Laisser planer le rien, attendre le peut-être et le voir venir, et puis, à l’heure tardive d’un film, Taipei Story, être ébloui par celui-ci, sans savoir si c’est pour la grâce de certains plans, la douceur amère de cet amour qui s’étiole ou les mots qui se disent. Relire cette phrase, et savoir que c’est pour tout cela. Alors ici garder une image. Garder cette présence, moins éphémère que la tienne, peut-être.
On ne parle plus que de cela, cette appréhension d’être là, seul, tandis que le jour déclinera de plus en plus tôt ; il y a aura les nuits froides et ceux dont les fenêtres donnent sur la rue ne verront plus que de rares ombres passer, téméraires ou justifiées. Je dis ce que j’ai cru entendre hier soir, je dis qu’il a dit que la mort est inacceptable alors qu’on devrait apprendre à l’accepter, elle est là, elle vous attrape, comme ça, tôt ou tard. Il a peut-être dit qu’elle est inacceptable dans un pays comme le nôtre, on ne sait pas trop comment il faut interpréter ça, de toute façon peut-être ne l’a-t-il pas dit non plus. Finalement, qu’importent les mots. Nous revoilà éloignés de la potentialité d’un mouvement vers celui qui. Nous revoilà à devoir montrer patte blanche dès qu’on quittera notre espace feutré, celui qu’on éclairera de plus en plus tôt puisque l’automne n’a pas l’intention de reculer, espace vide rempli du vide de soi, sans avoir eu le temps ou la chance d’y laisser entrer un autre.
Je suis né le 4 janvier 1951. La première semaine du premier mois de la première année de la seconde moitié du XXe siècle. Cette date de naissance significative me valut d’être prénommé Hajime, ce qui signifie « commencement ». Cela mis à part, aucun événement notable n’accompagna ma venue au monde. Mon père était employé dans une société de courtage, ma mère était une ordinaire femme au foyer. Mon père, mobilisé pendant la guerre dans un contingent d’étudiants, avait été envoyé se battre à Singapour. À la fin des hostilités, il était resté interné quelque temps dans un camp de prisonniers. La maison de famille de ma mère avait complètement brûlé à la suite d’une attaque aérienne par un B29, la dernière année de la guerre. La génération de mes parents avait beaucoup souffert de cet interminable conflit. ::: Haruki Murakami. Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil.
Vos incertitudes cachent des évidences. Elles peuvent être minimes, mineures, cachées dans un silence, un sourire, elles ne figurent peut-être dans ce qu’il adviendra. Il s’agit pour vous de trouver l’équilibre, la place, l’audace, l’élan ou la forme de l’horizon, la manière de poursuivre, la courbe du virage. Il s’agit d’être encore là, eux, nous, et tandis qu’ici je vous mélange, alors que rien, dans ce que j’évoque, ne vous rapproche, nous rappelons le soir où… et nous rions de ces idées saugrenues qui imaginent le jour où… Tandis qu’ici je trouble les mots et les sens, je suis celui qui observe. Il y a notamment quelque chose d’apaisant, à te regarder, en face de moi, parler de ça. La douceur qui s’en dégage est étonnamment agréable, comme si elle adoucissait le vide, puisque tout n’est pas vide, puisque c’est à ton tour de caresser quelque chose, puisque j’aime le figuré de ce verbe, caresser, quand il frôle et insiste.
Ta voix, enfin, croise la mienne. Hier, j’avais d’abord aimé t’entendre dire quelques mots, avec ce S qui te donne tant de mal, qu’alors tu chuintes ou dédoubles. J’avais ri, aussi ; ce n’était pas voulu de ta part, tu n’avais alors dit qu’un mot : « Fantastique. » J’avais peut-être ri comme on cherche à recouvrir d’autres émotions : ta voix s’agrippe encore en moi.
Nous parlons. Je suis sur le chemin du retour : je reviens du cimetière. Je m’étais arrêté, à l’aller, ici ou là, cherchant, dans ces espaces tant et tant arpentés, d’autres couleurs, un coin de mousse, une herbe plus acide que les autres, ô bien sûr encore la caresse des chevaux, quelques champignons peut-être. Nous parlons de ta situation, améliorée, de ces objets qui naissent de tes mains et de ton désir de faire. Rapidement, tu me demandes s’il y a quelqu’un, pour te rassurer peut-être. Non. Alors je te dis ce qui remplit ce type de vide, les projets, les listes, les tâches ; je précise à peine les lieux et les instants où cela manque qu’il n’y ait personne, je donne un exemple, la solitude des samedis matins, tu dis que tu comprends. Je ne te dis pas les lieux virtuels et les instants à mes yeux inutiles où je fais en sorte qu’il y ait de moins en moins de monde : je ne veux pas que tu t’y croies inclus. D’ailleurs nous inventons décembre : vu les circonstances, on n’attend plus, on invente.
Je reviens donc du cimetière. Dans le besoin et l’envie de faire silence, pour ne pas prendre les chemins trop arpentés, trop griffus, trop éreintants, de la parole, c’était le lieu qu’il me fallait. J’ai nettoyé la tombe, recouverte partiellement de cette sorte de poussière humide et collante dont on se demande comment elle résiste aux pluies. J’ai tout de même dit quelques mots – ô non je ne crois pas qu’on m’entende, mais je crois qu’il faut continuer à leur parler – pour m’excuser de marcher ainsi, pour commenter la crasse ruisselante, pour m’étonner ou sourire encore – agacement / compréhension / fatalisme – de la présence de certaines plaques de marbre au milieu des vingt-trois. Vingt-trois ! Vingt-trois objets posés là, sous les saisons, depuis 1995 ou 1999. Joueuse, la mousse vient s’y lover.
Le Japon a été inventé, mais par qui ? quand ? pourquoi ? Telles sont les trois questions qu’on peut se poser parce que ce pays et ses habitants interrogent depuis des années, sinon des siècles. ::: Philippe Pelletier ; Le Japon n’existe pas
Tu me dis la main sur ton cou, ton rire puis ton cri, ta fuite, quelques dizaines de mètres, la perte des lunettes que tu retrouveras. Dans mes paroles, j’essaie de trouver cet équilibre, que tu verbalises déjà, entre la vigilance et l’indifférence. Ne pas s’inquiéter à outrance, mais ne pas s’imaginer que rien ne peut arriver. Il faut apprendre à regarder un peu autour de soi, couper la musique, flairer un regard, en éviter beaucoup d’autres, faire semblant, faire avec, respirer, sourire, marcher d’un pas tantôt assuré, tantôt léger. Il faut apprendre que le monde est une jungle dans laquelle, des nuits de juillet, sur les bords de mer, dans l’allégresse d’un esprit grisé, certains sortent les crocs malgré toute leur jeunesse. Il faut aussi trouver la paix autrement et aimer le silence, fuir ce bruit qui grouille sur les écrans, fuir la haine bruyante, la bêtise beuglante, ou simplement l’autre, dans ce qu’il a à dire et qui dans l’absolu du monde n’intéresse que lui, ne peut intéresser que lui ou presque, ne devrait animer qu’une conversation entre amis, un dîner en tête-à-tête, un café entre collègues. Mais non, l’autre a envie de sa place dans l’agora, alors il écrit, là, son petit commentaire sur un post du journal Le Monde. Ils sont, lorsque mon regard se fait curieux sur un exemple dont le contenu mériterait plus d’une minute de silence, 1627 a en avoir fait autant. 1627. Seulement, et tant.
Le hasard fait que j’écoute, depuis quelques jours, la première chanson de l’album « Joan Baez sings Dylan », et notamment le premier couplet, et notamment le premier vers : My love she speaks like silence. Vous en faites ce que vous voulez. Éventuellement je le chante aussi, pour moi, mais ceci est un autre sujet.
J’entends un ton de voix qui pourrait s’adresser à moi, comme un appel à un passant, une interpellation. Je me retourne, à tout hasard : nous ne sommes si nombreux à marcher. En effet, elle est attablée, elle sourit, je souris, je m’approche, la chaise est libre, je m’assieds, je dis « Ah ben la même chose ! » au patron qui vient de poser une mousse sur la petit table de bistrot et qui me trouve peut-être un peu un impoli de ne pas le saluer avant de passer commande d’un air joyeux.
Il me dit qu’il avait de la famille à Courcoury ; pour y aller, jeunot, il prenait un petit bac. Je lui dis qui, probablement, le faisait traverser. C’est le hasard qui m’entraîne, quelques minutes plus tard, sur l’eau. Bordeaux offre cette possibilité de prendre un peu le large, s’offrir la Garonne et une autre vue sur les quais et voir s’éloigner, tranchant le ciel bleu, les lames du pont Chaban sous le bruit d’un moteur. La ville offre aussi des ailleurs atteignables, ainsi ce parc où tu peux enfin laisser ton masque et donner à voir autre chose que tes yeux bleus et tes cheveux clairs, puis, parce qu’il fait si beau, deux couches d’inutiles vêtements. Le corps se dévoile encore. Alors quelques poils, sombres, qu’on devinera récemment rasés, s’imposent au-dessus de la vaste – si vaste qu’on ne devrait la nommer ainsi – encolure blanche. Au soleil tu montreras des images. Et diras ta prudence.
Elle pense à tout ça – ou plutôt ça lui traverse l’esprit, l’histoire de Bergogne, en le regardant, en observant les flaques d’eau sur le parking encore trempé de la pluie de la matinée, malgré la lumière qui brûle les yeux sur l’asphalte troué, cabossé, et dans les flaques les reflets des nuages blancs et gris-bleu, les éclats de soleil sur la carrosserie blanche du Kangoo, un blanc aveuglant quand le soleil perce les nuages gris acier ; Bergogne fait quelques pas en l’attendant, elle le regarde encore et elle s’en veut un peu de lui faire perdre son temps, il a autre chose à faire qu’à l’attendre, elle le sait, elle est un peu agacée par tout ce temps perdu à cause de connards qui ne savent pas quoi faire de leur vie ni comment gâcher celle des autres. ::: Laurent Mauvignier ; Histoires de la nuit
Mon corps est lourd. Ainsi je reste là. Le matin d’abord, là, sous la couette, à regarder quoi ? un bout de série, Kore-Eda, c’est mièvre mais japonais, cela produit donc son effet sur moi, c’est-à-dire ce sentiment que ce n’est pas totalement inutile, que ça servira, pour la langue au moins. Lorsque l’heure du déjeuner approche, mon cœur est assez léger pour que le corps le devienne ; on a dit qu’il y aurait des frites et nous en avions ri. Au retour, le corps reprend ses droits. On m’avait dit « Tu as l’air fatigué. » On ne peut le nier. Le corps est lourd, il reprend sa place. Le corps a eu le temps de faire quelques courses, et un passage à la librairie après avoir discuté, là, au coin de la rue ; j’aime la douceur qu’ils ont de parler ainsi. Alors le corps se retrouve là, comme le matin, un autre épisode, mais il s’endort. Au réveil il refuse de sortir, il dit non, c’est trop. Il lit.
Durant les heures qui suivent son cœur bondit au bip des notifications. Elle savoure cet espoir, la possibilité d’un nouveau commencement. Elle ne se projette pas, pour la toute première fois elle ne s’imagine pas dans la quotidienneté, la conjugalité, la salle de la mairie. Les bains de solitude ont été efficaces, elle se découvre guérie de l’épouiste aiguë. Son sommeil sera doux, légèrement mordoré. ::: Chloé Delaume ; Le Cœur synthétique
Finalement, ermite : chercher le Japon ailleurs que dans ce film improbable, vue dans cette autre vie, proposé ce soir au cinéma. Chercher le Japon dans les mots, peut-être ceux qu’il faudra répéter.
Et sinon tu vas bien ?, on me dit. Oui, je vais bien, je réponds. J’ai beaucoup de travail, je dis, mais c’est bien, je précise, c’est intéressant, ça m’occupe. Oh tu n’as pas besoin de ça pour t’occuper, nous rions. Je suis en mode célibataire-ermite, je rajoute à O, mais puisque ce n’est pas tout à fait vrai je raye le mot ermite et précise la journée d’hier, le cinéma prévu demain, le théâtre jeudi. Interviendrait alors, potentiellement, l’idée de l’absence de l’autre, le sujet qu’est l’absence de l’autre en tant qu’on nommerait Autre celui qui serait là, tout près, qu’on n’aurait pas besoin de nommer, que souvent je tutoierais. De là, on en viendrait à cette chanson que tu m’as envoyée, toi qu’on a pu attendre quelques jours d’étés pour savoir si, avec la légèreté de l’attente quand on n’attend rien. De là, d’une chanson à une autre, arrive la langue d’A. Sur la table de nuit, il y en a toujours la trace, de cette langue, leçon Assimil pour laquelle mon cerveau n’avait, je crois, pas la place. Je m’y suis heurté, avant de l’abandonner. Avant même de l’être.
Évidemment, il fallait qu’à un moment donné, ça coince. Je crois que c’est lorsque la conversation est arrivée sur la manière de tenir son sac à main, voire, potentiellement, d’en posséder un. Il a alors mis le pied dans le grand Cercle de ceux qui trouvent que non, faut pas s’habiller comme ceci, ni faire cela, et qui peuvent se permettre de le dire, parce qu’autrefois ceci-cela, moi-je, moi-je. Je n’ai pas répondu. C’était peut-être un effet de la poire, peut-être un effet de la position debout accoudée au bar – son bar, puisque ailleurs c’était interdit – peut-être un effet de l’heure tardive et du temps passé à le trouver plutôt sympathique, sûrement un effet de mon âge, qui n’en avait plus grand chose à faire de ceux qui me disent comment je dois tenir mon sac quand même bien la nature m’a conçu avec des mains et le fabricant a fabriqué l’objet avec des anses ce qui, vous le concèderez, s’avère tout de même bien pratique. Dans ces moments-là, il peut m’arriver d’essayer d’élever le débat, par exemple en comparant l’usage (du sac ou de tout autre accessoire : éventail, gants, parapluies, mouchoirs, masques) et le regard sur l’usage en fonction du pays ou de la vision ultra-normée du Don Quichotte voulant combattre les petits moulinets qu’on aime bien faire avec les mains. Mais là, je me suis limité à sourire. Peut-être un effet de la poire. De l’heure tardive, sûrement.
Alors je ne sais pas. Là, assis sur mon deuxième rang, masqué, je ne sais pas quoi penser. Enfin si, je sais : je trouve ça nul. C’est assez étrange, ce n’est pas dans mes habitudes, ce type d’avis. Je me demande même si ce n’est pas la première fois que j’exprime cela ainsi, pendant un spectacle de danse, la première fois que j’attends, pendant toute la durée de la performance, le déclic, le truc qui fait dire : ah voilà, c’est pour ça ! Je pourrais juste dire que d’une part je ne comprends pas et que d’autre part je n’ai aucune émotion, mais non, c’est au-delà de ça, non vraiment, c’est terrible, je trouve ça nul, c’est-à-dire que par moment je trouve même ça idiot. Vous me direz, comme d’habitude, j’ai vaguement lu ce qu’il y avait à en lire, là, épinglé sur le mur, et j’ai forcément oublié dans les secondes qui ont suivi, vous savez je n’arrive jamais à me concentrer, je crois (=je sais) surtout que je préfère ne pas savoir avant de voir, donc, voilà, hein, vous me direz, il ne faut pas que je m’étonne de ne pas avoir compris. Et puis à la fin les gens ont acclamé. Et vous savez quoi ? Là non plus, je n’ai pas compris.
Alors, comme parfois, nous nous vouvoyons. Ou peut-être comme souvent. C’est plus naturel, ça glisse, je crois qu’ainsi je me sens plus à l’aise, cela ne s’explique pas, ou plutôt si, cela s’explique, mais bref, qu’importe. Parfois, c’est un tu, par mail ou au débotté. Aujourd’hui il ne porte pas cette blouse qui s’imposa pour son portrait. Nous parlons de son livre, je viens notamment pour en avoir un exemplaire. Sur la couverture, il y a donc cette photographie que j’ai faite de lui, ç’avait été assez rapide, on avait trouvé la bonne lumière ; ils l’ont collé devant un fond orange. Le livre se vend très bien, on l’a vu ici ou là, sur TF1, Europe1, etc., pour ainsi dire partout. Il me le dédicace, y écrit un mot gentil évidemment, sur lequel on pourrait revenir et sourire, et puis je lui parle de mon sommeil, ça tombe bien, alors je me permets. Ce n’est qu’ensuite qu’on parle des capsules. Non, pas celles qui aident à dormir.
Faut-il donc que je ne dise pas ? Mais je dis, et je dirai encore, ici ou ailleurs, à qui ne veut pas le lire et à qui veut l’entendre, après une question posée dans la douceur et l’empathie, que tu n’as pas été qu’un passant et que, comme ceux qui s’arrêtent dans ma vie même le temps d’un sourire et d’une image qu’on gardera, même dans la folie douce d’un août ensoleillé, même dans l’amer d’un lendemain impossible, comme ceux qui sont importants parce qu’ils sont simplement importants, là, au moment où ils interviennent, tu l’as été. Plus que beaucoup d’autres. C’est comme ces Japonais qui, peut-être, auront préféré un cerisier plutôt qu’un autre un jour d’avril, et garderont le souvenir fugace d’une émotion, née d’une bourrasque ou d’un nuage au loin. Alors, dans un excès de moi, dans cet excès qui surgit probablement plus quand on veut me faire taire que quand on veut me faire crier, c’est un impératif qui s’impose, et je dis « tais-toi ». Je réponds à la violence – toute relative mais ressentie, celle qui impose le silence et refuse l’envie de dire quelques gouttes de bonheur fugace – par une autre violence qui veut, en retour, faire tout autant taire. Je reviens alors, là, ce soir, un soir paisible d’appréciable solitude, sur cette idée du cerisier, dont les pétales s’envolent. Je pense au sens qu’il faut donner à l’éphémère. Aux fleurs qui mourront trop vite. Je comprends ça. Je comprends que c’est quelque chose comme ça.
Elle dit les livres après après dit un peu de sa vie avec les livres. Oh une ou deux fois mes pensées s’envolent, mais dès qu’elle parle des étoiles filantes, je réintègre ses mots. Vous savez, par exemple, il suffit qu’on évoque Emmanuel C, et le Japon revient. Pourtant de – c’est-à-dire avec – lui le goût des repas s’est évaporé.
Elle ose évidemment rompre la surprise que j’aime voir naître d’une lecture, mais c’est sur celui dont elle dit trop – la fin ! Imaginez-vous ? – que je poserai ma main plus tard : avec moi il repartira. J’avais envie, quelque part, lire un peu ma vie, voir ce qu’on pouvait en dire, voir comment on pouvait en rire, de ça : 46 ans, etc.
Elle vient de descendre à l’hôpital Pellegrin. Son déhanché en imperméable sombre ne dépareillerait pas dans un défilé de mode. Son attitude affirme quelque chose, son visage aussi peut-être, sous le fond de teint et l’air sévère, c’est à la fois presque imperceptible et évident, c’est quelque chose d’un autre genre et auquel on ne devrait pas faire allusion : peut-être la négation de l’homme qu’elle était autrefois.
Elle effacerait facilement, en ce paragraphe sec, celle qui l’a précédée dans ce tram et au sujet de laquelle j’avais, rapidement, noté les couleurs. Elle a assorti le maquillage sur ses paupières, peau noire, à son pull et à la semelle de ses chaussures. C’est très beau. Un peu, avant qu’elle ne se lève, nous nous regardons. On pourrait y chercher un accord, aussi, avec la chevelure de la femme en imper noir et le fond de teint allant vers le sable.
On pourrait alors glisser vers d’autres corps, les uns en mouvement, festoyant et légers, les autres peut-être moins bringuebalés par les airs et l’alcool ; l’une parlerait de son physique, ses lèvres seraient dessinées.
Ils parlent. Non, ils ne parlent pas, ils hurlent. Et vite. Leur espagnol n’est donc pas limpide pour moi. L’America central rythme leur voix, leur diction, leur dialogue dans lequel intervient une autre personne, un autre, et quelque chose qui ressemblerait à l’amour, ou la fin de l’amour. Ou peut-être l’impossible.
D’autres types montent, d’autres origines, un autre style, une autre sexualité, d’autres amours à supposer que cela se nomme ainsi dans l’âpreté de leurs mouvements, de leur gestuelle, de leurs paroles. L’un fume.
Tu chuchotes. Je t’entends mal. Tu chuchotes tes inquiétudes et tes interrogations et cela produit chez moi, l’oreille tendue au maximum pour te comprendre, plutôt qu’une empathie, plutôt que des réponses douces, un agacement, une crispation physique, mais je m’efforce et peut-être pouvons-nous rire un peu malgré tout. Nous attendons que tu sois ailleurs, là où tu pourras me dire, clairement, à haute voix, ce nouvel horizon depuis un dixième étage.
A l’ombre des montagnes ils remontent vers les glaces les poissons couleurs de vent ::: Hara Yutaka
Alors Bernd et Hilla Becher m’emmènent ailleurs, m’éloignant de vous un peu plus tôt que ce qu’on imaginait sûrement en proposant ce déjeuner. Il m’emmène aussi dans le passé, toujours, dans cette exposition vue fin 2004 ; j’avais alors compris que la photographie pouvait être autre, et peut-être qu’elle pouvait être mienne, puisque l’on pouvait en faire même « ça ». C’est ainsi, en tout cas, que j’analyse aujourd’hui ce souvenir flou, dont la seule netteté provient du bouleversement et des questionnements face aux alignements d’images : je me souviens que quelque chose s’est produit en moi. Cet après-midi, en regardant ce documentaire qui les suit durant dix ans je crois, quelque chose se produit encore. Le plaisir d’être là d’abord, pour comprendre et savoir. L’idée qu’il faut continuer pour faire, oh quoi, même un petit « ça ».
Nous parlons depuis un certain moment avec C. Je lui parle de mes projets, des quêtes, des idées, et de comment, peut-être, il pourrait trouver une piste. J’ai peut-être aussi besoin, à un quelqu’un qui vit des images, de parler de cela, de ce qu’il y aurait au-delà des miennes. L’homme entre alors dans la librairie. Son accent léger, ses yeux, une allure vestimentaire aussi, je devine qu’il est japonais. Il se pourrait qu’il soit très beau, sans ce masque. Je regarde au loin les 5 ouvrages qu’il apporte à C ; je suis au bon endroit : c’est ce même livre qui est juste là devant moi. Il se pourrait qu’il soit très beau.
L’ours est parti depuis plusieurs heures maintenant et moi j’attends, j’attends que la brume se dissipe. La steppe est rouge, les mains sont rouges, le visage tuméfié et déchiré ne se ressemble plus. Comme aux temps du mythe, c’est l’indistinction qui règne, je suis cette forme incertaine au traits disparus sous les brèves ouvertes du visage, recouvert d’humeurs et de sang : c’est une naissance, puisque ce n’est manifestement pas une mort. ::: Nastassja Martin ; Croire aux fauves
Six sectes sont déjà nées de l’interprétation des Ecritures et leurs abbés portent, les jours de cérémonies, des tuniques framboise, safran, pistache ou violettes, qui font dans le gris-brun-vert du paysage japonais un effet admirable. ::: Nicolas Bouvier ; Chronique japonaise
Nous étions déjà mercredi quand j’ai repris la lecture de Bouvier : mardi ne finissait pas, je ne parvenais pas à dormir, l’esprit divaguant ou englué, je ne sais pas. Je m’étais heurté contre le premier chapitre, il y a plusieurs semaines, voire mois, et depuis il m’attendait sur la table de nuit. Combien d’entre vous savent les petits tas de bouquins qui frôlent mon lit ! Mais cette fois-ci, d’une part je l’ai ignoré, ce premier chapitre – peut-être donc n’étais-je pas tout à fait éveillé – et d’autre part j’ai souri devant les élucubrations shintoïstes narrées par l’auteur. Puis me suis endormi, bercé par les dieux.
Nous étions encore mercredi quand j’ai poursuivi la lecture. J’y ai vu alors autre chose que de quoi m’amuser : une nourriture. Une nourriture de l’esprit, la renaissance de souvenirs d’un Japon qui s’échappe, le paragraphe d’une conférence à venir. L’ouvrage, alors, se retrouva constellé de petits papiers jaunes.
L’envie d’annoter ne venait pas que de ce livre, elle venait aussi d’une évidence : il me fallait travailler. Rien n’allait tomber du ciel. Et si la lecture-plaisir me faisait vivre, la lecture-travail me faisait / ferait peut-être revivre, ou avoir une deuxième vie, quelque chose comme ça, puisque la lecture-travail nourrit l’écriture. Il y avait eu cette idée chez Camille de Toledo ; j’étais allé l’écouter d’un pas pressé. Oh, je le savais déjà, tout ça. Je savais que c’était une présence, aussi, tous ces mots qui sortaient de moi.
Alors, à peine rentré, peut-être pleuvait-il encore, j’ai ouvert le fichier daté du trois août. Et j’ai changé le titre. Je suis allé au début du quatrième – et dernier – chapitre. Et j’ai écrit encore.
Allô allô allô ? Ah ça coupait (…) personne ne me connaît plus (…) mais le problème tu vois c’est qu’il faut encore que je me déplace (…) je vais perdre 200 euros pour rien (…) ça sert absolument à rien que je me déplace (…) ben c’est ça (…) apparemment au mois de mai ils m’ont enlevé par erreur la responsabilité civile de l’assurance habitation (…) mais attention (…) tu vois ? (…) enfin bon excuse moi de te déranger avec ça mais (…) ben si, si si, parce que j’étais (…) ça je sais pas (…) faudrait que je me déplace, t’imagines ? ::: Une inconnue (dans le tram).
Voilà l’heure de nous saluer. Alors nous nous étreignons, pour donner aux corps cette présence tactile sans laquelle on ne peut pas être longtemps soi-même, pour dire autrement le plaisir d’avoir été là. Peut-être malgré le vin : ne manquait-il pas d’un peu de hauteur ?
Nous avons parlé de ce que les questions apportent : les livres, les amours, etc. Des livres, tu m’as offert une envie puisée dans quelques phrases. Des amours, j’ai cru me rappeler la présence d’A après que c’était définitivement devenu inutile qu’il m’envahisse ainsi. Toujours je crois l’aimer mais ce soir je ne le dis pas ; je regarde le jour que nous sommes, le mois, l’étendue dans laquelle depuis je marche. Et du hasard tu as extrait cette phrase : Life is a flow of love; your participation is requested. J’ai ri.
Nous n’avons pas dit que déjà c’était l’automne. J’aurais peut-être alors raconté que ce matin, il y avait eu cette page de Libé qui cherchait à chanter cette saison renaissante. Au milieu des airs j’avais retrouvé les Catchers, souvenir d’une autre vie, 1994, un autre moi, qui a conservé tout de même, dans les cartons et les play-lists, certaines musiques de l’époque. C’est peut-être la seule chose que je cherche à garder de cet autrefois peut-être plus enfoui et donc plus lointain que les autres années : quelques musiques. Je n’en suis pourtant pas tout à fait sûr.
Mes bottines ensuite claqueront dans le couloir. Sur les pavés glissants elles iront plus craintives.
Nous parlons de ses dessins et de mes photographies, comme c’est arrivé peu de fois. Nous sommes des souvenirs d’ici et de Kyoto, surtout, et une interrogation : je ne sais pas pourquoi nous nous voyons si peu. Nous parlons de ses dessins parce que j’ai beaucoup de choses à en dire, j’ai beaucoup de questions. Ils nourrissent ainsi un dialogue qui parle aussi de mes images : l’absence, la transparence ou le grain. Je me demande s’il n’y aurait pas quelque chose à faire avec cela, elle et moi, et avec tout le reste, tout ce qui nous sépare aussi peut-être. Je me demandais l’autre jour quelle pouvait être la place d’une autre pratique telle que le dessin, comment la marier ou la faire renaître puisqu’on l’a vu sourdre vers les 18 ans. J’avais pris un feutre-pinceau rouge, j’avais dessiné ce qu’on cacherait d’un corps.
Autour, c’est la campagne, des vignes. Çà et là les machines à vendanger, monstres gloutons, ont abandonné des grappes, quelques grains, qui n’ont de rouge que le nom du vin, tant ils offrent aux paysages des détails violacés intenses. On y goûte, il y a du pépin, une peau épaisse que je n’ose cracher de peur de me tacher, c’est sucré surtout, doux comme une gelée qui aurait attendu l’automne et la patience des familles pour fournir quelques pots. Il y a la douceur de votre présence aussi, une certaine insouciance, le sentiment d’être chez moi au milieu des ceps, peut-être ; voilà mes paysages.
L’écrivaine dit le processus d’écrire et je comprends sa langue. Je comprends aussi qu’ici je suis à ma place, sur cette chaise rouge, l’écoutant. C’est un bonheur inégalable. J’enregistre, presque depuis le début, après que j’ai fouillé discrètement dans mon sac et que j’ai compris que la recherche d’un stylo et d’un carnet n’irait pas de soi ; j’ai peut-être laissé le carnet sur le canapé en vidant un peu mon sac. Quant au stylo, il doit, s’il est là, être enfoui sous le reste, dont un parapluie puisque l’on annonce un temps incertain, dont l’appareil photo bien sûr, dont des mouchoirs, une boîte de médicaments, un éventail, que sais-je encore, de la matière, de la matière à écriture. L’expression me tend alors les bras : « vider son sac. » Elle est trop abrupte pour se rapporter à la réunion de l’après-midi mais elle laisse filtrer l’idée qu’il fallait y exprimer, mais y exprimer quoi ? Une liste donc, mais sans Prévert. Le moment à la librairie, là, en ce moment, à écouter Marie-Hélène Lafon, ne s’y rapporte pas plus, à cette réunion, sauf à questionner la place qui est la mienne et la poésie qui s’efface chaque jour durant le travail, aujourd’hui de 9h25 à 17h15 puisque je n’ai pas fait de vieux os : on annonçait un temps incertain et les heures – avant la pluie ? – s’étaient suffisamment accumulées la veille.
Elle s’approche de la porte vers laquelle je marchais à pas pressés depuis chez moi, sachant qu’il pouvait être déjà trop tard. Elle me regarde, l’air désolé : il est trop tard. Je viens d’accepter la dernière personne, dit-elle, derrière son masque fleuri. Souvent fleuri. Tel n’est jamais son langage.
Il est tard. J’ai encore la peau asséchée par la mer et le sable. Je t’envoie deux vues de la plage ; la lumière était alors si belle. Puis voici enfin les photographies que tu attendais, celles de ta main, de ton corps qui marche, de ton sourire, de ta joie. Il y en a 39. Elles ne sont pas toutes belles, regarde ce contre-jour là, mais tu dis qu’elles t’enchantent. Alors viens, reviens, nous en ferons tant d’autres.
Tous les textes que j’écris, c’est arrivé. L’image peut-être lointaine ou manquante, elle peut-être autre, ou suggérée : l’image, ce n’est pas forcément ce dont je parle, tandis que le texte colle à ce qui est arrivé. Je n’ai pas de distance dans le texte, je n’invente pas. ::: Sophie Calle
Tu as peur de devoir quitter l’Europe ; alors tu me demandes si je voudrais t’épouser. Avant toute réponse je ris, aux éclats, c’est ma première réaction, bruyante, pour recouvrir de sons la réponse que je dois te faire : non. Alors je te réponds que non. Je te dis aussi que ça ne suffit pas. Et tu m’offres là des paragraphes entiers à écrire ici, des explications que je donnerais, des souvenirs que j’évoquerais, sans faire attention au fait qu’aujourd’hui c’est justement l’anniversaire de Ch. Tu m’offres l’opportunité de parler encore d’amour, ici, encore de ce rêve d’amour, love, tu ne comprends pas cette idée, alors je te dis peu importe, peu importe comment tu l’appelles, whatever. Tu m’offres l’opportunité de parler encore de toi, de te dire donc pourquoi, de but en blanc, c’est non. Un chat, tu es un chat, dis-tu, qui ronronne et puis s’en va. Griffe aussi peut-être ? Un chat qui rêve de vivre ici, je sais. Un chat dont le pays n’est pas la paisible côte atlantique, je sais.
Alors tu me demandes aussi si J est d’accord. Je te dis qu’il a répondu par un rire.
elle le dit au frère qui reste ; le soir, quand je la laisse, la mère cherche des raisons : qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? elle se demande en s’enfermant dans un sommeil forcé où elle s’efface ; elle vit encore d’une puissante colère : un coupable, il lui en faut un pour ne pas trop se condamner ; la hain la prend, des flots qu’elle transmet aux vivants ; la mère est un poing fermé qui ne voit plus le jour ::: Camille de Toledo ; Thésée, sa vie nouvelle
Je suis sur la machine numéro 7, nommée ChestPress, sur laquelle il poussait quelque minutes plus tôt, en expirant fortement, sans atteindre les décibels des joueuses de tennis à l’époque où je regardais le tennis à la télévision, époque tellement révolue que le lecteur que vous êtes s’esbaudit. Je le vois alors tendre un peu le regard puis le cou pour voir si je soulève plus de poids que lui. Oui. C’est le cas. Il porte des cheveux mi-longs, bouclés, châtains, oui un beau châtain, comme s’il s’était fait une couleur. Beau visage, air sérieux, tee-shirt vert bouteille qui laisse apparaître des formes : « Une bombasse à bidou » écris-je alors à J pour lui montrer que j’ai fait ce que j’avais dit : reprendre sérieusement le rythme de la salle de sport, car l’homme sur la plage, là-bas, dimanche, avait ce corps que je pourrais avoir, que je fuis, mais qui pourrait facilement me rattraper. D’ailleurs nous en rirons avec Z, plus tard au téléphone, de mon corps, avant qu’il ne dise quelques phrases d’une telle perfection, sans accent, que je m’étais dit que son niveau de français avait pris une belle ampleur. Z m’avait déjà fait rire, plus tôt (vous suivez ?), en me laissant un message, comme souvent. Je l’aime notamment pour cela, cette façon de rire de moi et de lui, avant de revenir à un sujet plus sérieux. Ce soir, le sujet sérieux, c’est ce qu’il ressent pour un autre, rencontré une fois. Une fois seulement. Le voilà inquiet d’une particularité de l’autre, tendant trop le regard vers ce qui le pèse.
23 septembre Les funérailles ont eu lieu hier. Il serait ennuyeux de les décrire. Tout le monde m’a dit que j’étais splendide dans mes habits de deuil. :::Valéry Brioussov ; Dernières pages du journal d’une femme.
Ils sont assis sur les marches du numéro 17 de la rue aux Herbes. Je les ai déjà dépassé de deux ou trois mètres lorsque l’un des deux m’interpelle. Je me retourne, par politesse, j’attends qu’il me réclame une petite pièce en me disant que je répondrai sûrement que je n’en ai pas. Mais il me demande, en un phrasé trébuchant sous l’alcool, si j’accepte qu’il me pose une question. J’accepte, dans un sourire ; ses yeux brillent. Le voici qui me demande ce que je pense des gens qui passent et qui cassent les bouteilles des autres. En effet à leurs pieds, du verre brisé et le contenu d’un litre de rhum-coco. Je crois alors que je n’ai pas le temps de répondre qu’il me dit qu’en échange de ma réponse on pourrait faire l’amour. Oui. Carrément. Son camarade de boisson, au visage plus assorti à du jus de raisin qu’à du rhum-coco me sourit alors de toutes ces dents et prononce un truc que j’ai bien oublié – et que je n’ai peut-être même pas exactement compris, mais il n’avait pas l’air de trouver étonnante la proposition. Tout ceci avant que mon regard se pose sur les deux autres bouteilles de cette même boisson et que je blague à ce sujet, rassuré de les savoir ainsi bien accompagnés. Je laisse alors le Don Juan terminer son laïus – en gros, ceux qui cassent des bouteilles méritent une mandale – et m’éloigne en les saluant, regrettant presque de quitter leur compagnie incongrue… Mais j’avais trop peur qu’ils me proposent de trinquer.
Je garde ainsi de toi quelques objets de cuir. L’un d’entre eux pourra, comme aujourd’hui, être à mon poignet. Un autre, depuis samedi déjà, enveloppe mes cartes de visite. Mon nom, mon identité, ma peau sont donc encore en contact avec toi.
La soirée d’hier avait posé d’autres jalons. Cette dernière matinée a clairement précisé un futur différent et a dit ou redit, parmi tant d’autres choses, la frustration et la distance nées du sommeil et de la présence de M sur un agenda fragile. Enfin notre au-revoir à l’arrêt de bus a curieusement offert un quelque chose que je n’attendais pas, rejoignant alors ce qu’hier soir je t’avais dit. Mais à quoi bon que tu me surprennes, si finalement c’est ton silence, après mes mots légers et ma chanson, qui s’impose ?
Je pars ensuite visiter l’exposition sur les sneakers. Je t’avais dit plus tôt que nous aurions dû aller la voir ensemble, et trouver ainsi dans cet agenda fragile de quoi partager. Alors le sujet – les chaussures – qui était revenu à plusieurs reprises dans la matinée, aurait-il offert un geste : des pas. « Step by step« , avais-tu dit justement, souviens-toi, tandis que peut-être, je rêvais d’enjambées.
« J’ai rencontré un mec… Tellement beau ! Et fonctionnaire en plus ! » Z.
Tram, retour du travail. Il a acheté des plantes. Il porte un pantalon beige, taché sur la cuisse droite. C’est peut-être l’eau des plantes. Sa braguette est un peu ouverte, je crois. Je regrette de ne pas avoir pris mon carnet : il est sur la table de nuit. Je l’ai laissé là en me demandant si par curiosité tu l’ouvrirais. Juste comme ça, pour voir. Pas pour lire. Ou peut-être pour lire. Peut-être que j’avais envie que tu lises cette langue dont tu sais si peu et que j’ai écrite fatigué. Depuis quelques temps j’ai retrouvé cette habitude. C’est-à-dire que j’avais écrit sur la plage et mardi soir, en t’attendant. Les mots ne glissaient pas si bien, sur le papier, j’avais un peu mal au poignet et le stylo bille ne me convenait pas. Je ne savais pas exactement ce que je devais écrire sur nous, dans ces lignes. Sinon ton sourire, parfois. Sinon ma patience. C’est dans le mail que je m’envoie, face au garçon et aux plantes, que j’évoque cette absence de toi (ou de nous) quand nous sommes ensemble. Je ne sais pas encore que le soir, longuement, nous dirons ce que nous essaierons de dire.