Vendredi 27 août 2021

Il n’y aura pas ce paysage de montagnes que tu m’avais fait découvrir l’an passé, dans ton pays à toi, et que, d’incompréhensions en hésitations, je n’aurai pas revu cette année, mais il y a là d’autres images jusqu’alors inconnues, moins élevées, moins escarpées, et la surprise d’être ici ensemble, par le hasard des routes et des vacances. Pour le dîner, la vue sur l’autre rive d’une Dordogne paisible et fraîche ; c’est ce que nous voulions. Être ensemble aussi, un court moment, joli, ailleurs.

Il n’y aura pas d’image non plus.

Jeudi 26 août 2021

Aller, matin : homme probablement soûl, vaguement endormi, penché, oui très penché à se demander comment il tient assis, cheveux gras. Lorsqu’il se réveille il roule une cigarette, difficilement c’est-à-dire lentement. A sa gauche, collée contre la vitre, une femme. Nous n’échangeons pas de regard avec elle, ils en diraient déjà trop.

Retour : femme qui répète en boucle après être montée à l’arrêt du CHU, le téléphone collé à l’oreille, regardant fixement vers l’avant du tram, ses échanges avec sa mère, hospitalisée. Elle dit les pleurs, etc. J’essaye de lire mais je ne peux : sa voix est claire et forte, son articulation précise. Ce qu’elle dit est à la fois triste, insupportable et terriblement banal puisque tout ça emporte tout le monde un jour ou l’autre.

Les deux moments, aller et retour, se rejoignent dans ce qu’ils ont de quotidien et d’inévitable. Je ne sais comment à la fois m’en détacher et compatir.

Mardi 24 août 2021

Alors tu regardes ce que je regarde au loin ; sur ton genou écorché, il y a des souvenirs récents qui s’effaceront bientôt mais parfois tu grimaces encore. L’homme, installé là-bas peut-être pour la nuit et d’autres qui suivront, est déjà passé nous demander une pièce que je lui ai tendue. Son accent hispanique nous a laissés figés, figés et égoïstes, n’attendait-il donc pas qu’on lui parlât un peu ? Plus tard il reviendra. Non, nous ne fumons pas.

Lundi 23 août 2021

Je ne sais pas ce que tu quittes de moi en partant ainsi ; je ne sais pas exactement qui j’aurais été, sinon une présence régulière pour t’écouter rire, te lire un peu parfois, et puis te regarder, bien sûr, figé et magnifique, sans sourire, là, Ne bouge plus. Qui serai-je demain ?
Je ne sais pas encore ce que tu me laisses, sinon tant d’images de toi, et tant d’autres aujourd’hui, dans le soleil couchant ou dans la dureté de cette petite lumière frappant ces vêtements blancs.

Jeudi 19 août 2021

Il y a ce moment, sur la route, où l’usine baignée par le soleil de 18h a cette teinte dorée qui m’échappe et s’éloigne. L’usine, combien de fois sommes-nous passés devant depuis l’été 2008, sur cette route entre Boé et Lectoure ? Combien de fois me suis-je dit qu’un jour elle serait là, dans ce journal ? Pas cette fois, pas encore.
L’après-midi avait en effet été portée par les images de l’été photographique de Lectoure, de l’admirable exposition Azimut du collectif Tendance Floue, jusqu’à la joliesse de deux corps d’enfants plongés dans l’eau captés par Julien Coquentin, et puis entre les deux, des propositions que j’ai trouvées plus ou moins généreuses, plus ou moins douces, plus ou moins intéressantes, des moments de poésie qu’il faut réussir à attraper comme leur auteur aimerait qu’on les attrape mais je n’y suis pas parvenu. Je crois qu’il y a, dans toute cette photographie qui frôle avec le trop peu et une forme de sensibilité vaporeuse, quelque chose qui de plus en plus m’échappe – ou plutôt est-ce moi qui veux m’en échapper. Mais il y a eu aussi – surtout ! – le nom de François Méchain, avec ce quelque chose chez lui qui creuse, qui creuse surtout en moi sans savoir expliquer ni où ni pourquoi, notamment parce qu’un festival ne donne pas beaucoup le temps, on ne peut pas être là et rester, il faut passer à la suite et digérer encore ce qu’il y avait derrière, voire même perdre son temps à sniffer des colliers planqués sous des visons.

Mardi 17 juillet 2021

Je ne sais pas si tu me crois lorsque je dis que j’aime ce livre que tu m’as offert : il y a quelque chose en moi qui n’arrive pas à exprimer le plaisir. En écrivant ces lignes, je me demande si c’est la langue anglaise qui me freine ; il m’y manquerait un ton, un sourire, une familiarité. C’est au moment de partir, nous avons déjeuné, que je t’en parle.

Lundi 16 août 2021

Les jours écrits ne creusent pas toujours au bon endroit, pas toujours comme il faut. Parfois ils ne regardent pas plus loin que les heures qui leur sont attribuées. Ainsi, hier ils ont exprimé un état – un état d’esprit, un état tout court – de manière un peu abrupte, inélégante, voire erronée. J’ai effacé la phrase, ajouté une image, deux jambes caressées du regard dans un après-midi ensoleillé.

Toi, je ne t’ai pas encore photographié. On n’y pense pas vraiment. N’oses-tu pas me le rappeler ? On l’évoque, parfois. Tu souris, souvent. Il y a pourtant ce portrait de toi, éclatant, qui s’ajoutera, un jour, à cette galerie, à ces visages croisés à Paris, visages patients. Regarde-moi, je leur disais un peu, Ne souris pas.

Dimanche 15 août 2021

Je quitte Paris avec, depuis Ivry jusqu’à la sortie du périph, ce qui semble être Miles Davis dans l’auto-radio. La musique convient au moment, j’ai l’impression d’être dans un film ; j’aurais néanmoins aimé descendre du Uber juste à la fin du morceau et du plan séquence, ç’aurait eu du style, il y aurait eu un plan sur mon visage, j’aurais eu l’air fermé, mais le spectateur n’aurait pas été tout à fait sûr que j’étais triste de partir. Je pense à Jeanne Moreau. Mais à travers la vitre, Paris est en couleur, il fait jour, il fait beau.

Je ne compte plus les fois où j’ai quitté Paris. C’est peut-être la plus étrange. Cette fois, il y a comme un goût d’inabouti. Personne ne m’y attend, personne ne m’y projette, comme il y a deux ans et un jour et que c’était joli malgré ce que c’est devenu. Il n’y a pas eu de paysages, sauf ces vues depuis les étages, sauf ces paysages-corps cherchés avec les yeux ; il avait les pieds sales et les ongles aussi.

Samedi 14 août 2021

Au hasard d’un vol modifié, il y a soudain Dublin qui s’efface, et ce que tu me dis qui m’efface aussi. Je ne sais pas ce que j’attendais de nous, mais pas tout à fait cela, pas tout à fait ainsi. Je ne sais pas ce que j’attendais de cette ville, mais je sais que j’en voulais pas vraiment, alors j’annule, je veux de l’air, de l’herbe, être assis, attendre, peut-être ne rien voir de nouveau, ne pas m’épuiser surtout.

Mardi 3 août 2021

Photographier sans projet ni intention : l’un des formes les plus radicales du lâcher-prise.
::: Arnaud Claass : L’Intuition photographique

Jeu de Paume. Nous sommes si peu nombreux. On dit toujours cela de Paris, qu’elle se vide en août. On n’a même plus besoin de fuir la foule, c’est elle-même qui n’est pas venue ou bien qui est partie : devant les photographies de Michael Schmidt, on ne sait pas très bien qui est là, quelques Parisiens rescapés – et pass-sanitarisés – ou quelques touristes ?
Devant les photographies de Michael Schmidt, il se trame, comme parfois, autre chose qu’un regard : il y a mes propres interrogations sur ce que je fais de mes images, jusqu’où je ne vais pas avec elles. Car mon travail est disons dans la même famille, fait de moments happés, allant par ci, par là.

Allant par ci, par là, me voici ensuite attablé, salon de thé Tomo, besoin du goût du Japon, il fait gris, je suis dehors. L’homme sort de la laverie automatique, je l’y avais vu entrer avec un petit sac. Il fume. Il s’assied à la table d’à-côté, me parle, me demande ce que je lis, et puis me dit que ça coûte 4-5 euros, je n’entends pas très bien, il y a le bruit de la rue, des travaux un peu plus loin. Je lui en tends 1, il le prend et s’éloigne. Quelques minutes après il revient, pose l’euro sur la table. Je n’ai pas l’habitude, dit-il, ne te vexe pas. Je ris, je dis que non, je ne me vexe pas. Je ne sais pas quoi dire d’autre.

Avec l’homme qui m’interpelle plus tard, alors que je suis assis au Palais Royal, lisant encore malgré le petit vent frais – j’ai entre temps sorti l’écharpe de mon sac – je suis plus bavard, et il l’est aussi. Il a 58 ans, il récupère l’euro, et 30 centimes de plus. Il ne sait pas où il dormira ce soir, nous parlons un peu, il dit que pour manger ça va, les gens lui achète de quoi. Mais dormir : où ? Le gardien du parking où il a ses habitudes est en congés, il doit dormir ailleurs. La nuit dernière fut hachée, il est épuisé.

Au dîner, A l’est aussi sans doute, mais il ne le dit pas. Peut-être un peu épuisant aussi, B le confirmera. Il se souvient de tout, de moi, de L, c’est léger mais il bouffe l’espace, c’est un peu à qui de nous deux gagnera la bataille du plus extraverti. Alors quand il se dévoile, là, fragile dans ce couloir et cette rupture, que puis-je dire ? Rien de réconfortant : il est trop tard, il n’en a pas laissé la place. Et je ne sais pas faire.

Lundi 2 août 2021

Il se réveilla difficilement : les draps, sous l’effet de la suée d’un sommeil agité provoqué par le kilo et demi de sardines a beccafico dont il s’était bâfré le soir précédent, c’étaient étroitement entortillés autour de son corps, il lui semblait être devenu une momie.
::: Andrea Camilleri ; Le Voleur de goûter

Alors tu rejoins ceux qui sont repartis le lendemain pour franchir un océan ; « Don’t leave« , n’osé-je pas dire en regardant tes yeux.

 

Dimanche 1er août 2021

Sur un sommet au-dessus des nuages vivait jadis un homme qui avait été le jardinier de l’empereur du Japon. Peu de gens connaissaient son existence avant la guerre, mais je savais qu’il avait quitté sa patrie aux confins du Soleil levant pour s’installer dans la région montagneuse du centre de la Malaisie. J’avais dix-sept ans quand ma sœur me parla de lui pour la première fois. Une décennie devait encore s’écouler avant que je me rende dans les montagnes pour le voir.
Il ne me présenta pas d’excuses pour ce que ses compatriotes nous avaient fait, à ma sœur et à moi. Ni lors de notre première rencontre, par un matin pluvieux, ni plus tard. Quels mots auraient pu apaiser ma souffrance, me rendre ma sœur ? Aucun. Et il en avait conscience, contrairement à la plupart des gens.
::: Tan Twan Eng ; Le Jardin des brumes du soir

J’ouvre le livre, enfin. Sur le si petit mot que tu as écrit sur la première page – tu m’avais dit que ne tu ne savais pas trop quoi mettre -, tu as signé de ton initiale. Je ne sais pas si cela est une manière de dire que tu me lis.
A ma droite, de l’autre côté du couloir du train, des Japonais. Leur niveau de langage – passant du neutre au familier, selon qui parle -, puis le fait que l’anglais débarque dans l’une de leur conversation, me laisse à penser que le plus près de moi, bricolant des tableaux excel après avoir dégusté une pâtisserie de chez S et portant un bermuda beige laissant apparaître une peau caramel brillant un peu sous l’éclairage dans une photogénie presque excessive, serait plutôt Chinois. J’hésite alors à ouvrir ce livre de japonais qui me fera réviser pour la énième fois les kanjis vus, oubliés, revus, oubliés encore, mais j’ose, tant pis et comme on peut s’en douter, tout le monde s’en fiche royalement. Impérialement ?

Samedi 31 juillet 2021

Alors, tandis que la nuit se prolonge et que demain se rapproche, je lis les 30 dernières pages du romain fleuve « Lilas rouge » entamé le 21 mai. 690 pages – bien fournies avec mise en page de chez Verdier – pour lesquelles je suis véritablement partagé, entre le bon – quelques rares envolées magnifiques, une langue parfois étonnamment abrupte et gonflée, négligeant par exemple la fluidité née d’adverbes, un premier quart m’emportant, et cette sorte d’épreuve un peu sisyphéenne, cette sorte de défi à moi-même flirtant avec le besoin de s’extraire du monde en tenant bon pour lire l’intégralité de ce pavé – et le pénible – ce besoin qu’a l’auteur de ne donner aucun indice temporel au point de remplacer l’année par xx dans une lettre, ce sentiment d’être totalement paumé notamment au début du quatrième livre, quatrième livre qui m’aura fait tester et approuver la technique de la lecture diagonale pour attraper les passages intéressants parce que tout de même j’aurais trouvé embêtant de mourir d’ennui avant de connaître la fin même si la quatrième de couverture vous raconte ce qui se passe à la page 600 ce qui a eu le don de m’agacer durant 599 pages, cette même langue qui tout de même m’a fait soupirer plus d’une fois, et ces personnages, auxquels je n’ai pas réussi à m’attacher parce que j’ai longtemps attendus qu’ils fussent portés par la musicalité des phrases*, en proie à un vague malaise parce que pépé le Nazi a été une ordure en dénonçant des personnes de son village et que cela va retomber (en mode « Les Rois maudits en Autriche ») sur les générations suivantes. Mais bon sinon je peux vous le prêter.

* Ca peut paraître curieux, mais c’est ainsi que je le ressens.

Vendredi 30 juillet 2021

C’est ainsi que je te retrouvai. Toi puis toi puis toi. On pourrait en écrire trois petits bouts d’histoire… ce qui me fait penser à cette chanson de Barbara, « Tous les passants » :
Tous les passants s’en sont allés
Plus rapides que la mémoire
Écrire un petit bout d’histoire
Les uns debout, d’autres couchés

Qui d’entre vous était debout ? Qui d’entre vous était couché ? Ici on laissera un sourire planer.

Mardi 27 juillet 2021

Ainsi tu précises les raisons de ton départ pour Lyon : d’abord, partir. Changer d’horizon. Puis, avec les idées claires, tu m’expliques que tu souhaites, après avoir travaillé pendant un an pour mettre de l’argent de côté, intégrer une école de photographie. M’en voilà heureux. Ce qui me traverse quand tu me l’annonces est une douce émotion.
Je te demande alors si je dois y voir un peu de mon influence. Tu me dis que oui, parce que tu n’avais jamais posé avant de me rencontrer, et que le reste en a découlé, ces images que tu fait de tes amies, notamment. Tu dis peut-être ça pour me faire plaisir, car tu avais déjà un appareil photo avant de me rencontrer. Mais à présent tu as le mien, devenu le tien. Et ton regard a mûri, comme tes mots.
Je ne sais pas où ta jeunesse t’emporte, mais je te vois décidé et beau dans ta certitude, beau dans ce pétillant avec lequel tu m’éclabousses. Et tu franchis la porte rieur ; mais ne l’es-tu pas toujours ?

Dimanche 25 juillet 2021

C’est donc attablés comme des touristes, dans ce restaurant espagnol, que tu me demandes si tu peux être honnête. Ma mémoire étant ce qu’elle est, j’ai oublié la question, ou la formulation qui a suivi. Notons que c’est tout de même assez pénible d’oublier le point clé d’une conversation lorsque l’on est ici pour la retranscrire sans vraiment la retranscrire et qu’il faut donc jouer avec les mots… qu’on a oubliés.

La conversation qui suit est légère, et puisque tu t’inquiètes, je fais un mouvement de la main pour balayer tout ça, c’est-à-dire pour remettre les quelques moments douloureux là où ils ont été, pour ce qu’ils ont été. Mais tu n’insistes pas, et moi non plus : mes pensées sont confuses mais mon choix est clair.
Puis il y aura quelques rires, une plaisanterie que tu n’auras pas comprise, et finalement l’idée – non exprimée – que notre insolence est un peu égoïste. « L’amour, c’est chacun pour soi« , m’avait écrit F le 28 septembre 2016 après avoir quitté V, et il me plait de penser, en tirant les traits, que cette phrase s’adapte à toute relation : il convient qu’elle convienne d’abord à soi-même.

Alors, après le café, je pense à moi et te laisse ; tu es un peu déçu.

Samedi 24 juillet 2021

Puisque ce n’est pas le jour de ton anniversaire, nous pourrions dire que ce ne sont pas des cadeaux d’anniversaire. On aurait aussi la liberté de nous offrir ce qu’il y a de plus cher : du temps. Du temps, l’un pour l’autre, là, un café, un deuxième, pendant lequel je serais le témoin de cette fraction de conversation où tu appelles O d’un nom tendre, juste avant que C ne me laisse deux messages et le faux espoir de le voir revenir. Nous parlerions aussi de P, un peu, comment il est là, encore. Puis il y aurait cette manière de partager un petit rien, un moment pour un achat, au lieu d’être là, tout seul, un peu idiot, à hésiter, tout seul, accroupi devant un rayon avant qu’un vendeur au prénom d’empereur ne vienne. Et un détour, jusque chez toi, comme cela arrive parfois.

Vendredi 23 juillet 2021

Alors je t’écris que ça manque de selfies devant la mer. Je ne suis pourtant pas très bien placé pour réclamer des images de tes vacances loin d’ici, d’abord parce que moi-même je n’ai pas pour habitude d’en partager, ensuite parce que nous ne pouvons pas dire que nous nous connaissons même s’il semble qu’un jour tu as cru le contraire, enfin parce que si tu es comme moi, tu as peut-être envie que ce séjour soit une coupure avec Bordeaux. D’ailleurs, depuis que tu m’as répondu que j’en aurais demain, je les attends encore.

Lundi 19 juillet 2021

Ton visage ne me convenait pas. Le chapeau, la moustache, l’écharpe, te donnaient un air étrange, d’autant plus étrange que tu avais apposé cette photographique sur un CV. Que cherchais-tu à y exprimer ?  Je n’arrive à dire à qui tu me faisais ainsi penser, mais ce n’était pas vraiment toi. C’était pourtant un toi que tu préférais que celui du moment, m’avais-tu dit.
Alors j’ai déplié le matériel acheté récemment avec ces pieds tentaculaires qui soudain encombrèrent le sol, puis la nappe qui arborait dans un coin les initiales ZL de mon aïeule et que maman m’avait donnée pour que j’en fasse cet usage. Le coton en était doux, le tissu avait ici ou là subi l’outrage du temps.
J’ai pris plusieurs images, c’était la bonne heure pour la lumière ; sur la dernière tu penchais un peu la tête, tu avais peut-être commencé à oublier qu’il te fallait poser. C’est celle-ci que nous choisirons. C’était toi.

Dimanche 11 juillet 2021

Nous nous étions vus lundi dernier, le 5 juillet. J’ai oublié de l’écrire ici. Je regrette, ça aurait fait un joli texte parce que ç’avait été joli d’être là tous les trois, joli et drôle surtout. Je n’imaginais pas qu’il pouvait être si amusant. Ne m’avais-tu donc jamais parlé de lui en ces termes ? Je comprenais alors pourquoi tu l’aimais, pourquoi je n’avais pas eu les armes pour t’embarquer, pas celles-ci en tout cas, pas cette volubilité, cette énergie, cette folie. Oh sur l’humour, j’arrive à me défendre, certes, mais…
Te revoilà seul aujourd’hui, et parfois tu ris je crois. Les rues de Bordeaux sont lumineuses et ta peau l’est toujours autant, avec cette rousseur comme des milliers de soleil. Avant d’aller nous promener, je te rappelle que tu es ici : sur l’une des étagères, il y a ton visage. C’est vrai qu’elle est belle, cette photo, dis-tu. Elle l’est. Elle est peut-être la plus belle de toute : ton visage est magnifique, et il y a la lumière, les teintes, ce petit air que tu avais en me regardant, cette blessure sur ton nez. Elle est peut-être la première de toutes, les prémices de ce travail photographique que je creuse aujourd’hui. Elle est aussi ma triste renaissance de cette été-là. Et ta peau était alors une autre métaphore.

Samedi 10 juillet 2021

Il n’y a pas les images que j’ai faites, aucune n’était bonne. Il y avait ce portrait de lui, nous buvions une bière, la première je crois, il portait cette improbable chemise recouverte d’une foule constituée des personnes des Simpsons. Toutes les autres images étaient floues, d’un flou qui se dit rien, un vrai bon gros flou loupé faute d’avoir cadré ou fait le focus. C’est un flou de feignasse, ce flou dû au pif. Paf.

Mercredi 7 juillet 2021

Ton nom et ton numéro s’affichent sur mon téléphone. P est là, je lui dis que c’est toi, je te réponds. Il y a ce réflexe qui dit « ça va ? » alors qu’une fraction de seconde plus tôt je m’étais dit qu’il ne fallait pas dire ça, enfin pas comme ça, pas sur ce ton guilleret, mais en même temps, dans toute l’horreur de la mort, il faut que ceux qui restent aillent, c’est-à-dire un peu, un chouia, qu’ils arrivent à dormir au moins. Il y a cette empathie standardisée du « ça va ? » qui balaye les moments où réellement, on espère que l’autre va, qu’il avance, qu’il tient. Il y a probablement dans le ton que j’emploie par réflexe, ma manière à moi de vouloir lui donner un petit quelque chose de léger, la voix chantante, étonnamment plus chantante qu’à l’habitude je crois, plus légère encore que ce ton qu’E cherche à imiter parfois, quand il décroche.
Ta voix me surprend d’être ainsi posée, j’ose quelques questions, je te dis que je ne suis pas très bon dans ces situations, que d’autres savent écouter et dire. Je te dis que tu peux faire signe, mais que tu peux aussi ne pas faire signe.

Je te dis que ce soir je vais voir Duncan, que je penserai à toi, car tu m’avais dit que tu m’avais aimé, alors j’avais acheté le billet. J’ai aimé aussi, c’était d’une belle empathie non standardisée, mais la petite bourgeoise bordelaise a tout de même le chic pour être mal élevée.

Avec P, alors, nous parlons encore de tout cela, comment cela peut arriver, clac, clap de fin, brusquement. Je lui dis que j’ai beau y penser, j’ai beau le savoir, je n’ai jamais rien préparé, jamais donné de consignes. Je ne dis pas qu’il faudrait du Schubert : c’est pendant Duncan que j’y ai pensé.

Mardi 6 juillet 2021

J’ai reçu ton message  à 1h08, il est 8h05 quand je le découvre. Tu m’y annonces sa mort.
Je suis sans voix. Je te réponds, je cherche les mots, je suis bref, je te dis que je suis là ; je sais que dans cette ville tu es presque seul. J’imagine tout ce qui te traverse, mais puis-je l’imaginer ? Je pense aux minutes et aux heures glaçantes qui se sont écoulées et s’écoulent encore. C’est un précipice qui me vient comme image. Je prends ma douche ému, je mange machinalement mon muesli en pensant à toi.
Je ne l’avais pas encore rencontré. Tu m’avais dit que nous nous entendrions bien. Le sort ne nous en a pas laissé le temps. Que le sort te laisse-t-il à présent ?
Je repense bien sûr à cet appel manqué, de toi, au milieu de la nuit. J’avais d’abord tenté de me dire que c’était une erreur, sinon tu aurais laissé un message, ou insisté. A un horaire pareil, vraiment, on pourrait se tromper ? A plusieurs reprises, dans la journée de dimanche, j’avais voulu t’appeler, pour me rassurer, mais je n’y pensais jamais au bon moment, je me disais « il faut que ». Quelle drôle d’idée d’attendre pour être rassuré. Quelle moche idée d’attendre.

Dimanche 4 juillet 2021

Il y a, dans nos conversations, l’idée d’un horizon qu’un jour tu m’as montré, celui qui s’immisce par la fenêtre de ta chambre : bleu, l’océan. Si alors je veux dire ici que tu es celui qui regarde la mer, c’est peut-être parce que j’aurais aimé être quelqu’un qui regarde la mer, ainsi, si facilement, en ouvrant les yeux et les volets.
Oh, tu n’as pas tout le temps cet horizon pour toi : il te faut pour cela retourner en famille. En cela nous nous ressemblons, mais les images que je t’envoie sont autre : vertes, des feuillages.

Samedi 3 juillet 2021

Les arbres noirs me sont arrivés comme ça, dans cet ordre, avec ces mots et ces images, avec ces trous et ces ellipses. Mais c’est quoi les arbres noirs ? C’était quoi pour Duras et ce fut quoi pour moi dans l’âge de ces 17 ans qui étaient les miens ? Et que sont-il aujourd’hui ? Que continuent-ils de dire ?
::: Olivier Steiner ; Les Arbres noirs. Revue Instinct Nomade n° 7

Jeudi 1er juillet 2021

Je ne sais pas de quoi cette habitude est le nom, mais nous voilà ainsi, à nouveau, attablés, c’est-à-dire ensemble. Lorsque je commande ce menu au nom anglophone (summer rolls ?), puisque c’est la langue dans laquelle nous parlons – aunque quizas pudieramos probar hablar en francès ? -, j’y mets un accent anglais plus que potable qui vient sans réfléchir, la serveuse me le faisant remarquer dans ce qui sonne comme un compliment mais qui me déstabilise un peu… brassant quelques souvenirs du lycée où le fait d’être bon en anglais vous cataloguait « premier de la classe » dans tout ce que cette expression suggère non pas en terme de classement, mais en terme d’esprit médiocre. Bref… Nous voilà donc, en terrasse d’un resto fusion nippo-péruvien, à commander des makis, ce qui est exceptionnel pour moi, pour diverses raisons que je n’évoquerais pas ici – rien à voir avec le lycée ni avec mon accent japonais ou espagnol -, devisant de choses et d’autres dans une légèreté que je trouve assez rare chez moi en ce moment – mais pas autant que les sushis – sauf en sa présence, pour diverses raisons que je n’évoquerais pas ici afin de glisser un peu de comique de répétition.

Mercredi 30 juin 2021

Je te retrouve : tu m’attends chez moi. Tu étais passé avant que je me presse, et avant que toi-même tu te dépêches un peu : tu allais au cinéma, et j’allais d’abord récupérer quelques affiches, puis voir ce mercredi photographique qui reprenait du service et c’était bien.
Je te retrouve et je te parle de ces images, de comment c’était bien, d’être là, il y avait A, et je ne sais pas si lui et moi nous étions déjà retrouvés ainsi, seuls. J’étais un peu chez moi, au milieu d’un petit bout du monde photographique local qui dans un jardin papotait un peu, et j’avais récupéré ce tirage qui avait été exposé, et il y avait aussi DB ; il m’avait fallu du temps pour savoir à qui appartenait ce visage. Ensuite j’avais vu G, et nous avions parlé d’Arles, car le matin-même j’avais tout organisé : le train, le logement. La ville m’attendait, et j’aurais aimé que lui et E m’accompagnassent.
Je te retrouve donc et demain matin tu partiras d’ici, c’est-à-dire de cette ville qui était la tienne depuis des années. Combien ? Cinq ? Huit ?

Que m’as-tu dit d’autre qu’il ne m’aurait pas fallu oublier ?