Mercredi 14 février 2024

A Sandra, ma sœur (6 avril 1969 – 10 février 2024).

Sandra,

Nous venons de te dire au revoir.

Je regarde au loin, derrière. Je regarde ce qu’il reste de nous, ce qui a été nous. L’enfance, surtout. Nous deux, nous trois avec Olivia. Sur les photos, bien sûr nous sommes unis et bien sûr c’est plein de sourires.

Un souvenir qui me revient, toujours, c’est la plage de Seignosse, une vague plus forte que les autres, et les rires qui ont suivi : c’est moi qui avais tout pris. Peut-être était-ce le même jour que cette photographie, ci-dessous, où l’on te voit faire le singe. Seignosse, je crois que c’est quelque part le plus beau de notre enfance, même si l’océan était interdit. Le plus beau parce que le moins ordinaire. Les vacances, quoi, plusieurs années de suite. C’est toujours chouette, les vacances, quand on est enfant. Enfin je crois ; on peut s’ennuyer, parfois. L’été il y avait la piscine municipale, je ne sais plus si tu venais.

Tu me contredirais peut-être, tu dirais non le plus beau c’était les chansons avec mémé Lucette, c’était les vendanges, la simplicité d’aller chercher de la luzerne et de nourrir les lapins chez Villain. Ou rire devant Desproges riant de son cancer ? Bien sûr. C’est vrai. Tellement vrai. Se souvenir, c’est mentir un peu, ou ne pas savoir choisir.

Ce qui était chouette, avec toi, quand nous étions enfants, enfin moi enfant, toi adolescente, c’était ton audace. Mais ça, ton audace, c’était pas les vacances, c’était le quotidien, la rue Charles Gide, les copains du quartier. Parmi les souvenirs, l’un est net ; il y avait cette chanson Emma, de Touré Kunda, que j’avais fredonné, tu étais fière, tu riais, surprise, tu avais su me faire sortir de ma bulle de petit garçon timide… Les autres souvenirs sont flous ou disparus, je suppose qu’il y en a eu beaucoup, des moments avec ta bande de copains. Ils avaient ton âge, l’âge d’Olivia, quelques années de plus, de moins, mais quoi, c’était des grands. Oh bien sûr, ça a généré quelques crises à la maison, quand elle allait trop loin, cette audace. Peut-être voulais-tu être grande avant tout le monde.

Il y a aussi ce souvenir que j’ai déjà raconté par écrit, dans ce livre que j’essaie d’écrire sur notre grand-père Antonio : souvenir d’Espagne, avec Elma, notre cousine.1984, j’ai 10 ans, tu en as 15, nous sommes dans un lieu bruyant, une musique de l’époque, des spots multicolores dans un lieu sombre, des punks ou quelque chose comme ça, la movida ou quelque chose comme ça, ma peur, mes pleurs. Tu ne t’en souvenais pas. Qu’importe que j’ai rêvé de ce moment, même si je suis sûr qu’il a existé : c’est notre enfance, celle où tu me prends par la main, celle avant que tu partes de la maison, avant ta liberté : Reggiani, Moustaki… hein, on connait la chanson. Ta liberté.

Tu ne voulais pas suivre le chemin, tu voulais écouter autre chose, d’autres musiques, et être plus hargneuse sur les terrains de foot. Tu les avais dans le collimateur, les chevilles d’attaquantes adverses ! Sanguine ou quelque chose comme ça. Le caractère de papa ou quelque chose comme ça. Battante ? Coriace. Tu l’as été, ces dernières années, coriace.

Il reste aujourd’hui, sur les murs de la pièce de papa, tes dessins à l’encre de chine : Escudero, Brel et les autres. Je ne sais pas pourquoi il reste aussi, dans l’air et dans ma tête, un fou rire né d’un “Quel bonheur !” prononcé pour une banale plante à fleurs sur la table du salon. Voilà : il reste tes éclats de rire, je ne les oublierai pas. Je les garde en moi. Gardons-les tous en nous.

Mardi 13 février 2024

Je viens de loin, de très loin. C’est la première fois que je viens dans ce pays. Mon père est né dans cette maison, il y a cent ans.
Voilà plusieurs jours que je murmure ces mots comme une sorte de répétition ou d’incantation générale pour le moment où je devrai les prononcer. Je me les répète en anglais, ce qui est peut-être une erreur. Aurais-je dû les mémoriser en roumain ? Au contraire, c’est mieux ainsi, pour éviter les déceptions. Pour éviter que les autres ne me répondent en roumain et ne découvrent, un peu frustrés,n qu’à part ces phrases diplomatiques, je ne comprends absolument rien.
::: Eduardo Berti ; Un fils étranger

Dimanche 11 février 2024

Alors je demande à maman des photographies de l’enfance.

J’ai oublié, hier, de chercher dans cette enveloppe encore marquée « L’Arno » de l’écriture de Fabien et qui est chez moi au milieu de mes images. Ma sœur y est, bien sûr. Il y a, bien sûr, entre autres, celles qui étaient autrefois sur la cheminée de cette maison. Je suis un nouveau né dans un berceau et Sandra est penchée sur moi ; les couleurs ont passé.

Je sors quelques photographies des albums, certaines seront pour ses enfants, son compagnon. Dans quelques heures je les verrai, et je verrai son visage endormi, à ma sœur. On dit toujours qu’ils dorment ou qu’ils sont reposés. On n’a pas les mots qu’il faut.

Et puis, me voici, une autre photo, seul, j’ai 17 ans. Je m’y trouve très beau. Moi seul sait ce qu’il y a en lui, en ce garçon d’alors.

Samedi 10 février 2024

Il est à peine 7 heures du matin et le téléphone sonne. C’est maman.

La vie est partie, au petit matin, elle a abandonné ma sœur Sandra, ou c’est Sandra qui l’a abandonnée, qui lui a dit Laisse-moi.

Je ne sais pas comment dire la mort alors je dis ça comme ça. Je ne veux pas la dire mais elle est là. Je ne veux pas non plus ne pas la dire.

Les heures passent, le silence entrecoupé à peine, quelques appels entrecoupés de pleurs qu’on essaie de retenir. Je ne sais pas quoi faire, où aller. Même à moi-même je ne dis rien.

Et puis je mets de la musique pour rompre le silence, après la superbe Domani E’ un altro giorno d’Ornella Vanoni et l’amoureux Portofino de Dalida, il y a cette chanson que je ne connais pas. J’hésite sur la voix. Je comprends juste qu’elle chante, ou plutôt qu’elle crie la vie. La Vita. C’est Shirley Bassey. Elle dit qu’il n’y a rien de plus beau, la vie.

Et puis je m’assieds devant l’écran, c’est déjà le début de l’après-midi, et j’écris. Un texte sort de moi, sans réfléchir, un texte pour elle, sur elle, nous. Je remonte loin, au doux mot d’enfance, peut-être pour être le plus loin possible d’aujourd’hui.

Enfin (un enfin qui n’en est pas un) je pars de la maison. J’emporte avec moi les mot de Marceline Loridan-Ivens, déportée à Birkenau à l’âge de 15 ans. Page 5, dans le train, je mettrai un petit marque-page autocollant bleu :

Joris Ivens avait raison. Il disait : « Il ne faut jamais perdre son enfance, il faut la nourrir. » Il avait raison. Il faut la garder en soi. C’est elle qui nous apporte tout. C’est elle qui nous permet d’oser, comme seuls les enfants peuvent oser. Quelle chance ils ont ! Ils m’émeuvent beaucoup plus qu’avant.
::: Marceline Loridan-Ivens ; C’était génial de vivre.
Récit écrit par David Teboul et Isabelle Wekstein-Steg

Jeudi 8 février 2024

Il devrait y avoir une image des hommes qui dansent, bougent, l’un contre l’autre, s’éloignent, encore. Mais ils ne diraient rien, en tant qu’ils ne diraient pas l’épouvantable certitude qu’ici, le lendemain en écrivant ça, je ne nomme pas.

Mardi 6 février 2024

Je crois opportun de livrer au public quelques extraits du journal que j’ai tenu, ces derniers mois, au cours de mes expertises. Dépêché par une agence interspécifique, j’ai pu approcher certaines populations de grands végétaux pour développer le champ de nos droits et devoirs mutuels.
Les échanges effectués avec ces arbres ont été libres et approfondis. Les comptes rendus qui suivent me semblent susceptibles d’en témoigner éloquemment.
::: Jean Echenoz ; Baobab

Samedi 3 février 2024

– Je rentre. Ensuite, je ne sais pas si j’écris ou si je regarde un film. J’ai aussi le tri des photos, beaucoup beaucoup.
– C est quoi l’activité qui te fait le plus envie ?
– Être avec toi. Et ensuite écrire. Mais je sais que regarder un film produira quelque chose de plus reposant.

::: Benjamin Begey / Olivier Gabrys

Mardi 30 janvier 2024

Le premier incendie auquel fut confronté le père Philippe Ligné s’alluma dans sa culotte le dimanche 26 juin 1988, à l’occasion du baptême de Grégoire Mourron : Marie-Ange, la mère du nouveau-né, portait ce jour-là une robe d’été vert pomme au décolleté plongeant, et resplendissait comme une madone.
::: Emmanuel Venet ; Contrefeu

Dimanche 28 janvier 2024

Le caddy à roulettes est lourd. Jean-Luc vient de monter les 64 marches en le portant. Le caddy contient des livres, les voilà peu de temps après posés sur le sol.

Je n’ai pas encore rangés dans les étagères ceux arrivés il y a peu – quand était-ce ? Ils attendent à présent, tous, la place qu’ils méritent : ordre alphabétique, nom d’auteur. Tous : 163.

Mercredi 24 janvier 2024

Nous marchons vers La Lucarne. Il est 19h48, ou quelque chose comme ça, lorsque Benjamin me parle de ce gars, Tigre Vert. C’est son pseudo, Tigre Vert. Il pense à lui parce que je parle de celui qui partira au Japon et qui m’a mis dans la confidence, folle aventure. Tigre Vert, c’est à Hong-Kong qu’il habite.

A La Lucarne, Benjamin connait du monde, un peu, moi personne ou si peu. Je ne sais pas si je dois aller parler à ces deux mecs qui ont autrefois été comme des amis, ou quelque chose du genre, et dont j’ai fini par m’éloigner pour de multiples raisons, certaines totalement oubliées depuis. Plus tard, après les quatre courts-métrages que l’on est venus voir, j’irai parler à Yacine, nous parlerons du livre d’Olivier, du spectacle de samedi dernier, de ces courts-métrages dont trois m’ont absolument enchanté, et de ce lieu où nous sommes, là. C’est la première fois que je viens. Sur les murs, d’exaltantes affiches.

Nous repartons, et avec Benjamin nous nous extasions pour le tout début du dernier court-métrage et les croquis qui s’humanisent, se déforment, s’humanisent… Tellement beau. Tellement beau. Nous sommes aussi heureux, je crois, d’être ainsi d’accord. Peut-être que, quelque part, je crains tout de même cela, aussi, d’être trop d’accord avec l’inaccessible.

Et puis je rentre. C’est une fois à la maison que je trouve le message d’Alex. Une copie d’écran envoyée à 19h48 : une photo qu’il aime. Une photo de Tigre Vert.

::: L’Esquisse ; Thomas Cali

Dimanche 21 janvier 2024

Le visage de Rodolfo apparait. Il est beau. Je lui écris, de suite. Et nous parlons de nous. De notre rendez-vous manqué. Déjà nous en avons parlé. Du possible que je n’ai pas vu, que j’ai peut-être cherché à éviter, auquel je n’ai peut-être pas cru. Je ne sais plus exactement. Je me souviens de ce soir, ce bar à vin, nos discussions, mais il était trop tard, bientôt il repartirait.

C’est un autre rendez-vous manqué, le soir, avec Wenders, la salle est comble. Devant moi le dernier ticket est parti. Au revoir. Alors je rentre et je continue de creuser pour écrire, comme tout ce dimanche en pointillé, pour que ça devienne ça : Présence.

Vendredi 19 janvier 2024

L’homme monte dans le tram, deux chiens avec lui. Il vit dans la rue, tout le laisse à penser. Il semble tenir un doudou dans sa main, mais il se penche vers l’un des chiens : c’est une écharpe qu’il met autour de son cou, c’est un bâtard blanchi regardant surtout le sol, le poids des ans et du froid lestant son crâne. L’autre chien est comme majestueux, race indéterminée, pelage feu, il se couche et dresse – j’avais écris déesse, lapsus admirable – la tête fièrement. Il y a cette odeur de ceux que la rue amoche.

Jeudi 18 janvier 2024

Tu me dis que tu as fini L’Amant. Tu ajoutes un smiley. Tu n’avais pas lu de littérature française depuis presque 4 ans. Tu as beaucoup aimé. Tu précises que tu as lu à haute voix. Je ne te demande pas si tu t’es enregistré. J’aurais aimé t’entendre, pourtant.

Mercredi 17 janvier 2024

Tu ne sais pas quoi faire de ce qui s’échappe de toi, ou plutôt de celui que tu es, sans désir, et qui n’est plus le même qu’avant. Maintenant ça te révulse, tu le dis, tu n’es pas sûr du verbe, mais c’est le mot qui vient. C’est ça que tu dis dans ce message vocal que j’écoute en quittant le travail. Je te réponds, je marche et je te réponds, dans une empathie un peu banale. Je garde aussi ma place, spectateur de cet abandon. Alors tu répètes quatre de mes mots à l’écrit : »Pour les autres aussi« , ajoutant un smiley rieur.

Mardi 16 janvier 2024

J’adore quand les montagnes sont comme ça. Comment ? Plus grandes, plus proches. Regarde, la plupart du temps elles sont toutes petites, au loin, parfois comme ce matin on pourrait les toucher. On dit que ces signes de mauvais temps, il va faire moche demain. Non, répondit Guillaume, il a fait moche hier, c’est ça que ça veut dire.
::: Olivier Steiner ; Guillaume

Lundi 15 janvier 2024

Te voici. Ça y est. Ici comme ailleurs tu reprends ta place, certaine et incertaine. Rapidement, l’après-midi, coup de vent, hug, clés, tu dis que je te manque sans le dire au passé. Puis le soir, après que j’ai répété, quand je rentre tu es là, on reprend les habitudes : tu as acheté des bonbons acidulés que tu laisseras, comme toujours, du jus de citron et des crèmes dessert à la vanille, comme toujours, et tout est habitude : je prépare le dîner toi sur le canapé, nous dînons, les gyozas ont eu trop chaud, tu es heureux de manger cela ici je crois, tu choisis le film, une catastrophe française avec Omar Sy qui nous lasse au bout de 55 minutes de supplice. Il faut vraiment que je t’emmène dans mon monde cinématographique, quand bien même ces machins ont l’avantage de pouvoir être abandonnés sans ménagement lorsque la fatigue l’emporte.

Samedi 13 janvier 2024

Je plonge dans nos mots. Mars 2019, avril, etc. J’avais oublié nos premiers instants sur Whatsapp, quelques instants après que tu étais parti, puis le soir, puis le lendemain puis les jours d’après, puis les semaines encore, oh bien sûr je n’avais pas oublié les cerises ou les vaches mais j’avais oublié, comment dire, la teinte de notre histoire, sa lumière. J’avais oublié combien nous étions là l’un pour l’autre, loin. Combien c’était joli, vite. Joli parce que loin, c’est ça ? Dis-moi.

Il y a, dans une chanson de Clara Lucciani, ces paroles : « M’as-tu au moins aimé ? » A chaque fois que je les entends, c’est à toi que je pense.

Je plonge dans nos mots pour écrire, encore, revenir sur nous deux, compléter les vides laissés dans le manuscrit qui attend, pour lui donner une chance. Oublier les images et y mettre des mots. Je risque de m’y cogner, tant pis. Je ne cherche pas la résilience. Ce livre ce n’est pas ça et puis ce mot m’agace. Je ne guérirai pas de toi en nous sortant de nos cendres, je ne deviendrai pas plus fort ; tu restes une blessure mais je suis tellement plein d’autres choses et d’autres émotions que ce n’est pas bien grave.

Mardi 9 janvier 2024

J’ai cru longtemps que je voulais raconter l’histoire de mon père. Et dans la banale histoire d’un homme banal,
j’aurais glissé la mienne. Puis j’ai compris que ce n’était pas ce dont il s’agissait. Ce dont il est question ici, c’est d’une géographie. Une question de territoires qui se côtoient, se croisent, se chevauchent et s’interpénètrent. Si c’est une histoire de géographie, c’est alors une histoire de frontières souvent fermées et pourtant franchies, infranchissables et pourtant traversées. Au-delà du silence, au-delà de la mort. La tienne.
::: Pascale Dewambrechies ; Géographie d’un père

Vendredi 5 janvier 2024

Je retrouve cette foule bigarrée des transports urbains, peu de sourires autour de moi, les joyeuses fêtes c’est du passé, ils font plutôt des tronches d’indigestion ou de gastro. Par exemple cette jeune femme 25 ans voulant en paraître 35, style recherché, lunettes immenses vintage, belle chevelure rousse feu tendance Drôles de Dames, mais elle fait la gueule, air hautain, pas triste non, hautain, détestable, une gueule à faire pâlir les podiums haute-couture, ça fout tout en l’air, on oublie son style, on ne voit que ça. A côté de moi femme indifférente à ma présence, à ses pieds des chaussures qui brillent et au sol un sac de voyage avec des esquisses de Mickey, un trait d’enfance l’air de rien. Au retour, à ma droite, une jeune femme aux longs cheveux blonds qui tirent sur les pointes. Geste un peu fou, je ne vois que cela, je ris discrètement.

Mercredi 3 janvier 2024

Je m’apprête à quitter le CAPC. Je les vois, ils sont deux, dans la nef. Un homme et une femme. L’homme c’est cet Italien qui est toujours à l’entrée d’Arc en rêve. Ils regardent dans le coin là-bas les cordes bleues qui pendent. L’installation est belle, immense, intense, je n’étais pas revenu depuis ce dimanche festif. Ils s’éloignent de ce qu’ils regardent. Alors – j’attends un peu tout de même – je vais voir. Je ne me rue pas. Je m’approche, il y a une petite masse sombre accrochée à la corde bleue. C’est une chauve-souris. Cela m’enchante. Presque, cela me suffit. J’allais partir, alors je pars : je n’ai pas besoin d’autre chose, j’aurais presque pu ne vivre que ce petit moment au milieu de cette immensité bleue.

Mardi 2 janvier 2024

Je ne sais pas comment dire, ni comment taire. Les années passent, les maux des proches n’apparaissent pas et pourtant.

Ils sont dans les pages des carnets griffonnés, mal écrits, brouillons de pensée sans mélodie, brouillons moches sans la délicatesse d’une esquisse, sans la moindre espèce de décasyllabe, sans la joliesse du non dit, sans le trouble d’une image décrite parce qu’on ne veut pas la montrer.
Je n’ai pas dit le cancer de mon père, ni celui de ma sœur. Dans ma quête étouffante de poétiser ce qu’il advient, c’est impossible. Ce ne sont pas des amours mortes dont la douleur est quelque part sauvée – rachetée ? recouverte ? – par l’écriture.

Le 22 mai 2017, c’est le jour où ma sœur nous a appris son cancer. Ce journal se taisait depuis plusieurs semaines, nous étions revenus du Japon le 1er mai, j’imagine que je n’avais pas la tête à écrire. Mon journal dira peu durant plusieurs semaines, il ne dira pas non plus la rupture mi-juillet, même si entre les lignes du 27, on lit l’absence et, dans la citation de Duras, on lit tout : Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit.

De mes maux, de même, je dis peu, mais parfois j’arrive à divaguer sur des jours passés presque sans crainte, fin mars 2019, dans un service neuro-vasculaire. <humour noir>Mes nouvelles Clarks en suédine bleue avaient alors été tachées par la vinaigrette et la maladresse de mon prédécesseur dans la queue du restaurant universitaire où je payais alors moins de 4 euros le repas, c’était un peu plus problématique cette histoire de taches que mon histoire d’artère, c’était là pour de bon, même si je garderais toujours les stigmates de la dissection carotidienne m’ayant entrainé sous le surveillance d’internes divers et variés me demandant si j’avais, quelques jours plus tôt, repeint mon plafond, dissection carotidienne ayant généré le fait que mon œil gauche est un peu plus fermé que mon œil droit, ce que je déteste voir sur les photos de moi et ce qui n’arrange rien au fait que je trouve que j’ai le regard un peu tombant quand bien même Alex a dit un jour qu’il aimait beaucoup mes yeux.</humour noir>

Ainsi je plaisante.

Mais ce n’est pas drôle, ses maux, pas drôle. Aujourd’hui c’est une autre étape. Un autre monde inconnu. Un autre horizon de brouillard inquiétant.

Lundi 1er janvier 2024

Et pourtant, il y avait eu ce matin où tout devint grisâtre, où quelque chose dérailla pour toujours, où la maison bleu ciel de Santa Fe perdit son éclat de couleurs, ses rires, sa cadence harmonieuse, comme le son de la petite chanson qu’elles aimaient chantonner dans le patio à l’ombre de la vigne. Les petites filles s’en allèrent. Jamais plus on ne se reverrait. On ne le savait pas encore, mais comment aurait-on pu le deviner ?
::: Carmen Castillo ; Un jour d’octobre à Santiago

Tu portes ce pull vert éclatant alors je te demande de t’asseoir, là. Tu regardes ici ou là, je tourne, je cherche la lumière, l’angle. J’ouvre la baie vitrée pour un peu de recul ; sur la plus belle des photos, c’est-à-dire celle qui aurait pu être la plus belle, je m’approche de ton visage, ton sourire est léger, discret, parfait. C’est d’ailleurs sur tes lèvres que le point se fera, erreur, triste erreur : tes yeux sont un peu flous. Un peu plus tôt ils l’étaient déjà, parce qu’un peu humides.

Et puis voilà, le fatalisme et un train m’emportent, zeugme sur rail. Les heures passent, je m’occupe ou somnole, loupe trop de paysages. Pour la troisième fois, j’entame ce livre de Carmen Castillo. A l’aller, il m’avait exaspéré. Je n’ai jamais lu un récit aussi confus. Je m’agace. Je m’accroche. Je n’ai pas envie de manquer de respect à ce livre, il porte les cicatrices de la dictature chilienne, il est écrit comme un cri, au rythme où les souvenirs reviennent sous la plume ou le clavier, il a l’audace de commencer par ce « Et pourtant » qui est là, inattendu, comme un basculement… mais c’est une lutte pour me retrouver au milieu des allers-retours que fait l’autrice. Et je n’ai pas envie de penser que c’est simplement moi qui ne comprends pas.

Et puis vient le soir. Il pourrait être triste parce que seul mais il est encore chaud du soleil de Marseille, il pétille de ton regard qui reste sur les images. Alors c’est un mouvement qui s’impose, un mouvement, des couleurs. 2024 ? Virevoltons.

Dimanche 31 décembre 2023

Regarder derrière, comme chaque année, par habitude et par envie. Envie de dire merci à toustes celleux qui ont été là, qui m’ont accueilli, aidé, soutenu, regardé, attendu, aimé, accompagné, fait confiance. Et ceux qui se sont laissé regarder.

Envie de citer trois prénoms : Alex, Antonios et Vincent. Un printemps, deux étés, l’un au plus chaud de la saison, l’autre c’était presque l’automne.

Voici l’hiver et vous êtes toujours là, plus ou moins loin des yeux et près du cœur, géométrie variable du temps qui passe, géographie malléable selon les continents qui vous embarquent et les océans qui nous séparent.

Voici l’année finie et tu es avec moi. Nous partageons Marseille, le musée Contini, le déjeuner chez Yassine une deuxième fois — les enfants crient d’abord, on grimace —, le bateau vers l’île du Frioul, ce plaisir d’être ailleurs. C’est un peu toi qui m’y emmène, j’aime.

Château d'If, Marseille

Mercredi 27 décembre 2023

Flâner le long des haies, cherchant l’entrée des étourneaux, aura longtemps été son lot. Il s’abîmait en d’abruptes contemplations le long des chemins : voler, se nicher, bruire de l’aile comme les feuilles bruissent du vent, s’immobiliser au cœur d’un mouvement vital, comme ces oiseaux dont il observait à l’infini le vol affairé dans les haies, sport méconnu et délicat. Vider sa tête, s’affranchir un instant de l’attraction terrestre, dont il ignorait même qu’on lui eut parlé, un jour de communale, parce qu’aucune de ces leçons n’avait jamais franchi les herses de son entendement.
::: Mathieu Riboulet ; Le Corps des anges

Samedi 23 décembre 2023

L’Usage du monde était devenu ma Bible. L’Évangile de la route selon saint Nicolas. Un après-midi de printemps, à Cologny, en banlieue de Genève, dans une maison blanche aux volets verts, je rencontrai Manuel, son fils cadet. Il me dit comment Nicolas écrivait de la main gauche au feutre noir en écoutant Debussy ; il me montra ses globes, sa bibliothèque, l’exemplaire de L’Usage du monde, « cette vieille histoire triste et gaie », dédicacé par la main de son père. Puis nous étions allés sur sa tombe, la tombe de saint Nicolas : pas de dalle, une plaque minuscule (Nicolas Bouvier, 1929-1998), quatre lattes en bois qui formaient un rectangle recouvert de graviers, une Fiat Topolino miniature en fer-blanc laissée par une main anonyme, en même temps qu’un galet sur lequel on pouvait lire : « Et maintenant, Nicolas, enseigne-nous l’usage du ciel. » C’était le 16 mai 2019, et je m’étais juré qu’un an plus tard je partirais sur ses traces. J’irais en Iran. »
::: François-Henri Désérable ; L’Usure d’un monde

Jeudi 21 décembre 2023

Le poète s’en va dans les champs ; il admire,
Il adore ; il écoute en lui-même une lyre ;
Et le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
Les petites fleurs d’or, les petites fleurs bleues,
Prennent, pour l’accueillir agitant leurs bouquets,
De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
Et, familièrement, car cela sied aux belles :
— Tiens ! c’est notre amoureux qui passe ! disent-elles.
Et, pleins de jour et d’ombre et de confuses voix,
Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
Les saules tout ridés, les chênes vénérables,
L’orme au branchage noir, de mousse appesanti,
Comme les ulémas quand paraît le muphti,
Lui font de grands saluts et courbent jusqu’à terre
Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
Contemplent de son front la sereine lueur,
Et murmurent tout bas : C’est lui ! c’est le rêveur !
::: Victor Hugo ; Les Contemplations

Mercredi 20 décembre 2023

Il est tard. Pourtant épuisé des heures passées, je ne dors pas. Toi non plus. Tu m’envoies une photo de l’oiseau que j’ai appelé Paul. « Comment on va l’appeler ? » tu m’avais demandé après que je te l’avais offert. Paul, j’avais dit, en faisant un geste de la main. Parce que c’est rond, comme lui, j’avais précisé et refaisant le mouvement comme caressant un galbe. On lui avait alors ajouté ses trois piles LR44 pour qu’il s’illumine. « J’aimerais lui dessiner des yeux. Sans cela, je ne pourrai pas lui parler.« , tu avais dit, aussi.

Lundi 11 décembre 2023

Je n’ai probablement jamais eu autant le trac. Je t’attends. J’attends de savoir comment je saurai rendre hommage à ton art puisque tu viens pour cela. J’attends de savoir si je saurai gérer la lumière puisqu’il fait gris, terne ; il faudra compenser. J’attends de savoir comment je te regarderai, comment nous parviendrons à être deux, ici, chez moi, dans ce déploiement inédit.

Te voilà. Nous parlons un peu. Et puis vient le moment. Il faut y aller.

Tu disposes ce que je n’appellerai pas des objets. Disons des plumes, puisque c’en sont.

Et puis cela commence vraiment. Le superflu te quitte, un filet t’habille. Lentement, tu respires, attends, prends, colles, te déplaces, développes ; tes yeux deviennent un mystère muet. C’est moi qui romps le silence par mes déclenchements : jamais il ne m’est venu à l’idée de les faire taire.

Tu te fais animal, créature hybride, je t’y aide, maladroitement.

Et puis, soudain, tu es un oiseau.

Samedi 9 décembre 2022

Être là, tous les deux. Dehors il pleut, ce n’est pas grave, je m’en fiche. Non je ne m’ennuie pas : je suis là. Je lis, un peu, à peine. Je laisse le temps avancer, dans cette maison, près de la fenêtre, devant la cheminée, où j’aime être, pour regarder les mots et voir dehors, rien, du coin de l’œil, la glycine et la pluie qui tombe. Il y a parfois la télé en bruit de fond, parfois elle m’attrape vraiment, elle m’emmène vers d’autres continents, par exemple les fins fonds de la Papouasie, d’autres habitudes que les miennes, j’aime ça, je suis là pour autre chose, pour ne pas être dans mon unique silence. Pour être avec maman. Être là, tous les deux, ensemble, côte à côte, parfois je dis peu, trop peu sûrement, coincé dans ce que je suis, un peu comme pouvait l’être mon père. Mais je n’ai pas vraiment peur de parler de toi. Parfois nous rions.

Je crois que c’est la première fois qu’il y a un jour chez elle/chez eux sans image. L’automne, c’est-à-dire la pluie derrière la fenêtre, a eu le dernier mot. Ou peut-être que ça vient de moi, de ce qui se déplace. Les images vont ailleurs. Elles se raréfient en même temps qu’elles intensifient, du moins je le crois – du moins je l’espère. Elles ne sont plus que rarement la part manquante qu’avait si bien exprimée Christian. Elles sont ailleurs. Et toi non plus tu n’es pas là.