Nous pourrions ainsi pleurer d’être seuls. Chanter, et au deuxième couplet, ne plus pouvoir. Pleurer d’aimer ou de ne pas aimer, pleurer d’avoir aimé, jusqu’au bout mettre ces verbes à tous les temps. Nous pourrions rire d’avoir été, puisque rire de se rappeler les souvenirs d’enfance, le couloir de l’appartement était un fleuve et nous jouions ainsi, emportés sans flots, avec ici ou là des carreaux bruns, îles sans vagues. Peut-être avais-je six ans, admettons que oui, et nous revoilà, ce soir il y a une chanson parmi d’autres, celle que je veux évoquer était réapparue récemment au détour d’une radio, c’est Nazaré Perreira qui chantait, c’était presque hier, nous virevoltions de la terre jusqu’au ciel.
Je chercherais alors, une chanson en entraînant une autre, celle que j’avais apprise pour toi, Niu, et que j’avais fini par savoir chanter dans ta langue. Il y était question, m’avais-tu dit, d’une petite robe, je crois. Je remonte nos échanges, et sur le chemin vers ma voix, je retrouve la tienne. Alors tu me parles, parfois. Tu me dis ce qu’on ce dit à l’autre quand on l’attend, quand il a oublié quelque chose, quand on marche. Peut-être que parfois il se faisait tard, comme là déjà il fait bien nuit. Et ce soir je me rappelle, ou peut-être je comprends vraiment, ce que nous avons été.
Auteur/autrice : A R
Mercredi 25 mars 2020
Et pourtant je m’assoupis. Ainsi, au soleil, sur cette chaise qui n’a rien de très confortable, le sommeil m’embarque. Et pourtant la musique du voisin. Qu’est-ce que le corps veut me dire ainsi ?
Mardi 24 mars 2020
Jorge Semprun : Je pense à cet homme-là ou à cette femme, s’il arrive à savoir, parce qu’il ne saura pas. Imagine une équipe de télévision qui arrive et lui dit : « Monsieur, Madame, vous êtes le dernier survivant. » Qu’est-ce qu’il fait ? Il se suicide.
Elie Weisel : Non. J’aimerais imaginer qu’on lui posera des questions, qu’on lui posera toutes les questions du monde. Mais toutes. Et lui, il écoutera toutes les questions. Et après, il aura un haussement d’épaules. Et on lui dira : « Et alors ? » Et il dira…
J.S. : Si ce n’est pas le suicide, c’est le silence. Ça revient au même.
E.W. : C’est le silence fécond. Le dernier. Je n’aimerais pas être le dernier survivant.
J.S. : Moi non plus.
::: Jorge Semprun / Elie Wiesel ; Se taire est impossible
Je prends le livre sans penser au confinement dont ils vont parler. On n’ira pas comparer, non on n’ira pas. Dehors il fait beau, chaud ; un peu je rougirai, vigilant. Je déjeune en lisant, l’échange entre les hommes est bref, le temps d’une assiette.

Lundi 23 mars 2020
Je n’ai donc pas refusé l’invitation qu’il m’a faite au téléphone, quelques jours après, d’aller ensemble à l’exposition Matta, au Centre Beaubourg. Comme cela m’est souvent arrivé lorsque je commence à avoir du désir pour un homme, j’avais envie de faire l’amour avec P. au plus vite, afin d’en finir avec une attente qui empêche de penser à autre chose et retrouver ainsi la tranquillité.
::: Annie Ernaux ; Hôtel Casanova
En finir avec une attente. Mais quand ?

Dimanche 22 mars 2020
Tu t’inquiètes de me savoir face à un simple mur, tu ne sais pas encore pour le soleil qui quelques heures chaque jour me réchauffe, tu ne sais pas encore que j’ai travaillé sur ce livre qui profitera peut-être de la situation, oh certes le mur mais non, tout va bien. Il y a eu, dans les pages lues, tous les entassés indésirables, dont notre grand-père, sur les plages hivernales et dans les camps de février 1939, puis mars, et puis des mois encore. Il y a eu à la radio les deux cas de virus dans la bande de Gaza et la femme tunisienne. Il y a eu les femmes – routière, infirmière -, qui pleurent sur Facebook parce qu’elles n’en peuvent plus. Il y a eu les colères et encore et encore. Les peurs. Les épuisements. Les morts.
Il y a toi. Parce qu’encore tu travailles, pas de masque, pas de répit. Parce que tout cela est insensé. Parce que les gens, cette masse indistincte qu’on appelle ainsi, les gens, qui ne comprennent pas, qui n’agissent pas, qui oublient, qui continuent. Et même ta maison est un piège.
Samedi 21 mars 2020
Tondre. (Faute de pelouse)
Vendredi 20 mars 2020
Tu prends de mes nouvelles ; brièvement donnes des tiennes. Tu ne sais pas où je suis, tu me demandes si je suis reclus, si je suis seul. Je devine que c’est une manière douce de demander si j’en aime un autre, si un autre m’aime, si nous partageons ce moment, soudés, chez l’un ou l’autre. Je réalise plus tard que je ne te pose pas la question en retour, pourtant souvent je m’interroge.
Je t’écris que j’ai de la chance, que j’ai du soleil de 13h à 16h sur mon pas de porte, que je peux travailler dehors et que je vais prendre quelques jours de congés pour travailler sur mes projets personnels. Bien sûr je te dis aussi que grâce au Japan Market juste en face de chez moi j’ai pu acheter du saké, de la glace au macha, etc.
Tu me demandes si je fais des photos, avant d’écrire ceci : « Je ne sais pas ce que nous ferons des images de ces moments désolés… » J’aime la présence de cette adjectif, désolé. J’y vois au-delà de la période que nous traversons tous. Qu’est-ce que nous avons fait, de tous nos moments désolés ?

Jeudi 19 mars 2020
Il est revenu hier : le confinement nous rapproche des ailleurs, nous ramène à des autrefois.
Nous parlons un peu encore aujourd’hui.
Je relis alors mon journal du jour où enfin nous nous sommes rencontrés ; il n’y a pas eu d’autres fois. C’était un jour d’août. Il était resté dormir. Le lendemain matin j’avais photographié son bras et son visage.
Le journal d’alors dit la temporalité de notre histoire, il n’en dit pas combien j’aurais aimé qu’elle fût autre, cette histoire. Combien il m’avait obsédé. Combien encore. Ce n’aurait peut-être été qu’un presque rien. Je me serais peut-être brûlé. Mais ç’aurait été.

Mercredi 18 mars 2020
Voilà dix-sept nuits que je ne dors plus.
Attention, je ne parle pas d’insomnie. L’insomnie, j’ai une idée de ce que c’est. J’en ai fait une sorte à l’époque où j’étais à l’université. Je dis «une sorte» parce que je n’ai pas la certitude que les symptômes correspondaient exactement à ce qu’on appelle communément «insomnie». Si j’étais allée consulter dans un hôpital, j’aurais sans doute au moins appris si c’était de l’insomnie ou pas. Mais il me semblait inutile d’aller à l’hôpital. Je n’avais aucune raison fondée de croire ça, une intuition, c’est tout. Je ne suis même pas allée voir un médecin. Et je n’en ai même pas parlé à ma famille ou à mes amis. De toute façon, ils m’auraient dit d’aller à l’hôpital.
::: Haruki Murakami ; Sommeil

Mardi 17 mars 2020
Alors, quelques minutes, je descends. Je ne croise personne, il n’y a personne à croiser. Je ne croise personne car je ne marche pas, c’est-à-dire à peine, les 100 pas, devant la porte. Ça me suffit. Ma rue, l’une des plus animées de Bordeaux, est vide, cela suffit pour être ailleurs. Il est 18h. Je prends une photographie panoramique. Je la diffuse avec ce besoin de montrer quelque chose, besoin que moi-même je ne comprends pas toujours. Parfois après j’efface.
Il y a parfois quelqu’un pour vous faire une remarque sur le réseau social bleu foncé, hier déjà, c’est une phrase ou un lien. Parce que j’ai évité une explication, un verbe, parce que j’ellipse, bam, on vous dit que, on vous renvoie vers. Parfois alors j’efface.
Les 100 pas, donc, quelques minutes, mais je vais devoir apprivoiser le mur qui me fait face depuis l’appartement. C’est un sentiment étrange. Même si je sais que je vais pouvoir m’en échapper, pour faire le tour du pâté de maison, pour faire des courses quand le frigo sera vide, il y aura toujours le mur. Et au-dessus, le ciel. Demain il sera bleu, dit-on. Demain il fera chaud.
Evidemment je me dis que c’est le moment d’écrire, quelque chose de profond, sur soi, moi, là, seul face à moi et au mur. Peut-être est-ce le moment d’oublier les autres, mais qui suis-je sans eux, maintenant qu’ici ils ont trouvé leur place ? Maintenant qu’il y a leurs yeux, leurs mots, le souvenir de leur peau, leur absence, et tous ces Atlantiques.

Lundi 16 mars 2020
« J’ai regardé attentivement vos imageries successives. Sur le scanner, l’artère carotide interne droite peut être considérée comme guérie. »
Dimanche 15 mars 2020
Faudrait-il, alors, encore, sans que ce soit encore, parler des yeux ? Puisque ainsi, si près, les voilà rieurs.
Et puisque l’on parle de distance, faudrait-il parler de distance, de celle qu’il faut garder, ou de celle qui s’impose ? Dans les rues presque vides de Bordeaux, je marche, puis aux Quinconces, où l’on démonte la fête, puis sur les quais où l’on s’évite, heureux du soleil, jusqu’à ce que petit à petit, on oublie, on s’habitue d’être là, moi je tousse un peu, j’essaye de ne pas oublier, mais il y a tous ces gens alignés, et j’oublie qu’ils sont en train d’oublier, avec moi.

Samedi 14 mars 2020
Alors, tandis que nous craignons d’être seuls, et que peut-être nous pourrions en rire, il craint d’être avec l’autre – ils vivent encore ensemble -, avec qui il n’est plus – ils ne sont plus ensemble, puisque c’est à ceci que joue parfois le verbe être. Alors il n’y a pas de rire. Parfois il me regarde, assez fixement, de son regard sombre, et si c’est souvent quelque chose dont je ne sais pas quoi faire, nous y voilà encore, alors nos yeux insistent, sans que je sache quelle forme de présence il me donne ni quelle forme je veux lui donner, mais je lui souris. Je ne sais pas encore que c’est de la tristesse.

Vendredi 13 mars 2020

Jeudi 12 mars 2020
Est-ce qu’un président de la République a déjà prononcé le mot « savon » dans un discours ?

Mercredi 11 mars 2020

Mardi 10 mars 2020
C’est une maison bleue sur Fiske Avenue. Sur les photographies, le ciel est de la même couleur. Je m’y rêve. Dans toute l’acception du verbe, qui ne sait pas s’il peut oser y croire, s’il peut juste espérer, si au petit matin il saura que non, rien, forget it. Je m’y rêve aussi en la transposant ailleurs, ici, dans la réalité de ma vie, ici, en France, et le jardin serait mon royaume.
Nous venions de parler de nous, comme toujours nous parlons de nous, au rythme qu’il faut, ce rythme qui prend son temps puisque les semaines vont s’étendre, et qu’on sait qu’elles risquent de nous épuiser, tout comme l’incertitude. Peut-être jamais nous ne nous reverrons. Tu as beau parler de l’automne, c’est une saison incertaine, tu sais bien que d’ici là le vent peut nous emporter toi et moi dans une autre direction, dans un ailleurs, ou bien te retenir dans ce qu’il a lui, de réel, à tes côtés, puisqu’alors la lumière vive que peut-être je suis, là, aujourd’hui, de mon côté de l’Atlantique, se sera éteinte. Peut-être ne garderons-nous bientôt qu’un souvenir effacé. En attendant je te propose de venir jardiner, de lui dire que j’aime aussi nettoyer les vitres, que je serai discret, là, au pied de la maison bleue, tout comme j’ai aimé être au pied de la maison lumière en plantant mes pensées. Et juste là, prendre l’air.
Lundi 9 mars 2020
Alors je te parle, te dis à voix haute ces pensées qui me traversent, parce qu’il faut bien parler, oser.
Cela, toi et moi on sait le faire, ouvrir notre cœur à ceux qui se taisent.
::: Hyam Zaytoun ; Vigile
Dimanche 8 mars 2020
Elle s’approche. Je dis qui je suis, peut-être m’a-t-elle reconnu. Je lui dis je dois toujours lui envoyer les photos des chevaux. Tant de photos. Comme hier. Aujourd’hui encore.
Peut-être me reconnaissent-ils. Toujours ils s’approchent, se laissent caresser, celui aux yeux clairs approche cette fois son museau de mon visage. Ils sont sales, si souvent sales, la crinière crottée, le flanc boueux, l’œil chiasseux. Elle le sait, elle le dit. Mais je lui réponds que l’important c’est la lumière ; je ne parle pas de leur regard.

Samedi 7 mars 2020
Vendredi 6 mars 2020
Alors, crier. Parce que l’idée même du fascisme ne peut que me faire hurler, ça part de là, à l’intérieur, au fond de moi, puisque c’est de là que je viens, c’est de là que je suis né, du hasard de l’histoire de ceux qui l’ont fui. Non pas qu’alors j’engueule celui qui voudrait bien parler, puisque quelque part c’est peut-être aussi un cri de peur.
Jeudi 5 mars 2020
Mercredi 4 mars 2020
Mardi 3 mars 2020
Le journal dit parfois quelque chose à ceux qui le lisent, entre les lignes ou sur les corps des lettres. Mais le journal est un piège, puisque je pioche, ici ou là je pioche, parfois parce que l’écriture sort comme ça, elle fuse, ça part d’une pensée, d’une suite sonnante de syllabes. Alors on pourrait croire que le non-dit est le non-important. J’y dis parfois le profond, parce que petit à petit j’ai appris à parler d’amour. J’y dis parfois le superficiel, parce que c’est là que les petits grains se logent, ceux de la peau, ceux de sable, les petits grains, les petits riens qui donnent des phrases.
Mais comment dire aujourd’hui ce qui soudain touche tellement en soi que c’est au-delà de l’essentiel ? Comment dire ce moment qui rompt le silence ? Comment dire ce moment où je suis dans ma cuisine ? Nous venons de parler. Je pense aux mots. A leur présence et à ce qu’ils disent, au-delà de ce qui a été prononcé. Comment écrire ? Je ne sais même pas s’il y a assez de place, ici, pour ça.
Lundi 2 mars 2020
Être arrivé ici, c’est n’en pas pouvoir sortir. Avoir atteint la ville, c’est être enfermé. Il n’y a rien de plus haut, rien de plus beau.
::: Julien Thèves ; Les Rues bleues
Dimanche 1er mars 2020
L’image alors montrerait le grain de ta peau, autour de laquelle je tournais, dans l’exercice périlleux du portrait. Le grain pourrait y froisser la toile et les rayures de ta parure de lit. Je t’aurais dit combien j’aimais la couleur de ton tee-shirt, de cette teinte bleu-vert, qu’autrefois je portais. Je t’aurais dit que la lumière était belle. J’aurais essayé de te faire rire. Un peu j’y serais parvenu.
Samedi 29 février 2020
Vendredi 28 février 2020
Jeudi 27 février 2020
Sur l’écran bleu social on célèbre les 25 ans de l’album de PJ Harvey, To Bring You My Love. Combien de fois l’ai-je écouté ? C’était autrefois. Je n’étais pas celui que je suis aujourd’hui. Je ne sais pas si j’étais alors en quête d’une identité en écoutant ces musiques différentes mais j’essayais d’être sur un autre chemin, ne serait-ce que musicalement.
En face de moi, là, dans le tram, tandis que PJ me fait repenser à celui que je veux oublier et qui soudain revient, comme quand il me vient à l’idée d’écouter des albums parus avant septembre 1996, deux garçons parlent. Ils n’ont peut-être pas 18 ans. Ils sont peut-être d’origine pakistanaise, me dit leur langue, leur peau, leurs yeux noirs, si noirs. L’un porte un jean déchiré au genou gauche, générant une ouverture – telle que celles que je portais aussi avant septembre 1996 – d’environ 9 centimètres sur 5. Celui en face de moi, alors, touche la peau de l’autre, là, par petits mouvements, entre des caresses amoureuses et des grattouillis. Il n’y a peut-être rien d’amoureux dans ce geste, ils sont peut-être frères, c’est peut-être juste comme ça entre amis, juste comme ça.
Mais ce n’est plus autrefois : il y a soudain la peau.
Puis tes yeux. Un peu moins grand peut-être.
Mercredi 26 février 2020
– Oh au fait tu sais la fille d’hier ?
– Mmm ?
– Ben je viens de la croiser, elle bosse dans le bâtiment.
Mardi 25 février 2020
Et puis un sourire de connivence se dessine sur le visage d’une dame. Je lui réponds, souris jaune. Un court moment j’essaye de plonger dans mon livre, mais non, c’est impossible, c’est cette voix, forte et comme ça, gnagnagna, qui dit alors you know he was really attractive, he was a model et là je comprends qu’en plus elle va nous faire vivre sa vie au lieu comme tout le monde de la tapoter sur Whatsapp au milieu de smileys.
Le sourire de la dame encore me croise, alors je lui parle, à la dame, fort, très fort, je couvre tout, le tram, l’Américaine, je dis que parfois j’ai envie de lire des passages à haute voix, très fort et les gens se retournent.
L’Américaine s’arrête, me fixe, les yeux ébahis. Sa main gauche relève légèrement le casque de l’oreille. « You’re yelling! » lui dis-je avant même qu’elle se lève en me disant qu’elle va plus loin.
Mais pas assez.
Derrière la lecture il y a encore sa voix, and the attractive guy.
Lundi 24 février 2020
Deux heures à peine s’étaient écoulées depuis le drame. Et Kowalzki était déjà là.
::: Yves Ravey ; Pas dupe
Dimanche 23 février 2020
Je cherche un coin, de soleil et de banc, en attendant C., alors je prends le bout qui reste, à côté de cet homme. Je ne sais pas à quoi je pense, peut-être à rien. L’homme se lève, avance un peu. Il est déjà trop loin lorsque je veux le prendre en photos, dans des vêtements qui de toute façon ne trancheraient pas avec l’arrière plan, telle sa doudoune sans manches couleur taupe et il s’éloigne encore, il attend quelqu’un, leur rencontre est imminente. Et puis je l’oublie. A peine plus tard je me lève, avance un peu. C m’écrit qu’il est derrière moi.
Alors nous marchons, je propose d’aller plutôt au soleil. Son rythme est le mien, nous parlons sans prendre d’images. Car nous sommes là ensemble pour cela, prendre des images, tel que nous en avions convenu un matin place des Chartrons. Nous hésitons à traverser la Garonne, poussons vers Saint-Michel dont il aime les petites rues. Pour les premiers clichés nous regardons la même chose, ces fleurs, ce vélo. Marchons encore. Place Sainte Croix, à nouveau le soleil. Et à nouveau l’homme du banc, dans sa doudoune taupe. Celui qui l’accompagne a préféré un bleu électrique. Qui trancherait.
Samedi 22 février 2020
Tes yeux grands ouverts, presque insolents, croisent les miens. Je m’y arrête. Ici, déjà, j’ai parlé de l’insolence de la jeunesse. Plus mon âge avance, plus je l’affronte, m’y confronte, hier encore j’avais vingt ans, je ne suis pas sûr que je caressais le temps, alors sans doute je ne caressais rien. Cherchant peut-être l’insolence de mon âge, j’ai osé cet anneau, j’ai osé être de peu couvert et dehors il fait froid. Il y a moins de monde que la semaine dernière, nous pouvons plus facilement danser, bouger, rire… Mon groupe se mêle au tien, le tutoiement devient pluriel, allègrement, alegria.
Le matin j’avais revu J, les années passent et toujours nous sommes là, toujours ses yeux sont bleus. Presque innocents.
Vendredi 21 février 2020
Soudain, juste pour une remarque au sujet de Benjamin G, la sexualité s’invite à table, puis les corps, ceux des autres, inconnus ou regardés avec dégoût, moquerie, désir, complexité certes, il le lit « complexe », mais quoi qu’il en soit peu de bienveillance. Je dis qu’en 2020 il serait tant de cesser de se moquer des différences, je dis, j’affronte, avec presque l’élan d’un avocat (du diable ou de moi-même) car je suis effaré de ce que j’entends. Le corps des autres est, chez une collègue déterminée à prendre parole, comme un champ de mines, un horizon inconnu, un étalage à masquer dès qu’on atteint des limites qui sont les siennes en terme d’âge, de rondeurs, de plis de la peau, de jeunesse disparue, de montrable. Dans mon plaisir de défendre tous les corps, et dans mon expérience de souvent les avoir regardés en dehors de toute considération (et lieu) de désir – ceux des hommes japonais, surtout, au bain – je me retrouve à dire ce qui franchit la frontière du travail. Exercice périlleux avant d’entamer mon fromage blanc. Qui pourrait alors rougir.
Jeudi 20 février 2020
Tu vois, je suis venu. Peut-être tu n’y croyais plus.
Mercredi 19 février 2020
Mardi 18 février 2020
Alors voici qu’elles hurlent, des hurlements de joie, des hurlements de quoi, dans l’espace exigu du bar. Après que finalement j’ai retrouvé allégresse et dynamisme, après que je vous ai rejoints et commandé un verre, après que tu m’as souri tant, après que tu as approché ta main, elles hurlent. Grimaçant nous partirons, cependant joyeux.
Lundi 17 février 2020
Tu as eu ce mouvement de tête quand tu m’as aperçu. Tes cheveux l’ont suivi, il y avait entre nous quelques tables. Et tu m’as souri.
Quelques heures plus tard, quand tu es reparti, après que ton visage avait été flou près de moi, puis sur une image où tu souriais tant, puis tes cheveux encore dans un autre mouvement, je me suis dit que je devais écrire. T’écrire, c’est-à-dire écrire toi. Ainsi te garder.
Mais j’ai appelé Z. Il restait moins d’une heure avant qu’il ne parte. Je me suis alors pressé, pour à peine lui parler de toi. Il pleuvrait.
Dimanche 16 février 2020
Samedi 15 février 2020
Nous marchons. Je regarde les arbres. C’est ce qu’il manque dans mon quotidien minéral, même si cette pierre imposante fait la force du centre de Bordeaux. Je regarde les arbres puis les maisons. En rentrant chez moi, je me demande pourquoi je ne t’ai pas photographié, ne serait-ce comme je le fais parfois avec d’autres qui marchent à côté de moi, un détail, une main, une courbe dans les vêtements, ton corps imposant ou ce léger sourire qui éclaire joliment ta barbe.
Ainsi, le tram D m’amène dorénavant jusqu’à toi, et surtout jusqu’aux pourtours dont je ne sais que peu. Au-delà des Barrières, je déplace mon horizon. Pour mieux aimer la ville.
Vendredi 14 février 2020
Alors, après, lorsque la nuit s’est définitivement établie, je rouvre le livre. Il n’avait pas réussi à trouver sa place auprès de moi lorsque je l’avais entamé, il y a trois mois ; sans doute lui fallait-il du temps. Ce soir je leur ai donné du temps, au livre, au protagoniste, à sa mère restée dans le ghetto de Varsovie.
Sans doute mon esprit savait-il que cette histoire ne méritait pas d’être picorée par petits groupes de pages, qu’il fallait cela, puisque ceux dont on parle avait souffert du temps qui traîne, qu’on leur devait bien cela, de leur en consacrer, d’être là avec eux, peut-être une heure, je ne sais pas, la nuit était installée et moi aussi, calé ainsi, l’oreiller, la couette, la chaleur de la chambre, l’appréciable solitude revenue, malgré le regard porté sur la date et le sentiment qu’elle s’installe, la solitude.
Jeudi 13 février 2020
C’est tout de même curieux, une lettre. toi qui viens de recevoir celle-ci et qui me lis, tu sais déjà combien de pages elle contient, alors que moi qui la commence, je l’ignore. Sera-t-elle longue ou court, passionnante ou ennuyeuse, pleine à ras bord de ce que j’ai l’intention d’y mettre ou vaseuse et circonlutoire — je sais, ce mot n’existe pas, je viens de l’inventer parce que j’en avais besoin — comme il m’arrive souvent de l’être moi-même devant les choses à dire et que je n’arrive pas à formuler.
::: Michel Tremblay ; Hotel Bristol New-York, N.Y.
Mercredi 12 février 2020
Nous voici sur mon canapé, après l’idée d’un thé, convenant que l’exigu restaurant manquait d’intimité. Si j’osais une opposition et une exagération je dirais qu’au contraire les saveurs avaient frisé l’immense. Comme tes yeux.
(Tout ça pour en venir à ça)
Mardi 11 février 2020
Je m’assieds. Déjà surpris par le volume de la maison, comme une respiration à la japonaise, je dis à J que les fauteuils sont beaux. Oui, ceux-là. Le nom de celle qui les a dessinés m’est bien connu ; elles sont amies. Ainsi, avant d’aller vers le Japon respirer mes souvenirs et ses projets de séjours, nous voici ici, dans le design français du 21ème siècle, dont les couleurs m’enchantent.
Lundi 10 février 2020
Dimanche 9 février 2020
Samedi 8 février 2020
Vendredi 7 février 2020
Jeudi 6 février 2020
Et puis, finalement, au bout des heures, ce regard.
Mercredi 5 février 2020
Le petit cadet leva ses bras au-dessus de sa poitrine, gonfla ses joues, pinça les lèvres. Ensuite il souffla doucement dans l’obscurité de ses bras.
Ce que j’entendis ne fut pas un sifflement ni un chant, plutôt un son léger mais ferme. Il joignait le soulagement d’être enfin arrivé après de longues heures au fond de la met à l’illimité de voyager encore plus loin.
::: Yoko Ogawa ; La Mer
Mardi 4 février 2020
Je t’écris qu’après toi je ne vais pas m’investir dans le premier qui vient, que j’ai connu la high quality, que je suis devenu picky. Les smileys s’immiscent, tel ce clin d’œil après ta réponse. J’ajoute que mon défi est d’aimer quelqu’un autant que je t’ai aimé…. mais que je sais cependant que tu peux être méchant. Tu comprends peut-être à quoi je fais référence mais tu réponds dans un trait d’humour et change de sujet au bon moment, ou peut-être un peu trop tôt, qu’en penses-tu ?
Le sujet suivant, c’est cet homme qui t’a demandé à l’instant s’il pouvait te trancher la gorge. Tu a ri, tu en ris encore. Bien sûr tu lui as donné quelques pièces. Je ne pense pas à rebondir sur celui qui, dans le tram, entre les mots peur, Dieu et mort recouverts pas le bruit ambiant déclarait : « Aujourd’hui, j’ai lavé 57 corps. » Le nombre d’enfants aussi, il le connaissait.
Lundi 3 février 2020
Dimanche 2 février 2020
Je suis sur les deux images que tu m’offres. Je suis surpris, forcément touché, inquiet : où les ranger sans les abîmer ? Elles sont extraites d’une pile, rangée elle-même dans une boîte, une pile dont l’harmonie et la douceur me plaisent : il y a beaucoup de toi dans ces images. Il y a ce regard, ce plaisir du presque rien, une exigence qui s’estomperait à l’approche d’une main, peut-être cette clairvoyance, peut-être ce que tu attends du monde. Peut-être qu’ici je ne t’avais jamais tutoyé. T’en souviendrais-tu ?
Samedi 1er février 2020
Vendredi 31 janvier 2020
Il fait de grands gestes, je ne saisis pas. C’est mon tee-shirt qu’il montre, qu’il aime. Ainsi nous engageons la conversation. Avec lui, deux touristes américains. Il est anglais, il vit à Paris ; ils se sont rencontrés, là, un peu plus tôt. Je ne sais pas encore que nous rirons beaucoup. Je ne sais pas non plus que nous ne parlerons pas d’Ursula Schultz-Dornburg, ni de Sebastao Salgado, et pourtant.
Jeudi 30 janvier 2020
Mercredi 29 janvier 2020
Mardi 28 janvier 2020
Le film est de ces films français qu’on regarde comme une chronique qui, tôt ou tard, nous rappellera des souvenirs, bons ou mauvais, de notre vie amoureuse. Et puis il y a une chanson, c’est en italien, l’air rappelle un peu Love in Portofino. Alors on attend la fin du film, on googlise que le début des paroles, on trouve un autre version de la chanson, chantée par Luigi Tenco. On lit les mots qui disent : J’ai compris que je t’aimais quand j’ai vu qu’il suffisait de ton retard pour sentir s’évanouir l’indifférence, pour avoir peur que tu ne vinsses plus, parce qu’il y a ce sifflant délicieux subjonctif imparfait : venissi.
Et puis on chante.
Venissi, aussi.
Lundi 27 janvier 2020
Je glisse alors les cinq blinis rescapés de samedi soir dans le grille-pain. Branche. Appuie. Paf. Noir. Noir noir ? Noir noir !
Dehors il fait nuit, par conséquent ici aussi. Nul réverbère depuis mes fenêtres. Tu avais heureusement ton téléphone dans la main, la lumière qui s’en dégage te guide jusqu’à moi, puis nous jusqu’à l’alignement de fusibles. Clac. Lumière. Ici ou là ça clignote, sur le four il est minuit.
Dans le grille-pain, on dirait que certains blinis ont tenté de s’enfuir, les voilà coincés dans les grilles métalliques du petit matériel d’électro-ménager dont les courbes sont d’autrefois. L’un d’eux restera là, ça nous en fait donc 4, plus simple à partager quoi qu’on n’aurait pas hésiter, courtois, à abandonner sa part ou, trop gourmand, à couper l’individu en deux.




























