Une nuit où tu n’étais pas là, je suis venu dormir chez toi. Dans ton lit. Dans tes draps.
::: Frédéric Mitterand ; Lettres d’Amour en Somalie.
Auteur/autrice : A R
Dimanche 10 mars 2024
Un mois déjà. Un mois que ma sœur Sandra est morte et j’écris ici la violence de l’adjectif. Nous nous voyions peu, nous nous appelions de temps en temps, c’était clairsemé, ainsi les mois passaient. Nous étions là sans l’être, maman me donnait des nouvelles. Sans doute je ne savais pas quoi faire de sa maladie, quoi en dire, égoïstement, sans armes, sans mots. Sans doute j’avais ma vie, celle où je remplis les vides. Sans doute je pensais à moi, je cherchais à me sauver du monde dans lequel j’avançais seul, c’est à dire dans une forme de solitude comblée par des présences instables, des prénoms, des attentes. L’absence de ma sœur prend une forme, elle rejoint celle de mon père, je ne sais pas la nommer, c’est comme un précipice qu’on ne comprend pas bien. Sur l’un des meubles du salon, il y a dorénavant une photo de famille en noir et blanc.
Samedi 9 mars 2024
Message. De l’autre côté de l’Atlantique, tu as pensé à moi, parce que l’acteur, Raphaël Quenard, te fait penser à moi, sa diction, son phrasé. J’étais donc là, quelque part, dans 40 minutes d’un film qui ne parle pas de nous mais te rappelle nos jours d’été. Tu as un peu les émotions dans le tapis, tu dis, au milieu de ta déclaration.
Je te réponds que ton message me fait plaisir, que je suis en train de manger une poire, que c’est un peu sexuel, la texture du fruit. Et mon message s’allonge, je te raconte la soirée d’hier, le cuir, l’ennui, le mal de tête au réveil, le marché d’où j’ai rapporté des légumes et finalement je chantonne France Gall, évidemment : Je rêve que je suis dans tes bras.

Vendredi 8 mars 2024
Une fois Serge parti, rode alors quelque chose qui s’approche de l’ennui.
Jeudi 7 mars 2024
Il y a déjà un peu de monde devant la halle des Chartrons. Dans la file d’attente, je vois G. Je m’approche… Salut ! G est un collègue, parfois on se croise au resto U, rarement on y déjeune ensemble mais c’est arrivé deux ou trois fois récemment. Nous retrouver là nous déplace dans une sphère plus personnelle, plus intime. « Et donc tu viens voir un spectacle de Lou Trotignon toi ?« , il me demande. Alors, brièvement, je lui parle de toi.

Mercredi 6 mars 2024

Mardi 5 mars 2024
Globalement bien sûr c’est toujours un beau texte mais il faut qu’on soit franc l’un envers l’autre maintenant. Qu’attends-tu de moi ?, me dit-il. Jusqu’où je peux aller ou pas ?
Lundi 4 mars 2024
Alors la femme s’approche. Le genre qui a vécu, galéré, long bâton pour marcher… C’est ici la conférence sur l’addiction ? C’est ici.
Dimanche 3 mars 2024
De nouveau glissé sous les épaisseurs du lit – un drap, deux couettes – après avoir avalé un jus de fruits et un bol de muesli au rythme habituel, j’ouvre le catalogue de l’exposition « À partir d’elle », exposition que j’ai manquée par optimisme – je reviendrai à Paris -, douleur – il n’était plus question d’y aller le 10 février – puis fatalisme né d’un agenda chargé et d’un regard sur le prix des billets de train- tant pis.
La première phrase de la préface du livre rapporte les mots de Barthes dans Journal de deuil : « Sans doute je serai mal, tant que je n’aurai pas écrit quelque chose à partir d’elle. » La phrase éclaire le texte justement écrit le 10 février pour ma sœur. Je mets alors des mots, il est à peine 9h, sur ce besoin d’écrire à la mort de mon père et de ma sœur, vite. Il s’agit, s’agissait alors de me libérer de quelque chose, de faire remonter à la surface une part – peut-être la plus importante, mais pas la seule – de ce que nous étions pour ne plus avoir à l’écrire plus tard. Être moins mal, à supposer qu’on puisse l’être moins dans les heures qui suivent le mot fin, en ne gardant pas en soi.
Et puis le ciel bleu m’appelle. Je dois écrire, mais je sens qu’il faut d’abord m’éloigner un peu de l’écran, alors je vais sur les quais, ça fait du bien de voir les gens, et puis je crois que le livre d’Annie Ernaux entamé hier me ramène à autrefois : les autres plutôt que moi. Les regarder, les dire, certains dans leur solitude.


Samedi 2 mars 2024
J’ai évité le plus possible de me mettre en scène et d’exprimer l’émotion qui est à l’origine de chaque texte. Au contraire, j’ai cherché à pratiquer une sorte d’écriture photographique du réel, dans laquelle les existences croisées conserveraient leur opacité et leur énigme.
::: Annie Ernaux ; Préface de Journal du dehors
Alors je t’écris. Voilà presque deux années que le silence s’était imposé. Je te dis que j’ai trouvé un éditeur, que c’est un peu fou, que j’ai complété la version que je t’avais envoyée en relisant nos discussions, qu’il n’y a toujours ni ton nom ni ton visage. Je précise en riant que je n’ai pas encore relu les moments en septembre où j’avais été chiant. C’est un peu faux. Un peu : lecture diagonale.
Tu es d’accord, tu es même content. Et tu parles des vaches, bien sûr.
Mercredi 28 février 2024
Au milieu de l’écran, au hasard d’un clic sans intention sur le dossier « Photos Rodriguez », deux petits photos de 1970. Légendes : R R et Sandra 1970, R R et Sandra 1970 2.
Je regarde ces images fixement, je passe de l’une à l’autre.
Je souris du « R R ». Je ne sais pas ce qui amenait mon père à se réduire ainsi à ses initiales sur certains fichier.
Et puis mes yeux se brouillent.
Mon père et ma sœur sont à présent ensemble dans cette absence floue, sans leur rire de photomaton.
Il y a les regrets, les « C’est comme ça », il y a un peu de honte peut-être, un peu d’amertume peut-être. Il y a ma mémoire qui sélectionne, déplace, recouvre. Je me concentre sur mes souvenirs et il y a une sensation étrange que je ne sais pas nommer ici, et si je savais la dire je ne le ferais pas. Et qui me fait pleurer.
Je regarde d’autres images ; sur une photo chez mémé Lucette, elle a peut-être 19 ans et elle est très belle, ma sœur.
Mardi 27 février 2024

Dimanche 25 février 2024
Sur une page d’un carnet, je note les jours vides, c’est-à-dire les jours sans mots ni images, entre le 3 avril et le 21 septembre 2019, voire au-delà. Comment leur donner une place ? Comment, sans s’abrutir de mièvrerie, et faisant défiler des myriades de smileys et de petits cœurs dont j’ignore le sens que tu leur donnais, je peux parler de nous ? Le manuscrit, attendu, s’étoffe doucement. Mon temps est rongé par le travail, je peux enfin reprendre l’ouvrage. Mon temps, à nouveau, est adouci par le plaisir de chercher ; l’écriture est une douleur exquise, comme un pincement.

Samedi 24 février 2024

Vendredi 23 février 2024
Nous retrouver alors, format inédit de jours successifs.
Lundi 19 février 2024
Il y a, sur l’image que je fais de nous, nous. Toujours je pense à cette chanson de Reggiani, à cette phrase « Et vois la vie qui nous sépare. » Encore, donc. Bien sûr la chanson ne parle pas de nous. Et nous-mêmes ne savons pas de quoi parle la chanson que nous écrivons ensemble.
Il y a, derrière l’image que je fais de nous, ces jours ensemble. Je pourrais y poser à peu près les mêmes mots que le 1er janvier, les mêmes yeux un peu flous. Il y a surtout l’envie de garder la joliesse, d’oublier que tu pars ou de savoir faire avec.
Tu pars avec quelques livres, à ta demande. J’ai envie de te ramener là où tu étais autrefois – il y a 4 ans, c’est ça ? – et tu le veux aussi. Tu en es tout près, à supposer que tu n’y sois pas déjà. Ta curiosité en est le symbole ou la preuve.

Dimanche 18 février 2024
Full of lust, je voulais partir à tout prix. Quitter la laideur, les trous verts moroses sur de grandes étendues grises. Je voulais tout tuer, éradiquer ma ruralité et le désert érotique dans lequel j’ai erré si longtemps – là-bas.
::: Marouane Bakhti ; Comment sortir du monde


Samedi 17 février 2024
Il reste douze places. Combien sont-ils devant nous ? Trop.
Tans pis, marchons. Le bateau, ce sera pour demain, nous serons plus malins.
Bien sûr je t’emmène rue Notre-Dame, cette petite boutique que j’aime et tu l’aimeras aussi. Cet antiquaire ensuite, c’est là qu’une nouvelle histoire se raconte : au milieu des photos en vrac dans une caisse, le même visage androgyne que le 18 novembre, mais une femme s’impose dans la coiffure et le vêtement. Et puis un petit vase bleu, comme celui qui était sur la cheminée de mes grands-parents, opaline ; la dernière fois j’avais hésité. Enfin, un peu plus loin, quelques chats.


Vendredi 16 février 2024
Nous marchons. Tu découvres les bords de la Garonne. Je suis un piètre guide, je sais si peu de cette ville où je vis. Soudain nous croisons les Jean-Luc, l’un me demande comment je vais. Je m’étais étonné de l’absence de message sa part, juste étonné. Je réponds que ça va ; tu es là.
Et puis un appel. Le travail. Le nom de mon directeur sur le petit écran de mon téléphone, l’inquiétude au moment de répondre et les secondes qui suivent, le temps qu’il prononce un nom, un acte. La mort, encore.
Jeudi 15 février 2024
L’auteur est Emmanuel Venet. Nous sommes une douzaine venus l’écouter, c’est si peu. Après la rencontre, j’achète ce livre que j’avais tant aimé : Marcher tout droit, tourner en rond. Il vient de paraître en Verdier Poche et la collection miniature vient justement de prendre un joli virage graphique. Puis je m’approche, me présente, précise ma profession, lui dis combien je partage et défend son discours sur les neuro-ceci et les neuro-cela ; je l’avais écouté, l’autre jour… Une dédicace ? Oui je veux bien. Mon prénom ? Arnaud. J’aurais dû en acheter deux, un autre pour toi, je sais que tu saurais rire de ce livre.
Alors sur le livre, sur la cinquième page, ses mots :
Pour Arnaud,
cette neurodivagation espiègle…
Chaleureusement
Emmanuel Venet
Mercredi 14 février 2024
A Sandra, ma sœur (6 avril 1969 – 10 février 2024).
Sandra,
Nous venons de te dire au revoir.
Je regarde au loin, derrière. Je regarde ce qu’il reste de nous, ce qui a été nous. L’enfance, surtout. Nous deux, nous trois avec Olivia. Sur les photos, bien sûr nous sommes unis et bien sûr c’est plein de sourires.
Un souvenir qui me revient, toujours, c’est la plage de Seignosse, une vague plus forte que les autres, et les rires qui ont suivi : c’est moi qui avais tout pris. Peut-être était-ce le même jour que cette photographie, ci-dessous, où l’on te voit faire le singe. Seignosse, je crois que c’est quelque part le plus beau de notre enfance, même si l’océan était interdit. Le plus beau parce que le moins ordinaire. Les vacances, quoi, plusieurs années de suite. C’est toujours chouette, les vacances, quand on est enfant. Enfin je crois ; on peut s’ennuyer, parfois. L’été il y avait la piscine municipale, je ne sais plus si tu venais.
Tu me contredirais peut-être, tu dirais non le plus beau c’était les chansons avec mémé Lucette, c’était les vendanges, la simplicité d’aller chercher de la luzerne et de nourrir les lapins chez Villain. Ou rire devant Desproges riant de son cancer ? Bien sûr. C’est vrai. Tellement vrai. Se souvenir, c’est mentir un peu, ou ne pas savoir choisir.
Ce qui était chouette, avec toi, quand nous étions enfants, enfin moi enfant, toi adolescente, c’était ton audace. Mais ça, ton audace, c’était pas les vacances, c’était le quotidien, la rue Charles Gide, les copains du quartier. Parmi les souvenirs, l’un est net ; il y avait cette chanson Emma, de Touré Kunda, que j’avais fredonné, tu étais fière, tu riais, surprise, tu avais su me faire sortir de ma bulle de petit garçon timide… Les autres souvenirs sont flous ou disparus, je suppose qu’il y en a eu beaucoup, des moments avec ta bande de copains. Ils avaient ton âge, l’âge d’Olivia, quelques années de plus, de moins, mais quoi, c’était des grands. Oh bien sûr, ça a généré quelques crises à la maison, quand elle allait trop loin, cette audace. Peut-être voulais-tu être grande avant tout le monde.
Il y a aussi ce souvenir que j’ai déjà raconté par écrit, dans ce livre que j’essaie d’écrire sur notre grand-père Antonio : souvenir d’Espagne, avec Elma, notre cousine.1984, j’ai 10 ans, tu en as 15, nous sommes dans un lieu bruyant, une musique de l’époque, des spots multicolores dans un lieu sombre, des punks ou quelque chose comme ça, la movida ou quelque chose comme ça, ma peur, mes pleurs. Tu ne t’en souvenais pas. Qu’importe que j’ai rêvé de ce moment, même si je suis sûr qu’il a existé : c’est notre enfance, celle où tu me prends par la main, celle avant que tu partes de la maison, avant ta liberté : Reggiani, Moustaki… hein, on connait la chanson. Ta liberté.
Tu ne voulais pas suivre le chemin, tu voulais écouter autre chose, d’autres musiques, et être plus hargneuse sur les terrains de foot. Tu les avais dans le collimateur, les chevilles d’attaquantes adverses ! Sanguine ou quelque chose comme ça. Le caractère de papa ou quelque chose comme ça. Battante ? Coriace. Tu l’as été, ces dernières années, coriace.
Il reste aujourd’hui, sur les murs de la pièce de papa, tes dessins à l’encre de chine : Escudero, Brel et les autres. Je ne sais pas pourquoi il reste aussi, dans l’air et dans ma tête, un fou rire né d’un “Quel bonheur !” prononcé pour une banale plante à fleurs sur la table du salon. Voilà : il reste tes éclats de rire, je ne les oublierai pas. Je les garde en moi. Gardons-les tous en nous.

Mardi 13 février 2024
Je viens de loin, de très loin. C’est la première fois que je viens dans ce pays. Mon père est né dans cette maison, il y a cent ans.
Voilà plusieurs jours que je murmure ces mots comme une sorte de répétition ou d’incantation générale pour le moment où je devrai les prononcer. Je me les répète en anglais, ce qui est peut-être une erreur. Aurais-je dû les mémoriser en roumain ? Au contraire, c’est mieux ainsi, pour éviter les déceptions. Pour éviter que les autres ne me répondent en roumain et ne découvrent, un peu frustrés,n qu’à part ces phrases diplomatiques, je ne comprends absolument rien.
::: Eduardo Berti ; Un fils étranger
Lundi 12 février 2024
Alors je lui dis qu’il faut qu’il pense à lui, à comment il voudra se recueillir, comment et où.
Dimanche 11 février 2024
Alors je demande à maman des photographies de l’enfance.
J’ai oublié, hier, de chercher dans cette enveloppe encore marquée « L’Arno » de l’écriture de Fabien et qui est chez moi au milieu de mes images. Ma sœur y est, bien sûr. Il y a, bien sûr, entre autres, celles qui étaient autrefois sur la cheminée de cette maison. Je suis un nouveau né dans un berceau et Sandra est penchée sur moi ; les couleurs ont passé.
Je sors quelques photographies des albums, certaines seront pour ses enfants, son compagnon. Dans quelques heures je les verrai, et je verrai son visage endormi, à ma sœur. On dit toujours qu’ils dorment ou qu’ils sont reposés. On n’a pas les mots qu’il faut.
Et puis, me voici, une autre photo, seul, j’ai 17 ans. Je m’y trouve très beau. Moi seul sait ce qu’il y a en lui, en ce garçon d’alors.

Samedi 10 février 2024
Il est à peine 7 heures du matin et le téléphone sonne. C’est maman.
La vie est partie, au petit matin, elle a abandonné ma sœur Sandra, ou c’est Sandra qui l’a abandonnée, qui lui a dit Laisse-moi.
Je ne sais pas comment dire la mort alors je dis ça comme ça. Je ne veux pas la dire mais elle est là. Je ne veux pas non plus ne pas la dire.
Les heures passent, le silence entrecoupé à peine, quelques appels entrecoupés de pleurs qu’on essaie de retenir. Je ne sais pas quoi faire, où aller. Même à moi-même je ne dis rien.
Et puis je mets de la musique pour rompre le silence, après la superbe Domani E’ un altro giorno d’Ornella Vanoni et l’amoureux Portofino de Dalida, il y a cette chanson que je ne connais pas. J’hésite sur la voix. Je comprends juste qu’elle chante, ou plutôt qu’elle crie la vie. La Vita. C’est Shirley Bassey. Elle dit qu’il n’y a rien de plus beau, la vie.
Et puis je m’assieds devant l’écran, c’est déjà le début de l’après-midi, et j’écris. Un texte sort de moi, sans réfléchir, un texte pour elle, sur elle, nous. Je remonte loin, au doux mot d’enfance, peut-être pour être le plus loin possible d’aujourd’hui.
Enfin (un enfin qui n’en est pas un) je pars de la maison. J’emporte avec moi les mot de Marceline Loridan-Ivens, déportée à Birkenau à l’âge de 15 ans. Page 5, dans le train, je mettrai un petit marque-page autocollant bleu :
Joris Ivens avait raison. Il disait : « Il ne faut jamais perdre son enfance, il faut la nourrir. » Il avait raison. Il faut la garder en soi. C’est elle qui nous apporte tout. C’est elle qui nous permet d’oser, comme seuls les enfants peuvent oser. Quelle chance ils ont ! Ils m’émeuvent beaucoup plus qu’avant.
::: Marceline Loridan-Ivens ; C’était génial de vivre.
Récit écrit par David Teboul et Isabelle Wekstein-Steg
Jeudi 8 février 2024
Il devrait y avoir une image des hommes qui dansent, bougent, l’un contre l’autre, s’éloignent, encore. Mais ils ne diraient rien, en tant qu’ils ne diraient pas l’épouvantable certitude qu’ici, le lendemain en écrivant ça, je ne nomme pas.
Mercredi 7 février 2024
Mardi 6 février 2024
Je crois opportun de livrer au public quelques extraits du journal que j’ai tenu, ces derniers mois, au cours de mes expertises. Dépêché par une agence interspécifique, j’ai pu approcher certaines populations de grands végétaux pour développer le champ de nos droits et devoirs mutuels.
Les échanges effectués avec ces arbres ont été libres et approfondis. Les comptes rendus qui suivent me semblent susceptibles d’en témoigner éloquemment.
::: Jean Echenoz ; Baobab
Lundi 5 février 2024
Samedi 3 février 2024
– Je rentre. Ensuite, je ne sais pas si j’écris ou si je regarde un film. J’ai aussi le tri des photos, beaucoup beaucoup.
– C est quoi l’activité qui te fait le plus envie ?
– Être avec toi. Et ensuite écrire. Mais je sais que regarder un film produira quelque chose de plus reposant.

Vendredi 2 février 2024
Mercredi 31 janvier 2024
Mardi 30 janvier 2024
Le premier incendie auquel fut confronté le père Philippe Ligné s’alluma dans sa culotte le dimanche 26 juin 1988, à l’occasion du baptême de Grégoire Mourron : Marie-Ange, la mère du nouveau-né, portait ce jour-là une robe d’été vert pomme au décolleté plongeant, et resplendissait comme une madone.
::: Emmanuel Venet ; Contrefeu
Lundi 29 janvier 2024
Dimanche 28 janvier 2024
Le caddy à roulettes est lourd. Jean-Luc vient de monter les 64 marches en le portant. Le caddy contient des livres, les voilà peu de temps après posés sur le sol.
Je n’ai pas encore rangés dans les étagères ceux arrivés il y a peu – quand était-ce ? Ils attendent à présent, tous, la place qu’ils méritent : ordre alphabétique, nom d’auteur. Tous : 163.
Samedi 27 janvier 2024
Vendredi 26 janvier 2024
Corps pailletés, puissance étrange.
Jeudi 25 janvier 2024
Mercredi 24 janvier 2024
Nous marchons vers La Lucarne. Il est 19h48, ou quelque chose comme ça, lorsque Benjamin me parle de ce gars, Tigre Vert. C’est son pseudo, Tigre Vert. Il pense à lui parce que je parle de celui qui partira au Japon et qui m’a mis dans la confidence, folle aventure. Tigre Vert, c’est à Hong-Kong qu’il habite.
A La Lucarne, Benjamin connait du monde, un peu, moi personne ou si peu. Je ne sais pas si je dois aller parler à ces deux mecs qui ont autrefois été comme des amis, ou quelque chose du genre, et dont j’ai fini par m’éloigner pour de multiples raisons, certaines totalement oubliées depuis. Plus tard, après les quatre courts-métrages que l’on est venus voir, j’irai parler à Yacine, nous parlerons du livre d’Olivier, du spectacle de samedi dernier, de ces courts-métrages dont trois m’ont absolument enchanté, et de ce lieu où nous sommes, là. C’est la première fois que je viens. Sur les murs, d’exaltantes affiches.
Nous repartons, et avec Benjamin nous nous extasions pour le tout début du dernier court-métrage et les croquis qui s’humanisent, se déforment, s’humanisent… Tellement beau. Tellement beau. Nous sommes aussi heureux, je crois, d’être ainsi d’accord. Peut-être que, quelque part, je crains tout de même cela, aussi, d’être trop d’accord avec l’inaccessible.
Et puis je rentre. C’est une fois à la maison que je trouve le message d’Alex. Une copie d’écran envoyée à 19h48 : une photo qu’il aime. Une photo de Tigre Vert.

Mardi 23 janvier 2024
Lundi 22 janvier 2024
Dimanche 21 janvier 2024
Le visage de Rodolfo apparait. Il est beau. Je lui écris, de suite. Et nous parlons de nous. De notre rendez-vous manqué. Déjà nous en avons parlé. Du possible que je n’ai pas vu, que j’ai peut-être cherché à éviter, auquel je n’ai peut-être pas cru. Je ne sais plus exactement. Je me souviens de ce soir, ce bar à vin, nos discussions, mais il était trop tard, bientôt il repartirait.
C’est un autre rendez-vous manqué, le soir, avec Wenders, la salle est comble. Devant moi le dernier ticket est parti. Au revoir. Alors je rentre et je continue de creuser pour écrire, comme tout ce dimanche en pointillé, pour que ça devienne ça : Présence.
Samedi 20 janvier 2024
Vendredi 19 janvier 2024
L’homme monte dans le tram, deux chiens avec lui. Il vit dans la rue, tout le laisse à penser. Il semble tenir un doudou dans sa main, mais il se penche vers l’un des chiens : c’est une écharpe qu’il met autour de son cou, c’est un bâtard blanchi regardant surtout le sol, le poids des ans et du froid lestant son crâne. L’autre chien est comme majestueux, race indéterminée, pelage feu, il se couche et dresse – j’avais écris déesse, lapsus admirable – la tête fièrement. Il y a cette odeur de ceux que la rue amoche.
Jeudi 18 janvier 2024
Mercredi 17 janvier 2024
Tu ne sais pas quoi faire de ce qui s’échappe de toi, ou plutôt de celui que tu es, sans désir, et qui n’est plus le même qu’avant. Maintenant ça te révulse, tu le dis, tu n’es pas sûr du verbe, mais c’est le mot qui vient. C’est ça que tu dis dans ce message vocal que j’écoute en quittant le travail. Je te réponds, je marche et je te réponds, dans une empathie un peu banale. Je garde aussi ma place, spectateur de cet abandon. Alors tu répètes quatre de mes mots à l’écrit : »Pour les autres aussi« , ajoutant un smiley rieur.
Mardi 16 janvier 2024
J’adore quand les montagnes sont comme ça. Comment ? Plus grandes, plus proches. Regarde, la plupart du temps elles sont toutes petites, au loin, parfois comme ce matin on pourrait les toucher. On dit que ces signes de mauvais temps, il va faire moche demain. Non, répondit Guillaume, il a fait moche hier, c’est ça que ça veut dire.
::: Olivier Steiner ; Guillaume
Lundi 15 janvier 2024
Te voici. Ça y est. Ici comme ailleurs tu reprends ta place, certaine et incertaine. Rapidement, l’après-midi, coup de vent, hug, clés, tu dis que je te manque sans le dire au passé. Puis le soir, après que j’ai répété, quand je rentre tu es là, on reprend les habitudes : tu as acheté des bonbons acidulés que tu laisseras, comme toujours, du jus de citron et des crèmes dessert à la vanille, comme toujours, et tout est habitude : je prépare le dîner toi sur le canapé, nous dînons, les gyozas ont eu trop chaud, tu es heureux de manger cela ici je crois, tu choisis le film, une catastrophe française avec Omar Sy qui nous lasse au bout de 55 minutes de supplice. Il faut vraiment que je t’emmène dans mon monde cinématographique, quand bien même ces machins ont l’avantage de pouvoir être abandonnés sans ménagement lorsque la fatigue l’emporte.
Dimanche 14 janvier 2024
Samedi 13 janvier 2024
Je plonge dans nos mots. Mars 2019, avril, etc. J’avais oublié nos premiers instants sur Whatsapp, quelques instants après que tu étais parti, puis le soir, puis le lendemain puis les jours d’après, puis les semaines encore, oh bien sûr je n’avais pas oublié les cerises ou les vaches mais j’avais oublié, comment dire, la teinte de notre histoire, sa lumière. J’avais oublié combien nous étions là l’un pour l’autre, loin. Combien c’était joli, vite. Joli parce que loin, c’est ça ? Dis-moi.
Il y a, dans une chanson de Clara Lucciani, ces paroles : « M’as-tu au moins aimé ? » A chaque fois que je les entends, c’est à toi que je pense.
Je plonge dans nos mots pour écrire, encore, revenir sur nous deux, compléter les vides laissés dans le manuscrit qui attend, pour lui donner une chance. Oublier les images et y mettre des mots. Je risque de m’y cogner, tant pis. Je ne cherche pas la résilience. Ce livre ce n’est pas ça et puis ce mot m’agace. Je ne guérirai pas de toi en nous sortant de nos cendres, je ne deviendrai pas plus fort ; tu restes une blessure mais je suis tellement plein d’autres choses et d’autres émotions que ce n’est pas bien grave.
Vendredi 12 janvier 2024
De toute façon je ne peux lire Marguerite Duras que de juin à octobre.
::: Nicolas
Jeudi 11 janvier 2024
C’est ainsi que j’apprends, par la voix d’Olivier imitant Fanny Ardant, que Rachida Dati avait été nommée ministre de la culture.
Mercredi 10 janvier 2024
Mardi 9 janvier 2024
J’ai cru longtemps que je voulais raconter l’histoire de mon père. Et dans la banale histoire d’un homme banal,
j’aurais glissé la mienne. Puis j’ai compris que ce n’était pas ce dont il s’agissait. Ce dont il est question ici, c’est d’une géographie. Une question de territoires qui se côtoient, se croisent, se chevauchent et s’interpénètrent. Si c’est une histoire de géographie, c’est alors une histoire de frontières souvent fermées et pourtant franchies, infranchissables et pourtant traversées. Au-delà du silence, au-delà de la mort. La tienne.
::: Pascale Dewambrechies ; Géographie d’un père
Dimanche 7 janvier 2024
Samedi 6 janvier 2004
Vendredi 5 janvier 2024
Je retrouve cette foule bigarrée des transports urbains, peu de sourires autour de moi, les joyeuses fêtes c’est du passé, ils font plutôt des tronches d’indigestion ou de gastro. Par exemple cette jeune femme 25 ans voulant en paraître 35, style recherché, lunettes immenses vintage, belle chevelure rousse feu tendance Drôles de Dames, mais elle fait la gueule, air hautain, pas triste non, hautain, détestable, une gueule à faire pâlir les podiums haute-couture, ça fout tout en l’air, on oublie son style, on ne voit que ça. A côté de moi femme indifférente à ma présence, à ses pieds des chaussures qui brillent et au sol un sac de voyage avec des esquisses de Mickey, un trait d’enfance l’air de rien. Au retour, à ma droite, une jeune femme aux longs cheveux blonds qui tirent sur les pointes. Geste un peu fou, je ne vois que cela, je ris discrètement.
Jeudi 4 janvier 2024
Mercredi 3 janvier 2024
Je m’apprête à quitter le CAPC. Je les vois, ils sont deux, dans la nef. Un homme et une femme. L’homme c’est cet Italien qui est toujours à l’entrée d’Arc en rêve. Ils regardent dans le coin là-bas les cordes bleues qui pendent. L’installation est belle, immense, intense, je n’étais pas revenu depuis ce dimanche festif. Ils s’éloignent de ce qu’ils regardent. Alors – j’attends un peu tout de même – je vais voir. Je ne me rue pas. Je m’approche, il y a une petite masse sombre accrochée à la corde bleue. C’est une chauve-souris. Cela m’enchante. Presque, cela me suffit. J’allais partir, alors je pars : je n’ai pas besoin d’autre chose, j’aurais presque pu ne vivre que ce petit moment au milieu de cette immensité bleue.
Mardi 2 janvier 2024
Je ne sais pas comment dire, ni comment taire. Les années passent, les maux des proches n’apparaissent pas et pourtant.
Ils sont dans les pages des carnets griffonnés, mal écrits, brouillons de pensée sans mélodie, brouillons moches sans la délicatesse d’une esquisse, sans la moindre espèce de décasyllabe, sans la joliesse du non dit, sans le trouble d’une image décrite parce qu’on ne veut pas la montrer.
Je n’ai pas dit le cancer de mon père, ni celui de ma sœur. Dans ma quête étouffante de poétiser ce qu’il advient, c’est impossible. Ce ne sont pas des amours mortes dont la douleur est quelque part sauvée – rachetée ? recouverte ? – par l’écriture.
Le 22 mai 2017, c’est le jour où ma sœur nous a appris son cancer. Ce journal se taisait depuis plusieurs semaines, nous étions revenus du Japon le 1er mai, j’imagine que je n’avais pas la tête à écrire. Mon journal dira peu durant plusieurs semaines, il ne dira pas non plus la rupture mi-juillet, même si entre les lignes du 27, on lit l’absence et, dans la citation de Duras, on lit tout : Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit.
De mes maux, de même, je dis peu, mais parfois j’arrive à divaguer sur des jours passés presque sans crainte, fin mars 2019, dans un service neuro-vasculaire. <humour noir>Mes nouvelles Clarks en suédine bleue avaient alors été tachées par la vinaigrette et la maladresse de mon prédécesseur dans la queue du restaurant universitaire où je payais alors moins de 4 euros le repas, c’était un peu plus problématique cette histoire de taches que mon histoire d’artère, c’était là pour de bon, même si je garderais toujours les stigmates de la dissection carotidienne m’ayant entrainé sous le surveillance d’internes divers et variés me demandant si j’avais, quelques jours plus tôt, repeint mon plafond, dissection carotidienne ayant généré le fait que mon œil gauche est un peu plus fermé que mon œil droit, ce que je déteste voir sur les photos de moi et ce qui n’arrange rien au fait que je trouve que j’ai le regard un peu tombant quand bien même Alex a dit un jour qu’il aimait beaucoup mes yeux.</humour noir>
Ainsi je plaisante.
Mais ce n’est pas drôle, ses maux, pas drôle. Aujourd’hui c’est une autre étape. Un autre monde inconnu. Un autre horizon de brouillard inquiétant.






















