Dimanche 10 avril 2022

Le 24 mars, il animait la rencontre sur Mishima ; il est aujourd’hui attablé à un stand du salon du livre. J’avais surtout parlé avec l’invité, le 24 mars, que j’avais qualifié de philosophe sur l’affiche mais qui se considérait plutôt, c’est-à-dire avec certitude, professeur de philosophie.
Sur le stand, devant lui, le livre « Paysages avec tombes ». En haut de la couverture, son nom : Patrick Rödel. En-dessous, celui du photographe : Victor Cornec. Je n’avais pas acheté ce livre le jour où j’avais vu l’exposition : il était cher, en couverture rigide. J’avais alors un peu lu le texte, je l’avais trouvé magnifique. L’exposition m’avait plu, le travail m’avait touché. J’étais avec E, je crois. J’en avais parlé à mes parents : cela traitait des tombes des protestants. J’aurais aimé offrir ce livre à mon père.

Je lui dis tout cela, à lui, derrière le stand. Nous sommes heureux de cette coïncidence, heureuse elle aussi. Le livre en version couverture souple ne coûte que 20 euros. Encore plus heureux me voici. Page 5, il écrit : « Pour Arnaud et la chance des rencontres. »

Et puis il y aura d’autres histoires. Il y aura une lecture par Sandrine Bonnaire, un film superbe. Ç’aura été un dimanche riche, amical. On aura ri, il faisait beau.

Flee ; Jonas Poher Rasmussen ; 2022

Samedi 9 avril 2022

Ils me regardent avec admiration pendant que je prépare mes valises pour quitter la Syrie. Ils sont fascinés par ce combat que je mène contre les frontières. Ils sont fiers de moi parce que j’ai réussi à arracher un visa touristique de deux mois à l’ambassade française de Damas. Eux, ils savent que je ne suis pas un touriste et que je ne reviendrai pas dans deux mois.
::: Abdulrahman Khallouf  ; Ne parle pas sur nous : chroniques syriennes

Vendredi 8 avril 2022

P m’avait envoyé un SMS avant la séance : il était derrière moi, je m’étais retourné. Entre nous, on m’avait alors souri, cheveux blonds, jeune, accompagné d’une jeune femme brune aux cheveux bouclés. On m’avait souri encore après le film et puis… on avait disparu, le temps que je parle avec P. Peut-être n’avais-je pas tout à fait souri, surpris.
En sortant du cinéma, je raconte à P les déboires avec la société pour laquelle il travaille. Il m’offre la même réponse que les autres. Ça lui parait normal. Réponse d’employé modèle qui m’énerve. On va pourtant boire un verre puisque c’est convenu, on parle d’autre chose, de cette passion commune, de son voyage ailleurs, de S avec qui il m’apprend avoir discuté autrefois, du film bien sûr : des paysages et pas grand chose de plus.

Jeudi 7 avril 2022

Alors sur scène ça gigote et ça se peinturlure, sans comprendre pourquoi. Un peu plus tôt, un peu d’espoir : des mots. Finalement, c’est un peu comme le travail, il y a parfois quelque chose qui m’accroche mais trop souvent je gigote ou peinturlure. L’esprit est ailleurs, lutte. Bien sûr, comme sur scène, ça avance, parfois ça accélère, parfois ça va dans un coin, dans un autre : ça fait. Parfois ça s’arrête, comme si ça ne pouvait plus. Parfois ça s’entasse. Au début ça criait, puis ça a ri. Pareil.

Mercredi 6 avril 2022

Il y a sur la table les demi-visages qui nous appellent à voter, dans le frigo le reste de soupe de fanes de radis que j’ai faite hier après que j’avais acheté une botte, une baguette, un Saint-Marcellin et un pot de crème fraîche qui feront mon dîner deux soirs de suite. Il y a à l’entrée quelques paires de chaussures, ici ou là quelques vêtements au sol, sur le bureau quelques bols ; la table à repasser attend, on y perçoit l’ennui ou la routine, on se sait pas forcément le geste que j’ai, souvent le matin, de repasser une chemise. Il y a sur le canapé des serviettes provenant de chez ma grand-mère et stockées depuis vingt années chez mes parents. Au pied du lit, des livres – « encore des livres » avait dit D lundi -, dont l’inavouable épaisseur proustienne de 2410 pages et des piles qui attendent mais dont leur présence m’apaise. Il y a peut-être, c’est cela, dans les livres, une forme de présence humaine, en attendant. Il y a dans mes pensées ce vingt-deux avril où nous nous reverrons, il y a aussi ce soir T qui ne viendra pas, N qui n’est sans doute plus.

Mardi 5 avril 2022

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être – venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi. »
::: Marcel Proust, Du côté de chez Swann

Dimanche 3 avril 2022

Je l’avais reconnue dans la côte, tandis que l’on se rendait au cimetière. « Elle est encore en vie, Michèle S ? » avais-je demandé à ma ma mère. C’était elle, en effet, puisque la voici au cimetière, elle aussi. Je suppose que la dernière fois que je l’ai vue c’était aux obsèques de ma grand-mère, en août 2001. Elle m’aurait reconnu, dit-elle : je ressemble tant à mon père. Mme S, sa mère, était la voisine de ma grand-mère Lucette. C’était aussi, surtout, la meilleure amie de ma grand-mère, du moins c’est ainsi que je les vois. Je ne sais plus son prénom. Quand j’y repense, quand je repense au fait que ma grand-mère avait une meilleure amie, cela me semble étrange, doux. J’ai tendance à n’avoir gardé en mémoire que la solitude – due au veuvage dès ses 44 ans – de ma grand-mère. Ainsi, c’est mieux. Moi qui en ce moment écoute des podcasts sur Proust, me voilà plongé dans l’analyse de la réminiscence des souvenirs, et plongé dans l’espoir que me revienne l’odeur de la cuisine de Mme S. Mais ce que je me rappelle, là, c’est l’odeur de la peau de ma grand-mère quand je l’embrassais.

Le soir-même, en écrivant ce journal, je veux d’abord parler de « ça », les alignements de tombe, les phrases laissées sur les dalles de marbre, la mort, la crémation, ce moment avec ma mère à aller dans un cimetière puis un autre, à partager cela, même s’il aurait été bien plus souriant de parler ici des autres moments passés ensemble ; c’est très souvent léger, joyeux, entre nous. Drôle, aussi, nous rions. Les pleurs sont rares ; on ne cherche pas à tous les enfouir. Bien sûr mon père intervient souvent, tant nous ramène à lui. Tant est aussi entassé, dans les armoires, dans les tiroirs, il faut se résigner, petit à petit, se dire « à quoi bon garder ça ». Je comprends, là, que j’ai envie de raconter tout ça, les chaussettes de foot, les maillot de cyclisme, le nœud papillon, la collection de timbres.

Le soir, en écrivant ce journal, je me dis qu’il y a sans aucun doute une forme de violence ultime dans la crémation, mais elle offre une autre présence : un peu de nous devient un nuage.

Samedi 2 avril 2022

Je ne regarde pas les années d’enfance et d’adolescence avec nostalgie. Mais pour peu qu’on soit en avril, et que les fleurs sauvages envahissent les bois – asphodèles, pentecôtes, clochettes, anémones, boutons d’or…- alors j’en cueille quelques-unes, et m’imagine les rapporter à ma grand-mère. On chercherait un vase, peut-être qu’il serait bleu, un peu fêlé, sur la cheminée.

Jeudi 31 mars 2022

Tu me dis que tu as lu. Que tu as aimé l’image, le texte. Que cela t’a rendu joyeux, que tu as souri. Je ne sais pas exactement ce que la traduction proposait. Peut-être que la simplicité de mes mots permettait d’en respecter le sens. La mélodie ?

Tu me demandes si tu peux partager cela, les mots et l’image. Je dis bien sûr. Je te dis que j’ai hésité à montrer ton visage à la place, mais que j’aime cette photo plus… secrète. Tu me dis que j’aurais pu montrer ton visage.

Est-elle plus secrète qu’une autre, puisqu’elle laisse imaginer, puisque ton visage est masqué par ce tee-shirt que tu enlèves ?

Ensuite, tu le remettras, et nous ferons tous ces portraits de toi ; je n’ai pas su lequel choisir.

Mardi 29 mars 2022

« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers mol. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante.

Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner un à un mes traits, changer le rapport qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d’en être effrayée j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris par exemple au déroulement d’une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu’un jour il se ralentirait et qu’il prendrait son cours normal.
::: Marguerite Duras ; L’Amant

Depuis quelques temps, j’écoute des podcasts. Ce soir, la voix de Ludmila Mickaël m’accompagne avant que je m’endorme, elle lit L’Amant, de Duras. Un peu plus tôt, ma sœur m’avait appelé ; elle était joyeuse, elle sortait d’un concert. Elle s’étonnait de mon SMS, elle aussi.

Lundi 28 mars 2022

Nous nous disons un au-revoir qui n’a pas beaucoup de réalité, sinon celui, peut-être, d’une curiosité qui me poussera jusqu’à ton pays de sable, de pétrole et de soleil. Hier, tu me disais les températures extrêmes qui ne t’effrayaient plus. Hier tu parlais de l’Australie qui t’attend, de la Californie qui ne te verra pas cette année, de quel autre continent encore ? Tu n’as dans les yeux que des rêves de voyage, tu n’as à l’esprit que les images que tu partageras, tu n’as de lendemain que des espaces gourmands. Tu repars avec ta joie de vivre soulignée sans cesse de ton sourire éclatant, me laissant, là, sur le quai du tram, avec ce quelque chose de bien plus terne que toi. Je sais qu’au fond de toi – nous avons, hier, un peu parlé de ton père – il y a autre chose que ce que tu montres. Je suis sûr qu’il y a une richesse – j’en connais une partie, c’est ce cœur qui s’exprime, cette générosité, cet amour pour les autres – qui dépasserait cette éternelle jeunesse. Mais n’est-ce pas là ton trésor, cet esprit enfantin ? Un trésor qui noircit lorsque tu me regardes, comme hier, en fixant l’objectif. Avant que nous ne riions.

Vendredi 25 mars 2022

Parfois j’allais me baigner tout seul, sur des petites plages isolées où il n’y avait personne. J’y arrivais en voiture au long de ces virages lents où de temps à autre surgissait l’éblouissante apparition de la dalle marine. J’arrêtais la voiture, je descendais à pied sur des sentiers envahis d’une végétation dure et épineuse. Je me déshabillais, je me couchais sur le sable brûlant. Je pénétrais dans l’eau, je nageais un moment vers le large, je faisais la planche sur le ventre, le visage plongé dans la bouillie chaude de la mer. Je revenais m’écrouler sur la petite plage déserte, face à la déclivité de l’eau. Son éclat gélatineux traversait le voile de mes paupières fermées tandis que je restais ainsi, hors d’atteinte, seul, hébété.
::: Antonio Moresco ; Les Incendiés

Vendredi 18 mars 2022

Il y a soudain cet improbable message que tu m’envoies, cette improbable légèreté de l’être qui s’en suit, mêlée de curiosité, d’appréhension. Tu viens en Europe, alors il suffit d’un détour.
Nous allons nous voir, presque deux années après ce premier message, le 10 avril 2020, suite à ta demande comme ami que j’avais acceptée sur le réseau social bleu. J’avais demandé « Hi. Why ? » auquel tu avais répondu « Why not » et nous avions été, ensuite, une compagnie virtuelle, l’un pour l’autre, dans tout l’épuisement que cela comporte et avec, à l’horizon, tout l’épuisement vers quoi cela, sans le sucre, le sel ou d’autres grains de folie, mène.
Nous aurions dû nous voir, vingt-quatre heures à peine, à Londres, l’été dernier. J’avais gardé un peu d’amertume que tu aies annulé, j’avais compris, mais nous avions manqué quelque chose. Au fond de moi, je crois que j’étais surtout déçu de ne pas avoir fait ce truc assez fou, qui dans ma tête était devenu un projet photo dans le huis-clos d’une chambre d’hôtel londonienne aux papiers peints fleuris.
Nous allons nous voir et je ne sais pas ce que j’attends de cette rencontre, puisque entre nous il n’y a pas qu’un continent à traverser, il y a un monde voire plusieurs. Je ne sais pas ce que j’attends en dehors de ta photogénie qui crève depuis deux années le petit écran de mon ordinateur ou de mon téléphone. Je pense aux images que je ferai de toi.

Mercredi 16 mars 2022

Tu m’envoies un lien, une archive de l’INA : Henri Salvador chantant « Le Lion est mort ce soir. » Je m’étonne. Cela ne te ressemble pas. Disons que cela ne ressemble à celui que je connais, jusqu’à ce que tu précises : « It’s kinda comforting.« 

Dimanche 13 mars 2022

Tu n’y es jamais allé, au Capc. Ni au Capc, ni dans aucun musée d’ici, en fait. Alors tu me suis. La Nef est habitée d’une pièce phénoménale, dans laquelle il faudrait creuser, insister, mais non, je ne veux pas : dès les premiers pas, dès les premiers mots écrits noirs sur blanc sur les murs pour guider le spectateur, je comprends que je n’ai pas envie de ça, ni envie ni besoin. Toi, tu me fais remarquer que c’est tout de même du gâchis, tout ces matériaux, pour ça. Alors on va là-bas, au fond, à gauche, puis à droite. En parlant avec toi, en me retrouvant un peu obligé de commenter ce que je vois, je comprends quelque chose que je n’ai jamais vraiment exprimé depuis toutes ces années à voir de l’art contemporain, qui a trait à ce que l’artiste me donne à voir en tout premier lieu. Je comprends, même s’il y a des exceptions, qu’il me faut une forme de joliesse, de douceur, ou quelque chose de fort mais sans âpreté. Il ne me faut pas, en tout cas, ces costumes de sirènes, qui veulent me dire… qui veulent me dire quoi ?

Ce que je ressens ou comprends cette après-midi auprès de toi, c’est que l’âpreté me demande du temps. Je n’en ai pas. Aujourd’hui, je n’en ai pas, pas pour ça. Pas pour cette complexité, pas pour cette forme de complexité.

Et puis l’on monte. On prend notre temps, tout là-haut, dans les collections permanentes. Ça commence avec Sylvie Blocher et son dyptique vidéo « Change the Scenario », c’est beau, c’est fort, et puis il y a Tillmans, les Bescher, un paysage de vagues métalliques, ou encore ces tubes qui bougent, mi-chorégraphie mi-mouvements militaires. J’aime. Globalement, j’aime, j’aime être là, peut-être que j’aime que nous soyons-là tous les deux, que je sois le témoin de ta découverte, que je sois peut-être face à moi-même et à ce que je ne sais pas dire malgré l’inconfort que cela produit. Il se dégage, dans les espaces, une ambiance que je dis smooth. Nous la prolongerons avec une bière que tu n’aimeras pas et un kebab rompu par son message : « Where are you? » On lui enverra un image de nous deux, moi grimaçant, et tu en riras.

Dimanche 6 mars 2022

Nous – nous et eux – sommes là pour rendre hommage à mon père, à titre posthume. Elle, la présidente de la fédération française, dit des mots, nous sommes émus, très émus. Nous sommes là pour dire à quel point mon père a donné de son temps et de son énergie. Ma mère dit qu’elle ne peut rien dire, je tends le bras, prends le micro, ma gorge s’est desserrée, parler devant des gens est une habitude, je n’ai ni appréhension ni doute, je parle, je raconte un peu, je rappelle qu’au départ, la généalogie, c’était ma mère et moi : il avait suffi de quelques actes dans un tiroir. J’ai aussi besoin de parler de lui. J’oublie de dire comment je l’ai découvert autrement, oui un peu autrement, après sa mort, par les messages que nous avons reçus. Parfois je mets le micro devant maman, bien sûr elle veut parler, comment se taire ?

Je me retrouve à parler de ce que cela voulait peut-être dire, pour lui, la généalogie, quand on est un fils d’exilés dont les aïeux ont disparu avec les registres, je parle de territoire aussi, ça me vient comme ça, je leur dis que ça me viens comme ça, soudain, cette idée du territoire. Je me dis qu’il aurait été terriblement ému d’être là, et d’entendre tout ça. Parfois, il pleurait ; il suffisait qu’on évoque son père. Il aurait été ému, qu’ainsi j’évoque le mien.

Parfois je regarde des photos de papa. J’essaye de comprendre qui il était, c’est-à-dire, maintenant qu’il n’est plus là, ce que ça fait, d’avoir un père, ce que ça signifiait sa présence à lui et ma présence à moi. On y pense pas, avant ça, il est là, quoi, il vous parle, vous emmène en voiture à la gare, vous parle de l’association, vous demande un peu si ça va le boulot, dit « T’as vu quoi de beau ? » quand vous êtes allé à Paris ou ailleurs et alors vous ne savez pas trop quoi répondre, alors vous êtes là aussi, autant que vous pouvez, vous l’appelez pour son anniversaire, vous lui envoyez une carte postale du pays basque en signe d’amour filial, vous avez peur que ce soit la dernière même si vous avez envie de le prendre par le bras et de lui dire « Viens, on y va » et puis vous pleurez en écrivant un vendredi soir de mars. Il était là, sans que j’ai totalement conscience de ce que ça voulait dire en moi, comme si il avait manqué, un matin sur France Culture, une chronique philosophique expliquant l’évidence d’être un fils, juste ça, pour faire tilt.

Samedi 5 mars 2022

– Allô ?
– Ah allô, justement j’étais en train d’imprimer mes tickets pour le théâtre.
– ………. Oh merde le théâtre !

L’esprit envahi par la préparation de l’exposition, j’avais donc totalement oublié que je devais aller au théâtre – ou à la danse -, et me voilà me dépêchant… pour finalement arriver avec 15 minutes d’avance à la Manufacture où l’horaire (19h30) s’avéra non pas celui du début du spectacle OVTR de Gaëlle Bourges, mais l’heure à laquelle ils se décidèrent à faire entrer les spectateurs dans la salle, et ainsi me voici donc au beau milieu du premier rang, place idéale pour deux heures au début desquelles je craignais m’assoupir, mais non, me voilà happé, happé par tout ça, ce que ça dit, et comment ça le dit, avec ici ou là quelques pirouettes pour – c’est l’impression que cela me donne – que ça n’ait pas l’air trop prétentieux. J’aime – c’est la deuxième fois que je vois l’un de ses spectacles – comment Gaëlle Bourges dit les choses. Comment elle les glissent. Ce qu’elle fait des corps aussi. La première fois, c’était un peu long. Pas cette fois ?, me demandera-t-on.

Mardi 1er mars 2022

A moi que la poésie n’émeut pas, écris-tu, voici Beams, le poème qui clôt les Romances sans Paroles. Que c’est beau, réponds-je.

Elle voulut aller sur les bords de la mer,
Et comme un vent bénin soufflait une embellie,
Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,
Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,
Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or,
Si bien que nous suivions son pas plus calme encor
Que le déroulement des vagues, ô délice !

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement
Et des voiles au loin s’inclinaient toutes blanches.
Parfois de grands varechs filaient en longues branches,
Nos pieds glissaient d’un pur et large mouvement.

Elle se retourna, doucement inquiète
De ne nous croire pas pleinement rassurés,
Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,
Elle reprit sa route et portait haut la tête.

::: Paul Verlaine

Dimanche 27 février 2022

Alors je me demande qui tu pourrais bien être, c’est-à-dire qui nous pourrions devenir. Je ne t’attendais pas là, pas maintenant. Ne seras-tu qu’une impermanence le temps d’un dimanche dont on avait partagé le soleil ?

Samedi 26 février 2022

Je passe la porte de ton appartement mais m’arrête. L’odeur de tabac est forte. Je grimace et puis oublie ; il y a cette légère euphorie d’être avec vous tous ce soir et d’arriver là avec vous. Demain je t’en parlerai, puisque tes draps me le rappelleront.

Vendredi 25 février 2022

Nous sommes le dernier vendredi du mois et je regarde les trois mois passés depuis la mort de mon père. Il y a toujours cette impression en moi, que je ne sais ni nommer, ni décrire, qui apparait lorsque que je pense à « ça ». Et puis je regarde le carnet noir dans lequel je n’écris plus. Je regarde ce journal dans lequel il n’y a plus d’image. Je regarde les photographies prises lors du dernier cours, il y a trois semaines, mais j’en suis las.

Comme tout vendredi, je regarde la semaine passée, je vois combien je me donne dans le travail, peut-être plus que jamais en raison de la présence d’A, en stage pour six mois et que je dois être là pour lui, c’est-à-dire en alerte, attentif, attentionné, alors qu’évidemment parfois mon esprit s’emballe, s’embrouille, hésite. Nous nous ressemblons, je crois, sans nous ressembler.

Jeudi 24 février 2022

Je suis mal assis, et c’est notre dernier soir, oui probablement notre dernier soir. Le 4 mars tu partiras, et d’ici là nous serons l’un et l’autre pressés par ce qui nous entoure. Bien sûr nous nous reverrons, subrepticement peut-être, si ce n’est pas avant ton départ ce sera un jeudi d’avril ou un dimanche d’été. Et puis quelques gouttes du ramen éclaboussent sur mon pull-over et mon nouveau pantalon au bleu printanier ; je m’en fiche.

Mercredi 23 février 2022

Quant aux estampes – époque Tokugawa, quelques bons maîtres -, plutôt que d’érotisme au sens où nous l’entendons, c’est d’un mélange de grotesque et d’histoire naturelle qu’il s’agit. Sans esthétisme aucun, ni retenue. Le jeu d’organes énormes très crûment figurés, l’air stupide, affairé, béat des partenaires. Aucune frivolité, aucun parfum de fruit défendu : la rencontre d’une betterave et d’un chou frisé, et voilà ! Tout ça n’est pas pour moi.
::: Nicolas Bouvier ; Le vide et le plein

Alors je ris, et ris encore. Le relis, et ris encore.

Mardi 22 février 2022

Il y a les silences de l’un et les silences de l’autre. Tous deux sont très ou trop occupés, disent-il, mais leur mots se déploient différemment quand je fais signe, m’inquiète ou réclame. L’un écrit « désolé », s’émeut presque, appose un adjectif attentionné. L’autre a trop de choses à faire, c’est tout et je ne sais pas quoi penser de la distance qu’il impose ainsi. Et puis il y a toi, sans silences, dans ta présence nouvelle et bienvenue dans ce tumulte de ma vie actuel : un travail duquel je ne sais pas comment m’extirper si ce n’est à forte dose d’optimisme, de patience, de respiration, et ce projet d’exposition dans ma tête quand il n’est pas devant mes yeux. Ainsi, près de ton chat silencieux, face à une télévision évidemment inédite, je trouve un repos nécessaire et même plus.

Et sinon la phrase du jour entendue dans le bus et prononcée par une petit dame réservée : « J’vais aller dans l’autre trou si ça n’vous dérange pas.« 

Lundi 21 février 2022

Tu m’écris. Où es-tu ? À quelques dizaines de mètres de moi sans doute. Tu me dis que tu partiras, c’est fixé, le 4 mars. Nous nous étions déjà, en quelque sorte, d’une autre manière, dit au-revoir, sans le dire. Nous ne nous étions pas vraiment lassés, nous étions juste allés au bout de ce que nous pouvions nous offrir, sur ces quelques passerelles un peu fragiles, ou redondantes, qui nous reliaient. Mais nous aimions, je crois, ce petit goût de secret.

Dimanche 20 février 2022

Alors nous n’irons pas au cinéma ; nous parlerons de toi, de moi. Je crois que notre amitié prend une forme réciproquement indispensable puisque nous sommes là, à cet endroit de nos vies, la tienne plus cabossée et douloureuse que la mienne, dans cette ville. C’est peut-être un peu présomptueux d’écrire cela ici, je ne sais pas, un peu naïf. Mais tu es ce qui me raccroche à cet autrefois qui manque. Ou plutôt, sans nostalgie, tu es ce qui remplit ce qui me manque.

Jeudi 17 février 2022

C’est comme si les jours s’étaient enfuis. Je n’ai pas la force de les rattraper. Ils restent vides ce soir, reviendront peut-être ; j’aurai repris mon souffle.

Jeudi 3 février 2022

Le film – La Place d’une autre – se termine et il s’agit alors de se demander, puisque c’est le sujet de la discussion proposée ce soir à l’Utopia, comment le cinéma influence la littérature, ce qui n’a rien à voir avec le sujet du film. Durant la discussion, alors que j’ai pris la parole pour citer le nom de Tanguy Viel comme « descendant » potentiel d’Echenoz, me revient alors en mémoire cette conférence, en 2013 dans le cadre d’un séminaire du Bal, conférence dans laquelle, je crois, Tanguy Viel parlait de ces séances de films où les personnages conduisent et où le paysage défile derrière, mais la prochaine je relirai mes fiches avant de prendre la parole. Et ensuite ? Ensuite j’ai parlé de Duras, de cette tension que subit la littérature d’être à la fois un loisir et une matière enseignée à l’école et heu… et c’est tout je crois.

Mercredi 2 février 2022

Je suis un imposteur.
Adolescent, j’étais un garçon éthéré qui ne savait que faire de sa propre vie. Adulte accompli, je ne le sais toujours pas. Je suis un dandy falot. Je m’en suis contenté longtemps. Jusqu’à ce mois de novembre qui vient de s’achever.
Chacun de nous porte au plus profond de soi une part cachée de vie, un petit secret misérable, une lâcheté, une traîtrise qu’il dépense une énergie et une imagination folles à étouffer, une pépite noire qui empoisonne son existence et risque de ruiner une carrière, une honora­bilité et une position sociale durement acquises au moyen de toutes sortes d’artifices.
Jusqu’à présent, je l’ignorais.
::: Richard Collasse ; La Trace

Le film à peine fini, comme à plusieurs reprises je l’avais déjà exprimé, parfois en appuyant sur trois touches du clavier pour garder trace de l’image – alors malheureusement fixe – et en glisser une ci-dessous, me voilà qui dis « Que c’est beau. » C’était Cris et Chuchotements, de Bergman, réalisateur à côté duquel je suis passé depuis 47 ans, par manque d’opportunité plus que par manque de curiosité : on ne peut pas crier au génie maintes fois à mon oreille sans que cela m’interpelle, n’est-ce-pas ?

Cris et chuchotements, Ingmar Bergman
Cris et chuchotements, Ingmar Bergman

Lundi 31 janvier 2022

Alors pour retrouver le cinéma abandonné depuis le 16 janvier, je choisis Juste la fin du monde. Et assez vite ça crie, puis ça gueule, et ça crie, et ça gueule. Au milieu, il fait silence, c’est beau, oui, assez beau. Mais enfin, autour ça gueule beaucoup, beaucoup trop. Et encore. Et encore.

Juste la fin du monde, Xavier Dolan
Juste la fin du monde, Xavier Dolan

Dimanche 30 janvier 2022

– Tu veux une autre crêpe ?
– Bôôôh…

Je dis un bôôôh qui veut dire je ne dis pas non, exactement comme mon père : même onomatopée, même ton de voix. Hier, j’avais évité de dire « T’es là ? » pour interpeler maman, comme il le faisait aussi, depuis sa pièce. Ce « T’es là ?« , je l’avais une fois crié doucement sans réfléchir, c’était en décembre je crois. J’avais alors été saisi par ce mimétisme fantômatique. Cette fois, après ce bôôôh, nous parlons brièvement de lui : tout comme hier, nous disons qu’il est encore là. Parfois, c’est la nuit qu’il est là : ce fut le cas au petit matin, tandis qu’il passait lentement, malade, en trainant des pieds, silhouette grise comme une ombre ; je me battais alors contre une montée des eaux dans la maison avant de me réveiller brusquement.

Plus tôt, nous étions allés « aux carrières » ; il y avait le danger que tout cela s’écroule au-dessus de nos têtes. Il y avait la mâchoire inférieure d’une biche au milieu de la végétation, nous avions ramassé un peu de bois. Et partagé autre chose.

Samedi 29 janvier 2022

– Je me représentais le Japon aseptisé, dit-elle, pas qu’on y sentait la friture.
– On n’est pas chez les Protestants, dit-il, et je sais de quoi je parle. Le Japon est majoritairement un joyeux bordel.
– Pas chez lui, dit-elle, incapable de dire chez mon père.
– Majoritairement, répéta-t-il.
::: Muriel Barbery ; Une rose seule.

Mercredi 26 janvier 2022

A 18h34, tu m’annonces donc que tu redeviens une absence, que nous ne sommes une fois de plus qu’une incertitude sur nos calendriers. Je n’en suis même pas las, je me suis habitué à ce que nous sommes, ce presque rien duquel, sait-on jamais, surgira peut-être quelque chose, mais je n’y crois que peu.

Plus tard, T me fait lire ce texte qui parle d’amour. C’est beau. C’est juste : il parle d’eau là où d’autres y voient du feu. Je lis le texte deux fois, pour retarder un peu ce que je dois en dire. C’est une épreuve pour moi de dire ce que j’en pense, je ne sais pas faire ça, je ne sais pas, mais je trouve quelques mots et puis l’on parle encore. Je lui dis par exemple combien mon regard sur les haïkus a évolué. Ainsi, mardi soir, en lisais-je certains plusieurs fois d’affilée, renversé par leur beauté, quoi qu’il fût périlleux d’être renversé sur un fauteuil de bureau.

Lundi 24 janvier 2022

Le Japon, donc, était entré chez moi bien avant que je m’y rende. Le thé l’après-midi par exemple, je le bois depuis toujours dans un service que mon arrière-grand-père rapporta de Kobe. Peintes à la main, les tasses et sous-tasses, toutes uniques, représentent le même motif : un lac, des pins, les fleurs roses d’un pêcher, des jeunes femmes assises sur un carré de mousse vert pâle. Au loin des montagnes frémissent dans la brume. La minutie d’un monde en miniature, comme les objets japonais, les jardins japonais, et le Japon lui-même.
::: Christian Garcin ; Carnet japonais

Samedi 22 janvier 2022

On danse, le plus souvent, pour être ensemble. On se met à plusieurs. Les corps s’approchent les uns des autres, vont et viennent sans ordre préétabli mais avec la même obstination dans le tour et le retour. Ils se frôlent,se frottent, se désirent, s’amusent, se déchaînent. C’est une fête. C’est une variante de parade sexuelle. Ou bien les corps s’approchent les uns des autres, mais pour se mettre en ordre sous la baguette d’un maître de cérémonie, pour aller du même pas dans la même direction. C’est une variante de parade militaire, autre genre de fête. Cela va des défilés de Nuremberg jusqu’aux grandes mises en scènes olympiques, en passant par les souriantes chorégraphies hollywoodiennes (mixtes de parade sexuelle, de parade sportive et de parade militaire). Innombrables fêtes rituelles, réjouissances convenues,  processions funèbres, grandes prières dansées où toute une société fait masse et se commémore. Innombrables rites de passage fondés sur un pas commun. Une anthropologie – le projet d’envisager la condition humaine en tant que telle, pour ce qu’on appelle sans doute bien prétentieusement, une « science de l’homme » – ne peut même pas commencer sans se poser la question, cruciale, de la danse. On découvre un peuple, souvent, en commençant par s’étonner de sa façon de danser.
::: Georges Didi-Huberman ; Le Danseurs des solitudes

Nous nous étions mis à discuter ; d’abord M et moi nous étions salués, puis B s’était retourné. Nous faisions alors la queue pour boire un verre au bar de la Manufacture après le spectacle. Le spectacle était émouvant et fort, l’auteur et acteur y raconte l’homophobie et le racisme qu’il a subis, mais mon voisin de gauche, à la fin n’avait pas salué. J’avais trouvé ça gênant, qu’il n’applaudisse pas du tout, au moins par respect pour « ça », mais son corps aussi m’avait gêné durant les 45 minutes du spectacle – et mon envie de pisser, aussi.
M et B lorsque je les ai côtoyés, n’étaient déjà plus un couple d’amoureux, mais vivaient encore ensemble. Nous nous connaissons peu. Nous avions partagé quelques moments ensemble et puis j’avais décidé un jour de plus les voir pour les mêmes raisons qu’on arrête une relation amoureuse : « ça ne le faisait pas ». Je l’avais écris à B, le 9 juillet 2020, par un froid mais réaliste « Je prends un peu de distance avec un certain nombre de relations amicales« .
Nous voilà, donc, près de la table où l’on vend des livres, nous discutons du spectacle, et je dis que non, je dis que je résisterai, que je n’achèterai pas de livre. Et puis il y a ce Didi-Huberman, je ne sais pas de quoi il parle, j’aime le titre, je l’achète. Je dis que c’est héréditaire. Mais chez moi, c’est à plus petite dose. Et puis mon père n’achetait pas des livres pour la même raisons que moi. Je crois que la différence, elle est comme dans le studium et le punctum de Barthes, dont nous avons parlé avec T mardi soir au milieu d’autres sujets de conversations. Mon père aimait les livres « studium », qui apprennent quelque chose, qui décrivent. Je suis dans le « punctum », il faut que quelque chose me « pointe ». Bref, je divague.

Vendredi 21 janvier 2022

Je pars dîner chez C. Il y aura J, bien sûr, mais nous trois seulement. Je ne prends pas mon appareil photo. Je ne prends plus mon appareil photo. C’est un mélange de lassitude et d’envie, l’envie de « faire autrement / passer à autre chose / regarder à un autre rythme. » C’est aussi dû à une espèce de nausée devant toutes ces images faites et stockées pour « pas grand chose » sur un ordinateur qui étouffe. Un ras-le-bol doublé du besoin de me concentrer au maximum sur les images qui constitueront le projet multi-expositions qui débutent le 7 mars.  C’est aussi une forme d’expérience – déjà vécue. C’est un besoin de légèreté. Aussi je regarde les jours vides, du 10 au 14 janvier : c’est une respiration.

Jeudi 20 janvier 2022

À cet âge où se développent toutes les grâces de la femme, je n’avais ni cette allure pleine d’abandon, ni cette rondeur de membres qui révèlent la jeunesse dans toute sa fleur. Mon teint, d’une pâleur maladive, dénotait un état de souffrance habituelle. Mes traits avaient une certaine dureté qu’on ne pouvait s’empêcher de remarquer. Un léger duvet qui s’accroissait tous les jours couvrait ma lèvre supérieure et une partie de mes joues. On le comprend, cette particularité m’attirait souvent des plaisanteries que je voulus éviter en faisant un fréquent usage de ciseaux en guise de rasoirs. Je ne réussis, comme cela devait être, qu’à l’épaissir davantage et à le rendre plus visible encore.
::: Herculine Barbin ; Mes souvenirs

Mercredi 19 janvier 2022

Ton visage me semble porter des taches de rousseur que tu n’as pas habituellement, mais je te dis « Joli tricot », pour signaler que j’ai bien vu ce que tu portes, et que tu n’avais pas hier non plus. Insolence, encore. Et puis l’on repart, chacun dans sa direction.

Mardi 18 janvier 2022

Je ne te dis pas tout de suite que non, ces livres ne sont pas à moi. Je réponds que oui, j’aime lire. Depuis quelques temps, de surcroît, la petite table devant la fenêtre et la grand table au milieu du salon sont recouvertes de livres – romans, essais – ayant pour point commun le Japon : me voilà encore et encore construisant cette « promenade littéraire » que j’aurai l’audace de proposer le 23 mars, promenade assise et l’assistance m’écoutant.
Les livres donc, et cette question un peu plus tard que tu me poses : quel est mon auteur favori. Je bredouille quelques noms, il s’agit de savoir de quoi l’on parle : celui dont j’ai lu tous les livres – personne en l’occurence, j’ai échoué devant les premiers Echenoz – ? celle qui parle ma langue ? celui qui fait référence ? celle qui me fouette de ses fulgurances ?
Toi, c’est Sartre dont tu as lu tout les livres. Ta jeunesse – à laquelle, encore une fois, j’accole l’adjectif « insolente » – est riche d’une curiosité, d’une étendue et d’une aisance que j’ai rarement côtoyée. Et puis tu souris encore.

Lundi 17 janvier 2022

Nous revoilà  ensemble dans une quête de vêtements entamée la veille de mes premiers symptômes. Cette fois-ci, les losanges multicolores offrent quelques ristournes intéressantes à qui veut en profiter, et non pas aux clients déjà encartés dans quelque fichier stocké on ne sait où. Ton corps s’impose ainsi, notamment sa partie haute dans tout ce qu’elle a de plus colossale voire bestiale lorsque tu essayes un blouson ou, bien plus encore, ces tee-shirts pour lesquels tu choisiras un M indécent et ce jaune que j’aime tant et qui, sur ta peau, offre une autre adéquation que sur la mienne. Nous voyant ainsi ensemble, se souvenant peut-être de nous, quelques vendeurs – la clientèle se fait rare – doivent me trouver chanceux. L’un, agenouillé, épinglera le bas d’un jean dont les 1 ou 2% d’élasthanne m’agaceront et me feront économiser une somme déjà dépensée dans un superbe polo Fred Perry – nommer une marque me fait tout de suite penser à Brett Easton Ellis –  qui probablement, comme ses congénères dans mes tiroirs, durera douze ou quinze ans, peut-être plus, allez savoir, polo qui me fera apercevoir mon buste dans le miroir de la cabine d’essayage et une grimace sur mon visage : je ne suis point colossal.

Samedi 8 janvier 2022

Ce n’est pas une surprise à 8h14 quand, fébrile, je parviens à lire les 38,1°C qui s’affichent sur le petit écran du thermomètre dont la petite sonnerie surexcitée vient de signaler que quelque chose cloche. Ce n’est pas plus une surprise quand l’auto-test laisse apparaître à 12h04 deux petites barres rouges au lieu d’une seule et donc fatalement, je suis déjà blasé quand le SMS de la pharmacie, où le pharmacien aura tout de même réussi à me faire rire malgré mon mal de tête et la déception d’avoir loupé le cours de photo, m’annonce à 15h18 que mon résultat est positif et me confirme que je vais retourner dans mon lit…