Samedi 18 décembre 2021

Rendez-vous photo. La prof demande d’écrire, sur un bout de papier, notre état actuel. Plusieurs adjectif me viennent. J’écris : « en attente ». C’est le début du cours, je suis en attente, optimiste, heureux d’être ici et de voir ce que cela va donner.
Cette fois, mon binôme sera Julia… et non pas J puisque je me demande de plus en plus pourquoi je ne mets dans ce journal que les initiales.

C’est en discutant avec elle que je réalise que je suis aussi en attente de demain, d’ailleurs juste avant 10h, tu m’as écrit « -1 ». Écrire « tu » te donne une place et m’évite d’écrire ton prénom. Je souris.

C’est elle, d’abord, qui me prend en photo. Sur son papier est écrit « Inquiétude. Énergie. » Elle m’explique. Je me prête au jeu, j’aime notre dialogue, me voici assis dans un caddy éventré, et entre deux éclats de rires j’essaye d’avoir l’air inquiet. J’aurai plutôt l’air inquiétant sur la photo qu’elle choisira, le regard un peu perdu, un peu fou, nous en rirons. Puis c’est elle qui pose, dans son pull en mohair rose. Je lui dis de sourire un peu, de regarder vers la gauche. J’ai déjà l’habitude des portraits, je suis à l’aise, je sais ce que je veux, et le plus difficile c’est… que ce soit net.

Et le cours suit son cours, je suis vraiment content d’être là, de partager, même si parfois je trouve que je devrais me taire, d’écouter ce que les autres disent de mes images. J’aime cette confrontation, cette prise de risque, mes incertitudes. J’aime dire que j’aime beaucoup telle ou telle image. J’aime aussi quand Rosalie dit « c’est beau » en voyant ce que j’ose montrer. J’aime être là. J’aime ces gens avec moi. J’aime t’attendre, je crois.

Vendredi 17 décembre 2021

Je rentre épuisé, grignote à peine, et, comme une autre forme de méditation après le Miserere d’hier, choisis de regarder La Dernière Piste, film vu sur grand écran à sa sortie et dont j’ai le souvenir d’un « Wow ».
Et ?
Wow.
Et puis Meuh aussi.

Mercredi 15 décembre 2021

Soudain sur l’écran, les photos du 28 juillet dernier. Je les avais oubliées ; je cherchais autre chose. Photos de famille en petit comité avec ma sœur ainée et O : j’en fait 7, en commandant mon appareil photo depuis mon téléphone. Sur la première et la deuxième, mon père, insouriant. Ce mot n’existe pas mais c’est ce qu’il me vient à l’esprit en voyant son visage. Sur les suivantes c’est différent, le sourire est là, léger, discret. Mais c’est sans importance. Je regarde ces photographies avec une émotion inconnue, sur laquelle je n’arrive pas à mettre le mot de tristesse, c’est un peu comme si, quelque part en moi, j’étais légèrement aspiré par le vide créé par l’absence : il est sur ces images, et ce sont, les dernières que j’ai de lui. Il est sur ces images, je le regarde fixement, comme si je prenais conscience de la place qu’il avait, comme si en même temps il ne pouvait plus y être, sur les photos. Sur la dernière je crois qu’il se force à sourire, ça fait comme une grimace, lui qui posait si facilement, lui si photogénique, disait toujours ma mère.

Lors de mon séjour de mi-septembre, en effet, je n’ai pas fait de photo de lui. Il y a cependant 4 images de maman, que j’ai surprise à travers la fenêtre. Elle sourit dans un mouvement, dans un signe de la main. Et c’est joli et doux.

Lundi 13 décembre 2021

Sur France Culture, il y a alors ce documentaire sur le Sida. C’est une pièce de plus à ce puzzle : j’ai grandi en sachant que la mort existe. Je me souviens que le Sida avait été le sujet que j’avais eu à présenter devant la classe, probablement en quatrième. Je me souviens de quelques bribes : ça ne s’attrape pas par les moustiques ou en s’asseyant sur les toilettes, disaient les livres et avais-je répété. Le reste n’est plus dans ma mémoire ; les morts n’y sont pas. J’ai grandi avec la mort des enfants en Afrique, avec les images des camps de concentration du musée de Brive-la-Gaillarde – j’ai 12 ou 13 ans -, et surtout avec l’idée qu’on peut mourir comme ça, sans prévenir, comme mon grand-père, à 56 ans. Toute notre vie est un sursis permanent ; il me semble mon père a exprimé cela, un jour, après avoir dépassé l’âge de 56 ans, l’idée d’un sursis. Je l’ai peut-être inventé, mais… ça lui ressemble.

Il y a alors ce moment où je me déplace et où je nous regarde face à l’inéluctable, oui nous.

Dimanche 12 décembre 2021

La chanson passe. La chanson, à chaque fois que je l’entends – et donc souvent – me fait penser à A. Or cette fois je suis ici, dans cet appartement. C’est ici que, pour la première fois, nous nous étions réveillés l’un avec l’autre, le 13 avril 2019. Ces souvenirs sont encore vifs : il reste des images de nos sourires et de ses cheveux noirs sur les oreillers blancs. Je suis impuissant devant cette légère tristesse qui s’accroche, et qui revient comme ça, au gré des signes. Je me demande si elle restera encore longtemps. Je me demande si l’absence d’A peut laisser à d’autres émotions toute la place dont elles ont besoin. Je pense à Sophie Calle, aussi.

Et puis je pars. Je vais au Bal, c’est tout là-bas. Je sais qu’il y est question de corps, en souffrance ou quelque part absents et qui dansent malgré cela. Sur place c’est beau, tristement beau, dur, fort, c’est presque trop bien filmé. Il y a une femme qui pleure après qu’on l’a soulevée, elle dansait dans les airs et dans les bras qui la portaient.

Le reste de la journée, les images sont en moi. C’est pourtant un dimanche à Paris, c’est Noël, et c’est la foule encore et l’amitié m’accompagne, du moins un petit cercle qu’on pourrait dire « de privilégiés » mais c’est moi qui le suis. Dans la sagesse de N, place de l’opéra, dans ses mots, je puise cette idée que j’ai eu un rôle pour les générations qui m’ont précédées, les rapprochant par ce que j’ai écrit. Dans le brouhaha et les klaxons, ce qu’il dit est fragile, tout comme mon attention.

Samedi 11 décembre 2021

Quais de Seine, vers le Trocadéro. Je marche depuis le Castel Béranger, sans trop savoir jusqu’où si ce n’est que j’ai rendez-vous à 17h au Père Tranquille.
Je pense soudain que j’aurais pu aller sur le pont du Garigliano, rendre hommage à mon grand-père puisque c’est là qu’il est mort, le 21 octobre 1965. Rendre hommage à, comme écrit l’autre jour, ce lieu où l’on se retrouvait, mon père et moi, et cette date. J’aime l’idée que nous soyons des lieux où d’autres se retrouvent, je ne sais pas si cela a du sens, si ce n’est pas de ma part un fichu effet de style dans lequel je m’empêtre.

Dans ma tête, au milieu de la foule, les mots de mon journal s’écrivent alors. Au milieu de la foule, j’hésite à les dicter dans mon téléphone ; tant pis, ils s’évaporeront.

Vendredi 10 décembre 2021

Je suis sur ton canapé, dans cet appartement où nous n’avons pas vécu ensemble et où tu vis dorénavant et jusqu’à toujours. Je te parle de moi, de mon père, de ma mère, des mes sœurs, ainsi nous dialoguons, tu as vécu cela, tu me rapportes les dernières paroles de ton père, moi je ne les sais pas, je les ai oublié les derniers mots qu’il m’a adressé, ou au moins la dernière fois que j’ai entendu sa voix, derrière celle de maman, je ne sais pas quand c’était. Il y a peut-être un indice dans le carnet noir, mais cela m’étonnerait. « J’ai oublié » : comment de fois je les prononce, ces mots, chaque jour. Tout s’étiole. Et nous parlons encore.

Et puis je te laisse, je marche à travers le dix-neuvième arrondissement pour arriver chez B ; trente et quelques minutes. J’aime être chez B, souvent il n’est pas là, il me prête cet endroit où il vit, c’est chaleureux et calme, il y a comme une forme de pureté chez lui ; et tout est bien rangé. Depuis la dernière fois, les plantes ont quitté la table, toute une étagère les accueille, près d’une fenêtre. Le temps glisse ; en écrivant ces mots je pense à son lit confortable : le matelas ferme, la couette lourde. Et il y a ce silence.

Jeudi 9 décembre 2021

« Au bout du téléphone, il y a votre voix…« , aurait pu dire Françoise Hardy, entre 14h05 et 14h11. J’étais dehors, il faisait assez froid, ma réunion s’était terminée, alors comme convenu je t’avais appelé mais… ma réunion avait commencé une heure plus tôt.
Alors au bout du téléphone, il y a ta voix qui me dit que vous n’avez pas encore déjeuné, que le steak n’est pas cuit, mais qu’on peut parler. Et puis elle intervient, de sa voix d’enfant, derrière toi, elle te demande avec qui tu parles, c’est joyeux, tu lui dis que je parle italien alors qu’elle peut me saluer… mais non, elle rebrousse chemin et puis le steak est cuit.

Mercredi 8 décembre 2021

Je connais bien cet endroit, c’est-à-dire son emplacement et l’ambiance qui s’en dégage : j’ai habité tout près. Jamais je n’y suis rentré, c’est toi qui l’a choisi, tu m’as écrit qu’il était tenu par deux lesbiennes et qu’elles avaient de la Guinness. Gayness, j’ai répondu. Lorsque j’arrive tu es déjà là, attablé, tu tournes le dos à l’entrée, position qui m’étonnes un instant, comme si tu ne m’attendais pas.

Mardi 7 décembre 2021

Une fois couché, j’ouvre le carnet noir, j’y écris des questions qui n’auront jamais de réponses. Et puis après les mots, ce sont les larmes qui sont sortent. La lumière est éteinte, je voulais dormir. Cela fait, je crois, une semaine qu’elles n’ont pas coulé. Elles sortent, s’expulsent, comme le 26 au matin, bruyantes, violentes.

Je crois que j’ai besoin de ne pas oublier ce moment dans la nuit alors il est ici, lui aussi, comme les autres émotions reportées depuis 4 jours. Je crois que c’est ici, et pas caché dans l’intimité d’un carnet, pour dire au monde que « ça a eu lieu » – que disait Barthes sur les photographies et le « ça a eu lieu » ? – et parvenir à refaire cohabiter le quotidien et « ça », parvenir à parler de l’incongruité de mon attente, de l’insistance de la pluie, d’une chanson qui passe ou bien des corps absents.

Lundi 6 décembre 2021

Écrire, photographier, comme exprimé hier, j’ai comme l’impression que je n’en ai pas le droit, que mon deuil devrait forcément passer par la douleur et des jours blancs sans mots ni images.  Mon deuil s’exprime autrement que par la douleur, il creuse quelque part dans le silence alors je me dis qu’il pourrait tout de même laisser la place à des images. Les mots, au moins, ils sont ici… mais que dire d’autres ? Qu’oserais-je dire d’autre ?

Mais pourquoi les deux ne peuvent pas cohabiter ? Pourquoi faudrait-il seulement recouvrir « tout cela » par le travail ? Pourquoi ai-je l’impression que j’ai le droit de bosser (comme un âne, de surcroît) mais pas de créer ? Pourquoi ai-je l’impression que j’ai le droit de rire (parce que c’est une émotion non contrôlée ?), d’aimer (parce que…), mais pas de créer et de montrer ici des images et des phrases qui parleraient d’autre chose que de la mort de mon père, alors qu’évidemment il y a autre chose, il y avait cette fille au téléphone dans le tram par exemple.

Alors ici, au soir du 6 décembre, après avoir (partiellement) exprimé cela à ma sœur, j’écris mon journal du 5 décembre et celui du 6, pour me dégager de cette forme d’injustice qui soudain me met en colère, une colère que j’exprime à moi-même à haute voix dans mon appartement et à U dans des messages vocaux dans lesquels je dois lui sembler un peu fou. Il faut que ça sorte, tout ça.

Alors ici j’écris que je vais reprendre les images, raconter les gens, la fille dans le tram, raconter l’attente et peut-être ta voix. Du moins le veux-je. Le vais-je ?

Dimanche 5 décembre 2021

Je marche. Un peu plus tôt j’ai déjeuné chez I, avec P, j’avais apporté des cèpes, je suis repassé chez moi, et puis je suis ressorti, me disant qu’il y aurait probablement quelques skateurs à regarder pour remplacer l’ennui par l’admiration. Je me sens seul. On pourrait même considérer que je me fais passablement chier, quand bien même je dis toujours que je ne me m’ennuie jamais. Penser à sa propre solitude, et se demander ce qu’on pourrait en faire, c’est déjà avoir une occupation. F devrait être là, sans doute nous ririons puisque je n’ai pas arrêté de rire. Je porte mon gros blouson en motifs camouflage pixellisés, ça crée quelques liens : un type est venu me parler tandis que je regardais quelque jeunesse virevolter sur roulettes, on a échangé quelques phrases, il était amusant, il était la représentation même de l’adjectif « cool » (dreadlocks, etc.) et puis il est reparti. Puis moi aussi…

Nous en sommes là : je marche. Je me dirige vers chez moi. Quelque chose soudain me traverse, comme une prise de conscience de ce qu’il est advenu et de l’absence définitive de mon père. J’ai beau n’avoir que « ça » en tête depuis 8 jours, cette fois-ci c’est différent. Sur le moment, je ne sais pas trop décrire ce que je ressens, mais c’est que je perçois, vaguement, le définitif.

(En écrivant ces mots, je comprends que depuis 8 jours mes émotions naissent du présent et du passé, et que soudain c’est le futur qui frémit.)

Et puis je rentre. J’ai en tête les images faites la veille, lors du cours de photo. Nous avons fait des portraits. J’ai demandé à G et N d’être vides. De ne rien montrer. Je m’y colle : import sur l’ordinateur, premier regard, sélection, grimace, déception ici, peut-être un effroi lorsqu’ils ferment les yeux : la mort est là. J’essaye de me dire que ce ne sont que des images faites dans le cadre d’un cours de photographie, mais la moindre satisfaction que je pourrais potentiellement retirer de tout cela est presque étouffée par une phrase, prononcée par Annie Girardot et retranscrite dans ce journal le 11 octobre : « Ça semble une trahison de ne plus souffrir : c’est presque oublier. » Ce n’est pas une souffrance que je ressens, c’est plus sournois, moins violent, mais l’idée est là.

Parmi les portraits, l’un d’eux expriment encore un petit quelque chose. J’y lis une lueur, une fragilité. On est à la lisière du rien, mais ce n’est pas le rien. Je voulais du vide, et par bonheur je perçois autre chose. Cela me plait. Cela dit quelque chose.

Samedi 4 décembre 2021

Les jours qui précèdent sont vides. Il y a, dans les brouillons, celui du lundi 22 novembre, que je publie ce samedi 4 décembre à 14h45 , après être rentré du cours de photo. J’y parle de ta voix. Lundi 29 novembre, à 10h04 elle m’a encore dit que ce n’était pas possible pour toi de venir ; nous devions nous voir demain, dimanche 5 décembre. Nous nous attendons. J’y puise quelque chose que j’ai déjà connu à la fin de l’hiver 2019, lors de l’été 2020, une forme de plénitude née d’une présence, un peu lointaine, incertaine. Vous avez tous les trois un point commun : vous roulez des R et votre voix m’emporte.

Les jours qui précèdent sont vides. Ce n’est pas ici que je reviendrai sur eux, quand bien même il y a eu l’odeur du yuzu et l’étonnant sourire d’U en lui parlant de toi.

Comment écrire, ici, que mon père est mort ? Je ne vois pas comment faire sinon écrire cela : mon père est mort le 26 novembre 2021 à 22h57.

Et puisque il s’agit de faire trace, j’appose ici le texte que j’ai publié sur Facebook :

A mon père (15 avril 1946 – 26 novembre 2021).

Papa,

A Noël dernier, je t’ai offert un livre, encore en construction. J’y parle de ton père, Antonio, et de moi, comment je me suis construit à partir de lui, moi qui suis né 9 ans après sa mort.

Tu savais alors que j’écrivais ce livre, mais, les larmes aux yeux et la gorge serrée, tu m’as dit que tu ne t’attendais pas à cela. Nous avons alors partagé des moments émouvants : ton père était un lien entre nous, il était un des lieux où nous étions bien, ensemble.
Depuis, tu t’es peut-être demandé ce que nous deviendrions, toi et moi, une fois que tu serais parti, et si j’écrirais ce que nous avons été l’un et l’autre, l’un pour l’autre.

Le 24 octobre dernier, après t’avoir appelé alors que tu étais hospitalisé, je terminais mon journal par : « Je ne sais pas ce qu’il faut dire ou taire. Je ne sais pas comment formuler ce que je ne sais pas nous dire. Je me demande comment faire dire au silence qu’il suffit. » J’espère qu’elles t’ont soulagé, ces phrases, un peu alambiquées, un peu hésitantes, comme j’aime tant en écrire. D’ailleurs, j’y pense : je ne t’ai jamais décrit le plaisir qui nait de l’écriture. C’est comme des vagues, tu vois ?

Cette formule, « Faire dire au silence qu’il suffit », elle est venue comme ça, comme une vague un peu plus forte que les autres. Aujourd’hui, elle est peut-être le point de départ d’un récit. Mais elle est peut-être aussi le point de départ d’une paix intérieure. Aujourd’hui, je n’en sais rien. Il faudra donc attendre. Saurons-nous patienter ?

… Ces mots qui précèdent, je les ai écrits dans ces journées en suspension qui séparaient ta mort de la cérémonie où nous t’avons dit au revoir. J’avais décidé de les faire lire à la femme en charge de la cérémonie, parce que je croyais que je n’en serais pas capable, qu’il y aurait un moment brisé où la voix ne pourrait plus rien dire. Puisque tu lisais mon journal, tu sais combien je pleure, parfois pour un amour, parfois pour une maison, parfois pour une chanson. Ces derniers jours, pour toi, mais tu ne le sais pas.

C’est donc elle qui les a lus, écorchant une ou deux formules. Quelqu’un portait ma voix. C’était une messagère. C’était étrange et peut-être assez beau. Aujourd’hui évidemment je regrette de ne pas avoir lu ce texte, là, devant toi, devant ces gens. Mais ainsi, c’était peut-être nous, tout simplement, tout joliment.

Après avoir lu ce texte, N, qui suit le même cours de photographie, m’a écrit un joli mot : « Il y a dans les mots que tu emploies le même soin que dans tes images. Il y est beaucoup question de lumières et d’implicite. Cela ne se cache pas mais cela ne dévoile pas tout non plus. » Je n’avais jamais pensé à cet adjectif : implicite. C’est cela. C’est juste. Il rejoint ce que dit maman, parfois : il faut lire entre les lignes.

Mais face à la mort de mon père, l’implicite n’existe pas. Rien n’existe sauf la réalité, brutale, implacable d’un visage creusé dans lit d’hôpital au milieu de la nuit. Mon père est mort le 26 novembre 2021 à 22h57.

Lundi 22 novembre 2021

Et puis il y a ta voix qui dit que tu ne viendras pas. Pas tout de suite. Pas si vite. Pas demain. Ta voix qui dit que je dois être mal d’entendre ce message. Dit ainsi, on imaginerait une tristesse. Elle est là, un peu, une déception née d’une impatience, l’impatience qui nait de l’inconnu, parce qu’on a envie de savoir à quoi ça va ressembler, la prochaine fois.

Vendredi 19 novembre 2021

J’écrivais hier qu’après Le Désert rouge, il n’y avait plus besoin de faire de films, formule jusqu’au-boutiste et un peu idiote qui ne demande qu’à être contredite et qui le sera tant que le cinéma existera.
Pays du silence et de l’obscurité, de Werner Herzog, est aussi de ces films puissants qui nous feraient nous demander à quoi bon raconter d’autres histoire. Mais. En écrivant cela, tombé dans le piège – ou voulant jouer avec le piège – des jours qui se succèdent, je sais que c’est peut être le pire qu’on puisse dire de ce type de cinéma, loin, si loin d’une fiction en technicolor faisait inlassablement marcher une femme triste et son enfant dans des paysages d’usine, puisque le Herzog en est l’opposé, en tant qu’il fait partie d’un cinéma qui témoigne de ce que nous ne sommes pas. Il suit Fini Straubinger, femme alors d’une soixantaine d’années, devenue petit à petit aveugle et sourde à l’adolescence suite à une chute dans un escalier. Il la suit aller à la rencontre de celles et ceux qu’elle nomme ses petites sœurs et petits frères d’infortune, aveugles et sourds comme elles. Cinéma documentaire d’une telle simplicité, c’est-à-dire où le moindre artifice cinématographique est tellement, tellement absent !
Je pourrais parler très longuement du film, tellement il m’a d’abord fait m’interroger sur comment ces personnes parvenaient à tenir, à autant déborder d’humanité, là, dans toute leur fragilité, dans leur présence tellement dépendante des autres, dans toute l’incertitude qui nait de leur regard perdu.
Et puis il y a eu les trois dernières rencontres. Il y a eu un adolescent dans une piscine et un jeune homme sans âge serrant un poste de radio qu’elle lui avait apporté ; tous les deux étaient nés ainsi, aveugles et sourds, tous les deux étaient dans un monde intérieur dont on ne sait rien. Et il y a eu cet homme caressant un arbre. C’était bouleversant, tout comme l’était ce moment où le jeune homme serre la radio contre lui.

On n’imagine pas tout à fait, avant cela, qu’on sera un jour bouleversé par un homme caressant un arbre.

Jeudi 18 novembre 2021

Le « Rendez-vous photo » à l’Ebabx m’oblige à chercher, réfléchir, affronter le regard de la prof et des élèves, mettre à jour mon site, recadrer des images… Ce soir, il me pousse à relire le texte d’introduction du livre « L’image d’après », catalogue de l’exposition à la cinémathèque en 2007, exposition que je n’avais pas vue et qui, je pense, m’aurait probablement fait prendre un virage dans ma pratique photographique avant l’achat en décembre 2010 de « Plossu cinéma ». Plongeant alors dans les mots – puis les images -, apparait une fois de plus cette tentation tue que j’ai de mettre en mouvement mes images et mes mots, bref : faire un film, à défaut de faire du cinéma. Un petit film, petit de quelques minutes, né de quelque histoire. Cela viendra. En attendant, puisque dans le catalogue on aperçoit des images de films d’Antonioni, je cherche dans mon ordinateur les copies d’écran du Désert rouge, et de ce passage splendide à pleurer dans lequel Monique Vitti en manteau vert erre dans une ville brune… ou en manteau brun dans une ville verdâtre, je ne sais plus, mais toujours est-il que c’était splendide, splendide à en pleurer vous dis-je, et qu’en y repensant je me dis qu’après ça, à quoi bon faire des films ? Petits, de surcroît.

Mercredi 17 novembre 2021

Devant Jean-Daniel Pollet je m’assoupis un peu, puisque même la beauté qu’il offre, même l’étonnement qu’il procure ne peuvent rien contre ça : souvent je m’endors au cinéma. Autour et entre les films – 9 min et 50 -, celui qui l’a connu parle de lui, du livre qu’il a écrit sur lui, et j’aimerais que ce soit plutôt l’autre parle, celui qui mène la discussion, plutôt bel homme et plutôt beau langage. Mais n’ayant rien noté, il ne me reste rien, rien que cette impression.

Mardi 16 novembre 2021

Lire dans nos échanges, nos silences et nos emplois du temps comme un déplacement, lire dans mes absences d’images une forme de monotonie, l’appareil pourtant trimballé, comme un œil parfois trop lourd. Dans un geste presque fou m’imaginer partir : il y a le train de 20h02.

Lundi 15 novembre 2021

Les années passent, les images s’entassent. Il reste, inévitable, l’idée de faire quelque chose de toute cette accumulation, projet mégalo ou amusant, je ne sais pas… Alors, j’écris un titre au projet : « Chronologie des mortes années », parce que c’est joli, ça sonne bien. Et puis je pose des images, là, des images prises dans un coin de mes dossiers, à la racine des photos, là où je dépose, de temps en temps, les jours de grand ménage, l’idée d’un souvenir qui ne veut pas s’éteindre, une image forte parfois oubliée. La chronologie disparait sous la fainéantise et les heures, puisque déjà il se fait tard. Alors je cherche un autre mot : achronie, radiologie, embrouillamini, spirales, croisements, puzzle, désordre, chroniques, photologie, imaginaire, herbier, empilement, vertige. Mais je crois qu’il faudra ranger.

Dimanche 14 novembre 2021

Et c’est ainsi que je reprends l’écriture de ce livre qui attend. J’ai compris, la veille, avec à côté de moi le fichier ouvert sur l’écran, avec entre les mains cette application de Scrabble qui va bouffer trop de temps dans les jours suivants sans que je le sache encore, comment ce qui manque pouvait vivre. C’est venu comme ça. J’ai trouvé comment faire vibrer conjointement deux temps, deux temporalités, celle de mon voyage au Chili et celle de cette histoire que je cherche à inventer, au moins sur quelques pages. A la fin du dimanche, il n’est pas né grand chose, quelques paragraphes peut-être, pas grand chose sinon le soulagement que c’est faisable.

Samedi 13 novembre 2021

Nous ne pensons pas, lors du dîner, qu’il conviendrait de célébrer notre anniversaire, alors qu’il y a quelques jours je te le rappelais, alors qu’il y a trois ans nous nous rencontrions. Il y a pourtant un gâteau, de ceux-là même qui accueillent facilement une ou quelques bougies. Qu’aurions-nous dit de nous, là, ce soir, si nous avions rappelé ce soir d’automne ? Qu’aurions-nous dit de nous, en la présence d’O, que l’on ne s’est pas déjà dit ? que je ne n’ai pas écrit ? qu’on n’a pas fait comprendre ? Dans toute histoire, quelle qu’elle soit, il reste de toute façon quelques taire.

Notre amitié est-elle plus forte que l’histoire d’amour qui aurait pu naître de nos caractères et de nos idéaux, de tes mots et de mes silences ? C’est ce que le temps semble prouver.

Il reste de ces moments avant que l’amitié ne naisse ou ne s’impose, puisqu’il faudrait se demander si elle n’avait pas déjà pris racine le premier soir autour de cette bière – et probablement une deuxième pour continuer à parler -, quelques souvenirs dont je souris et que j’hésite à évoquer ici, dont celui d’un long baiser sous deux parapluies. Je crois pas qu’il y ait beaucoup, dans toute ma vie amoureuse, de moments comme celui-ci, dans une rue, avec ce quelque chose supplémentaire qui serait comme cinématographique et que, si je ne me trompe pas, tu as relevé.

J’aime ce souvenir de nous même si je demande un peu ce qu’il fait là, au regard de ce que nous sommes devenus, et pourquoi j’en viens à le rappeler ici, noir sur blanc, comme le nouveau virage d’une écriture jusqu’alors pudique, tout comme mes baisers l’avaient toujours été et le sont toujours, loin des rues et des gens.

Ce soir, à ma table, tandis qu’on oublie cet anniversaire, O t’accompagne et l’on pourrait alors, glissant sur les années et les coïncidences, se rappeler là aussi ce qu’on a partagé lui et moi.

Ce soir, je vous vois tous les deux, dans cette paire harmonieuse, lui devenu un autre, sa réserve perdue, joyeux et hilare, dans sa beauté frappée par cette lumière timide provenant du plafond tandis que nous jouons.

Et soudain me voilà troublé :  pourquoi la lumière est-elle si basse ?

Vendredi 12 novembre 2021

Alors je m’approche d’elle, qui le filme lui, lui virevoltant sur son skate-board. Je la surprends, elle sursaute, je souris un « Ah pardon je ne… » Je lui montre une image, une autre que celle qui illustre cette journée, là, juste en-dessous. Elle dit « Ouah, viens voir« et elle dit son prénom. On voit le dessous vert de la planche. Il aime, et les exclamations de leur génération fusent : lourd, disent-ils.

Jeudi 11 novembre 2021

Alors je t’écris, je crois être dans ton quartier, j’ai bien sûr un petit doute sur l’emplacement du lieu. Sur la carte que j’affiche sur mon téléphone, il y a ce qu’on peut appeler ton ancienne adresse, celle que tu n’as pas encore officiellement quittée, celle où tu ne vis plus, et dont nous parlerons une fois que tu m’auras répondu, précisé ton adresse, ouvert la porte, embrassé, et dit, dans cette légèreté que tu sais malgré tout conserver, que j’étais bienvenu dans ton château, ou quelque chose comme ça.

Lundi 8 novembre 2021

Il y a des moments où l’on pense à partir, cela peut être soudain, au creux d’une discussion et on s’y voit déjà. Il les faut, ces moments où l’on pense à partir, pour mieux savoir pourquoi l’on reste, pour mieux savoir rester, oui, ou même pour mieux rester.

Et puis un peu plus tard, le soir-même, là, dans cette salle un peu trop grande on s’installerait vers le fond, regardant les spectateurs, de dos, venant écouter ce qui fait science, on sait pourquoi on reste. En attendant, peut-être, qu’on nous dise « Allez, viens ! »

Samedi 6 novembre 2021

Regarder les images, savoir qu’en dire ou pas, s’y épuiser peut-être, s’extasier parfois, un peu jaloux n’est-ce-pas quand soudain, dans le sous-sol d’une agence de voyage dont l’usage est, certes, de vous emporter ailleurs, au sous-sol c’est sans le moindre avion qu’on atterrit en Inde et que c’est beau, c’est beau, trop, sûrement.

Vendredi 5 novembre 2021

Nous ne faisons pas les images qu’il m’avait proposé de faire. Nous en faisons d’autres. Qui disent autre chose. Celles envisagées n’auraient fait part que de sa présence. Mais là, je suis là, peut-être, un peu, aussi : sur l’une, ma main, sur d’autres, la sangle de l’appareil.

Les meilleures, je crois, disparaîtront avec celles prises la veille, sur la plage, sous la pluie, c’est-à-dire sous une pluie incompatible avec l’appareil et la carte mémoire. Il me reste les souvenirs, flous, de quelques corps perdus sous les vagues et les rafales ; ce matin il fait beau, il se pourrait qu’il le soit aussi.

Jeudi 4 novembre 2021

Le petit bateau, pour deux euros, m’emmène ailleurs, en face, Hondarribia, 5 minutes pour l’Espagne. Peu de temps avant, galerie L’Angle, il y a eu les images de Patrick Bogner ; rarement ai-je eu autant d’émotions devant des paysages en noir et blanc. Sur le flyer que j’ai emporté après qu’on avait assez longuement discuté avec le propriétaire de la galerie, il est écrit que l’Ailleurs du photographe n’est pas un lointain, mais l’envers d’un lieu, sa face invisible ; un ailleurs qui, présent dans un lieu, aurait besoin de la photographie pour s’incarner.
Cet ailleurs que je foule du pied dans ce coin de France n’est pas un lointain, mais est-il un envers ? Non plus. Il est ce vers quoi je ne peux pas vraiment m’empêcher d’aller.

Franchir la frontière vers l’Espagne, par ce petit bateau, avec huit autres passagers, c’est aller vers moi-même, du moins un morceau de moi-même. Je me dis alors que c’est peut-être ici à Hendaye qu’il me faudrait vivre, pour facilement passer de l’autre côté et pour y voir l’océan, les montagnes, tout le temps, tout le temps.

Je découvre la petite ville dont le centre historique est fascinant de charme. Au resto, deux pintxos haut-de-gamme, absolument délicieux, et un cheese-cake surprenant, trop sucré mais chaud, au cœur fondant de crème anglaise… et pendant ce temps un texte s’écrit dans ma tête, le récit de cette journée, j’imagine les mots déroulant sous le plaisir d’être ici. Le texte s’effacera bien vite : ce que l’on lit aujourd’hui est peut-être plus sec.

De retour à Hendaye, la pluie s’abat, forte, de plus en plus forte. Sur la plage, le spectacle est beau d’une foule malgré le temps dégueulasse. J’aime cela, j’aime cette vie sous les intempéries, et les couleurs des planches de surf posées sur la plage. J’ose quelques images, mais je ne sais pas très bien quoi faire de ce tourment météorologique.

Plus tard, enfin à l’abri, il y aura aussi, surprenantes, l’odeur du inoki, celle du Borrotalco. M’emmenant vers le passé, elles m’offrent un moment présent inattendu. Et un futur attendu ?

Mercredi 3 novembre 2021

L’Espagne est en arrière-plan du selfie que j’envoie à ma famille. Je souris largement, je suis heureux d’être là, adjectif que je m’attribue rarement. Entre ce pays et moi, il y a l’embouchure de la Bidassoa. Je ne sais pas encore à quoi ressemble le front de mer d’Hendaye où j’ai loué pour deux nuits un studio regardant l’océan. Mais je sais, de ce que j’ai vu depuis le train, que la mer est forte, que les vagues se fracassent sur les rochers. À peine le ciel sera bleu.

Lundi 1er novembre 2021

J’ai rencontré mon père dans un hôtel à Strasbourg, que je ne saurais pas situer. L’immeuble faisait environ quatre étages. Devant, il y avait quelques places de parking. On entrait par une porte vitrée. La réception se trouvait sur la gauche. Il y avait un ascenseur au fond. Un escalier en bois avec un tapis qui parcourait les marches, et assourdissait les pas. La façade était plutôt moderne. La pierre, blanche. Il y avait des bas-reliefs de forme géométrique. Je crois. C’était pendant les vacances d’été. J’avais treize ans. Je venais de finir ma cinquième. Ma mère avait eu l’idée d’un voyage dans l’est de la France. On a quitté Châteauroux au début du mois d’août. On s’est arrêtées à Reims, à Nancy et à Toul. On est arrivées à Strasbourg un jour de semaine, en fin de matinée.
::: Christine Angot ; Le Voyage dans l’est

Il est 20h07. E signale, sur le groupe de discussion « Les garçons », qu’il y a Mort à Venise qui passe sur Arte. Il ajoute deux smileys, dont l’un rit au éclats en s’adressant à J et moi, souvenir de cette séance de cinéma, peut-être la première où nous étions allés ensemble voir un film.
A 20h08, je réponds que je vais sûrement au ciné, voir Julie (en 12 chapitres) mais je suis encore un peu hésitant. Cela fait plusieurs fois que je reporte le moment d’y aller alors que je meurs d’envie de le voir, sans savoir du tout de quoi ça parle, juste parce que c’est un film de Joachim Trier, réalisateur du superbe Oslo 31 août, et que cela me suffit.
A 20h34 je me décide pour la séance de 20h45, sans attendre G à qui j’avais parlé de mon envie d’y aller et qui à 18h27 m’avait écrit « je tousse je tousse » ce qui – du moins le supposé-je -, le rendait inapte aux séances de ciné.
A 20h43, alors que je m’apprête à mettre mon téléphone en mode avion, G m’envoie un message dans lequel il me demande quand on va au cinéma, voire Pleasure ou bien ce film dont je lui ai parlé. Je lui dit que j’y suis, justement, je me sens un peu bête mais je sais que G ne se vexera pas. Il répond « Ah bien. Cool ».
A 20h52, je sais déjà que je vais aimer ce film.
Je n’ai pas noté les heures auxquelles j’ai ri et pleuré, ni l’heure à laquelle je suis sorti, mais à 23h11 j’écris à Gilles : « Très bon film ».
A 23h37 ou 52 ou quelque part dans ces eaux-là, je lis le premier chapitre du livre de Christine Angot que j’ai décidé d’emporter à Hendaye. A la fin du chapitre, je conclue que ç’aura été une très bonne journée, et pas seulement en raison de l’achat d’un nouveau sac à dos en remplacement de celui acheté alors que je vivais avec Fabio – puisque c’est ainsi que je l’appelais alors sur ce journal, et dans la vie aussi peut-être parfois, mai j’ai un peu oublié -, juste avant de partir en croisière sur le Nil il me semble, donc en janvier 2003.

Dimanche 31 octobre 2021

D’un jour à l’autre, le cinéma passe donc de la quiétude d’un « L’amour l’après-midi » de Rohmer à un galopant « The French Dispatch » de Wes Anderson. On aura pas de doute, ici, sur ce que l’on préfère.

Jeudi 28 octobre 2021

Les jours ont passé. Te revoilà. Je t’avais dit que j’étais content de te revoir. Tu m’avais répondu « Yup« . J’avais souri.

Je m’étais dit que je ferais peut-être, enfin, des images de toi.

Alors tu aurais pu être là, présent, en une image peut-être mystérieuse, presque muette, comme un petit bout de toi, caressé du regard.

Mardi 26 octobre 2021

A se lève alors, attiré par le bruit provenant du rez-de-chaussée du restaurant où nous sommes attablés. Il y a, en-dessous, comme un air de fête et c’est, je crois, ce dont il avait envie. Il reviendra plutôt vite, c’était plutôt fugace, quelques minutes dirais-je, mais une fois tous les quatre descendus, il reste une ambiance, il y a tous ces visages qui, un peu plus tôt, étaient au cinéma. On parle un peu du film et surtout de la photographie du film, belle, lumineuse, léchée, et de cette ambiance sèche et poussiéreuse qui vient contrebalancer l’humidité des vestiaires, les splash dans la piscine et la moiteur des corps lors des scènes qu’on qualifiera évidemment de pornographiques pour éviter de tourner autour du pot. Hein ? Non, je vous assure, je ne m’y attendais pas. Je vais toujours au cinéma en sachant le moins possible ce que je vais voir, en me fiant à un titre, une image, une référence entraperçue dans un texte de présentation lus en diagonale, mon cerveau sélectionnant pour moi ce qu’il faut lire et ne pas lire pour laisser, durant tout le film, tout effet de surprise possible. Surpris je le fus.
Et puis je sors. Dehors il y a M, nous parlons. Nous ne nous connaissons pas, pas réellement. « Amis Facebook », comme on dit. Nous avions échangé quelques phrases, là-haut, à l’étage. Nous poursuivons. J’aime son contact, tout de suite, simple, amical. Nous promettons de nous revoir ; j’en suis certain. Nous imaginons un projet ; j’en suis ravi.

Dimanche 24 octobre 2021

Il y a ta voix faible, fatiguée, qui dit peu. Je cherche à combler les silences, je cherche à t’emmener ailleurs, quelques secondes, quelques minutes, mais j’y échoue. J’ai peur de t’épuiser de mes mots que tu n’as peut-être pas envie d’entendre, de paroles qui raconteraient les jours passés ou hier peut-être seulement, tant la journée a été riche et belle, belle aussi de tout ce que je n’écrirai pas ici – une présence, une exposition, un ami, un autre, un film. Je ne sais pas ce qu’il faut dire ou taire. Je ne sais pas comment formuler ce que je ne sais pas nous dire. Je me demande comment faire dire au silence qu’il suffit.

Samedi 23 octobre 2021

Alors J s’approche, entre dans le garage, et leur demande s’il acceptent d’être prise en photo. Le premier ne parle pas parfaitement français. L’autre, pas du tout. La demande, incongrue, entraîne le premier dans le piège du doute car il ne comprend pas pourquoi, ainsi, ce duo, veut le prendre en photo.
La situation me gêne. J’ai envie de partir. Je n’ai pas envie de vivre cette scène. Ils finissent par accepter. J prend la photo.

Un peu plus tôt, ç’avait été plus simple, c’est moi qui m’étais approché, j’avais demandé, j’avais expliqué, le jeune homme avait l’air cool et en effet il l’était, il emménageait là, avant il habitait tout près. Les mots avaient été simples, le contact aussi, j’avais aimé ça, mais pour la photo il y avait les voitures. Assume-les, j’avais dit à J.

Vendredi 22 octobre 2021

Je ne sais pas quelles photos pourraient naître du thème imposé par le rdv photo de l’école : le coin. Ça ne vient pas. L’exercice m’intéresse, il est à rebours de mon travail, mais non, rien, rien depuis 13 jours, rien de mieux que ces quatre images sélectionnées, faites sur place. Alors j’écris des petites phrases, des petits riens, comme des petites musiques, un peu vite fait ; il est tard.

En prévision du lendemain, je ne pense pas alors à chercher la citation, MA référence, de la juxtaposition de textes et d’images, écrite page 378 de La Photo, inéluctablement, recueil posé juste derrière moi, seul livre de la bibliothèque dont la couverture regarde la pièce et dont tout visiteur peut donc lire le titre sans pencher légèrement la tête. Hervé Guibert, en 1982, a en effet écrit, à propos de Suite Vénitienne, de Sophie Calle :

« Le texte, qui est le journal de la quête photographique, ne se soumet pas aux images et les contredit à peine. Ce n’est qu’un morne jeu de réflexions qui confronte des photos plates à un texte banal, et pourtant l’alliage des deux fiascos est fascinant, haletant, que se passe-t-il donc ? »

Lorsque j’avais découvert cette phrase, j’avais dû pousser un « C’est génial ! » tellement j’étais heureux de découvrir ce que Guibert (que j’idolâtre) avait écrit à propos de Sophie Calle (que j’idolâtre) et de surcroît au sujet de ça, donc, cette idée de coller des images et des textes. En écrivant, ce 22 octobre, ces petites phrases, ce regard de Guibert sur Calle est quelque part dans ma tête car il est toujours quelque part, dans un coin.

Mais peut-être me manque-t-il Venise.

Jeudi 21 octobre 2021

La lumière se rallume. Je me rappelle ce que j’ai lu vite fait sur la pièce en attendant, je me dis donc que c’est fini. Cela ne me semble pas avoir duré une heure : ça a filé. Un coup d’œil sur mon téléphone me donnera raison : 45 minutes. Elle ont filé, malgré tout, ces 45 minutes.
Elle ont filé. Sans ennui.
Mais.
Rien.
OK, oui, l’idée du bébé qui parle en espagnol à sa mère.
Rien.
Enfin bien sûr il y avait cette dynamique provenant du fait que les deux femmes sur scène faisaient des mouvements en parlant. Et qu’elles étaient belles ! Qu’elles étaient belles, Mathilde Monnier et La Ribot. Parfois leurs mots étaient beaux.
Mais non, rien, je sais pas, sur le moment, j’ai trouvé ça plutôt vide. C’est peut-être moi qui l’était trop, vide d’énergie, fatigué, fatigué, fatigué sans aller vers le sommeil quand il le faudrait.
En sortant je suis presque hagard. Comme si on m’avait mis une baffe sans savoir pourquoi. Je repars de la salle sans comprendre pourquoi j’étais venu. Vide ou trop plein.
Même ma curiosité s’est échouée contre ces deux femmes, malgré cette beauté qu’elles dégageaient.
Je repars, je marche jusqu’au tram, les idées perdues, je ne sais plus dans quoi. Dans le travail ou le vide.

En relisant ces lignes, 3 jours plus tard, avant de les publier, je me trouve dur. Je les ai écrites en rentrant du spectacle, j’avais besoin de cracher les mots. Il me reste, ce soir, une belle sensation, je les revois parler en gigotant. Je change quelques mots dans mon texte. J’adoucis. J’assume néanmoins mon ressentis. Je crois que tout vient d’Hiroshima, du passage sur Hiroshima voulant ancrer l’impossible dans une abominable réalité. Je n’y ai vu aucune poésie. Je n’y ai vu qu’un détournement. Et pour moi le spectacle a basculé. Je crois aussi que 45 minutes, c’était trop court. Je crois que je voulais qu’elles m’emmènent plus loin.

Mercredi 20 octobre 2021

Machine à musique, siège rouge, rencontre avec Santiago H. Amigorena. Je suis en train de lire son livre ; je l’aime assez peu, il y a comme quelque chose qui grince un peu dans le récit et le style, sans que je sache vraiment pourquoi. Mais le précédent est l’un de mes plus beaux souvenirs littéraires, souvenirs trompeur, plaisir trompeur : peut-être avait-il alors écrit ce que j’aurais aimé écrire ou su écrire.
La rencontre va se terminer. Je lui demande pourquoi il n’aime pas le mot écrivain. Il ne répond pas vraiment. Vous préférez le mot auteur ? Non plus. Je ne suis pas sûr qu’il pense ce qu’il dit. Mais non en rions tous.

Mardi 19 octobre 2021

J’entends soudain une voix : t’as l’temps de boire une bière ? Il a fait demi-tour sur son vélo, à peine une minute après s’être éloigné, peut-être moins, le temps d’un coup de fil. Oui, j’ai le temps. Alors on trouve un bar, on s’assied, on parle du boulot, de choses et d’autres. Je lui dis par exemple que parfois je pense partir : je ne suis pas toujours au bon endroit.

Lundi 18 octobre 2021

La veille, à 21h09, il m’avait demandé si je faisais encore des photos. Oui, ce matin, à 9h09, sans voir le hasard des douze heures écoulées, je réponds. Plus tard, il me demande si j’ai toujours celles que j’ai faites de lui, puis si je peux effacer les siennes, partout. Il ne veut plus de trace. Il veut que son corps d’alors disparaisse. Il veut repartir à zéro. C’était le 28 mars.
Depuis, j’ai tout effacé. Il reste les images sur les disques durs de sauvegarde, je n’ai pas encore pris le temps de les effacer. Il reste les images sur des serveurs, ici ou là, allez savoir où, là où les réseaux sociaux gardent tout. Un certain temps. Son corps est encore quelque part. Peut-être pour longtemps.

Dimanche 17 octobre 2021

Sur la pelouse du parc, Nicolas Bouvier tente de m’entraîner ailleurs, ailleurs au Japon et ailleurs il y a des siècles. Et puis tu me rejoins. Tu as changé de lunettes. Tu souris et tu dis « Ouais, ça fait mec qui bosse dans l’art contemporain, non ? » Elles te vont bien, elles épousent mieux ton visage que les précédentes, elles te déplacent un peu ailleurs si l’on ne te connait pas.
J’essaye de trouver les mots justes pour évoquer ce que tu traverses encore, ce que ce weekend a de douloureux, je sais que je ne suis pas très doué pour cela, il faut tourner les questions, savoir aussi détourner l’attention et parler d’autres choses, prévoir un film ou deux.

Vendredi 15 octobre 2021

Je suis assis. J’attends. J’ouvre mon carnet, entamé le 25 juillet. Je n’y ai rien noté depuis le 15 septembre, lors de la conférence d’Elisabeth Lebovici. Je retrouve cette phrase : « Qu’est-ce qui est fou ? Crier ou ranger ? » Ou encore celle-là : « Il faut aller à la frontière entre le cri et l’ordre » et puis au-dessus les noms de Marcel Mauss et Todd Haynes.

Ce vendredi, carnet ouvert, stylo fluide sur le papier, suivant plus ou moins les lignes, c’est à nouveau une conférence, ou plutôt deux rencontres, quarante-cinq minutes chacune, à propos de Mathieu Riboulet.

Je fais bien de prendre quelques notes, trois jours plus tard j’aurai tout oublié, c’est ainsi, il n’y a plus grand chose qui reste accroché en moi dans ces moments-là, des sensations tout de même survivent, peu de mots, des images.

La première rencontre me captive : l’écart entre la laideur de l’histoire et la beauté de la phrase / l’amplitude renvoyant à l’idée d’un long fleuve tranquille / la mélancolie mise en crise / La littérature peut-elle faire politique ? / …
La deuxième rencontre m’ennuie plutôt. Le rythme est tout autre. Mais à la toute fin je note cette phrase dite par Patrick Boucheron – à propos du fait de raconter l’Histoire, je crois : « Ça commence toujours avant, et il manque toujours quelque chose. »

Je crois. Je ne suis plus très sûr, en écrivant ces lignes. Je creuse dans mes souvenirs. Ça s’éclaircit un peu. Mais tout de même, il me manque plus que quelque chose.

Jeudi 14 octobre 2021

Trois mois après notre installation à Montevideo, nous sommes retournés à Buenos Aires pour quelques jours. El abuelo Zeide, mon arrière-grand-père maternel, avait appelé lui-même ma mère pour la prévenir qu’il allait mourir. Juif du bout des doigts, cet animal robuste qui naquit dans un shtetl près de Kiev l’année où Lewis Carroll publiait Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, cet adolescent fougueux qui aima à la folie une jeune fille de Tresorukovo qu’il fut forcé d’abandonner gelée sur la steppe infinie, cette loutre lymphatique qui traversa le Dniepr à la nage en plein hiver pour fuir en Amérique du Sud – cette loutre qui à la fin de sa vie était aussi silencieuse que la loutre graphomane qui vous entretient ici, à présent, à grands coups de queue imprégnée d’encre –, avait passé les dernières années de sa trépidante vie paresseusement installé dans la salle sombre d’un cinéma de l’Once une bouteille d’alcool pur à portée de la main. Au téléphone, comme ma mère lui avait demandé pourquoi il pensait qu’il allait mourir, il avait répondu, simplement :
– Je suis fatigué.
::: Santiago H. Amigorena ; Le Premier Exil

Mardi 12 octobre 2021

Il fait nuit. Je rentre. Nous avons bu un verre, avec E et L. L n’a pas beaucoup parlé, mais je crois que je l’ai amusé : je l’ai vu esquisser quelques rires. Nous ne sommes que rarement rencontrés, trois fois je crois. La première fois, c’était chez moi, j’avais cuisiné un curry ; il ne mange pas de champignons. Avait-il beaucoup parlé ? En face de moi, ce soir, il y avait un couple, une homme et une femme, un peu plus de trente ans peut-être. E et L leur tournaient le dos. Ils étaient beaux, vraiment, l’un comme l’autre. Elle portait un pull-over plutôt d’un jaune un peu acide, ample, dans un tricot aéré et lui quelque chose de plus neutre, une veste noire par-dessus une chemise claire. Il portait une barbe noire, il avait un visage qui donnait envie de l’aimer, elle semblait avoir de la chance, leur conversation était calme, ils buvaient du vin blanc, parfois leur présence m’éloignait de ce qu’E disait, puisque L ne disait rien.

Je rentre et au milieu des sujets de conversations rebondissant, j’ai évoqué la beauté du passage du film d’hier. Plus tard, j’enverrai l’extrait à E. Il me dira que cela lui donne envie de voir ses films ; je crois qu’il a déjà écrit cette phrase, l’autre jour.

Je rentre et sur le trajet je lis le dernier texte d’Antonin Crenn. C’est beau. J’aurais aimé écrire la même chose, pour les mêmes raisons, avec la même histoire et la même temporalité.

Lundi 11 octobre 2021

Soudain, au milieu de la caresse audacieuse qu’est le film Le Clair de terre, de Guy Gilles, il y a une femme, jouée par Annie Girardot, qui raconte la joie enfin retrouvée lors d’une exposition de Bonnard, longtemps après que son mari était mort.
Avec mon téléphone, je filme l’extrait. Je tremble un peu. Elle dit, dans un phrasé émouvant, dans un souffle, dans cette voix à elle :

Après sa mort il y a eu un moment terrible. J’ai pensé que je n’aimais plus rien, que je ne pourrais plus rien jamais aimer vraiment. Les livres me tombaient des mains ; la musique me donnait envie de mourir. La peinture… c’est revenu tout à coup. J’en ai eu envie très fort, comme ça, c’est comme avoir faim, aussi fort. Il y a eu l’exposition Bonnard alors je n’ai pas hésité. J’ai pris le train et je suis arrivée un soir, il pleuvait. Je me suis retrouvée dans Paris comme une étrangère, j’ai cherché un hôtel, comme dans les villes où on arrive pour la première fois. Le matin je me suis levée très tôt et à 9 heures j’ai traversé les Tuileries. Les bassins étaient gelés, il y avait quelques enfants qui jouaient.  C’était gai.

Et puis j’ai vu les Bonnard. C’était une vraie joie. Il y avait un tableau : Méditerranée. Tout bleu. Tout blanc. Impossible à raconter. Et qui donnait envie de sourire. Quand je suis sortie, ça allait mieux, vraiment mieux. Et puis, je n’avais pas de remords, vis-à-vis de Jean. Parce que tu sais, d’abord, on voudrait ne plus jamais cesser de souffrir. Ça semble une trahison de ne plus souffrir : c’est presque oublier. Mais là c’était une vraie joie, sans remords. Je suis repartie le soir-même.

Dimanche 10 octobre 2021

En une question, tu évoques ces trois jours, bientôt, mais dans trois semaines encore, où j’irai voir la mer, un peu la tienne. A quelques kilomètres, une quinzaine pour les oiseaux qui n’arpentent nulle route, c’est chez toi. Et alors tu souris comme jamais tu n’avais encore souri. Il y a dans ton visage une expression qui dit peut-être la surprise, peut-être la joie, peut-être une émotion un peu à part.
Je ne réponds pas exactement comme j’aurais pu répondre, je parle juste du besoin de voir la mer, de la frustration de cet été, de découvrir ce petit coin, là-bas, juste avant l’Espagne : la réponse est détachée de toi. Parce que tu ne serais pas là, en face de moi, j’irais. Mais puisque tu es là, en face de moi, j’y vais. Aussi.

Samedi 9 octobre 2021

Autour de la table, nous sommes huit. Sept élèves et l’enseignante. Je viens de me présenter, de dire pourquoi la photographie, pourquoi l’école des Beaux Arts. Celle qui se présentera en dernier, à la fin du tour de table, me demande ce que je fais ici : j’ai dit mon parcours, le virage de 2011, ma dizaine d’expos, les regards qui se sont déjà posés sur mon travail qui sont autant de certitudes. Mais j’ai aussi dit mes limites, mes défauts, mes doutes, mes besoins, mes projets, tout ce qui fait que je suis là.