Samedi 27 février 2021

L’appareil photo lui-même est progressivement devenu un organe inscrit dans ma physiologie, qui détermine mon interaction avec l’environnement. Je ne suis qu’un passage entre le dedans et le dehors, prenant bien soin de ne pas contraindre l’acte photographique dans les carcans de la raison, de l’intellect, du calcul, du vouloir, des références, du déjà vu ou pire, du concept… que l’énergie circule le plus librement possible, dans tous les sens possibles.
::: Olivier Deck ; L’envers de la lumière

Vendredi 26 février 2021

– You’re late.
– The sun rises when it’s ready, Blanca.

Je t’envoie cet extrait. Il est tard. Plus tôt, à 14h09, je t’ai menti : j’essaye d’échapper à ce qui est en train de m’échapper.

Je t’envoie cet extrait. Je me le passe en boucle. Je me délecte. Je me dis que dès que l’occasion se présentera, je placerai cette réponse à qui me fera remarquer que je suis en retard. La série dont il est extrait me baigne depuis plusieurs jours dans le milieu trans et gay new-yorkais des années 88-91 et a pour personnage central Blanca Rodriguez, jolie coïncidence sur le nom, j’aime. On y parle de musique, de mode, de danse, de Madooonna, de VIH, de mort, d’amour, d’amitiés, de couleur de peau, de classes sociales, de ce qui fait famille pour tous ces personnages virés de chez eux. Ça sent le désir et l’hôpital, ça se marre et ça chiale, ça s’aime et ça se toise, ça griffe et ça caresse, et quelques portes claquent. Quelques mains, aussi, bitch.
Le spectateur que je suis révèle ici, dans cette fascination pour les danseurs, celui que je peux être, rarement exposé ici, voire jamais, qui s’éclate encore sur les dance-floors – c’est-à-dire plutôt dans sa cuisine depuis un an. Il révèle aussi, puisque soudain l’idée me vient, que j’aurais aimé être danseur. Mais ce n’est pas tout à fait un secret : les mouvements de mon corps ont été immortalisés, arrêtés nets sur quelques photographies, sûrement pour me regarder moi-même autrement, avec une fois ou deux cette légende : J’aurais aimé être danseur.   
Mais il n’est pas trop tard, avait commenté O.

Mercredi 24 février 2021

Ainsi, sans vraiment savoir que les jours suivants signeront ce qui n’aura vraisemblablement pas lieu entre nous, nous buvons une bière au soleil. Oh bien sûr une fois à l’intérieur nous parlons des livres, toujours vous parlez des livres qui s’imposent ici, on frôle le millier. Un jour, dans un excès de folie ou de sagesse, je les compterai. Et, quand l’un de vous demandera si je les ai tous lus, au lieu de dire qu’ils ne sont pas à moi mais que oui, j’aime lire, je dirai combien il y en a. Tu sourirais alors peut-être.

Lundi 22 février 2021

Soir. Je continue de chercher ce que la lumière peut offrir. J’écris « Solitude nuit« . Nuit : verbe ou mot ? Je rejoins là, une fois de plus, dans ces auto-portraits qui regardent presque quelqu’un d’autre, une forme de courage : celui de tourner autour de mon corps et de le montrer. Il s’agit de dépasser quelque chose, une fois de plus, qui caresserait l’intime sans le brusquer, comme les mots. Nous en parlions plus tôt avec un jeune homme qui, lui aussi, m’enregistra : sur le même groupe Facebook, il avait passé une annonce. Il préparait un concours d’entrée pour intégrer une école de cinéma et il cherchait lui aussi des personnes pour parler et monter ainsi son dossier. La forme serait documentaire mais le film n’existera probablement jamais. C’est quand il a parlé des images qu’il voulait joindre que j’ai apporté un autre regard, c’est-à-dire pas seulement le témoignage de ma propre vie. J’ai dû employer le mot cohérence. Je suppose. Je lui avais aussi dit qu’écrire ici c’est une forme de courage, cela a été à un moment un dépassement de soi car il fallait enlever cette cagoule qui cache les sentiments. Alors qu’ils nous rendent vivants. Voire beaux. Comme la lumière parfois.

Samedi 20 février 2021

Relire encore. Penser à ce que m’ont dit D, E et les autres. Corriger. Préciser. Dé-flouter. Re-poétiser. S’agacer. Et puis il y a le texte du premier jour : le 23 mars 2019. Il ne dit pas ce qu’il faut dire : il ne dit par que notre histoire est née parce que le musée des Douanes était fermé en raison des manifestations des Gilets jaunes. Certains se rencontrent sur une musique. Nous nous sommes rencontrés sur des slogans que nous n’entendions pas. D’autres passages édulcorent, adoucissent, nous perdent, oublient, taisent : il y a, en dehors, ce que nous seuls saurons, nous seuls ou d’autres, E peut-être. Parfois il se souvient mieux que moi. 

Et puisqu’on en parle, je pars le retrouver, E. Il m’attend là-bas, au bout de la rue, en le voyant je danse un peu, il sourit. Nous marchons, sans silence. Nous taisons-nous parfois ? Non, je ne crois pas : même nos désaccords ne cousent pas nos bouches. Nous marchons : les quais de Garonne, puis les petites rues, les antiquaires et les coups de cœur qu’ils renferment, nous vendent ou nous donnent envie d’acheter. Six verres magnifiques, soufflés à la bouche dit la vendeuse, délicats, troublants et je tombe dans leur piège. Une table ensuite, elle me dit Viens, mais j’hésite. J’ai le compas dans l’œil, alors je dis : « 2 par 80 ? » L’antiquaire mesure, est épaté, nous blaguons, connivence. De retour chez moi je mesurerai, bercé par la douce musique du désir mobilier et la petite clochette qui alerte sur le prix, le matériau, les dimensions. Il y a dans le désir pour les objets, que je partage avec E, quelque chose d’incomparable. Il y a cette beauté qu’ils vous offrent, cette temporalité qu’ils désignent, cette ambiance que cette table brusquement, fait imaginer. Mais parfois on hésite, on ne sait pas si on ne va pas s’en lasser, on ne sait pas si c’est juste parce qu’on en a marre de pas trouver le bon, on se dit qu’il est un peu trop froid. Analogie ?

Vendredi 19 février 2021

À vingt-quatre ans, je terminais mes études en architecture à l’École des beaux-arts, je venais de gagner mon premier salaire en faisant des traductions techniques – aéronautique : conception d’un hydravion quadriréacteur ; travaux publics : chantier de construction d’un barrage hydroélectrique dans la vallée du Nil en Égypte ; brevets d’invention : fourchette tournante pour spaghettis, détecteur d’escargots pour cueillette après la pluie d’automne… – mieux rémunérées que les travaux sur les textes administratifs, politiques ou littéraires. Je m’étais jeté sur les annonces de voitures d’occasion, à la rubrique « petits prix » : modèles communs, déjà anciens et démodés, avec un gros kilométrage au compteur, et des pneus usés à soixante-dix pour cent. La voiture que j’avais repérée, proposée dans les termes que j’ai dits, avait été fabriquée quarante ans avant ma naissance par un petit constructeur d’Europe centrale, réquisitionné par l’occupant nazi pendant les années quarante pour produire des véhicules militaires, et qui n’avait pas survécu à la guerre.
::: Alain Fleischer ; La Vie extraordinaire de mon auto

19 février 2021. Mon grand-père Pierre aurait cent ans. Qu’en dire ? Est-ce anodin ? Vertigineux ? Triste ? Suis-je vraiment fataliste devant le temps qui passe ? Quel adjectif conviendrait ? A propos d’adjectif, j’en apprends un en anglais : smitten. Tu me dis que j’ai l’air smitten. Et toi ? Es-tu toujours épris ? Oui, toi que ressens-tu ?

Et puis le soir arrive et je ne suis plus ni fataliste ni épris : je suis inquiet et impuissant. Sur le petit écran, le visage de S, avec qui je n’avais parlé depuis des mois. Il est toujours dans cette ville qui n’est pas la sienne depuis plus d’un an. La situation est irréelle, au départ il en rit : tout ce temps ! Mais après une heure à parler de nous, à expliquer mon silence, à nous moquer de l’immuable papier peint qu’il aurait eu tout le loisir de remplacer, à raconter ceux qui existent ou imaginer ceux qui n’existent pas, il baisse la voix. Le ciel s’est assombri, menaçant, il y a quelques jours. Parfois il tend l’oreille. Il espère que personne n’écoute, de l’autre côté de la porte. Il vient d’un pays où l’on va en prison pour être qui il est. Nous parlons de visas, de solutions, d’asile. J’essaye d’être léger quand je lui dis qu’il n’est pas le premier à m’avoir demandé de m’épouser pour avoir des papiers : il rit. Il rit souvent. Beaucoup. Cela éclate. Il est d’une gentillesse presque effrayante. Il est aussi toujours d’une beauté redoutable. Je lui dis. Sans l’adjectif.

Jeudi 18 février 2021

Océan de lumière droit devant. Je m’élance pour plonger dedans, et, au-dessus, le roi, le grand soleil : avec lui, le ciel est plus n’est plus bleu. Je fais exprès de ne pas entendre maman derrière moi qui appelle – elle est bien assez grande pour me rattraper. Je n’ai qu’un petit peu de temps pour plonger dans l’océan doré ; je cours dans la montée pour arriver avant elle, je peine un peu, c’est si bon l’air sur mes bras, les arbres disent bonjour, je suis l’un d’eux.
::: Marion Richez ; L’Odeur du Minotaure*

Elle est étudiante en sociologie et elle avait passé une annonce sur Facebook. J’avais tout de suite répondu présent, j’avais envie de cela, de réfléchir à son sujet, de laisser une trace dans un mémoire de licence et d’apporter ma pierre à l’édifice. La voilà. Pas de café, juste un verre d’eau. J’attends que mon café passe tandis qu’elle résume le sujet de son mémoire. Je pose la carafe sur la table, dans son coin. Je me mets à l’autre bout. Elle ouvre son bloc-notes, déclenche l’enregistreur. On y va. Elle me dit que les prénoms seront changés et me demande lequel je choisis à la place. Antoine. Elle est venue pour que nous parlions d’homosexualité et de toute cette nébuleuse qu’on met sous la bannière LGBTQIA+. Enfin c’est moi qui dois et qui vais en parler, de mon parcours, de ce qui nous réunit et nous sépare, des étapes par lesquelles je suis passé, des cases dans lesquelles on se met, des queer, du mot gay, de la radicalité des mouvements, du drapeau, des trans, des pansexuels, des polyamoureux, des combats et de ma façon de faire combat, des silences, de mon absence d’engagement dans le tissu associatif, de comment je vois cela dans vingt ans, de sa génération fluide, de l’écriture inclusive, des ongles vernis des garçons, du danger, du genre, des souvenirs d’enfance, d’une photographie, de la violence potentielle d’une minorité haineuse, de la terrasse du bar où j’aime aller et qui est le signe de la porosité nécessaire entre « notre » monde et l’extérieur, des cultures gays, des icônes, de qui fait notre identité, des jupes pour garçons et que sais-je encore.

Je parle durant presque deux heures trente. Je ne dis rien sur le Japon (zut, comparaison intéressante avec la France, période de ma vie intéressante pour comprendre ce qui fait faire « groupe ») ni sur mon sac-à-main (zut, comparaison intéressante avec le Japon, anecdote intéressante pour comprendre qu’on ne fait pas « groupe »). Je parle mal de l’amitié.

Je regrette quelques phrases.

J’aurais dû dire Pierre-Antoine.

* Livre magnifique

Mercredi 17 février 2021

Alors un vent de légèreté m’emporte, et tu me demandes si je fais souvent le clown comme ça. Je te réponds que oui, surtout quand j’ai le public adéquat. Tu souris. D’ailleurs nous sourions beaucoup. D’abord j’écris « Tu sourions. » J’aime ce lapsus.

Comment laisser trace, à un jour d’intervalle, de ce que produit une rencontre sans savoir ce qu’elle laissera le lendemain, ce qu’elle offrira le surlendemain, si elle existera encore la semaine suivante, si le soufflé aura dégonflé en mars ? Comment prendre le risque d’en parler comme j’aime parler de ma vie, sans entrer dans les détails qui permettraient de prendre toute la mesure de ce qui se produit, sans tomber dans l’aveuglement de celui qui écrit et de celui qui lit ? C’est intéressant, non ? Comment partager avec le lecteur qui me connait ce sentiment que j’ai là, ce petit moment de joie, cet éphémère, cette suspension d’impermanence, sans pour autant le faire trop entrer dans mon intimité, sans lister toutes les questions qui me passent par la tête, ni faire croire à qui que ce soit que ça y est, paf, youhou cotillons ? Je réfléchis. Je me demande si j’ai raison. Je me demande aussi s’il y a un équivalent, si quelqu’un d’autre, ailleurs, sur un blog, un vlog, un réseau, un insta ou autre bidule autobiographique, raconte ça, à ce rythme, non pas sur un journal qu’il refermera le soir et relira des mois ou des années plus tard, mais en un espace dont sa famille, ses amis, sont témoins quasiment au jour le jour. Le piège évidemment, c’est ce diable qui se frotte aux virgules et qui se cache dans les détails que je met en exergue, mais là, coup de pied dans cette ultra moderne solitude, j’ai envie, ce mercredi 17 février 2021, d’écrire ainsi ce premier paragraphe, et d’interroger (une fois de plus) ce que je fais ici de ma vie.

De la même façon que j’interrogeais le fait, récemment, que nos visages ne nous appartiennent pas, est-ce que nos moments nous appartiennent ?

Je pourrais alors faire un parallèle avec le film vu ce soir – L’Empire des sens – et la série terminée juste après – Bonding – non pas sur l’aspect sexuel mais sur ce qui fait l’intime.

Je pourrais alors faire un parallèle avec le journal d’Antonin Crenn qui détaille joliment sa vie en déplaçant joliment le temps.

Il y a tant que je pourrais faire.

Mardi 16 février 2021

Il s’approche et me dit qu’il faut que je vienne à un autre moment pour faire des photos. Je suis déjà au téléphone, il n’a pas l’air de le comprendre, alors je te dis qu’on me parle, et je lui parle et toute cela se chevauche jusqu’à ce qu’il dise Ah ok et se détourne ainsi toi et moi nous poursuivons, là où tu es ça coupe mais nous rions tout de même ; leur âge n’est plus le nôtre. Après avoir raccroché je vais le voir, ils allaient partir, leur skate sous le bras. « Alors je dois venir quand ? » je lui demande. Nous marchons un peu, même direction, une minute peut-être, il dit que l’après-midi c’est mieux, vers 15h par là, et je dis qu’ils me fascinent, je dis que je pourrai leur donner, les photos. Jeudi ? Ah non jeudi il ne sera pas là. Mais bon je peux venir quand même.

Lundi 15 février 2021

Je les ai entendus frapper. C’était l’aube. Les deux gendarmes se tenaient derrière la porte. J’ai ouvert et je leur ai proposé d’entrer. Mais je me suis repris : En fait, je préférais les recevoir dans mon atelier. Qu’on me laisse seulement le temps d’enfiler un pantalon par-dessus mon pyjama. Les gendarmes m’ont dit qu’ils étaient d’accord, ils attendraient le temps qu’il faudrait.
::: Yves Ravey ; Bambi Bar

Je n’y pensais pas. Jusqu’à ce que soudain ton absence apparaisse. Peut-être qu’alors tu ne seras plus là, plus vraiment là, tu vois, présent mais à côté des jours qui passent.

Samedi 13 février 2021

Elle se couche sur la tombe, le vent se lève, et il y a alors cette reprise de Nirvana, un chœur d’enfants peut-être, c’est doux. La chanson est un souvenir d’une autre période. Je sais que je ne sais pas le sens des paroles. With the lights out, it’s less dangerous.

Elle se couche sur la tombe d’un amour qui n’a jamais existé pour elle. On peut voir une métaphore dans cette phrase. On peut voir une prosopopée dans le vent. On peut aussi aussi ne chercher aucun sens et essayer de se libérer de tout ce qu’il se passe, de tout ce qu’on nous dit ou ne nous dit pas. Here we are now, entertain us.

Avant il y a eu un autre film, et puis ensuite il y a le début d’un autre, un Garrel. Il lui faudrait une salle de projection, un autre lieu que mon appartement la nuit, il lui faut l’espace-temps du cinéma sans les lumières ni le moyen de tricher en cliquant pour avancer et puis il faut du monde autour, éparpillé sur les fauteuils rouges inconfortables d’un vieux ciné parce qu’il faut aussi que ça passe par le corps. Qu’est-ce-que tu veux que je fasse de ce film, là, seul ? Comment veux-tu que je l’affronte ? Les images sont belles, immensément belles, parfois sur une route les blancs sont brûlés et la nuit est d’une profondeur inégalée, ça explose, ça explose mais c’est trop, il n’y a ni son ni mots, que des images en mouvement dans notre nuit à tous, et ce silence rend alors insupportable le vide autour de moi. I feel stupid and contagious.

Vendredi 12 février 2021

Alors que l’on évoque avec E ce qui fait étincelle, je pense à toi. Quelques minutes plus tard, comme promis le 30 janvier, nous nous appelons ; tu me demandes pourquoi cela m’a fait penser à toi.
Tu es dans ton pays, mais est-ce encore ton pays ? Pour quelques semaines il t’accueille, loin des villes, loin de ton continent de vie. Nous parlons du monde réuni dans l’attente, celle de pouvoir boire un verre et aller au musée, et nous parlons de toi qui attends de revenir dans ce dreamland qu’est Bordeaux ; il y fait de toute façon moins froid qu’à Dublin. Tu dis que ce pourrait être chez moi, oui chez moi que tu viendrais. We could try, dis-je dans un sourire. Cela n’engage à rien, sauf peut-être à t’attendre. Et puis tu allumes la caméra pour me montrer la chienne, j’ai oublié son prénom, Lucia peut-être, oui c’est cela je crois. Mais sur l’écran d’abord y a-t-il ton visage ? Puis ce mur orange, couleur de soleil. Il va bientôt pleuvoir, penses-tu. 
Alors, les rêves prennent une autre tournure, tu me parles de tes objets, le projet n’avance pas. Je dis comment je pourrais t’aider. Je ne précise pas à quel point j’en ai envie. We could try pour ça aussi, c’est beaucoup plus plausible, et ça marche à distance.

Jeudi 11 février 2021

Ainsi réunis, les voilà souriants, gardant distance et portant masque. L’un me remercie, les autres acquiescent, ils ne savent pas les atermoiements, les accrocs et mes réticences, il savent peut-être mon implacable envie de faire les choses bien au point de préférer ne rien faire, ma lutte pour être satisfait et tout de même, puisque je sais aussi m’avouer vaincu / baisser les bras / avouer que le mieux est l’ennemi du « c’est pas mal et de toute façon personne n’y verra rien à redire », nous y voilà, et tout le monde sourit. Alors de cette jovialité nait l’inattendu : mon envie de recommencer.

Mercredi 10 février 2021

J’avais grommelé de cette pluie incessante, jusqu’au ciel bleu de midi, apparu sans qu’on l’attende. Tu m’as rejoint pour déjeuner, j’ai pris mon temps, tu m’as donné du tien ; je sentais qu’il fallait que je passe à un autre rythme, là, ce mercredi, que je respire, comme le ciel enfin. Nous avons souri du choix du gâteau, parce que j’ai mes préférences alors qu’une fois en bouche c’était suave, comme le ciel enfin. Dehors la lumière était belle, avec A plus tard nous en avons profité, regardez comme elle glisse. Et puis la nuit est revenu, j’ai redonné mon temps à ce qui fait salaire, léger d’avoir respiré ainsi.

Mardi 9 février 2021

La langue anglaise m’est habituelle, quotidienne dans mon travail, mais pas familière. Alors souvent je te fais répéter. Si nous nous écrivons, parfois je vérifie, je copie-colle, et Deepl ou Google me rassure, m’aiguille, me corrige. Je suis ainsi un autre moi-même. L’ai-je déjà écrit ici ? A force de l’avoir exprimé, à E ou J, ou à moi-même, je ne sais plus. Lorsqu’intervient cette langue dont tu maîtrises à merveilles toutes les fluctuations de la prosodie et du vocabulaire, toutes les finesses et les voluptés, je me retrouve être une personne moins légère, moins pétillante, moins bavarde, moins drôle ; parfois je dis que je ne m’aime pas dans cette langue. Pourtant, on m’a peut-être aimé via elle, pour ce que je disais avec elle. Pourtant j’aime la prononcer, fouiller dans les intonations, imiter les sons. Mais mon humour reste parfois collé au fond de mes poches. Ma sensibilité se frotte à l’efficacité d’une conversation qui doit étouffer le silence. Mon envie de te raconter ma journée bute contre les mots. Comment dit-on buter ?

Dimanche 7 février 2021

Alors on s’embarque, tu proposes les quais où l’on marchera vite ; l’heure fatidique approche. Je ne sais pas trop pourquoi on reste de ce côté de la route, pourquoi on oublie les berges ; tu voulais pourtant voir cette eau qui frôlait le bitume. Oublie-t-on les berges par la présence de l’autre ? Et tu parles, et tu parles, d’un rythme comme nos pas, tu te hâtes en mots. L’eau qui monte ici ou là est dans les images d’autrefois, celles de janvier 1983, tachetée de rouge, signes colorés du temps sur une vue ayant perdu ses teintes. Mais lesquelles ? Le temps devait être au gris.

Samedi 6 février 2021

Et c’est ainsi que l’on reparlerait de chaussures, de celles qui me ressemblent, de celles qui sont adaptées au climat bordelais, celles en croûte de maïs et caoutchouc recyclé qui voient leur rigidité mise à l’épreuve du quotidien, ou celles qui potentiellement pourraient faire prendre conscience aux voisins de l’étage inférieur que tout insonorisation à ses limites, s’il me venait par exemple à l’idée de prendre les claquettes pour passion et de praticoclapclapratiquer aux aurores tandis qu’ils dorment encore puisque à cinq heures ça bambochait. Discrètement, certes, mais pas assez.

Ou bien on parlerait de cinéma, on s’embarquerait ici dans un plan séquence en noir et blanc doré, on partirait là dans un amour impossible le temps d’un Week-end, amour impossible puisque l’autre va partir, et dans les deux cas ils seraient deux, unis ou éphémères, déchirés cependant, d’une manière ou d’une autre. Mais les films parlent aussi d’art. De ce qu’on met dans un film. De ce qu’on met dans des enregistrements. De la place de l’autre dans cet art. Il y a là tant de moi, présent ou passé, sur l’écran.

Ou bien on évoquerait le petit carnet bleu, habitude reprise pour contourner les silences et soulever cette main invisible que je mets sur mes mots comme si je la mettais sur ma bouche pour me taire ici, apaisé cependant, heureux en quelque sorte si l’on compare au mercredi soir rongé par la solitude et les contraintes (celles des horaires, celles des distances), et dont la noirceur poussera jusqu’au lendemain, quoi que noirceur dérangée par cette manière que j’ai de rire de moi-même et de libérer les mots pour passer au gris clair, au gris un peu rose, peut-être un peu grisé soi-même. Dans le petit carnet bleu format A5 aux lignes espacées de 6 mm, j’écris que je ne sais pas comment agir. Faut-il mettre ma main, et si oui, est-ce sur mes mots ?

Jeudi 4 février 2021

Je viens d’un monde où nous ne goûtions pas au choses exotiques, je n’ai jamais voyagé que dans les livres et c’est ainsi que je suis devenue professeur de français. Sans doute aurais-je mieux fait de choisir le métier d’hôtesse de l’air, de sentir de vrais bras autour de ma taille, d’embraser des visages d’autres couleurs. Au lieu de ça, je n’ai pas quitté le Nord pendant mes quarante-huit premières années, j’ai imaginé l’amour, les gens et les odeurs.
:::  Amanda Sthers ; Lettre d’amour sans le dire

Mardi 2 février 2021

C’est ainsi que l’adresse du 128 bd de Charonne, où j’ai vécu il y a plus de 11 ans, remonta à la surface d’un fichier informatique d’une chaine de magasins de matériel de loisirs créatifs dans laquelle j’achetais peut-être encore à l’époque – n’était-ce point à Bastille ? – des couleurs dont je ne faisais rien.

Lundi 1er février 2021

Elle vient d’un ailleurs que je ne connais pas, c’est loin, bien loin. L’ai-je survolé ? Peut-être, en allant au Japon. Un jour plus propice, nous en reparlerons, il n’y aura peut-être plus trois mètres entre nous pour déjeuner dans un espace pas adapté : les mots s’envolent dans une telle acoustique.
Elle a rejoint l’équipe, nous savons l’accueillir, moi de plaisanteries. Et d’une proposition de lui faire un café. Mais ma tasse est fêlée. Alors non. Car elle vient d’un ailleurs, fait de superstitions.

 

Samedi 30 janvier 2021

Tu étais le premier arrivé, je ne t’avais pas dit que cela se passerait chez moi. C’était évident, pour moi. Dans ce groupe à géométrie variable, tu es alors une nouvelle composante, tu observes, participes, parfois retiens tes mots, écoutes cette langue qui n’est pas la tienne et dans laquelle tu te lanceras plus aisément à la fin du repas. Encore une fois nous parlons de ce qui nous entoure et nous enferme depuis un an, ce machin qui circule et qui nous empêche d’en faire autant. Il nous enferme dans nos têtes, nos maisons, nos points de vue, et les pièges d’en parler encore.

Tu confrontes ta beauté inaccessible, celle-là même qui me fait dire souvent que j’aimerais te photographier, aux regards qui en ignoraient tout. Ils diront, plus tard, que tu es charmant, cet adjectif qui rend les gens bienveillants ou séduisants. On ne saura pas : je ne leur demanderai pas ce qu’ils entendent par là.

Plus tard j’écrirai quelque chose sur les corps séparés par la présence des autres. La sienne, dans le cas présent, la sienne à lui, pour toi présent. Écrire cela ici c’est cristalliser quelque chose qui n’aura pas lieu entre nous, comme cela n’a pas eu lieu avec d’autres qui sont encore là ou qui ont disparu, et c’est laisser suspendu tout ce que je ne dis pas. Écrire cela, c’est avoir l’audace de croire que sans lui ce serait autre chose que cette amitié qui se renforce avec ce rythme à nous. Mais à quoi bon ne plus avoir d’audace ? Écrire cela, c’est jouer avec les mots et déplacer peut-être, un peu, les sentiments. Pour les rendre charmants.

Samedi 23 janvier 2021

Tu te laisses regarder. Tu ne bouges plus. Tu viens compléter ces images, qui sont autant d’histoires que je raconte ailleurs sur les autres ou sur moi, des petits bouts d’histoires bien souvent sans mots, sauf lorsque j’évoque cette odeur de vanille, des petits bouts de rien sans lesquels on serait quoi ?, des petits bouts de moi qui narrent l’éphémère, la solitude des soirs, ces existences qui repartent, comme toi, bravant parfois l’interdit d’un couvre-feu, d’ailleurs nous pourrions en sourire, de cette expression, de ce que l’on couvre et découvre, de ce qui nous brûle.

Jeudi 21 janvier 2021

En sortant de l’entretien, Jacques avait allumé une cigarette. Il regardait devant lui. Ne pensait à rien d’autre qu’à avaler chaque bouffée. Un plaisir dans la vie, avaler une bouffée, la retenir un peu puis la laisser sortir. Avant de rentrer chez lui, il s’était assis dans les jardins de la Fontaine. L’été finissait. 
::: Marie-Aimée Lebreton ; Jacques et la corvée de bois

Je ne suis pas un nostalgique mais voici que soudain apparaît, sur les étagères du grand magasin, une étiquette mentionnant une ristourne importante sur cette paire de baskets jaune vif. La paire est mondialement connue pour son apparition enneigée et sanglante dans Kill Bill. Cela nous ramène donc il y a bien longtemps en arrière, 2003 ou 2004, une autre vie, d’autres histoires, un F ou un autre. Cela nous ramène à une autre écriture, celle de l’époque, et j’ai l’impression, en écrivant ces lignes, de retomber dans le piège d’un phrasé rabougri par des histoires de pompes, puisque c’était ainsi, autrefois, ici ça causait de rien et ça bouffait de la semelle.
Balayant mon rejet de ces années-là (celles du premier F et d’une triste absence de mélodie dans mes phrases), je me dis que tout de même, ce serait dommage de ne pas oser. Alors je toussote, la vendeuse se retourne, je souris, elle s’approche, je demande, elle y va, je m’assieds. Elle revient. C’est la plus petite : 41,5. C’est un poil trop grand, 41,5. Mais un poil sur les pieds, on s’en accommodera.

Mercredi 20 janvier 2021

E est morte. Je ne sais ce qu’il faut en dire. Mais je ne vois pas comment le taire ici : on ne tait pas la mort. On la tait d’autant moins que nous l’avions évoquée, la mort, avec le Pr S, au téléphone, en début d’après-midi. C’était bref, il y avait eu d’autres sujets ; j’étais heureux. Je ne me sentais pas parfaitement à l’aise, mais j’étais heureux d’élever le niveau, au-dessus des copiés-collés qui contrôlent-v mon quotidien.

E est morte. J’avais au départ écrit quelque chose sur la solitude, la sienne. Dans un email que je m’étais envoyé alors que j’étais dans mon lit et que je jetais dans les phrases ce qui me passait par la tête à ce sujet, j’avais fait un parallèle maladroit avec la mienne. La sienne on la regardait de loin ; on ne dira ni pourquoi ni comment.

La dernière fois que je lui avais parlé au téléphone, j’ignore à quand cela remonte, elle m’avait dit qu’elle avait quelque chose pour moi, cette boîte remplie de fils de coton qui appartenait à ma grand-mère. Je ne sais à quel souvenir de moi elle liait l’idée que je tenais à cette boîte, et quoi qu’il en soit j’avais cette tasse verte ébréchée et ces serviettes que je lui avais offertes, cela me suffisait. Ici j’imagine ouvrir la boîte sur les couleurs et le toucher si doux des petites pelotes. Et cela me suffit.

Lundi 18 janvier 2021

Je suis fâché avec la géographie. Ça vient de loin, des tout débuts, de ce moment où je ne suis plus parvenu à saisir le lien entre moi et l’espace, entre mon organisation et celle de la ville où nous vivions — celle-là trop grande, moi trop flou, entre nous des frontières mal définies, vite franchies, de sorte qu’assez vite je n’ai plus distingué d’où venaient les rumeurs, de ma tête volontiers fiévreuse ou de la rue, je n’ai plus su quelle direction emprunter, comment retrouver une figure déjà vue, où placer les balises. Je ne suis plus parvenu à saisir le lien à cause d’un horizon trop encombré que j’avais sous les yeux. Trop d’obstacles à contourner, trop d’évidences auxquelles je refusais de me rendre, et la sécheresse un peu dédaigneuse des rues parisiennes; la sournoiserie filandreuse des banlieues désuètes de l’ouest ont achevé de brouiller mon regard.
::: Mathieu Riboulet ; Les Âmes inachevées.

Dimanche 17 janvier 2021

Je te dis alors cette phrase semblant d’un autre âge, comme si on m’attendait, comme nous étions enfants et que je n’avais que la permission de 17h30, comme si nous étions déjà vieux et que, pour n’inquiéter personne, il faudrait ne pas s’égarer et être là-bas à l’heure : « Il est déjà 17h, je dois rentrer. »
Peut-être que c’est mieux, ainsi, de devoir partir, obligé de. Peut-être que tu n’attends que ça, malgré les apparences des heures qui précèdent. Peut-être que moi aussi, je veux aller là-bas, voir cette jeunesse qui s’envole sous cette lumière qui tombe.

Samedi 16 janvier 2021

On pourrait dire quelque chose sur le miroir. Se rappeler ce que l’on a dit sur le fait d’être pareils et faire un parallèle avec l’objet que nous avons en commun, seul le diamètre change. Je t’aide à le positionner ; plus tard, seul, tu l’accrocheras. Est-ce qu’alors, comme dans nos discussions, je t’aide à te regarder ? Tout comme tu m’aides à me voir comme je suis ? 

Vendredi 15 janvier 2021

M.
Tu as préparé une liste. Tu le dis : « J’ai préparé une liste des choses dont je veux te parler, il y en a 7. » Alors après le déjeuner, tu me demandes un chiffre. Le 4, déjà évoqué. Puis un autre, etc. Je m’en amuse. Tu as ces drôles de manies, comme celle de chanter des phrases. Ce sont des phrases qui te plaisent, dis-tu. Elles ne sont rien, pourtant, que des petits bouts de rien. Elles rejoignent ce que l’on retrouve parmi les numéros, la joliesse de l’anodin, parfois né des accidents de la vie. Mais il y a aussi ta peur de devoir repartir.

D.
Je cherche toujours à te connaître. Alors je t’accompagne. Ainsi nous marchons, d’un point à l’autre, comme pour les mettre sur les i de cette histoire qui n’en est pas une. Mais c’est peut-être plus tard, tandis que l’on évoque les habitudes de l’un et de l’autre, que d’une certaine manière nos pas s’éloignent. Tu me rappelles L. Tu as peut-être quelque-chose de sa façon de parler, cette passion de l’histoire et là, sur mon canapé, ce même besoin d’allumer, sur le petit écran de ton téléphone, une chaîne d’informations en continu. L’absence d’un écran de télévision dans mon appartement revient dans plusieurs de tes phrases, et tu interroges également l’emplacement des meubles, le bazar sur celui de l’entrée et la cinquantaine de livres toujours pas rangés sur cette trop grande table. Peut-être écris-tu, dans ta tête, une liste : celle de nos différences. Il y aurait celles qui nous amusent, celles qui nous enrichissent, et celles qui nous séparent. Comme autant de livres.

Jeudi 14 janvier 2021

Au bout de quelques pas, je m’arrête devant une vitrine. C’est un magasin spécialisé dans les stylos-plumes haut de gamme. Attiré par un stylo noit de marque P., je songe à en acheter un plus tard, si ma femme est d’accord.
::: Aki Shimazaki ; Azami

Mardi 12 janvier 2021

Une vue exceptionnelle, il commença par me dire que son appartement possédait une vue vraiment exceptionnelle. Je trouvais ça incongru dans sa bouche, sur ce banc tout au bout de l’allée des Cygnes où je venais de m’asseoir à son côté. Il avait l’air perdu, mais pas de la manière dont les hommes qui fréquentent cet endroit feignent de s’y être égarés. Je lui souris, ne sachant comment poursuivre la conversation.
En avais-je même envie? Il m’intriguait, la situation était insolite. Je lui souris une nouvelle fois.
::: Jean Mattern ; Une vue exceptionnelle.

Alors je fais disparaître cette image de toi.

Lundi 11 janvier 2021

Il y a sur la table 53 livres, que tu as rapportés un peu plus tôt. Nous avons parlé, ensuite. Pas des livres. Des petits riens. Du travail, c’est incontournable. On a beau essayé de s’en extraire, il revient. Souvent, aussi, j’ai besoin de ton regard.

Il y a peut-être 54 ou 55 livres. Je ne sais plus, en écrivant ces lignes, si je n’en ai rangé qu’un seul, à savoir le Tanguy Viel. Incontournable, quand le relirai-je ? Que son Icebergs soit incontournable me fait soudain sourire.

Il y a sur la table un autre ouvrage qui a déjà traversé ma vie : La Cuisine de Marguerite. Il y aurait tant à dire, sur ce livre, d’ailleurs il conviendrait très bien à ce journal, puisque je ne sais plus trop, plus trop ce qu’il y avait à dire, Arlésienne littéraire, je ne sais plus si Ch le possédait, si Mireille le possédait lorsqu’il y avait eu ses lectures et les images que tu vouais en faire, chez elle. C’était joli, les moments chez Mireille, joli comme son nom, alors je l’écris, Mireille, il sonne, il brille, c’était joli, ces moments ensemble, ça brillait, tout ça, les mots qu’elle lisait pour toi, les photographies des tournages, l’éclat de son visage, la nostalgie peut-être dans cette petite cour bétonnée où jouait quelques chats.

Vendredi 8 janvier 2021

Le présent n’existe pas. Le film a commencé il y a une vingtaine de minutes et le sous-titre affiche cette phrase : Le présent n’existe pas.
Nostalgie de la lumière est un film que, depuis longtemps, je devais regarder. Depuis sa sortie peut-être. Dix ans. Je ne suis pourtant pas tout à fait attentif depuis le début du film, car il y a quelques échanges avec D, notamment. J’ai beau dire ou écrire que le cinéma est une compagnie, il y en a d’autres. Même si elles n’offrent que rarement la poésie de ce sous-titre et de sa version en langue espagnole, elles offrent d’autres souffles, une attention.

Revoici, dans ce film, par ce film, le Chili, ce pays de là-bas. Revoici le désert, celui d’Atacama, au nord, cette étendue sèche dont je n’ai arpenté que ce que la ville d’Arica nous en offre : sa poussière, sa sécheresse. Je disais l’autre jour à ma sœur que je n’avais rien fait des images, qu’elles pourraient rejoindre le livre. Mais je ne sais pas.

Or, justement, là derrière moi il y a cette image, cette façade derrière un mur ocre, photographiée là-bas. Je l’ai récupérée en fin après-midi, après que nous avions bu un vin chaud et mangé une gaufre avec P ; elle est posée par terre, recouverte d’un poids pour réduire la courbe du papier. Elle sera bientôt, peut-être demain, accrochée au mur, en remplacement d’un de ces corps japonais qui, depuis 2011, me suivent. 

Tu m’avais justement dit quelque chose sur tous ces gens accrochés aux murs tandis que tu étais chez moi. Peut-être avais-tu dit que c’était impoli, qu’ils te tournent le dos, je ne sais plus, ou c’était agaçant, je ne sais plus  j’avais ri, et pourtant il y avait une part de sérieux dans cette remarque. C’est assez vertigineux de réaliser que cela va faire 10 ans que ces gens me suivent.

Je vais donc remplacer des collégiennes marchant rapidement par un trottoir. Je vais remplacer des mouvements par l’immobile, leurs rires par un mur, des respirations par une rigueur, passer du temps court au temps long, du furtif à l’infini, comme si le présent d’alors s’étendait jusqu’ici. Même s’il n’existe pas.

Jeudi 7 janvier 2021

Va voir ailleurs si j’y suis. Ce que la langue formule là est prodigieux, et la méthode imparable. Mais la logique sait l’être aussi : et si l’enfant à qui nous donnons ce conseil, lui-même d’emblée de plain-pied dans le registre des mots qui est encore pour lui aussi celui des choses, revenait de sa quête en nous disant que, en effet, il nous a trouvés, et que nous sommes aussi ailleurs, alors où serions-nous ?
::: Mathieu Riboulet ; Nous campons sur les rives.

Lundi 4 janvier 2021

Simone Weil disait que Karl Marx lui était cher, mais qu’elle aimait mieux encore la vérité. À qui raisonne comme elle, ou comme Walter Benjamin, ou comme Georges Bataille, ou comme Pier Paolo Pasolini, ou comme Jean Genet, ou comme Marguerite Duras, à qui cherche la vérité au-delà du vraisemblable idéologique, dans l’articulation toujours périlleuse des idées et de la vie sensible, à qui risque sa pensée à l’intersection de soi et du dehors, à l’endroit où vivre dans ce monde est une blessure, la tâche de l’époque serait de commencer à décrire les lieux de la cité et les habitudes de la société qui, en œuvrant pour l’uniformité du monde, hâtent la venue de la fin.
::: Olivier Cheval – Dernière leçon sur le confinement ; Lundi matin

Tu fumes une dernière cigarette. Il fait froid, alors je t’ai dit de fumer à l’intérieur. Tu me remercies, pour tout. Tu dis qu’il y aura eu des rigolades, des engueulades. Et nous sourions de nous.

Vendredi 1er janvier 2021

Pour la troisième année consécutive c’est ensemble que nous célébrons ton anniversaire. À chaque fois c’est différent ; cette fois, toute la journée nous sommes ensemble, puisque tu es là. Je creuse dans les souvenirs pour en puiser un sens, une formule, une joliesse, ce que cela dit de nous. Il y avait, il y a deux ans, une certaine folie née de cette solitude que tu refusais, puisque cet autre que tu avais choisi ne t’accompagnait pas. Il y avait, l’an dernier, une certaine folie née de ces accoutrements que l’on revêtait, puisque cet autre que toi était dans le miroir. Quelle forme de folie cette année ? Peut-être, juste, un petit grain, née de bulles à quinze heures.

2021 !

Je m’étais demandé comment exprimer, cette fois-ci, des vœux. Comme F me l’exprimera pour lui-même, je n’étais pas très inspiré. J’avais bien pensé prendre des morceaux de visages, ceux qui me sont chers, ceux que j’espérais revoir, et n’en faire qu’un. L’idée était un peu naze mais cela aurait eu du sens, rejoignant en image ce que je disais hier. Mais surtout le résultat risquait d’être moche, vraiment moche.

Alors à la place, j’ai essayé le beau. Ou quelque chose qui s’en approche, par en quelque sorte une représentation objective de la beauté : une pivoine. Vous connaissez quelqu’un qui trouve ça moche, une pivoine ? Au pire certains trouveront ça ringard. J’assume.

La fleur avait un avantage certain, je pouvais la faire parler. Selon le destinataire, la fleur ainsi transformée viendrait souhaiter une année colorée, de la légèreté, le parfum délicat d’une peau, de la douceur telle celle d’un pétale, un peu de fragilité peut-être pour donner un peu de sensibilité à nos vies, et puis du silence. Beaucoup de silence. Celui qui nous laisse en paix. Celui qui fait taire les commentateurs. Et celui qui englobe, comme des bras, les voix de ceux qu’on aime, ou comme la nuit, leur souffle qui nous manque.