, un carré blanc, mur du bâtiment, qui sur la photographie aurait été encadré par une verdure touffue. Je ne sais pas exactement pourquoi je ne prends pas la photo, juste pour voir ce que ça donnerait. Les images montrent à la place les berges couvertes de fleurs de trèfle, ce cormoran ailes déployées, un pin, cet arbre près de Kuramaguchi : paysages regardés sans insistance pour éviter les creux sur le chemin.
Jeudi 9 juillet 2015
Le film du soir Kita no kanariatachi (« Les canaris du nord » ou cui cui cui dans la neige), agréable voyage dans l’inconnu puisque à Hokkaido, intéressant voyage dans les langues et les cultures puisque les enfants japonais y chante Kalinka, sera coupé au bout d’une heure, fatigués devant ce mélange de mièvrerie et de piétinement dans ce rôle principal cherchant rédemption sans sous-titres.
Mercredi 8 juillet 2015
Je n’imaginais pas son visage, je n’imaginais pas non plus qu’il puisse être aussi drôle, même si certains de ses écrits cinématographiques – que je n’avais jamais lus – étaient un indice. Et puis, à ta gauche, te souvenais-tu exactement du sien ? Sa présence était due au délicieux hasard des relations personnelles, qui ramènent à votre table – et à vélo – le mari d’une amie d’un invité, connu jadis sous d’autres sphères.
Mardi 7 juillet 2015
Osciller entre tout ce qui fait une journée, une journée un peu différente puisque abîmée par les réactions étranges du clavier faisant craindre le pire – la panne voire l’irréparable fin de l’objet indispensable. Un moment, pourtant, s’arrêter sur Hervé Guibert et son rapport à la photographie, chercher un peu ce que l’on a écrit sur lui et ses images (dont Poinat : « ce que Guibert photographie est presque toujours possible à toucher« ), et trouver également ce que lui-même, qui se défendait d’être un photographe, pouvait avoir dit :
« Je rêve que les photographes se mettent à écrire et que les écrivains prennent des photos, qu’il n’y ait plus d’intimidation des uns aux autres, que chaque activité soit l’indicible, l’innommable de l’autre autant que l’extension, la désatrophie de l’autre. »
Lundi 6 juillet 2015
Après-midi. Il pleut. Il pleut comme il pleuvait sur le chemin du retour, après être allé acheter des torchons dans ce magasin de Karasuma-Oike qui ouvre à 11h.
Il pleut. Abrité sur la terrasse, je tiens mon café d’une main, et de l’autre arrache les mauvaises herbes qui poussent au milieu de la mousse ou des gravillons. Je salue « Mamie », appelons-la ainsi cette femme qui habite dans la rue et qui passe plusieurs fois par jour devant la maison. Alors elle rit en me posant une question que je ne comprends pas. Puis elle ajoute quelque chose accompagné d’un mouvement du bras et de la main qui semble vouloir dire « Ben mon coco tu peux désherber tout ce que tu veux, ça repoussera ! ». Je souris, lève les épaules, espérant que cela conviendra. Elle reprend son chemin, je rentre et vérifié de suite ce mot entendu. Zassou. Désherber. Et comment dit-on « Ben mon coco ! » ?
Dimanche 5 juillet 2015
Samedi 4 juillet 2015
Sa spécialité était de trouver à chaque fois une idée différente pour notre soirée. Une fois, elle m’a emmené manger des brochettes de poulet à Shibuya. Une autre fois, du shabu-shabu à Omotesando. Une autre encore, de la salade de poulpe et du chou coréen, vers la sortie sud de Shinjuku. Tokyo, ville kaléidoscopique, se prête particulièrement à ces fantaisies culinaires. Yuko était jeune, mais pas innocente : je la voyais parfois arriver, un peu en retard, avec un petit suçon sur le cou. J’aurais bien voulu coucher avec elle : je rêvais chaque soir qu’elle me gratifiait d’une nouvelle trouvaille pornographique (j’imaginais les gestes, les situations, les positions) mais elle se contentait d’une spécialité gastronomique – viande, volaille, poisson. En attendant, je réglais scrupuleusement l’addition.
Michaël Ferrier ; Kizu
Le café où l’on est installés, où j’écris puis lis, où tu lis, est exactement ce qu’on ne trouvera peut-être jamais ailleurs, j’entends par là dans une ville de cette envergure : deux clients, le bruit de la rivière, de jolies tasses, un verre d’eau fraîche, le chant des cigales revenu depuis hier, une petit boutique sur le côté ainsi qu’un atelier de céramique. A Paris, le lieu, simple et agréable, serait affublé du qualificatif « bobo » par un idiot à l’air satisfait.
Ce que tu lis te fait aborder la question de la discipline chez les Japonais, notion qu’eux-même détesteraient, d’après l’auteur, qui répond semble-t-il à une généralité par une autre. Les faits sont pourtant là, le terme de discipline étant alors à prendre dans le bon sens, mais lequel ?
… Bref, la suite ressemble encore à un samedi, avec la boulangerie, le vidéo-club, et – moins courant – la visite de 5 architectes. Tout cela pour finir par Godzilla avec éclats de rire, cerises et pop-corn.
Vendredi 3 juillet 2015
Ce quartier, vers le nord, dont je fais mon terrain, regorge encore de surprises. Je ne me lasse pas de cette étendue qui tend les bras à la montagne, et bien sûr de cette rue Omiya dont les minuscules commerces et entreprises résument la particularité économique du pays. Je pense alors à cette remarque de D sur l’absence de parfumeries au Japon et me lance pédalant dans une tentative de liste exhaustive. Nous voilà en tout cas bien loin des lisières des villes françaises et de leurs centres commerciaux où l’on se rend par obligation ou par pur plaisir dépensier, plaisir dépensier partagé bien sûr puisque je m’arrête encore pour acheter des pots, stockés dans l’arrière poussiéreux d’une jardinerie qui me rappelle, comme tant d’autres boutiques locales, le bazar de Cozes tenu par un cousin tout de même plus regardant sur la poussière. Et je me demande, en écrivant ces lignes, pourquoi je n’ai jamais pris de photos ; ce sera pour bientôt.
Jeudi 2 juillet 2015
Mercredi 1er juillet 2015
Sur mon vélo vers le bain public, il tombe quelques gouttes et je pense alors à l’expression « il pleut à moitié ». Une fois au bain, autre humidité, je pense que je pourrais proposer une autre version de ce texte écrit pour Les Lucioles, décrire d’autres corps comme autant de photographies possibles que de corps plongés dans l’eau subissant une poussée vers le haut. Et puis on croyait, un peu blasés, avoir fait le tour des gâteaux apéritif. C’était sans compter sur ceux au citron que l’on t’avait offerts.
Mardi 30 juin 2015
Ouverture de festival de films. Sans film. Rien ? Non rien, enfin si : une bande-annonce. Alors on échange quelques avis avec ce réalisateur qui découvre enfin le pays, et après le multilinguisme de quelques discours on papote à côté du buffet, ici puis là-bas. Et puis elle arrive : « What are you talking about?« . Je n’aurais pas cru qu’une Japonaise aurait le culot de s’incruster ainsi dans une conversation… L’un d’entre nous répond, je tourne la tête, elle continue, distribue une première carte sur laquelle je pose mon regard. Un festival de films queer dans le Kansai ? Elle m’apparait soudain sous un autre visage et j’interviens dans la conversation au grand bonheur de celui qui s’était dévoué et qui, soudain, ne se sent plus du tout concerné. Au fil de notre discussion je comprends que cette fille oscille entre une certaine timidité due à son anglais chaotique et un enthousiasme débordant. L’échange de cartes plus personnelles se poursuit, on évoque la quasi invisibilité de la communauté, la photographie et, puisque te voilà, tes films, en se promettant de keep in touch.
Lundi 29 juin 2015
« Je sais que c’est beaucoup pour l’être humain, si sujet à s’enkyster à son enveloppe, de s’habituer à l’univers, de penser en fonction de l’ensemble, d’élargir son champ respirable, d’enrichir de réalité l’indispensable réservoir de nos rêves. Pas plus qu’il n’y a plus aujourd’hui d’économies fermées, de civilisations fermées, il n’y a plus d’imaginations fermées ou de propositions à l’abri de leurs correspondances. Il n’y a plus de vent qui, désormais chargé de connaissance, ne soit devenu esprit, un esprit qui à notre âme intérieure ne sourie tout bas à l’invitation. »
Paul Claudel à propos de Vents, de Saint-John Perse. Juillet 1949.
L’insecte aurait pu mourir noyé. Jaune-vert, je tentai de le sauver de la noyade, en le déposant là, sur une pierre sèche à côté du bain. Le soleil se coucha, d’autres arrivèrent : deux frères californiens à lunettes, puis A&D et l’insecte battait des ailes encore et encore, méthode de séchage inefficace. C’est une horde de fourmis qui lui règla son compte sous mon regard impassible et les barbotages chorégraphiques d’A&D.
Dimanche 28 juin 2015
Munis du reste de salade de la veille dans une boîte hermétique que par antonomase on appellerait Tupperware, nous voici tout là haut, sur « notre » funagata. On peut se l’approprier : il n’y jamais personne qui vient malgré le panorama, jamais personne sauf une fois, un coureur dont l’énergie nous étonna tant le chemin grimpe, grimpe…. Il n’y a jamais personne, alors puisque tu as chaud, si chaud, tu te dis qu’après tout, tu peux bien enlever ce jean… Mais (heureusement) tu n’en as (presque) pas le temps, des voix derrière nous, une bande de marcheurs venue d’à travers la forêt, qui disparaîtra après avoir commenté la vue (ce que l’on voit, ce que l’on devine, ce que l’on connait, ce que l’on reconnait). Entendent-ils alors nos rires ?
Samedi 27 juin 2015
Un déjeuner végétalien pour se dire au-revoir, parler des six mois passés, des mois à venir. Dire à un ami écrivain que soi-même on écrit chaque jour est toujours assez étrange, et rassurant concernant l’impact des réseau sociaux sur ce que les autres savent de nous quand ils n’ont pas besoin d’en savoir plus. Je ne précise pas qu’il y a des « choses » en chantier, ni comme dit Annie Ernaux, que «Quelquefois, j’écris très peu, mais en réalité, j’y pense tout le temps». Ces « autres » qui n’ont pas besoin d’en savoir plus pensent surtout que la photographie reste ma seule activité puisque c’est ainsi, photographe, que généralement je me montre, comme en cette fin d’après-midi, attrapant les yokai d’Iris dans les couloirs du musée du manga.
Et puis le soir, un documentaire de Naomi Kawase, 杣人物語 (« histoires de bûcherons ») dont le titre anglais me permet d’apprendre le mot Weald, bien plus doux et adapté à la poésie et à la délicatesse du film que la traduction française découverte sur Wikipédia : Les Enracinés de la montagne.
Vendredi 26 juin 2015
J’ai parfois l’impression que la pluie est japonaise. Qu’ici, je l’affronte. Que je m’adapte, peut-être. Qu’elle m’indiffère ? Comme si j’avais oublié les désagréments de la pluie française. En sortant du métro pour rejoindre le musée où tu allais t’exprimer un court instant, la pluie s’abattait. J’avais choisi les bonnes chaussures pour supporter ces cordes, ce qui aide toujours à relativiser le désagrément des flaques, mais surtout je maugréais tout en nageant, contradiction, dans une sorte d’indifférence. Cette vie sans contraintes réelles amplifierait-elle chez moi un fatalisme déjà bien ancré ?
Jeudi 25 juin 2015
Ibaraki. Le train local s’arrête un peu partout, dans ces villes entre Kyoto et Osaka, villes oubliées du moindre guide touristique, quelque chose qui pourrait convenir à un exemple de « nulle part ». Il y aurait pourtant un regard à porter sur cette ville étendue, ce territoire construit sans respiration, sans fin. Après les démarches pour faire traduire mon permis de conduire qui m’ont conduit jusque ici, un café qui accompagne ses boissons chaudes de cacahuètes caramélisées et d’une compil de Mariacaré en fond sonore. Dehors il fait chaud et je n’ai pas très envie d’explorer ce coin du Kansai, un peu forcé par l’administration : quitte à errer dans ce type de zone urbaine, qu’honnêtement je trouve laide et triste malgré les façades multicolores des crèches et écoles, je crois que j’aimerais que ce soit le pur hasard qui m’y conduisît. Néanmoins, je repère sur la carte ce qui pourrait être un jardin d’enfants, et m’embarque dans un petit périple aux alentours de la gare. Les surprises sont alors plutôt bonnes et un sanglier en béton et quelques toboggans brûlants viennent compléter ma série. La chaleur me pousse tout de même assez rapidement à reprendre un train vers Kyoto et quelques dizaines de minutes plus tard, me voici qui teste des objectifs photos dans le rayon climatisé de chez Yodobashi, photographiant sans souci ni vergogne vendeurs, clients et uniformes, passant du 35mm au 85mm, sachant que de l’achat de l’un ou de l’autre dépendra mes futurs travaux mais sachant surtout que le 35mm sera plus utile et cherchant à me rassurer sur la qualité de ce modèle bien plus abordable que son grand frère – « professionnel », comme ils disent – au prix astronomique. Malgré la chaleur (puisque je ne suis pas à une contradiction près), je marche jusqu’à Shijo Omiya, croisant un nouvel hippopotame chasseur de pélicans, pour prendre un bus n°6 bienvenu. La nuit presque arrivée, le temps d’une douche et d’une ellipse, je repars, pour voir une fois de plus ce que le parc Impérial peut offrir de nuit.
Mercredi 24 juin 2015
Mardi 23 juin 2015
A la VK, l’ambiance est au rangement : trois studios vont changer de résidents. Derniers moments pour eux, de nouveaux à venir pour nous, les mouvements se poursuivent au rythme des mois et des saisons. Sur la table basse, il y a encore ce bouquet d’œillets tandis qu’au sol trottinent quelques cétoines et que G passe, le linge lavé. Là-bas, d’une serviette sur la tête, le jardinier se protège du soleil. Plus tard, dans la cuisine, on discutera avec S et I. Le lieu est vivant, et comme souvent je me dis que je devrais venir plus souvent, pour ponctuer mes journées de quelques mots avec d’autres que moi-même et de quelques traits d’humour provenant d’ailleurs que d’Internet.
Plus tard, à la boucherie, il y a quelque chose du fond de l’Italie dans l’ambiance et dans les rayonnages (câpres ou charcuterie), tandis que le patron nous surprend en parlant français (« Je vous fais un prix« ). Et pourtant l’on grimace (devant le bac à surgelés).
Lundi 22 juin 2015
On pourrait râler, en bon Français, sur le pressing qui ne lave pas, sur le jardinier qui arrache les plus jolies plantes, sur le poisson qu’on recrache. Mais la joie d’avoir su tenir une conversation en japonais pour réserver un restaurant efface tout le reste (même s’il faudra y retourner après avoir appris comment dire « changer l’horaire »). Et puis l’on notera ici, histoire d’étonner (peut-être) le lecteur, le paiement de la « sécu » à la supérette, qui résonne, quand on y réfléchit, à quelque chose d’un oxymore social.
Dimanche 21 juin 2015
Les cordes étaient donc dans la fosse d’orchestre et en provenance du ciel.
Samedi 20 juin 2015
Vendredi 19 juin 2015
Derrière le comptoir, elle remercie ceux qui valident leur titre de transport – vocabulaire francilien. Soudain la foule. Ses arigato gozaimasu se succèdent, elle répète et répète encore, sans sourciller, sans montrer le moindre agacement sous son sourire et sa voix un peu haut perchée. Je regrette de ne pas avoir de quoi enregistrer, c’est fascinant. Quand j’étais petit, on disait que le Japon avait inventé les robots pour remplacer les hommes. Et on le dit encore. Ce qu’on ne dit pas, c’est que les humains ont parfois l’air d’avoir dépassé les robots.
A Karasuma Oike, changement évidemment. La petite musique est proustienne. Je suis en juillet 2011, je prends le métro pour la première fois, les sensations me reviennent, le souvenir s’accroche : la lumière, la chaleur humide.
Et puis chez sato utsugi, soudain cette femme qui parle français avec un bel accent espagnol… pardon : catalan. Un beau moment chez « beau monsieur », comme l’appelle D.
Jeudi 18 juin 2015
Brainstormer avec quelques wagashis et puis filer pour revoir sur grand écran les deux films de Dominique Auvray sur Marguerite Duras. Je pourrais en parler longtemps, peut-être devrais-je en parler longtemps, de ce que produisent sur moi la voix de Duras et certaines phrases, pour lesquelles j’emploie en général le terme de fulgurance, mais je ne saurais pas en parler comme il faut. Et puis vient le temps des Q/A. La femme tente de parler en français, mais on n’est pas très sûr, le babil est une masse fluide sans squelette, avec quelques signes francophones, et l’on tente de ne pas rire après la gêne. Et puis vient le temps du dîner, et tu rappelles à D que c’est grâce à elle que tu fais du cinéma. Elle avait oublié. Moi aussi.
Mercredi 17 juin 2015
Avant de partir, j’hésite. Cravate ou polo ? N’ai-je pas un peu l’air d’un curé ? Cette veste est-elle utile ? Ne fait-il pas, de toute façon, trop chaud ? Une fois sur place j’hésite, comme si je n’étais pas encore habitué, comme si je ne me lassais pas d’être surpris : il faut vraiment se déchausser ? Principalement parce que ce pourrait être un moyen de « voir des gens », je passe donc un entretien pour quelques petites heures par semaine, un アルバイト (arubaito) comme on dit ici sans pour autant prendre l’accent germanique, un de ces mots faciles à retenir, nombreux mais pas assez. En sortant, j’hésite encore : ce n’est peut-être pas le moyen que je préfère pour voir des gens.
Et puis tu proposes d’aller là-haut. J’hésite, le temps est instable, mais tu sais me convaincre et tu as raison. Là-haut, c’est encore une histoire de coucher de soleil et d’appareil photo laissé à la maison, un regret, car la ville, petit à petit, s’assombrit et s’éclaire, point par point, juste un peu.
On crot alors la journée terminée, mais c’est sans compter sans S qui nous coupe dans l’élan du lit et nous réveille un peu de sa bonne humeur : « Your hair is wild! I like it! »










































































































































