Mercredi 2 septembre 2020

Tu portes cette chemise crème, aux motifs sombres et floraux, comme des coups de pinceaux et je pense à Soulages. Depuis hier il y a M, cet ami profitant de ta semaine ici pour venir, lui aussi. Toujours il sera là, dans un trio parfois reposant, te permettant des silences. Mais il y a ton rire, parfois, en éclats graves, comme celui d’un enfant.

Mardi 1er septembre 2020

La lumière est encore basse à travers les rideaux et les portes fermées. Dors-tu? Je laisse un mot sur la table ; ton sommeil pourrait orner des paragraphes entiers de ce journal, tellement il est sujet à discussions, difficultés, expériences, surprises. En cela, dans la nuit, nous sommes loin.

Lundi 31 août 2020

La tablée est joyeuse ; chacun y découvre de nouveaux visages.
Lazy fucker, tu avais dit un peu plus tôt, à propos de toi-même, m’ayant laissé préparer le dîner. Ce serait peut-être dommage, de ne noter ici que ces mots, puisque tu as su aussi, de ce sourire que peut-être l’alcool avait aidé à apparaître, en trouver d’autres, et être autre, soudain, à la porte de la cuisine. « Calme-toi« , aussi, diras-tu, dans un français hypnotisant. Quoi encore ?
Tu me rappelles celui que j’ai été avec d’autres, dans ces moments nouveaux, hésitants et incertains, dans nos présences à la fois libres et imposées.

Mardi 25 août 2020

La nuit était encore noire. sous le ciel sombre et lourd de neige, le quartier était plongé dans un calme profond. Lorsqu’ils se mirent à marcher, le chemin craqua comme si quelque chose se cassait. Avec leur seule chemise collante de crasse sous leur vêtement de velours, Ishida et Saitô sentirent le froid à même la peau. Tout leur épiderme en devint douloureux. Bientôt, ils furent tout engourdis, sans plus sentir ni leurs doigts ni leurs orteils.
Tous sortirent, les bras maintenus fermement par un agent.
::: Takiji Kobayashi ; Le 15 mars 1928

Tout en déjeunant, nous parlons du peut-être de toi. C’est un peu plus tard que R ouvert alors son sac à dos, fouille au fond, et en sort des cailloux. L’un d’eux, le plus petit, tendu vers moi dans un sourire radieux : un porte-bonheur, disons.

Tout en dînant, nous parlons du peut-être de toi. J n’a pas, dans son sac, de cailloux ; il pense en revanche aux montagnes. Je lui dis que j’ai revu ton sourire, qu’il me manquait les mots pour répondre à tes questions.

Samedi 22 août 2020

C’est joli, comme ça, d’y aller tous les trois. C’est joli, vos yeux, chacun à leur manière. Ceux de L, lumineux, et que mon appareil photo, prolongeant mon regard, ne cesse de chercher depuis son arrivée. Ceux de Z, sombres, dont on a déjà tout dit. C’est joli, comme ça, Versailles, ensemble, dans ce trio que vous m’offrez avec votre jeunesse, délicate pour l’un, fougueuse pour l’autre. C’est joli, je suis bien. Et puis rieurs, nous revoilà chez R, et c’est joli, encore.

Vendredi 21 août 2020

Ça fait comme des petits pieds qui bougent, elle m’avait dit. Et puis je suis revenu : Metz avait été brève, quelques heures, le temps d’un bonheur dû à Susanna (Fritscher) et (Yves) Klein. Des retrouvailles avec eux, chacun à leur manière, avant d’autres, puisque J le soir, presque deux années avaient passées, à peine pouvions nous y croire, à tous ces silences surtout. Pourtant tu sais que tu es toujours là, ton visage, là sur l’étagère de mon appartement, ton visage cogné par l’asphalte, d’une beauté qui…
R aussi, encore, soudain, inattendu, attendant ici, déjà hier que n’avions-nous partagé en rires et folies ! Mais R n’a jamais été des silences, R c’est quelque chose, et peut-être que jamais assez, comme d’autres, je ne dirai combien il est là, peut-être que c’est le piège d’ici, au hasard du flux et de la langue, il y a des absences qui ne sont pas messages.

Jeudi 20 août 2020

Ainsi faut-il quitter, déjà, ces paysages inédits qui m’auront ravi, surpris, enchanté, par leurs courbes et leurs lumières, leurs étendues et leurs limites, leurs détails, que sais-je encore, leur présence et bien sûr, leur horizon, leurs ciels et tous ces nuages. Ainsi faut-il nous dire au-revoir, déjà ou encore, et autrement, après ces quelques années de peu qui, là, en haut d’une crête, au bord d’une vache, au fil des soirs frais et des soleils couchants, nous auront offert de partager ce que l’on n’avait jamais dit. Surtout m’auras-tu fait partager de ces lieux, tout ton amour et tout ce que tu en sais ; c’est inestimable. Comment te dire alors, une fois de plus, merci ? Comment le dire pour être à la hauteur de ce que tu m’as offert ?
Voilà. Nous nous disons au revoir tandis que nous avons pour partie, devant nous, ce que nous ne savons pas. Disons tout de même que tes lendemains sont plus attendus, les miens plus rêveurs.

Lundi 17 août 2020

J’élargis ainsi mon inventaire des paysages aperçus, entre Paris et Clermont-Ferrand, lorsque le regard quitte les pages ou l’écran ou les mains de la dame de la place 92 ou le bras tatoué qui passe ou le masque et les yeux de la vendeuse ambulante qui n’a pas de café et qui s’approche de mon visage alors que je fronce les sourcils et tends l’oreille.

Mercredi 12 août 2020

Il pose les cafés sur la table, et dit quelque chose qui contient « Messieurs Dames » et que je n’entends pas ; j’ai l’esprit ailleurs. « Moi c’est Monsieur, pas Madame. » précises-tu. Il rectifie, dit « Excusez-moi !« , sourit comme nous sourions, peut-être en jetant un œil sur tes ongles couleur turquoise.

Plus tard, installé à ton bureau, mes yeux se porteront sur ce morceau de papier punaisé – une punaise dorée – où il est écrit :
iel iels
ellui elleux
cellui celleux
J’aime l’idée que la langue française soit secouée par ces constructions dé-genrées ou plutôt réagenrés, oui c’est ça, réagenré, rangement / dérangement / réagencement du genre. Il y a là aussi un acte politique, de transformer les mots. Est-ce que ton corps aussi est politique ? Et surtout est-ce que je te connais parce que c’est politique ?

Cela rejoint cet article du Monde Diplo, lu à la piscine de Lectoure, j’avais mon nouveau maillot de bain violacé et l’eau n’était pas si froide. Mizubayashi Akira y parle de la langue japonaise, coercitive, donnant au tutoiement et au verbe faire des formes hiérarchiques, donnant – mais ce n’est pas le sujet de l’article – à son apprentissage un degré de difficultés auquel toujours je me cogne, même si, avec le temps, je l’apprivoise.

Cela rejoint aussi la conversation d’hier avec B, mon coiffeur. Avec B, nous nous tutoyons depuis ce rendez-vous de janvier. 18 années nous séparent je crois, il m’avait dit « Oh je vous fais la bise » avant que je propose un « tu ». Nous n’avions pas encore parlé de l’intime de son métier. Hier, après le shampooing, nous nous sommes donc souri.

 

Mardi 11 août 2020

Je pourrais alors écrire dans un carnet, rien que pour moi, ce qu’a été cette journée, pour ne rien en oublier. Je me demanderais ce qu’il y aurait à dévoiler ici, alors que j’aurais envie de tout dire ici, tellement le tout est joli, simple, amusant parfois, souriant toujours, et puis fort, oui fort, soudain, parce que l’on a partagé toi et moi l’émotion produite par l’exposition d’Irma Blank au CAPC, et que cela m’a fait un bien fou, encore plus fou parce que ce n’était pas prévu : déjà nous nous étions dit au revoir. Déjà, deux fois, oui deux fois, nous nous étions dit au revoir. Sur ce trottoir face au salon de coiffure puis sur mon pas de porte avant que R n’appelle pour reporter mon arrivée et pour nous offrir tout ça sans le savoir. La troisième fois ne fut peut-être pas la plus difficile, puisque il y avait eu ces heures inattendues qui prononçaient plus fermement le mot « bientôt« . Elles avaient aussi dit le mot « encore« , puisque tu m’avais demandé quels étaient mes mots préférés, et que j’avais parlé de ceux que j’aime écrire : « ainsi », « encore », parce qu’il font glisser les phrases. Et puis « ailleurs ». Alors, au revoir, il fallait lâcher ta main : déjà nous nous étions accrochés, temporalité folle d’une rencontre qui donne envie de s’élancer, même si l’on sait ce que cela peut donner sous l’effet des questions qu’on n’a pas encore posées, du vent et des orages d’été, un paf, un pschittt, un bof.
Déjà tu m’avais regardé repasser ; tu avais mis du Debussy. Déjà tu m’avais dit que tu parlais beaucoup, déjà nous avions ri de ce qui trainait chez moi et des espaces blancs du musée, déjà nous aurions pu danser. Déjà la langue espagnole revenait, dans cette alternance de fluidité et de heurts, dans ces zozotements castillans qui n’étaient pas pour toi : tu viens de ce pays qui aurait pu ne pas me faire exister. Déjà tu m’avais montré ce que tu créais, ces lignes ou ces petits objets de cuir, que tu avais enroulés là. 
Une photographie pourrait nous illustrer. Peut-être que je choisirais ton sourire de 12h38, peut-être la veine de mon bras que tu avais attrapée avec mon Nikon. Déjà nous avions partagé cela, déjà nous aimions les mêmes images : tu avais dit « Non, pas celle-là, elle montre trop. »

Dimanche 9 août 2020

Lectoure. Énième édition. Nous quatre. Une star de la téloche, son mari et son bébé GPA. Une chaleur qu’on essaye de taire. Et des images. Oh pas que des images, parfois ça tirlipinponne du côté des installations. Mais des images, parfois belles, mais une tendance à quelque chose de vaporeux dans les travaux montrés et je ne sais pas comment m’y accrocher totalement. On finit par le numéro 2, l’intime, tout ça… tiens, un journal !
J’ai alors le sentiment profond que le monde est absent, et l’Autre avec lui. Je repense à ce que m’avait dit Pascal B sur la possibilité pour l’intime d’être politique. Je sais que ça, personnellement, je n’y parviens pas. Je sais que je l’ai cherché au Chili. Je ne sais pas si c’était là, aujourd’hui, sur les mur et les panneaux. Je n’ose pas vraiment dire non.

Jeudi 6 août 2020

Les plans fixes sur les visages des femmes de Nuestras Madres sont comme ceux, tombés du côté de la mort aussi, des femmes des marins portugais disparus dans Sauvez nos âmes. Retourner au cinéma, c’est donc retourner vers nous, puisque sans toi, ce serait autrement. C’est retourner vers une exigence, tout en gardant l’idée que cela peut être juste un petit rien, un divertissement, une évasion, mais pas rien.
Surtout, la question, disais-tu, ce n’est pas seulement « Qu’est-ce-que ça raconte ?« , mais aussi « De quoi ça parle ? » : qu’est-ce qu’il y a derrière l’histoire ?
La question, que je posais plus souvent, c’était plutôt « Combien de temps ça dure ? » : parfois longtemps. Mais la réponse, finalement, ce ne sont pas des minutes. Parce que, ce qu’il y a derrière cette question, c’est : Est-ce que ça dure le temps qu’il faut ?

Mardi 4 août 2020

Il y a la douceur d’être là, de parler, ainsi, au soleil ou à table, douceur familiale toujours tue ici, comme si les mots ne suffisaient pas, comme si les mots ne savaient pas dire, comme si les mots n’avaient pas besoin d’être. Parler des plantes, d’une recette, d’un arbre étêté, des amis, d’un nid, de cette petite erreur du 16 juillet puisque c’était une perche, de ces candidats télévisés qui ignorent ce qu’est l’eau de Seltz et un cyclope, ou de son absence quelques heures. Faire silence aussi, de son absence quelques heures. Un entre deux, par petites touches, pianissimo.  
J’ai déjà évoqué ici ce moment où le fils de Marguerite Duras lui demande pourquoi elle n’a jamais parlé de l’amour maternel. Elle s’insurge délicatement, c’est faux, tellement faux, mais lui il doit dire vrai, au fond de lui il doit se dire ça, je ne suis pas là. A tort ? Il est là, quelque part, entre les lignes, dans les silences, dans le taire, dans ce qu’on ne montre pas, c’est tellement évident pourquoi le dire ?
De la même façon vous êtes là.

Toi aussi tu es là. Mais avec toi, l’amour-amitié se dit. Il n’y a rien d’évident au départ, il n’y a pas le sang, ça se construit, ça se reçoit autrement, ça se donne, ça se stimule et c’est ainsi que ça s’évidence. Le point commun c’est qu’il faut être là, aimer c’est faire acte de présence et faire place ; alors parfois c’est juste un signe, un déjeuner dominical impromptu, un retour après des semaines, une pensée dont l’autre ignore pourtant tout. Tu me le dis à la fin d’une phrase puisque souvent cela revient : « comme toi aussi je t’aime. » Le soleil est encore là, fort, bientôt caché, enfin l’ombre, une autre douceur, bientôt encore pour quelques tomates, un filet d’huile d’olive, un fromage qui a perdu de son moelleux, une fraîcheur au matcha. Et encore nous parlons des autres, comment on aurait peut-être dû mieux les aimer par exemple, comment on saurait leur faire une place par exemple, comment on a ri par exemple, et encore nous parlons de ce livre dont la construction s’achève et où, dans quelques passages où tu es tu, plus tard la nuit venue, redeviendras E.

Dimanche 2 août 2020

L’image était restée là, sur le bureau de l’ordinateur : un noir et blanc, un homme. Un Sicilien. Une gueule. Cette copie d’écran avait été faite le 18 juillet à 17h18min. Elle est réapparue hier soir. Creusant dans mes souvenirs et dans l’historique des films abandonnés, j’en ai retrouvé bien vite la source. Le film est alors revenu à ce qu’il était quelques minutes avant le raccourci clavier permettant ces pixels de mémoire : une curiosité, un titillement, suscités notamment par le résumé fait par Mubi. J’ai, des films de Huillet et Straub, des souvenirs rieurs, crispés ou interrogés. Ils sont liés à toi. Ils sont liés à ce que je dis parfois de ton cinéma.

Alors j’y suis revenu, hier soir. Un peu réticent peut-être. La première scène m’a subjugué. La suivante m’a fait hésiter. Devant la troisième j’ai été emporté, mais la nuit a été plus forte ; déjà la mer m’avait toute la journée bercé.

C’est ainsi qu’au matin, je les retrouve, ce fils, cette mère et leur diction appliquée. Je suis ébloui ; dehors il y a des nuages.

Samedi 1er août 2020

Dans ce « nous sommes intimes », on voit émerger un « nous » exprimant une communauté ne séparant plus le « Je » du « Toi ». Fini ce grand thème banal du « je t’aime, mais tu ne m’aimes pas » sur lequel sont bâties tant d’intrigues romanesques. En revanche, l’intime est partagé entre nous au point qu’on ne sait même plus auquel des deux cela est dû. Telle est la profondeur du partage…
::: François Jullien ; Pourquoi il ne faut plus dire « je t’aime »

Vendredi 31 juillet 2020

Le passage dans la boîte de nuit intervient : c’est E qui en parle soudain. Nous sommes attablés et elle jaillit. E n’a pas trop aimé le film. Il s’est ennuyé. On l’a su, par les coups d’œil jetés sur l’écran du téléphone, comme un éclair qui pouvait illuminer son visage. Mais il y a cette scène. Elle est belle, belle comme, je crois, toutes les scènes de films dans les boîtes de nuit. Comme dans Domaine, surtout, ça y est on y revient à ce film, Dalle, il n’y a que Dalle (rires) et mon souvenir est fugace : il me reste une sensation. Comme tant de mes souvenirs. Que me rappelé-je, toujours ? Comme pour les films d’Ozon, que me rappelé-je précisément pour vous dire alors qu’il y a toujours ce truc, un peu inquiétant, ce basculement attendu ou probable, oui c’est peut-être ça, ce sentiment que ça va basculer, que ça peut, mais cette fois, c’est dit. Dès le début, alors on attend. On attend comme dans ce Chabrol dont je cherche le nom, je ne le dis pas. Souvent j’aurais tant à dire, mais ça reste là, ça ne sort pas. Ça vient après, ici, ça s’écrit.

Donc, voilà, je ne vais pas plus loin lorsque je vous dis qu’il y a toujours ce truc chez Ozon, parce que soudain ma mémoire bloque. Quels films ? Je ne sais plus. Comme souvent, je n’ai que le souvenir vague d’une émotion, ici d’un cumul qui sort je ne sais d’où. Tout le reste a disparu. C’est peut-être ce qui fait de moi quelqu’un d’émotif : il n’y a que cela qui reste. En vérifiant plus tard, je saurai que, dans tous les films que j’ai vus de lui, il y a ce truc, ce truc qui va un peu ailleurs, dans une présence, dans un rat géant, dans un inattendu.

Mais donc il y a la boîte de nuit. La scène superpose une foule joyeuse et un slow de mes onze ans, where he says he is sailing sur des eaux orageuses pour être près de toi, pour être libre. Les chansons anglophones de ma jeunesse sont sans paroles, c’est-à-dire sans le sens de leurs paroles ; la musique l’emportait. Cette chanson est comme les autres, plus que les autres sous l’indifférence. Il y avait peut-être chez moi, déjà, un peu de snobisme à ne pas vouloir aimer les chanteurs à brosse. Il y avait peut-être rien d’autre qu’un air qui ne m’accrochait pas. Pourtant samedi je la susurrerai, la fenêtre ouverte.

Mais donc il y a la boîte de nuit. Peut-être parce que nous ne dansons plus.

Mercredi 29 juillet 2020

Il y aurait la porte ainsi restée ouverte, que je franchirais, incertain et souriant, puis surprenant semble-t-il. Il y aurait un retour, vers le rock, à qui je n’ai jamais fermé la porte non plus, parfois il revient. Ce soir, c’est celui à la Hedwig, qui met du mascara et des perruques, celui qui crie tout ce qu’il a à crier sur l’amour et tout le reste. Ce soir, en plein air, ainsi nous partageons ce moment sur écran. Le grand écran, qui chante, m’enchante, me happe. Le petit, entre tes mains, te happe. T’enchante-t-il autant ?

Mardi 28 juillet 2020

Le film revient par bribes, car depuis quelques jours, je le tranche. Je lui fais l’affront de le regarder ainsi, 30 minutes un matin, 10 minutes un soir, 5 minutes seulement le temps de trois bouchées. Avec lui, la langue revient aussi. Le narrateur articule plutôt. Ses mots sont simples. Parfois je stoppe, rewind, réécoute, répète, par bribes. Les sous-titres me portent mais je voudrais regarder les images. Voudrais-tu regarder les images avec moi ?

Lundi 27 juillet 2020

Tu avais tant à me dire, m’avais-tu dit. Te revoici alors. Mais que me dis-tu ? Que me dis-tu ce soir de nous à part tes yeux face auxquels je ne peux me taire ? Ah oui, cette phrase que j’avais écrite, qui mettait un terme à d’éventuelles habitudes. Tu avais aimé, dévoiles-tu, qu’ainsi je m’impose. Ah oui, ces autres, mots devenues paroles, puisque alors tu les chantes.

Samedi 25 juillet 2020

Ainsi dis-tu l’émotion d’avoir lu. Mais il n’en est plus rien : nous voici rieurs, bien sûr, inévitablement portés par les souvenirs d’O grisée, perdue, c’était il y a presque un an, presque là, à quelques mètres, non ? Je pourrais dire que nous sommes ici parce que nous t’aimons, mais taisons-nous. N’était-il pas mieux de passer ainsi, joyeux, tout à l’heure, dans ce nous pour une fois fleuri et impromptu ?

Vendredi 24 juillet 2020

Ainsi sur tes fesses il y aurait des canards. On en rirait un peu, comme tu t’y attendais. L’un de nous commenterait aussi la forme du maillot, la taille, le flottement, sur toi, sur moi ; les porteurs de shorts seraient épargnés. Mais plus sérieusement on dirait ensuite, là-bas, rieurs et audacieux, ce qu’on a à dire sur les corps, leurs formes, leur présence, et comment on vit avec, les nôtres, puisque il faut vivre avec soi-même, et ceux des autres, puisque aussi c’est évident, les autres et leur corps qu’on attend, qu’on refuse, qu’on oublie, qu’on désire ou dont on a aimé se satisfaire tant on a aimé. Le vent alors pousserait le flamant rose, sur lequel tu avais flotté, colorés.

Jeudi 23 juillet 2020

Tu n’es pas encore très sûr. Tu as pourtant signé. A ma fenêtre je m’exclame : ma joie semble plus grande que la tienne. Il y a sûrement dans ta retenue ce que l’on ressent avant une nouvelle aventure, ce truc avant de sauter qui vous étreint un peu, quand on se demande si on va y arriver. Il y a peut-être dans ta retenue un reste de ta voix cassée, peut-être quelque chose qui aurait le goût du sable de Biarritz et qui s’étiolerait, comme abandonné sur cette plage ou dans le couloir de l’hôtel. Te retournes-tu incertain sur ces souvenirs d’océan ?
Tu me dis que la prochaine étape c’est donc la nationalité. Mon pays est donc déjà le tien : il est celui où tu te projettes.

Mercredi 22 juillet 2020

Nous avions alors organisé, sans toi, un dîner pour ton anniversaire. Un nouveau visage était là, bien vite on le reverrait. Mais tu n’étais finalement pas si loin, retour précipité, raison inconnue, à cette terrasse nous t’avons retrouvé. Vous étiez ce duo jovial auquel on s’attendait, nous-mêmes étions encore rieurs de ce moment un peu moqué là-haut. Enfin nous pouvions t’embrasser.

Mardi 21 juillet 2020

C’est ainsi que l’on pourrait conclure hâtivement que la bourgeoisie masculine blanche hétérosexuelle portant patronyme aux consonances bien francophones aurait une légère tendance à balayer d’un revers de la main les requêtes qui ne la concerne pas.

Lundi 20 juillet 2020

Traine encore, là, la lettre reçue il y a quelques jours, voire plus longtemps : elle date du 24 juin, et le cachet de la poste précise le 29, le temps file. Sur l’enveloppe, l’écriture hésitante me rappelle celle de ma grand-mère Lucette. J’y aime la forme du M de ce Monsieur écrit en toutes lettres, ainsi moi-même souvent je le trace.

L’expéditrice, Annick D, habite au 28 rue Neuve. C’est tout près. Le courrier n’a investi que le recto d’un papier de format A5 plié en deux, mais pas en deux moitiés égales : la pliure est à environ deux tiers de la feuille, écornant le départ du B de Bordeaux. Au milieu de ce qu’Annick a pris le temps d’écrire, une phrase est curieusement écrite en rouge. Elle répond partiellement à la question – « Vous êtes-vous demandés si les morts savent ce que font les vivants ? » – qui débute le deuxième paragraphe.
Rouge, la réponse se détache : « Les vivants savent qu’ils mourront, mais les morts ne savent rien. » Annick avait probablement anticipé une certaine lecture diagonale de la missive ; curieusement gigantesques aussi sont les alinéas. Curieusement la phrase en rouge ne m’apprend rien.

Vient ensuite une invitation à consulter le site web – deux lettres anglophones point org – de ce groupe prosélyte international, deux lettres accolées l’une à l’autre comme leurs sbires attendant ici ou là pour prêcher, même si je ne peux m’empêcher de penser au petit groupe de femmes venues un jour sonner à Nishinoyama House, vêtues de robes et de chapeaux évoquant plus La Petite Maison dans la prairie qu’autre chose. Annick a même laissé son 06. Mme Ingalls n’aurait pas eu ce toupet.

Dimanche 19 juillet 2020

Cela commencerait par un A et finirait par un Z. Ce serait un prénom aux cheveux sombres, et mon regard se porterait ailleurs. Plus tard il lirait, me faisant regretter de ne jamais avoir ouvert ce roman ; nous aurions pu en parler et ainsi j’aurais pu ne pas celui qui était d’abord resté un peu lointain.

Il avait fait beau. Le « Il » pourrait alors être comme une figure de style, une audace. Il – le garçon – aurait fait beau, comme si on faisait la pluie et le beau temps. Et pourquoi pas ? Mais dans ce cas, n’étaient-ce pas plutôt les deux J qui avaient fait beau ?

Il avait vraiment fait beau, cette fois je veux dire le soleil et le vent léger, et puis l’océan avait été parfait, l’eau accueillante. Oh bien sûr on n’en avait pas tant dit que l’autre fois face à l’horizon, et puis on était tant resté là, des heures, d’ailleurs j’avais un peu lu.

Peut-être qu’il y avait eu la peau.

Samedi 18 juillet 2020

Il y a toujours là, sur le meuble de l’entrée, ce Barthes et ses discours amoureux. Il est sur une pile qui parle d’amour, mais aussi de Venise, ce qui peut être pareil puisque encore et encore il y a ces fichues chansons.
B (que je surnomme A), m’avait dit à propos du livre de Barthes, en laçant, ce genre de remarque qui vient brusquement tandis qu’on enfile ses chaussures et qu’on lève le regard. Un truc comme : « Tu lis Barthes, toi ? » J’ai évidemment oublié ce que je lui ai répondu et la couleur de ses chaussures, mais en ce samedi doux, après que j’étais allé au marché pour me faire plaisir de fruits, de légumes et de boudin – et pourtant je me suis juré de ne pas faire évoquer la moindre nourriture carnivore ici, zut – je me suis mis en quête d’écouter ce que d’autres en avaient à dire. De Barthes, pas du boudin.
Parce que le problème avec lui, c’est que je cherche quoi en faire. Il est dans ma tête, j’entends sa voix, je sais ce qui me fascine et ce qui m’en éloigne, je sais tout ce que je n’ai pas lu ou pas compris, je sais que je ne sais pas grand chose et au bout du compte, c’est un peu comme une histoire d’amour qu’on aimerait passionnelle mais qui ne prend pas : je cherche l’étincelle, ou le soupir, et ça va peut-être finir en jus. De boudin. Bref, voilà donc, sur France C, puis France I, on cause de lui, mais parfois je passe l’aspirateur, alors slurp les mots et mes pensées.

Alors je vais au soleil, et Viel m’étincelle.

(Ah zut, je devais parler des Parisiennes)

Jeudi 16 juillet 2020

Il y a dans nos souvenirs d’enfance une chanson où elle met dans sa valise tout un tas de choses, dont une jolie jupe grise, pour la rime. Il ne me vient pas à l’esprit de te la chantonner, tandis que tu mets un seau dans la tienne. Peut-être serions-nous alors partis vers le passé et les chansons qui n’ont plus lieu d’être, et de fil en aiguille vers ce prénom, Dorothée, qui avait été celui d’une truite que j’avais pêchée et qui avait vécu quelque temps, là, dans le couloir de la rue Charles Gide avant de vouloir s’enfuir. Splotch. De là, alors, j’aurais chanté celle de Françoise H, où dans une bêtise qui rime aussi avec valise, elle a mis un crabe dans le bocal où ses deux poissons s’ennuyaient (et puis elle fait m m m avec la bouche, vous voyez ?).

Mardi 14 juillet 2020

Nous traversons la Nive pour aller déjeuner. Je ne sais pas encore que je me régalerai d’un plat local et d’une portion de frites généreuse ; le vent sera trop frais. Soudain, je lève la tête – où donc était mon regard ? – et le voici planté devant moi, les poings sur les hanches, cette moue amusée qu’on lui sait : Thomas. Il est la seule personne, dans mes connaissances, qui, je crois, vit ici au Pays Basque. Nous parlons brièvement, de lui, de moi, de là où nous vivons ; nous le savons. N’aurait-il pas grisonné depuis ?

Lundi 13 juillet 2020

Biarritz est un souvenir pluriel : quelques promenades d’avril durant l’enfance, quelques vacances chez N autour de 2000-2002, l’été 2007 probablement mais j’ai oublié, et puis ? J’ai choisi l’hôtel en plein cœur. Que dis-je ! il est juste là, voyez-vous ? En tendant l’oreille on entendrait les vagues.

Nous nous y baignons, c’est savoureux, nous sommes joyeux, la promenade avait bien évidemment été agréable, malgré le cuir rompu de ces sandalettes qui faisait ma fierté depuis leur achat à Lecce l’été 2004 et notamment nous avions ri de cette dame en bikini vert amande qui t’avait demandé de la photographier, là, allongée sur un parapet recouvert de sa serviette. Et puis vient l’heure de célébrer ce moment ensemble, la bouteille n’est plus fraiche mais je suis surpris de découvrir que le Blayais est capable de produire des blancs assez puissants pour me plaire ainsi, c’est la chance de n’y rien connaître et de ne rien attendre, on ne peut pas souvent être déçu. Les verres se remplissent et se vident, accompagnés de chips et de cacahuètes dont le sel n’a pas le goût de la mer mais celui des tarifs d’une minuscule épicerie sur le front de mer, dont le sel n’a pas non plus le goût des peaux après l’océan. Nous parlons de nous : le Blayais produit juste ce qu’il faut comme effet pour dire l’évidence. A quelques mètres, à notre droite, elle semble nous entendre. Ne tendrait-elle pas un peu l’oreille ?

 

Dimanche 12 juillet 2020

Nous nous retrouvons alors au milieu de cette tablée joyeuse ; quelques heures plus tôt, l’aurions-nous imaginé ? Tu me diras plus tard que tu aimerais cela, être ainsi en famille. Je sourirai alors d’un enfant qu’il nous faudrait avoir. Je te dirai surtout que les amis aussi font famille. Je sais que cela ne peut te consoler : la tienne est loin. Loin d’ici et loin de ton univers, loin de ce que tu ressens, vis, aimes. Loin de savoir ce que veulent dire tes silences, ou bien eux-mêmes silencieux de ne vouloir leur donner un sens.

Je réalise que la vie au numéro 16 de la rue T n’a jamais vraiment fait l’objet d’envolées paragraphiques, malgré toute l’importance – et c’est le mot « douceur » qui me vient à l’esprit en premier, suivi de « simplicité » – des huit mois vécus là-bas, chez I / avec I, mais ce « là-bas » semble signifier une distance qui n’est pas. C’est encore un peu ici.

Pour toi aussi, c’est encore un peu un ici, puisque le numéro 16 a aussi été le tien, et qu’on peut se rappeler qu’il a été le nôtre ; facilement on ne peut oublier, cette image nous le rappelle, là, de tes yeux rieurs qui cherchent à te cacher sous les draps.

Samedi 11 juillet 2020

Sur la plage il y a le vent. Il apporte les vagues qui s’y échouent et emporte les mots que nous disons. Nous sommes tous les deux allongés, ou face à la mer. Alors, même si nos regards se croisent, ainsi surtout nous parlons, comme si c’était plutôt au ciel ou à l’horizon qu’à l’autre, libres d’être entendus, libres de dire, aussi bien des banalités de plages atlantiques que des réponses qui interrogent. Nous avions apporté des livres, des jeux, mais ce sont nos paroles qui sont phrases et dominos. Dans cette relation qui est la nôtre, cette connivence changeante qui se prête à des danses et des contours amusés ailleurs que sur cette plage et qui petit à petit chatouille une complicité souriante et improvisée plus tôt lors d’un café au soleil, tu parles alors de ce dimanche de mai au sujet duquel E évoque, depuis, dans une joie pétillante, la robe de ta mère.
Cette plage où nous sommes, c’était un peu plus loin, là-bas, me ramène à lui. L’eau était froide, c’était février de l’année dernière, le 23, mais je ne grelottais pas autant. J’avais fait des images ; son bras cachait le haut de son visage.

Vendredi 10 juillet 2020

Ce ne sont que quelques mots de E qui donnent le signe de son absence à venir, et quelques mots de moi qui donnent le signe de ma présence possible.

Ce ne sont que quelques rires entre V et moi, quand on se rappelle les chansons et ce something else dont je n’ai rien dit hier.

Ce n’est que la voix de T, dont je dis que je pourrais faire une pièce. Je cherche alors les mots qu’il pourrait dire, pour les faire devenir autre chose ; ça viendrait du ventre.

Ce n’est que ça, et c’est tant.

Jeudi 9 juillet 2020

Alors je ne dis pas à mes collègues ce que m’évoque le cake au citron que C a apporté pour son anniversaire : l’enfance. D’abord parce que je ne cherche pas à les interrompre, là, dans leur échanges culinaires, leurs comparaisons gustatives, leurs plaisirs acides. Ensuite parce je n’oserais pas dire que celui que ma mère, qu’elle confectionnait seule ou avec nous, était bien plus raffiné, à la fois doux et parfumé, dans un équilibre parfait pour nos papilles d’enfants. Enfin pour une troisième raison qui m’a traversé l’esprit au moment d’entamer ce chapitre et que j’ai oubliée. Peut-être ne voulais-je pas dans ce bureau aborder l’autrefois, en une phrase qui ici aurait glissé comme on sait, caressante comme la paume sur la douceur d’un agrume. Il y a dans mon souvenir le zeste qu’on râpait, je crois.

Néanmoins j’en ai repris, du cake. Néanmoins j’en reprendrai demain. Néanmoins j’emporterai le reste.

Mercredi 8 juillet 2020

Je reviens ces jours-ci à ces moments où je peux être avec moi-même, c’est-à-dire bien avec moi-même, apaisé de ce qu’il y a autour, ces gens que je ne connais pas, ce qui semble être du vide mais est rempli de vos présences potentielles, quelque chose qu’on pourrait nommer douceurs fantomatiques si on ne donnait aux fantômes que la définition d’une présence qu’on ne peut toucher au moment où ils sont là. J’avais répondu à B, lorsqu’il m’avait écrit pour me demander si je faisais la tête, que je regardais passer les nuages. Je l’avais alors laissé seul avec cette métaphore qui n’en est pas une, cette phrase à laquelle il manque quelques mots pour être parfaitement compréhensible. Demain je lui dirai.

Mardi 7 juillet 2020

Il me dit qu’il me fait perdre mon temps. Je lui dis que non, que j’aime écrire, et que ce que l’on se dit me nourrit. Il pourrait être un chapitre ou deux ; il ne sait pas encore que la vie est un roman.

Elle parle. Elle est seule à sa table, mais elle parle. Des expressions (tristesse, déception…) traverse parfois son visage. Depuis dimanche, j’ai pris mes habitudes. Trois jours suffiraient-ils ? C’est l’heure à laquelle frappe encore ce côté de la rue, le café coûte 1,60. J’ote de temps en temps mes lunettes pour lire ou écrire ce texte sur mon téléphone. Ainsi son visage n’est plus qu’une forme floue. À 1m d’elle, un barbu brun déjeune ; il a reposé son livre de philosophie.

Lundi 6 juillet 2020

« J’avais pas la grosse tête mais j’avais beaucoup d’ego. Je pensais que vraiment, j’étais sur terre pour quelque chose. Je le pense toujours, mais je pense que c’est pour une toute petit chose, une petite chose qui dure… une petite musique. »
::: Jean-Luc Verna

Il est tard. J’écoute cette émission dont tu m’as parlé entre 14h et 15h30, puisque j’ose ici exprimer le fait que oui, de 14h à 15h30, je m’étais octroyé ce moment avec toi, dans une liberté horaire qui s’impose aussi des moments plus propices pour se concentrer sur le travail, tard le soir ou hier, voyez-vous ça.
J’avais un peu insisté, je crois, pour que nous nous voyions aujourd’hui. Je voulais te voir, te parler, être seul avec toi, toi que voilà donc dans ce mouvement dont tu parleras, celui d’être « demandé par les autres ».

Je t’avais demandé et tu m’as parlé de Verna et de Chiha, c’est-à-dire de ce qu’ils avaient eu à dire sur les mensonges et les mathématiques. Tu m’as dit ce que tu avais à en dire, des mensonges et des mathématiques, dans des phrases un peu à l’emporte-pièce, dans une vision toujours à toi, qui souvent inverse, déplace, propose, sans pour autant s’envoler dans l’irréalité. C’est pour cela, sans aucun doute, qu’on te demande : pour t’écouter.
Je t’ai dit les souvenirs de leur présence et de l’émotion qu’il m’évoquent, dans une espèce de name-droping de surface. Hyper-émotif, avais-je dit en riant. Les émotions sont-elles trop fortes, effaçant ce qu’il pourrait rester d’autre, ou bloquant ce qui pourrait remonter des profondeurs, ou bien encore, avant qu’elles cèdent leur place, freinent-elles ce qui pourrait s’y installer ?

Dimanche 5 juillet 2020

Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêche de plier.
::: Tanguy Viel ; Icebergs

C’est un petit parc que je ne connais pas. Il y a des enfants qui jouent, des parents, des personnes âgées, une jeune femme qui lit et moi aussi. Je suis surpris : l’auteur pense, plus qu’il ne nous parle de ses pensées. Viel est alors celui que j’avais une fois entendu parler, le 21 octobre 2013, plutôt que celui que j’avais plusieurs fois lu. Et il évoque – en partie -, ce qui – en partie – me traverse en ce moment. Ou plutôt / aussi la solution à ce qui me traverse : nous sommes page 16.
Lorsque je prends conscience de ce que je lis, et du miroir qu’est le livre ouvert à l’ombre, je me demande si je comprends. L’écriture est un peu âpre, elle me demande un effort, puisque toujours mon esprit divague. A plusieurs reprises, je reviens, remonte, relis. Malgré la difficulté, je suis porté. Traversé mais porté. Non seulement la solution est dans le livre, mais elle est le livre. Elle est l’acte d’être face au livre, même si je n’atteins pas la « sérénité à effet immédiat » dont il est question page 17, mais je sais que je touche le point sensible, un point sur lequel j’avais déjà mis le doigt hier, en réservant des places pour 6 ou 7 spectacles de danse. Je me voyais déjà, heureux, être face à « ça ».  
C’est alors que la dame me demande si elle peut s’asseoir, là, sur le même banc, au bout. Oui bien sûr, je me décale, je regroupe mes affaires étalées à ma gauche et à ma droite, j’en plaisante ; elle ouvre un livre.

Entre les pages 20 et 21 je glisse ce que j’ai trouvé pour servir de marque-page, à savoir, honteux et marmonnant, une ordonnance taché de fraise sans que je vous en fournisse l’explication (hier, la pharmacie, le marché). J’ai peu lu, mais me voilà repu. J’ai même pu, le temps de ces pages, envoyer au « groupe » quelques lignes de Gracq piochées là ; son nom soudain revenait, sans plage.