Dimanche 13 mars 2022

Tu n’y es jamais allé, au Capc. Ni au Capc, ni dans aucun musée d’ici, en fait. Alors tu me suis. La Nef est habitée d’une pièce phénoménale, dans laquelle il faudrait creuser, insister, mais non, je ne veux pas : dès les premiers pas, dès les premiers mots écrits noirs sur blanc sur les murs pour guider le spectateur, je comprends que je n’ai pas envie de ça, ni envie ni besoin. Toi, tu me fais remarquer que c’est tout de même du gâchis, tout ces matériaux, pour ça. Alors on va là-bas, au fond, à gauche, puis à droite. En parlant avec toi, en me retrouvant un peu obligé de commenter ce que je vois, je comprends quelque chose que je n’ai jamais vraiment exprimé depuis toutes ces années à voir de l’art contemporain, qui a trait à ce que l’artiste me donne à voir en tout premier lieu. Je comprends, même s’il y a des exceptions, qu’il me faut une forme de joliesse, de douceur, ou quelque chose de fort mais sans âpreté. Il ne me faut pas, en tout cas, ces costumes de sirènes, qui veulent me dire… qui veulent me dire quoi ?

Ce que je ressens ou comprends cette après-midi auprès de toi, c’est que l’âpreté me demande du temps. Je n’en ai pas. Aujourd’hui, je n’en ai pas, pas pour ça. Pas pour cette complexité, pas pour cette forme de complexité.

Et puis l’on monte. On prend notre temps, tout là-haut, dans les collections permanentes. Ça commence avec Sylvie Blocher et son dyptique vidéo « Change the Scenario », c’est beau, c’est fort, et puis il y a Tillmans, les Bescher, un paysage de vagues métalliques, ou encore ces tubes qui bougent, mi-chorégraphie mi-mouvements militaires. J’aime. Globalement, j’aime, j’aime être là, peut-être que j’aime que nous soyons-là tous les deux, que je sois le témoin de ta découverte, que je sois peut-être face à moi-même et à ce que je ne sais pas dire malgré l’inconfort que cela produit. Il se dégage, dans les espaces, une ambiance que je dis smooth. Nous la prolongerons avec une bière que tu n’aimeras pas et un kebab rompu par son message : « Where are you? » On lui enverra un image de nous deux, moi grimaçant, et tu en riras.

Dimanche 6 mars 2022

Nous – nous et eux – sommes là pour rendre hommage à mon père, à titre posthume. Elle, la présidente de la fédération française, dit des mots, nous sommes émus, très émus. Nous sommes là pour dire à quel point mon père a donné de son temps et de son énergie. Ma mère dit qu’elle ne peut rien dire, je tends le bras, prends le micro, ma gorge s’est desserrée, parler devant des gens est une habitude, je n’ai ni appréhension ni doute, je parle, je raconte un peu, je rappelle qu’au départ, la généalogie, c’était ma mère et moi : il avait suffi de quelques actes dans un tiroir. J’ai aussi besoin de parler de lui. J’oublie de dire comment je l’ai découvert autrement, oui un peu autrement, après sa mort, par les messages que nous avons reçus. Parfois je mets le micro devant maman, bien sûr elle veut parler, comment se taire ?

Je me retrouve à parler de ce que cela voulait peut-être dire, pour lui, la généalogie, quand on est un fils d’exilés dont les aïeux ont disparu avec les registres, je parle de territoire aussi, ça me vient comme ça, je leur dis que ça me viens comme ça, soudain, cette idée du territoire. Je me dis qu’il aurait été terriblement ému d’être là, et d’entendre tout ça. Parfois, il pleurait ; il suffisait qu’on évoque son père. Il aurait été ému, qu’ainsi j’évoque le mien.

Parfois je regarde des photos de papa. J’essaye de comprendre qui il était, c’est-à-dire, maintenant qu’il n’est plus là, ce que ça fait, d’avoir un père, ce que ça signifiait sa présence à lui et ma présence à moi. On y pense pas, avant ça, il est là, quoi, il vous parle, vous emmène en voiture à la gare, vous parle de l’association, vous demande un peu si ça va le boulot, dit « T’as vu quoi de beau ? » quand vous êtes allé à Paris ou ailleurs et alors vous ne savez pas trop quoi répondre, alors vous êtes là aussi, autant que vous pouvez, vous l’appelez pour son anniversaire, vous lui envoyez une carte postale du pays basque en signe d’amour filial, vous avez peur que ce soit la dernière même si vous avez envie de le prendre par le bras et de lui dire « Viens, on y va » et puis vous pleurez en écrivant un vendredi soir de mars. Il était là, sans que j’ai totalement conscience de ce que ça voulait dire en moi, comme si il avait manqué, un matin sur France Culture, une chronique philosophique expliquant l’évidence d’être un fils, juste ça, pour faire tilt.

Samedi 5 mars 2022

– Allô ?
– Ah allô, justement j’étais en train d’imprimer mes tickets pour le théâtre.
– ………. Oh merde le théâtre !

L’esprit envahi par la préparation de l’exposition, j’avais donc totalement oublié que je devais aller au théâtre – ou à la danse -, et me voilà me dépêchant… pour finalement arriver avec 15 minutes d’avance à la Manufacture où l’horaire (19h30) s’avéra non pas celui du début du spectacle OVTR de Gaëlle Bourges, mais l’heure à laquelle ils se décidèrent à faire entrer les spectateurs dans la salle, et ainsi me voici donc au beau milieu du premier rang, place idéale pour deux heures au début desquelles je craignais m’assoupir, mais non, me voilà happé, happé par tout ça, ce que ça dit, et comment ça le dit, avec ici ou là quelques pirouettes pour – c’est l’impression que cela me donne – que ça n’ait pas l’air trop prétentieux. J’aime – c’est la deuxième fois que je vois l’un de ses spectacles – comment Gaëlle Bourges dit les choses. Comment elle les glissent. Ce qu’elle fait des corps aussi. La première fois, c’était un peu long. Pas cette fois ?, me demandera-t-on.

Mardi 1er mars 2022

A moi que la poésie n’émeut pas, écris-tu, voici Beams, le poème qui clôt les Romances sans Paroles. Que c’est beau, réponds-je.

Elle voulut aller sur les bords de la mer,
Et comme un vent bénin soufflait une embellie,
Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,
Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,
Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or,
Si bien que nous suivions son pas plus calme encor
Que le déroulement des vagues, ô délice !

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement
Et des voiles au loin s’inclinaient toutes blanches.
Parfois de grands varechs filaient en longues branches,
Nos pieds glissaient d’un pur et large mouvement.

Elle se retourna, doucement inquiète
De ne nous croire pas pleinement rassurés,
Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,
Elle reprit sa route et portait haut la tête.

::: Paul Verlaine

Dimanche 27 février 2022

Alors je me demande qui tu pourrais bien être, c’est-à-dire qui nous pourrions devenir. Je ne t’attendais pas là, pas maintenant. Ne seras-tu qu’une impermanence le temps d’un dimanche dont on avait partagé le soleil ?

Samedi 26 février 2022

Je passe la porte de ton appartement mais m’arrête. L’odeur de tabac est forte. Je grimace et puis oublie ; il y a cette légère euphorie d’être avec vous tous ce soir et d’arriver là avec vous. Demain je t’en parlerai, puisque tes draps me le rappelleront.

Vendredi 25 février 2022

Nous sommes le dernier vendredi du mois et je regarde les trois mois passés depuis la mort de mon père. Il y a toujours cette impression en moi, que je ne sais ni nommer, ni décrire, qui apparait lorsque que je pense à « ça ». Et puis je regarde le carnet noir dans lequel je n’écris plus. Je regarde ce journal dans lequel il n’y a plus d’image. Je regarde les photographies prises lors du dernier cours, il y a trois semaines, mais j’en suis las.

Comme tout vendredi, je regarde la semaine passée, je vois combien je me donne dans le travail, peut-être plus que jamais en raison de la présence d’A, en stage pour six mois et que je dois être là pour lui, c’est-à-dire en alerte, attentif, attentionné, alors qu’évidemment parfois mon esprit s’emballe, s’embrouille, hésite. Nous nous ressemblons, je crois, sans nous ressembler.

Jeudi 24 février 2022

Je suis mal assis, et c’est notre dernier soir, oui probablement notre dernier soir. Le 4 mars tu partiras, et d’ici là nous serons l’un et l’autre pressés par ce qui nous entoure. Bien sûr nous nous reverrons, subrepticement peut-être, si ce n’est pas avant ton départ ce sera un jeudi d’avril ou un dimanche d’été. Et puis quelques gouttes du ramen éclaboussent sur mon pull-over et mon nouveau pantalon au bleu printanier ; je m’en fiche.

Mercredi 23 février 2022

Quant aux estampes – époque Tokugawa, quelques bons maîtres -, plutôt que d’érotisme au sens où nous l’entendons, c’est d’un mélange de grotesque et d’histoire naturelle qu’il s’agit. Sans esthétisme aucun, ni retenue. Le jeu d’organes énormes très crûment figurés, l’air stupide, affairé, béat des partenaires. Aucune frivolité, aucun parfum de fruit défendu : la rencontre d’une betterave et d’un chou frisé, et voilà ! Tout ça n’est pas pour moi.
::: Nicolas Bouvier ; Le vide et le plein

Alors je ris, et ris encore. Le relis, et ris encore.

Mardi 22 février 2022

Il y a les silences de l’un et les silences de l’autre. Tous deux sont très ou trop occupés, disent-il, mais leur mots se déploient différemment quand je fais signe, m’inquiète ou réclame. L’un écrit « désolé », s’émeut presque, appose un adjectif attentionné. L’autre a trop de choses à faire, c’est tout et je ne sais pas quoi penser de la distance qu’il impose ainsi. Et puis il y a toi, sans silences, dans ta présence nouvelle et bienvenue dans ce tumulte de ma vie actuel : un travail duquel je ne sais pas comment m’extirper si ce n’est à forte dose d’optimisme, de patience, de respiration, et ce projet d’exposition dans ma tête quand il n’est pas devant mes yeux. Ainsi, près de ton chat silencieux, face à une télévision évidemment inédite, je trouve un repos nécessaire et même plus.

Et sinon la phrase du jour entendue dans le bus et prononcée par une petit dame réservée : « J’vais aller dans l’autre trou si ça n’vous dérange pas.« 

Lundi 21 février 2022

Tu m’écris. Où es-tu ? À quelques dizaines de mètres de moi sans doute. Tu me dis que tu partiras, c’est fixé, le 4 mars. Nous nous étions déjà, en quelque sorte, d’une autre manière, dit au-revoir, sans le dire. Nous ne nous étions pas vraiment lassés, nous étions juste allés au bout de ce que nous pouvions nous offrir, sur ces quelques passerelles un peu fragiles, ou redondantes, qui nous reliaient. Mais nous aimions, je crois, ce petit goût de secret.

Dimanche 20 février 2022

Alors nous n’irons pas au cinéma ; nous parlerons de toi, de moi. Je crois que notre amitié prend une forme réciproquement indispensable puisque nous sommes là, à cet endroit de nos vies, la tienne plus cabossée et douloureuse que la mienne, dans cette ville. C’est peut-être un peu présomptueux d’écrire cela ici, je ne sais pas, un peu naïf. Mais tu es ce qui me raccroche à cet autrefois qui manque. Ou plutôt, sans nostalgie, tu es ce qui remplit ce qui me manque.

Jeudi 17 février 2022

C’est comme si les jours s’étaient enfuis. Je n’ai pas la force de les rattraper. Ils restent vides ce soir, reviendront peut-être ; j’aurai repris mon souffle.

Jeudi 3 février 2022

Le film – La Place d’une autre – se termine et il s’agit alors de se demander, puisque c’est le sujet de la discussion proposée ce soir à l’Utopia, comment le cinéma influence la littérature, ce qui n’a rien à voir avec le sujet du film. Durant la discussion, alors que j’ai pris la parole pour citer le nom de Tanguy Viel comme « descendant » potentiel d’Echenoz, me revient alors en mémoire cette conférence, en 2013 dans le cadre d’un séminaire du Bal, conférence dans laquelle, je crois, Tanguy Viel parlait de ces séances de films où les personnages conduisent et où le paysage défile derrière, mais la prochaine je relirai mes fiches avant de prendre la parole. Et ensuite ? Ensuite j’ai parlé de Duras, de cette tension que subit la littérature d’être à la fois un loisir et une matière enseignée à l’école et heu… et c’est tout je crois.

Mercredi 2 février 2022

Je suis un imposteur.
Adolescent, j’étais un garçon éthéré qui ne savait que faire de sa propre vie. Adulte accompli, je ne le sais toujours pas. Je suis un dandy falot. Je m’en suis contenté longtemps. Jusqu’à ce mois de novembre qui vient de s’achever.
Chacun de nous porte au plus profond de soi une part cachée de vie, un petit secret misérable, une lâcheté, une traîtrise qu’il dépense une énergie et une imagination folles à étouffer, une pépite noire qui empoisonne son existence et risque de ruiner une carrière, une honora­bilité et une position sociale durement acquises au moyen de toutes sortes d’artifices.
Jusqu’à présent, je l’ignorais.
::: Richard Collasse ; La Trace

Le film à peine fini, comme à plusieurs reprises je l’avais déjà exprimé, parfois en appuyant sur trois touches du clavier pour garder trace de l’image – alors malheureusement fixe – et en glisser une ci-dessous, me voilà qui dis « Que c’est beau. » C’était Cris et Chuchotements, de Bergman, réalisateur à côté duquel je suis passé depuis 47 ans, par manque d’opportunité plus que par manque de curiosité : on ne peut pas crier au génie maintes fois à mon oreille sans que cela m’interpelle, n’est-ce-pas ?

Cris et chuchotements, Ingmar Bergman
Cris et chuchotements, Ingmar Bergman

Lundi 31 janvier 2022

Alors pour retrouver le cinéma abandonné depuis le 16 janvier, je choisis Juste la fin du monde. Et assez vite ça crie, puis ça gueule, et ça crie, et ça gueule. Au milieu, il fait silence, c’est beau, oui, assez beau. Mais enfin, autour ça gueule beaucoup, beaucoup trop. Et encore. Et encore.

Juste la fin du monde, Xavier Dolan
Juste la fin du monde, Xavier Dolan

Dimanche 30 janvier 2022

– Tu veux une autre crêpe ?
– Bôôôh…

Je dis un bôôôh qui veut dire je ne dis pas non, exactement comme mon père : même onomatopée, même ton de voix. Hier, j’avais évité de dire « T’es là ? » pour interpeler maman, comme il le faisait aussi, depuis sa pièce. Ce « T’es là ?« , je l’avais une fois crié doucement sans réfléchir, c’était en décembre je crois. J’avais alors été saisi par ce mimétisme fantômatique. Cette fois, après ce bôôôh, nous parlons brièvement de lui : tout comme hier, nous disons qu’il est encore là. Parfois, c’est la nuit qu’il est là : ce fut le cas au petit matin, tandis qu’il passait lentement, malade, en trainant des pieds, silhouette grise comme une ombre ; je me battais alors contre une montée des eaux dans la maison avant de me réveiller brusquement.

Plus tôt, nous étions allés « aux carrières » ; il y avait le danger que tout cela s’écroule au-dessus de nos têtes. Il y avait la mâchoire inférieure d’une biche au milieu de la végétation, nous avions ramassé un peu de bois. Et partagé autre chose.

Samedi 29 janvier 2022

– Je me représentais le Japon aseptisé, dit-elle, pas qu’on y sentait la friture.
– On n’est pas chez les Protestants, dit-il, et je sais de quoi je parle. Le Japon est majoritairement un joyeux bordel.
– Pas chez lui, dit-elle, incapable de dire chez mon père.
– Majoritairement, répéta-t-il.
::: Muriel Barbery ; Une rose seule.

Mercredi 26 janvier 2022

A 18h34, tu m’annonces donc que tu redeviens une absence, que nous ne sommes une fois de plus qu’une incertitude sur nos calendriers. Je n’en suis même pas las, je me suis habitué à ce que nous sommes, ce presque rien duquel, sait-on jamais, surgira peut-être quelque chose, mais je n’y crois que peu.

Plus tard, T me fait lire ce texte qui parle d’amour. C’est beau. C’est juste : il parle d’eau là où d’autres y voient du feu. Je lis le texte deux fois, pour retarder un peu ce que je dois en dire. C’est une épreuve pour moi de dire ce que j’en pense, je ne sais pas faire ça, je ne sais pas, mais je trouve quelques mots et puis l’on parle encore. Je lui dis par exemple combien mon regard sur les haïkus a évolué. Ainsi, mardi soir, en lisais-je certains plusieurs fois d’affilée, renversé par leur beauté, quoi qu’il fût périlleux d’être renversé sur un fauteuil de bureau.

Lundi 24 janvier 2022

Le Japon, donc, était entré chez moi bien avant que je m’y rende. Le thé l’après-midi par exemple, je le bois depuis toujours dans un service que mon arrière-grand-père rapporta de Kobe. Peintes à la main, les tasses et sous-tasses, toutes uniques, représentent le même motif : un lac, des pins, les fleurs roses d’un pêcher, des jeunes femmes assises sur un carré de mousse vert pâle. Au loin des montagnes frémissent dans la brume. La minutie d’un monde en miniature, comme les objets japonais, les jardins japonais, et le Japon lui-même.
::: Christian Garcin ; Carnet japonais

Samedi 22 janvier 2022

On danse, le plus souvent, pour être ensemble. On se met à plusieurs. Les corps s’approchent les uns des autres, vont et viennent sans ordre préétabli mais avec la même obstination dans le tour et le retour. Ils se frôlent,se frottent, se désirent, s’amusent, se déchaînent. C’est une fête. C’est une variante de parade sexuelle. Ou bien les corps s’approchent les uns des autres, mais pour se mettre en ordre sous la baguette d’un maître de cérémonie, pour aller du même pas dans la même direction. C’est une variante de parade militaire, autre genre de fête. Cela va des défilés de Nuremberg jusqu’aux grandes mises en scènes olympiques, en passant par les souriantes chorégraphies hollywoodiennes (mixtes de parade sexuelle, de parade sportive et de parade militaire). Innombrables fêtes rituelles, réjouissances convenues,  processions funèbres, grandes prières dansées où toute une société fait masse et se commémore. Innombrables rites de passage fondés sur un pas commun. Une anthropologie – le projet d’envisager la condition humaine en tant que telle, pour ce qu’on appelle sans doute bien prétentieusement, une « science de l’homme » – ne peut même pas commencer sans se poser la question, cruciale, de la danse. On découvre un peuple, souvent, en commençant par s’étonner de sa façon de danser.
::: Georges Didi-Huberman ; Le Danseurs des solitudes

Nous nous étions mis à discuter ; d’abord M et moi nous étions salués, puis B s’était retourné. Nous faisions alors la queue pour boire un verre au bar de la Manufacture après le spectacle. Le spectacle était émouvant et fort, l’auteur et acteur y raconte l’homophobie et le racisme qu’il a subis, mais mon voisin de gauche, à la fin n’avait pas salué. J’avais trouvé ça gênant, qu’il n’applaudisse pas du tout, au moins par respect pour « ça », mais son corps aussi m’avait gêné durant les 45 minutes du spectacle – et mon envie de pisser, aussi.
M et B lorsque je les ai côtoyés, n’étaient déjà plus un couple d’amoureux, mais vivaient encore ensemble. Nous nous connaissons peu. Nous avions partagé quelques moments ensemble et puis j’avais décidé un jour de plus les voir pour les mêmes raisons qu’on arrête une relation amoureuse : « ça ne le faisait pas ». Je l’avais écris à B, le 9 juillet 2020, par un froid mais réaliste « Je prends un peu de distance avec un certain nombre de relations amicales« .
Nous voilà, donc, près de la table où l’on vend des livres, nous discutons du spectacle, et je dis que non, je dis que je résisterai, que je n’achèterai pas de livre. Et puis il y a ce Didi-Huberman, je ne sais pas de quoi il parle, j’aime le titre, je l’achète. Je dis que c’est héréditaire. Mais chez moi, c’est à plus petite dose. Et puis mon père n’achetait pas des livres pour la même raisons que moi. Je crois que la différence, elle est comme dans le studium et le punctum de Barthes, dont nous avons parlé avec T mardi soir au milieu d’autres sujets de conversations. Mon père aimait les livres « studium », qui apprennent quelque chose, qui décrivent. Je suis dans le « punctum », il faut que quelque chose me « pointe ». Bref, je divague.

Vendredi 21 janvier 2022

Je pars dîner chez C. Il y aura J, bien sûr, mais nous trois seulement. Je ne prends pas mon appareil photo. Je ne prends plus mon appareil photo. C’est un mélange de lassitude et d’envie, l’envie de « faire autrement / passer à autre chose / regarder à un autre rythme. » C’est aussi dû à une espèce de nausée devant toutes ces images faites et stockées pour « pas grand chose » sur un ordinateur qui étouffe. Un ras-le-bol doublé du besoin de me concentrer au maximum sur les images qui constitueront le projet multi-expositions qui débutent le 7 mars.  C’est aussi une forme d’expérience – déjà vécue. C’est un besoin de légèreté. Aussi je regarde les jours vides, du 10 au 14 janvier : c’est une respiration.

Jeudi 20 janvier 2022

À cet âge où se développent toutes les grâces de la femme, je n’avais ni cette allure pleine d’abandon, ni cette rondeur de membres qui révèlent la jeunesse dans toute sa fleur. Mon teint, d’une pâleur maladive, dénotait un état de souffrance habituelle. Mes traits avaient une certaine dureté qu’on ne pouvait s’empêcher de remarquer. Un léger duvet qui s’accroissait tous les jours couvrait ma lèvre supérieure et une partie de mes joues. On le comprend, cette particularité m’attirait souvent des plaisanteries que je voulus éviter en faisant un fréquent usage de ciseaux en guise de rasoirs. Je ne réussis, comme cela devait être, qu’à l’épaissir davantage et à le rendre plus visible encore.
::: Herculine Barbin ; Mes souvenirs

Mercredi 19 janvier 2022

Ton visage me semble porter des taches de rousseur que tu n’as pas habituellement, mais je te dis « Joli tricot », pour signaler que j’ai bien vu ce que tu portes, et que tu n’avais pas hier non plus. Insolence, encore. Et puis l’on repart, chacun dans sa direction.

Mardi 18 janvier 2022

Je ne te dis pas tout de suite que non, ces livres ne sont pas à moi. Je réponds que oui, j’aime lire. Depuis quelques temps, de surcroît, la petite table devant la fenêtre et la grand table au milieu du salon sont recouvertes de livres – romans, essais – ayant pour point commun le Japon : me voilà encore et encore construisant cette « promenade littéraire » que j’aurai l’audace de proposer le 23 mars, promenade assise et l’assistance m’écoutant.
Les livres donc, et cette question un peu plus tard que tu me poses : quel est mon auteur favori. Je bredouille quelques noms, il s’agit de savoir de quoi l’on parle : celui dont j’ai lu tous les livres – personne en l’occurence, j’ai échoué devant les premiers Echenoz – ? celle qui parle ma langue ? celui qui fait référence ? celle qui me fouette de ses fulgurances ?
Toi, c’est Sartre dont tu as lu tout les livres. Ta jeunesse – à laquelle, encore une fois, j’accole l’adjectif « insolente » – est riche d’une curiosité, d’une étendue et d’une aisance que j’ai rarement côtoyée. Et puis tu souris encore.

Lundi 17 janvier 2022

Nous revoilà  ensemble dans une quête de vêtements entamée la veille de mes premiers symptômes. Cette fois-ci, les losanges multicolores offrent quelques ristournes intéressantes à qui veut en profiter, et non pas aux clients déjà encartés dans quelque fichier stocké on ne sait où. Ton corps s’impose ainsi, notamment sa partie haute dans tout ce qu’elle a de plus colossale voire bestiale lorsque tu essayes un blouson ou, bien plus encore, ces tee-shirts pour lesquels tu choisiras un M indécent et ce jaune que j’aime tant et qui, sur ta peau, offre une autre adéquation que sur la mienne. Nous voyant ainsi ensemble, se souvenant peut-être de nous, quelques vendeurs – la clientèle se fait rare – doivent me trouver chanceux. L’un, agenouillé, épinglera le bas d’un jean dont les 1 ou 2% d’élasthanne m’agaceront et me feront économiser une somme déjà dépensée dans un superbe polo Fred Perry – nommer une marque me fait tout de suite penser à Brett Easton Ellis –  qui probablement, comme ses congénères dans mes tiroirs, durera douze ou quinze ans, peut-être plus, allez savoir, polo qui me fera apercevoir mon buste dans le miroir de la cabine d’essayage et une grimace sur mon visage : je ne suis point colossal.

Samedi 8 janvier 2022

Ce n’est pas une surprise à 8h14 quand, fébrile, je parviens à lire les 38,1°C qui s’affichent sur le petit écran du thermomètre dont la petite sonnerie surexcitée vient de signaler que quelque chose cloche. Ce n’est pas plus une surprise quand l’auto-test laisse apparaître à 12h04 deux petites barres rouges au lieu d’une seule et donc fatalement, je suis déjà blasé quand le SMS de la pharmacie, où le pharmacien aura tout de même réussi à me faire rire malgré mon mal de tête et la déception d’avoir loupé le cours de photo, m’annonce à 15h18 que mon résultat est positif et me confirme que je vais retourner dans mon lit…

Vendredi 7 janvier 2022

Tu reviens toi aussi, des mois plus tard. Nous parlons de ce qu’est être fils, dans ces moments que nous avons récemment traversés, toi et moi, différemment. Avant de partir, tu me dis des choses très gentilles sur moi, bien sûr tu parles aussi d’E, qui en disait dis-tu, tu dis ce qu’il disait ou quelque chose comme ça. Je bafouille quelque chose en retour, c’est trop tard, c’est toi qui a pris de l’avance, pourtant je le pense mais je ne sais pas très bien faire, dire des choses gentilles, ça sonne faux pour peu que j’hésite un peu en cherchant les mots justes. Encore faut-il qu’ils viennent, les mots. C’est comme ici, parfois ça ne veut pas.

Mercredi 5 janvier 2022

Il y a ces images du 5 juin 2021. La lumière y était belle. Je les regarde, cela faisait longtemps, j’aimerais que tu reviennes mais ce ne serait peut-être pas aussi bien, pas aussi léger. Comme avec d’autres, nous nous attendons, nous nous échappons : « Une prochaine fois », nous écrivons-nous souvent.  J’aime la pose que tu prends sur la 5369, sur la 5381. J’aime l’ombre de la 5226.

Je sais que je veux aller vers ça, sans que ça ait du sens.

Pourtant je les regarde en pensant au thème imposé du cours de photo : « Habiter ». Il fait nuit, l’appartement n’est pas rangé, il est presque impossible de refaire les mêmes images, avec moi, là, à ta place. Et puis, il en faut, du sens. Alors je creuse, un peu ailleurs. C’est difficile. Je sais vers quoi je creuse, vers ce qu’habiter veut dire pour moi, mais je ne sais pas le dire, pas tout à fait. Je m’étonne presque de ne pas trouver les mots. J’ai l’impression que je ne sais plus vraiment les trouver.

Vendredi 31 décembre 2021

Je suis là, 18 chemin V. Je ne pouvais pas être ailleurs. J’avais dit, il y a quelques jours, que je pouvais être seul ce soir de réveillon, seul avec un film ou peut-être deux, le genre de film qui détermine la raison d’être du cinéma, qui vous enveloppe et vous habite. Seul et bien, à peu près bien, bien comme on peut l’être dans ces cas-là, à regarder l’année passée, à creuser un peu perdu dans les souvenirs pour y revoir quelques sourires, pour se rappeler qu’on a pleuré de trop aimer. Mais non, je suis là, je ne pouvais pas être ailleurs.

Dans l’après-midi, nous avons longuement marché, c’était bien, simple, un peu long dira-t-elle, et dans cette promenade on a puisé la joliesse de ce qu’est être ensemble. Il faisait bien trop chaud, et j’ai arpenté des chemins étonnamment nouveaux, le petit Poucet y avait semé des souvenirs, ceux de maman, un peu des miens comme chez Ferret, parce que c’est là que Nicole habitait. Je n’y étais jamais venu.

A 23h56, dans mon lit d’1m20, au bout d’une page de pas grand chose dans le carnet noir – deuxième tome -, j’écris sur le 26 novembre, et ces moments dans la chambre d’hôpital, que je pourrais appeler des apnées sensorielles – mais l’expression ne convient pas vraiment -, durant lesquels je n’ai pas su quoi dire ni faire, et que j’ai oubliés.

Et puis l’année s’arrête.

Jeudi 30 décembre 2021

Je regarde, encore et encore, les images. Je comprends que j’ai tout de même produit, lors de mes séjours là-bas, quelques jolies images que j’avais pour certaines oubliées comme un jeune homme lisant au fond d’un bar en août 2011, les yeux d’un petit garçon dans un rolling sushi bar en juillet 2012, les brumes sur le Chuzenjikô en octobre 2014, des mains qui prient en avril 2015, une petite fille sage sur les bords de la Kamo en avril 2018. Ces exemples sont doux, je les mets de côté. A jamais ?

Mercredi 29 décembre 2021

Je regarde, encore et encore, les images, pour finaliser le projet d’exposition qui approche : ce sera en mars prochain. Je comprends que j’ai produit, lorsque j’ai vécu là-bas, énormément de photos extrêmement mauvaises. Mais alors vraiment, vraiment beaucoup. Que j’ai gardées et que je regarde, aujourd’hui, plutôt horrifié. Je suis alors face à la fragilité de ma photographie, qui, me dis-je, doit plus au coup de bol qu’à un vrai talent, mais si j’dis ça, je casse mon image, ce s’rait dommage, ce s’rait dommage, alors je réfléchis un peu et je me rappelle que le piège du Japon en y arrivant en 2014, c’était ce sentiment que je ne savais pas quoi en faire : c’était devenu un espace quotidien dont l’anodin était censé être derrière l’objectif, mais c’était encore une grande inconnue, j’étais perdu et je crois que mon regard s’y heurtait. Soudain, je n’étais plus face à la surprise de l’été 2011 qui donna quelques images fortes, et pas encore dans cette espèce de quête ascétique du printemps 2017 qui donna à nouveau quelque chose, quelque chose que j’aime énormément et qui atteindra une force de sécheresse visuelle sur quelques images, m’offrant pour mars un lien évident avec les haïkus : rien de pesant, rien de solennel, rien de convenu, comme il est écrit dans la préface de l’anthologie du poème court japonais.

Je ne t’en dis rien, de tout cela, tandis que nous déjeunons. Je n’y pense pas. Peut-être que cela m’épuiserait, dans ta langue. Et puis soudain, tu te rappelles ce que tu as oublié de me raconter : tu as enfin dit à ta mère qui tu étais et pourquoi tu l’appelais peu pour ne pas devoir mentir. Enfin tu es devenu toi, au bout du téléphone. Devant moi, en le racontant, peut-être l’es-tu aussi, encore plus, toi. Tu me souris comme peut-être tu n’as jamais souri. Pourtant il y a d’autres histoires, un peu moins souriantes, ou d’un sourire grinçant : il y a vous, lui et toi, et toutes ces griffures. Je te regarde. Tu es beau. Tu portes un pull coloré, quelque chose entre le vert et le bleu, éclatant, se mariant subtilement avec ta peau. Je ne pense pas à te photographier. Comment est-ce possible ? Je te parle pourtant du portrait de Julia. Je te parle pourtant de mon aisance grandissante devant les visages. Le tien se dérobe-t-il ? Non, c’est ainsi si souvent.

Mardi 28 décembre 2021

Les tremblements de terre hebdomadaires du Kansai, qui faisaient pleurer d’angoisse ses deux aînés, n’avaient aucune emprise sur lui. L’échelle de Richter, c’était bon pour les autres. Un soir, un séisme de 5,6 ébranla la montagne où trônait la maison ; des plaques de plafond s’effondrèrent sur le berceau du tube. Quand on le dégagea, il était l’indifférence même : ses yeux fixaient sans les voir ces manants venus le déranger sous les décombres où il était bien au chaud.
::: Amélie Nothomb ; Métaphysique des tubes

Mais comment puis-je nous taire ?

« Tu parleras du tapis« , me dit E, quand je lui dis qu’il sera difficile de ne pas parler de toi. Alors, dois-je y glisser notre poussière ? Puisque quoi qu’il advienne, c’est ainsi que retournerons.

Dimanche 26 décembre 2021

Fubuki, elle, n’était ni Diable ni Dieu : c’était une Japonaise.
::: Amélie Nothomb ; Stupeur et Tremblements

Alors, dans cette situation à laquelle je ne suis pas habitué, dans cette franchise presque enfantine que tu as au téléphone, mais c’est peut-être moi l’enfant, je ris, je ris.

Samedi 25 décembre 2021

Quelques années plus tôt, un soir chez moi, une voix intérieure m’avait traversé et dit : Tu mourras jeune, tu dois écrire.

J’avais accueilli cette voix avec tranquillité, elle était inaudible et sans mot mais distincte, et j’avais pensé : C’est sans doute cela un ange.

Pourquoi ne pas admettre que les anges existent ? Non des créatures surnaturelles mais es émanations tranchantes d’une réalité en train d’advenir et qui nous échappe encore. Voix de ce qui ne vient peut-être pas à la conscience que comme une urgence, cri fendant le mur de l’inconnu. Pas besoin d’ailes ni de plumes, de trompettes ni de tremblement du sol, seulement des mots muets, légers d’un sens écrasant. Je n’avais pas posé de question. N’y a-t-il pas de l’impudeur à interroger l’évidence ? J’avais parlé seulement dans le vide, rien n’avait répondu ; le silence résonnait au battant d’une certitude : ce qui aurait pu m’effrayer me soulageait comme seule peut soulager vraiment la vérité – même si on ne la désire pas. C’était un avertissement et un ordre, et aussi, du moins l’avais-je entendu ainsi, une promesse : être écrivain, c’était bien plus qu’écrire mais sauver ce qui vous appartient de plus intime et donc on découvre qu’il n’est pas à soi.

::: Patrick Autréaux ; Se survivre

Il y a des jours où le récit pourrait s’allonger facilement, comme cet extrait ci-avant, puisque il y a tant à dire.

Puisque c’est Noël mais qu’il n’y a rien à fêter, rien à fêter depuis quatre semaines et un jour. Alors nous célébrerions, puisque ce verbe est là pour cela, le fait d’être ensemble, d’être famille, avec notamment un nouveau visage, le nouveau petit ami de ma nièce, gouailleur comme on aime toujours en avoir à table, malgré cette audace qu’il a de me me vouvoyer – je doute que cela durera. Mon père est dans les mots, l’absence, le vin du nom de Guitres, la bûche qu’il aimait tant, il est dans ce qu’on ne dit pas, cette lutte qu’on a ensemble contre l’adversité de la mort, cette lutte qui nous pousse à nous réunir malgré tout, malgré le fait de ne pas vouloir ça, nous épuisant à pousser la mort du coude pour lui dire qu’on fait encore famille, nous épuisant à nous dire qu’il est encore là, autrement, mais là, nous épuisant à inventer d’autre formes de présences pour continuer d’avancer. Le deuil de mon père n’est pas à proprement parler douloureux, il est, je le répète, sournois, ou peut-être comme une présence juste à côté de vous, qui passerait son temps à vous pousser pour dire, eh, je suis là, mais autrement.

Puisque après que nous nous étions retrouvés seuls tous les deux, maman – j’oscillerai sans cesse entre « maman » et « ma mère » – et moi, des objets sont arrivés dans la conversation. Et puis nous sommes montés. On les a regardés. J’en ai découverts. On a parfois eu du mal à ouvrir ces vieilles boîtes de tabac à pipe dans lesquelles gigotaient de vieux francs oubliés.

Puisque après plusieurs clics j’ai supprimé le compte Facebook de mon père. J’ai supprimé cette fenêtre, petite, certes, qu’il avait sur un autre monde, qu’on dit virtuel mais qui est bien réel, qui donne du liant. Et j’ai supprimé mon père, oui c’est cela, c’est l’impression que j’ai eue, de l’effacer, lui, à nouveau, les yeux humides, la gorge serrée, laissant échapper quelque onomatopée aux sens multiples (quelque part entre le dégoût et l’expression de l’improbable) et à l’orthographe incertaine – pffoouuhhff, peut-être -, là, devant l’ordinateur blanc et ma mère derrière moi, au milieu des milliers de livres et de disques, au milieu de son monde, réel, bien réel celui-là.

Jeudi 23 décembre 2021

Et chez Pariès ça me reprend devant les gâteaux basques individuels, ce sentiment qu’il m’est impossible d’en acheter : j’ai envie d’en manger un mais en même temps pas envie. Je bloque en pensant à mon père qui aimait ça. Il y a là, c’est évident, une forme de culpabilité d’être « bon vivant », formule intéressante et décorticable à souhaits.

Mais – heureusement ! – ça ne le fait pas avec les chocolats – dont pourtant il raffolait – ni, je crois, du moins pas aussi fortement, avec quoi que ce soit d’autre – Combien de fois maman a dit « Il est gourmand comme une vieille chatte. » -, ce qui me permet de continuer à manger et à boire, voire même, comme vous pouvez le constater, de plaisanter légèrement.

Lui rends-je ainsi hommage ? C’est bien mon intention, car je repense à Desproges, qui riait de tout et même de sa propre mort, et dont mon père raffolait, même si mon père préférait – nous n’en avons jamais parlé mais j’en suis persuadé – l’absurde Desprogien et surtout l’incontournable Minute Nécessaire de Monsieur Cyclopède à l’humour noir, car à ma connaissance mon père n’a jamais ri de la mort de qui que ce soit et encore moins de la sienne. J’ai appris récemment qu’il détestait les scènes violentes dans les films, mais le rapport entre mon père et le cinéma étant très très très distendu – sa dernière référence cinématographique étant Blow Up, que ma mère a donc dû subir à l’époque et qu’il faudrait que je revoiej’ignorais ce détail qui n’en est probablement pas un.

En tout cas, je pense vraiment que je ne serais pas tout à fait la même personne si je n’avais pas regardé, à l’âge de 8 ans, La Minute Nécessaire de Monsieur Cyclopède avec mon père. Étonnant, non ?

Mercredi 22 décembre 2021

Il y a des moments où ça me traverse. En sortant du travail, par exemple, je rejette l’idée d’acheter des gâteaux basques : ça ne me semble plus possible.

Je sais qu’il faut que je relise La Place*, d’Annie Ernaux, mais ce n’est peut-être pas une raison pour écrire des phrases comme celle qui précède, que je trouve très « à la Ernaux ».

* Et non pas Le Drap, d’Yves Ravey, lapsus dû au fait que les deux livres parlent de « ça ».

Lundi 20 décembre 2021

Je te raccompagne à la gare, plus tôt que ce qu’il était prévu : les trains ont quelques aléas qui font que parfois nos emplois du temps déraillent un peu. Il fait froid. Tu me prends par le bras. Je ne cherche pas de sens à ce geste, du moins je me méfie du sens qu’on pourrait lui donner un peu précipitamment et qui complète simplement ce qu’il y a derrière nous, c’est-à-dire tout l’inédit de cette journée, de cet ensemble que nous avons été. Il y a eu les mots, les attentions, les conditionnels et puis voilà, domani est un autre jour, et 2022 une autre année.