Dimanche 2 juin 2024

Personne. Il est 15 h passé, et personne n’est là, c’est-à-dire que personne n’est venu écouter ce que j’appelle ma performance littéraire, qui devrait peut-être être nommée autrement pour faire moins peur, ou pour évoquer autre chose parce qu’après tout ce ne sont que des textes – souvent drôles ! – et des images – les miennes. Sur le Japon, ce pays où tant de gens vont ou veulent aller. Mais dont personne ne veut entendre parler ? Je ne sais pas, je ne sais pas. Mais personne.

Tout pourrait alors sembler gris : hier j’aurais pu danser. Oui hier j’aurais pu danser au lieu de rentrer chez moi pour préparer ce moment sans personne, j’aurais pu m’amuser, échanger d’autres sourires, gommer un peu la solitude, retrouver des visages connus dans la foule et ne pas avoir à parler puisque danser.

Personne. Mais ensuite il y a eu des curieux, une acheteuse, des discussions, des yeux écarquillés, un échange de numéro de téléphone après qu’on m’avait dit « Tu viendras chez nous ! »

Samedi 1er juin 2024

C’est alors une solitude étrange qui parfois me traverse au milieu des gens qui rient et dansent, c’est peut-être la pire de toute. On aura beau avoir échangé des moments, des sourires et des mots, elle est là.

Vendredi 31 mai 2024

Je commence à parler, essoufflé. Les escaliers ? Non, le stress. Ou plutôt le tract. Mais je ne leur dis pas, je dis C’est l’âge, on rit. Je fais comme si j’étais totalement à l’aise – parce que je le suis, plutôt, à l’aise – de leur parler, là, de moi de mon livre, à un rythme un peu rapide comme pour me débarrasser de cette légère gêne qui m’étouffe. Ils en parleront peut-être, mais bon vous savez les pages littératures réduisent. Peau de chagrin.

Jeudi 30 mai 2024

Je l’ai pris et je l’ai mis dans le temps gris, près de la mer, je l’ai perdu, je l’ai abandonné dans l’étendue du film atlantique. Et puis je lui ai dit de regarder, et puis d’oublier, et puis d’avancer, et puis d’oublier encore davantage, et l’oiseau sous le vent, et la mer dans les vitres et les vitres dans les murs. Pendant tout un moment il ne savait pas, il ne savait plus, il ne savait plus marcher, il ne savait plus regarder. Alors je l’ai supplié d’oublier encore et encore davantage, je lui ai dit que c’était possible, qu’il pouvait y arriver. Il y est arrivé. Il a avancé. Il a regardé la mer, le chien perdu, l’oiseau sous le vent, les vitres, les murs. Et puis il est sorti du champ atlantique. La pellicule s’est vidée. Elle est devenue noire. Et puis il a été sept heures du soir le 14 juin 1981. Je me suis dit avoir aimé.
::: Marguerite Duras ; L’Homme atlantique

J’ai 50 ans. Depuis 0h30 ce jeudi 30 mai. C’était un jeudi, aussi, le 30 mai 1974.

A minuit et 31 minutes de ce jour commençant dans la nuit, j’avais éteint l’ordinateur sur lequel j’avais regardé un peu du film entamé vendredi. J’avais eu envie de m’offrir la beauté du cinéma, même si je la massacrais en coupant le film, emporté à chaque fois par le sommeil.

Et puis, après la nuit, écourtée parce qu’à 8 heures venait le plombier qui sonna finalement à 7h46, il y a eu le jeudi, le vrai, sans eau chaude comme le seront les jours qui viennent et avec tout ce qui fait mes jours chômés : les photos, les mots, les livres, une amie, des sourires. Et des vœux d’anniversaire.

Parmi les vœux, quelques mots sur mon livre : « magnifique et bouleversant », m’écrit par exemple Nadège. Je découvre une émotion née des mots des autres. Une émotion qui efface celle, vertigineuse, d’avoir 50 ans.

Vendredi 24 mai 2024

Ça y est, on ose franchir le pas. Mes collègues, mes relations professionnelles achètent Présence, je le dédicace, un mot différent à chaque fois, pour faire trace. Elles n’en savent rien, de ce livre, de ce qu’il dit de moi, parfois je dis que ce sont des extraits de mon journal, parfois en riant je dis que ça parle de la chose la plus intéressante sur terre, moi. Parfois je dis « d’amour ! évidemment ! ». Je dévoile l’homme amoureux et l’homme qui regarde un peu le monde, un peu lui-même. Celui qu’elle ne connaissent pas du tout. Avec Julia ou Marine, parfois j’évoque des histoires, des petits bouts d’histoire, mais parfois c’est en fin d’après-midi et Marine est partie.

::: Vittorio De Seta ; Banditi a Orgosolo, 1961

Mercredi 22 mai 2024

C’est une ville étrange où il faut savoir où on va

j’ai posé la question l’autre soir au chauffeur du bus 29
ce bus que j’attends en face du grand parc où on torturait
en technique

grand parc avec des grands arbres et des bâtiments blancs
aux toits de tuiles
et un peu partout
dans les allées
les visages en noir et blanc de ceux
qu’on torturait
en technique
dans une des bâtiments blancs
les griffes du tigre

il faut savoir où on va ici.

::: Emilienne Malfatto et Rafael Roa ; L’absence est une femme aux cheveux noirs

Mardi 21 mai 2024

Soudain, étrangement, ils ne sont plus là. Depuis quand ? Je ne sais pas. Je ne suis pas à l’abri d’une étourderie, d’une absurdité, d’une invisibilisation de trois disques durs, planqués quelque part, avant les vacances. J’ouvre les boîtes, je cherche, soulève les piles, rien, nulle part. Ils contiennent une part de ma vie ; elle a peut-être disparu.

Vendredi 17 mai 2024

Les mois ont passé, me revoici, enfin. Nous ne sommes pas si loin, pourtant. C’était quoi, à peine une heure de train ? Et puis je vois, enfin, le résultat de notre collaboration née à distance : mes photos, sa couture. Des lignes, des soulignements. C’est beau.

Dimanche 12 mai 2024

Ça remonte à la surface, la musique, des albums oubliés, Midlake, Headless Heroes… Les cd sont dans un carton, sous mon lit, je dis mon lit, c’est le lit de la chambre où toujours je dors depuis 24 ans. Je remettais les draps en place quand j’ai eu envie de chercher dans mes souvenirs musicaux, ma mère les lave peu souvent les draps car j’y dors peu de fois dans l’année, il y a un couvre-lit léger qui les protège, il y a toujours des petits trucs qui tombent des combles, quelque chose comme de la poussière, vous voyez. Les cartons sont là depuis 2014 je suppose, un seul est ouvert. Je fouille un peu, je prends quelques disques, il y a aussi ces deux 45 tours des Smiths que j’ai laissés, dont The Boy With the Thorn in his Thigh qui a sans doute été ma chanson préférée un jour, vers mes 22 ans dirais-je.

A la gare, en attendant le train, je cherche Headless Heroes sur music.youtube.com, je commence à écouter, c’est beau pourtant le ciel est gris.

Dans le train l’homme en face de moi me fait penser à mon oncle Claude. Il a son nez, son air. Parfois passent les voyageurs qui vont aux toilettes d’un pas mal assuré. Un homme à la braguette ouverte, une femme avec de l’acné et un tatouage dans le dos, etc. Des gens.

Samedi 11 mai 2024

Il fait chaud dans le cimetière de la Chapelle-des-Pots ; sous le soleil, des pleurs. [J’hésite à écrire « C’est un soleil de pleurs », je trouve ça presque trop beau.] Les cendres de ma sœur seront dorénavant là. Comme je viens de temps en temps, je viendrai la voir. Il n’y aura rien à nettoyer, quelques feuilles peut-être, le passé peut-être aussi, le nettoyer des peurs, des pleurs, des absences, de ce qu’on ne s’est jamais dit. Sur la tombe de mes grands-parents, c’est autre chose, il y a toujours ces traces noires sur le marbre anthracite. Parfois je nettoie, je dis ça à ma cousine sous le soleil d’aujourd’hui, à ses parents, ils sont surpris je crois. Quand c’est trop sale, je nettoie, ça a dû arriver deux ou trois fois, évidement à chaque fois je n’avais pas prévu, je n’ai rien sur moi, je me débrouille. A chaque fois, j’hésite à jeter les plaques laissées par le frère de mon grand-père. Ça n’a rien à faire là, je me dis. Une fois, avec maman, on a nettoyé ensemble. C’est aussi ainsi qu’on sait être ensemble tous les deux, dans la présence des morts.

Devant la tombe de ma sœur il y a peu de mots, on a peut-être déjà tout dit le 14 février, même dans les silences et les gorges serrées, moi j’ai déjà beaucoup dit, beaucoup donné ce jour-là, ça suffit je crois. Nous sommes en petit comité et il y a surtout la douleur d’Olivier. Je crois que mon corps n’a plus de place aujourd’hui pour des émotions, en tout cas pas ce genre. Un peu plus tôt j’ai retrouvé un peu d’air au milieu du tsunami qui recouvre mon agenda, j’ai dit « Non », ou plutôt « Plus tard », pas là, pas le 18, pas comme ça. C’était trop. Trop.

Et puis la nuit arrive, maman et moi on a ce goût en commun, peu exprimé, d’aimer regarder les étoiles. Alors on insiste, mais le ciel est couvert. Au loin, il y a tout de même de quoi dire « C’est quoi ça là-bas, tu vois ? »

Jeudi 9 mai 2024

Nous buvons un café, place Pigalle, marque américaine, pas ma came mais je m’adapte. Nous nous sommes rencontrés dimanche soir, je me suis assis à côté de lui, nous avons ri. A sa gauche, il y avait Sylvain, c’est Sylvain qui m’avait invité. Rémi, il s’appelle Rémi, il m’avait envoyé un smiley timide sur Instagram, je n’avais très bien compris pourquoi. Peu importe, nous voilà, j’avais dit qu’on pourrait faire des photos, mais ce n’est pas l’endroit.

Et puis un jeune homme s’assied à la table d’à côté. Je devine tout de suite qu’il est américain. il est gros, jeune, 18 ou 20 ans, cheveux ras sur les côtés, plus longs dessus donc mèche un peu sur le front, oreilles décollées, petit sac à main (de grande marque probablement) vert bouteille. Il porte un tee-shirt de la tournée de Taylor Swift, un bermuda court, vert, jambes très pâles. Il a les yeux rivés sur son téléphone. Son visage, lorsqu’il le relève, me fascine, ou plutôt me terrifie. Il me fait penser à la sculpture Him, de Daniel Druet et Maurizio Cattelan, vue hier : oui, son visage a quelque chose de celui de Hitler. En plus gros. Plus jeune. Plus efféminé. Hitler avec un sac à main, ça ne m’amuse même pas. Et sa mère arrive.

Et je pars. Nigel, Giacometti et Sugimoto m’attendent. Plus tard, Philippe, mais c’est moi qui l’attendrai.

Mercredi 8 mai 2024

À Trouville pourtant il y avait la plage, la mer, les immensités du ciel, de sables. Et c’était aussi , ici, la solitude. C’est à Trouville que j’ai regardé la mer jusqu’au rien.Trouville c’est la solitude de ma vie entière. J’ai encore cette solitude, là, imprenable, autour de moi. Des fois je ferme les portes, je coupe le téléphone, je coupe ma voix, je ne veux plus rien.
Je peux dire ce que je veux, je ne trouverai jamais pourquoi on écrit et comment on n’écrit pas.
::: Marguerite Duras ; Écrire

Samedi 4 mai 2024

Ils regardaient longtemps, sans bouger, ils restaient là, offerts, devant les vitrines, ils reportaient toujours à l’intervalle suivant le moment de s’éloigner. Et les petits enfants tranquilles qui leur donnaient la main, fatigués de regarder, distraits, patiemment, auprès d’eux, attendaient.
::: Nathalie Sarraute ; Tropismes

Soudain nous voici face à face, bouches bées. Oh ! Galerie Polka, nous revoilà, surpris, plus que surpris. Ça alors ! La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était un soir de réveillon, Christian m’avait joliment embarqué dans une comédie musicale au théâtre du Châtelet, on avait alors échangé quelques banalités peut-être, j’avais bien sûr demandé des nouvelles de Tof et Nat. Chez Polka on commence à discuter, je lui propose un verre à une terrasse, oui c’est bien, elle porte en bandoulière son Leica, moi mon Nikon. Elle est toujours en mode pellicules, moi toujours pas. Jamais. Nos vies se racontent alors place des Vosges devant une ginger beer, ça se veut un peu chic mais on s’en fiche, c’est bien, c’est son quartier depuis si longtemps. Arrive bien sûr ce moment où je demande des nouvelles de Tof et Nat. La petite est en première année de prépa, la dernière fois que je l’ai vue elle était à l’école maternelle. Ils sont de ces amis qui ont été là, vraiment là, des années jusqu’à ce que je décide d’être ailleurs, à une autre place tandis qu’ils restaient à la leur. Et ils vivent où maintenant ? Toujours au même endroit.

Dimanche 28 avril 2024

J’attendais la vieillesse, j’ai eu le confinement
::: Jean-Philippe Toussaint ; L’échiquier

La pluie, la pluie, la pluie. Dehors c’est ça, ça n’arrête pas. Mais on y va. Le musée de l’imprimerie et de la communication graphique est ouvert, il y a une exposition sur le travail de Hayao Miyazaki et notamment ses influences littéraires, on y va, bien sûr. On y va, on y attend, la queue, les gens, les parapluies. Toi c’est ta première fois ici. L’expo permanente est cette plongée dans le temps que j’ai savouré lors de mon premier séjour dans cette ville, mon hôtel était à deux pas, la surprise élégante ; on s’y arrête peu, très peu. L’expo temporaire est une autre aventure, des images, des textes, des sons, des gens qui parlent, ça bruissent un peu trop, où regarder ? Il faut passer la première salle pour s’habituer, apprécier ce tout, bien sûr il y a moins de monde alors. Une heure nous restons là, et il y a ce moment où ça suffit, nous partageons cela, cette appréciation du temps qui évite – empêche ? – de s’éterniser. Et puis on a faim, n’est-ce-pas ?

La pluie, la pluie, la pluie. La phrase est dans le livre que je relis et relis encore, distrait parfois pourtant.

::: Ryūsuke Hamaguchi ; Le Mal n’existe pas, 2024

Samedi 27 avril 2024

C’est la première fois que je viens chez toi. La dernière fois, j’avais hésité, il était tard, il y avait tes collègues, un match de foot ou quelque chose comme ça. Il y avait surtout ton énergie, ta jeunesse. J’étais rentré à pieds à l’hôtel, il faisait froid, c’était loin, mais c’était bien de voir Lyon autrement, du moins j’avais su me dire que c’était bien, aussi, la ville endormie.
Chez toi, c’est dans les pentes de la Croix Rousse, juste avant nous avons déjeuné égyptien, la serveuse sétait trompé dans ma commande, je n’avais rien dit tant pis. Chez toi il y a tes tableaux, et des boîtes dans lesquelles tu gardes les mots découpés dans des magazines pour tes collages. Sur le bureau Marguerite Duras, un vieil hors série du Monde. On boit un café, je fais des photos de toi, tes lèvres sont gercées.

Vendredi 26 avril 2024

Tu réclames une autre table, tu insistes, je suis gêné. Un peu plus tôt déjà, tu voulais être ailleurs. Alors je te dis que tu n’as pas changé, mais je ne sais pas si tu l’entends, c’est autant à moi que je le dis. A la table d’à-côté, la femme étouffe un rire, regard furtif vers moi, sourire qui a compris.

Mercredi 24 avril 2024

Tu ne sais pas ce que sera demain. Tu ne sais toujours pas, on ne t’a pas appelé. Je pense que ce n’est pas bon signe, je ne te le dis pas. Je pense que je peux me tromper. Je ne pense pas non plus qu’il faille chercher à te rassurer et à te dire « Tu auras le poste » parce qu’on n’en sait rien. Tu prends le bœuf au cumin, la dernière fois déjà tu voulais venir dîner ici, j’avais dit « bof ».

Lundi 22 avril 2024

Ton visage amoché sur l’image de 15h18 : plaie verticale, 1,5cm peut-être, partant de l’extrémité droite de ton sourcil gauche. L’effet miroir du selfie me trompe, alors le soir en écrivant ces lignes je compare avec ton visage qui est sur mon fond d’écran ; c’est le côté de ta boucle d’oreille. La photo en fond d’écran est celle prise à la Tête d’Or l’autre jour, nous étions au musée d’art moderne, tout ton visage me souriait, on avait cherché un peu d’ombre pour la photo, je devais déjà repartir. Sur le selfie de 15h18, les traces de sang font comme une tache de vin, tu ne souris pas bien sûr. Tu es sombre comme jamais. Heureusement ce n’est rien, trois points de suture pour une chute de vélo à 10 mètres du magasin, mais ce n’est pas rien, c’est dans ces moments-là qu’il ne faudrait surtout pas être seul.

Dimanche 21 avril 2024

Je regardai Paris qui se déploie comme une mer, avec, comme un phare dressé sur un piton, sur une île, au large, la tour Eiffel. Le ciel était bas, liquide, opaque. Ce paysage côtier au cœur du pays me rassure. C’est ma stabilité dans le flottement sentimental et psychique qui est le mien depuis, hélas, plusieurs années.
::: René de Ceccaty ; Aimer

Au matin je choisis le livre dans la bibliothèque. Il faut que je lise cet auteur, que le perçoive. Son nom est apparu dans les conversations avec Christian l’an dernier, avec Olivier dimanche dernier. Il faut combler, et mon appartement a justement la richesse des bibliothèques. Combien y a-t-il de livres ici ? Je n’ai pas encore eu l’audace de les compter, un jour sans doute, c’est tout moi ce genre de folie. C’est plus qu’un meublé cet appartement, c’est un livré, un biblié, quelque chose comme ça, voilà un autre mot à inventer. Alphabet, lettre C, là-haut à gauche. Je choisis le livre pour son titre, pour savoir encore et encore comment les autres avant moi – et quels autres ! – ont déjà raconté une histoire d’amour et pour savoir si j’ai ma petite place à moi dans l’éternel des mots édités. J’emporte aussi deux pots de la confiture de citron – ziste et zeste –, mon ordinateur, mon appareil photo, je pars, gare, intercités, Saintes, j’attends, voilà ma sœur. C’est l’anniversaire de maman.

Jeudi 18 avril 2024

Un poème par jour, Margarida, c’est peu
et c’est beaucoup pour notre tendresse captive
de ton corps mangé par le crabe sournois.
Très méchant, disent les docteurs, après avoir dit : Dans un an
vous en serez quitte, belle dame, et sans dégât
à votre poitrine, juste les cheveux
qui tomberont, et les sourcils, les cils, les poils, même ceux qu’on
ne voit pas.
Je deviens lisse comme une petite fille
disais-tu avec étonnement,
et tu ajoutais en riant :
J’ai acheté un chapeau chic, dans le magasin fournisseur de la
Cour de la galerie du Roi
un bibi, tu sais, pour sortir sur la place.
::: Caroline Lamarche ; Cher instant je te vois

Mercredi 17 avril 2024

Nombre d'apnées : 34 soit 3 par heure (dont 33 obstructive)
Durée moyenne : 23 secondes
Durée maximale  : 44 secondes
Nombre d'hypopnées : 165 soit 16 par heure (dont 142 avec un caractère obstructif)
Nombre total de ronflements: 1231 soit 122 par heure
Durée cumulée des ronflements : 96 minutes soit 15% de la période validée
Energie moyenne : 87 db Leq
Nombre de mouvements périodes des jambes : 8 soit 1 par heure.

Mardi 16 avril 2024

Moi – Je ne sais pas s’il t’a dit, ce sont des extraits de mon journal de l’année 2019, j’y parle (notamment) de mon histoire avec un garçon. Nos deux livres se rejoignent aussi là-dessus, parait-il.
Lui – Tu publies des photos avec le texte c’est ça ? Des extraits du journal que tu tenais en ligne ? Ou un autre journal, je doute que tu parles des garçons en ligne sur un blog.
Moi – Oui ce sont majoritairement des extraits de mon journal en ligne, car oui, j’ai pris un virage assez radical il y a quelques années, il m’arrive régulièrement de parler des garçons.

Lundi 15 avril 2024

Il est toujours difficile de juger un grand écrivain contemporain : nous manquons de recul. Il est plus difficile encore de le juger s’il appartient à une autre civilisation que la nôtre, envers laquelle l’attrait de l’exotisme ou la méfiance envers l’exotisme entrent en jeu. Ces chances de malentendu grandissent lorsque, comme c’est le cas de Yukio Mishima, les éléments de sa propre culture et ceux de l’Occident, qu’il a avidement absorbés, donc pour nous le banal et pour nous l’étrange, se mélangent dans chaque œuvre en des proportions différentes et avec des effets et des bonheurs variés. C’est ce mélange, toutefois, qui fait de lui dans nombre de ses ouvrages un authentique représentant d’un Japon lui aussi violemment occidentalisé, mais marqué malgré tout par certaines caractéristiques immuables. La façon dont chez Mishima les particules traditionnellement japonaises ont remonté à la surface et explosé dans sa mort font de lui, par contre, le témoin, et au sens étymologique du mot, le martyr, du Japon héroïque qu’il a pour ainsi dire rejoint à contre-courant.
::: Marguerite Yourcenar ; Mishima ou La visons du vide

C’est très touchant et très beau, me dit Jeanne. Je lui ai écrit, je lui ai dit qu’il y allait avoir ce livre, et que les 24 et 25 juillet j’y parlais de Renée, alors j’ai envoyé les passages. Elle me remercie pour ces mots tous ces mots, elle écrit ça ainsi. Pas plus tard qu’hier elle triait des photos et elle regardait les images de cet été-là, la dernière fois que Renée est venue chez elle. Elle adorait ces étés.

Dimanche 14 avril 2024

Je pourrais faire comme Angot. Un livre sur le livre. Je pourrai faire comme Angot ! Un livre sur la sortie du livre. Quand ? Mmmm… Juin ? Fin mai peut-être­ ? J’aurais dû écrire les peines et les joies de retravailler ce texte qui sortira bientôt. J’aurais dû changer de style, faire autrement, pour raconter cela. Je ne suis jamais très sûr de savoir bien faire, de raconter le réel tel qu’il est vraiment, clairement, de manière brute, tout en allant juste en deçà de la surface. Ça ferait quelque chose comme ça : Olivier arrive à midi, on déjeune place Sainte-Colombe et puis on va chez moi, on s’y met. On s’installe sur le canapé. Parfois je fume, lui beaucoup. Ça dure des heures, huit. Huit ! C’est une sensation folle, d’écouter un autre dire mes phrases, déplacer mes phrases, par ci par là couper, refuser. Très souvent, je suis d’accord. Parfois je grimace un peu, il m’écoute, on trouve un compromis. Par moments j’ai l’impression que le livre devient le sien, c’est assez violent, idiot. L’émotion monte petit à petit, car à l’exercice tendu de la réécriture s’ajoute le fait de revivre cette histoire d’amour qui n’a, sans aucun doute, jamais porté ce nom d’amour que pour moi. Alors, quand Olivier propose que le livre se termine par beybi, je pleure.

Mercredi 10 avril 2024

En rentrant de chez Serge, j’allume mon ordinateur pour écrire un peu mon journal, et je lance ma playlist « Années 90 » que j’ai commencé à constituer sans y croire vraiment un jour. Il y a toujours ce sentiment étrange lorsque j’écoute les musiques des années 1992 à 1995 : Les premiers Björk, Suede, Liz Phair… Cela me ramène à un autre moi, cela me ramène à un autrefois presque trop lointain pour être supportable et puis surtout ce qu’il me reste c’est que ces années ont été un gâchis ; ça pourrait faire un livre si j’avais besoin d’en dire quelque chose, de ces études qui n’étaient pas faites pour moi et ma solitude noyée dans des amitiés étudiantes. Peut-être que la musique était une échappatoire, une respiration, un brouhaha — je ne comprenais pas toujours les paroles. Je crois qu’il n’y a que Mazzy Star que j’écoute avec le même plaisir aujourd’hui. Je n’ai aucune nostalgie de ces années-là. Aucune.

Mardi 9 avril 2024

Le soir, je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille et une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide, aucun voyageur ne m’avait parlé.
::: Marcel Proust ; Albertine disparue

Mercredi 3 avril 2024

Ferdinand, tu le sais, je porte en moi ce texte depuis que nous nous connaissons. Ce besoin impérieux de te raconter me vient par vagues, des vagues liées à ta présence.
::: Francesca Pollock ; Ferdinand des possibles

Mardi 2 avril 2024

Alors il parle de l’absence de ma sœur, partout dans la vie qui continue. Il dit ce qu’on dit dans ces cas-là : ce qu’on garde ou gardera, ce qu’on jette ou jettera, et l’immensité indécidable parce que c’est trop tôt, ou parce que ce sera toujours trop tôt. Il dit qu’il est un solitaire, comme elle l’était. Je ne dis rien à cela, j’entends combien il essaie de recouvrir sa solitude par une insoutenable fatalité, par des petits arrangements avec la mort. Bien sûr je pense à ce passage du film Le Clair de terre, de Guy Gilles, cité le 11 octobre 2021, lorsque le personnage joué par Annie Girardot raconte, dans un phrasé émouvant, ce qu’il est advenu après que son mari était mort :

Après sa mort il y a eu un moment terrible. J’ai pensé que je n’aimais plus rien, que je ne pourrais plus rien jamais aimer vraiment. Les livres me tombaient des mains ; la musique me donnait envie de mourir. La peinture… c’est revenu tout à coup. J’en ai eu envie très fort, comme ça, c’est comme avoir faim, aussi fort. Il y a eu l’exposition Bonnard alors je n’ai pas hésité. J’ai pris le train et je suis arrivée un soir, il pleuvait. Je me suis retrouvée dans Paris comme une étrangère, j’ai cherché un hôtel, comme dans les villes où on arrive pour la première fois. Le matin je me suis levée très tôt et à 9 heures j’ai traversé les Tuileries. Les bassins étaient gelés, il y avait quelques enfants qui jouaient. C’était gai.

Et puis j’ai vu les Bonnard. C’était une vraie joie. Il y avait un tableau : Méditerranée. Tout bleu. Tout blanc. Impossible à raconter. Et qui donnait envie de sourire. Quand je suis sortie, ça allait mieux, vraiment mieux. Et puis, je n’avais pas de remords, vis-à-vis de Jean. Parce que tu sais, d’abord, on voudrait ne plus jamais cesser de souffrir. Ça semble une trahison de ne plus souffrir : c’est presque oublier. Mais là c’était une vraie joie, sans remords. Je suis repartie le soir-même.

Ça semble une trahison de ne plus souffrir : c’est presque oublier.

Lundi 1er avril 2024

Dans le train il n’y a pas le wifi nécessaire pour travailler sur mon manuscrit alors je m’offre du temps de presque rien, quelques musiques enregistrées sur mon téléphone m’accompagnent, je leur donne le temps de les écouter sans faire autre chose en même temps sauf regarder au loin – moment rare. Ciel bleu inattendu, et c’est ton visage qui apparaît en transparence dans le paysage défile entre Saintes et Bordeaux. Que faire de nous si loin ?

Samedi 16 mars 2024

Écrire, cette fois, pour être lu. Depuis quelques jours, je me bats avec moi-même, avec mon style, mes sous-entendus et mes non-dits, pour être édité et donc compréhensible. Je me bats pour garder la musique de mes phrases, ce que je nomme poésie ou quelque chose comme ça, ce truc qui flotte dans ma prose. Je me bats et j’aime cela. J’aime cette obligation de déplacer mes textes et mon histoire avec toi. J’ai pourtant peur aussi.

Jeudi 14 mars 2024

Nous trois, deuxième fois. Ce soir nous voilà à une terrasse de la place St Projet, il y a les habitués qui déambulent, s’arrêtent pour une clope. On ne fume pas. On ne fume pas mais A glisse parfois sous sa gencive des petits sachets de nicotine, de ceux dont il m’avait dit un jour « Mais non ce n’est pas une drogue ». P est curieux, il veut essayer. P n’a jamais fumé. Jamais. Alors je lui déconseille, je lui dis « une minute, pas plus », je lui parle des sensations désagréable qui l’attendent, la nausée, les vertiges. Mais il ne m’écoute pas, il insiste. C’est étrange, cette sensation, il dit. il insiste. Il regrettera.