Mardi 31 mai 2022

Il y a derrière toi tant de choses : vous êtes au passé. Et devant toi, bien plus. C’est cela qu’il faut voir dorénavant, cet horizon si grand devant toi, les montagnes et puis le reste. Je t’écoute, dans cet étonnant mélange de force et de fragilité que tu offres à voir et entendre, d’assurance et de paix. Et puis nous allons juste là, à cette autre terrasse où l’on s’assied peut-être un peu trop vite, sans demander, mais ça va. Les sushis, eux, ça va moins. Je ne dis rien sur le riz, médiocre ; on s’en fout, du riz.

Lundi 30 mai 2022

Alors il y aura ceux qui s’étonneront encore de ce rendez-vous donné à 19h17, ils y verront peut-être quelque mot d’une chanson, une précision suisse. Ils ne sauront peut-être pas que c’est mon anniversaire, il s’étonneront alors encore : « Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit?« 

Samedi 28 mai 2022

Dans la littérature médiévale, Renart est le goupil affamé dont le roman retrace les aventures désordonnées, le mot de desroi désignant en ancien français le tumulte, l’agressivité ou tout simplement le désordre. Le desroi, ou l’envers du roi, nomme l’art rusé de ne pas se laisser gouverner. Renart n’a pas d’autres identités que sa propre joie à transgresser : il est non pas d’où il vient, mais où il va. Et où va-t-il ? Où la fiction le porte – là où se trouve son abri, son invitation fictionnelle, si l’on veut le dire ainsi. Ce récit sans contrainte s’adresse à des lecteurs affranchis – il faut être déjà libres pour se laisser libérer par les livres, je propose d’appeler cela se délivrer.
::: Patrick Boucheron, Mathieu Riboulet ; Nous sommes d’ici, nous rêvons d’ailleurs.

Il y a dans les cartons, des images à la pelle, des mots aussi, qui parfois me feront rire, sourire. Ou pas. Ainsi, quelques mots de mon grand-père à mon père, sur une carte postale, parce qu’il sera absent pour son anniversaire, ou à ma grand-mère – « à ma femme que je n’oublie pas » précède la signature – sur une autre, montrent la distance, l’absence. A son fils, il signe Antonio, aussi. Le français de mon grand-père est parfait, élégant ; seul le futur remplace les terminaisons en ai par des é.

Vendredi 27 mai 2022

Dernier vendredi du mois, six mois plus tard. Que faut-il faire du temps qui passe ? Que faut-il également faire des jours, semaines, mois, qui ont précédé le 26 novembre ? Comment en faire quelque chose ? Qu’est-ce qu’on peut encore en dire ? Comment ne pas oublier ce qui aide à comprendre, à accepter puisque parfois encore on revient sur tout ça ? Comment oser oublier tout le reste, tout ce qui n’est pas « ça » et comment même y penser encore ? Il y a quelque chose d’effrayant dans l’oubli, qu’il soit volontaire ou involontaire, qu’il nous aide ou nous perturbe.

Jeudi 26 mai 2022

Tu as le visage que J aurait eu à ton âge, tu as sa voix, plus douce peut-être. Tu n’as pas sa verve, tu te retiens un peu. Et puis sur une terrasse, face au fleuve toujours brun dont les eaux si hautes t’avaient surpris, nous nous rafraichissons.

Mercredi 25 mai 2022

Nous parlons, parlons. Tu racontes le dimanche à Cologne, déjà lu autrefois mais oublié, et qui attend, page 49 de ces Lisières du corps, avec pour marque-page un morceau de carton déchiré d’une boîte de gâteaux mangés dimanche avant d’être viré du parc. Je dis ce CDI inattendu. Tu décris ce qu’on voit depuis la terrasse. Et nous regardons les tirages.

Car tu m’en as acheté, trois.

Il y a, rares, des photographies que j’ai faites sur les murs des appartements de mes amis. Ici, alors, je réfléchis : ça me fait quoi ?

Plaisir.

Qu’en sera-t-il si c’est un inconnu ?

Dimanche 22 mai 2022

Il n’a aucune de ces marques distinctives du corps qu’on note au premier coup d’œil, la structure imposante, la démarche veloutée, la belle gueule consciente de son effet, le soupçon de déhanchement qu’on met dans un coin de sa tête pour y repenser plus tard… On le croise une fois, deux fois, dix fois sans y prêter une attention particulière. Il n’est pas désagréable, certes, mais il fait partie du personnel, d’une part, et d’autre part on a suffisamment à faire pour se familiariser avec le lieu et ne pas d’emblée se garer dans les délices de la pulsion scopique à laquelle, dans les hammams plus que partout ailleurs, on donne libre cours, surtout lorsque les corps qui le peuple ne sont pas encore courants, habituels, corps pratiqués de longue date, mais corps neufs, bruns, sombres, résolument hors code occidentaux balisés. On est à Cihangir, un petit quartier de l’arrondissement de Beyoglu, à Istanbul, pas dans le Marais, on ne perd pas ça de vue parce que c’est essentiel, parce que c’est ça qu’on est venu faire là, se noyer dans l’autre indéchiffrable, dans l’autre brun corbeau, dans l’autre qui ne nous dira rien qui ne soit incompréhensible et qu’il faudra donc bien attraper.
::: Mathieu Riboulet ; Lisières du corps.

Soudain, furieusement, elle klaxonne ; il nous faut partir.

Samedi 21 mai 2022

C’est très simple, je voudrais retrouver le moment où soudain Marguerite s’est arrêté de me parler et que tout s’est suspendu. Je resterai d’abord là, sur ces secondes, puis je partirai, sans destination précise, juste partir. Sur un morceau de soie. J’aime toujours faire ça, revenir sur des moments modestes car à les déployer lentement on y voit se réveiller tant de formes et de couleurs, de la joie, des rires, des cris d’oiseaux sur la langue, un grand ciel, du sable, des feux et bien sûr un cœur qui bat le tambour. Les forêts, l’inquiétude et la peur ne sont jamais très loin.
::: Colette Fellous ; Le Petit Foulard de Marguerite D.

E. veut que l’on photographie là, au milieu des hommages à l’Ukraine, et moi je dis non, je dis non, ce n’est pas possible. On transforme l’idée, je crois que je l’impose un peu parce que je ne veux pas de cela, je ne veux pas me prêter à son jeu qui déplacerait tant ma pratique photographique, entraînant l’autre, l’inconnu qui passe par hasard, dans des mises en scène et dans nos images. Nous restons entre nous, les autres sont-ils d’accord ?

Jeudi 19 mai 2022

Tu me parles du fait que tu es arrivé au bout d’un récit. Je ne pense pas à te demander de quoi cela parle. Je ne sais pas pourquoi, inlassablement, j’interroge peu.

On évoque l’effort et le temps que cela demande d’écrire. On parle aussi de tout, de rien, et l’on parle – moi je parle beaucoup, non ? – sans m’épuiser. Sans t’épuiser non plus, semble-t-il.
Je te regarde. Je me demande comment nous pourrions être encore deux, puisque comme d’autres, nous aurions pu être encore deux. Tu me parles de D, tu me dis que c’est difficile entre eux, mais qu’ils vont s’en sortir. Tu dis probablement cela en pensant à nous. Est-ce qu’on aurait pu s’en sortir ? J’ai la réponse mais je ne l’écris pas. Je laisse le lecteur en proie au doute.
Aujourd’hui il y a toujours le piège de ce que tu dégages, il y a le piège de ces rares moments où nous nous voyons, cette harmonie, cette aisance. Et cependant, ce voile entre nous, le vois-tu toi aussi ? Je pourrais facilement dire, alors, que je t’aime encore, d’une certaine façon, peut-être aussi que je m’aime enfin avec toi, dans ces moments-là, éphémères, le temps d’un dîner, d’un partage. Peut-être parce que je sens, d’une certaine manière, que c’est moi qui tiens les rênes. Et puis je ressens l’espère de médiocrité qu’il y a à écrire cela ici dans toute cette brièveté.
Tu me demandes où j’en suis, moi, de l’écriture de ce livre. Tu ne me demandes pas ce que raconte l’autre manuscrit dont je te parle. Il raconte combien j’ai aimé A plus que tout. Plus que tout donc plus que toi.

Samedi 14 mai 2022

Je reviens te voir, et tu sais probablement pourquoi, tu l’as lu quelque part, dans mes yeux, mon sourire, pas celui que tu réclames mais celui qui t’écoutes, et qui t’écoutes encore, puisque tu parles, tu parles. Tu l’as lu forcément dans mon déplacement brusque, te regardant alors dans les yeux et te disant « Ah bon ? Il ne faut pas ? »

Je sais pourquoi tu parles, parce que tu me le dis – un manque d’assurance, etc. – et parce que j’espère que ce n’est pas pour une autre raison. Tu dis beaucoup de toi, comme pour combler les espaces que tu ne voudrais pas m’entendre difficilement combler moi-même. Comme cela arrive parfois, je me sens alors au ralenti – plus tard je te dirai « vide  » – tandis que toi tu vrombis à mille à l’heure comme une vieille carrosserie qu’on aurait retapée, rutilante, sonorité rocailleuse et chaude, pleine de vécu. Tu parles de ton corps, tu dis que tu as pris un coach, que tu vas redevenir comme avant. Tu parles aussi du temps béni de tes heures de gloire, de tes livres, de tout ce que tu sais, mais que sais-tu alors de moi ?

Pourquoi n’attends-tu pas de savoir quelque chose de moi et, puisque tu y fais allusion, par exemple, quelque chose des livres qui habitent ma maison, comment et pourquoi ils m’accompagnent ? Quelque chose que j’aimerais changer moi aussi ? Quelque chose qui m’attendrait demain ?

Vendredi 13 mai 2022

De tout là-haut, on voit la ville, la vierge dorée, les clochers, le léopard de Saint Eloi, c’est le prix à payer pour un spritz à dix balles et un rosé par là-dessus, au milieu de cette faune qui guète, ô proie de velours, un siège. Voilà qui change un peu des terrasses au ras des villes, voilà qu’on se retrouve à trois, le quatrième larron pris par quelque imprévu. Et l’on se grise un peu puisque on n’est pas tentés par trois tartines planquées dans un sac en papier.

Jeudi 12 mai 2022

Il y a cinq ans, j’ai passé une nuit malhabile avec un étudiant qui m’écrivait depuis un an et avait voulu me rencontrer.
::: Annie Ernaux ; Le Jeune Homme

Après que Marielle Macé m’a demandé mon prénom, et alors qu’elle écrit quelques mots avec un stylo publicitaire que m’a tendu le disquaire et sur lequel est noté le nom de Corinne Atlan, ce qui m’a déclenché un rire un peu idiot, je lui dis que j’avais justement, hier, vu son nom sur quelque chose que j’avais écrit, et qu’elle y parlait des oiseaux. Elle a dû se demander pourquoi je lui disais cela, et moi-même me le suis-je demandé. C’était je crois quelque part vers la fin de mon manuscrit, je n’avais plus la référence, tout était donc flou. Après l’heure passée à l’écouter parler des oiseaux, ce flottement que j’imposais par mon manque de précision et mes points de suspension, était, malgré tout, presque dans le ton : quelque part bien au-dessus du sol.

Mardi 10 mai 2022

Le premier janvier 1981, vers midi, je m’éveille avec une gueule de bois carabinée dans une chambre que je ne connais pas. Contre moi est allongée une jeune femme brune que je ne connais pas davantage. Désireux de ne pas briser l’enchantement, je me blottis contre son dos et me rendors jusqu’à ce qu’elle m’arrache à mon deuxième sommeil en m’apportant un bol de café et une tartine. Une belle plante, indéniablement, vêtue maintenant d’une culotte et d’un ample tee-shirt en coton sur lequel est écritTake it easy. Les seins qui ballent derrière ce message donnent envie de le traduire trop littéralement, mais, de toute évidence, ma chance est passée. La fille s’appelle Ariana, et parle français avec un ravissant accent italien. Il se confirme que nous avons passé la fin de la nuit ensemble dans cet appartement que lui prête une amie lyonnaise. Tandis que me reviennent en mémoire les fragments d’une scène de gymnastique rythmique sexuelle assez fastidieuse, elle me confirme que nous avons essayé de faire quelque chose qui s’apparente à l’amour. D’après elle, je me suis montré opiniâtre et vaillant, mais hélas trop ivre pour conclure. Elle ne s’en formalise pas, mais en revanche il faut maintenant que je m’en aille vite car elle doit prendre un train pour Paris à quinze heures et il lui reste mille choses à faire d’ici là. Petit à petit, se reconstitue le puzzle du réveillon à Charbonnières, chez des amis d’Antoine où cette Ariana est arrivée avec un petit groupe sur le coup de minuit. Il me semble que nous avons longtemps discuté ensemble – mais de quoi, au juste ?
::: Emmanuel Venet ; Virgile s’en fout

Oh bien sûr tu sais que j’ai pu attendre cela de nous, marcher ainsi, ou bien t’attendre là, comme ce soir.

Lundi 9 mai 2022

Quel plaisir alors de pouvoir se livrer à toutes ces fantaisies ! Par exemple, on va perdre, oui, perdre deux heures dans l’arrière-boutique d’un bar inconnu (il y a aussi à Londres des bar ; ils s’ouvrent seulement à certaines heures et on y entre en se glissant comme un voleur) et on cause avec le garçon de café, des derniers records d’aviation. Ce garçon ne se doute de rien, il ne sait pas qu’il doit mourir un jour ou l’autre (et moi je le sais).
::: Jean Grenier ; Les Îles

Je t’envoie ces mots, lus, provenant du chapitre intitulé « Les Îles Kerguelen » que j’ai trouvé magnifique. J’ai la voix plus basse que l’autre jour, quelque chose d’un peu cassé. Juste avant, j’avais chanté un peu puisqu’après une chanson de Mercedes Sosa, tu m’avais écrit  « c’est très beau , mais j’ai cru que t’allais me chanter un truc haha« . Et donc ces mots, tu ne les reconnais pas, c’est pourtant toi qui m’a poussé dans ces pages, combien de fois ?

Samedi 7 mai 2022

Alors je m’emporte. Est-ce parce que j’aimerais que l’on m’emmène ?

Non.

Mais je ne résiste pas, à jouer avec les mots. Pour faire diversion ?

Non plus.

Mercredi 4 mai 2022

Je te dis que je ne comprends pas vraiment, ce qu’ils veulent dire en se disant « Appelle-moi par ton nom. » Je n’ai jamais cherché ce que cela pouvait réellement signifier, une fois l’esprit traversé par l’idée d’une fusion qui fait qu’on deviendrait l’autre, ou qu’on deviendrait un. Tu me dis que toi non plus, tu ne comprends pas vraiment. Mais tu as lu le livre, alors tu me parles, brièvement, du rapport à l’écriture, entraperçu dans le film par quelques pages dans un carnet. Tu dis que tu as pleuré. Nous n’en verrons pas la fin.

Jeudi 28 avril 2022

Elle est assise devant moi, concentrée, attentive, soucieuse d’apporter des réponses à mes questions. Sa petite taille, la minceur de son corps enfoui dans une robe de chambre et l’expression sérieuse de son visage la font ressembler à une enfant un peu malade, momentanément consignée dans sa chambre. Quand elle sourit, des rides strient la peau fine, pâle, presque transparente. Sa voix singulière est demeurée la même malgré quelques hésitations. C’est celle de Thérèse, la bouleversante criminelle des Anges du péché, le premier film de Robert Bresson, tourné à Paris, en 1943. Pour moi, elle s’efforce d’évoquer l’homme qu’il a été. Cette femme s’appelle Jany Holt.
De temps en temps, elle se tait. Mais ses silences sont pleins, je ne sais pas de quoi, peut-être d’autres morceaux de sa vie dans lesquels elle s’attarde. Je me tais aussi, ma respiration suspendue à la sienne. J’attends qu’elle se rappelle que nous sommes là, qu’elle reprenne le récit commencé.
::: Anne Wiazemsky ; Jeune fille

Soudain, puisqu’elle parle de Godard, je me lève, vais à la lettre W dans les étagères de livres et le prends. J’ai envie de ça. Depuis longtemps : je me souviens lorsque le livre est paru. C’est le moment.

Finalement, c’est peut-être celui-ci le livre que je cherchais, quand je te disais que je n’avais plus envie. J’avais écouté un peu plus tôt une conférence de presse que Godard avait tenu à Cannes, après le film Passion. C’était passionnant, brillant, drôle, piquant. Et puis voilà cet extrait ce soir, que je lis dans le téléphone.

Mercredi 27 avril 2022

J’avais retrouvé cette terrasse avec E et finalement une assiette de frites, comme l’autre fois. Il y avait, dans nos échanges, ceux qui remplissent nos vies, les rythmes qui nous traversent, les évidences et les vides que nos amours proposent, lui ou moi, c’est selon.

Et puis, voilà, il est bien tard et je te susurre, comme tu le souhaitais, des mots. Je te susurre du d’Ormesson, c’était bête, c’est finalement drôle. Comment c’est venu ? Ah oui j’ai dit que tu étais de droite, que ça ne m’étonnait pas.
Alors je lis d’une voix qui chuchote, un extrait au hasard sur Internet. Au bout de quelques phrases, c’est finalement insupportable.

Mardi 26 avril 2022

Je te dis qu’en ce moment je ne lis plus, presque plus. Ah si : il y a ce livre ce livre qui m’a accompagné dans le train. Je te le dis, c’était dans le train pour aller à Hendaye.

Je te dis qu’il faudrait que je trouve un livre que j’aie envie de lire. C’est aussi cela qu’il me manque : l’envie. Il y a quelque chose qui m’échappe, avant la lecture, puis pendant.
Je te dis beaucoup d’autres choses, tout comme tu me dis beaucoup d’autres choses. Il y a entre nous beaucoup de choses qui se disent. J’aime presque éperdument comment nous nous disons tout cela, comme tu le provoques, par tes questions, tes partages, ton enthousiasme et ta curiosité. Et par tout ce que tu sais, et tout ce que tu aimes savoir, aimes découvrir. Tu engloutis tout ce qui t’entoure, combien de livres ?, dis-moi, et tu souris encore. J’aurais aimé être toi, savoir tout ça et savoir le dire, briller. Non pas que je sois toujours terne, mais, je n’aie plus trop cette étincelle, il y a quelque chose qui m’échappe, là aussi. C’est peut-être dû à la solitude ; il faut être un phare pour briller tout seul et rester debout.
Bientôt tu pars, déjà ; même pas le temps de faire habitude.

Lundi 25 avril 2022

C’est donc toi qui posteras la carte. « Et je lui dirai quoi ? » t’ai-je dit hier quand tu m’as demandé si tu pouvais la signer.
Je ne sais plus ce que tu as répondu. C’est flou. « La vérité » peut-être m’as-tu répondu en me regardant. Je n’ai pas rebondi. A tort ou à raison.
Je ne sais plus ce que tu as répondu. Vite, je n’ai plus su. C’est ce que cela devient, ce journal, le signe de l’évaporation de mes souvenirs. C’est ce que devient la vie. Souvent, le lendemain, je ne sais plus ce qui a été dit. Souvent c’est juste après.

Vendredi 22 avril 2022

Il est parti alors que j’étais tout enfant. L’image que je garde de ce grand frère que j’ai à peine connu, et celle d’un jeune homme à la fois ombrageux et doux. Je ne puis me le remémorer sans éprouver une grande tendresse et presque une souffrance. Il incarne pour moi toute une époque, toute une histoire à la fois collective et familiale. Il symbolise ces années de guerre et d’après-guerre qui marquèrent si profondément l’existence de chacun de nous, de temps et tant d’êtres humains.
::: Alva-Carcé ; Mémorial du silence

Soudain dans le train j’écris. Je parle de toi. J’écris ce que je ressens, là, depuis hier, ce qui me traverse en pensant à toi, ce quelque chose qui vient du manque réel ou enfoui ou de la mer qui s’approche. C’est peut-être elle qui me manque, la mer. Ici, j’ai envie de me souvenir que ce sentiment m’a traversé sans trop savoir s’il était vrai, éphémère.

Nous nous connaissons sans nous connaître, nous coexistons sans liens, sans espaces communs, sans habitudes, sans messages quotidiens. Nous nous parsemons, si j’ose dire puisque cela ne se dit pas. Nous nous effleurons, à peine. Je ne sais pas exactement comment je suis là pour toi. Je ne sais même pas comment tu es là pour moi, parfois tu n’es plus vraiment là non plus même si je pense à toi. Jamais je ne t’appelle, pourquoi ?

Ce matin, il y a eu ta voix dans deux messages vocaux : tu proposais d’aller danser. Où tu iras, j’irai et nous irons danser. Et tu me disais « Viens !« . J’ai aimé cela. Ordonne-moi de te rejoindre. Dis-moi que quelqu’un m’attend quelque part et que c’est toi. Dis-moi, pour voir… voir si j’en ai envie.

Jeudi 21 avril 2022

C’est inattendu, joyeux, étonnamment joyeux, éclatant, émouvant sans doute aussi alors il y a des silences, le visage qui se tourne. Nous aurions aimé que mon père soit là. Qu’il voit ce cadeau, qu’il en soit, lui aussi, le destinataire, qu’il y ait aussi son prénom sur la dédicace. On s’habitue, quelque part, à ça, à ce qu’il ne soit pas là. Je ne sais pas exactement si c’est une forme d’habitude que l’on prend. C’est peut-être un sentiment qui n’a pas de nom.

Et puis plus tard, là-haut, dans un grenier poussiéreux, il y a des traces, celles de mon grand-père, inattendues, surprenantes. Elles rejoignent l’Histoire, celle qui a croisé les pénuries de papier de 1945. Ainsi, à l’intérieur des enveloppes qui servaient de feuille de paye : des couleurs, des motifs, peints. Ici, aussi, un centime, oxydé. Impression inédite, presque une exaltation, de découvrir cela, de vouloir le partager.

Dans le grenier poussiéreux, il y a aussi, nombreuses, les traces de mon père. Des cartons remplis de magazines et de journaux. Combien ? Des dizaines. Dans ma tête, en écrivant ce texte, je compte, j’estime. Cinq fois quatre fois deux fois… six ? Je ne sais plus, les jours ont passé. Folie. Vaine folie sous des millions de pages.

Mardi 19 avril 2022

Tu me dis qu’on se connait. Tu insistes. Tu précises. J’aurais donc oublié ce moment avec toi au point de ne pas l’écrire ? Je n’y crois pas. J’aurais donc oublié ce qui te recouvre, métal et encre ? Tu n’es pourtant pas quelqu’un qu’on oublie, je te dis.

Dimanche 17 avril 2022

Elle porte une robe blanche à fleurs, fraîcheur inattendue sur l’herbe verte. Je m’installe pas très loin, à l’ombre d’un arbre immense, toujours le même.

Je viens de voir beaucoup d’images, festival photographique oblige, sept auteurs je crois. J’ai été peu ému, je me suis ennuyé, je me suis enthousiasmé avant de soupirer un peu. Parfois un visage, magnifique, un noir et blanc, magique, une construction, réussie. Soudain l’idée d’investir tout l’espace, moi, là, moi seul.

De la même façon que le « je » s’est imposé dans ce journal depuis quelques temps, je crois que je n’ai plus peur de ça : imposer quelque chose, quelque part. Ce serait un peu fou. J’ai envie d’être un peu fou.

Samedi 16 avril 2022

Alors je prends le temps. Toute la journée. Pour me préparer, prendre un double expresso en terrasse, prendre le tram et traverser le pont Chaban à pieds sous le soleil, retrouver E et G puisque l’heure de rendez-vous n’était pas précise, parler du travail de G, déjeuner au soleil après que S nous a rejoints, finir l’édition de ce qui sera imprimé et montré, écrire un texte ou quelque chose qui s’en approche, boire une bière avec E, regarder la pièce d’Olivier Crouzel et rentrer à pieds.

Ainsi, comme je le dirai au téléphone à E mais ne le répèterai pas en le(s) retrouvant plus tard, je passe un excellent samedi. Cela vient du rythme, conjugué avec l’aboutissement du travail – même si c’est un aboutissement inabouti en quelque sorte en attendant d’aller plus loin.

Cela vient du rythme de la journée, oui.

C’est le premier jour de mes vacances, aussi. Mais le travail n’est pas tout à fait derrière moi. Il fourmille trop pour me laisser en paix si vite. Il ne me laisse pas le temps. Comment le prendre, le temps ? Il est où, le temps qu’on peut prendre ? Dans quels recoins de mon agenda ? de ma tête ?

Vendredi 15 avril 2022

Je ne sais alors pas exactement ce que signifient son sourire, son geste, son regard appuyé, même si je soupçonne plus que fortement un simple besoin de séduire, seulement un besoin de séduire puisque qu’il sait – et tout le monde autour aussi -, dès le départ, le pouvoir de séduction qu’il a, dans toute sa jeunesse, sa gouaille et sa gueule d’ange et en sachant, là, maintenant, l’alcool qu’il a ingurgité depuis le début de la soirée qui lui fait perdre toute notion de ce qu’on peut dire et faire en cet instant. Je suis prêt à jouer à son petit jeu, un court instant, surtout dans cette raisonnable griserie qui m’enveloppe, d’ailleurs je tombe un peu dans son piège, peut-être qu’on nous regarde un peu, qu’on nous épie. Peut-être qu’on ne comprend pas, qu’on ne voit pas.

Je ne sais pas exactement comment regarder cette date. Elle a plusieurs sens, cette date, toujours l’aura-t-elle bien sûr, celle de la naissance de mon père d’abord, qui avait fait que je n’étais pas certain de vouloir faire la fête ce soir lorsque l’on m’a invité. Celle de la naissance de ce journal sous sa forme quotidienne, le 15 avril 2002, aussi. Tous les ans le même truc, se dire « déjà », se dire « encore ? ».

Mardi 12 avril 2022

Je cherche. Il faudra, dans quelques jours, avoir terminé, c’est-à-dire proposer quelque chose qui se tient. Le thème : Habiter. Cela fait plusieurs semaines ou mois, j’avais déjà pris la décision de ce que je montrerais, j’avais écrit un petit texte, je m’y tiens. Depuis, c’est dans un coin de ma tête, pas vraiment dans un coin de mon emploi du temps. Alors, cette semaine, je creuse. Que dis-je ! J’y vais à la pioche, à la pelle, je lutte, je photographie, je me bats contre la lumière et les angles. Je ne cherche pas ce qu’il faut dire, je cherche avec quoi le dire : quelle posture prendre ? quelle lumière ? quels vêtements ? quel objet ? quelle fleur ? Ce seront des diptyques, je n’y serai pas seul, il y aura ce qui vit à côté de moi.

Ce n’est pas une temporalité habituelle pour moi, ce ne sont pas non plus des contraintes habituelles – me suis-je d’ailleurs déjà mis des contraintes ?

Sans compter que le travail – celui qui me nourrit l’estomac – est depuis quelque temps en conflit avec ce travail – celui qui me nourrit l’esprit. Ils s’écrasent mutuellement, s’empêchent, presque se giflent. Le premier déborde sur le temps de l’autre, presque je ne respire plus, apnée, dispersion, explosions. Le second démontre au premier que l’on peut lutter dans l’exaltation, presque il le piétine avec condescendance. Les deux, pourtant, cohabitent. Chacun, dans son coin, remporte sa bataille.

Dimanche 10 avril 2022

Le 24 mars, il animait la rencontre sur Mishima ; il est aujourd’hui attablé à un stand du salon du livre. J’avais surtout parlé avec l’invité, le 24 mars, que j’avais qualifié de philosophe sur l’affiche mais qui se considérait plutôt, c’est-à-dire avec certitude, professeur de philosophie.
Sur le stand, devant lui, le livre « Paysages avec tombes ». En haut de la couverture, son nom : Patrick Rödel. En-dessous, celui du photographe : Victor Cornec. Je n’avais pas acheté ce livre le jour où j’avais vu l’exposition : il était cher, en couverture rigide. J’avais alors un peu lu le texte, je l’avais trouvé magnifique. L’exposition m’avait plu, le travail m’avait touché. J’étais avec E, je crois. J’en avais parlé à mes parents : cela traitait des tombes des protestants. J’aurais aimé offrir ce livre à mon père.

Je lui dis tout cela, à lui, derrière le stand. Nous sommes heureux de cette coïncidence, heureuse elle aussi. Le livre en version couverture souple ne coûte que 20 euros. Encore plus heureux me voici. Page 5, il écrit : « Pour Arnaud et la chance des rencontres. »

Et puis il y aura d’autres histoires. Il y aura une lecture par Sandrine Bonnaire, un film superbe. Ç’aura été un dimanche riche, amical. On aura ri, il faisait beau.

Flee ; Jonas Poher Rasmussen ; 2022

Samedi 9 avril 2022

Ils me regardent avec admiration pendant que je prépare mes valises pour quitter la Syrie. Ils sont fascinés par ce combat que je mène contre les frontières. Ils sont fiers de moi parce que j’ai réussi à arracher un visa touristique de deux mois à l’ambassade française de Damas. Eux, ils savent que je ne suis pas un touriste et que je ne reviendrai pas dans deux mois.
::: Abdulrahman Khallouf  ; Ne parle pas sur nous : chroniques syriennes

Vendredi 8 avril 2022

P m’avait envoyé un SMS avant la séance : il était derrière moi, je m’étais retourné. Entre nous, on m’avait alors souri, cheveux blonds, jeune, accompagné d’une jeune femme brune aux cheveux bouclés. On m’avait souri encore après le film et puis… on avait disparu, le temps que je parle avec P. Peut-être n’avais-je pas tout à fait souri, surpris.
En sortant du cinéma, je raconte à P les déboires avec la société pour laquelle il travaille. Il m’offre la même réponse que les autres. Ça lui parait normal. Réponse d’employé modèle qui m’énerve. On va pourtant boire un verre puisque c’est convenu, on parle d’autre chose, de cette passion commune, de son voyage ailleurs, de S avec qui il m’apprend avoir discuté autrefois, du film bien sûr : des paysages et pas grand chose de plus.

Jeudi 7 avril 2022

Alors sur scène ça gigote et ça se peinturlure, sans comprendre pourquoi. Un peu plus tôt, un peu d’espoir : des mots. Finalement, c’est un peu comme le travail, il y a parfois quelque chose qui m’accroche mais trop souvent je gigote ou peinturlure. L’esprit est ailleurs, lutte. Bien sûr, comme sur scène, ça avance, parfois ça accélère, parfois ça va dans un coin, dans un autre : ça fait. Parfois ça s’arrête, comme si ça ne pouvait plus. Parfois ça s’entasse. Au début ça criait, puis ça a ri. Pareil.

Mercredi 6 avril 2022

Il y a sur la table les demi-visages qui nous appellent à voter, dans le frigo le reste de soupe de fanes de radis que j’ai faite hier après que j’avais acheté une botte, une baguette, un Saint-Marcellin et un pot de crème fraîche qui feront mon dîner deux soirs de suite. Il y a à l’entrée quelques paires de chaussures, ici ou là quelques vêtements au sol, sur le bureau quelques bols ; la table à repasser attend, on y perçoit l’ennui ou la routine, on se sait pas forcément le geste que j’ai, souvent le matin, de repasser une chemise. Il y a sur le canapé des serviettes provenant de chez ma grand-mère et stockées depuis vingt années chez mes parents. Au pied du lit, des livres – « encore des livres » avait dit D lundi -, dont l’inavouable épaisseur proustienne de 2410 pages et des piles qui attendent mais dont leur présence m’apaise. Il y a peut-être, c’est cela, dans les livres, une forme de présence humaine, en attendant. Il y a dans mes pensées ce vingt-deux avril où nous nous reverrons, il y a aussi ce soir T qui ne viendra pas, N qui n’est sans doute plus.

Mardi 5 avril 2022

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être – venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi. »
::: Marcel Proust, Du côté de chez Swann

Dimanche 3 avril 2022

Je l’avais reconnue dans la côte, tandis que l’on se rendait au cimetière. « Elle est encore en vie, Michèle S ? » avais-je demandé à ma ma mère. C’était elle, en effet, puisque la voici au cimetière, elle aussi. Je suppose que la dernière fois que je l’ai vue c’était aux obsèques de ma grand-mère, en août 2001. Elle m’aurait reconnu, dit-elle : je ressemble tant à mon père. Mme S, sa mère, était la voisine de ma grand-mère Lucette. C’était aussi, surtout, la meilleure amie de ma grand-mère, du moins c’est ainsi que je les vois. Je ne sais plus son prénom. Quand j’y repense, quand je repense au fait que ma grand-mère avait une meilleure amie, cela me semble étrange, doux. J’ai tendance à n’avoir gardé en mémoire que la solitude – due au veuvage dès ses 44 ans – de ma grand-mère. Ainsi, c’est mieux. Moi qui en ce moment écoute des podcasts sur Proust, me voilà plongé dans l’analyse de la réminiscence des souvenirs, et plongé dans l’espoir que me revienne l’odeur de la cuisine de Mme S. Mais ce que je me rappelle, là, c’est l’odeur de la peau de ma grand-mère quand je l’embrassais.

Le soir-même, en écrivant ce journal, je veux d’abord parler de « ça », les alignements de tombe, les phrases laissées sur les dalles de marbre, la mort, la crémation, ce moment avec ma mère à aller dans un cimetière puis un autre, à partager cela, même s’il aurait été bien plus souriant de parler ici des autres moments passés ensemble ; c’est très souvent léger, joyeux, entre nous. Drôle, aussi, nous rions. Les pleurs sont rares ; on ne cherche pas à tous les enfouir. Bien sûr mon père intervient souvent, tant nous ramène à lui. Tant est aussi entassé, dans les armoires, dans les tiroirs, il faut se résigner, petit à petit, se dire « à quoi bon garder ça ». Je comprends, là, que j’ai envie de raconter tout ça, les chaussettes de foot, les maillot de cyclisme, le nœud papillon, la collection de timbres.

Le soir, en écrivant ce journal, je me dis qu’il y a sans aucun doute une forme de violence ultime dans la crémation, mais elle offre une autre présence : un peu de nous devient un nuage.

Samedi 2 avril 2022

Je ne regarde pas les années d’enfance et d’adolescence avec nostalgie. Mais pour peu qu’on soit en avril, et que les fleurs sauvages envahissent les bois – asphodèles, pentecôtes, clochettes, anémones, boutons d’or…- alors j’en cueille quelques-unes, et m’imagine les rapporter à ma grand-mère. On chercherait un vase, peut-être qu’il serait bleu, un peu fêlé, sur la cheminée.

Jeudi 31 mars 2022

Tu me dis que tu as lu. Que tu as aimé l’image, le texte. Que cela t’a rendu joyeux, que tu as souri. Je ne sais pas exactement ce que la traduction proposait. Peut-être que la simplicité de mes mots permettait d’en respecter le sens. La mélodie ?

Tu me demandes si tu peux partager cela, les mots et l’image. Je dis bien sûr. Je te dis que j’ai hésité à montrer ton visage à la place, mais que j’aime cette photo plus… secrète. Tu me dis que j’aurais pu montrer ton visage.

Est-elle plus secrète qu’une autre, puisqu’elle laisse imaginer, puisque ton visage est masqué par ce tee-shirt que tu enlèves ?

Ensuite, tu le remettras, et nous ferons tous ces portraits de toi ; je n’ai pas su lequel choisir.

Mardi 29 mars 2022

« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers mol. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante.

Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner un à un mes traits, changer le rapport qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d’en être effrayée j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris par exemple au déroulement d’une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu’un jour il se ralentirait et qu’il prendrait son cours normal.
::: Marguerite Duras ; L’Amant

Depuis quelques temps, j’écoute des podcasts. Ce soir, la voix de Ludmila Mickaël m’accompagne avant que je m’endorme, elle lit L’Amant, de Duras. Un peu plus tôt, ma sœur m’avait appelé ; elle était joyeuse, elle sortait d’un concert. Elle s’étonnait de mon SMS, elle aussi.

Lundi 28 mars 2022

Nous nous disons un au-revoir qui n’a pas beaucoup de réalité, sinon celui, peut-être, d’une curiosité qui me poussera jusqu’à ton pays de sable, de pétrole et de soleil. Hier, tu me disais les températures extrêmes qui ne t’effrayaient plus. Hier tu parlais de l’Australie qui t’attend, de la Californie qui ne te verra pas cette année, de quel autre continent encore ? Tu n’as dans les yeux que des rêves de voyage, tu n’as à l’esprit que les images que tu partageras, tu n’as de lendemain que des espaces gourmands. Tu repars avec ta joie de vivre soulignée sans cesse de ton sourire éclatant, me laissant, là, sur le quai du tram, avec ce quelque chose de bien plus terne que toi. Je sais qu’au fond de toi – nous avons, hier, un peu parlé de ton père – il y a autre chose que ce que tu montres. Je suis sûr qu’il y a une richesse – j’en connais une partie, c’est ce cœur qui s’exprime, cette générosité, cet amour pour les autres – qui dépasserait cette éternelle jeunesse. Mais n’est-ce pas là ton trésor, cet esprit enfantin ? Un trésor qui noircit lorsque tu me regardes, comme hier, en fixant l’objectif. Avant que nous ne riions.

Vendredi 25 mars 2022

Parfois j’allais me baigner tout seul, sur des petites plages isolées où il n’y avait personne. J’y arrivais en voiture au long de ces virages lents où de temps à autre surgissait l’éblouissante apparition de la dalle marine. J’arrêtais la voiture, je descendais à pied sur des sentiers envahis d’une végétation dure et épineuse. Je me déshabillais, je me couchais sur le sable brûlant. Je pénétrais dans l’eau, je nageais un moment vers le large, je faisais la planche sur le ventre, le visage plongé dans la bouillie chaude de la mer. Je revenais m’écrouler sur la petite plage déserte, face à la déclivité de l’eau. Son éclat gélatineux traversait le voile de mes paupières fermées tandis que je restais ainsi, hors d’atteinte, seul, hébété.
::: Antonio Moresco ; Les Incendiés

Vendredi 18 mars 2022

Il y a soudain cet improbable message que tu m’envoies, cette improbable légèreté de l’être qui s’en suit, mêlée de curiosité, d’appréhension. Tu viens en Europe, alors il suffit d’un détour.
Nous allons nous voir, presque deux années après ce premier message, le 10 avril 2020, suite à ta demande comme ami que j’avais acceptée sur le réseau social bleu. J’avais demandé « Hi. Why ? » auquel tu avais répondu « Why not » et nous avions été, ensuite, une compagnie virtuelle, l’un pour l’autre, dans tout l’épuisement que cela comporte et avec, à l’horizon, tout l’épuisement vers quoi cela, sans le sucre, le sel ou d’autres grains de folie, mène.
Nous aurions dû nous voir, vingt-quatre heures à peine, à Londres, l’été dernier. J’avais gardé un peu d’amertume que tu aies annulé, j’avais compris, mais nous avions manqué quelque chose. Au fond de moi, je crois que j’étais surtout déçu de ne pas avoir fait ce truc assez fou, qui dans ma tête était devenu un projet photo dans le huis-clos d’une chambre d’hôtel londonienne aux papiers peints fleuris.
Nous allons nous voir et je ne sais pas ce que j’attends de cette rencontre, puisque entre nous il n’y a pas qu’un continent à traverser, il y a un monde voire plusieurs. Je ne sais pas ce que j’attends en dehors de ta photogénie qui crève depuis deux années le petit écran de mon ordinateur ou de mon téléphone. Je pense aux images que je ferai de toi.

Mercredi 16 mars 2022

Tu m’envoies un lien, une archive de l’INA : Henri Salvador chantant « Le Lion est mort ce soir. » Je m’étonne. Cela ne te ressemble pas. Disons que cela ne ressemble à celui que je connais, jusqu’à ce que tu précises : « It’s kinda comforting.«