Lundi 4 octobre 2021

Je te dis que je vais mieux, je te dis même que je vais bien. Il y a plusieurs raisons à cela, d’abord le fait d’avoir pris du recul sur ce qui n’allait pas la dernière fois que nous nous sommes vus. Ensuite, une présence, qui m’apporte un apaisement ou quelque chose qui s’en approche. Je dirais même qu’il y a une présence qui m’apporte une présence, c’est une formule un peu idiote, mais il y a eu des présences qui m’ont apporté autre (ou peu de) chose : D, S, par exemple, qu’étaient-ils au printemps ? Ou plutôt où étaient-ils, puisque qu’ils n’étaient pas vraiment là – entendre « quelque part près de moi ».
Et puis il y aura lui, le serveur, un peu revêche puis amusant, passant d’un état à l’autre dans une surprenante pirouette. Et nous rions de revenir, pour une assiette de frites, ou quelques rêveries.

Hier j’ai découvert, il était tard, que Mubi proposait trois films de Guy Gilles. J’étais, depuis, impatient de m’y plonger. Je choisis Au Pan coupé, avec une Macha Méryl radieuse, radieuse malgré ce que le film lui fait vivre. Soudain, une petite mélodie, dont les 5 premières notes me font penser à Ballade à Sylvie, de Lenny Escudero. Ne souffrant que peu de nostalgie, n’aimant pas vraiment me replonger dans les chansons d’enfance, il y a quelques exceptions qui parfois ressurgissent, comme celle-ci. Presque je l’avais oubliée.

 

Dimanche 3 octobre 2021

Alors, j’évoque N, mon histoire avec N, cette peur qu’il avait, cette chanson qui est encore là, cette coïncidence, le masque de tigre, la sensibilité de son travail et puis son départ pour Taïwan. Toi aussi tu partiras, bientôt. Pas si loin, mais bientôt.

Samedi 2 octobre 2021

Alors la dame s’approche et dit à Christine Ferrand, venue nous parler de « sa » rentrée littéraire, que ça suffit avec Christine Angot, que la littérature ce n’est pas de la psychanalyse. Je souris, sans trop la regarder, car j’ai ce côté agaçant, que je n’arrive pas à contrôler, de ne pas regarder les gens quand je leur parle mais parfois j’y pense, alors mes yeux se posent dans les leurs. Et donc je lui réponds, à la dame, qu’il y a une place pour Christine Angot, et je déroule un peu, je ne vois pas pourquoi la littérature ne pourrait pas être ça aussi et je défends l’idée qu’elle aille au bout, jusqu’au bout de son sujet, et qu’elle l’étreigne encore, encore.

Le déjeuner suit, j’ai accepté d’accompagner M, J et et l’invitée, on ne parle pas que de livres, il fera un peu froid alors on rentrera et je choisis un plat qui se mange avec les doigts, c’est un peu gênant, c’est surtout un peu gras. On parle aussi du Japon, des projets, de l’expo de mars, c’est presque demain.

Et puis voilà le soir, spectacle Larsen C, de Christos Papadopoulos, c’est beau, c’est beau, c’est beau ces lumières, ces mouvements, les bras là ainsi, c’est beau comme ils glissent et s’en vont, reviennent et nous regardent, les yeux grands ouverts, mais nous regardent-ils ? N’est-ce pas plutôt le vide ? A côté de moi il y a S, nous nous sommes retrouvés là, par hasard. Je l’aime bien, S, nous nous connaissons peu, mais nous avons partagés, ainsi nous le rappelons nous, un peu la même passion, un peu au même moment, un peu sur la même durée. En attendant le début du spectacle, nous parlons surtout de ses craintes et de péripéties médicales dont on préfère sourire. Derrière nous il y a un couple. Je crois qu’ils ne disent rien, peut-être qu’ils nous écoutent. En sortant du spectacle, puis à l’arrêt du tram, puis dans la rame, je les retrouverai, silencieux, encore. N’est-ce pas plutôt le vide ?

Vendredi 1er octobre 2021

Ainsi tout commence avec le plaisir de voir le lever de soleil depuis une autre fenêtre que la mienne, puisque depuis ma fenêtre je ne vois qu’un mur et le ciel au-dessus, puisque je donne vers l’ouest. Nous petit-déjeunons debout, tu es gêné, je te rassure, c’est ainsi que je fais, chez moi, seul, mais tu ne le sais pas : lorsque tu es là, nous nous asseyons, nous prenons un peu de temps, je sors les confitures et toujours il reste un peu de café et toujours je nous ressers un peu.
Et puis la journée se déroule, tout va vite, trop vite, moi-même je vais trop vite, je ne réfléchis pas ou pas assez et puis le soir arrive, enfin je suis chez moi, il est vingt heures trente passées, le four chauffe pour avaler cette incontournable pizza au pesto à moins de trois euros prise au rayon surgelé de la supérette qui a changé ses horaires et qui me permet donc de partir tard du travail sans craindre de n’avoir rien d’alléchant dans le frigo. Dans les e-mails, il y a ce courriel de l’école des Beaux-Arts de Bordeaux puisque  je serai élève du cours public « Rendez-vous photo » à partir du 9 octobre : on y précise le lieu des cours, les dates pour le 1er trimestre, le fait qu’il faut fournir une photo pour le trombinoscope et qu’on aura accès à la bibliothèque et j’y puise une joie immense. Dans les e-mails, il y a l’urssaf qui me dit d’aller voir ailleurs, que ce n’est pas chez elle que cela se passe, et je souris, quand bien même tout cela me semble bien compliqué : j’y vois le début, bien amorcé, d’un virage.
Et puis j’ouvre le carnet noir acheté la veille. Je note la date. Et j’écris deux pages. Je suis l’un des nombreux participants du projet de « Journal intime collectif » de Mathieu Simonet. Je suis enthousiaste et pourtant je sais que ça ne va pas être très bon, ce que j’écris là, pas tout de suite. Je tente mon expérience au creux de la sienne.

Jeudi 30 septembre 2021

Je choisis, quoi qu’hésitant, un lot de trois carnets  qui devraient faire l’affaire. C’est délicat, d’acheter un lot de carnets, emballé dans un film plastique : il faut déchirer un coin pour apercevoir l’épaisseur et la couleur des lignes, et quoi qu’il en soit, on ne sait pas vraiment si le papier sera épais, si le stylo glissera. La couverture est noire, il n’y a rien d’écrit dessus et le format est celui que j’aime, alors j’y vais, je passe à la caisse, le vendeur est un peu abrupte tendance désagréable voire détestable, mon gaydar fait dring-dring tandis qu’avec énergie il met dans un sac les merdouilles pour Halloween que le couple qui me précède a achetées, puis voilà, bonjour, 3euros50, je paye, je sors.

A la droite de la sortie de la boutique, un SDF, très âgé, est assis. Je mets un euro dans son gobelet en papier en me trouvant un peu radin, je le regarde, je lui souris, et il me parle. Il grommelle quelque chose, puis il mime, je comprends qu’il me demande si j’ai un téléphone, je dis que oui, et au bout d’un échange dont je ne retiendrai que la difficulté de décrypter ses paroles et de les retranscrire pour être sûr de comprendre, j’appelle le 115. Une fois. Deux fois. Trois fois, ça répond. J’explique… « Quel est le nom du Monsieur ?« , me demande la voix. J’ai mis le haut-parleur, comme toujours car je n’entends rien dans mon téléphone de marque chinoise, je demande au Monsieur. C’est un nom flamand. « Ah oui on le connait ce Monsieur, il faut lui dire que le Samu social ne pourra pas passer, qu’il doit aller lui-même cours de la Marne, au centre. » Je répète, en articulant, assez fort, gentiment, si ça se trouve il entend très bien mais je n’en sais rien. Ça se prolonge un peu, il me montre qu’il a une béquille, je raccroche, sa cannette de bière se renverse… et je suis là, à ne rien pouvoir faire pour lui. Je lui dis que je repasserai. Je mens alors, ou plutôt je ne sais pas si je mens. Je me dis que je pourrais, oui, repasser, mais qu’affronterais-je alors ? Je ferais quoi ? Plus tard, bien plus tard, quand il ne m’aura pas vu revenir, il se dira peut-être que j’ai menti. Ou pas. Il aura peut-être oublié. Il aura peut-être retenu que j’étais bien habillé et bienveillant, un peu trop chargé de mes deux sacs pour pouvoir l’aider à marcher jusqu’au centre, là-bas, si loin pour lui. Il y sera peut-être allé, claudiquant. Il n’aura pas su mon épuisement de la journée, mes hésitations à aller te voir et voir où tu vis, ma gêne de l’avoir, finalement, oublié, lui.

Mercredi 29 septembre 2021

Alors j’annule, il est un peu tard, je suis chargé, fatigué, le travail m’attend, je n’ai pas envie d’aller si loin, pourtant j’avais envie, presque besoin, d’aller à ce dernier « Mercredi photographique » de la saison, mais ça fait beaucoup tout ça, alors je dis à J que je n’irai pas, que je dois travailler, il répond « une prochaine fois ». Et puis tu es là, pas loin de chez moi, je me dis que c’est bien, de te voir, pas longtemps, nous asseoir, boire un apéritif, et puis te laisser repartir sur ta bici, monter mes trois étages, voir le bazar s’accumuler dans l’appartement, grignoter, m’asseoir au bureau et travailler encore, un peu comme une machine, presque sans réfléchir, ni m’apitoyer, pas le choix, une autre fois, je viendrai chez toi, oui.

Et puis, soudain, ton prénom sur le téléphone : les tu se succèdent. Les semaines se sont écoulées. Je suis heureux de t’entendre, je te le dis, tu es joyeux, comme toujours, nous rirons bien sûr, notamment de ce que contient cette valise que tu avais laissée chez moi : des lingettes, du bicarbonate de soude, que sais-je encore. Tu as trouvé un studio, 20 mètres carrés, à Montreuil, et la question qui reste, c’est le type de lit que tu achèteras. Et si bientôt on t’aimera.

Mardi 28 septembre 2021

Je me souviens d’être venu, un jour, au 118 de cette chaussée, chez le chef de service médical du personnel des usines de clefs à mollette. Il m’avait reçu dans une salle à manger de vieux chêne, lourde et cossue, et nous avions ensemble caressé, de la main, des créneaux prélevés sur les murailles de Samarkand, blocs véronèse qui soutenaient deux globes, le terrestre et le céleste, en bronze massif.
Jacques Audiberti ; La Fin du monde

Je pense à autre chose, parfois, tandis que deux hommes et quatre femmes dansent sur la scène de la Manufacture. Je pense et grogne d’être ainsi parasité par des pensées diverses, qui jamais ne durent longtemps, mais qui grignote ce moment qui devrait être respecté pour ce qu’il est. Je pense par exemple à cette conférence que je vais devoir animer le 19 octobre, c’est idiot, on se demande ce que cela vient faire ici. Peut-être que le spectacle m’attrape difficilement, parfois, et que mon esprit y trouve une brèche. Je suis pourtant au premier rang, au plein milieu, on peut difficilement faire mieux, surtout lorsque l’un des danseurs se plante là, face à moi et qu’il se met à bouger seul. J’hésite à l’écrire au pluriel, seuls. Mais les brèches sont vite oubliées dans les moments de grâce ou de force, portés notamment par les deux percussionnistes. Pendant les bravos l’un d’eux se plantera, là, face à moi, et s’inclinera. Le visage de Noé Soulier, alors à gauche, aura pris quelques années depuis cette photographie que j’ai tant.

Et puis je rentre, la nuit est fraîche, et c’est au retour que j’envoie un mot à C pour le remercier pour l’attention et l’éclat de rire en lisant la carte glissée dans un Kawabata. Je repense alors à cette phrase de F à propos de C, la première fois – peut-être la seule – que nous avons dîné tous ensemble : « Je ne savais pas qu’il pouvait être drôle. » Je ne disais pas tout quand je parlais de lui.

Lundi 27 septembre 2021

Le livre, entamé hier sur le canapé, deux lampes d’appoint allumées, tandis que je t’attendais, après que j’avais écrit ici sans en reporter, curieusement, les premières phrases, le livre donc est peut-être celui qui m’a fait basculer dans une quête, celle du plaisir de lire, une exigence peut-être. Il m’a, en tout cas, ouvert les yeux sur une réalité : il existait autre chose. Je l’avais emprunté à la bibliothèque de La Rochelle, et nous étions en 1999. Je ne crois pas me tromper. J’avais terminé, le 15 avril, 20 mois de service national en qualité d’objecteur de conscience, et j’étais au chômage. J’allais à la salle de sport trois fois par semaine. Je cherchais du travail. Je me cherchais peut-être aussi, sculptant plutôt harmonieusement mon corps mince pour l’aimer peut-être un peu plus. Je lisais les Inrocks, j’écoutais Bernard Lenoir, mais je crois que ma curiosité culturelle se limitait à ça. J’allais, je suppose, sporadiquement au cinéma mais je n’en ai aucun souvenir. Je n’allais pas au théâtre. Je n’étais pas porté par grand chose. Je n’étais probablement pas très intéressant. J’avais sûrement de l’esprit, tout de même. J’étais assez seul mais je ne crois pas que je cherchais à combler cette solitude. En février, il me semble oui que c’était en février, quelque chose me dit que c’était avant son anniversaire, j’avais quitté G après 3 ou 4 mois de relation.
Et donc, je me suis mis à aller à la bibliothèque. Ce que je me rappelle, c’est que j’ai alors lu quelques Duras, Dustan, Echenoz et Ernaux. Un ou deux de chaque, peut-être. Ernaux, c’était V qui m’en avait parlé. Les autres, les Inrocks ou Têtu, qu’en sais-je.
Et puis il y a eu ce livre, donc : « La Fin du monde », de Jacques Audiberti. Trois nouvelles qui m’avait soudain fait prendre conscience que la littérature pouvait d’un part déplacer les limites du monde visible. C’est un peu pompeux, comme expression, mais c’est celle qui me vient. Et puis, ça a avait de la gueule, ce style. En le relisant, je comprends que ça en avait peut-être un poil de trop, mais fichtre… j’avais ouvert une porte.

Je pense que c’est au Noël suivant que j’ai demandé à mes parents de m’offrir le livre. Je n’avais jamais réussi à le relire. Il était comme un précieux. Le revoici.

Dimanche 26 septembre 2021

Elle dit « Je ne suis pas d’accord. » Elle dit exactement ce que j’aurais dû dire et qui éclaire tout. Elle dit ce que j’exprimerai.

Elle dit cela tandis que le film se termine, je n’avais pas prévu d’y aller, au cinéma, mais le bulletin météorologique et les couleurs hachurées de l’horizon m’avait fait changer de destination. Et c’était bien. Le personnage principal était un peu agaçant dans cet égoïsme, cet aveuglement… mais Valeria Bruni-Tedeschi était sublime, sublime.

J’écris cela en t’attendant. Un verre de vin à ma gauche.  Il est déjà un peu tard, tu t’en es inquiété. Toujours tu me demandes, tu t’assures, tu veilles, c’est toujours doux et attentionné, et ça finit par un sourire qu’on sent sincère.

Samedi 25 septembre 2021

Je ne te dis pas ce que je pense, parce que notamment je n’arrive pas à penser, dans cette langue, à la complexité de la situation, à ton comportement, à ce que je traîne depuis toi, à ce qui m’énerve en moi. Je ne te réponds pas parce que je ne connais pas le sens de cet adjectif, là, les deux ou trois fois où tu le prononces pour tenter de me faire dire ce qui ne va pas. Je réponds un peu à côté, je contourne, je te contourne, tu es absent de ma réponse et de mes explications, volontairement parce que je n’ose pas, involontairement parce que la précision de ta question passe par le filtre de mon manque de vocabulaire. Tu es encore un piège et la langue en est un autre. Le flou également : il est de la couleur de la Garonne, il en a l’épaisseur maronnasse, et l’on s’y noie.

Vendredi 24 septembre 2021

Il se réjouit qu’il y ait plein d’événements, qu’on ait repris, même si dans la salle, de l’autre côté du couloir, le public est dispersé. Je le regarde. J’entends son point de vue mais je vois mon emploi du temps, mon rythme de travail, les heures qui ne suffisent pas. Elles glissent même, ces heures, jusqu’à la nuit, là-bas au bout des quais. Avec JLM on y va à pieds, ce n’était pas prévu mais c’est bien, c’est même peut-être salvateur, l’esprit en a besoin.

 

Lundi 20 septembre 2021

Alors à l’arrêt du bus 24 j’ouvre le paquet qui contient la commande, ce n’est pas très facile. Elle vient de loin, de Kyoto, folie vestimentaire qui, mardi soir, au milieu du marasme, me donna de un peu joie, même si j’avais hésité sur le tissu et que j’étais épuisé, c’est d’ailleurs pour cela que j’avais passé commande, il me fallait une respiration, une folie.

Déjà, donc, le pli est là, entre mes mains, récupéré dans une supérette proche du campus  « C’est à la caisse qu’on récupère les colis ? » ai-je demandé à l’employé tout proche de l’entrée, en train de mettre en rayon. « Oui, un instant, suivez-moi. », a-t-il répondu, phrase basique et efficace, qui ne devrait nullement être notée dans un journal pour peu que l’on cherche à titiller l’esprit rêveur du lecteur mais c’est ainsi, je n’ai rien d’autre à vous mettre sous la dent.

J’ouvre l’enveloppe, m’agace de l’emballage plastique qui entoure le pantalon, caresse la toile et l’on sent alors poindre une petite déception. Il y a, dans la toile synthétique, la difficulté de l’accorder, peut-être, à une chemise en coton. Il y a, peut-être, le souvenir de toi.

Vendredi 17 septembre 2021

La fille resta suspendue un instant à la corniche qui courait le long du troisième étage, puis elle tomba et disparut dans l’obscurité luisante de la rue Dellwo. Elle s’appelait Rausch. Rebecca Rausch. Trante ans plus tôt, je l’avais follement aimée. Et ensuite, elle était morte.
Antoine Volodine ; Les Filles de Monroe

Soudain tu apparais assis à l’arrêt de bus que je viens de rejoindre. What a nice surprise! Tu es allé chez le coiffeur, est-ce lui qui également taille ta barbe ? Tu baisses ton masque pour m’offrir un sourire qui accompagne, comme toujours, tes yeux qui pétillent. Ainsi nous voilà partis ensemble, dans ce bus numéro 11, étouffant, bringuebalant, agaçant. Il y a quelques silences, il y a aussi trop de bruit, je dois tendre l’oreille. Deux arrêts avant la gare, nous descendons, ça n’avance pas, je veux respirer, je veux marcher.  Je veux peut-être qu’on soit un peu seuls.

Jeudi 16 septembre 2021

Peut-être qu’alors la couleur de ta peau aurait quelque chose de presque irréel, magnifique, sublimant ce qui déjà était indépassable dans la beauté que tu trimballes. Je te demande si as bronzé, tu me dis que oui, peut-être, tu as beaucoup été dehors durant ton séjour. Et puis nous parlons des autres, de l’idée d’aller ensemble à un concert mais c’est beaucoup trop cher, et je ne crois pas que j’évoque ce que je vais faire ce soir. On parle aussi des corps, et le tien, ou plus précisément ton ventre, intervient, c’est-à-dire que tu le montres, dans l’escalier, tandis que nous partons. Je te dis ce que j’en pense, mais nous n’avons pas le même avis ; tu voudrais qu’il fût musclé.

Le soir, il y a Volodine, il fait partie de ces auteurs dont on peut négliger le prénom. Volodine, c’est un de ces nombreux visages – mais le sien n’est nullement hâlé -, que j’ai rencontré à la villa K. La rencontre dans la librairie, entre lui et la vingtaine de spectateurs que j’ai rejoints, est légère. Elle me donne envie de lire son dernier roman, celui qui est là, posé sur la table, et que ce type de moment pourrait gâcher de trop en dire. J’avais, au Japon je crois, tenté la lecture de Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze ; je m’y étais heurté. Après la rencontre, je m’approche, je lui demande s’il se souvient de moi en baissant mon masque, oui bien sûr. Je ne sais pas exactement le souvenir que j’ai laissé à tous ces artistes qui venaient à la maison pour dîner, ou le dimanche pour des poulets rôtis ; Volodine est, je crois, sur la photo de groupe que nous avions faite pour célébrer notre départ. Je ne sais pas où est cette photographie, je n’ai jamais trop su comment la regarder : sous une apparence joyeuse elle est encore pour moi tout un ensemble de sentiments loin de la joie.

Et puis je laisse la place, je m’approche de la caisse, achète le roman, reviens, dis que « Finalement c’était bête de ne pas l’acheter. » Je dois être un peu ridicule, ou un peu faux-cul. Il y laisse un mot. Oui, je saluerai Ch de sa part.

Enfin S et moi allons dîné. Je ne lui parle pas de ton ventre. Tu interviens pourtant, brièvement ; je crois qu’on parlait d’aimer.

Mercredi 15 septembre 2021

C’était peut-être plus l’instinct de survie qu’une véritable envie qui m’avait fait réserver une place pour la conférence d’Elisabeth Lebovici. Tu m’en avais parlé, sous la nuit, peut-être le ciel était-il étoilé mais je regardais ailleurs. Je sentais qu’il fallait, en plus du retour au cinéma, en plus des livres, me ré-emparer de l’art et de ceux qui en parlent. Qu’il fallait oublier la ville et tout ce qu’elle représente, pour en voir autre chose, un bruissement. Que l’amitié, les amitiés plurielles dirais-je, ne suffisaient pas, quoi qu’elles m’offrent un vendredi ou un samedi soir. D’ailleurs, j’ai aussi depuis réservé des places pour 6 spectacles de danse, c’était par là que ça passerait aussi, comme si combler l’absence passait par les corps.

Certes j’ai loupé la « Marche », dimanche, j’ai choisi la mer, ou plutôt l’a-t-on choisi pour moi, la mer et d’abord cette dune contemplant un horizon vert sapin ou bleu de vagues. J’ai loupé la Marche et la folie généreuse d’un cortège multilgbtqiacolore qui passe sur la ville un joli coup de pinceau, dépoussiérant les avenues.

Mais ce mercredi soir, je suis là. Elle parle d’Absalon et elle n’en parle pas tout à fait, elle dit « Ce n’est peut-être pas pour moi », elle est drôle, elle dit aussi « Je n’en vois pas du tout le sens », elle me rassure, elle parle de Marcel Mauss, elle dit encore : « Qu’est-ce qui est fou ? Crier ou ranger ? »

Lundi 13 septembre 2021

Alors l’homme rentre chez lui, il est tard. Soudain, le scénario dévoile ce que tu as plus ou moins vécu. Sur le fauteuil rouge du cinéma, à côté de toi, je suis comme pétrifié.

Je n’utilise pas cet adjectif quand j’évoque ce passage, une fois dehors, installés à une terrasse où il fait encore chaud. Nous parlons du film, intense, complexe, trois heures qui donnent du temps au cinéma dans un montage élancé, plein de longues respirations, de dialogues qui disent tout ce qu’il y a à dire, de silences frappés par les gestes de la langue des signes coréenne. Il y a des scènes magnifiques dans ce Drive My Car, des personnages forts, mais je crains de l’oublier, oui j’ai cette sensation, provenant notamment du fait qu’aujourd’hui, je crains de tout oublier.

Et puis il y a le Japon, sa langue, ses routes, ses parkings, ses petites phrases intraduisibles.

Surtout, le cinéma devient, comme les livres, une pause. Mon rapport aux images en mouvement et aux récits est en mutation. J’y trouve une présence, et c’est aussi la mienne, comme en une forme de méditation. Ainsi, durant les trois heures que dure le film, je n’ai pas regardé l’heure. Je crois que c’est la première fois que cela m’arrive. Je n’étais ni curieux ni impatient. J’étais là, dans un temps suspendu où rien d’autre n’existe, si ce n’est quelques souvenirs sortant des images.

J’y trouve une présence, la mienne.

Nous ne parlons pas que du film. Nous parlons aussi de toi, de moi. De ce qui fait absence, un peu.

Samedi 11 septembre 2021

Parfois, je ne comprends pas. Je lis le texte qui résume le tout en quelques fragments limités par un nombre de caractères prédéfinis, et je n’arrive pas à m’y accrocher, à l’intégrer. Je comprends les mots bien sûr mais sans voir ce qu’il y a derrière, ou au cœur : peut-être que je ne vois que la contrainte de faire rentrer des années de travail d’un artiste dans ce texte. Peut-être que je lis en oubliant ce qui précède, il y a de ça aussi. Là, exposition Absalon Absalon, c’est pareil, je lis, je ressens une sensibilité, mais quoi ? Sous la nef du CAPC, je ne sais pas exactement ce que l’exposition, et les textes qui l’accompagnent, veulent me dire. Je ne m’en inquiète pas, je suis habitué. Je sens qu’on veut me donner à percevoir quelque chose que l’on n’a pas forcément besoin de comprendre, et que l’on est là pour être là. Je vis cela comme un expérience sensorielle, comme un défi à mon impatience peut-être. C’est confus. Je sens que c’est puissant, qu’il faut être là, pour déplacer ses limites en pénétrant dans ses petites constructions blanches.

Peut-être que je n’aurais pas dû écrire ce texte 4 jours plus tard, et que ma mémoire me joue des tours.

A l’étage, il y a toujours cette belle exposition sur des architectes de Taïwan, c’est généreux, malin, léger, mais nous y restons peu, elle est encore en moi. J’aime tant cette impression qui nait d’être là, même brièvement, et de connaître déjà ce que je vois.

Et puis on empilera des briques de plastique. J’accepte de me prêter au jeu, pour construire je ne sais quoi, mais il y a là, peut-être, trop d’enfance perdue.

Jeudi 9 septembre 2021

Déjeuner dehors, je lis. Ils sortent. Want some company ?, me demande-t-elle.
J’hésite, à peine.
But you’re reading, elle ajoute, voyant peut-être plus mon regard que mon livre.
Je réponds que oui, que j’ai envie d’être seul avec mon livre, et le silence.

Quelques minutes plus tard, leur acolyte les rejoint. Il parle un peu fort, ils sont derrière moi. Je l’imagine alors, elle, faire signe de baisser la voix. Qu’il baisse.

Mardi 7 septembre 2021

Il est 21h12 lorsque tu m’appelles pour me trouver, je me lève, je t’aperçois, lève le bras, te voilà. 32 minutes plus tôt, tu me disais partir. J’en faisais autant, sans réfléchir qu’il te faudrait plus de temps que moi, sans te demander surtout si tu étais au travail – tout près – ou chez toi – bien plus loin – c’est-à-dire dans cet endroit où tu loges actuellement et que peut-être tu n’appelles pas chez toi, puisque chez toi c’est ailleurs mais que tu n’y vas pas, tu n’iras plus, c’est un lieu devenu inhabitable une nuit d’été.
Je me rassieds une fois que tu es là, après que mon front aura heurté ta casquette en nous embrassant, casquette à la teinte verte sous les réverbères. Ta chemise aussi, au loin, semblait avoir ce coloris, mais de près c’est quelque chose de crème, dirais-je, avec des motifs, des lignes ou des rectangles. Le rat qui était passé un peu plus tôt, dans l’herbe, était plus gris.

Lundi 6 septembre 2021

Personne ne lui a demandé comment elle était habillée ce matin-là mais elle a tenu à le préciser, qu’elle n’avait pas autre chose à se mettre que des baskets blanches mais savoir quelle robe ou jean siérait à l’occasion, idem du rouge brillant qui couvrirait ses  lèvres, elle y pensait depuis l’aube.
Tanguy Viel ; La Fille qu’on appelle.

Dimanche 5 septembre 2021

Alors il y a eu tant d’images vues, là, aux Rencontres d’Arles, et j’aurais pu ne pas les voir si tu n’étais pas venu, puisque l’idée d’être seul ne me faisait envie. Tant d’images, mais tant de présence aussi, amicale puisque tu étais là avec ce regard que tu as et ce sourire toujours, souriant d’être ici, souriant en pensant à un autre, souriant aux voisins de table, les uns et les autres, jusqu’au moment léger d’un apéritif : à gauche comme à droite, nous avions tous vécu – et tu y vis encore – à Ménilmontant, à supposer que mon coin de la rue de la Mare en fît partie, et voilà le patron du bar nous narrant ses aventures parisiennes de son accent corse. Rien que pour cela, peut-être, rien que pour ce moment, peut-être, il fallait venir.

Jeudi 2 septembre 2021

Jules
Je marche. Je connais le chemin. C’est mon pays ici. Je marche. Sans lever la tête. Sans croiser le regard de ceux que je dépasse. Ne rien dire à personne. Ne pas répondre si l’on s’adresse à moi. Ne pas se soucier non plus, de ce sifflement dans l’oreille. Cela passera. Il faut marcher. Tête baissée. Je connais le chemin par cœur. Je me faufile sans bousculer personne. Une ombre. Qui ne laisse aucune prise à la fatigue. Le sifflement dans mes oreilles. Oui. Comme chaque fois après le feu. Mais plus fort. Assourdissant. Le petit papier bleu au fond de ma poche. Permission accordée. Je suis sourd mais je cède ma place. Au revoir Marius. Je lui ai tendu le papier bleu qu’on venait de m’apporter. J’avais honte. Je ne pouvais pas lui annoncer moi-même que j’allais partir et qu’il allait rester.
Laurent Gaudé ; Cris


Mercredi 1er septembre 2021

Sur les images faites vers midi, elle sourit beaucoup, d’un sourire plein de toutes ses joyeuses dents, et je ne vois pas, sur le moment, le nœud doré qui orne sa jupe. Son haut est noir, le tout est beau, élégant, discret, et nous avons rapidement trouvé un lieu pour le portrait. Ce n’est que demain qu’elle me dira qu’elle n’aime pas son visage. La lumière y est douce, plus tard je retoucherai sa peau, mais d’abord sa collègue, tout juste arrivée, pose elle aussi. Elle esquisse un sourire, c’est simple et lumineux.

Et puis voilà le soir. Tu ne souris pas tout à fait. Les semaines ont passé.

J’aimerais trouver les mots ici, et devant toi aussi, être juste. Je te regarde. Ta chevelure me rappelle celle que j’avais sur cette photographie où j’ai trois ans à peine.

J’ose te demander. Il y a quelque chose, dans notre amitié, ou dans ma compassion, ou ailleurs peut-être, qui a besoin d’en savoir un peu plus sur ce basculement de ta vie, sur ces minutes et puis ces heures, afin d’être un peu plus au bon endroit, témoin distant, bras entourant. Tu racontes.

Tu parles, à un moment, du pouvoir des images, celles où il apparait, maintenant qu’il n’est plus là. Ici, dans ce journal, je ne sais comment dire ce moment avec toi : à quel autre moment de ma vie m’a-t-on parlé de la mort d’un être aimé ? … d’un être qui était là, et qui soudain…

Il y a cet exemple. Mais je n’en sais rien. Je ne sais qu’une chose : le nombre d’années qui ont suivi.

Mardi 31 août 2021

Ça s’appellerait le Soupir des Vagues. Ce serait le film que je suis allé voir, même si devait il faisait beau, parce que c’était ainsi, décidé et prévu. J’aurais un peu dormi, par intermittence, durant les quinze ou vingt premières minutes du film, dans pour autant manquer ce qu’il ne fallait pas manquer, car tout s’est révélé dans les dernières minutes. Il y avait eu avant, tout ce qui porte un film, au-delà d’une intrigue et d’une moralité, et j’avais aimé ça : comment des amoureux n’arrivent à rien se dire.

Dimanche 29 août 2021

Tu es de ces amis de treize ans qui m’ouvrent grands les bras, là, au milieu des paysages inédits. C’était l’été peut-être, c’était 2018, et le chat était passé par la fenêtre. Cette fois il s’agirait d’un chien, aux yeux bleus comme le ciel, il viendrait nous sourire aux abords d’une piscine. Plus tôt l’enfant riait.

Il y eut des canards aussi, et Brantôme, ville charmeuse et ennuyeuse, qui n’a que pour elle que nos moqueries enfantines devant ceux qui pagaient, que nos railleries d’adultes devant un café fade et puis quelques canards. Mais qu’importe tout ça, puisque encore, ici je m’en fais témoin, nous aimons être ensemble. Rarement, mais ensemble.

Samedi 28 août 2021

Je crois qu’il n’y a qu’avec toi, réellement, que nous allons aussi loin dans ce qui nous traverse, et dans ce que l’autre peut nous apporter. Encore une fois, tu attends de moi un regard, des réponses, quelque chose qui fait avancer ce qui stagne ou recule ou tournoie. Je suis un confident, un peu. Je suis le seul à savoir, parfois. Je suis celui à qui tu as fait suivre cette lettre, il y a un an peut-être, toi-même ne l’avais pas lue. En quittant la chambre d’hôtes, au matin de ce samedi, avant que nous découvrions la joliesse de la région, telle abbatiale, telle bastide, telle petite boutique où l’on m’offre un collier alors que c’est toi qui a dépensé, les propriétaires ont dû nous croire ensemble. Alors j’ai glissé que le soir, nos chemins se sépareraient. J’aurais pourtant aimé qu’ils se prolongent encore : nous partageons quelque chose qui n’existe pas ailleurs. Je me souviens d’un jour où je m’étais demandé ce qu’il pourrait advenir de nous : je n’y croyais pas trop. Je n’imaginais pas, quoi qu’il en soit, que dix ou douze ans plus tard nous serions encore là, ainsi près l’un de l’autre, dans une intimité rare.

Ainsi, au bord de la rivière, dans cet horizon vert et rafraichissant, nos histoires attendent une oreille, des mots, une piste ou une confirmation. Je ne suis pas sûr, pour ma part, d’attendre des réponses. J’ai l’impression, mais j’ai peut-être tort, que je les ai déjà. Mais l’eau y est parfaite, et le courant léger.

Vendredi 27 août 2021

Il n’y aura pas ce paysage de montagnes que tu m’avais fait découvrir l’an passé, dans ton pays à toi, et que, d’incompréhensions en hésitations, je n’aurai pas revu cette année, mais il y a là d’autres images jusqu’alors inconnues, moins élevées, moins escarpées, et la surprise d’être ici ensemble, par le hasard des routes et des vacances. Pour le dîner, la vue sur l’autre rive d’une Dordogne paisible et fraîche ; c’est ce que nous voulions. Être ensemble aussi, un court moment, joli, ailleurs.

Il n’y aura pas d’image non plus.

Jeudi 26 août 2021

Aller, matin : homme probablement soûl, vaguement endormi, penché, oui très penché à se demander comment il tient assis, cheveux gras. Lorsqu’il se réveille il roule une cigarette, difficilement c’est-à-dire lentement. A sa gauche, collée contre la vitre, une femme. Nous n’échangeons pas de regard avec elle, ils en diraient déjà trop.

Retour : femme qui répète en boucle après être montée à l’arrêt du CHU, le téléphone collé à l’oreille, regardant fixement vers l’avant du tram, ses échanges avec sa mère, hospitalisée. Elle dit les pleurs, etc. J’essaye de lire mais je ne peux : sa voix est claire et forte, son articulation précise. Ce qu’elle dit est à la fois triste, insupportable et terriblement banal puisque tout ça emporte tout le monde un jour ou l’autre.

Les deux moments, aller et retour, se rejoignent dans ce qu’ils ont de quotidien et d’inévitable. Je ne sais comment à la fois m’en détacher et compatir.

Mardi 24 août 2021

Alors tu regardes ce que je regarde au loin ; sur ton genou écorché, il y a des souvenirs récents qui s’effaceront bientôt mais parfois tu grimaces encore. L’homme, installé là-bas peut-être pour la nuit et d’autres qui suivront, est déjà passé nous demander une pièce que je lui ai tendue. Son accent hispanique nous a laissés figés, figés et égoïstes, n’attendait-il donc pas qu’on lui parlât un peu ? Plus tard il reviendra. Non, nous ne fumons pas.

Lundi 23 août 2021

Je ne sais pas ce que tu quittes de moi en partant ainsi ; je ne sais pas exactement qui j’aurais été, sinon une présence régulière pour t’écouter rire, te lire un peu parfois, et puis te regarder, bien sûr, figé et magnifique, sans sourire, là, Ne bouge plus. Qui serai-je demain ?
Je ne sais pas encore ce que tu me laisses, sinon tant d’images de toi, et tant d’autres aujourd’hui, dans le soleil couchant ou dans la dureté de cette petite lumière frappant ces vêtements blancs.

Jeudi 19 août 2021

Il y a ce moment, sur la route, où l’usine baignée par le soleil de 18h a cette teinte dorée qui m’échappe et s’éloigne. L’usine, combien de fois sommes-nous passés devant depuis l’été 2008, sur cette route entre Boé et Lectoure ? Combien de fois me suis-je dit qu’un jour elle serait là, dans ce journal ? Pas cette fois, pas encore.
L’après-midi avait en effet été portée par les images de l’été photographique de Lectoure, de l’admirable exposition Azimut du collectif Tendance Floue, jusqu’à la joliesse de deux corps d’enfants plongés dans l’eau captés par Julien Coquentin, et puis entre les deux, des propositions que j’ai trouvées plus ou moins généreuses, plus ou moins douces, plus ou moins intéressantes, des moments de poésie qu’il faut réussir à attraper comme leur auteur aimerait qu’on les attrape mais je n’y suis pas parvenu. Je crois qu’il y a, dans toute cette photographie qui frôle avec le trop peu et une forme de sensibilité vaporeuse, quelque chose qui de plus en plus m’échappe – ou plutôt est-ce moi qui veux m’en échapper. Mais il y a eu aussi – surtout ! – le nom de François Méchain, avec ce quelque chose chez lui qui creuse, qui creuse surtout en moi sans savoir expliquer ni où ni pourquoi, notamment parce qu’un festival ne donne pas beaucoup le temps, on ne peut pas être là et rester, il faut passer à la suite et digérer encore ce qu’il y avait derrière, voire même perdre son temps à sniffer des colliers planqués sous des visons.

Mardi 17 juillet 2021

Je ne sais pas si tu me crois lorsque je dis que j’aime ce livre que tu m’as offert : il y a quelque chose en moi qui n’arrive pas à exprimer le plaisir. En écrivant ces lignes, je me demande si c’est la langue anglaise qui me freine ; il m’y manquerait un ton, un sourire, une familiarité. C’est au moment de partir, nous avons déjeuné, que je t’en parle.

Lundi 16 août 2021

Les jours écrits ne creusent pas toujours au bon endroit, pas toujours comme il faut. Parfois ils ne regardent pas plus loin que les heures qui leur sont attribuées. Ainsi, hier ils ont exprimé un état – un état d’esprit, un état tout court – de manière un peu abrupte, inélégante, voire erronée. J’ai effacé la phrase, ajouté une image, deux jambes caressées du regard dans un après-midi ensoleillé.

Toi, je ne t’ai pas encore photographié. On n’y pense pas vraiment. N’oses-tu pas me le rappeler ? On l’évoque, parfois. Tu souris, souvent. Il y a pourtant ce portrait de toi, éclatant, qui s’ajoutera, un jour, à cette galerie, à ces visages croisés à Paris, visages patients. Regarde-moi, je leur disais un peu, Ne souris pas.

Dimanche 15 août 2021

Je quitte Paris avec, depuis Ivry jusqu’à la sortie du périph, ce qui semble être Miles Davis dans l’auto-radio. La musique convient au moment, j’ai l’impression d’être dans un film ; j’aurais néanmoins aimé descendre du Uber juste à la fin du morceau et du plan séquence, ç’aurait eu du style, il y aurait eu un plan sur mon visage, j’aurais eu l’air fermé, mais le spectateur n’aurait pas été tout à fait sûr que j’étais triste de partir. Je pense à Jeanne Moreau. Mais à travers la vitre, Paris est en couleur, il fait jour, il fait beau.

Je ne compte plus les fois où j’ai quitté Paris. C’est peut-être la plus étrange. Cette fois, il y a comme un goût d’inabouti. Personne ne m’y attend, personne ne m’y projette, comme il y a deux ans et un jour et que c’était joli malgré ce que c’est devenu. Il n’y a pas eu de paysages, sauf ces vues depuis les étages, sauf ces paysages-corps cherchés avec les yeux ; il avait les pieds sales et les ongles aussi.

Samedi 14 août 2021

Au hasard d’un vol modifié, il y a soudain Dublin qui s’efface, et ce que tu me dis qui m’efface aussi. Je ne sais pas ce que j’attendais de nous, mais pas tout à fait cela, pas tout à fait ainsi. Je ne sais pas ce que j’attendais de cette ville, mais je sais que j’en voulais pas vraiment, alors j’annule, je veux de l’air, de l’herbe, être assis, attendre, peut-être ne rien voir de nouveau, ne pas m’épuiser surtout.