Jeudi 31 décembre 2020

Est-ce immuable ? Faire un bilan le dernier jour ? Regarder derrière pour peut-être mieux voir ce qui nous attend devant, ou ce que l’on souhaite. Mais non, pour cela c’est inutile : oh l’on sait déjà ce que l’on espère pour les lendemains, quel que soit le jour du calendrier.
Regarder derrière, tout de même, pour rendre hommage. 366 jours, tout de même ! Voir les moments intrépides, les ciels dégagés, et les douleurs des autres. Chercher à sourire des épreuves, des traversées immobiles et cloitrées. Penser à vous. Ici combien de fois vous ai-je parlé ? Si l’on me demandait quel souvenir de 2020 j’aimerais emporter sur une île déserte, serait-ce ces mots avant d’entrer chez le coiffeur, ou cet inattendu dans un couloir d’hôtel, ou cette heure apaisée à parler de nous, ou cette seconde où l’on sait qu’il n’y en aura pas d’autres, ou cette main qui remonte des cheveux et qu’un sourire subsiste sur une image floue, ou la tête que tu penches à peine, ou ton regard comme ça presque sévère, ou ta main qui désigne ce chemin de croix au creux du crépuscule. Puisque malgré cette année de distance, de silence, d’attente et de solitude, j’aime à penser à vous et aux autres, j’aime à me dire que la solitude n’existe pas. Et tandis que le dernier soleil décline, dans cette langue dont je ne sais rien, tu es là qui chante l’amour.

Samedi 26 décembre 2020

Alors, on rectifierait le nombre de fois où l’on est allé là-bas, qui lançait les sardines. Tu me dirais que ce détail n’existait pas ou qu’elle t’a, à toi aussi, raconté ce petit bout d’histoire. Ainsi je confirmerais ce que la confrontation avec les souvenirs ne peut pas être : exacte. 

Jeudi 24 décembre 2020

Il y a, sur la table basse où l’on a préparé l’apéritif, trois objets empilés : une boîte de chocolats, surmontée d’une chemise bleue à élastiques, sur laquelle est posée une bouteille de jus de yuzu emballée dans une page de magazine de photographie sur laquelle l’image est belle. La chemise bleue contient une cinquantaine de feuilles, imprimées recto-verso. Sur la première, il y a mon nom et un titre : « Ce lieu de l’absence de nous.« 

Enfin, en ce 24 décembre 2020, je dévoile à mes parents, et bien sûr d’abord à mon père, le livre que j’écris sur mon grand-père, Antonio, que je n’ai pas connu, réfugié espagnol en 1939 lors de la Retirada, naturalisé Français en 1949 et mort en 1965 d’un accident du travail sur le pont du Garigliano. Ce récit n’est pas qu’une histoire, c’est mon histoire et celle de ma famille. Ici, dans cette centaine de pages, je vais au-delà des faits, je creuse ce que questionne dans ma vie la présence de ce grand-père. Je sais que ce que j’ai reçu de chacun de mes grands-parents – que l’on pourrait regrouper dans une valeur fondamentale : le respect – a été essentiel dans l’homme que je suis aujourd’hui. Mais la vie d’Antonio m’emporte ailleurs, sur des terrains guerriers et héroïques, dans des bateaux et des camps de détention, dans des photos longtemps inconnues et, puisque nous avons un courrier de 1940 qui précise qu’il est accepté comme réfugié au Mexique, m’emporte de l’autre côté de l’Atlantique. Et s’il était parti ?

Alors, voilà, pour Noël, j’ai offert à mes parents et à mes sœurs quelque chose d’un cadeau : ce qui nous rassemble. S’il était parti, nous ne serions pas là, nous ne serions pas nous.

Mercredi 23 décembre 2020

Il est 19h48, j’ai enfin le vague sentiment d’être en vacances même s’il faudra pour l’être vraiment se détacher du travail. Soudain, il y a ce petit bruit qui signale un message : « Tu me manques bcp. » Je suis touché. Je te réponds immédiatement, te propose que l’on se voie la semaine prochaine. Les mois ont passé. Trois, presque. La dernière fois, tu avais écrit quelque chose de joli, déjà : « Ça m’étrange quand quelques jours passent et que tu ne m’adresses plus la parole.« 
« Ça m’étrange« . Je ne savais pas si tu avais fait une faute de frappe, étranglé, ou si ton français, pourtant très très bon, avait commis cette irrégularité poétique. Le verbe, étranger, du premier groupe, nous offrirait alors l’idée que sans mes mots tu ne serais plus toi-même. Il rejoindrait alors cette difficulté que nous avions eu d’être toi-même et moi-même, notamment un soir de printemps, chez J, ensemble. Il rejoindrait cette idée qu’on n’est plus tout à fait soi-même lors d’une rencontre et cette contradiction qu’on ne l’est plus non plus sans l’autre.
J’avais, déjà, alors, proposé que l’on se voie la semaine suivante. Cela n’avait pas eu lieu. La proposition avait perdu, je suppose, contre mon envie d’être seul que je t’avais aussi exprimée. Est-ce que cela m’avait étrangé ?

Lundi 21 décembre 2020

Les mains de Joseph sont posées à plat sur ses cuisses. Elles ont l’air d’avoir une vie propre et sont parcourues de menus tressaillements. Elles sont rondes et courtes,des mains presque jeunes comme d’enfance et cependant sans âge. Les ongles carrés sont coupés au ras de la chair, on voit leurépaisseur, on voit que c’est net, Joseph entretient ses mains, elles lui servent pour son travail, il fait le nécessaire. Les poignets sont solides, larges, on devine leur envers très blanc, charnu, onctueux et légèrement bombé. La peau est lisse, sans poil, et les veines saillent sous elle.
::: Marie-Hélène Lafon ; Joseph

Dimanche 20 décembre 2020

Comme d’autres fois, je me dis que c’est le matin qu’il faut venir, pour voir le soleil frapper l’autre rive, puisque j’ai traversé. Ici ou là, la boue, brille sous mes yeux ou se colle sous mes pieds. J’essaye de regarder autrement le décor d’un paysage qui va entrer dans l’hiver. J’ai osé, pour changer, un objectif 85mm, celui-là dont le grain peut faire des merveilles quand des visages sont devant lui et que la mise au point, manuelles, a bien voulu être précise là où on le souhaitait. Ici, alors, j’essaye de remplacer les visages, le leur, le vôtre, le tien. Mais est-ce possible ?

Jeudi 17 décembre 2020

La nuit tombe.
J’entre dans mon appartement où il n’y a personne. Il fait froid aujourd’hui pour une fin d’avril. Il est déjà 8h. J’ai faim. En préparant une salade, je réchauffe le curry, restant d’hier. Installée à la petite table dans la cuisine, je commence mon dîner tardif. Je n’entends que le tic-tac de la pendule. C’est samedi. Mon fils, chez son père depuis hier, reviendra demain soir.
::: Aki Shimazaki ; Suzuran

Nous nous retrouvons en bas ; j’ai deux ou trois minutes de retard, encore les yeux un peu humides d’exaspération. Tu me dis « mon compagnon » dans cette réponse à ma question sur la raison de ta venue dans cette ville. Je ressens alors un petit quelque chose : cela me fait plaisir pour toi. Sincèrement. Nous n’en reparlerons pas ; plus tard vous serez au bord de la mer. Nous n’en reparlerons pas mais il n’est pas impossible que cela explique l’aisance que j’aurai par la suite, comme libéré de nous, d’une certaine manière, même si ce ne sont que des mots, peut-être mal choisis. Et puis nous voilà chez moi. Tout au long du repas, je n’arrive pas à intégrer le fait que non, tu n’es jamais venu ici. Je crois que nos années de vie commune en sont la raison, chez moi serait encore forcément chez toi. C’est étrange. Parfois, alors, je dois te sembler bizarre, mais d’abord tu m’offres ce livre. Je n’avais pas pensé à cela, t’offrir quelque chose puisque bien entendu c’est la période. À croire que j’avais oublié combien tu y tenais, à ce genre de petites attentions et combien tu en étais, plus souvent de que moi, l’auteur. Cela ne m’a pas effleuré, peut-être parce qu’il y a cette distance que tu mets dans les mots. Toujours tu m’écris « Bonjour », comme si la solennité était ce qu’il restait de nous, mais ce n’est là qu’une option parmi tant d’autres. Cela ne m’a pas effleuré et tu as pu penser que cela ne t’étonnait pas : cela me ressemblait bien. 

Lundi 14 décembre 2020

À mon sens, connaître notre nature humaine est donc essentiel. Et cela passe forcément par l’enseignement de l’incertitude. On se rend compte aujourd’hui qu’il y a des phénomènes qu’on ne peut pas contrôler, y compris dans des disciplines comme la micro-physique. On est certain de sa mort mais on ne sait pas quand elle va arriver. On se marie, on pense qu’on va être heureux, mais ce peut être un mariage épouvantable. On cherche du travail sans être sûr d’en trouver… La certitude fait partie du destin humain, mais nul n’est préparé à l’affronter. À mon avis, la réforme de l’enseignement dois d’abord aller dans ce sens.
::: Edgar Morin.

Il y a, dans mes projets d’écriture, un abécédaire. A la lettre A, il y aurait probablement l’un de vous deux. 

Toi qui es assis là, dans la joliesse coordonnée de ces couleurs qui t’habillent et qui recouvrent le canapé. Tu vois, en d’autres temps, j’aurais écrit ce que ta présence disparue me procure, lors des jours sans rien ou lorsque, comme ici, te voilà. Dans mon abécédaire, tu dépasserais peut-être tout le monde, pour cette place que tu as eue, ce truc qui se produisait, là, dans la cage thoracique surtout. Mais aujourd’hui, tu vois, je raconte tes couleurs. La dernière fois déjà, c’est de celle de ton pantalon que j’avais parlé ; mais encore je t’aimais tant.

Toi qui viens plus tard, et qui m’offre ton aisance à poser ainsi, bien vite sans ce tee-shirt trop ample qui cassait trop de lignes, toi qui m’offre surtout ainsi une heure, une heure qu’il me faut pour te regarder, te tourner autour, déplacer la lumière, puisque je ne sais pas, puisque je n’ai jamais fait cela, ni jamais, ainsi, reçu autant de patience et de temps, reçu autant de légers mouvements de tête auxquels on peut répondre « Ne bouge plus !« , reçu autant de mystère lorsque ton visage se ferme, reçu autant de joie que celle que tu exprimes en voyant les images.

Dimanche 13 décembre 2020

J’ai montré, cet après-midi, à P, des photos de toi. Mais il est déjà tard lorsque c’est ta voix qui réapparait, sur un enregistrement sonore nommé « plage ». Nous étions le 4 septembre, il était 15h43 lorsque j’avais commencé à enregistrer la musique que tu passais ; puis il y avait eu ta voix, tes questions, tu me demandais par exemple quelle était ma chanson préférée, c’est-à-dire celle que je pourrais écouter toujours, je t’avais répondu que c’était La Question, de François Hardy. A 15h55, j’avais mis fin à l’enregistrement, il était l’heure d’aller nager, disais-tu.

Vendredi, je t’avais dit que je pensais tout le temps à toi, parce que les objets que tu avais fabriqués étaient toujours là, quelque part sur moi ou près de moi. Je savais qu’à tout instant, tu pouvais être là. Ainsi, encore.

Samedi 12 décembre 2020

Dans cette boutique étroite, où l’on s’interroge sur les distances que l’on devrait appliquer, où l’on se dit que les règles sanitaires disparaissent sous l’accueillant moelleux d’une écharpe en laine péruvienne, il y a surtout ses yeux, brillants, clairs, ceux-là mêmes que je n’avais jusqu’à présent vu qu’à travers quelques images sur quelques réseaux sociaux. Dans cette boutique, il n’y a que ces yeux : le masque s’impose sur son visage. J’y décèle pourtant, soudain, son sourire.
Je te dirai plus tard que j’étais heureux de ce moment avec toi, toi qui connaissais ses yeux. J’étais heureux parce que cela reprend et rejoint ce que j’écrivais l’autre jour, à savoir l’idée du faire, et surtout du faire ensemble, comme nous l’avions expérimenté dimanche. Je comprends qu’être, et son extension grégaire et amicale être ensemble ne me suffit pas en ce moment. J’oserais presque dire que cela ne m’apporte rien si ces mots ne risquaient pas d’être mal interprétés. L’être ensemble ne donne que du dire et je crois que j’ai besoin parfois de silences. Peut-être pour mieux apprécier les miens. 
Bien sûr, ensemble, après être sortis de cette exiguïté aux tentations multiples, nous parlons. De lui par exemple, ses yeux bien sûr. Du matin souriant. De nous. De demain. Des passants. Des instants et de ce qu’ils valent. Et encore nous parlerons puisque je t’appellerai un peu plus tard après que tu auras préféré rentrer chez toi. Je t’appellerai pour revenir sur tes mots qui avaient été suivis de mon silence. Je m’en voulais. Ou plutôt, sur le moment, je n’avais pas su quoi dire et puis le flots des phrases avaient recouvert cela. Chez moi les mots étaient remontés à la surface. Comme rarement, j’avais alors senti la nécessité d’un appel et, dans la nécessité de cet appel, ce que nous sommes, toi et moi, l’un pour l’autre.
Alors encore nous avons parlé. D’être.

Vendredi 11 décembre 2020

Je me suis souvenue de ce texte de Marx sur l’aliénation, dans les Manuscrits de 1844, et surtout sur l’incurie ; le manque de soins que les individus s’infligent à eux-mêmes et aux autres quand les valeurs ne guident plus le monde : « L’homme retourne à sa tanière, mais elle est maintenant empestée par le souffle pestilentiel et méphitique de la civilisation et il ne l’habite plus que d’une façon précaire, comme une puissance étrangère qui peut chaque jour se dérober à lui, dont il peut chaque jour être expulsé s’il ne paie pas. Celle maison de mort, il faut qu’il la paie. […] La saleté, cette stagnation, cette putréfaction de l’homme, ce cloaque (au sens littéral) de la civilisation devient son élément de vie. L’incurie complète et contre nature, la nature putride devient l’élément de sa vie. » Cette phrase, « cette maison de mort, il faut qu’il la paie », cette phrase terrible, qui pue l’injustice, l’arbitraire, la force sûre d’elle, de son abus, cette phrase a tapé dans ma tête.
::: Cynthia Fleury ; Le Soin est un humanisme

Jeudi 10 décembre 2020

L’Espagne est désormais une énorme tache de sang que les singes de la sagesse ne parviendront jamais à absorber, malgré tout le sable du monde. Et, au pied des Pyrénées, la mort n’est plus enchâssée dans une tapisserie de l’homme, de l’animal et de la cape sur un métier à tisser de l’ombre avalant lentement le soleil.
::: Jay Allen ; Préface de « La mort en marche« , de Robert Capa

Alors il me fait entrer dans son univers fascinant, où les femmes célèbres sont parées de parfum et d’effets Photoshop.

Mercredi 9 décembre 2020

– Il y a déjà de la neige sur le mont Fuji. C’est bien de la neige, n’est-ce-pas ? demanda Jirô.
Utako regarda elle aussi le Fuji par la fenêtre du train.
– En effet. C’est la première neige.
– Ce ne sont pas des nuages, c’est bien de la neige, c’est-ce-pas ? insista Jirô.
::: Yasunari Kawabata ; Première neige sur la Mont Fuji

Mardi 8 décembre 2020

Il est l’un de ces caissiers qui travaillent au Super U. J’y vais souvent, au Super U. D, non, il n’y va pas, il n’aime pas, il trouve que c’est sale. J’y achète presque toujours la même chose, les achats sont mécaniques. C’est un peu partout pareil, mes achats sont mécaniques lorsqu’il s’agit de manger. La même pizza à la mozza et au pesto, les mêmes raviolis aux cèpes, la même tablette de chocolat, le même café, le même lait d’amande, les mêmes desserts chocolatés. Au Japan Market idem, mécanique, les mêmes edamame, les mêmes gyozas… oh parfois j’hésite ici ou là. À la Recharge, mécanique encore, les mêmes pommes, le même muesli, le même vin, le même gâteau basque lorsque ils en ont, c’est une tuerie, nous en avons ri avec la vendeuse samedi, j’ose toujours dire que cela devrait être interdit, ce truc. Au marché, mécanique aussi, les mêmes étals, les Portugais du 47, le fromager pour son Saint Marcelin, un coup d’œil chez le Grec… Oh parfois je flâne un peu mais est-ce que je regarde vraiment ?
Bref, je disais quoi ? Ah oui le caissier. Je crois qu’il ne travaille pas ici depuis longtemps, il est très jeune, il a les cheveux décolorés, carrément blancs, est-ce possible ? Je paye (pizza, raviolis, chocolat, lait d’amande…). Et alors il me dit : « J’adore vos habits. Comment c’est assorti. » Je le remercie, je souris. C’est tout. Je ne dis rien de plus. Mon esprit est déjà ailleurs : je pense au mot habits. C’est étrange, ce mot, là, dans sa bouche sous le masque. Un peu désuet.

Le caissier, il ne sait pas les images du matin. Personne ne saura les images du matin. Personne ne peut les voir. Elle montre peut-être ce qu’il y a de plus beau, parce que de plus sombre en toi. 

Lundi 7 décembre 2020

Nous nous étions amusés hier d’une métaphore bricoleuse, et de ces schémas presque enfantins qui accompagnent les meubles de cette marque pour laquelle tu travailles peut-être ou peut-être pas. Dans ce mystère qui t’entoure, il y a donc aussi des rires, et aujourd’hui encore, puisque te voilà donc.

Dimanche 6 décembre 2020

En d’autres occasions, j’aurais peut-être fait semblant de rien, je n’aurais rien dit de toi, j’aurais laissé traîné une image, le grain d’une peau tenant ton appareil photo, et j’aurais divagué sur la matinée passée entre amis, à la recherche d’un mobilier en rupture de stock. Certains en voyant l’image se seraient demandé si… Pourtant, je sais que, dans ce que tu as d’inatteignable, je peux tout dire. Il n’y a aucun défi à relever. Il n’y a pas l’attente du mot du lendemain, ou plutôt elle n’a pas le goût que j’aurais sans doute aimé qu’elle ait, ce goût qu’elle a avec D peut-être en ce moment.
Il y a les reliefs d’un partage qu’ici j’ai déjà envie de mettre en exergue, puisque nous nous sommes dit qu’il y aurait peut-être, à l’horizon, une amitié entre nous. C’était amusant et joli, de se dire cela, de prévoir ce que cela pourrait donner. On pourrait lire cela dans des carnets d’adolescents, ne crois-tu pas ?
Alors me voici sur tes images. C’est là que quelque chose se produit. Tu cherches sur moi quelques détails que je n’aime pas vraiment, puisque ce sont les traces du temps qui s’est installé, les traces des 46 ans, ce nombre dont on s’étonne, dont on ne sait pas quoi faire. Mais elles sont là, c’est que tu veux regarder, alors je te les laisse, bien entendu, elles ne sont pas qu’à moi, il est drôle de penser que nos visages nous appartiennent entièrement alors que nous sommes les seuls à ne pas les voir tels qu’ils sont. 
Ce quelque chose qui se produit, c’est ce partage créatif. Je sais que c’est ce qu’il me manque ici. Je te le dirai plus tard, après que tu m’as envoyé les images. Dans cette ville où l’amitié est forte de quelques initiales, il manque un A majuscule mais il manque aussi ça, un partage né du faire. Est-ce toi ?

Samedi 5 décembre 2020

Peut-être aurais-je pu percer un peu plus le mystère qui t’entoure. Mais tu n’es pas venu. Fébrile, tu m’as dit être. Peut-être était-ce ton corps, cette fois, qui donnait un signe. Peut-être que, lorsque tu es venu mercredi m’apporter la petite boîte jaune qui m’aiderait peut-être à aller mieux, je t’avais transmis un petit chose, juste le temps que tu as été là, oh si peu, une fraction de minute, un petit rien mais réconfortant.
L’après-midi, j’y ai cru encore.
Mais tu as renoncé.
Et puis il y a eu cette chanson de Joni Mitchell.
Elle m’en a rappelé une autre, qui hante toujours cette période de Noël.
Et que j’ai bien sûr chanté.

 

Vendredi 4 décembre 2020

Il serait tard, le froid pincerait, folie photographique de vouloir capturer autrement les bords de Garonne perdus dans la nuit ; il n’y a personne. Il n’y a vraiment personne et la nuit m’enveloppe. Au skate-park je lutte, le lieu a la photogénie des ombres et des courbes, mais pas de celles qu’on caresse autrement que des yeux et que A montrera : « des vagues, des collines, des dunes » écrira-t-il.

Mardi 1er décembre 2020

Ainsi tu reviens, parfois. Entre chaque visite, les mois sont amples. A chaque fois, il y a quelque chose de nouveau, quelque chose que ta jeunesse t’offre, une audace, une boucle, aujourd’hui ces ongles vernis, un peu écaillés déjà. Et ce si beau pantalon. « Zazou ? » zozoterait-on.
Tu es un peu moins timoré peut-être. Moi aussi je crois. Ce que tu montres de toi, ailleurs, ce que tu fais lire, ailleurs, est sans doute l’espace qui t’aide à devenir celui que tu deviens, dans cette affirmation d’être soi. C’est aussi l’espace, puisque fait de mots et d’images, qui nous relie lors de nos absences ; des mois, dis-je.
Tu es peut-être déjà celui que je voulais être, à cet âge qui est le tien, sans alors le savoir, sans jamais avoir eu la beauté douce et brutale de ton visage, sans jamais avoir osé le vernis. Les pantalons, si.
Encore de toi je fais des images. Tu aimes. Tu es venu aussi pour cela, pas seulement pour être là, quelques heures, à partager mon espace de travail pour rendre le tien moins solitaire. Et le mien, donc.
Sur celle-ci tu n’aimes pas tes cheveux, alors d’un geste brusque tu les aplatis. Je ris. 

Lundi 30 novembre 2020

Alors, parmi tout, nous parlons de l’écrire. Il y a sur la table basse un livre, dont le titre contient le mot absence. Cela me parle, ce mot, elle est partout, l’absence. Tu ne le sais pas forcément, car tu n’as lu que ce projet-objet, que tu as imprimé, annoté : quelques pétouilles, dis-tu.

Samedi 28 novembre 2020

Tu avais été un moment d’espoir, il y a quelques jours. Oh ça n’avait pas duré longtemps, mais encore j’en ris, tellement je peux rire de moi dans ce que j’exprime de fulgurant parfois, dès qu’une petite lueur brille, dès qu’une petite surface se craquelle ; cette fois j’avais pris E à témoin. Tu m’avais abordé pour me féliciter de mes images, j’allais en faire autant. Nous avions donc parlé d’images. Et continué à en parler après que tu avais précisé les contours de ta vie amoureuse. Ça changeait tout et ça ne changeait rien.
Ce matin nous nous sommes rencontrés. Il y avait bien sûr cette lumière d’hiver, si belle, si belle qu’on en oublie le froid, sur ce pont, démasqués. Je ne savais pas encore si ta photogénie, claquant devant le bleu du ciel, ferait portrait. Je ne le sais pas encore.

Vendredi 27 novembre 2020

Il dit mon nom, je me retourne. Il me dit que le scanner montre en effet que c’est un peu gros, mais que ce n’est pas inquiétant, que c’est normal, que plein de gens ont ça. Il me rassure sur un autre point, mes yeux s’écarquillent, mon esprit se soulage. Il est jeune, ses cheveux sont frisés, il doit être amusant quand il n’est pas au travail : il a une bonne tête derrière le masque, là, debout derrière ma chaise, dans l’espace d’attente des scanners de l’hôpital, un espace étrange que ce coin de couloir où passe les patients, en une allitération alitée, donc.

Jeudi 26 novembre 2020

Creuser, dans le peu qu’il y aurait à montrer. Voir dans les replis d’un vêtement de sport en matière synthétique, peut-être, l’allégorie d’une quête intérieure. Et puis, chercher encore à faire rire. Mais la voix est plate malgré l’accent chantant ; mardi on avait pu en jouer, du ton du président, en jouer autant qu’il joue, avec les mots, les pauses et les doubles consonnes sur lesquelles il s’applique comme j’aime tant le faire le soir, quand personne ne m’entends lire, puisque personne ne m’écoute lire.

Mardi 24 novembre 2020

Ce journal pourrait alors devenir celui d’un objet littéraire en attente. Il pourrait aussi être celui de l’attente d’O, car combien manque-t-il ! O c’est toute une histoire, de mots surtout, des mots, des mots, ceux qu’on aime et ceux avec lesquels on joue. Mais soudain, il est onze heures, le revoici. Il a lu l’objet et il sait quoi en dire, il sait toucher, il sait offrir. Alors je lui réponds presque muet : je dis « Eh ben. »

Et puis plus tard il m’offre ça : « Qu’est ce qu’aimer un homme ? Qu’il soit là, et faire l’amour, rêver, et il revient, il fait l’amour. Tout n’est qu’attente. / Tu n’as d’existence qu’au travers de ton empreinte sur la mienne. T’écrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence. » C’est d’Annie Ernaux. Encore un beau cadeau.

Lundi 23 novembre 2020

Hier soir j’avais franchi le pas. Je t’avais envoyé le pdf. Je m’en étais libéré.

Déjà tu me réponds. Tu reprends mes mots, tu dis que ce n’est pas du tout fou, ni insupportable. Tu dis que c’est simplement beau. Tu dis que ça t’a fait rire, sourire et même un peu pleurer (un tout petit peu) des fois. Tu ajoutes que c’est purement moi et vraiment beau. Je relis cela : tes pleurs. Je relis cela : c’est purement moi. C’est purement moi : c’est beau cette formule et sûrement tellement vrai, de dire ça, tellement vrai dans ce que cela dit d’un morceau de moi, ce moi qui nomme un livre Présence de l’amour à l’intérieur.

Et j’ai ton accord. Cet objet, peut-être, vivra.

Or, je suis dans le tram. Il est tard pourtant, 20h10 : le travail m’engloutit parfois.

Donc je suis dans le tram. Et je pleure. Un tout petit peu.

Dimanche 22 novembre 2020

Alors on invente des histoires. Alors on se voit. C’est simple, il fait beau, j’apporte des gâteaux. Quand on ne se voit que tous les deux, c’est toujours autre chose. C’est toujours pour se dire autre chose. Pour se dire encore que nous sommes pareils, toi et moi. C’est inestimable, d’être pareils : ça offre des sourires, ceux qui viennent de ces connivences. C’est reposant, d’être pareils : ça offre des silences, ceux qui viennent de ce qui n’a pas besoin d’être expliqué. C’est amusant, d’être pareils : ça offre des audaces dans ce que l’on dévoile, puisque nous ne le sommes pas tout à fait, pareils.
Mais, pareils ou pas, c’est si bien d’être là. Tandis que nous déjeunons, je réalise que j’ai loupé notre anniversaire. C’était le 13, je crois ; pourtant je n’en dis rien. Peut-être nous serions nous étreints ? Tu avais, ce soir-là, voulu me dire que tu étais dans une situation particulière. Mais nous étions pareils, déjà.

Samedi 21 novembre 2020

Il me fixe. Je suis en train de faire le tour du quartier après avoir fait les courses : quelques légumes et fruits de saison. Je ne me suis pas encore demandé si les poires Conférence sont devenues des poires visio-conférences : ça ne me viendra à l’esprit que là, sous vos yeux, à 0h47.
J’ai pris en photo un coin de rue : des toits baignés de soleil. Et donc il me fixe. Il est évident qu’il me prend pour quelqu’un d’autre, mais mon cerveau creuse tout de même pour s’assurer que je ne le connais pas. Je marche encore un peu, quelques pas, je le regarde, il me regarde, je m’éloigne encore un peu, hésitant, tourne une dernière fois la tête et le voilà qui me fait signe : il veut que j’enlève ma casquette. Je m’approche de lui et m’exécute. Il me demande de l’excuser : ce n’était pas moi qu’il croyait voir.
Ainsi les seuls contacts humains pourraient-ils naître du fait de ne pas être reconnus par des inconnus, ou quelque chose du genre, quelque chose d’absurde, pas plus absurde que cette attestation, sur laquelle tu dis que tu vas te promener, parce qu’il faudra peut-être dire à un agent de police que tu es en train de te promener, que tu as commencé à te promener à 15h17, bien que du sac dépassent quelques poireaux.

Vendredi 20 novembre 2020

Je te dis que je suis là. Si besoin, tu le sais. Je peux venir. Prendre un train. Qui d’autre que moi ? Tu dis que non, que tu vas te débrouiller, malgré la douleur, malgré les mouvements qu’il t’est presque impossible de faire, encore quinze jours au moins, un mois peut-être. Puisque tu n’es pas seul chez toi dominant l’horizon.
Encore tu me racontes comment tu as caressé la main de l’infirmier tandis que ton épaule reprenait place. Un, deux, trois, disait-il. Un, deux, trois, répétait-il. Tu es un peu honteux. Et nous rions encore.

Jeudi 19 novembre 2020

Alors ta joie : depuis ton île de pluie, ton avenir sur le continent européen se dessine. Dans un recoin la mienne, joie, mineure peut-être face à ton bonheur à peine exprimé – tu n’as plus de batterie. Elle vient de la tienne : elle s’y emmêle, dans cette joie et dans une syntaxe osée. Elle vient aussi de l’assurance que nous nous reverrons, même si je n’ai pas la rêverie soudaine d’un château en Espagne où tu m’attendrais, même si je sais que rien de vraiment fou ne viendra avec ton retour, sauf ce qu’il y a de meilleur entre nous, sauf ce qu’il y a de précieux, même si ce rire grave qui est le tien est source de tumultes.

Mercredi 18 novembre 2020

Il y avait eu hier ce petit caillou lancé dans la phrase prononcée à l’autre bout du fil. Mais je n’avais dis rien. C’était quoi ? Maladroit ? Inconscient ? Vache ? Cette fois-ci, je saute sur l’occasion : je propose qu’on en parle de tout ça, non pas du caillou mais de ce qu’elle voudrait, de ce qu’il faudrait, de ce qui n’est pas super, etc., je suis constructif, d’ailleurs il y a ce truc qui attend, d’ailleurs, etc. D’ailleurs quoi… D’ailleurs pfffff…

Lundi 16 novembre 2020

C’est par exemple ce soir que je pourrais t’appeler. Comme convenu hier entre nous. « Dans la semaine » on s’était dit. J’avais réinstallé cette application sur laquelle nous nous étions rencontrés. J’avais vu ton image, cette image, restée dans les favoris, et j’avais cliqué. Je croyais pouvoir passer inaperçu en regardant ce petit bout de toi et de nous, mais l’option était désactivée. Tu avais donc vu que j’avais vu. Alors tu m’avais écrit : une interpellation courte. J’avais répondu en utilisant le même adjectif. Je te le renvoyais, j’insistais : no it’s you. 
Nous ne nous étions pas écrit depuis le 18 juillet. Le 17 tu m’avais demandé s’il y avait des « exciting news », c’est-à-dire des vacances, un mariage, un voyage. « A mariage? Yeah, come! » j’avais répondu en faisant suivre cela de deux smileys hilares alors que je ne riais pas et que tu le savais.
Bien sûr souvent je pensais à toi. Bien sûr souvent je pense à toi. Je ne voulais pas t’écrire. Je ne voulais pas t’appeler. Pas avant d’avoir fini. Pas avant d’être sûr et de te demander ton adresse et de t’envoyer ça, ce qui traine, là, sur la table, cette histoire de nous deux, dont la maquette, maintenant que j’en ai imprimé un exemplaire, ne me plait pas. Elle ne sied pas à la lecture. Elle ne sied peut-être plus, non plus, à autre chose qu’à être un brouillon, et à mon vœu de voir cela édité. Est-ce que tu es d’accord ? Je ne sais plus si moi-même je le suis. J’ai parfois envie de tout enfouir. De te faire disparaître.
D’ailleurs H m’a répondu.
Elle m’a dit qu’il fallait que je me dépêche.

Dimanche 15 novembre 2020

Moi je m’en fous moi de la température, l’humidité, la moisissure, la lumière… Elle a raison si tu veux mais j’m’en fiche… Le cinéma c’est vivant, c’est pas un truc dans une boite fermée dans un musée que plus personne ne regarde et que plus personne ne touche. Le film voilà ça s’projette, donc ça s’use ça se raye y a des poussières, ça gondole, voilà mais c’est la vie, c’est la vie de la pellicule, comme la vie d’un homme.
::: Boris Lehmann ; Documentaire sur France Culture

Samedi 14 novembre 2020

Il y avait déjà bien longtemps que je marchais au travers des pinèdes, beaucoup plus vastes, au demeurant, qu’on aurait pu l’imaginer d’après les gravures.
À quoi rimait pour moi de marcher, et encore marcher dans des lieux plantés uniquement de pins… ? Pourquoi diable est-ce que je continuais d’avancer si ces pins, eux, ne se manifestaient pas d’avantage… ? J’aurais mieux fait, d’emblée, de reste en place, de fixer de près un arbre et de jour à qui rirait le premier !
::: Natsume Sōseki ; Le Mineur

 

Vendredi 13 novembre 2020

Nous dérivons, nous voilà au Sénégal. Tu me parles d’une île, d’un cimetière. Tu me parles des couleurs, des gens souriants. J’interviens avec le microbiote. C’est soudain moins poétique, moins beau. Mais peut-être tout autant étonnant.

Lundi 9 novembre 2020

Les mains de Paul font merveille. Gabrielle ne se lasse pas des mains longues de Paul. Elle sait depuis le début qu’il partira, qu’il la laissera, parce qu’elle a seize ans de plus que lui et qu’elle lui a tout appris des femmes, ce qu’un homme comme lui ne saurait pardonner à aucune femme. Paul est un jeune chien un sauvage un rusé ; il fait sa cour, il butine, il coule des regards de velours, il s’aiguise, il s’affute, il a vite appris ; il plante ses crocs, il sera capable de tout, il ne sera pas recommandable. C’est son type d’homme, elle le sait depuis longtemps ; elle sera déchirée, comme jamais elle ne l’a été, c’est le prix à payer, le prix de l’ivresse.
::: Marie-Helène Lafon ; Histoire du fils.

Soudain, hier, était apparu le mot goulée. Ce mot, c’est celui de ma mémé, à l’heure de la collation, une petite goulée, c’était des tartines de pâté, de beurre et de chocolat Poulain. Parfois on en grattait les carrés, les petites épluchures recouvraient l’épaisseur du beurre, ça donnait un tout autre goût ; le pain était tendre. Hier, c’était dimanche, justement, ç’aurait pu avoir ce goût, vers 17h.

Il n’est pas étonnant que l’écriture de Marie-Hélène Lafon, qui m’a encore accompagné ce soir, me ramène à cela, à autrefois, ma grand-mère Raymonde, aux habitudes de la campagne, à l’accent et au patois saintongeais, à la terre. Peut-être à Lucette aussi, mais l’écrivaine chétive n’a pas son gabarit.

Elle nous échappe, la terre, celle qu’on touche, elle nous échappe, nous citadins et souvent je dis que ça me manque, un jardin, un petit lopin. Elle se fait discrète, la terre, sauf sur quelques légumes, circuit court, goût long.

Il y a, dans le livre de Mauvignier terminé samedi, un livre fleuve, livre torrent emportant des caillasses, il y a ce personnage que j’aime tant, ce personnage de paysan, ce lieu, ces vaches à peine offertes aux lecteurs par quelques mots, et la terre donc. C’est, je crois, au fond de moi, une des raisons pour laquelle j’ai aimé le livre : la présence de ce qui m’a fait, la campagne, celle qu’on touche, qui sent la betterave hachée, le fumier, celle qui coupe la luzerne à la faucille et où les mains frottent le tissu rugueux du grand sac dans lequel on la fourre. 

Dimanche 8 novembre 2020

Il est tard. Avant d’éteindre je me dis que je dois me relire. Comme cela m’arrive parfois, sur le petit écran du téléphone, c’est Google qui m’amène à mon journal. Mais cette fois, mon regard se pose quelques lignes plus bas.  Je découvre qu’il a parlé de moi. Je clique. « Cryptique, musique, poétique, » dit-il. Je souris. Je valide. L’adjectif « amoureux » complète le tout. Je souris. Je valide. D’autant plus que je sens que ça manque, oh pas uniquement pour la peau, mais pour l’écriture, pour la légèreté, pour la musique et le cryptique.

Alors je vais sur le réseau social bleu, le cherche, clique encore, messagerie. Il y en a déjà un, un message. Un seul. Ni bonjour, ni bienvenue, ni rien. Les politesses doivent être perdues ailleurs, un vieil email, quelque part ou nulle part dans le cyberespace où personne ne nous a entendu crier. Le message date du Oui oui je viendrai le 7 juin. :)) »
Il était venu ; les tirages étaient trop sombres. Nous nous étions dit, là, dans la boutique où un petit échantillon de la blogosphère était venu voir ma première exposition, que nous déjeunerions ensemble. Nous ne nous sommes jamais reparlés, je crois. Il n’y a pas eu de déjeuner. Parfois je vais sur son blog. Je ne sais pas très bien pourquoi : je n’en lis aucun.

De temps en temps, sur le réseau social, j’ai regardé ses photos, celles où il pose avec ses amis. Je regardais un autre.

A présent je sais donc qu’il vient ici. Il me demandera peut-être qui est l’autre. Je sourirai.

Samedi 7 novembre

Vendredi. Samedi. Dimanche. Même programme. La mer toujours trop forte, nous descendons vers le Sud et dépassons les Açores. Cette société en miniature est à la fois passionnante et monotone. Tous se piquent d’élégance et de savoir-vivre. Le côté chien savant. Mais quelques-uns s’ouvrent. Le fourreur X est sur le bateau. Nous apprenons ainsi qu’il a un magnifique service de porcelaine, une superbe argenterie, etc., mais il se sert que de copies qu’il en a fait faire, gardant enfermés les originaux. À ce qu’il m’a semblé, il a aussi une copie de femme avec qui il n’a jamais dû faire qu’une copie d’amour.
::: Albert Camus ; Journal de voyage (Etats-Unis ; mars à mai 1946)

Vendredi 6 novembre 2020

J’ai toujours été effrayée par les médias. J’ai toujours eu de la peine pour les philosophe qui, téméraires, essayaient d’y prendre la parole. J’ai toujours pensé que Socrate, qui savait qu’il ne savait pas et qui était si puissant à mettre en scène son non-savoir, n’aurait peut-être pas résisté sur plateau de télé.
::: Barbara Stiegler ; Du cap aux grèves

Le voilà qui revient, « Bonjour my beautiful friend« , dit-il. Il essaye. Il rejoint un groupe informe, composé d’une quantité non négligeable d’individus pour lesquels notre relation s’est échouée sur tous ces kilomètres nous séparant – des milliers, en l’occurrence, entre lui et moi – voire même ces mondes, ce ne sont pas des continents, ce sont des mondes entiers qui forment frontières, dès lors qu’ils n’ont rien de bien exaltant à dire et que je n’aime pas tapoter de vagues conversations pour rien. Je lui ai dit, hier, qu’il était « mon » deuxième Koweitien de début de confinement. Tout recommence alors ?
Le premier n’était pas si loin, à vol d’oiseau il suffisait de presque rien, peut-être quinze années de moins. Car c’est là, pour la plupart, qu’ils me ramènent : à mes trente ans. C’est parfois leur âge alors je les comprends de ne pas être encore porté par la soif, la curiosité, l’action, ce quelque chose qui dépassera leur regard noir et nourrira un futur.
Le premier n’était pas si loin, mais le voici qui marche encore, dans les réseaux sociaux, d’un parc à une pâtisserie, avec ce sourire ravageur et cette apparente joie de vivre masquant sa solitude et ses déceptions. La Covid fait d’autres formes de ravages : elle étouffe les amours impossibles, sans leur laisser la moindre chance.

Jeudi 5 novembre 2020

Quand nous regardions des séries, Ch disait souvent « On va retrouver nos amis ? » pour m’inviter à aller les visionner. Il y avait des rituels, comme cela, des petites phrases, comme celle-ci. Peut-être qu’elle était à l’image du fonctionnement de notre couple : c’était lui qui, souvent, proposait ou décidait.
Hier, en pensant au livre de Mauvignier qui me suit depuis presque trois semaines, avant d’aller me coucher pour en lire un chapitre ou deux, j’ai dit « Je vais retrouver mes amis« , ça m’a sauté au visage, cette phrase, et aujourd’hui encore j’ai dit ça : « Je vais retrouver mes amis. » Ainsi, il n’y a pas que ces objets et ces images qui me regardent ou rodent comme des spectres, il n’y a pas que tout ce pays, ce pays entier, ce Japon, qui me colle et te ramène : il y a cette petite phrase. Mais de mes anciennes amours, c’est F qui a laissé, dans mes paroles, le plus de traces. Je l’imite, souvent, lorsque je parle seul ; il ne le sait pas.

Mais revenons à aujourd’hui, à ce livre, 635 pages, il m’a happé, le soir il m’étreint. Au début, je le lisais à haute voix : l’écriture fournie, étirée, belle et complexe, avait besoin de l’oralité pour se donner entièrement et ne pas voir mon esprit s’échapper le long de ses phrases étendues comme des plages. Mais à présent je me tais : mes yeux glissent, subjugués, accrochés au récit et au style, ce style, quel style !

Mais avant de lire il y avait eu ta voix, cette habitude entretenue, qui nous plonge dans je ne sais quoi, et en te parlant j’imagine l’horizon par ta fenêtre et la couleur du chat couché sur tes genoux – ton chat, tu dis ton chat, il t’a apprivoisé, comme ta nouvelle maison. 

Mercredi 4 novembre 2020

Il lui dit qu’il voudrait la revoir. Quelques autres phrases et puis elle part. Plus tard il la retrouvera, elle pleurera sur les amours de rencontre. Elle dira : « On dit qu’il va faire de l’orage, avant la nuit.« 
Hiroshima, mon amour, film d’amour, film du soir. Film d’amour regardé un soir que je suis seul, comme la veille et le lendemain, avec le piège que cela se répète ici dans les mots, encore, et cela me gêne ou m’effraie, que les phrases s’assèchent, et que O, qui hier exprimait sa félicité de retrouver mes mots, attende.

Mardi 3 novembre 2020

Je vous envoie cette image. Nous avons ensemble partagé plus qu’un ciel, quelques nuages.
Toi, tu me réponds que c’est beau.
Toi, tu me demandes ce que c’est, d’une petite voix. Plus tard nous parlerons, comme presque chaque jour, habitude légère et souriante, comme un petit… un petit quoi ?… un petit quelque sur le fil des jours. Un petit rien, et déjà tant, puisque personne d’autre n’a cette place, cette place que tu as créée puisque c’est toi qui a appelé, puis appelé encore, combien de fois ?, et encore plus puisque enfermés nos voix cherchent un peu de liberté, et maintenant m’y voilà, dans cette petite musique du soir, c’est moi parfois qui appelle. Et puis c’est moi qui te dit qu’il faut dire, poser les questions, tirer les films, poser les jalons, tout ça, tu sais, alors je te dis, aussi, je te dis qu’il me faut autre chose, autre chose que t’entendre dire que tu n’as rien fait.

Lundi 2 novembre 2020

Je reprends ainsi ce rythme quotidien du café devant l’écran, à quelque chose comme 9h… 9h05… Ce rythme était en pointillés depuis des semaines, deux matins par semaine, il y avait ce moment appréciable du café qu’on pose sur le bureau, moment qui revient donc chaque jour, l’esprit encore un peu embué mais déjà prêt, permettant d’entrer à la fois de manière douce et abrupte dans le travail, douce car sans l’effort pour se lever, sans le regard sur l’heure qui tourne, sans les gens dans le tram. Abrupte car sans avoir marché un peu dehors ni vraiment regardé le ciel, sans avoir lu quelques pages. Parfois derrière moi il y a encore la radio, Xavier Mauduit, il cause et je l’ignore, jusqu’à, au bout d’une dizaine de minutes, je lui dise qu’il parle trop, ou trop fort dans le radio-réveil Sony qu’on m’a probablement offert pour mes dix ans si j’en crois la date de conception de l’objet et le souvenir de la voix d’Annie Lennox me disant, moi sous mes draps, que voilà encore la pluie.