Mardi 6 septembre 2022

Je prends le micro, pose ma question, un peu maladroitement car j’oublie d’égrainer un peu plus tout ce qui fait la complexité du film, film fou donc indispensable. Je demande au réalisateur d’où ça vient : c’est quoi, le point de départ ?
Je n’ose pas lui dire qu’une de mes scènes préférées au cinéma, c’est dans son film Mourir comme un homme : soudain les protagonistes s’assoient au milieu de la forêt, il y a un filtre de couleur – plusieurs peut-être ? – et une musique passe. Dans Feu Follet, le film de ce soir, c’est une scène de danse qui, en quelque sorte, arrête le film. Ou le fait basculer ? Est-ce que c’est ça, le point de départ, un point de déséquilibre central ?

Et puis il s’agit de rentrer, penser aux images, et, en cherchant le sommeil, écouter Bruno Podalydès lire Perec. Là où il est encore question de basculer (vers la nuit), je ris de recettes de cuisine, puis, dans un récit qui tend vers l’introspection, m’émeus, souris encore et m’endors.

::: Feu Follet ; João Pedro Rodriguez

Lundi 5 septembre 2022

La photographie qui s’affiche sur Whatsapp à 13h35 montre un courrier sur une page A5 blanche, et un stylo noir en haut à droite ; la photo est composée. L’écriture est belle, de celles dont l’élan vous bouscule : il faut ici ou là froncer un peu les yeux pour attraper le sens. Les mots sont beaux, ils vont vers moi en tant qu’ils disent quelque chose – ressenti – sur cet objet que j’ai écrit, qui dit beaucoup de moi et qui cherche – comme si ce n’était pas moi qui le voulait – à être lu. L’objet traine. Je le fais trainer, autant – oh non, bien plus – que je le fais lire. Et encore voilà des fautes. Et donc une raison de trainer ; il faudra corriger.

Dimanche 4 septembre 2022

J’avais pris ma voiture au jour annoncé, il fallait alors pas loin de deux heures de conduite, l’autoroute reliant Besançon et Dijon n’ayant pas encore saigné le paysage, étrécissant les sols, les collines, les distances et le temps.
::: Guy Boley ; Funambule majuscule.

Tu me dis que tu aimes quand il y a des photographies. J et B sont là. Je suis celui qui vous rejoins, ce soir, et peut-être autrement, c’est-à-dire en d’autres fois qui se répèteront, rejoignant alors, peut-être en en frôlant sa périphérie, votre cercle.

Samedi 3 septembre 2022

De ces trois petites chambres dans lesquelles pendant presque quarante ans a vécu et travaillé Gaspard Winckler, il ne reste pas grand-chose. Ses quelques meubles, son petit établi sont partis. Il n’y a plus, sur le mur de sa chambre, en face de son lit, à côté de la fenêtre, ce tableau carré qu’il aimait tant : il représentait une antichambre dans laquelle se tenaient trois hommes. Deux étaient debout, en redingote, pâles et gras, et surmontés de hauts-de-forme qui semblaient vissés sur leur crâne. Le troisième, vêtu de noir lui aussi, était assis près de la porte dans l’attitude d’un monsieur qui attend quelqu’un et s’occupait à enfiler des gants neufs dont les doigts
se moulaient sur les siens.
La femme m
onte les escaliers. Bientôt le vieil appartement deviendra un coquet logement, double liv. + ch., cft., vue, calme. Gaspard Winckler est mort, mais la longue vengeance qu’il a si patiemment ourdie n’a pas encore fini de s’assouvir.
::: Georges Perec ; La Vie mode d’emploi

Il ne s’agit pas de haïr les dimanches mais bien plus, je le sais, les samedis soirs sans envie, avec cet incurable et presque étrange ennui – étrange tant il ronge – né de l’absence des autres autant que d’un Autre unique. La solitude des samedis soirs revient peut-être ici subrepticement comme disparait l’été, sans savoir pourquoi, malgré tout, puisque nul ennui ne devrait naître du temps qu’on a enfin pour des images à traiter, des textes à écrire, des pages à lire, des films à voir, ni naître de ceux qu’on a vus plus tôt et qu’on était joyeux.

Vendredi 2 septembre 2022

Alors je vous suis infidèle, emporté dans cette ambiance inédite qui rompt, autrement, ma solitude.

Ainsi je rencontre B, il a un prénom dont Mathieu Riboulet a fait un titre qu’il me faudrait relire. Il porte une tenue que je relève, au sens figuré : un kilt. Des chaussettes noires soulignent ses mollets, le reste est noir aussi : ses chaussures, sa chemise à manches longues. Il a un visage, une voix, une candeur apparente – que j’imagine trompeuse – qui facilement m’emporteraient, peut-être jusqu’où il va, puisqu’il part.

Il est de ceux qui donnent envie d’écrire, d’écrire sur eux, comme hier, ou de photographier ; je lui dirais « Ne souris pas. »

Jeudi 1er septembre

Perdu dans les jours, j’aurais presque oublié l’AG de l’asso, me précipite et puis c’est bien ainsi puisqu’il est là, en face de moi, en bermuda et polo, bermuda camel et polo vert amande, beau le gars, beau discrètement, tendance voisin de pallier qu’on croise parfois, qu’on n’ose pas aborder, lunettes fines, 35 ans peut-être 40, j’ai envie de le décrire, j’aimerais savoir le décrire, il regarde surtout dehors, je sens qu’il sait que je le regarde, et puis voilà, j’y viens, tatoué, les bras les jambes, mais de beaux dessins, différents mais tous beaux le peu que j’ai osé regarder, une tête d’animal surtout, là, sur la cuisse. Et puis des oiseaux. Envie de toucher des yeux au moins, longuement, une pieuvre, une mouche qui apparaît quand il se lève pour descendre à Mériadeck et l’on voudrait qu’il reste et puisque quoi d’autre encore ?

Plus tard tu es beau aussi, plus jeune, moins discrètement peut-être, et tu me dis « c’est quoi ça ? » Alors je prends l’objet, le bâton recouvert de feutrine, tape un coup, et le frotte. Le son s’amplifie. J’avais je n’avais réussi cela autant, c’est magique, ça part, le son gonfle et s’envole, remplir l’espace, les mots me manquent, chut, nos silences, je suis ému, c’est beau, si beau, ça chante. « Comment s’est possible ? » dis-tu.

Mercredi 31 août 2022

On resterait partis quatre jours. On logerait à Gentilly, dans la banlieue, on ne savait pas de quel côté mais dans la banlieue, chez des sortes d’amis que les parents avaient. C’était le début de mars, quand la lumière mord aux deux bouts du jour, on le voit on le sent, mais sans pouvoir encore compter tout à fait sur le temps, sans être sûr d’échapper à la grosse tombée de neige, carrée, brutale, qui empêche tout, et vous bloque, avec les billets, les affaires et les sacs préparés la veille, au cordeau, impeccables alignés dans le couloir; vous bloque juste le jour où il faut sortir, s’extraire de ce fin fond du monde qu’est la ferme. On n’y passe pas, on ne traverse pas, on y va, par un chemin tortueux et pentu, caparaçonné de glace entre novembre et février quand il n’est pas capitonné de neige grasse ou festonné de congères labiles ; on s’enfonce, le chemin est comme un boyau, entre les noisetiers ronds et les frênes et d’autres arbres dont personne ne dit le nom, parce que l’occasion manque de nommer les choses, et pour qui, pourquoi, qui voudrait savoir. On prendrait le train à Neussargues, un train direct, sans changement jusqu’à Paris. Changer eût été difficile, voire exorbitant, ou périlleux ; à trois, on n’aurait pas su au juste où aller dans la gare de Clermont que l’on ne connaissait pas, où il aurait fallu prendre un souterrain, monter et descendre des escaliers, repérer un quai, en traînant les bagages, sans rien oublier sans rien perdre, surtout le gros sac bleu du père où étaient les cadeaux pour les amis, fromages, de deux sortes, cantal et saint-nectaire, et cochon maison, boudin terrine rôti saucisses, de quoi nourrir cinq personnes pendant quatre jours et plus.
::: Marie-Helène Lafon ; Les Pays

Lundi 29 août 2022

Bus. Le chauffeur donne  quelques instructions, confuses, il est fébrile. Quelques minutes plus tôt, aucun des passagers attendant à Clermont n’était sur sa liste, ni la fille devant moi, ni moi, ni les gars derrière, oh c’est vrai il disait. J’étais très calme, persuadé dès le début qu’il ne regardait pas la bonne liste, et puis tout s’est réglé, tout s’est calmé en lui aussi asi il a fallu du temps.

Alors quand il dit comment se tenir et combien de temps va durer la pause – il n’en sait pour l’instant rien – il reste un peu confus, et gêné, car en plus les toilettes sont fermées et en cas d’urgence, il peut les ouvrir mais ça va puer, dit-il avec une formule alambiquée que je ne note pas. Il dit qu’on peut manger dans le bus mais il se prend les pieds dans le tapis pour nous dire d’être propre ou discret au téléphone. Ça ne va pas si bien que ça dans sa tête, même si tout le monde est là.

Derrière moi ça discute en langue d’Europe centrale, et à ma droite, en scout, qui voilà ?, le jeune type qui avait assisté au dépouillement la dernière fois, jeune mec de bonne famille, bingo.

Alors je me plonge dans mon livre et je ne fais que ça de tout le trajet, je dévore, pris par l’histoire improbable et j’ai besoin de ça, ne rien faire d’autre, je l’ai déjà dit ici, après une lecture de Camille Laurens ou La Maman et La Putain, il faut ça, parfois, du temps.

Le bus s’arrête, aire d’autoroute, le Puy de Dôme est masqué par les arbres, mais on voit les horizons de la veille. Je m’approche du scout, je lui dis « Vous vous souvenez ? », je précise. Il se souvient. Il dit que c’est lui qui avait mis le bulletin Jésus. « Vous croyez qu’il ferait un bon président ? » je demande. Il dit, je m’éloigne un peu impoli, l’esprit ailleurs peut-être. Je suis content qu’il n’ait pas voté Le Pen : l’habit de scout ne fait pas le moine.

Vendredi 26 août 2022

Le bus de rechange à l’inconfort certain roule vers Clermont-Ferrand. Devant moi, le chignon d’une jeune femme qui est bien trop près de mes yeux pour l’apprécier, bien que la spirale qu’il dessine soit délicate et me rappelle celui de Madeleine dans Vertigo. Mais j’ai de quoi m’en extirper, les yeux clos ou pointant vers les paysages qui défilent : dans mes oreilles il y a les voix ou les mots de Mathieu Riboulet ou de Marie-Héléne Lafon. Cette dernière est donc un avant-goût d’Auvergne.

Le siège de la dite jeune femme est capricieux, celui de sa voisine aussi, c’est ce que j’apprends en arrivant sur une aire d’autoroute où l’on peut se dégourdir les jambes car je m’enquière de l’éventuelle possibilité, en y mettant les formes, qu’elle veuille bien laisser le siège relevé. Mon voisin de siège est un brun germanophone dont les jambes bronzées et velues dépassent d’un short blanc ; il ne dit rien malgré une situation identique.

Le reste du parcours est donc plus éloigné du chignon : je peux lire.

A Clermont, il s’agit alors, la nuit est tombée, de jeter un œil sur la cathédrale dont la façade est plongée dans le noir, fantomatique. Il s’agit surtout de changer pour Issoire et de creuser la nuit dans un TER tardif.

Mercredi 24 août 2022

Soudain, tu me dis des mots que je ne crois pas. Mais je dis oui, d’accord. Tes yeux semblent surpris, peut-être embarrassés. Les miens le sont moins, moins surpris, moins embarrassés : tu dis ce que j’attends mais je n’y crois pas. Avant même que tu me le dises, je savais que je n’y croirais pas. Ici même je l’écris, avec le risque qu’un jour tu me lises. Avec l’envie qu’un jour tu le lises ? Mais cherches-tu vraiment à me connaître ? Un jour me liras-tu ? Irai-je jusqu’à te parler de ça, là, mes mots ? Pour te séduire peut-être ?

Tu m’avais d’abord accueilli jovial, avec ce sourire qui n’en finit jamais. Tu buvais un alcool fort, brun, de ceux qui manquent chez moi. Soudain, j’étais à peine arrivé, ç’avait été le noir. Il restait des bougies, nombreuses, et à leur lueur nous étions restés.

Lundi 22 août 2022

Cest cette nuit-là que Blake invente Blake. Pour William Blake, quil a lu après avoir vu Dragon rouge, le film avec Anthony Hopkins, et parce quil a aimé un poème : « Et je bondis dans ce monde dangereux : Impuissant, nu et criard / Comme un démon caché dans un nuage. » Et puis Blake,
black et lake, noir et lac, ça claque.
::: Hervé Le Tellier ; L’Anomalie

Dimanche 21 août 2022

Et puisque finalement il n’y a personne, j’entends par là qu’il n’y a pas ceux qu’on attendait, c’est-à-dire ceux que j’attendais l’un à 17h et il y aurait eu des images, l’autre à 21h et il y aurait eu des mots – parce que tout de même il y a eu ce déjeuner, ce n’est pas rien, ni personne – alors le soir je m’enfonce dans le désert, celui d’un film, un de ces films dont tout le monde a déjà parlé et que jamais je n’ai vu, film ovni, film paysage, quelque part vers le rien comme elle disait, Marguerite, encore.

Il y a de nouveau du cinéma, quatrième film en quatre jour. Il y a aussi eu le temps passé sur ce projet qui revient, comme ça, avec tous les doutes qu’il traine. Alors peut-être qu’en ce dimanche, j’en sors aussi, du désert.

Samedi 20 août 2022

Au début, les premières secondes, je touche
toujours mon cœur pour vérifier qu’il bat.
Car j’ai le sentiment de mourir.
J’ajuste mon masque, me tenant à la proue.
Je fais des battements de jambes.
Le vent souffle fort.
Il parle.
Je l’écoute parler.
Au loin, les champs de pastèques,
le toit de la vieille école et des fleurs de safran.
L’eau est froide malgré le soleil,
et le courant chaque jour plus fort.
Bientôt, tout cela disparaîtra.
Crois-tu que les caméras du monde entier se déplaceront pour en rendre compte ?
Crois-tu que ce sera suffisamment télégénique pour eux, Sarah ?
Qu’importe.
::: Antoine Wauters ; Mahmoud ou la montée des eaux*

Au matin tu m’envoies un texte, en souvenir de lui. Il y a, dans ces quelques phrases, ce qu’est l’amitié, c’est-à-dire de quoi ça nait, l’amitié, ce mot qui vous collait peu aux habitudes quand nous étions enfants, alors que pour moi il est de tant de chemins empruntés.

Tu m’envoies le texte pour savoir s’il y a une faute ou autre chose qui me choquerait, mais c’est au-delà de cela, au-delà du trait d’union qui manque dans son prénom. Tu m’envoies ce qui nous unit, une émotion, nos partages, tes questions, nos rires, tes larmes ou celles que je retiens, mes silences trop souvent quand les jours sont ensemble et que j’ai quelque part épuisé tous mes mots.

Je pleure en lisant ton texte, simple et beau. Il y a dans tes phrases le manque, douloureux. Il y a ce signe que les absences vous creusent et que les larmes ne sont que la partie visible de tout ce qu’on ne dit pas.

Roberto Rossellini ; Jeanne au bûcher, 1954

Mercredi 17 août 2022

Je leur dis qu’hier, alors, JL a parlé du film que je verrai bientôt. Il en a raconté une bonne partie. Je ne voulais pas entendre : toujours je veux découvrir à un seul rythme, celui du spectateur, là, assis dans la salle. Mais aujourd’hui, il ne m’en reste rien. J’ai oublié ce qu’il m’a dit. Je creuse : rien, je ne sais plus. Pas d’image en tête, pas de mot.

Lundi 15 août 2022

Il y a sur le chemin comme un oiseau blessé, un oiseau qui s’envole : morceau de bois dans l’herbe peut-être encore un peu humide des pluies. C’est peut-être un morceau de moi, sec ou blessé, ou voulant s’envoler. Car il y a cet impossible, il y a cette folie, il y a ces mots que te dis, un peu à toi je les dis, un peu au vent qui souffle, en rêvant de partir. Je pourrais aller là-bas, mais pas pour rien. Pour quelqu’un. Et si c’était pour moi aussi ? Oh si tu m’attendais, ne serait-ce pas pour moi, aussi, que je partirais ?

Dimanche 14 août 2022

Alors je lutte contre l’écriture. C’est presque une souffrance. Je veux y arriver, je sais que je peux, qu’il y a une forme à trouver, une approche, elle est là, dans ma tête, floue, bruyante, elle est là dans les carnets, c’est pourtant presque rien, je n’attends que peu, quelques pages. Souvent je n’ai pas le temps, pas la tête à ça, mais je ne sais pas si c’est vrai ou si c’est une excuse, il y a toujours autre chose à faire de plus simple, de plus habituel, sans efforts. Il y a toujours une heure qui file, un rendez-vous qui s’impose, un rythme qui freine et il n’y a plus le temps d’avoir le temps.

Vendredi 12 août 2022

Un coup d’œil sur Aubusson avant sa gare, où l’on pourrait rester pendant des heures pour expérimenter l’idée du rien, un rien amer né d’un territoire lointain avec des rails envahis d’herbes, comme un avant-goût de la disparition prochaine des transports jusqu’ici, peut-être. On ne voudrait cependant pas garder ici l’idée du rien, sauf celui de Duras lorsqu’elle dit regarder la mer jusqu’au rien ; j’ai peut-être ainsi regardé les arbres depuis la maison de Serge.

Jusqu’à Guéret, nous sommes quatre : une maman d’une androgynie qui me fait douter du mot à employer et son enfant, la contrôleuse et moi. C’est le même train jusqu’à Limoges, 14 minutes en gare de Guéret et c’est la vie qui s’installe alors : quelques touristes, toute une jeunesse probablement pas encore motorisée, un homme venu à la ville pour voir son dentiste, une maman qui berce son enfant pour qu’iel ne pleure pas mais la poussette grince, légèrement mais allégrement. Un bruit bienveillant, ainsi puis-je lire.

Mercredi 10 août 2022

On lui demande : tu penses à quoi tout le temps ? Il dit : à rien. À l’intérieur de la tente les autres chantent encore les lauriers sont coupés. Dans la ville des gens rechargent les bagages dans les coffres des autos, la colère des chefs de famille se reporte contre les bagages, les femmes, les enfants, les chats, les chiens, dans toutes les classes sociales les chefs hurlent au moment des bagages, quelquefois tombent de hurler et en ont des crises cardiaques tandis que les femmes, un petit sourire de peur sur les lèvres, s’excusent d’exister, d’avoir commis les enfants, la pluie, le vent, tout cet été de malheur. Il a plu hier toute la journée. Alors des gens sont sortis dans le vent et la pluie, à la fin ils se sont décidés. Ils se sont recouverts de tout ce qu’ils ont trouvé, d’imperméables, de couvertures, de sacs à provision, de bâches et on a vu marcher des hordes de migrants, tête basse, contre le vent et la pluie dans une impressionnante égalité d’allure et de forme
::: Marguerite Duras ; L’été 80

Mardi 9 août 2022

Enfin ce lieu dont tu m’as sans doute déjà dit quelque chose, ce lieu qui sans doute est quelque part dans des pages.

Il y a ce silence rare dans la maison, ce silence qui pourrait rendre fou ; au dehors il y a celui du vent, disons celui qui reste avec le vent. Rompu, la nuit venue, par une hulotte au loin. Rompu, d’abord par nos discussions ; nous sommes quatre. Je rencontre ici un petit bout de ta famille, j’ai presque envie de dire qu’ainsi j’en fais un peu partie, c’est évidemment faux mais il y a ce partage, ce sentiment que j’aime lorsque les amitiés s’entourent et qu’on intègre l’autre cercle, doucement, tandis que surgissent les désaccords sur le pâté de pomme-de-terre. C’est évidemment vrai qu’il y a une amitié qui avance, ici, sur cette terre, où je découvre ton hospitalité et nous nous découvrons mutuellement comment être ensemble sur une autre temporalité, celle de jours qui s’étendent quand dehors il fait chaud.

Vendredi 5 août 2022

Vous direz qu’on peut tout enlever à un être humain sauf sa faculté de penser et d’imaginer. Vous ne savez pas. On peut faire d’un être humain un squelette où gargouille la diarrhée, lui ôter le temps de penser, la force de penser. L’imaginaire est le premier luxe du corps qui reçoit assez de nourriture, jouit d’une frange de temps libre, dispose de rudiments pour façonner ses rêves. À Auschwitz, on ne rêvait pas, on délirait.
Cependant, objecterez-vous, chacun n’avait-il pas son bagage de souvenirs ? Non. Le passé ne nous était d’aucun secours, d’aucune ressource. Il était devenu irréel, incroyable. tout ce qui avait été notre existence d’avant s’effilochait. Parler restait la seule évasion, notre délire. De quoi parlions-nous ? De choses matérielles et consommables, ou réalisables. Il fallait écarter tout ce qui éveillait la douleur ou le regret. Nous ne parlions par d’amour.
::: Charlotte Delbo ; Une connaissance inutile

C’est étrange, qu’en penses-tu, d’être là ainsi, toi et moi ? Mais comme autrefois, je te dis de ne pas sourire. Difficile : tu gigotes et t’amuses.

Me voilà dans ta ville, ta ville depuis une année bientôt, Lyon. Tu es mon guide, tu pointes ici ou là quelques-unes de tes habitudes, tu en proposes d’autres demain, et je découvre la ville dont j’ignore tout ; tout de suite je l’aime, comme un amour un peu fou avant le retour à la raison.

Jeudi 4 août 2022

Ici, je reste muet : tant à dire ! Mon festival se termine en beauté, avec Alek Hoffmann : rigueur, humilité, presque rien et pourtant quelle émotion. D’où ça vient ? D’où ça sort d’aimer ce travail presque nu ?

Un peu plus tôt il y a eu le film de Ramell Ross, Hale County This Morning, This Evening. C’est à mille lieues du travail de Hoffmann, mais je pourrais appliquer les mêmes mots : rigueur, humilité, presque rien et pourtant quelle émotion.

Tant à dire aussi sur les jours précédents : Noémie Goudal, Julien Lombardi, Hal & Hiroshima… Ah et puis l’exposition « Carmen », qui resurgit dans la conversation avec H&L en leur parlant de ce livre en suspens. Écrire ici, c’est ronger le temps pour le reste ; est-ce le perdre ?

Lundi 1er août 2022

A travers les vitres sales, c’est telle une brume factice qui masque l’horizon. Tout de même le ciel est gris de nuages qui bien vite seront derrière. Le train m’emmène vers Arles, je ne sais pas ce qu’il emporte avec moi en dehors d’une valise un peu trop lourde, et deux petits sacs. Je ne sais s’il laisse derrière moi le travail et le manque d’énergie pour écrire et photographier mon quotidien. Ce journal est comme épuisé de tout.

A 9h19, je commande un double expresso servi par un jeune vendeur poussant son chariot, au charme froissé par un beau tatouage en recouvrant un autre, tâche qui laisse en-dessous d’elle quelques souvenirs, peut-être. Je n’ose pas lui demander de le prendre en photo. Je ne sais pas si un jour j’oserai demander aux inconnus – à supposer qu’il le soit encore à partir du moment où nous échangeons quelques politesses – de les photographier.

C’est le seul horaire précis que je note, c’est le peu que je note.  Quelque part j’écris aussi sur les paysages jaunis ou brûlés. Surtout je lis, peut-être rien de plus.

Arles, enfin. Le ciel vous brûlerait la peau, un taxi m’emmène rue Noguier, où je retrouve la maison étroite et sombre des années précédentes. Il y a ce petit plaisir d’avoir mes habitudes, ici aussi. Cette fois j’y suis sans E, sans B. Je ne sais pas si j’ai laissé derrière moi cette solitude qui va et vient.

Elle ne sera, finalement, que bien relative et de bien courte durée. Sur l’application jaune, quelques mots ; tu travailles à la librairie. Plus tard, j’y achète alors ce carnet, tu es à la caisse, il y a encore quelques mots entre nous et ton accent du cru.

Et plus tard nous voilà, je te parle bien sûr de ce que j’ai vu, déjà plusieurs expositions, et puis quoi ? Un peu je nous imagine.

Dimanche 31 juillet 2022

Bof. C’est l’onomatopée que tu écris après que je t’ai demandé si tu voulais passer chez moi. Bof. C’est un peu comme une claque, mais normalement ça fait Paf. Je me dis que tu l’emploies différemment de moi, que c’est un signe d’incertitude posé là maladroitement, même si je sais qu’en définitive cela ne change rien : tu ne passeras pas. Ce Bof n’est qu’un Non qui doute encore, posé là après cette semaine aux contours incertains ; trois lettres imposant une autre forme de distance. Je ne réponds pas. Même pas un OK, de ces OK cinglants qui ferment les échanges, même  pas un smiley, même pas un point de suspension qui illustrerait ma bouche : bée.

Plus tard tes mots s’empêtrent. Les miens disent notre différence. Peut-être que, par ces deux manières différentes de nous exprimer, la conclusion est la même. Mais il n’y en a pas vraiment.

Samedi 30 juillet 2022

Ainsi, nous nous retrouvons. Dans les fragrances des boutiques, dans les objets sous plastique, à une terrasse pour un Spritz, paille de carton et parasols rouges, à parler de nous et des autres, évidemment, quoi d’autre ? C’est toujours un peu un test, quand tu me parles des autres, c’est ainsi que je vois comment je te vois.

Vendredi 22 juillet 2022

Tu me dis que tu n’aimes pas ta voix ; pour moi elle chante. Nous partageons toi et moi à la fois peu de mots et peu de silences, c’est une question de circonstances ; hier quelques instants où tu illuminais, ce soir la pénombre qui s’était installée.

Jeudi 21 juillet 2022

Oui, j’avais emmené cet enfant, Ulysse, à la plage.. J’avais également vu qu’une chèvre était tombée du haut de la falaise, s’était fracassée sur les galets. Elle était morte. Alors j’ai eu envie de faire ce que j’aimais faire, ce que j’appelais des compositions. La chèvre est au premier plan, le petit garçon assis sur les galets. Et puis j’ai demandé à Fouli Elia de poser nu de dos devant la mer. Ils sont comme ça, en diagonale, dans une image très propre. J’étais très contente de cela, parce que j’aimais beaucoup l’idée qu’on peut reconstituer une histoire qui n’est ni expliquée, ni explicable, mais qui est faite pour susciter l’imagination. On imagine des choses sur cette chèvre, sur cet enfant, ou bien sur cet homme de dos qui regarde la mer. « Homme libre, toujours tu chériras la mer », le besoin du voyage ou encore le mythe d’Ulysse dans l’Odyssée, il y a toute une iconographie psychologique qui existe autrou de cela. J’ai fait cette photographie, je ne l’ai pas exposée, ni vendue. Elle n’apparaissait nulle part, elle était seulement chez moi.
::: Agnès Varda ; Entretien avec Clément Chéroux in « La Voix du voir »

Mardi 19 juillet 2022

L’homme aurait été assis dans l’ombre du couloir face à la porte ouverte sur le dehors.
Il regarde une femme qui est couchée à quelques mètres de lui sur un chemin de pierre. Autour d’eux il y a un jardin qui tombe dans une déclivité brutale sur une pleine, de larges vallonnements sans arbres, des champs qui bordent un fleuve. On voit le paysage jusqu’au fleuve. Après, très loin, et jusqu’à l’horizon, il y a un espace indécis, une immensité toujours brumeuse qui pourrait être celle de la mer.
La femme s’est promenée sur la crête de la pente face au fleuve et puis elle est revenue là où elle est maintenant, allongée face au couloir, dans le soleil. Elle, elle ne peut pas voir l’homme, elle est séparée de l’ombre intérieur de la maison par l’aveuglement de la lumière d’été.
::: Marguerite Duras ; L’Homme assis dans le couloir

Et puis il y a soudain ton regard dans le mien, surpris, amusé.

Lundi 18 juillet 2022

Hier son nom était apparu : j’avais soudain eu quelques doutes, entre les lignes ou dans les silences, alors je t’avais posé la question. Ce matin, tu réponds : boyfriend. Au milieu des mots, des textes et des images échangés depuis une semaine, il n’était pas intervenu. Au milieu de l’idée folle de venir, tu n’avais rien dit. It was mentioned very briefly, écris-tu.

Lundi 11 juillet 2022

Montreuil, métro Croix-de-Chavaux. C’était il y a presque vingt ans, l’été 2002, nous nous installions ici, à quelques rues. J’arrivais enfin à Paris. J’allais aimer cette ville et désaimer celui qui, dans ce journal, était appelé Fabio, d’abord dans le petit appartement de la rue Molière, puis dans les hauteurs du Clos des Français, sixième étage aux fenêtres donnant sur le ciel et une ou deux tours et, si l’on regarde vers le bas un douze février 2004, son dos courbé de tristesse après que je l’avais quitté à deux jours d’une Saint Valentin dont je n’aurais pas pu affronter le symbole et les mensonges à fournir.

Montreuil, métro Croix-de-Chavaux, bien sûr je me rappelle où est la rue Kléber ; c’est là que tu habites. Dans ce journal, parfois, je t’ai appelé Z. Je découvre ce lieu qui est aujourd’hui le tien, calme et blanc, un peu loin de ton énergie et de tes couleurs. C’est pourtant bien toi, c’est pourtant bien chez toi, on s’y sent bien, j’y retrouve ta cuisine, celle dont les épices savent vous titiller avec malice, comme toi. Ton balcon surplombe un parking, si je me retourne il y a un voisin, là, qui brasse je ne sais quel mobilier de jardin, une présence. Je te regarde et t’écoute, tu es un peu un autre que celui que j’ai connu et aimé, tu te construis dans cette ville immense où tu puises des espoirs de vie à deux dans des relations fugaces mais sincères, où tu t’épanouis d’un travail fait pour toi. Tu es bel et bien un autre, puisque autour de toi c’est différent : les jours n’ont pas les tensions d’autrefois. A cette sérénité, alors, je ne peux répondre que par la mienne. Peut-être me trouves-tu autre ?

Samedi 9 juillet 2022

Il y a toujours dans les escaliers de chez R, lorsque l’on franchit le deuxième étage, cette odeur étrange. Cela m’évoque toujours une personne sale car cela me rappelle surtout cet homme qui, une nuit d’hiver où le thermomètre était descendu extrêmement bas, s’était réfugié sur le paillasson du 383 rue des P. J’avais à peine vu son visage, tellement il était prostré, ne disait rien. Nos placards étaient vides, je lui avais donné deux pommes et du chocolat je crois ; il avait refusé la paire de chaussettes.

Lorsque F était rentré, l’homme n’était plus là. C’était un jeudi.

Vendredi 8 juillet 2022

Te revoilà et donc nous revoilà avec ce qu’on ne se dit pas, pas ce soir. Tu reviens avec ces accessoires qui, entre nous, seront un lien, une nouvelle forme d’attache de cuir et de métal telle que celle que je porterai alors au poignet.

 

Jeudi 7 juillet 2022

Il y a, aujourd’hui aussi, quelques visages connus, rares. Il y a un monde avec ses codes, ses références, ses éclats de rire, réuni pour regarder DragRace France sur un écran de grande taille. Je suis donc, une fois encore, double spectateur d’une émission de télévision et d’une communauté joyeuse, jeune, exubérante, fardée, même si la majorité des personnes ici n’a pas plus de mascara que moi. Je suis d’ailleurs plus intrigué – je cherche cependant un adjectif plus neutre – qu’amusé par ce qui se déroule sur l’écran. J’ai envie de creuser, doucement, ce qu’il y a en-dessous : sous les perruques… ou sous les larmes. J’ai envie de les regarder comme un photographe, et de les voir autrement. Car moi-même, je ne sais pas exactement ce que je cherche, ce que je perçois ou ce que je fais là. Je suis comme sur un fil, à une frontière, en un lieu où peut-être j’interroge ma propre place.

Et puis il y a M, nous parlons du projet qui nous réunit, encore lointain mais presque demain, un projet dans lequel, là aussi, j’interroge ma propre place.

Et puis je te dis qu’il est trop tard.

Mercredi 6 juillet 2022

Derrière son masque, un visage inconnu, une voix chaude, ferme, ne laissant échapper aucune incertitude. Au-dessus, des yeux verts, une chevelure bouclée, un cerveau rempli de toutes ces connaissances engrangées pendant toutes ces années d’études. Il remplace le Dr LL, en congés je ne sais où, il porte des baskets et me rappelle que le remplaçant d’il y a trois ans était un insupportable blanc bec sans masque.

Mardi 5 juillet 2022

Nous choisissons une table à l’extérieur. C’est un nous auquel j’appartiens rarement aux heures du déjeuner, car je préfère une solitude apaisante, ou d’autres visages que ceux que je cotois dès 9h00 à supposer que je sois alors arrivé au bureau disons plutôt 9h35. Je rejoins donc aujourd’hui leur habitude de manger ensemble, pour célébrer avec eux le départ prochain d’A. Je ne rejoins pas leur monde, c’est-à-dire celui qui transparait dans ce qu’ils disent, fait d’enfants et de prénoms d’enfants, de famille et de noms de famille, de goûters d’anniversaire, de mariage et de strip-tease (décrits comme) minables. Bien sûr nous en partageons d’autres, riant, c’est un exemple, d’idioties zodiacales.

Samedi 2 juillet 2022

L’étape la plus importante pour nous tous je parle sans avoir demandé à mes frères et sœurs mais je me doute de leur réponse c’est quand on a découvert la dernière porte celle qui ouvrait sur le jardin. Personne ne peut s’imaginer mais j’ai encore la sensation de l’herbe rêche sous les pieds nus et des cailloux invisibles qui me piquaient la peau tendre. Rien n’était hostile je regardais en haut en bas, le sol et le ciel et les couleurs et les formes et pour moi c’était comme si la chaleur du nid avait existé là avant et que nous venions de là et cette chaleur fondamentale aurait tout créé. J’étais sorti un jour de printemps et mon père avait déclaré c’est le printemps c’est comme ça que je l’ai retenu. Il y avait des fleurs dans un arbre et c’est la première fois que je tombais nez à nez avec une chose aussi belle et des couleurs qui me volaient les yeux. Dehors je me sentais bien parce que j’étais dans la chaleur pulvérisée dans des inventions magnifiques et folles et c’étaient des arbres, des plantes, des pierres. J’en ramassais pour les mettre dans mes poches et une chose aussi belle et des couleurs qui me volaient les yeux. Dehors je me sentais bien parce que j’étais dans la chaleur pulvérisée dans des inventions magnifiques et folles et c’étaient des arbres, des plantes, des pierres. J’en ramassais pour les mettre dans mes poches et je les faisais crisser et je pensais que c’était la chanson du monde. Les pierres elles étaient toutes précieuses et je louchais des heures sur le moindre scintillement et j’avais trouvé un galet avec des lignes lisses personne n’arriverait à faire si bien en faisant exprès. »
::: Dimitri Rouchon-Borie ; Le démon de la colline aux loups

(Il vous faut à tout prix lire ce livre)

Nous nous retrouvons, marchons un peu, là-bas nous asseyons. Les sujets défilent, beaucoup nous parlons de nous, toi de toi, moi de moi, avec, aux croisements de nos histoires, ce(ux) qu’il y a autour de nous : écrire, Antoine de B., les amours d’autrefois. Celles de demain interviennent aussi, dans un questionnement : qui y a-t-il entre ce que tu viens de vivre et ce que j’ai vécu ? Qu’y a-t-il, en quelque sorte, entre nous ?

La formule qui précède, alors, me fait sourire. Elle suggère, laisse supposer, le lecteur s’imagine, se demande, interprète, peut-être hâtivement, peut-être pas.

Et toi, maintenant que tu lis cela, souris-tu ?

Jeudi 30 juin 2022

«  Regardez. Regardez. »
Nous étions accroupies dans notre soupente, sur les planches qui devaient nous servir de lit, de table, de plancher. Le toit était très bas. On n’y pouvait tenir qu’assis et la tête baissée. Nous étions huit, notre groupe de huit camarades que la mort allait séparer, sur cet étroit carré où nous perchions. La soupe avait été distribuée. Nous avions attendu dehors longtemps pour passer l’une après l’autre devant le bidon qui fumait au visage de la stubhova. La manche droite retroussée, elle plongeait la louche dans le bidon pour servir. Derrière la vapeur de la soupe, elle criait. La buée amollissait sa voix. Elle criait parce qu’il y avait des bousculades ou des bavardages. Mornes, nous attendions, la main engourdie qui tenait la gamelle. Maintenant, la soupe sur les genoux, nous mangions. La soupe était sale, mais elle avait le goût de chaud.
::: Charlotte Delbo ; Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après, I

Mardi 28 juin 2022

Et puis soudain, ils sont là, attablés. C’est Prudence que je reconnais, avec hésitation tout de même : il manque les perruques, le contexte, les strass. C’est peut-être plutôt lui qui me reconnait, il me sourit, me salue, un signe de la main. Je m’approche, ils me remercient, disent que les photos sont superbes. Je suis comme figé, je ne sais pas quoi dire, j’ai l’impression que je suis idiot, là, comme ça, que j’ai 15 ans, que je suis embourbé dans un mélange de timidité et de vide face à eux, eux qui étaient lumineux samedi.

Je dis « Le hasard fait bien les choses », puisque les photos, je leur avais envoyées un peu plus tôt. C’est un peu idiot, cette phrase, elle n’est pas tout à fait à la bonne place. Le moment est comme grippé, et même les mots, ici, dans ce journal, ne savent pas quoi dire ou comment le dire. Ni poésie ni rien.

Et puis je les salue, je repars, pas loin, où je vais t’attendre, pas longtemps.

Lundi 27 juin 2022

Soudain ton visage apparaît. Tu es dans les images que je trie, encore, encore et ta beauté me frappe, c’est une gifle, que tu es beau là, là, ou là encore, grave, à la foi docile et sûr de toi devant l’objectif, innocent sans l’être, je crois que personne d’autre ne sait faire ça, faire cette gueule, avoir cette gueule.

Sur l’une d’elles le cadrage est beaucoup trop serré, c’est dommage c’est peut-être la plus belle de toute, il y a la présence de tes yeux, ils crèvent l’image ; tes cheveux sont ras.

Samedi 25 juin 2022

En ne venant pas hier, vous m’avez permis de parler de votre absence.
::: Jean-Pierre Léaud, dans La Maman et la Putain de Jean Eustache.

Soudain ton visage apparaît. Au milieu de la foule, éclairé par un spot. Plus tard je pourrai venir vers toi, nous nous embrasserons, la surprise retombée, à peine. O est là avec toi, elle rit peut-être de notre intimité palpable, elle sait peut-être que. Tu n’es que de passage, le week-end : les chants.

Tu es arrivé tard, tu as manqué un peu de cette folie. Mais elle continuera. Je suis accompagné sans l’être vraiment, il y a ceux que j’attendais – A, F -, et ceux que je n’attendais pas  – A, L… Je ne sais pas encore, tandis que l’on s’étonne d’être là l’un et l’autre, que celui me regardait et me regarde encore, me fixe même et me sourit, celui qui m’a demandé mon prénom avant d’aller chercher d’autres bières, celui-ci ne me laissera pas, non, son numéro de téléphone. Je suis marié, dira-t-il. Tu entends ça ? Ici, aux regards de tous, je note cette anecdote : elle aurait presque éteint les étincelles de ce samedi soir.

Mais ensuite on dansera.