Auteur/autrice : A R
Vendredi 6 août 2021
Jeudi 5 août 2021
Mercredi 4 août 2021
Mardi 3 août 2021
Photographier sans projet ni intention : l’un des formes les plus radicales du lâcher-prise.
::: Arnaud Claass : L’Intuition photographique
Jeu de Paume. Nous sommes si peu nombreux. On dit toujours cela de Paris, qu’elle se vide en août. On n’a même plus besoin de fuir la foule, c’est elle-même qui n’est pas venue ou bien qui est partie : devant les photographies de Michael Schmidt, on ne sait pas très bien qui est là, quelques Parisiens rescapés – et pass-sanitarisés – ou quelques touristes ?
Devant les photographies de Michael Schmidt, il se trame, comme parfois, autre chose qu’un regard : il y a mes propres interrogations sur ce que je fais de mes images, jusqu’où je ne vais pas avec elles. Car mon travail est disons dans la même famille, fait de moments happés, allant par ci, par là.
Allant par ci, par là, me voici ensuite attablé, salon de thé Tomo, besoin du goût du Japon, il fait gris, je suis dehors. L’homme sort de la laverie automatique, je l’y avais vu entrer avec un petit sac. Il fume. Il s’assied à la table d’à-côté, me parle, me demande ce que je lis, et puis me dit que ça coûte 4-5 euros, je n’entends pas très bien, il y a le bruit de la rue, des travaux un peu plus loin. Je lui en tends 1, il le prend et s’éloigne. Quelques minutes après il revient, pose l’euro sur la table. Je n’ai pas l’habitude, dit-il, ne te vexe pas. Je ris, je dis que non, je ne me vexe pas. Je ne sais pas quoi dire d’autre.
Avec l’homme qui m’interpelle plus tard, alors que je suis assis au Palais Royal, lisant encore malgré le petit vent frais – j’ai entre temps sorti l’écharpe de mon sac – je suis plus bavard, et il l’est aussi. Il a 58 ans, il récupère l’euro, et 30 centimes de plus. Il ne sait pas où il dormira ce soir, nous parlons un peu, il dit que pour manger ça va, les gens lui achète de quoi. Mais dormir : où ? Le gardien du parking où il a ses habitudes est en congés, il doit dormir ailleurs. La nuit dernière fut hachée, il est épuisé.
Au dîner, A l’est aussi sans doute, mais il ne le dit pas. Peut-être un peu épuisant aussi, B le confirmera. Il se souvient de tout, de moi, de L, c’est léger mais il bouffe l’espace, c’est un peu à qui de nous deux gagnera la bataille du plus extraverti. Alors quand il se dévoile, là, fragile dans ce couloir et cette rupture, que puis-je dire ? Rien de réconfortant : il est trop tard, il n’en a pas laissé la place. Et je ne sais pas faire.
Lundi 2 août 2021
Il se réveilla difficilement : les draps, sous l’effet de la suée d’un sommeil agité provoqué par le kilo et demi de sardines a beccafico dont il s’était bâfré le soir précédent, c’étaient étroitement entortillés autour de son corps, il lui semblait être devenu une momie.
::: Andrea Camilleri ; Le Voleur de goûter
Alors tu rejoins ceux qui sont repartis le lendemain pour franchir un océan ; « Don’t leave« , n’osé-je pas dire en regardant tes yeux.
Dimanche 1er août 2021
Sur un sommet au-dessus des nuages vivait jadis un homme qui avait été le jardinier de l’empereur du Japon. Peu de gens connaissaient son existence avant la guerre, mais je savais qu’il avait quitté sa patrie aux confins du Soleil levant pour s’installer dans la région montagneuse du centre de la Malaisie. J’avais dix-sept ans quand ma sœur me parla de lui pour la première fois. Une décennie devait encore s’écouler avant que je me rende dans les montagnes pour le voir.
Il ne me présenta pas d’excuses pour ce que ses compatriotes nous avaient fait, à ma sœur et à moi. Ni lors de notre première rencontre, par un matin pluvieux, ni plus tard. Quels mots auraient pu apaiser ma souffrance, me rendre ma sœur ? Aucun. Et il en avait conscience, contrairement à la plupart des gens.
::: Tan Twan Eng ; Le Jardin des brumes du soir
J’ouvre le livre, enfin. Sur le si petit mot que tu as écrit sur la première page – tu m’avais dit que ne tu ne savais pas trop quoi mettre -, tu as signé de ton initiale. Je ne sais pas si cela est une manière de dire que tu me lis.
A ma droite, de l’autre côté du couloir du train, des Japonais. Leur niveau de langage – passant du neutre au familier, selon qui parle -, puis le fait que l’anglais débarque dans l’une de leur conversation, me laisse à penser que le plus près de moi, bricolant des tableaux excel après avoir dégusté une pâtisserie de chez S et portant un bermuda beige laissant apparaître une peau caramel brillant un peu sous l’éclairage dans une photogénie presque excessive, serait plutôt Chinois. J’hésite alors à ouvrir ce livre de japonais qui me fera réviser pour la énième fois les kanjis vus, oubliés, revus, oubliés encore, mais j’ose, tant pis et comme on peut s’en douter, tout le monde s’en fiche royalement. Impérialement ?
Samedi 31 juillet 2021
Alors, tandis que la nuit se prolonge et que demain se rapproche, je lis les 30 dernières pages du romain fleuve « Lilas rouge » entamé le 21 mai. 690 pages – bien fournies avec mise en page de chez Verdier – pour lesquelles je suis véritablement partagé, entre le bon – quelques rares envolées magnifiques, une langue parfois étonnamment abrupte et gonflée, négligeant par exemple la fluidité née d’adverbes, un premier quart m’emportant, et cette sorte d’épreuve un peu sisyphéenne, cette sorte de défi à moi-même flirtant avec le besoin de s’extraire du monde en tenant bon pour lire l’intégralité de ce pavé – et le pénible – ce besoin qu’a l’auteur de ne donner aucun indice temporel au point de remplacer l’année par xx dans une lettre, ce sentiment d’être totalement paumé notamment au début du quatrième livre, quatrième livre qui m’aura fait tester et approuver la technique de la lecture diagonale pour attraper les passages intéressants parce que tout de même j’aurais trouvé embêtant de mourir d’ennui avant de connaître la fin même si la quatrième de couverture vous raconte ce qui se passe à la page 600 ce qui a eu le don de m’agacer durant 599 pages, cette même langue qui tout de même m’a fait soupirer plus d’une fois, et ces personnages, auxquels je n’ai pas réussi à m’attacher parce que j’ai longtemps attendus qu’ils fussent portés par la musicalité des phrases*, en proie à un vague malaise parce que pépé le Nazi a été une ordure en dénonçant des personnes de son village et que cela va retomber (en mode « Les Rois maudits en Autriche ») sur les générations suivantes. Mais bon sinon je peux vous le prêter.
* Ca peut paraître curieux, mais c’est ainsi que je le ressens.
Vendredi 30 juillet 2021
C’est ainsi que je te retrouvai. Toi puis toi puis toi. On pourrait en écrire trois petits bouts d’histoire… ce qui me fait penser à cette chanson de Barbara, « Tous les passants » :
Tous les passants s’en sont allés
Plus rapides que la mémoire
Écrire un petit bout d’histoire
Les uns debout, d’autres couchés
Qui d’entre vous était debout ? Qui d’entre vous était couché ? Ici on laissera un sourire planer.
Jeudi 29 juillet 2021
Mercredi 28 juillet 2021
Mardi 27 juillet 2021
Ainsi tu précises les raisons de ton départ pour Lyon : d’abord, partir. Changer d’horizon. Puis, avec les idées claires, tu m’expliques que tu souhaites, après avoir travaillé pendant un an pour mettre de l’argent de côté, intégrer une école de photographie. M’en voilà heureux. Ce qui me traverse quand tu me l’annonces est une douce émotion.
Je te demande alors si je dois y voir un peu de mon influence. Tu me dis que oui, parce que tu n’avais jamais posé avant de me rencontrer, et que le reste en a découlé, ces images que tu fait de tes amies, notamment. Tu dis peut-être ça pour me faire plaisir, car tu avais déjà un appareil photo avant de me rencontrer. Mais à présent tu as le mien, devenu le tien. Et ton regard a mûri, comme tes mots.
Je ne sais pas où ta jeunesse t’emporte, mais je te vois décidé et beau dans ta certitude, beau dans ce pétillant avec lequel tu m’éclabousses. Et tu franchis la porte rieur ; mais ne l’es-tu pas toujours ?
Lundi 26 juillet 2021
Dimanche 25 juillet 2021
C’est donc attablés comme des touristes, dans ce restaurant espagnol, que tu me demandes si tu peux être honnête. Ma mémoire étant ce qu’elle est, j’ai oublié la question, ou la formulation qui a suivi. Notons que c’est tout de même assez pénible d’oublier le point clé d’une conversation lorsque l’on est ici pour la retranscrire sans vraiment la retranscrire et qu’il faut donc jouer avec les mots… qu’on a oubliés.
La conversation qui suit est légère, et puisque tu t’inquiètes, je fais un mouvement de la main pour balayer tout ça, c’est-à-dire pour remettre les quelques moments douloureux là où ils ont été, pour ce qu’ils ont été. Mais tu n’insistes pas, et moi non plus : mes pensées sont confuses mais mon choix est clair.
Puis il y aura quelques rires, une plaisanterie que tu n’auras pas comprise, et finalement l’idée – non exprimée – que notre insolence est un peu égoïste. « L’amour, c’est chacun pour soi« , m’avait écrit F le 28 septembre 2016 après avoir quitté V, et il me plait de penser, en tirant les traits, que cette phrase s’adapte à toute relation : il convient qu’elle convienne d’abord à soi-même.
Alors, après le café, je pense à moi et te laisse ; tu es un peu déçu.
Samedi 24 juillet 2021
Puisque ce n’est pas le jour de ton anniversaire, nous pourrions dire que ce ne sont pas des cadeaux d’anniversaire. On aurait aussi la liberté de nous offrir ce qu’il y a de plus cher : du temps. Du temps, l’un pour l’autre, là, un café, un deuxième, pendant lequel je serais le témoin de cette fraction de conversation où tu appelles O d’un nom tendre, juste avant que C ne me laisse deux messages et le faux espoir de le voir revenir. Nous parlerions aussi de P, un peu, comment il est là, encore. Puis il y aurait cette manière de partager un petit rien, un moment pour un achat, au lieu d’être là, tout seul, un peu idiot, à hésiter, tout seul, accroupi devant un rayon avant qu’un vendeur au prénom d’empereur ne vienne. Et un détour, jusque chez toi, comme cela arrive parfois.
Vendredi 23 juillet 2021
Alors je t’écris que ça manque de selfies devant la mer. Je ne suis pourtant pas très bien placé pour réclamer des images de tes vacances loin d’ici, d’abord parce que moi-même je n’ai pas pour habitude d’en partager, ensuite parce que nous ne pouvons pas dire que nous nous connaissons même s’il semble qu’un jour tu as cru le contraire, enfin parce que si tu es comme moi, tu as peut-être envie que ce séjour soit une coupure avec Bordeaux. D’ailleurs, depuis que tu m’as répondu que j’en aurais demain, je les attends encore.
Jeudi 22 juillet 2021
Mercredi 21 juillet 2021
Mardi 20 juillet 2021
Lundi 19 juillet 2021
Ton visage ne me convenait pas. Le chapeau, la moustache, l’écharpe, te donnaient un air étrange, d’autant plus étrange que tu avais apposé cette photographique sur un CV. Que cherchais-tu à y exprimer ? Je n’arrive à dire à qui tu me faisais ainsi penser, mais ce n’était pas vraiment toi. C’était pourtant un toi que tu préférais que celui du moment, m’avais-tu dit.
Alors j’ai déplié le matériel acheté récemment avec ces pieds tentaculaires qui soudain encombrèrent le sol, puis la nappe qui arborait dans un coin les initiales ZL de mon aïeule et que maman m’avait donnée pour que j’en fasse cet usage. Le coton en était doux, le tissu avait ici ou là subi l’outrage du temps.
J’ai pris plusieurs images, c’était la bonne heure pour la lumière ; sur la dernière tu penchais un peu la tête, tu avais peut-être commencé à oublier qu’il te fallait poser. C’est celle-ci que nous choisirons. C’était toi.
Dimanche 18 juillet 2021
Samedi 17 juillet 2021
Vendredi 16 juillet 2021
Jeudi 15 juillet 2021
Mercredi 14 juillet 2021
Mardi 13 juillet 2021
Lundi 12 juillet 2021
Dimanche 11 juillet 2021
Nous nous étions vus lundi dernier, le 5 juillet. J’ai oublié de l’écrire ici. Je regrette, ça aurait fait un joli texte parce que ç’avait été joli d’être là tous les trois, joli et drôle surtout. Je n’imaginais pas qu’il pouvait être si amusant. Ne m’avais-tu donc jamais parlé de lui en ces termes ? Je comprenais alors pourquoi tu l’aimais, pourquoi je n’avais pas eu les armes pour t’embarquer, pas celles-ci en tout cas, pas cette volubilité, cette énergie, cette folie. Oh sur l’humour, j’arrive à me défendre, certes, mais…
Te revoilà seul aujourd’hui, et parfois tu ris je crois. Les rues de Bordeaux sont lumineuses et ta peau l’est toujours autant, avec cette rousseur comme des milliers de soleil. Avant d’aller nous promener, je te rappelle que tu es ici : sur l’une des étagères, il y a ton visage. C’est vrai qu’elle est belle, cette photo, dis-tu. Elle l’est. Elle est peut-être la plus belle de toute : ton visage est magnifique, et il y a la lumière, les teintes, ce petit air que tu avais en me regardant, cette blessure sur ton nez. Elle est peut-être la première de toutes, les prémices de ce travail photographique que je creuse aujourd’hui. Elle est aussi ma triste renaissance de cette été-là. Et ta peau était alors une autre métaphore.
Samedi 10 juillet 2021
Il n’y a pas les images que j’ai faites, aucune n’était bonne. Il y avait ce portrait de lui, nous buvions une bière, la première je crois, il portait cette improbable chemise recouverte d’une foule constituée des personnes des Simpsons. Toutes les autres images étaient floues, d’un flou qui se dit rien, un vrai bon gros flou loupé faute d’avoir cadré ou fait le focus. C’est un flou de feignasse, ce flou dû au pif. Paf.
Vendredi 9 juillet 2021
Jeudi 8 juillet 2021
Mercredi 7 juillet 2021
Ton nom et ton numéro s’affichent sur mon téléphone. P est là, je lui dis que c’est toi, je te réponds. Il y a ce réflexe qui dit « ça va ? » alors qu’une fraction de seconde plus tôt je m’étais dit qu’il ne fallait pas dire ça, enfin pas comme ça, pas sur ce ton guilleret, mais en même temps, dans toute l’horreur de la mort, il faut que ceux qui restent aillent, c’est-à-dire un peu, un chouia, qu’ils arrivent à dormir au moins. Il y a cette empathie standardisée du « ça va ? » qui balaye les moments où réellement, on espère que l’autre va, qu’il avance, qu’il tient. Il y a probablement dans le ton que j’emploie par réflexe, ma manière à moi de vouloir lui donner un petit quelque chose de léger, la voix chantante, étonnamment plus chantante qu’à l’habitude je crois, plus légère encore que ce ton qu’E cherche à imiter parfois, quand il décroche.
Ta voix me surprend d’être ainsi posée, j’ose quelques questions, je te dis que je ne suis pas très bon dans ces situations, que d’autres savent écouter et dire. Je te dis que tu peux faire signe, mais que tu peux aussi ne pas faire signe.
Je te dis que ce soir je vais voir Duncan, que je penserai à toi, car tu m’avais dit que tu m’avais aimé, alors j’avais acheté le billet. J’ai aimé aussi, c’était d’une belle empathie non standardisée, mais la petite bourgeoise bordelaise a tout de même le chic pour être mal élevée.
Avec P, alors, nous parlons encore de tout cela, comment cela peut arriver, clac, clap de fin, brusquement. Je lui dis que j’ai beau y penser, j’ai beau le savoir, je n’ai jamais rien préparé, jamais donné de consignes. Je ne dis pas qu’il faudrait du Schubert : c’est pendant Duncan que j’y ai pensé.
Mardi 6 juillet 2021
J’ai reçu ton message à 1h08, il est 8h05 quand je le découvre. Tu m’y annonces sa mort.
Je suis sans voix. Je te réponds, je cherche les mots, je suis bref, je te dis que je suis là ; je sais que dans cette ville tu es presque seul. J’imagine tout ce qui te traverse, mais puis-je l’imaginer ? Je pense aux minutes et aux heures glaçantes qui se sont écoulées et s’écoulent encore. C’est un précipice qui me vient comme image. Je prends ma douche ému, je mange machinalement mon muesli en pensant à toi.
Je ne l’avais pas encore rencontré. Tu m’avais dit que nous nous entendrions bien. Le sort ne nous en a pas laissé le temps. Que le sort te laisse-t-il à présent ?
Je repense bien sûr à cet appel manqué, de toi, au milieu de la nuit. J’avais d’abord tenté de me dire que c’était une erreur, sinon tu aurais laissé un message, ou insisté. A un horaire pareil, vraiment, on pourrait se tromper ? A plusieurs reprises, dans la journée de dimanche, j’avais voulu t’appeler, pour me rassurer, mais je n’y pensais jamais au bon moment, je me disais « il faut que ». Quelle drôle d’idée d’attendre pour être rassuré. Quelle moche idée d’attendre.
Lundi 5 juillet 2021
– Et alors, tiens-toi bien, elle dessinait.
– Elle quoi ?
– Oui oui, elle dessinait.
Dimanche 4 juillet 2021
Il y a, dans nos conversations, l’idée d’un horizon qu’un jour tu m’as montré, celui qui s’immisce par la fenêtre de ta chambre : bleu, l’océan. Si alors je veux dire ici que tu es celui qui regarde la mer, c’est peut-être parce que j’aurais aimé être quelqu’un qui regarde la mer, ainsi, si facilement, en ouvrant les yeux et les volets.
Oh, tu n’as pas tout le temps cet horizon pour toi : il te faut pour cela retourner en famille. En cela nous nous ressemblons, mais les images que je t’envoie sont autre : vertes, des feuillages.
Samedi 3 juillet 2021
Les arbres noirs me sont arrivés comme ça, dans cet ordre, avec ces mots et ces images, avec ces trous et ces ellipses. Mais c’est quoi les arbres noirs ? C’était quoi pour Duras et ce fut quoi pour moi dans l’âge de ces 17 ans qui étaient les miens ? Et que sont-il aujourd’hui ? Que continuent-ils de dire ?
::: Olivier Steiner ; Les Arbres noirs. Revue Instinct Nomade n° 7
Vendredi 2 juillet 2021
Jeudi 1er juillet 2021
Je ne sais pas de quoi cette habitude est le nom, mais nous voilà ainsi, à nouveau, attablés, c’est-à-dire ensemble. Lorsque je commande ce menu au nom anglophone (summer rolls ?), puisque c’est la langue dans laquelle nous parlons – aunque quizas pudieramos probar hablar en francès ? -, j’y mets un accent anglais plus que potable qui vient sans réfléchir, la serveuse me le faisant remarquer dans ce qui sonne comme un compliment mais qui me déstabilise un peu… brassant quelques souvenirs du lycée où le fait d’être bon en anglais vous cataloguait « premier de la classe » dans tout ce que cette expression suggère non pas en terme de classement, mais en terme d’esprit médiocre. Bref… Nous voilà donc, en terrasse d’un resto fusion nippo-péruvien, à commander des makis, ce qui est exceptionnel pour moi, pour diverses raisons que je n’évoquerais pas ici – rien à voir avec le lycée ni avec mon accent japonais ou espagnol -, devisant de choses et d’autres dans une légèreté que je trouve assez rare chez moi en ce moment – mais pas autant que les sushis – sauf en sa présence, pour diverses raisons que je n’évoquerais pas ici afin de glisser un peu de comique de répétition.
Mercredi 30 juin 2021
Je te retrouve : tu m’attends chez moi. Tu étais passé avant que je me presse, et avant que toi-même tu te dépêches un peu : tu allais au cinéma, et j’allais d’abord récupérer quelques affiches, puis voir ce mercredi photographique qui reprenait du service et c’était bien.
Je te retrouve et je te parle de ces images, de comment c’était bien, d’être là, il y avait A, et je ne sais pas si lui et moi nous étions déjà retrouvés ainsi, seuls. J’étais un peu chez moi, au milieu d’un petit bout du monde photographique local qui dans un jardin papotait un peu, et j’avais récupéré ce tirage qui avait été exposé, et il y avait aussi DB ; il m’avait fallu du temps pour savoir à qui appartenait ce visage. Ensuite j’avais vu G, et nous avions parlé d’Arles, car le matin-même j’avais tout organisé : le train, le logement. La ville m’attendait, et j’aurais aimé que lui et E m’accompagnassent.
Je te retrouve donc et demain matin tu partiras d’ici, c’est-à-dire de cette ville qui était la tienne depuis des années. Combien ? Cinq ? Huit ?
Que m’as-tu dit d’autre qu’il ne m’aurait pas fallu oublier ?
Mardi 29 juin 2021
Il y a, comme autrefois, bien que le retour au spectacle devrait éveiller tous les sens, oui il y a le sommeil qui m’emporte et qui entrecoupe le texte de Koltès de silence.
Lundi 28 juin 2021
Dimanche 27 juin 2021
Samedi 26 juin 2021
Il dit « Bonjour Arnaud » en s’approchant de moi. Il enlève ses lunettes de soleil, il me faut une petite seconde avant que mon sourire éclate : O ! Je suis si content de le voir, là, au bout de ma rue : qu’il est loin, le Japon où nous nous sommes connus !
V est là bien sûr, je l’embrasse aussi, et puis il me présente plutôt les chiens en laisse que ses amis je crois, je ne sais plus : dans ses moments un peu confus, l’esprit se trouble vite, on ne sait pas trop qui on doit regarder ni ce qu’on doit dire en dehors de deux banalités spatiotemporelles, d’autant que je parle souvent sans regarder les gens en face – c’est pénible, non ? – et d’autant que je pense à l’heure du rendez-vous. Je ne suis pas en retard mais il suffit de pas grand chose, parfois. On m’attend au Bouscat, puis on nous attend à Libourne où, 1h30 plus tard, nous voilà.
Libourne, destination nouvelle, exposition temporaire sur le Street art présentée par R, c’est pour cela / lui qu’on est ici, pour R, pour découvrir comment il remplit son rôle de guide. Comment ? A merveille, je trouve, c’est-à-dire de manière dynamique et détendue pour nous faire connaître une pratique artistique qui ne me plait pas beaucoup, voire qui ne m’intéresse pas énormément, mais qui, transposée sur toile, mérite alors un autre regard. La visite malheureusement trop courte pour aborder la question de ce déplacement, nous repartirons sans faire débat, et d’ailleurs le soir-même, devisant avec D devant des clips de Marina ou Dua Lipa, je serai déjà passé à autre chose, à savoir la qualité vocale de la première et l’armée de techniciens qu’il faut pour les clips de la deuxième.
Vendredi 25 juin 2021
Tu pourrais être une expérience ou quelque chose qui y ressemble, puisque je continue d’affronter ce que tu es, ce que tu vis et ce que tu dis. Avant-hier déjà, aujourd’hui encore, les soirées nous unissent. Peut-être que je cherche en toi cette forme de solitude que tu as, c’est-à-dire celle que vous formez à deux, quelque chose qui m’accompagnerait autrement, qui me rassurerait peut-être. Sûrement que j’aime que tu veuilles me voir, même si, tu sais, cette langue parfois m’abîme. Peut-être qu’il y a dans ta beauté quelque chose qui, malgré tout, est exaltant, comment on regarde un paysage qui n’est pas à soi.
J’avais – j’ai toujours – pour idée d’un travail sur les territoires aperçus, ceux qu’on a simplement traversés, survolés, qui sont autant de petits mondes que l’on croit connaître. Tu pourrais être l’un de cela, dans des sortes de métaphores qui s’interpénètreraient ou se croiseraient, je ne sais pas exactement, c’est un peu confus, mais puisqu’il y a des corps que je photographie comme des paysages et puisqu’il y a tout ce qui restera toujours trop loin de nous et qu’on ne fera que frôler des yeux, des lèvres ou des doigts, tu serais quelque part, comme un arbre dressé au milieu d’un champ. Parfois tu me sembles perdu. Alors, peut-être, je me sens quelque part.
Jeudi 24 juin 2021
Mercredi 23 juin 2021
Mardi 22 juin 2021
Viendrais-tu, ainsi, prendre place à la lettre U ?
Lundi 21 juin 2021
Dimanche 20 juin 2021
Il s’agit alors de savourer le petit matin, même si la lumière n’est pas aussi belle qu’espérée, d’ailleurs à travers la fenêtre l’avais-je deviné, et avais-je encore patienté. À l’heure où il n’y a que de rares joggeurs et que 7 heures n’a pas sonné, je regarde les bateaux, comme dans une chanson ancienne un peu triste, et je profite de ça, être là, seul. Il y a des moments, il ne sont pas rares, où la solitude prend des contours agréables ; c’en est un. Encore faut-il que ces moments trouvent leur contraire, dans une matinée qui s’étire aux hasards de retrouvailles, dans une après-midi qui s’étend sur la pelouse d’un parc.
Samedi 19 juin 2021
Tu deviendras donc, durant 26 heures à cheval entre le 13 et le 14 juillet 2021, dans un appartement de Londres, une réalité. J’aurai pour tout bagage mon Nikon et mes trois objectifs, le chargeur pour la batterie, un adaptateur pour les prises anglaises, et cette folie m’emmenant jusqu’à toi avant que tu ne quittes ce continent qui est le mien.
Tu deviendras – mais tu l’es déjà – un projet photographique qui portera par exemple le nom d’une adresse, la tienne actuellement, où j’aurai l’obligation de rester enfermé.
Il y a donc, dans cette réalité de notre rencontre, un dispositif. Cela me rassure. Face à l’incroyable de cette escapade, il y a une construction, un but, et la mise en danger de mon travail artistique – trop sage, disait récemment P – dans une temporalité inédite et un espace fermé.
Le danger n’est pas que là, et E, en voyant ton visage, l’annonce dans un éclat de rire.
* Edit du 24 juin: Ah ben non, j’y vais pas.
Vendredi 18 juin 2021
Au détour d’un détail, puisque nous nous réjouissons d’être ainsi ensemble, j’évoque les soirées chez V. Elle me dit qu’ils y allaient. Je souris, précise le costume de la dernière soirée : je m’étais déguisé en cadeau. C’était en soi assez réussi, une folie improbable pour laquelle je m’étais même fabriquée une coiffe, mais folie qui finit sa vie lorsqu’une des convives voulut entrer dans le paquet avec moi. Ah oui, je me souviens, dit-elle… Et c’est elle qui sourit.
Jeudi 17 juin 2021
Il y a soudain, au détour d’un message reçu – une seule phrase pourtant -, dans lequel on parle de moi en me mettant en copie, tout ce que je déteste dans certaines relations, à savoir une espèce de ton qui gratte du côté de la cour d’école, de la condescendance, de l’irrespect, du manque total de reconnaissance, voire même du surréalisme tellement c’est invraisemblable qu’on ose m’écrire cela au lieu, simplement, de me dire d’être vigilant. Je ne nie pas les moments de relâchement, les noyades dans un verre d’eau (avec des glaçons en ce moment) et autres oublis. Mais dans ce genre de message, il y a de surcroît une ignorance totale sur l’énergie dépensée pour que tout soit bien à défaut d’être mieux, en ne voyant que la petite anicroche due à un emploi du temps surchargé, une multiplicité des taches, des outils qui rament et un rythme de travail parfois nécessitant ubiquité…
Il y a soudain l’envie d’écrire : « Pardon ??? »
Mercredi 16 juin 2021
Mardi 15 juin 2021
Croisement des rues Bergeret et Leyteire. Il a le regard perdu ; je lui demande s’il cherche son chemin. Il me répond « Non non. Vous vous cherchez votre chemin ?« . Je réponds « Non non. » Ca flotte un peu, je sens qu’il a un truc qui ne va pas, j’ajoute qu’il a l’air perdu, d’où ma demande ; je laisse le temps se suspendre un peu. Il a peut-être 55 ans, il est arabe.
Alors il sort son téléphone, il me demande si je sais m’en servir. Il est en mode appareil photo, je ne comprends pas très bien ce qu’il n’arrive pas à m’expliquer – faire apparaître la galerie d’images – et comme je n’ai pas d’iPhone – c’est son neveu qui lui a acheté sur Internet, 500 euros – je suis moins doué que lui, mais nous retrouvons enfin l’écran d’accueil. Je clique sur le pictogramme adéquat.
Je pense que nous voilà tiré d’affaire, mais il me demande comment il peut effacer certaines images. Celle-ci par exemple. Ah oui, c’est porno. Je clique, je ris, il est gêné, il dit qu’il ne sait pas comment c’est arrivé là. Il y a en a plusieurs, des gifs animés provenant probablement de sites web… il ne me vient pourtant pas à l’esprit de lui dire d’effacer l’historique de ses visites. « Quelqu’un de seul, ce ne serait pas grave mais bon… j’ai ma famille… » Je ris, je crois que ça le détend, il m’appelle « Mon ami« . Nous remontons la rue Leyteire jusqu’à Victor Hugo en échangeant des banalités : l’aparthôtel ouvert récemment devant lequel on passe, les souris… Un dernier « Mon ami« , il s’éloigne, soulagé.
Lundi 14 juin 2021
Dimanche 13 juin 2021
Il y a cette image de deux amoureux qui se tiennent par la main. Je n’aime pas trop cette photographie, son cadrage, leurs vêtements, les couleurs, l’évidence de ce qu’elle montre, alors ici je la cache. On y aperçoit le tatouage de ma nièce à l’arrière de son bras gauche ; ses ongles sont noirs. Nous sommes allés marcher malgré la chaleur qui accable les passants. Un peu plus tôt, elle avait raconté ce jour où il l’avait regardée jouer du piano. Il était derrière elle, évidemment muet, probablement subjugué. Elle, elle n’y croyait pas que R, le plus beau du collège à l’époque où ils le fréquentaient tous les deux, était là, à l’écouter. Il y avait donc chez eux cet absolu un peu fou d’un amour qui passe par les yeux et que je comprenais tant.
Un peu plus tard, à une terrasse, elle avait demandé à ses parents s’ils ne regrettaient pas d’être restés là, ainsi, là, dans ce qui ressemble à une immobilité quand on ignore les mouvements qui passent à l’intérieur, où qui se dessinent plus finement dans une carrière professionnelle. A sa façon de leur parler ainsi, j’avais entendu une adulte, les pieds dans les incertitudes de la vie, comme j’avais entendu sa sœur parler de ses collègues, donc s’exprimer autrement que par leur rire quand elles répondent à mes traits d’humour, comme d’éternelles enfants.
Ce moment en famille, dans ma propre incertitude professionnelle qui me traverse depuis une dizaine de jours suite à une proposition alléchante mais un peu folle, c’est autre chose qu’un regard sur des enfants qui n’en sont plus. C’est la certitude que je ne veux pas m’éloigner de cela, de ce ciment familial fait de leurs sourires et de ma relation avec ma sœur, pas aujourd’hui ni même peut-être demain. Pas m’éloigner non plus de ces allers-retours chez mes parents, simples, devenus rares le temps d’un virus, mais légers, simples et évidents. Pas m’éloigner de moi-même ?
Samedi 12 juin 2021
Vendredi 11 juin 2021
Soudain apparait une chanson qui m’emportera. Clara commence à chanter, elle dit « elle respire » lors d’une fraction de temps précieuse, accompagnement en suspens donnant sur « l’odeur » une attaque qui me fait un effet assez dingue, comme un coup de fouet, sans que je comprenne pourquoi ça fait ça, cet effet, là. Puis les images qui l’accompagnent sont un hymne à notre diversité, à la joie, les paroles nous disent qu’il faut que ça transpire encore dans le bordel des bars le soir et la ligne de basse me rappelle cette envie profonde que j’ai eu autrement de jouer de cet instrument.
Jeudi 10 juin 2021
Alors tu oses me demander comment je réagirais si tu tentais de donner réalité à ton désir pour eux. Eux. Pas n’importe qui : eux. Tu as eu beau me dire que notre relation était à présent étrange entre toi et moi, que tu ne savais pas ce que tu devais me dire de ta vie, tu dis ça. Je crois au départ avoir mal compris, mais non, tu me réponds et tu précises, oui eux. A présent que tu as fait disparaître cet espace entre nous, il faudrait donc que je sois à ce point témoin de mon absence ? Que lis-tu alors dans mon regard, au-delà de l’étonnement ? Dans ma réponse, la rage est douce mais la violence promise.
Dans les phrases qui suivent, l’étonnement s’inverse : tu croyais que notre histoire avait été un silence. Comment est-ce possible ? Qu’ai-je mal exprimé – de mon amitié pour lui, de mon bouleversement par toi – pour que tu aies cru qu’E ne saurait rien ?
Au moment d’écrire ces lignes, creusant le texte, un point s’éclaire : ce qui semble surtout s’inverser, c’est la mémoire défaillante, habituellement de mon côté. As-tu donc oublié que tu craignais qu’ils disent ?
Mercredi 9 juin 2021
Je t’envoie ton portrait, enfin édité : recadré, légèrement éclairci. Derrière ton visage, il y a ces lignes de métal en façade du bâtiment dans lequel tu travailles, floutées, ouverture 1.8, le focus est sur tes yeux, ils brillent ; j’ai choisi de toi ce sourire éclatant ; juste avant, tu avais ri. Depuis, ta barbe est courte.
Les échanges qui suivent sont d’autres joies, nées d’une connivence tue, nées de l’idée d’autres images, nées de la frontière franchie : is this profesionnal ?












































