Vendredi 6 janvier 2023

C’est J qui m’apprend la mort de Renée Gailhoustet. Ici je dis un prénom, un nom. Ça ne peut pas être une initiale, ce n’est pas R, pas juste R. En écrivant ces mots, il y a déjà l’image ajoutée en-dessous, ce couloir de l’université : j’étais allé photographier un groupe d’étudiants internationaux, c’était leur dernier examen.

C’est J qui m’apprend la mort de Renée Gailhoustet. Je commente précipitamment, envoie quelques mots, l’émotion vient après, c’est l’heure du déjeuner, on a l’habitude de me voir manger seul.

Il me faut alors savoir rendre hommage, ici. Simplement, d’abord, se rappeler des moments partagés, nombreux, comme ce déjeuner de Noël où nos rires avaient surgi tandis qu’on échangeaient les cadeaux, ces tablées chez elle ou chez Andrea, cette famille qui est encore famille, la mienne, par extension, par évidence ou par amour des gens. Se rappeler de ce moment où j’étais là, seul avec elle, et elle déjà ailleurs, comme on dit, presque sans moi, dix minutes difficiles mais quelque part essentielles à lui dire plusieurs fois « Je suis là« , avant que je reste, chez elle donc, été 2019, durant trois semaines, parmi les trois plus belles semaines jamais passées parce que chez elle, au Liégat, c’était magique, généreux, lumineux, ouvert, il y avait la terrasse, les arbres et les oiseaux, on pouvait dormir dans un lit ou dans un autre selon qu’il faisait chaud et les motifs des draps étaient jolis. Dans l’étagère de la chambre du bas j’avais attrapé Don Quichotte et j’en avais lu quelques pages. Et puis j’aimais A éperdument et parfois il était avec moi.

Rendre hommage plus que simplement, parce qu’il y avait ça, le verbe « habiter », immense, comme chez F, avec cette vue et ce volume qui vous englobe.

Mais Ivry c’était aussi, bien sûr, les années avec Ch et cet espace qui était chez nous, mon adresse quelques années, comment on fait pour le dire en trois phrases ?

Comment on fait pour se taire ?

Rappeler que chez A, aussi, j’ai passé trois semaines, été 2021, autre adresse, autre lieu, à deux pas, Ivry toujours, du Renaudie cette fois comme chez moi autrefois, même magie, même générosité, même notion de l’espace et du mouvement, c’est un peu ça, habiter pleinement, c’est pouvoir bouger. Presque je m’y perdais, chez A, grâce aux recoins. Cette fois je n’aimais personne. Sauf A encore, me direz-vous.

Jeudi 5 janvier 2023

– « C’est joli la lumière. »
– « Oui ça fait des ombres », réponds-je.
Tu ris de ce contraire.

Tu es un visage oublié, un souvenir à peine perceptible, début 2018, dis-tu. Tu lisais des poèmes de Michel-Ange et je m’en étais ébahi, dis-tu. Peut-être que c’est un souvenir, oui, en effet quelque part au fond de moi.

Aujourd’hui, je cherche à comprendre le silence qui a suivi. Je te dis que j’aie dû prendre peur. Peur des années entre nous ?

Mercredi 4 janvier 2023

Les Mots, fin de la première partie. Sartre parle du cinéma, de la musique des films de sa jeunesse puisque muet, le cinéma. Il parle de la musique que joue sa mère et des films qu’il se crée. C’est magnifique.

Il y a, entre les pages 110 et 111, un marque page qui a été, je suppose, celui de mon père, un bout de papier de 4cm sur 10, déchiré d’un cahier peut-être, dont il subsiste 15 marques de pliure. Je me demande s’il s’est arrêté là, dans le livre.

Ce rien m’émeut. Il y a peut-être plus de la vie de mon père dans ce papier marqué de pliures que dans tous les livres qu’il a achetés, mais je ne sais pas expliquer pourquoi. Encore une fois, je me heurte à l’indicible. Il y a là ce qui normalement n’aurait pas dû subsister, un petit rien parmi tous les autres. Il y a là son année 1964, la jeunesse évanouie.

Que reste-t-il de mes 18 ans et surtout qu’ai-je envie d’en garder ?

Mardi 3 janvier 2023

Il est 11h42. Tu annules notre rendez-vous, froidement ; je sais que je n’existe plus. Je crois que je n’existe plus depuis ce moment précis où tu as eu la folie de dire que tu voulais m’avoir tous les soirs. Dans mon carnet, j’ai écrit « tous les jours », ce doit être ça. C’était encore l’été. Déjà ! Je ne t’avais pas cru : tu t’étais mis au bord du vide, c’est tout, pour voir si tu serais capable de sauter. Dans mon journal, tu étais encore un futur.

Samedi 31 décembre 2022

Tu sors fumer une cigarette, je te suis. Tu me souris peut-être plus que de raison depuis que je suis arrivé, tu n’es pas seul ici, vous semblez vous aimer. Tu me demandes si je vis à Bordeaux, tu ne m’as jamais vu ici. Nous ne savons pas encore que sommes déjà amis sur un réseau social ; tu t’y caches derrière un pseudonyme un peu obscur et derrière tes bras, ce soir sous un masque brillant de passementerie kitsch et une barbe pailletée bleue. La mienne l’est peut-être un peu. Nous parlons peu, de ce qu’on fait dans la vie, du dernier film que j’ai vu, de cette foule joyeuse qui devient mon habitude ; je te surprends, à qui t’attendais-tu ? Tu me surprends, ta voix aussi. L’instant est bref, le temps de cette cigarette. Nous ne savons pas qu’il nous regarde.

Jeudi 29 décembre 2022

Nous sommes à la caisse. Il dit être SDF depuis 10 ans ; il en a 27. Je lui demande s’il arrive à travailler parfois. Oui : un peu de service, de restauration… Je l’interromps, pensant le rassurer : ce sera facile de trouver quelque chose ici… Mais il me dit que faire un boulot de fou dans un resto pour 1400 euros par mois, non merci. Je n’ai pas encore payé. Je reste une peu de marbre. Sous son bras, un énorme roman anglais ; la quatrième de couverture contient tous les ingrédients pour l’embarquer ailleurs.

Il ouvre son sac pour y ranger ce que je viens de lui acheter : 2,50 euros de poulet / pommes de terre chauds dans une boîte plastique, un paquet de chips, un autre de gâteau. Un gros ours en peluche blanc apparait, prenant la moitié de la place. Tu vois, je me promène avec lui, il dit. Je me demande où est sa vie. Je me demande surtout qui il est vraiment.

Et puis je m’éloigne. Des cordes s’abattent sur moi. Et sur lui encore plus.

Lundi 26 décembre 2022

J’ouvre le carton, plutôt sans ménagement. Il y a quelques traces administratives suite au décès de mon grand-père et notamment suite aux 46500 francs versés par l’une des assurances. Il y a ce qui était probablement sa sacoche, des lunettes cassées, une bouteille de parfum qui envahira longuement mon espace nasal, un coupe-chou à la lame cassée, son dernier carnet professionnel avec des annotations datant de deux jours avant sa mort, que sais-je encore, et surtout une petite enveloppe contenant un mouchoir dans les teintes roses, noué sur une poignée de terre. Elle fait question, cette terre. Elle nous trouble par ce qu’elle a été pour lui, puisque selon moi c’était à lui. Tout cela fait remonter à la surface ce texte – bientôt 80 pages – qui attend et contre lequel je lutte. J’y lutte contre la litanie de questions, et cette terre en est une autre. Pourquoi n’y sais-je plus dire ce que je ne sais pas ?

Samedi 24 décembre 2022

Anne-Marie, la fille cadette, passa son enfance sur une chaise. On lui apprit à s’ennuyer, à se tenir droite, à coudre. Elle avait des dons : on crut distingué de les laisser en friche ; de l’éclat : on prit soin de le lui cacher. Ces bourgeois modestes et fiers jugeaient la beauté au-dessus de leurs moyens ou au-dessous de leur condition ; ils la permettaient aux marquises et aux putains. Louise avait l’orgueil  le plus aride ; de peur d’être dupe elle niait chez ses enfants, chez son mari, chez elle-même les qualités les plus évidentes ; Charles ne savait pas reconnaître la beauté chez les autres : il la confondait avec la santé : depuis la maladie de sa femme, il se consolait avec de fortes idéalistes, moustachues et colorées, qui se portaient bien. Cinquante ans plus tard, en feuilletant un album de famille, Anne-Marie s’aperçut qu’elle avait été belle.
::: Jean-Paul Sartre ; Les Mots

Le livre, couverture piquée par le temps, est posé sur une pile. C’est l’édition de 1964, la première : Les Mots. Il est dans cet espace de la maison qu’on pourrait nommer purgatoire, où les revues et les livres sont là en attendant leur sort, parce qu’il y en a trop, tellement trop. Souvent, ma mère les donne, je crois. Souvent, elle hésite, je crois. Parfois c’est évident : ça plaira à untel. Pourquoi c’est ici ?, je demande. En-dessous, un bouquin sur Pelé, vert pelouse.

Ce n’est pas parce que ma mère dit « ça va être jeté » que ça va être jeté ; ce n’est pas si simple. Pas simple non, bien sûr. Mais je me précipite pour sauver l’ouvrage, d’abord parce que l’on ne jette pas du Sartre — comme si ça portait malheur ? —, ensuite parce que c’est l’occasion de le lire et enfin parce mon père faisait parfois référence à un autre livre de Sartre, Le Mur, que je crois avoir lu, lycéen, ou plutôt contre lequel je crois m’être heurté. Mon père avait quelques références, remontant de sa jeunesse, comme ça : Le Mur, Les émissions de Jean-Christophe Averty, Blow Up… Il a ensuite fait faux bond à la littérature et au cinéma mais il est resté attaché à la télévision et à son irrévérence. Je réalise que j’ai fait l’inverse.

Alors je m’assieds dans le fauteuil près de la fenêtre où j’aime tant m’installer et je commence à lire. Non : d’abord, je google. Et je trouve ça ; à JS, l’envoie.

Vendredi 23 décembre 2022

Vous êtes parfaitement libres de rire, mais à cette heure-là les cailloux eux-mêmes étaient tristes, et l’herbe, désormais d’une couleur presque violette, plus triste encore. Et elle toujours là-bas, penchée sur les dalles de pierre. Elle plongeait les guenilles dans l’eau, les tordait, les battait et ainsi de suite. Sans hâte ni lenteur, comme ça, et sans jamais lever la tête.
::: Silvio d’Arzo ; Maison des autres

Jeudi 22 décembre 2022

Voilà bientôt cinq années – il manque un mois et deux jours – que l’on se connait. J’ai le souvenir précis de ce moment où j’ai franchi la porte de chez toi pour découvrir ton accent, ton sourire et ta jovialité ; tu n’avais pas le même prénom.

Ce soir, tu me racontes que tu n’étais que depuis peu celui que j’ai rencontré alors, dans cette identité et ce corps qui, au fil des ans et des mois précédents, avaient changé. Tu ajoutes que j’étais presque inédit, moi-même. Non, je ne crois pas que tu me l’aies déjà raconté, mais te rappelles-tu que j’oublie tant ?

Tandis que tu parles, je pense à ces moments à nous ; mon esprit cherche à s’accrocher à tes mots mais irrémédiablement se déplace vers ce qu’ils me rappellent et vers ce qu’ici j’aimerais en dire. Sur ton tee-shirt, il y a mes vingt ans.

Mardi 20 décembre 2022

Tandis que l’on cherche un autre film à regarder ensemble, la nuit tombée sur les oreillers, le nom de Godard apparait parmi les vignettes de Mubi. Tu as prononcé son nom plus tôt, deux fois, d’abord en sortant du cinéma — je monologuais alors vaguement sur le jusqu’au-boutisme de Dupieux —, puis durant le dîner — j’étais revenu sur ce même sujet —, de manière un peu fracassante, en le balayant. N’aimes-tu pas la douceur des points d’interrogation ?

Je m’enthousiasme alors devant l’image d’Alphaville, me retiens de dire « Ah ça c’est génial » en voyant celle de Deux ou trois choses que je sais d’elle et prononce quelque chose comme « Oh je vais te montrer un truc » en ouvrant un autre onglet à la recherche de cette scène d’Une femme est une femme où le rôti est un peu trop cuit.

Si le cinéma nous réunit là où il se veut à la marge alors je cherche à voir si on peut être aussi ensemble à cet endroit du cinéma, dans cette scène d’1min47, que j’ai vue peut-être trente fois et dont je ris encore ce soir. Pas toi.

::: Quentin Dupieux ; Fumer fait tousser

Dimanche 18 décembre 2022

Soudain te voilà, au milieu de la foule. F t’interpelle : « Tu es nouveau, toi ?« . Tu te retournes, nous regardes. Tes yeux sont d’une clarté qui dépasse tout, même les iris limpides de certains hommes du sud de l’Italie.
C’est ta première fois ici, cela fait cinq que tu passes devant et que tu n’oses pas. Ce n’est qu’un bar, pourtant. La solitude et la peur de l’affronter au milieu d’inconnus t’as fait reculer à chaque fois. Mais tu es ici aujourd’hui, et nous t’accueillons dans cette foule qui devient mon habitude, joyeuse ; tu ris avec nous, tu danses avec moi. Oh il faut parler fort, et je ne comprends pas ce que tu me murmures, soudain, là, au milieu des heures et des autres. Plus tard, dans la rue, parmi le silence, tout sera plus clair. Peut-être même tes yeux.

Mercredi 14 décembre 2022

Et je m’endors un peu devant le film, déjà vu sur petit écran. Je n’ai rien lu à son sujet : cela aurait pu m’éclairer, me faire prendre conscience de ce qu’il fallait percevoir dans le peu ernaussien. J’aurais alors pu répéter ce que j’avais lu — donc tricher — lors de la discussion qui suivra. Car il y aura discussion. Pour cela, quatre voix — quatre regards — introduisent ou poursuivent la projection, pour nous éclairer ou nous interroger, voire pour partir quelque part  sans savoir trop où puisque je ne suis pas très attentif ; ma pensée divague.

Mais je prends le micro pour répondre à l’une des questions, celle posée par A, et dire : la volonté. Ce que rappelle ce film, c’est que, chez Ernaux, le point de départ de l’œuvre, c’est la volonté. Je prends ainsi le risque de dire quelque chose, j’aime de plus en plus ça, me jeter dans le vide au milieu d’un public, sans avoir beaucoup réfléchi. Je parle alors de mon amour pour Ernaux, mais j’avais été beaucoup plus précis avant le film, en discutant avec S, sur ce que j’appelle amour pour Ernaux.

J’ajoute, micro en main, que je m’étonne — avec le recul, je pourrais dire que je m’en émerveille — du fait qu’elle appelle son ex-mari « Philippe Ernaux », prénom + nom, sans ajouter qu’il y a là une implacable distance, une froideur apparente qui n’est peut-être que le signe d’un respect pour son nom en tant qu’auteur à part entière : des images de Philippe Ernaux. Mort, depuis.

Aujourd’hui, devant mon écran, toujours sans avoir rien lu , je perçois mieux la complexité des images — leur riche pauvreté ? — ou la temporalité de cet objet fini — le passé en surcouche du présent / le présent en surcouche du passé. On peut en reparler ?

::: Annie Ernaux et David Ernaux-Briot ; Les Années super-8

Mardi 13 décembre 2022

Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier dans le jour naissant encore gris. C’est le moment du jour que je préfère, c’est l’heure bénie où l’œuvre nous attend. L’aube est fraîche, l’air vif picote les joues.
::: Jean-Philippe Toussaint ; L’instant précis où Monet entre dans l’atelier.

Samedi 10 décembre 2022

Alors enfin nous nous retrouvons, quelques heures plus tard, après un film et un dîner. Encore, vous grignotez. Encore, il y aura du vin. Tu es avec A, subjuguante beauté, présence, prestance, posture, phrasé, mouvements : il n’y a pas que ses yeux, surlignés de noir, dans lesquels on se noie, hypnotisé. D’A, on pourrait faire des pages, des heures. Je suis sûr que tu pourrais, ou plutôt que tu as pu. Dans ton journal, n’y a-t-il rien sur elle ?

::: Alice Diop ; Saint-Omer

Vendredi 9 décembre 2022

Je n’ai pas assez de souvenirs d’enfance. Avant cinq ans, rien. Plus tard, quelques épisodes. Les cadeaux à l’école maternelle : j’avais eu le droit de choisir parmi les premiers dans tous les super-trucs, à cause de ma place dans l’ordre alphabétique. Les cabanes faites avec des chaises et des couvertures dans le salon de l’appartement. Les combats de boxe arbitrés par mon père entre ma sœur et moi. Je m’excitais comme un fou. En vacances en Corse (j’avais cinq ans), j’ai traité de chien le voisin avec qui on jouait. Maman m’a disputé. Je regardais les maillots de bain des hommes. Celui de mon père. Mon père était le soleil. Il n’a pas voulu de ça. Il s’est détourné de moi. Il m’a laissé. Je suis resté seul, en cendres, froid, mort. Je suis entré à la grande école, rue Milton. On s’est aperçu que j’étais très myope. Je me suis mis à porter des lunettes aux verres épais.
::: Guillaume Dustan ; Plus fort que moi

Jeudi 8 décembre 2022

Le journal inauguré en pleurs un soir de janvier parce que, comme dans la chanson, je n’ai pas pu aller au bal danser et surtout voir G., dont l’image m’obsède, ne dit à peu près qu’une chose, comment être heureuse, être aimée, malgré l’ennui, les cours, les interdictions de sortir. Je crois que l’écriture faisait toujours partie du champ des possibles, elle n’était ni nécessité ni objet de désir.
::: Annie Ernaux ; « Vocation ? » in Le Cahier de l’Herne

Mercredi 7 décembre 2022

On regarde ces photos que j’ai faites de toi. Nous sommes d’accord sur deux choses : tes yeux et puis la première image. C’est la meilleure, c’est ta préférée. Tu t’en amuses aussi : tu aimes t’y voir dans un paysage de coton. Je ne sais pas ce que tu fais de l’entièreté de tes jours mais je soupçonne que tu arpentes un peu ces paysages, que tu t’y reposes. Peut-être que tu t’ennuies souvent mais tu ne le dis pas. Parfois je dis, aux autres, que tu me rappelles celui que j’étais à ton âge, ou à l’orée de celui-ci : cette quête d’un autre cinéma, cette manière indistincte de s’habiller, cette sacoche à laquelle tu tiens. L’oisiveté née de la quête – ou de l’attente – d’un travail, je l’ai connue, aussi, j’étais un peu plus jeune.

Nous regardons le film, presque entièrement ; tu t’étais endormi si vite. Ce qu’il manque, ce début que nous ne revoyons pas, je l’ai oublié. Je creuse, je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’elle fait là, elle, dans cette auberge. Je ne sais pas pourquoi j’ai oublié, du moins j’espère ne pas savoir pourquoi. Non, je ne m’étais pas endormi. Ou bien l’ai-je oublié.

::: Luis Buñuel ; Le Fantôme de la liberté

Lundi 5 décembre 2022

Le lendemain du tournage, on reste sous l’impression du spectacle, on ne remarque rien d’autre que les fautes, on s’hypnotise sur des détails absurdes. L’admirable du cinéma, c’est ce tour de cartes perpétuel qu’on exécute devant le public et dont il ne doit pas connaître le mécanisme. La nature nous a donné des nerfs pour souffrir et prévenir, une intelligence pour savoir souffrir et nous mettre en garde. La lutte contre la souffrance m’intéresse au même titre que le travail du film.
Jean Cocteau ; La Belle et la bête, journal d’un film

Dimanche 4 décembre 2022

Tu apparais, le visage hors des écrans, réel, hors des photos de P. Tu apparais donc enfin, au milieu de cette foule joyeuse, qui s’agglutine. P est là aussi, il t’a devancé en entrant dans le bar, il nous présente, la conversation s’engage facilement, toi aussi tu connais mon visage par ce réseau social bleu. N’as-tu jamais osé cliquer comme moi je n’ai jamais osé cliquer ? Il faut parler fort mais je t’entends, tu dis ce pays d’où tu viens et je vois bêtement des étendues infinies de sable. Tout semble évident, les mots de J le résume, il nous montre du doigt, il a la formule, il s’en amuse et nous, que répondons-nous ?, soudain timides devant cette réalité prononcée. Il a ce souvenir de toi J, V aussi, même lieu, même sourire. Et puis tu dis une autre ville, je pressens une instabilité, une fragilité. Je sens le piège, l’impossible, l’enlisement, l’image est facile, je crois me rappeler les mots de O quand je lui avais demandé qui tu étais, un jour. Et puis soudain il arrive. Il me regarde. Il me parle. Il a de l’audace et il me rend vivant : c’est lui le piège, notre piège, le voici me happe, me voilà qui t’échappe. Je ne sais pas si je dois te regarder, je sais pas encore que tu m’échappes aussi, peut-être définitivement ; je ne veux pourtant pas que tu n’existes plus.

Samedi 3 décembre 2022

Ainsi l’on attablerait, à l’heure du déjeuner, pour se retrouver. Parler photo, bien sûr, comme l’an passé. Les uns n’en font plus, les autres continuent les cours, moi non, pas trop, pas de projet non plus, enfin si mais non, au boulot oui, je dois montrer des photos mais comment ? quoi ?

Ainsi l’on s’attablerait, à l’heure du dîner, rencontres inédites, deux mondes qui se rencontrent. Comment vous vous êtes connus ?, l’un demande. Par la photo, bien sûr, il y a deux ans. Instagram, un regard mutuel sur les travaux de chacun et mon audace à te dire « You’re handsome and I’m single » quand tu me précises que tu es en couple. Le 6 décembre 2020, j’ai laissé la trace de notre rencontre, j’interrogeais notre avenir commun. Nous voilà donc amis, les boutiques nourrissent plus nos rencontres que la photographie. Et ta beauté n’a pas fléchi.

Vendredi 2 décembre 2022

C’est la deuxième fois que nous nous voyons puisque cet été nous avions échoué. Nous aurions pu marcher, aujourd’hui, ensemble, nous aurions pu déambuler dans les rues, sans nous connaître ou si peu, aller d’une boutique à l’autre. Mais j’ai été bête, empêtré dans une promesse qui n’en était pas une. Ai-je été bête, ou ai-je été simplement aimanté ailleurs, nous offrant, T et moi, un moment différent ?

Tu me dis que demain tu vas voir la mer. J’aurais aimé t’y accompagner et que donc ensemble nous marchions, toi qui danse. On aurait eu des mouvements pour nous réchauffer ; il va faire froid. J’aurais fait des photos de toi, tu es si beau. Trop, peut-être. Plus que l’an dernier : la barbe ?

Jeudi 1er décembre 2022

Hervelino : le mot m’est rentré dans la gorge.
Ce fut vite ma façon d’appeler Hervé, avec ma manie d’italianiser (si c’est italianiser) les prénoms de mes proches quand je ne les slavisais pas (Marcovitch, Valentinovitch, et j’étais parfois Mateo ou Matéovitch pour Hervé). La plupart du temps, on se voyait tous les deux seuls : après sa mort, je n’avais personne avec qui parler de lui en utilisant ce diminutif. Ce n’est pas comme quand on disait « mon amour » ou « mon chéri » à un être adoré désormais disparu : les mots restent, prêts pour d’autres, ou à éviter. Hervelino n’existe plus qui disait une part de notre lien.
::: Mathieu Lindon ; Hervelino

Tram, retour du travail, station Stade Chaban-Delmas. A travers la vitre, je devine un homme dans le recoin du distributeur de tickets. Je dis quelque chose à voix haute pour exprimer ce que je comprends : il pisse. Il porte un short et dans une fraction de seconde il se retourne et se secoue vigoureusement la nouille — j’ai longuement hésité sur le substantif à utiliser avant de choisir « nouille » puis d’ouvrir mon dictionnaire des synonymes et j’hésite donc à employer « cornemuse », « lézard » ou « marsouin »— par-dessous le short. Le mot « essoreuse » me vient à l’esprit.

La dame près de la vitre croise mon regard, le sien est un mélange de dégoût et de consternation. J’éclate de rire. Vous avez vu la même chose ?

Mercredi 30 novembre 2022

Ta voix, de nouveau. Ce matin, lorsque j’ai décroché, surpris mais heureux de ton appel, la mienne était basse. Tu es au travail ?, m’as-tu demandé.

Ce soir, tu n’es pas chez toi. Parce que j’ai un copain, Arnaud, dis-tu. Il s’appelle Paul. Son prénom avait été évoqué en juillet, c’était alors incertain, tu riais de ta vie amoureuse. Tu riais, je crois, comme on rit de se contenter, voire de s’émerveiller, des papillons qui passent. Souvent tu t’émerveilles, puisque tu es ici dans ce pays devenu le tien. Tu deviendras bientôt français, l’an prochain, tu veux. Tu l’es déjà tellement.

Je te dis que justement, hier, j’ai parlé de toi. Vous avez cette même couleur de peau, elle vient du même sous-continent. La sienne s’est mélangée à d’autres origines mais c’est invisible. Il a aussi tes yeux noirs. Il n’a pas ta joie de vivre.

La discussion ne s’éternise pas, juste une vingtaine de minutes. On attend de se revoir bientôt, à Paris, pour les fêtes ; peut-être logerai-je chez N. Je ne sais plus si tu l’as déjà rencontré.
– Tu l’as rencontré ?
Non, mais j’en ai entendu parlé, c’était mon concurrent.
Nous en rions un peu.

Bien sûr, comme souvent, tu me remercies pour ce que j’ai fait, avant de rappeler nos mois de silences entre regret et fatalité. Et puis tu me dis que tu m’aimes. Je t’aime Arnaud, dis-tu. Je te dis que moi aussi je t’aime, d’une voix moins affirmée, et j’ajoute un petit nom. Mon chat, peut-être.

Mardi 29 novembre 2022

Alors, sans barrière, tu me racontes ce qu’ici j’appellerai ta fragilité. Je me demande si cela cache autre chose, si tu contournes ton histoire, quoi qu’il en soit, je reste assis mais intérieurement, recule. Je t’écoute, mais ne peux aller vers toi. Pourtant, plus tard, il y a ce que l’on pourrait partager : des images — des visages, des pantalons — et des souvenirs — ce pull-over sorti du tiroir, 1095 francs à l’époque.

Lundi 28 novembre 2022

« C’est très chouette quand tu éclates de rire.« , tu m’écris. Tu ne crois pas si bien dire. On ne rit jamais assez. Je ne ris jamais assez, surtout seul, là, à lire. Mais Duras est là, toujours dans un coin de la cuisine et ou de l’esprit. J’aime mon rire inattendu dans un texte que je dois offrir à des oreilles attentives. Il faudrait trouver un mot, le plairire, peut-être.

Dimanche 27 novembre 2022

Ariane buvait, dansait, riait. Robe bleue, cœur rouge. Un beau mariage. Boissons, danse et confidences. Un château avait été loué pour l’occasion. Château, c’était beaucoup dire — plutôt une grosse ferme avec des salles immenses, des mus épais et des plafonds bas. Ariane buvait beaucoup, dansait beaucoup et riait encore plus.
::: Christian Bobin ; Tout le monde est occupé

Tu dors, déjà. Le jour est encore là, pourtant. C’est un coup de malchance, le ricochet de ton insomnie d’hier, tant pis. Je me dis tant mieux pour toi, puisque tu dors mieux en ma présence, dis-tu.

Samedi 26 novembre 2022

C’est complet : B dit que c’est complet. Je suppose qu’elle me reconnait, je la trouve froide, elle a peut-être le trac avant de monter sur scène, je suis peut-être le cinquantième à qui elle dit ça : c’est complet. Devant moi ils passent avec des fleurs, ils sont sur la liste.

Vendredi 25 novembre 2022

Il ne faut pas laisser le dernier vendredi de novembre être ce qu’il est.

Parce que, de toute façon, la mort de mon père est une pensée de chaque jour je crois. Devant l’écran c’est l’impression que j’ai. Je pense peut-être tous les jours à lui, même subrepticement, et je pense peut-être tous les jours au fait que je n’écris pas sur lui.

J’ai oublié les dates précises des autres disparus. Je veux oublier celle-ci aussi, je ne veux pas qu’elle fasse sens – c’est-à-dire : je ne veux pas qu’elle donne l’impression qu’il y a cette date et aucune absence autour d’elle. J’espère la noyer dans ma mémoire fragile, comme les autres dates. Ma mémoire oublie ça, je le constate. Avant je les savais, les jours sur le calendrier.

Il y a des vendredis matins où le téléphone sonne, des soirs où la nuit rappelle un parking d’hôpital, des dimanches où je pense à son dernier dimanche où je ne suis pas venu, des nuits où il apparait dans un rêve.

Oh, je m’attache aux dates, parfois. J’y vois des symboles, des coïncidences, des croisements, et c’est joli parfois. C’est bien si c’est joli. Le dernier vendredi de novembre 2020, j’ai passé un scanner. Ce n’était pas joli, mais c’était rassurant. C’est aussi ça, un dernier vendredi de novembre, alors.

Le dernier vendredi de novembre ce pourrait être le jour où j’ai embrassé un bel inconnu aux yeux noirs dans un bar avec la foule autour, c’est rare, si rare cette foule autour et les copains par-ci par-là dans le bar parce que petit à petit dans cette ville je suis moins seul, ou différemment accompagné. Le dernier vendredi de novembre ce pourrait être ce jour où j’ai envie d’expliquer combien je suis vivant, fichtrement vivant, à 48 ans, et combien j’essaie de l’être avec la solitude qui me tire par les pieds et tous ceux qui m’emmènent par le bras. Toi tu es un peu là depuis quelques semaines, tu es là sans l’être vraiment, nous sommes là sans l’être entièrement, je crois que tu attends de moi des conversations. Alors il était là, lui aussi, titillant cette écriture au bord d’un précipice intime. Je sais qu’elle voudrait s’envoler.

Jeudi 24 novembre 2022

Écoutez, le riz, voilà comment il faut le faire, une fois pour toutes retenez ce qu’on vous dit. D’abord pour tous ces plats il faut du riz dit « parfumé » en sac de plastique, sans marque, qu’on achète dans les boutiques d’alimentation vietnamiennes. Même ce riz il faut le laver. Raison de plus pour laver l’autre riz, celui qui a une marque, qui est bien empaqueté et vanté à la télé. Il faut le laver à plusieurs eaux, le broyer dans les mains sous l’eau pour enlever le reste de son qui l’enrobe et la poussière et l’odeur du sac de jute  – l’odeur de cargo – qui est l’odeur du pétrole. Sentez le riz pas lavé et sentez le riz lavé, vous verrez la différence.
::: Marguerite Duras ; La Cuisine de Marguerite

Mardi 22 novembre 2022

Nous sommes ici pour la troisième fois, ensemble. C’est mon tour. Alors je lis. Je suis les indications de Sophie et je lis. Je marche aussi, oui je marche, je m’arrête et je lis. A une ou deux reprise, j’oublie de m’arrêter. Elle me reprend, j’écoute, je reprends. Puis elle me dire de m’asseoir. Je m’assieds. La lecture prend une autre forme, assis : « Lis à M« , elle me dit, alors je lis à M. Ça c’est plus difficile : soudain il y l’autre en face. Sophie ne sait pas je ne regarde pas les gens dans les yeux quand je leur parle, du moins rarement. Je peux rarement. Je fuis les regards, c’est automatique. Défaut d’éternel myope ? D’ancien timide ? De cœur d’artichaut pour qui les regards sont trop intimes ?

Bref, je lis. Et c’est exaltant.

C’est un plaisir immense, nouveau, qui m’imprègne. Les indications de Sophie sont un panache à suivre, des accoudoirs, une main sur l’épaule, un mélange de tout cela.

Et c’est exaltant, vraiment, pendant et même après, dans les secondes qui suivent, quand le souffle se pose.

Je ne sais pas si je suis un bon lecteur, pas si vite sans doute, mais j’aime ça.

Lundi 21 novembre 2022

Tu es là, chez moi, tu es toujours le même, aimable, doux, sensible, adorable, généreux, buttant sur cette langue que tu n’as pas réussi à apprivoiser. Je porte ce sweat-shirt que tu m’offres ce soir, il porte ta marque, cette épingle rose, ouverte. J’ai perdu celui que j’aimais tant, multicolore  ; je rêve de croiser quelqu’un le portant et de crier « C’est à moi ! »

Dans huit jours tu pars pour Barcelone, sans rien savoir de la langue, des langues plutôt, là-bas. Là-bas, c’est pas si loin, je dis que je viendrai. Nous parlons d’amour, de solitude, des animaux qu’on tue, dans ta langue et la mienne, nous avons plus de temps que prévu et c’est bien, alors une deuxième bière.

Tu es de ceux que je ne vois pas assez pour les qualifier d’amis, pourtant nous le sommes je crois, ce soir nous le sommes je crois.

Tu ne sais peut-être pas que j’aurais pu t’aimer, ou bien tu l’as vu, tout de suite. C’était loin déjà, il y a bientôt cinq ans.

Dimanche 20 novembre 2022

Jun avance sur le plongeoir de dix mètres. Il a pour maillot le slip de bain rouge foncé que j’ai vu hier pendu sous l’auvent de la fenêtre de sa chambre. Arrivé à l’extrémité de la planche, il tourne lentement le dos à la surface de l’eau et aligne les talons. Tous les muscles de son corps sont bandés à l’extrême, comme s’il retenait sa respiration. C’est la ligne musculaire qui part de la cheville pour atteindre la cuisse à ce moment-là que je préfère dans son corps. Elle a l’élégance glacée d’une statue de bronze.
Il m’est arrivé parfois de vouloir essayer de définir la jouissance que j’éprouve au moment où il lève les deux mains comme pour saisir quelque chose dans l’espace avant de disparaître sous l’eau. Mais je n’ai jamais réussi à trouver les mots qui conviennent. Est-ce parce qu’il s’enfonce dans la vallée reculée du temps, là où les mots n’arrivent jamais ?
::: Yoko Ogawa ; La Piscine

Tu me racontes votre rencontre, avec V. J’aurais aimé que ce soit moi, à sa place. Il est trop tard pour cela. J’aurais aimé que ce soit moi sans rien savoir de toi. Y aller. Sans savoir, c’est-à-dire en ignorant l’essentiel ou en l’ayant déjà perçu en toi. Pour voir. Plonger, quoi… Dehors ensuite il y aura la brume.

Au milieu de nos mots, nombreux entre nous dans cette fluidité légère, je ne laisse pas Thanatos damer le pion d’Eros.

Car Straub est mort. Jean-Marie Straub, mort. Je ne t’en parle pas. Au matin, j’ai commencé à écrire à C pour cela. Mais je ne savais pas exactement quoi lui dire. Je trouvais que « J’ai vu que Straub était mort, je pense à toi. » c’était un peu vain. J’aurais aimé évoquer ces trois films que nous avions vu ensemble, N était là aussi. N et moi avions ri. Je crois plutôt que N avait ri et moi aussi ensuite, emporté dans sa folie. Le cinéma des Straub, c’était – c’est pour moi – un indispensable agacement, une crispation merveilleuse, un respect sans amour ou, avec O Sicilia, une exaltation pure et simple (pour un cinéma pur et simple ?). Le cinéma des Straub, ce fut avec C, grâce à C, un plongeon fou dans un cinéma fou que je racontais parfois, le lendemain, à la cantine.

Car mon père est mort, il y a bientôt un an. Il y a à la fin de la semaine cet anniversaire sombre. Je ne t’en parle pas. Au matin, j’ai dit à maman, je ne sais pas quoi en faire. J’étais perdu entre l’envie, le besoin, mon attachement aux dates et la nécessité contradictoire de m’en libérer. Puis à ma sœur O, également, j’ai dit ça, que je ne savais pas quoi faire. Il suffisait de cela pour me libérer. C’est énorme, de dire qu’on ne sait pas. Avouer son incapacité, son ignorance, son regard perdu devant les chemins et les choix. Je resterai seul. Peut-être seul avec lui. Et le soir, j’irai vivre encore.

Samedi 19 novembre 2022

J’ai encore une fois envie de décrire le lac qui brille depuis ta baie sous la lumière d’automne, cette fois je ne le longe pas après t’avoir laissé. Puis la journée s’allonge pour atteindre la nuit où la foule est joyeuse ; je le suis tout autant.

Jeudi 17 novembre 2022

Un soir, j’ai rêvé que le fantôme de mon père me rendait visite pour me prévenir : Attention, ta mère va marcher sur un clou !
::: Lisa Gervassi ; Mommy

Elle est écrivaine, parle vite ; j’ai l’impression de l’avoir déjà vue. Elle est belle, métisse, ses yeux en amandes nous emmènent là où le soleil se lève. Elle évoquera plus tard le racisme subi moins à Bordeaux qu’à Lyon ou Paris.

Dans sa logorrhée de noir vêtu, elle lâche soudain le mot bobo. Je me fige, me crispe peut-être. Elle me demande si elle a dit quelque chose de blessant. Non, je lui réponds, j’essaie de comprendre ce qui fait la différence entre son attitude et ce mot. Nous n’avons pas la même définition, c’est tout le drame de ces mots-valises, et dans sa critique des spectacles montreuillois loin des bases culturelles d’un public soi-disant visé mais oublié, elle m’intéresse, mais elle s’enfonce dans ce qui pourrait être bien vite une forme de condescendance maladroite, inconsciente malgré toute la pensée et toute la construction assez solide qui semble être derrière elle – dans ses expériences -, en elle.

En écrivant ces lignes, je me dis qu’elle a quelque chose d’un personnage de film à la fois beau et agaçant. Elle est probablement plus brillante avec un peu moins d’alcool, moins de public – nous sommes trois à l’écouter -, moins d’excitation que ce soir.

Qu’importe, les jeux des mouvements fait que l’on s’éloigne – elle sort téléphoner, je sors piquer une clope, une rue nous sépare – et me sauve d’une question à laquelle je n’ai jamais eu besoin de répondre : c’est quoi être de gauche ? Une orthophoniste humble, curieuse, viendra s’installer à ma place et l’on aura envie de l’aimer, elle, au premier abord.

Mercredi 16 novembre 2022

« Lapin » fut mon premier mot.
De l’animal à l’humain. De la nature à la culture.
Ces 5 lettres ont marqué le commencement d’une subtile mais très importante transformation du lien avec ma mère.
Quel fut sa réaction face à ce balbutiement ?
Qu’a-t-elle ressenti ?
Je n’ai jamais pensé à lui poser la question, mais je suppose qu’à ce moment-là, un mélange d’excitation et de fierté s’est emparée d’elle. En tout cas, elle a pris le soin de bien documenter cet événement.
::: Lisa Gervassi ; Mommy

Comme si de rien n’était, nos regards se taisent. Il n’y a rien à dire, tu m’avais répondu, gêné probablement mais flatté et amusant dans les pirouettes délicates qu’imposait mon message ; j’avais mis 48 heures avant de le savoir. Ils sont aujourd’hui les mêmes, nos regards, mais on sait toi et moi ce qu’ils signifient. Tu sais surtout comment je te regarde, à supposer que je te regarde encore de la même façon, maintenant que, comme l’a écrit Audiberti, l’oiseau est mort. Ce n’était pas une lettre d’amour que je t’avais écrit, mais ç’aurait pu en avoir l’avant-goût. L’oiseau n’est dont pas mort, et le voici qui chante.

Mardi 15 novembre 2022

Il y a depuis plusieurs jours, quelques semaines peut-être, le silence qui s’impose, presque douloureusement. Il y a parfois ce même silence la nuit chez maman, presque, puisque qu’on sait qu’au matin il y aura des oiseaux.