Jeudi 23 juin 2022

J’ai posé trois petits bouts d’écorce sur une feuille de papier. J’ai regardé. J’ai regardé en pensant que regarder m’aiderait peut-être à lire quelque chose qui n’a jamais été écrit. J’ai regardé les trois petits lambeaux d’écorce
comme les trois lettres d’une écriture d’avant tout alphabet. Ou, peut-être, comme le début d’une lettre à écrire, mais à qui ? Je m’aperçois que je les ai spontanément disposés sur le papier blanc dans le sens même où va ma langue écrite : chaque « lettre » commence à gauche, là où j’ai enfoncé mes ongles dans le tronc de l’arbre pour en arracher l’écorce. Puis elle se déploie vers la droite, comme un flux malheureux, un chemin brisé : ce déploiement strié, ce tissu de l’écorce qui se déchire trop tôt.
::: Georges Didi-Huberman ; Ecorces

Seul, dans ce CAPC où la foule virevolte, je m’ennuie. Je suis là pour, disons, être là, dire que j’ai vu, j’ai fait, je suis allé, dire que je ne suis pas resté chez moi. Ma solitude me colle à la peau, je pense tout le monde voit que je suis seul, que je m’ennuie, seul, que je n’ai pas envie de rester. Alors que tout le monde m’ignore. G ne me réponds pas, de toute façon ça ne capte pas.

De toute façon, tu m’attends ou plutôt nous nous attendons, et finalement toi aussi tu pars de là où tu es, un autre vernissage. Je ne sais pas si tu as vraiment hâte de me revoir, je me méfie des mots.

En repartant de chez toi, il pleut. Il est tard. Je lirai pourtant un peu ce livre pioché dans l’étagère. C’est ce livre que j’avais offert à JLM ; il y a la pastille qui cache le prix.

Mercredi 22 juin 2022

On se retrouve en cercle, je suis un peu en retard alors que j’étais en avance ; nous sommes trois hommes, neuf femmes. Nous sommes là pour lire, à voix haute, dès la rentrée, ensemble. L’idée m’enthousiasme, vraiment. Lorsque vient le moment de parler un peu de nous au groupe et surtout à celle qui animera l’atelier, je dis que moi, oui, je lis parfois à voix haute dans mon lit, seul le soir. Je dis que parfois je t’envoie des extraits. Je dis d’abord « à des amis » et puis je rectifie, je dis : « à un ami, étudiant en lettres ».

Une fois rentré, au moment de dîner, je t’envoie un message. J’aime te parler ainsi. Ce n’est peut-être pas assez souvent. Je te demande si tu es bien arrivé, là-bas, loin. Je te dis que j’ai parlé de toi. Je ne dis pas que tu me manques, enfin si, mais pas comme ça, à la fin du message, parce qu’en te parlant, ça monte, comme ça, le manque de toi. Je me dis que si j’avais vingt ans de moins, je prendrais un avion et je viendrai te voir. Je serais un peu fou.

Je réécoute ensuite l’extrait de Riboulet que je t’ai envoyé le 22 mai. Deux minutes et dix-sept secondes. J’aime ces moments où je laisse assez de silence, où je me pose aux virgules. Et puis je lis à haute voix, dans la cuisine, comme la femme qui était à ma droite et qui a dit « Moi je lis dans ma cuisine », cet extrait que tu m’avais envoyé de La Mort en été, de Mishima et qui commence par cela : « Elle perdit l’habitude de se souvenir ».

Nous avons toi et moi ce même amour des phrases. Elle en est un exemple. Les phrases, c’est parfois comme des cadeaux. C’est évidemment pour cela que je suis un peu fou – de toi ou de nous -, pour cette manière qu’à la littérature – qui te dévore tant, tellement plus qu’elle ne me dévore moi, qui te fait tant briller aussi – de nous faire être ensemble, le peu qu’on l’a été et le peu qu’on l’est encore. Il ne s’agit pas uniquement de tes yeux malicieux, il s’agit, oui, des phrases, que d’autres ont écrites, et qu’on pourrait croire écrites pour nous.

Mardi 21 juin 2022

Il y avait donc cette boîte contenant des CD, avec des photos ou des compils, dites « compils pour l’auto-radio ». Je l’avais rapportée de chez maman récemment, elle y trainait depuis longtemps, cette boîte, dans une caisse plastique dans laquelle il y a quoi d’autres ?… oh… je ne sais plus. La caisse est au pied de la fenêtre, enfin presque, sur le côté. Il reste encore là-bas des machins, plein de machins, pas jetés, par possible. Pas grand chose, mais tout de même…

Sur l’un des disques, soudain, Paco Ibañez. Il est arrivé comme ça, l’émotion aussi.

Tú no puedes volver atrás
porque la vida ya te empuja
con un aullido interminable,
interminable…

Soudain. Sans comprendre les paroles, parce que l’émotion vient de la voix, de la langue, d’un adjectif. Parce que bien sûr surgissent les images d’un matin froid pour dire adieu, une autre forme d’adieu. Parce que revient l’idée que je ne sais que peu de sa sensibilité, si ce n’est qu’elle était bien enfouie.

La chanson suivante c’est aussi soudain, et c’est autre chose. Et me voilà dansant, sans pour autant enfouir.

Samedi 18 juin 2022

Sans maquillage ni postiche, te voilà donc. Sur l’une des images de dimanche, j’avais manqué ton sourire et ton regard droit dans le mien, ou dans l’objectif, c’est tout comme. En revoyant la série, le soir, j’étais déçu, j’étais persuadé qu’ainsi, j’avais attrapé son visage et conservé cet instant. Ce soir, bien entendu, tu ne portes pas non plus cette robe qui, sur une autre photo, dévoile ton dos. Tu l’adores, dis-tu, cette photo.

Vendredi 17 juin 2022

Nous nous reverrons le 8 juillet, et presque deux années auront passé. Alors nous parlons de cet endroit où nous pouvons encore nous rejoindre, c’est-à-dire où ma photographie regardera tes objets.

Samedi 11 juin 2022

Ça commencerait par la fin, la fin de ce moment entre nous en attendant le prochain. Dans le hall de la gare Montparnasse – le réveil avait sonné bien tôt -, nous nous embrassons donc. Je pars rejoindre C au musée d’Orsay. Paris est ensoleillée, je la retrouve enfin. Petit à petit elle ne manque plus vraiment. Avec le temps, va, tout s’en va, chantait Ferré, c’est aussi vrai avec les villes alors ?

A Orsay on retrouve Sophie Calle. Il peut donc arriver qu’elle me déçoive. Peut-être que je suis arrivé au bout de quelque chose avec elle, peut-être qu’elle m’a assez donné de pistes sur ce que l’on peut faire de sa propre vie. Peut-être que cette fois-ci, il manque pour moi une pointe de douceur, une pointe de légèreté, une pointe d’humilité aussi. Cette fois-ci, et le prix du catalogue à 69 euros n’aide pas, elle ne me parle pas, ou du moins je n’ai pas envie d’entendre ça. Je n’avais surtout pas envie que quelqu’un d’autre parle avec elle, surtout pas envie de ces textes, là, apposés, vains, écrits d’une plume qui m’indiffère, qui ne me donne rien. J’exige trop ? Il y a pourtant dans la deuxième salle la beauté sombre des tableaux dans la nuit, surplombés – zut ! – d’une phrase inutile.

Puis Maillol – vite fait – puis Gaudi. Passée la claque de l’entrée de l’expo, il s’agit de se faufiler au milieu de la foule et des espaces trop étroits. On étouffe. L’art nouveau disparait petit à petit de ma vie, mon blog n’est plus là, mon investissement pour le Cercle Guimard non plus. Il s’agit de respirer.

Ce samedi parisien se poursuit avec C entre le café d’un palace et l’anguille d’un restaurant japonais, c’est apaisé, agréable, bien sûr on parle des amis, puis seul, une boutique tentatrice, des fripes, et puis Beaubourg, enfin.

Enfin parce que l’expo sur l’Allemagne des années 20 est d’une densité magistrale. On pourrait s’y épuiser puisque facilement je m’épuise dans ces expositions fleuves où mon esprit volage cherche des accroches et voudrait tout embrasser en un clin d’œil, comprendre tout de suite, savoir enfin, ne pas oublier. Le sixième étage de Beaubourg sait toujours – toujours ? N’ai-je pas le souvenir de moments aux foules extravagantes ? – utiliser les espaces et laisser de la place aux spectateurs. Cette fois-ci, on navigue, on peut se perdre, revenir, croiser.

Et puis on repartirait.

Vendredi 10 juin 2022

A la terrasse je te retrouve. Nous ne nous connaissons pas : tu as vu mes images et tu es de passage. Nos vies professionnelles actuelles auraient pu nous faire nous rencontrer avant, ou bientôt. C’est aujourd’hui, par la photographie.

L’instant se prolongera, dans tant et tant d’images, les couleurs des tenues et leur matière, du blanc du jaune du rouge des strass des transparences, les regards que l’on pose, toi sur moi, moi sur toi, soudain tu te détournes, parfois tu n’attends pas alors il est trop tard, ou bien tu laisses, tu as aussi compris le temps qu’il me faut pour un angle, une lumière, moi jamais sûr de moi.

Jusqu’au soir volubile, dans ce bar où la foule, elle aussi, est autrement vêtue.

Jeudi 9 juin 2022

Alors je reviens chez toi, fatigué de la journée, fatigué de la nuit précédente bousculée et raccourcie par les voisins. Je tente de masquer tout cela, j’ai un peu dormi avant de venir, et je te raconte les petits bonheurs des jours passés, j’essaye d’être un peu quelqu’un d’autre pour voir s’il suffit d’être moi-même.

Lundi 6 juin 2022

Je raconte à G, tandis que nous approchons du Rocher de Palmer, que j’ai du mal à écouter Michka Assayas, parce que ça, sa voix, son phrasé, me rappelle mes vingt ans, quand il intervenait chez Bernard Lenoir et que j’étais attablé à mon bureau d’étudiant. J’ai peut-être tendance à fuir la nostalgie parce que cela me rappelle des années que je veux enfouir, ou dont je veux enfouir certains pans – la solitude, etc. J’écouterais néanmoins aujourd’hui, volontiers, ce qui me faisait rire ou la voix de Laurent Bon.

Ce soir, au Rocher de Palmer, je retrouve le passé : G m’a invité, un peu plus tôt dans la journée, via un « Que fais-tu aujourd’hui ? », à aller voir un concert de Cat Power. Cat Power, c’est surtout 2003, et l’album You are free, écouté, écouté, écouté, écouté. Il y a alors eu un moment d’hésitation, surtout quand j’ai su qu’il allait falloir rester debout, surtout quand j’ai pensé à moi, là, aujourd’hui, et cette incertitude dans laquelle je baigne en ce moment, mais être avec G – peut-être plus qu’avec Cat Power – me plaisait. Elle restera dans l’ombre.

Sur scène, elle restera dans l’ombre, précédée par une première partie réussie portée par une voix aux intonations dylaniennes. De Dylan, je préfère toujours évoquer la première chanson, que j’aime tant, de l’album Baez sings Dylan. G l’a vue, Joan, en concert : souvenir d’enfance, nostalgie douce, trémolo et vibrato. Bref, elle restera dans l’ombre, Cat Power, mais sa voix, c’était beau, c’était beau. On cherchera son visage, elle cherchera les paroles dans un classeur vert, susurrera ici une blague qu’on ne comprendra pas, et partira bien vite, sans offrir de rappel, sans que cela me gêne. 1h30 de concert, tout de même.

1h30 de présent. Je comprends, là, debout, que c’est bien le présent que j’écoute, que je vis. Ni nostalgie ni quoi que ce soit. Mais un mal de tête qui petit à petit m’étreint.

Samedi 4 juin 2022

Regarder qui est là. Se demander qui est le plus absent parmi les absents mais ne pas se le demander trop, se dire que c’est ainsi que la vie continue, que c’est ainsi qu’on peut faire famille, même s’il semble être un peu trop tard. Dans mes images j’attrape les sourires mais d’abord le visage de maman. Plus tard, la nuit tombée, elle montrera les étoiles.

 

Jeudi 2 juin 2022

Il y a sur l’agenda du mois d’août des espaces à remplir. Il y aura Arles, Lyon et puis ? Il y a sur l’agenda du mois d’août la crainte d’une forme de lassitude, celle née d’un nouvel été durant lequel personne ne m’attend entièrement ni ne m’accompagne totalement, puisqu’un été n’est pas un été sans les peaux sur les draps frais. Parfois on les repousse, ils sont au pied du lit.

Il y a la crainte de trouver Arles triste avant, ouf ! de découvrir Lyon et d’y revoir – ô joie – A, O, l’un avec la beauté farouche de ses vingt ans, l’autre avec la douceur de ce qui ne s’appelle pas une amitié. Et puis ? J’évoque encore l’idée de l’été, quelques jours chez S, tandis qu’il me fait découvrir la chaleur d’un lieu tout près de chez moi, bière locale et poutine bordelaise, la patronne vous tutoie d’emblée : « Je m’appelle Ludivine mais tu peux m’appeler Divine« . Avec S on évoque l’amour et la mort, l’été qui s’approche donc, et l’on rit encore de cette faune bigarrée, tendant plus tôt l’oreille dans les allées du jardin puisque la sono était morte, morte on ne sait pas pourquoi : les piles ? la malchance ? l’incompétence ? l’optimisme ? Et ça brillait parfois sous les liquettes et le botox.

Mercredi 1er juin 2022

Il y a toujours le regard puis le sourire, ou bien le sourire puis le regard, l’un ou l’autre appuyé, avant que l’un ou l’autre ne capitule. A partir de quel moment, combien de secondes, les yeux disent ce qui n’a jamais été dit ? Allons-nous longtemps nous taire ? Souvent il y a des silences, mais laissons-nous planer les mêmes ? Te rappelles-tu que je t’attends ?

Mardi 31 mai 2022

Il y a derrière toi tant de choses : vous êtes au passé. Et devant toi, bien plus. C’est cela qu’il faut voir dorénavant, cet horizon si grand devant toi, les montagnes et puis le reste. Je t’écoute, dans cet étonnant mélange de force et de fragilité que tu offres à voir et entendre, d’assurance et de paix. Et puis nous allons juste là, à cette autre terrasse où l’on s’assied peut-être un peu trop vite, sans demander, mais ça va. Les sushis, eux, ça va moins. Je ne dis rien sur le riz, médiocre ; on s’en fout, du riz.

Lundi 30 mai 2022

Alors il y aura ceux qui s’étonneront encore de ce rendez-vous donné à 19h17, ils y verront peut-être quelque mot d’une chanson, une précision suisse. Ils ne sauront peut-être pas que c’est mon anniversaire, il s’étonneront alors encore : « Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit?« 

Samedi 28 mai 2022

Dans la littérature médiévale, Renart est le goupil affamé dont le roman retrace les aventures désordonnées, le mot de desroi désignant en ancien français le tumulte, l’agressivité ou tout simplement le désordre. Le desroi, ou l’envers du roi, nomme l’art rusé de ne pas se laisser gouverner. Renart n’a pas d’autres identités que sa propre joie à transgresser : il est non pas d’où il vient, mais où il va. Et où va-t-il ? Où la fiction le porte – là où se trouve son abri, son invitation fictionnelle, si l’on veut le dire ainsi. Ce récit sans contrainte s’adresse à des lecteurs affranchis – il faut être déjà libres pour se laisser libérer par les livres, je propose d’appeler cela se délivrer.
::: Patrick Boucheron, Mathieu Riboulet ; Nous sommes d’ici, nous rêvons d’ailleurs.

Il y a dans les cartons, des images à la pelle, des mots aussi, qui parfois me feront rire, sourire. Ou pas. Ainsi, quelques mots de mon grand-père à mon père, sur une carte postale, parce qu’il sera absent pour son anniversaire, ou à ma grand-mère – « à ma femme que je n’oublie pas » précède la signature – sur une autre, montrent la distance, l’absence. A son fils, il signe Antonio, aussi. Le français de mon grand-père est parfait, élégant ; seul le futur remplace les terminaisons en ai par des é.

Vendredi 27 mai 2022

Dernier vendredi du mois, six mois plus tard. Que faut-il faire du temps qui passe ? Que faut-il également faire des jours, semaines, mois, qui ont précédé le 26 novembre ? Comment en faire quelque chose ? Qu’est-ce qu’on peut encore en dire ? Comment ne pas oublier ce qui aide à comprendre, à accepter puisque parfois encore on revient sur tout ça ? Comment oser oublier tout le reste, tout ce qui n’est pas « ça » et comment même y penser encore ? Il y a quelque chose d’effrayant dans l’oubli, qu’il soit volontaire ou involontaire, qu’il nous aide ou nous perturbe.

Jeudi 26 mai 2022

Tu as le visage que J aurait eu à ton âge, tu as sa voix, plus douce peut-être. Tu n’as pas sa verve, tu te retiens un peu. Et puis sur une terrasse, face au fleuve toujours brun dont les eaux si hautes t’avaient surpris, nous nous rafraichissons.

Mercredi 25 mai 2022

Nous parlons, parlons. Tu racontes le dimanche à Cologne, déjà lu autrefois mais oublié, et qui attend, page 49 de ces Lisières du corps, avec pour marque-page un morceau de carton déchiré d’une boîte de gâteaux mangés dimanche avant d’être viré du parc. Je dis ce CDI inattendu. Tu décris ce qu’on voit depuis la terrasse. Et nous regardons les tirages.

Car tu m’en as acheté, trois.

Il y a, rares, des photographies que j’ai faites sur les murs des appartements de mes amis. Ici, alors, je réfléchis : ça me fait quoi ?

Plaisir.

Qu’en sera-t-il si c’est un inconnu ?

Dimanche 22 mai 2022

Il n’a aucune de ces marques distinctives du corps qu’on note au premier coup d’œil, la structure imposante, la démarche veloutée, la belle gueule consciente de son effet, le soupçon de déhanchement qu’on met dans un coin de sa tête pour y repenser plus tard… On le croise une fois, deux fois, dix fois sans y prêter une attention particulière. Il n’est pas désagréable, certes, mais il fait partie du personnel, d’une part, et d’autre part on a suffisamment à faire pour se familiariser avec le lieu et ne pas d’emblée se garer dans les délices de la pulsion scopique à laquelle, dans les hammams plus que partout ailleurs, on donne libre cours, surtout lorsque les corps qui le peuple ne sont pas encore courants, habituels, corps pratiqués de longue date, mais corps neufs, bruns, sombres, résolument hors code occidentaux balisés. On est à Cihangir, un petit quartier de l’arrondissement de Beyoglu, à Istanbul, pas dans le Marais, on ne perd pas ça de vue parce que c’est essentiel, parce que c’est ça qu’on est venu faire là, se noyer dans l’autre indéchiffrable, dans l’autre brun corbeau, dans l’autre qui ne nous dira rien qui ne soit incompréhensible et qu’il faudra donc bien attraper.
::: Mathieu Riboulet ; Lisières du corps.

Soudain, furieusement, elle klaxonne ; il nous faut partir.

Samedi 21 mai 2022

C’est très simple, je voudrais retrouver le moment où soudain Marguerite s’est arrêté de me parler et que tout s’est suspendu. Je resterai d’abord là, sur ces secondes, puis je partirai, sans destination précise, juste partir. Sur un morceau de soie. J’aime toujours faire ça, revenir sur des moments modestes car à les déployer lentement on y voit se réveiller tant de formes et de couleurs, de la joie, des rires, des cris d’oiseaux sur la langue, un grand ciel, du sable, des feux et bien sûr un cœur qui bat le tambour. Les forêts, l’inquiétude et la peur ne sont jamais très loin.
::: Colette Fellous ; Le Petit Foulard de Marguerite D.

E. veut que l’on photographie là, au milieu des hommages à l’Ukraine, et moi je dis non, je dis non, ce n’est pas possible. On transforme l’idée, je crois que je l’impose un peu parce que je ne veux pas de cela, je ne veux pas me prêter à son jeu qui déplacerait tant ma pratique photographique, entraînant l’autre, l’inconnu qui passe par hasard, dans des mises en scène et dans nos images. Nous restons entre nous, les autres sont-ils d’accord ?

Jeudi 19 mai 2022

Tu me parles du fait que tu es arrivé au bout d’un récit. Je ne pense pas à te demander de quoi cela parle. Je ne sais pas pourquoi, inlassablement, j’interroge peu.

On évoque l’effort et le temps que cela demande d’écrire. On parle aussi de tout, de rien, et l’on parle – moi je parle beaucoup, non ? – sans m’épuiser. Sans t’épuiser non plus, semble-t-il.
Je te regarde. Je me demande comment nous pourrions être encore deux, puisque comme d’autres, nous aurions pu être encore deux. Tu me parles de D, tu me dis que c’est difficile entre eux, mais qu’ils vont s’en sortir. Tu dis probablement cela en pensant à nous. Est-ce qu’on aurait pu s’en sortir ? J’ai la réponse mais je ne l’écris pas. Je laisse le lecteur en proie au doute.
Aujourd’hui il y a toujours le piège de ce que tu dégages, il y a le piège de ces rares moments où nous nous voyons, cette harmonie, cette aisance. Et cependant, ce voile entre nous, le vois-tu toi aussi ? Je pourrais facilement dire, alors, que je t’aime encore, d’une certaine façon, peut-être aussi que je m’aime enfin avec toi, dans ces moments-là, éphémères, le temps d’un dîner, d’un partage. Peut-être parce que je sens, d’une certaine manière, que c’est moi qui tiens les rênes. Et puis je ressens l’espère de médiocrité qu’il y a à écrire cela ici dans toute cette brièveté.
Tu me demandes où j’en suis, moi, de l’écriture de ce livre. Tu ne me demandes pas ce que raconte l’autre manuscrit dont je te parle. Il raconte combien j’ai aimé A plus que tout. Plus que tout donc plus que toi.

Samedi 14 mai 2022

Je reviens te voir, et tu sais probablement pourquoi, tu l’as lu quelque part, dans mes yeux, mon sourire, pas celui que tu réclames mais celui qui t’écoutes, et qui t’écoutes encore, puisque tu parles, tu parles. Tu l’as lu forcément dans mon déplacement brusque, te regardant alors dans les yeux et te disant « Ah bon ? Il ne faut pas ? »

Je sais pourquoi tu parles, parce que tu me le dis – un manque d’assurance, etc. – et parce que j’espère que ce n’est pas pour une autre raison. Tu dis beaucoup de toi, comme pour combler les espaces que tu ne voudrais pas m’entendre difficilement combler moi-même. Comme cela arrive parfois, je me sens alors au ralenti – plus tard je te dirai « vide  » – tandis que toi tu vrombis à mille à l’heure comme une vieille carrosserie qu’on aurait retapée, rutilante, sonorité rocailleuse et chaude, pleine de vécu. Tu parles de ton corps, tu dis que tu as pris un coach, que tu vas redevenir comme avant. Tu parles aussi du temps béni de tes heures de gloire, de tes livres, de tout ce que tu sais, mais que sais-tu alors de moi ?

Pourquoi n’attends-tu pas de savoir quelque chose de moi et, puisque tu y fais allusion, par exemple, quelque chose des livres qui habitent ma maison, comment et pourquoi ils m’accompagnent ? Quelque chose que j’aimerais changer moi aussi ? Quelque chose qui m’attendrait demain ?

Vendredi 13 mai 2022

De tout là-haut, on voit la ville, la vierge dorée, les clochers, le léopard de Saint Eloi, c’est le prix à payer pour un spritz à dix balles et un rosé par là-dessus, au milieu de cette faune qui guète, ô proie de velours, un siège. Voilà qui change un peu des terrasses au ras des villes, voilà qu’on se retrouve à trois, le quatrième larron pris par quelque imprévu. Et l’on se grise un peu puisque on n’est pas tentés par trois tartines planquées dans un sac en papier.

Jeudi 12 mai 2022

Il y a cinq ans, j’ai passé une nuit malhabile avec un étudiant qui m’écrivait depuis un an et avait voulu me rencontrer.
::: Annie Ernaux ; Le Jeune Homme

Après que Marielle Macé m’a demandé mon prénom, et alors qu’elle écrit quelques mots avec un stylo publicitaire que m’a tendu le disquaire et sur lequel est noté le nom de Corinne Atlan, ce qui m’a déclenché un rire un peu idiot, je lui dis que j’avais justement, hier, vu son nom sur quelque chose que j’avais écrit, et qu’elle y parlait des oiseaux. Elle a dû se demander pourquoi je lui disais cela, et moi-même me le suis-je demandé. C’était je crois quelque part vers la fin de mon manuscrit, je n’avais plus la référence, tout était donc flou. Après l’heure passée à l’écouter parler des oiseaux, ce flottement que j’imposais par mon manque de précision et mes points de suspension, était, malgré tout, presque dans le ton : quelque part bien au-dessus du sol.

Mardi 10 mai 2022

Le premier janvier 1981, vers midi, je m’éveille avec une gueule de bois carabinée dans une chambre que je ne connais pas. Contre moi est allongée une jeune femme brune que je ne connais pas davantage. Désireux de ne pas briser l’enchantement, je me blottis contre son dos et me rendors jusqu’à ce qu’elle m’arrache à mon deuxième sommeil en m’apportant un bol de café et une tartine. Une belle plante, indéniablement, vêtue maintenant d’une culotte et d’un ample tee-shirt en coton sur lequel est écritTake it easy. Les seins qui ballent derrière ce message donnent envie de le traduire trop littéralement, mais, de toute évidence, ma chance est passée. La fille s’appelle Ariana, et parle français avec un ravissant accent italien. Il se confirme que nous avons passé la fin de la nuit ensemble dans cet appartement que lui prête une amie lyonnaise. Tandis que me reviennent en mémoire les fragments d’une scène de gymnastique rythmique sexuelle assez fastidieuse, elle me confirme que nous avons essayé de faire quelque chose qui s’apparente à l’amour. D’après elle, je me suis montré opiniâtre et vaillant, mais hélas trop ivre pour conclure. Elle ne s’en formalise pas, mais en revanche il faut maintenant que je m’en aille vite car elle doit prendre un train pour Paris à quinze heures et il lui reste mille choses à faire d’ici là. Petit à petit, se reconstitue le puzzle du réveillon à Charbonnières, chez des amis d’Antoine où cette Ariana est arrivée avec un petit groupe sur le coup de minuit. Il me semble que nous avons longtemps discuté ensemble – mais de quoi, au juste ?
::: Emmanuel Venet ; Virgile s’en fout

Oh bien sûr tu sais que j’ai pu attendre cela de nous, marcher ainsi, ou bien t’attendre là, comme ce soir.

Lundi 9 mai 2022

Quel plaisir alors de pouvoir se livrer à toutes ces fantaisies ! Par exemple, on va perdre, oui, perdre deux heures dans l’arrière-boutique d’un bar inconnu (il y a aussi à Londres des bar ; ils s’ouvrent seulement à certaines heures et on y entre en se glissant comme un voleur) et on cause avec le garçon de café, des derniers records d’aviation. Ce garçon ne se doute de rien, il ne sait pas qu’il doit mourir un jour ou l’autre (et moi je le sais).
::: Jean Grenier ; Les Îles

Je t’envoie ces mots, lus, provenant du chapitre intitulé « Les Îles Kerguelen » que j’ai trouvé magnifique. J’ai la voix plus basse que l’autre jour, quelque chose d’un peu cassé. Juste avant, j’avais chanté un peu puisqu’après une chanson de Mercedes Sosa, tu m’avais écrit  « c’est très beau , mais j’ai cru que t’allais me chanter un truc haha« . Et donc ces mots, tu ne les reconnais pas, c’est pourtant toi qui m’a poussé dans ces pages, combien de fois ?

Samedi 7 mai 2022

Alors je m’emporte. Est-ce parce que j’aimerais que l’on m’emmène ?

Non.

Mais je ne résiste pas, à jouer avec les mots. Pour faire diversion ?

Non plus.

Mercredi 4 mai 2022

Je te dis que je ne comprends pas vraiment, ce qu’ils veulent dire en se disant « Appelle-moi par ton nom. » Je n’ai jamais cherché ce que cela pouvait réellement signifier, une fois l’esprit traversé par l’idée d’une fusion qui fait qu’on deviendrait l’autre, ou qu’on deviendrait un. Tu me dis que toi non plus, tu ne comprends pas vraiment. Mais tu as lu le livre, alors tu me parles, brièvement, du rapport à l’écriture, entraperçu dans le film par quelques pages dans un carnet. Tu dis que tu as pleuré. Nous n’en verrons pas la fin.

Jeudi 28 avril 2022

Elle est assise devant moi, concentrée, attentive, soucieuse d’apporter des réponses à mes questions. Sa petite taille, la minceur de son corps enfoui dans une robe de chambre et l’expression sérieuse de son visage la font ressembler à une enfant un peu malade, momentanément consignée dans sa chambre. Quand elle sourit, des rides strient la peau fine, pâle, presque transparente. Sa voix singulière est demeurée la même malgré quelques hésitations. C’est celle de Thérèse, la bouleversante criminelle des Anges du péché, le premier film de Robert Bresson, tourné à Paris, en 1943. Pour moi, elle s’efforce d’évoquer l’homme qu’il a été. Cette femme s’appelle Jany Holt.
De temps en temps, elle se tait. Mais ses silences sont pleins, je ne sais pas de quoi, peut-être d’autres morceaux de sa vie dans lesquels elle s’attarde. Je me tais aussi, ma respiration suspendue à la sienne. J’attends qu’elle se rappelle que nous sommes là, qu’elle reprenne le récit commencé.
::: Anne Wiazemsky ; Jeune fille

Soudain, puisqu’elle parle de Godard, je me lève, vais à la lettre W dans les étagères de livres et le prends. J’ai envie de ça. Depuis longtemps : je me souviens lorsque le livre est paru. C’est le moment.

Finalement, c’est peut-être celui-ci le livre que je cherchais, quand je te disais que je n’avais plus envie. J’avais écouté un peu plus tôt une conférence de presse que Godard avait tenu à Cannes, après le film Passion. C’était passionnant, brillant, drôle, piquant. Et puis voilà cet extrait ce soir, que je lis dans le téléphone.

Mercredi 27 avril 2022

J’avais retrouvé cette terrasse avec E et finalement une assiette de frites, comme l’autre fois. Il y avait, dans nos échanges, ceux qui remplissent nos vies, les rythmes qui nous traversent, les évidences et les vides que nos amours proposent, lui ou moi, c’est selon.

Et puis, voilà, il est bien tard et je te susurre, comme tu le souhaitais, des mots. Je te susurre du d’Ormesson, c’était bête, c’est finalement drôle. Comment c’est venu ? Ah oui j’ai dit que tu étais de droite, que ça ne m’étonnait pas.
Alors je lis d’une voix qui chuchote, un extrait au hasard sur Internet. Au bout de quelques phrases, c’est finalement insupportable.

Mardi 26 avril 2022

Je te dis qu’en ce moment je ne lis plus, presque plus. Ah si : il y a ce livre ce livre qui m’a accompagné dans le train. Je te le dis, c’était dans le train pour aller à Hendaye.

Je te dis qu’il faudrait que je trouve un livre que j’aie envie de lire. C’est aussi cela qu’il me manque : l’envie. Il y a quelque chose qui m’échappe, avant la lecture, puis pendant.
Je te dis beaucoup d’autres choses, tout comme tu me dis beaucoup d’autres choses. Il y a entre nous beaucoup de choses qui se disent. J’aime presque éperdument comment nous nous disons tout cela, comme tu le provoques, par tes questions, tes partages, ton enthousiasme et ta curiosité. Et par tout ce que tu sais, et tout ce que tu aimes savoir, aimes découvrir. Tu engloutis tout ce qui t’entoure, combien de livres ?, dis-moi, et tu souris encore. J’aurais aimé être toi, savoir tout ça et savoir le dire, briller. Non pas que je sois toujours terne, mais, je n’aie plus trop cette étincelle, il y a quelque chose qui m’échappe, là aussi. C’est peut-être dû à la solitude ; il faut être un phare pour briller tout seul et rester debout.
Bientôt tu pars, déjà ; même pas le temps de faire habitude.

Lundi 25 avril 2022

C’est donc toi qui posteras la carte. « Et je lui dirai quoi ? » t’ai-je dit hier quand tu m’as demandé si tu pouvais la signer.
Je ne sais plus ce que tu as répondu. C’est flou. « La vérité » peut-être m’as-tu répondu en me regardant. Je n’ai pas rebondi. A tort ou à raison.
Je ne sais plus ce que tu as répondu. Vite, je n’ai plus su. C’est ce que cela devient, ce journal, le signe de l’évaporation de mes souvenirs. C’est ce que devient la vie. Souvent, le lendemain, je ne sais plus ce qui a été dit. Souvent c’est juste après.

Vendredi 22 avril 2022

Il est parti alors que j’étais tout enfant. L’image que je garde de ce grand frère que j’ai à peine connu, et celle d’un jeune homme à la fois ombrageux et doux. Je ne puis me le remémorer sans éprouver une grande tendresse et presque une souffrance. Il incarne pour moi toute une époque, toute une histoire à la fois collective et familiale. Il symbolise ces années de guerre et d’après-guerre qui marquèrent si profondément l’existence de chacun de nous, de temps et tant d’êtres humains.
::: Alva-Carcé ; Mémorial du silence

Soudain dans le train j’écris. Je parle de toi. J’écris ce que je ressens, là, depuis hier, ce qui me traverse en pensant à toi, ce quelque chose qui vient du manque réel ou enfoui ou de la mer qui s’approche. C’est peut-être elle qui me manque, la mer. Ici, j’ai envie de me souvenir que ce sentiment m’a traversé sans trop savoir s’il était vrai, éphémère.

Nous nous connaissons sans nous connaître, nous coexistons sans liens, sans espaces communs, sans habitudes, sans messages quotidiens. Nous nous parsemons, si j’ose dire puisque cela ne se dit pas. Nous nous effleurons, à peine. Je ne sais pas exactement comment je suis là pour toi. Je ne sais même pas comment tu es là pour moi, parfois tu n’es plus vraiment là non plus même si je pense à toi. Jamais je ne t’appelle, pourquoi ?

Ce matin, il y a eu ta voix dans deux messages vocaux : tu proposais d’aller danser. Où tu iras, j’irai et nous irons danser. Et tu me disais « Viens !« . J’ai aimé cela. Ordonne-moi de te rejoindre. Dis-moi que quelqu’un m’attend quelque part et que c’est toi. Dis-moi, pour voir… voir si j’en ai envie.

Jeudi 21 avril 2022

C’est inattendu, joyeux, étonnamment joyeux, éclatant, émouvant sans doute aussi alors il y a des silences, le visage qui se tourne. Nous aurions aimé que mon père soit là. Qu’il voit ce cadeau, qu’il en soit, lui aussi, le destinataire, qu’il y ait aussi son prénom sur la dédicace. On s’habitue, quelque part, à ça, à ce qu’il ne soit pas là. Je ne sais pas exactement si c’est une forme d’habitude que l’on prend. C’est peut-être un sentiment qui n’a pas de nom.

Et puis plus tard, là-haut, dans un grenier poussiéreux, il y a des traces, celles de mon grand-père, inattendues, surprenantes. Elles rejoignent l’Histoire, celle qui a croisé les pénuries de papier de 1945. Ainsi, à l’intérieur des enveloppes qui servaient de feuille de paye : des couleurs, des motifs, peints. Ici, aussi, un centime, oxydé. Impression inédite, presque une exaltation, de découvrir cela, de vouloir le partager.

Dans le grenier poussiéreux, il y a aussi, nombreuses, les traces de mon père. Des cartons remplis de magazines et de journaux. Combien ? Des dizaines. Dans ma tête, en écrivant ce texte, je compte, j’estime. Cinq fois quatre fois deux fois… six ? Je ne sais plus, les jours ont passé. Folie. Vaine folie sous des millions de pages.

Mardi 19 avril 2022

Tu me dis qu’on se connait. Tu insistes. Tu précises. J’aurais donc oublié ce moment avec toi au point de ne pas l’écrire ? Je n’y crois pas. J’aurais donc oublié ce qui te recouvre, métal et encre ? Tu n’es pourtant pas quelqu’un qu’on oublie, je te dis.

Dimanche 17 avril 2022

Elle porte une robe blanche à fleurs, fraîcheur inattendue sur l’herbe verte. Je m’installe pas très loin, à l’ombre d’un arbre immense, toujours le même.

Je viens de voir beaucoup d’images, festival photographique oblige, sept auteurs je crois. J’ai été peu ému, je me suis ennuyé, je me suis enthousiasmé avant de soupirer un peu. Parfois un visage, magnifique, un noir et blanc, magique, une construction, réussie. Soudain l’idée d’investir tout l’espace, moi, là, moi seul.

De la même façon que le « je » s’est imposé dans ce journal depuis quelques temps, je crois que je n’ai plus peur de ça : imposer quelque chose, quelque part. Ce serait un peu fou. J’ai envie d’être un peu fou.

Samedi 16 avril 2022

Alors je prends le temps. Toute la journée. Pour me préparer, prendre un double expresso en terrasse, prendre le tram et traverser le pont Chaban à pieds sous le soleil, retrouver E et G puisque l’heure de rendez-vous n’était pas précise, parler du travail de G, déjeuner au soleil après que S nous a rejoints, finir l’édition de ce qui sera imprimé et montré, écrire un texte ou quelque chose qui s’en approche, boire une bière avec E, regarder la pièce d’Olivier Crouzel et rentrer à pieds.

Ainsi, comme je le dirai au téléphone à E mais ne le répèterai pas en le(s) retrouvant plus tard, je passe un excellent samedi. Cela vient du rythme, conjugué avec l’aboutissement du travail – même si c’est un aboutissement inabouti en quelque sorte en attendant d’aller plus loin.

Cela vient du rythme de la journée, oui.

C’est le premier jour de mes vacances, aussi. Mais le travail n’est pas tout à fait derrière moi. Il fourmille trop pour me laisser en paix si vite. Il ne me laisse pas le temps. Comment le prendre, le temps ? Il est où, le temps qu’on peut prendre ? Dans quels recoins de mon agenda ? de ma tête ?

Vendredi 15 avril 2022

Je ne sais alors pas exactement ce que signifient son sourire, son geste, son regard appuyé, même si je soupçonne plus que fortement un simple besoin de séduire, seulement un besoin de séduire puisque qu’il sait – et tout le monde autour aussi -, dès le départ, le pouvoir de séduction qu’il a, dans toute sa jeunesse, sa gouaille et sa gueule d’ange et en sachant, là, maintenant, l’alcool qu’il a ingurgité depuis le début de la soirée qui lui fait perdre toute notion de ce qu’on peut dire et faire en cet instant. Je suis prêt à jouer à son petit jeu, un court instant, surtout dans cette raisonnable griserie qui m’enveloppe, d’ailleurs je tombe un peu dans son piège, peut-être qu’on nous regarde un peu, qu’on nous épie. Peut-être qu’on ne comprend pas, qu’on ne voit pas.

Je ne sais pas exactement comment regarder cette date. Elle a plusieurs sens, cette date, toujours l’aura-t-elle bien sûr, celle de la naissance de mon père d’abord, qui avait fait que je n’étais pas certain de vouloir faire la fête ce soir lorsque l’on m’a invité. Celle de la naissance de ce journal sous sa forme quotidienne, le 15 avril 2002, aussi. Tous les ans le même truc, se dire « déjà », se dire « encore ? ».

Mardi 12 avril 2022

Je cherche. Il faudra, dans quelques jours, avoir terminé, c’est-à-dire proposer quelque chose qui se tient. Le thème : Habiter. Cela fait plusieurs semaines ou mois, j’avais déjà pris la décision de ce que je montrerais, j’avais écrit un petit texte, je m’y tiens. Depuis, c’est dans un coin de ma tête, pas vraiment dans un coin de mon emploi du temps. Alors, cette semaine, je creuse. Que dis-je ! J’y vais à la pioche, à la pelle, je lutte, je photographie, je me bats contre la lumière et les angles. Je ne cherche pas ce qu’il faut dire, je cherche avec quoi le dire : quelle posture prendre ? quelle lumière ? quels vêtements ? quel objet ? quelle fleur ? Ce seront des diptyques, je n’y serai pas seul, il y aura ce qui vit à côté de moi.

Ce n’est pas une temporalité habituelle pour moi, ce ne sont pas non plus des contraintes habituelles – me suis-je d’ailleurs déjà mis des contraintes ?

Sans compter que le travail – celui qui me nourrit l’estomac – est depuis quelque temps en conflit avec ce travail – celui qui me nourrit l’esprit. Ils s’écrasent mutuellement, s’empêchent, presque se giflent. Le premier déborde sur le temps de l’autre, presque je ne respire plus, apnée, dispersion, explosions. Le second démontre au premier que l’on peut lutter dans l’exaltation, presque il le piétine avec condescendance. Les deux, pourtant, cohabitent. Chacun, dans son coin, remporte sa bataille.