Vendredi 26 juin 2020

Je cultivais ma préférence pour le vague. Seuls m’importaient les paysages à demi réels des contes. Mais la langue qui les décrivait devait être précise : alors l’image mentale pouvait s’épanouir avec une netteté que n’avait pas pour moi la réalité dite « concrète ». Ainsi, en dépit de ma visions floue, j’avais sans le savoir opté aussi pour l’acuité du regard, à travers l’amour des mots justes.
Peut-être est-ce pour cela que j’ai choisi par la suite le métier de traductrice, voué à la recherche des correspondances les plus exactes possible entre une langue et une autre. Et pour cela encore qu’intuitivement, sans rien en connaître, je me suis intéressée très jeunes à un pays où la brume, les phénomènes évanescents, l’ombre et les rêves sont rois, et où pourtant les trains partent et arrivent à l’heure.
::: Corinne Atlan ; Petit éloge des brumes

Mercredi 24 juin 2020

Il m’avait demandé si cela me gênait qu’un ami à lui nous rejoigne. Je ne voyais pas en quoi cela m’aurait gêné ; évidemment j’ai dit non, il peut venir. Une fois chez eux, j’ai goûté quelques pâtes, alléché par l’odeur et la composition ; c’est encore M qui avait cuisiné c’est encore lui qui était aux fourneaux quand je suis arrivé, similitude de la scène en arrivant et du repas, nous avons souri de cela, c’est tout cependant, pas de quoi se poiler des heures. De toute façon, je crois que je n’étais pas d’humeur à rire. Je ne me reconnaissais pas, d’ailleurs, dans cet état un peu éteint, un peu froid, un peu agacé, que j’avais ce soir. La chaleur, sans doute : mes yeux semblaient avoir traversé le désert.
L’ami en question est alors arrivé. Nous nous connaissions. J’avais oublié son prénom. Probablement, il avait oublié le mien.

Lundi 22 juin 2020

Je répète ce que je te dirai. Et je répète ce que je ne te dirai pas, c’est-à-dire ce que ce soir, je pense dire, mais qui ne sera pas dit (par oubli, crainte, maladresse, indifférence, bouche pleine). Je ne répète pas comme un acteur, je répète comme quelqu’un qui pense à ce qu’il dira peut-être, là, dans sa cuisine, en mangeant du fromage.

Ici donc soudain tu interviens. C’est inattendu. Disons ce que c’est un mélange d’attendu et d’inattendu, ça dépend comment on les entend, ces adjectifs, ça dépend de quoi on parle, tu vois. Tu vois ? Et dans une envolée Cixoussienne, on rirait de l’a-tendu. 

Dimanche 21 juin 2020

Ainsi nous voilà, tandis qu’on entre dans l’été. Quelques heures plus tôt nous ne le savions pas, ça, nous ici. Mais nous savions, – depuis quand ? -, nous savions que ça arriverait. Tu sais, il y avait eu ce soir de février : tu n’étais pas venu.

Samedi 20 juin 2020

Il est 11h18. Il commence par l’habituel « Salut ça va ? » mais propose tout de suite de nous voir : « une session photo cet aprèm ? »
Il est encore dans son lit, un peu déprimé ces jours-ci. Je réponds « Ah zut ». Je réponds souvent Zut. C’est peut-être un peu trop léger parfois, ça ne donne pas l’impression que je compatis, mais ça sonne, et puis c’est avec un z.

Il est 15h00. Nous nous retrouvons au coin du cours du Médoc, marchons jusqu’à la voiture, roulons, suivons les indications erronées de Google pour cause d’homonymie, et nous voilà. Le Parc Majolan d’abord et sa folie des années 1870 d’abord. La réserve naturelle des marais de Bruges ensuite. Du premier on se satisferait d’une photogénie ensoleillée. De la deuxième, on respirerait le presque rien, le peu de vent. Et l’on chercherait les oiseaux.

Vendredi 19 juin 2020

Il a froid mais il dit que ça va. Je ne sais pas si je dois insister, monter chez moi lui prendre un pull (à sa taille ?) puisque nous sommes juste à côté. Je pense que je devrais le faire mais je ne le fais pas. Je pense à ce qu’il pourrait penser si je suis trop bienveillant, pourtant j’ai envie d’être bienveillant, et d’ailleurs est-ce bienveillant d’empêcher quelqu’un, avec qui vous dînez, d’avoir froid ? D’ailleurs que pourrait-il penser puisque il ne pense probablement qu’à une chose : avoir moins froid et que par conséquent il doit me trouver impoli de le laisser là ainsi. Je pense à ce qu’il se demande, par exemple pourquoi nous sommes là, par exemple qui tu peux être pour moi, toi que je retrouve après, par exemple à quoi je pense en le voyant en face de moi. Je pense trop. Et je crois que ça le refroidit.

Mercredi 17 juin 2020

Elle s’appelle Gordana. Elle est blonde. Blonde âcre, les cheveux rêches. Entre les racines noires des cheveux teints, la peau est blanche, pâle, elle luit, et le regard se détourne du crâne de Gordana, comme s’il avait surpris et arraché d’elle, à son insu, une part très intime. Sa bouche est fermée sur ses dents. Elle s’obstine, le buste court et têtu, très légèrement incliné, sa tête menue dans l’axe. On devine les dents puissantes, massives, embusquées derrière les lèvres minces et roses. Le sourire de Gordana éclaterait comme un pétard de 14 juillet. On ne la voit pas sourire. On imagine.
::: Marie-Hélène Lafon ; Nos vies

Le livre était posé sur la table depuis l’achat ; la nappe est bleu canard, il y traine des livres, des carnets, des miettes, des masques, un bloc de post-it, un stylo, la housse du MacBook, un dessous de plat aux teintes assorties, provenant de mes aïeux de Saintonge. Maud en avait dit, du livre, l’autre jour, quelque chose de bien et mon esprit qui divague n’en avait retenu que l’idée d’une lecture indispensable. Depuis le livre m’attendait encore. Avec ce titre, forcément, il m’attendait : Nos vies.

J’étais revenu, j’étais de nouveau là pour lire et regarder. J’avais même failli faire une image pour Instagram, voire une vidéo, soyons fous. Hier déjà, j’étais enfin sorti de cet état où l’on ne sait pas trop quoi faire de soi-même et qui depuis deux semaines ne voulait pas partir.

J’avais même relu le Japon pour en faire quelque chose : j’étais là, avec le présent et la possibilité de regarder le passé. Mais aujourd’hui, je pensais à cette phrase que Gazel – osons ici glisser l’un de ses surnoms en hommage à ses yeux – m’avait écrite hier soir : « Pourquoi tu le vois s’il te rend triste ?« 

Le livre avait d’abord donné deux pages le temps d’un peu de soleil, la bouche encore pleine du goût du repas. Et puis, la nuit venue, j’avais eu envie. C’était beau. Parfois je m’arrêtais, c’était beau. Ça giflait, les mots. Et j’avais une putain d’envie d’écrire comme elle tout en tenant la raquette électrifiée, à l’affut des moustique et des mites, scène incongrue dont je riais.

Mardi 16 juin 2020

Je ne t’attendais pas là. Je pensais avoir un peu d’avance, une quinzaine de minutes et donc ranger l’appartement, dont l’état était assez désastreux et tu aurais sonné, à 18 heures environ, comme convenu. Mais tu étais assis, place Lafargue, tu étais beau, bronzé, les cheveux courts, et ton pantalon vert irradiait. Toi aussi, bien sûr. Je t’ai pris dans mes bras, bien sûr. Ce n’était pas possible autrement. Je ne sais plus exactement quel était ce vert, pourtant il était magnifique et nous en avons parlé. Pistache peut-être, ou bien que diriez-vous de tilleul ? Il tendait vers le jaune je crois et j’en suis sûr s’accordait joliment avec tes chaussettes prune et la neutralité de ton tee-shirt gris. J’avais touché la toile, d’un doigt, là sur ta cuisse, pour en connaître la texture. C’est donc étrange, quelques heures plus tard seulement d’avoir oublié la teinte. Mais peut-être que simplement, ne sachant la nommer, je ne sais plus la voir. Ou peut-être que j’essaye encore de t’oublier.


Dimanche 14 juin 2020

Si je dois te voir deux fois par semaine je vais t’aimer.
Et j’ai peur de ça.
Je ne veux pas tomber amoureux
.
Wow
– Wow bien ou pas bien ?
– Ben je suis surpris.
– Je sais.
Mais positivement ou négativement hahaha ?

Je ne sais pas, je suis surpris.
– Essaie de savoir otherwise we will never know
.

Samedi 13 juin 2020

Matin. Ce qui semble être une amitié prenant forme se retrouve sous la pluie. Tu m’avais fait cette proposition de nous retrouver là, pour découvrir les plantes sauvages comestibles lors d’une balade guidée par un amoureux-connaisseur des plantes, et forcément on pouvait l’imaginer la barbe plutôt hirsute, le cheveu plutôt en bataille ; j’avais accepté avec joie. Il pleuvra donc en mangeant des fleurs de mauves, en frottant l’odeur de poire des fleurs de carotte sauvage, en imaginant le goût d’un pesto de plantain. Et tu m’auras parlé de ce Brésilien qui repart.

Soir. Alors je vois que tu ne veux pas laisser croire que nous pourrions être… être quoi ? Je vois aussi que tu t’ennuies, un peu. Je vois aussi qu’ainsi, l’un et l’autre, dans cette forme précipitée, nous sommes. Ce n’est pas rien, d’être, même si c’est trois fois rien. Je sais déjà tout ce qui nous sépare l’un de l’autre et ce qui nous sépare d’un possible ; je nous vois donc avec sérénité, liberté. Je sais que nos rires nous rapprochent. Je sais que je voulais que tu sois là pour que quelqu’un soit là. Je crois voir que tu caches beaucoup sous ton rire, j’en sais peu.

Vendredi 12 juin 2020

Nous.

J’hésite à n’écrire que cela : nous. Tu sourirais en lisant cela. Cela qui n’a pas besoin d’autre chose. Nous. Nous sommes là, toi et moi, et nous parlons, de toi, de lui, de moi. Il intervient dans la conversation sans embarras, je crois, si ce n’est un petit quelque chose qui freine peut-être les échanges, évidemment, puisque mes nuages et ton éclaircie. Dorénavant, et pour toujours, nous partageons cette histoire, dont on ignore les contours à venir, dont on ne sait pas ce qu’elle fera de nous, là, au moment où je suis chez toi et que tu as sorti ces bouteilles de bière de 25cL et qu’ensuite je te dirai, comme souvent, « Paye-moi une clope » et que nous irons à cette fenêtre où la dernière fois je ne pouvais plus rien regarder.
Elle a un autre goût, cette histoire dont on parle, que celle que nous avions mordue ensemble, mutuellement, assez fortement ; il y a dans notre amitié les traces que nous avons laissées l’un sur l’autre – il y a 18 mois jour pour jour lorsque j’écris ces lignes.
En nous disant qui il est, disons-nous ce que nous avons été, ou ce que nous n’avons pas été ?

Mercredi 10 juin 2020

La nuit tombe. L’espace où il habite, habillé de la lumière du néon de la cuisine, sous les placards, devient froid. Nous pouvons peut-être, alors, trouver quelques images à faire. Je ne suis pas habitué à l’exercice, lui non plus, je voudrais que tout glisse comme un soir entre amis, qu’on oublie l’objectif, les idées farfelues, les poses, et que ses cheveux, si présents – c’est pour eux que je suis là – le soient autrement.

(Mais j’aurais pu parler des yeux, noirs, qui dans le tram…)

Mardi 9 juin 2020

Elle marche devant moi. J’ai beau deviner que c’est elle, il semble que le masque transforme aussi l’arrière de sa tête : je ne suis pas sûr. Elle s’assied sur le banc, je passe devant et ses yeux me disent qu’en effet, c’est elle. Une fraction de seconde, j’hésite à faire comme si je ne l’avais pas reconnue : son accent est fort et la comprendre est parfois un défi. Indienne, Pakistanaise ou Sri-lankaise, ses R disparaissent sous la langue et dans un anglais parfait qu’elle déroule à chaque fois sans que toute la machine à traduction simultanée constituée de mon système auditif et de mes bidules neuronaux parviennent à suivre ou décrypter. Avec le masque et le bruit du tram, je crains alors le pire.
La première fois, c’était à la fête chez V. Ah non pardon, la première fois, c’était à la soirée de gala, et ils s’y étaient mis à plusieurs : j’avais souri. Mais revenons chez V. L’ambiance était survoltée, les décibels au-delà du raisonnable, les voisins ne disaient pourtant rien : certains étaient invités. On s’amusait comme des fous, j’étais probablement le plus âgé du lot au milieu de tous ces étudiants et doctorants en majorité en neurosciences qui me connaissaient de nom ou de visage et qui devaient se dire que finalement j’étais amusant. Nous voici donc au bord de la fenêtre, j’avais probablement piqué une clope à quelqu’un (à cette fille, là, je crois) et l’un de nous, c’est-à-dire elle (la fille du banc, cette fois) ou moi entama la conversation. Je gérais la situation jusqu’à la question fatale, qu’elle dut poser trois fois. Aujourd’hui encore, je me demande s’il fallait répondre « Oh yes. »

Lundi 8 juin 2020

Je t’ai dit, vendredi, que j’aurais dû t’écrire. La conclusion, c’était qu’il n’était pas trop tard.

Mais tu m’as eu, avec tes mots, ce soir, tu m’as devancé. J’aurais pu ne jamais les voir car je me lasse d’aller là, pour regarder tout ce presque rien.
Mais tu m’as eu ce soir ; reviendrai-je, alors ?

Dimanche 7 juin 2020

Soudain, à force d’y penser encore et d’en avoir parlé, cela sort, mais sous une autre forme, surprenante voire absurde après la phase d’acceptation qui n’en était donc pas une : une colère, oh pas à casser des assiettes, mais à dire merde, quoi, merde et tout le reste, bien fort à faire fuir les souris.
Mais je ne veux pas que ce week-end, qui est passé par l’indifférence, l’oubli, l’obsession, le désir ou encore l’agacement, n’ait eu pour seul éclat de rire qu’une moquerie, peut-être blessante pour J. 
Alors M.
M surmonté de petits ronds.
Et nous rirons.

Vendredi 5 juin 2020

J’attends 11h43 pour envoyer à S la lettre terminée vers 3h du matin, exutoire qui me fait dire que, si c’est avec Z que j’ai cette relation, peut-être la plus saine aujourd’hui, peut-être la plus légère, peut-être la plus honnête, c’est parce que je lui avais écrit, pour exprimer ce qu’il y avait à exprimer, en un bilan et un espoir ; un tableau excel accompagnait le fichier word en un trait d’humour nécessaire et séducteur. Écrire, c’est hurler sans bruit, dit Duras. C’est aussi comme vomir et pleurer : il faut que ça sorte, et il ne faut pas avoir honte que ça sorte.
A 11h25, tu m’avais envoyé une image, riant. Tu cherchais sûrement à faire signe sans savoir comment, et curieusement ma réponse ne rit pas (c’était pourtant drôle) mais entame un échange au milieu duquel je t’envoie cette phrase d’Audiberti qui me poursuit et qui en un PS clôt la lettre : « Les lettres d’amour, c’est à soi qu’on les écrit, pour les lire en les écrivant. Quand les lettres d’amour parviennent, l’oiseau est mort, quatorze couteaux à fromage de banalités dans le poitrail. »
Tu réponds « Wow » et sous tes conseils, je file à la librairie acheter Le Choc amoureux, dont je lis les premières pages sur la coursive avant d’aller voir S, dernière étape éteignant l’éruption volcanique. Je sais que bientôt nous rirons de tout cela.

Jeudi 4 juin 2020

Retrouver enfin, sous quelques tubercules sains, la source de l’odeur qui semblait faire vouloir dire à la pomme de terre concernée : « Sortez-moi de là« . L’expression « patate pourrie » fit alors intervenir quelques souvenirs d’enfance faiblards, une cour d’école peut-être où nous nous courrions après.

 

Mercredi 3 juin 2020

Il est 9h12. Je n’ai pas eu de difficulté à me réveiller deux heures plus tôt, comme une envie de sauter dans ce lendemain, et après si peu de sommeil, d’en rire, de mettre des smileys qui rient aux larmes pour en effacer d’autres, car c’est moi, je balaye tout ça, j’avance, j’ai les boules mais j’avance, je rumine mais j’avance, je ne t’en veux pas mais je refais le film au risque de t’en vouloir, je répète tes mots au risque de les haïr, je t’écris au risque de lire tes réponses, je te pose des questions au risque de m’en poser d’autres : je cherche à éteindre le feu qui a embrasé le rien de paille sur lequel je dormais mal et seul, et donc ici j’écris ces mots que tu liras sûrement, sans savoir qui est ce « tu » si c’est toi ou si c’est l’autre, parce que je sais que toi, tu aimes me lire, parce que je ne sais pas si toi, tu me lis. Vos tu se mélangent comme hier vos corps et j’ai besoin d’en laisser la trace, pris au piège de l’écriture, encore, pour que peut-être ça devienne beau, tout ça, en quinze lignes qui s’acharnent à détourner ce qu’on a à peine eu le temps d’être (ou, dirais-tu peut-être, ce qu’on a simplement été et qu’on est encore ?) et qui s’acharnent donc à vouloir dire qu’on ne sera pas, parce que ça a plus de gueule, même trop maquillée, qu’un haussement d’épaules ou qu’un silence qui attend. Je pense à ton visage et j’en cherche tout de suite d’autres, comme tu as peut-être pensé au mien en regardant le sien, perdu ou éperdu.

Il est 9h12 et S m’écrit : « Grandma passed away. I had a dream about her telling me that I should take care of myself and that I always remind her of her beloved brother. Woke up with a text from my sister telling me she passed. » S, initiale partagée, S pour vous deux sans cédille, puisque bien sûr il y a toujours le fantôme d’A et son visage sur l’écran, celui de S aussi, tout cela se mélange, je me perds, comme je vous perds vous là qui me lisez, dans les lettres sifflantes comme dans les pensées, les incompréhensions, les mots, le souvenir bien sûr précis de toi qui bougeais à peine contre moi. Alors le soir nous parlons, mon visage et celui de S se regardent, je souris bien sûr, nos visages se répondent, je puise dans les bonheurs qu’on m’offre tel l’éclat de ses yeux, dans les espoirs que je n’offre peut-être pas en disant, à demi mots, que c’est presque impossible. Je blague. Nous rions. Encore. Pendant 45 minutes il y a des interférences, de son côté une voiture qui passe bruyante, du mien des nuages, mais je ris, je veux lui offrir un peu de joie teintée de mensonges, mais non je ne mens pas, tout comme je crois que tu n’as pas menti : je propose, j’hésite, je me prends de plein fouet ce qui fait qu’on est là, à se tourner autour, à dire et à s’entendre dire des douceurs et des désirs auxquels on croit ou l’on voudrait croire, un court instant.

Et puis je pense à J, perdu dans ce même monde où l’on dit et ne dit pas.

Mardi 2 juin 2020

Je me prépare. J’ouvre le sac dans lequel hier j’avais glissé de quoi éventuellement m’accompagner, et j’extrais donc ce livre, ces Fragments d’un discours amoureux, qui ne me disait par grand chose qui vaille ; je sentais bien que je n’avais pas la tête à ça. Mais peut-être, en une citation glanée au hasard, aurait-il résumé l’état d’esprit multiple qui me hantait, ou une portion, celle de l’attente notamment, déjà proposée en ce journal, un 24 janvier. Les années passent, et je ne sais plus qui j’attendais. Peut-être personne, jouant avec les non-dits pour parfois ne rien dire.

Je renomme le livre. Il devient d’abord dans ma tête le Discours d’un fragment amoureux, mais prolongeons ici le jeu, puisque – comme je le dirai à JLM plus tard -, c’est l’humour qui nous sauvera, l’humour ou le fatalisme, et donc ce sont DES fragments amoureux, ou quelque chose d’autre, un amoureux fragmenté, en une fêlure qui prolonge la multiplicité de la veille, comme un éclat – paf – qui se prolonge en étoile. Fragmenté car en attente, craintif, rêveur, fou, inconscient, possible, amoureux de quoi ?, pourquoi ?, déjà ?, comment ?, amoureux des moments fragiles qui n’ont encore rien produit sinon l’attente, la crainte… oh donc déjà ce n’est pas rien… les idées qui voltigent, les questionnement, les amis qu’on appelle et à qui l’on dit les fragments, à qui l’on dit que peut-être ça me permettra d’écrire un texte, que l’écriture sera là si jamais, la résilience et tout ça si jamais, mais déjà le lendemain j’ai oublié mes mots, et à 13h18 je t’avais écrit que ça me ferait peut-être écrire un beau texte triste etc. etc. et ça tourne en boucle, et on refait le film, et on répète les scènes, les mots.

J’hésite une fois de plus à arrêter ce journal. Hier je pensais peut-être en écrire un autre. Pour moi. Pour ne pas oublier ce qui me traverse au moment où ça me traverse. Sans jouer avec l’écriture et tout ce tralala. Ce petit tralala ? Celui-là, il en dit trop ou pas assez. Ou peut-être qu’il dit mal la complexité de ce qui me traverse. Peut-être qu’il écrase, en un phrasé ampoulé, ce que j’espère ce soir, ce que j’admets ce soir, ce que je regrette ce soir, et tout le reste, et tout ce que je t’ai dit, plus simplement, et tout ce que je t’ai dit, plus simplement, et que ça fout tout en l’air.

 

Samedi 30 mai 2020

Te répondre, oui bien sûr. Boire, déjà. Vous présenter, simplement. Poser ton verre, ici. Dîner, parler, écouter, recevoir ; merci. Attendre qu’ils s’en aillent, parce que. Te dire qu’il reste du vin, encore. Te chuchoter, bien sûr. Ne pas lui dire, bêtement.

Jeudi 28 mai 2020

« Une nuit, quelques jours après la catastrophe, le ciel était pur. Orion était magnifique. J’ai pleuré. Les gens étaient devenus des étoiles. » se rappelleKenji Sano, un commerçant de la ville sinistrée de Kamaishi, du département d’Iwate.
::: Magazine Tempura n°1

Mardi 26 mai 2020

Nous voici enfin, l’un en face de l’autre, deux mois et douze jours plus tard. J’hésite à écrire « enfin ». Je sais pourquoi j’ai envie de l’écrire, pourquoi c’est exact de l’écrire, parce que cet adverbe a sa place, là, ce soir, deux mois et demi, tout de même !
Je vérifie la date. C’est bien cela. J’avais oublié que déjà j’avais parlé de toi. De ton regard. Ce n’est pas tout à fait le même ce soir, même si la tristesse l’a peut-être traversé quand tu l’as évoqué, lui, amer, déçu. Tu parles du temps qu’il faudra pour laisser un autre être auprès de toi, mais je crois que ce n’est pas ainsi que tu le dis ; j’ai oublié. Tu précises le temps que tu penses nécessaire ; je souris. Je souris peut-être parce que j’ai déjà un peu bu. Je souris sûrement parce que j’ai envie de dire quelque chose. Je souris bien sûr parce que j’entends ce que tu dis. Et nous buvons encore.

Jeudi 21 mai 2020

Soudain, le silence. Par chance je n’étais pas endormi, pourtant il était tard. Précisons plutôt que j’allais m’endormir, et que, tac, c’est le silence qui m’a fait bondir. Peut-être un petit bruit distinctif (un tout petit clac qui proviendrait par exemple du compteur électrique ?) m’avait-il extirpé de ma torpeur, mais je ne veux pas le savoir, je veux écrire ici que j’ai été réveillé par le silence, c’est beaucoup plus joli, même si soudain je me demande si cela n’a pas été utilisé dans certains films d’horreur.
J’appréciai, en un sourire immense perdu dans le noir et une interjection, cette sensation de sérénité soudaine, presque oubliée, due au silence complet, mais la voilà rompue par la voix de la voisine – je l’aurais parié, elle est totalement flippée – qui, deux étages plus bas, s’inquiétait plus, semble-t-il, de la situation électrique que de déranger je-ne-sais-qui au téléphone – sa mère ou sa propriétaire, sans que je sache encore si c’était la seule et même personne. 

Lundi 18 mai 2020

Je ne m’attendais pas à venir ici, de l’autre côté, pour voir le soleil décliner, et les températures avec lui. Je ne m’attendais pas à ce qu’on prenne le temps. Je ne m’attendais pas, et toi non plus, aux géographies communes, gersoises au japonaises, au prénom qui m’est ami et qui t’a été enseignant. Je ne m’attendais pas à ce qu’il nous rejoigne et qu’on se connaisse via 6 phrases échangées et perdues dans février. Et c’était bien.

Samedi 16 mai 2020

Dire toute la beauté surgissant du gris-vert de tes iris, de la courbe de quatre grains. Aimer ces deux petits, là, qui dessinent comme des yeux, rieurs comme je souris.
Dire combien j’aime le rouge peint de tes toits et ce bleu qui n’ose pas les caresser que je crois être un ciel : c’est la mer, et son sable est nuageux.

Mercredi 13 mai 2020

Dans chaque culture, la littérature construit un stock de vocabulaire propre à exprimer une certains sensibilité aux saisons qui l’environnent. En ce sens, peu importe le nom de saisons : même pour les résidents de contrées qui ne connaissent qu’une seule saison dans l’année, et peut-être à plus forte raison, il doit être possible de développer sa sensibilité aux plus infimes oscillations du monde.
::: Ryoko Sekiguchi ; Nagori

Il doit être possible de.
Ou pas.
Ce paragraphe me fait irrémédiablement penser aux dix-sept jours passés à Arica. J’y ai cherché l’inspiration, et bien sûr dans le ciel aussi. Chaque jour se ressemblait pourtant. Il y avait de quoi nourrir au moins un paragraphe ou deux, de cette immobilité. Pas plus : là n’était pas le sujet, là n’était l’élan. Le ciel, voilé au matin, perçant l’après-midi mais toujours envahi de quelque chose de sablonneux, jouait chaque jour sont petit numéro. Et pourtant. A la fin du premier chapitre de Ryoko Sekiguchi, sans que je n’y attende, elle m’invite. Et si je regardais au creux du bleu paresseux ?

Dimanche 10 mai 2020

« – Et au fait, toi, d’où tu viens ? Tu m’l’as jamais dit.
– Je viens d’ailleurs.
– D’ailleurs ? Ailleurs… c’est grand… Ailleurs-sur-Mer ou Ailleurs-sur-Marne ?
– Ailleurs tout court.
– Ailleurs-les-oies ! »
(Le Pont du nord, Jacques Rivette)

Vendredi 8 mai 2020

Cette phrase, soixante-dix ans après, résonne encore en moi. « Il y a des camions pour les plus fatigués. » Dans ma naïveté, cette naïveté qui m’a peut-être sauvée et qui les a condamnés, je pense à mon père, amaigri par ces dernières semaines, exténué par le voyage, je pense à Gilbert, mon petit frère, qui n’a que 12 ans, à sa petite tête ébouriffée. Et je m’entends leur crier : « Papa, Gilbert, prenez le camion ! »
C’est toujours ça qu’ils n’auront pas à faire à pied.
Je ne les embrasse pas. Ils disparaissent.
Ils disparaissent.
::: Ginette Kolinka, avec Marion Ruggieri ; Retour à Birkenau

Elle raconte Birkenau. Et je suis au soleil. Il me traverse l’esprit que quelque chose ne va pas, qu’il n’est pas possible de trouver ce moment agréable (parce que les heures, la lecture, le soleil, le jour de congés), d’être là, ainsi, prenant le temps de lire son témoignage. Au fond du couloir il y a les couleurs joyeuses et cuivrées de la musique, celle que joue, chaque jour, la voisine, en soufflant dans une trompette peut-être. Une trompeutêtre. Parfois elle fait ses gammes, ce peut être crispant. Mais elle progresse.
Durant quelques minutes, cela ne me quitte plus, je ne suis pas à l’aise, il y a l’horreur lue et moi là.
Qu’y puis-je ?
Je donne ce que je peux, en lisant, pour ne pas oublier, pour témoigner peut-être, va savoir, pour que ça entre, en moi, en d’autres, pour dire : ça a existé, c’est possible, ils n’y ont pas cru avant d’y être.

Jeudi 7 mai 2020

Je reviens sur nos traces, celles que le cinéma a laissé. Nous n’avions jamais regardé ce film ensemble. J’ai toujours senti que nous aurions dû, je le sais aujourd’hui, ainsi nous aurions ri. Oh, à peine, trois éclats, mais brillants.

Lundi 4 mai 2020

C’est un film de toi. Tu me l’as envoyé. Pour savoir. C’est un film de toi qui est né avec nous, chez M : on m’y voit.
Je range d’abord la cuisine avant de t’écrire, j’avais fait un velouté d’asperge avec le même temps qu’il faut pour lire 43 pages : un temps qui ne se compte pas en minutes, mais en liberté d’esprit.
Et je t’écris. L’orage se lève. C’est beau. Le film est beau et l’orage aussi. Les deux me troublent. Les deux palpitent avec lenteur et ma main tremble pour capter la lumière, comme sur tes plans fixes où les paysages bruinent. N’étaient-ce pas ceux de Somme, caressant un matin d’hiver ?

Dimanche 3 mai 2020

Ce livre aussi avait besoin de temps. Et d’un interminable rayon de soleil. Cette langue densifiée — expression que Mathieu Riboulet utilise lui-même quelque part vers la fin , flétrissait, je crois, les soirs de semaine, à la lumière de la lampe de chevet. Un peu par manque de lumière, car ce livre est nuit et cherche à s’en sortir, et surtout parce que c’est une heure où l’esprit s’endort et où il n’est pas tout à fait là. Peut-être une fois ou deux je lisais à voix haute, un paragraphe ou deux cernés pas des étoiles, un paragraphe ou deux dont la belle puissance tout en alexandrins et en envols lyriques respiraient quelquefois de pichenettes rythmiques.
Ce livre rejoint W de Perec, il faut un élan et puis un dimanche avec des heures. Une heure en l’occurrence pour aller de la page 29 à la 72, la dernière de ces Portes de Thèbes. Évidemment il y a des distractions : le soleil dont il faut se protéger, la soif, la musique du voisin dont il faut s’extraire par des bouchons calés au creux du pavillon, les idées qui passent, la recherche « Thèbes » et la lecture rapide d’une fiche sur Wikipédia.
Lorsque j’écris à A – qu’on pourrait traiter de distraction en se croyant malin et en souriant – j’ai terminé. J’écris qu’il doit lire ça, parce que A s’intéresse au soi en littérature, A aime l’histoire. Ou peut-être qu’il n’aime pas l’histoire mais qu’il en subit les cours. J’ai oublié. J’oublie. Mais il doit lire cela. Il doit lire cela pour lire autre chose. De toute façon il ne lit pas grand chose, dit-il. Des mots chauds aussi, dit-il. 

Vendredi 1er mai 2020

Tu m’envoies une image, c’est une photo de groupe, tu me demandes dans ta langue maternelle si je t’y reconnais. Tu précises que c’est avec Goldberg ; je présume que c’est l’homme au milieu qui porte une cravate. Je présume que c’était un homme important. Je présume qu’autrefois, j’ai entendu son nom, prononcé, par qui ? Mourousi ? Sur l’image tu as des cheveux chatains, courts et bouclés semble-t-il, je te reconnais vaguement. Dans ta langue je m’esclaffe alors. Que les années ont passé ! Alors je t’appelle mais tu déclenches le mode vidéo et tu vois donc mon visage éclairé par la seule lumière du téléphone : je suis encore au lit. Tu en ris et tu sais m’en faire rire. Ton humour est toujours pointu, il sait me titiller là où il faut, il sait répondre au mien et ton accent Anglo-canado-sudafricain-something ajoute cette petite touche délicieuse qui brille autant que tes yeux ce matin. J’aime infiniment quand nous parlons. Il n’y a, je crois, jamais de moments où la conversation s’essouffle, et même le moment de raccrocher n’est qu’une virgule qui nous sépare de la fois prochaine. J’aime énormément ce que nous sommes, même si…, ou peut-être parce que…, ou peut-être pas assez.

Plus tard, huit heures plus tard peut-être, c’est celui qui nous a fait chavirer qui m’appelle. A vrai dire nous avons tous chaviré ensemble. Ce n’est pas tout à fait le même humour mais souvent il me fait rire. Lui aussi il sait frotter là où il faut, chez lui, chez moi, chez les autres, pour en rire, dans son accent à lui, dans les mots parfois qui trébuchent. J’aime quand nous parlons, c’est un autre infini, une autre dimension, tant de fois m’appelle-t’il en ce moment, pour me raconter comment lui, comme les autres, comme tout ça, et les années qui nous séparent sont parfois des guides, comme l’est mon regard différent sur le monde, comme l’est le sien pour moi, son regard, noir, noir et lucide. Toujours, je crois, il dit que je lui manque. Et puis la ville aussi.

Jeudi 30 avril 2020

Les petites vignettes sur ce réseau social qui aligne des images carrées ont parfois la forme tronquée du cinéma – le mien. Elles laissent trace pour ne pas oublier, tout en cherchant à dire, parfois, quelque chose, par un sous-titre notamment. Non pas qu’elles cherchent à dire quelque chose de moi et de ma vie, oh non, mais du film oh oui et au-delà, peut-être, du monde. J’arrive parfois à ce qu’elles soient l’essence même du film. Parfois je m’en fiche. Libre alors au visiteur de liker pour la raison qu’il veut, parfois sans raison aucune, clique, voilà.
Ce soir, puisque hier le cinéma s’était incrusté dans ce journal par le biais d’une phrase de chez Akerman, ce soir il pouvait s’imposer. Il le pouvait surtout parce qu’il m’avait profondément ému, c’est-à-dire qu’il m’avait fait ressentir de multiples émotions, comme rarement, voire peut-être jamais. Les Amants crucifiés, de Mizoguchi, Kenji de son prénom souvent éludé, avaient atteint quelque chose en moi. Cela ne provenait uniquement de ce qui, toujours, chez le réalisateur, nous entraîne durant des heures, à savoir un scénario de haute volée, avec l’humanité (circonscrite à celle du Japon, j’en conviens) présente là dans toute sa bonté, son désespoir, son infamie, sa passion, sa folie, sa cruauté, tout tout tout. Mais, là, devant l’écran, il y avait surtout des images. Oh j’en connaissais la possible beauté, ainsi dans Le Commandant Sanshô, vu récemment, il y avait cette scène où la famille bannie traverse un champ d’herbes hautes dont l’inflorescence brille dans le soleil et dans le vent. Ils s’arrêtent, disent quelques phrases qui guident le spectateur, et j’avais fait une copie-d’écran, une autre, encore une autre, pause par-ci par-là, puis j’avais revu la scène, j’avais l’impression que la chaleur de leur fin de journée m’imprégnait. Je comprenais peut-être à ce moment-là que le cinéma, en cette période de confinement, était ma fenêtre ouverte sur le monde.
Dans Les Amants crucifiés, toutes les scènes où O-San et Mohei sont ensemble sont d’une splendeur infinie tant du point de vue de la mise en scène (oh les mouvements des acteurs, parfois on dirait qu’ils dansent !) que de la photographie. Je n’ai pas les mots. Combien de fois me suis-je esclaffé « Oh la la qu’est-ce-que c’est beau ! » (puisque je parle un peu tout seul devant les films en ce moment, je commente, tout ça, souvent je ris de moi-même parlant ainsi à moi-même, mais je crois que c’est comme ça qu’on sait qu’on est vivant).

Or, juste avant, j’avais mangé lors du dîner une aubergine achetée chez L’Exquis, cuite allez savoir comment (grillée disait la carte), ç’avait totalement le goût de Japon, mais vraiment totalement. J’en aurais pleuré : Proust pouvait remballer son petit gâteau, j’avais mon aubergine. J’y étais allé le midi et j’avais acheté, pour 13 euros, un bento, qui déjà m’avait ramené trois ans en arrière, et dans lequel, faute de pouvoir faire la liste complète de tout ce que j’y avais mangé et qui m’avait transporté, on pouvait noter la touche sucrée du dessert : deux petits morceaux biseautés de rhubarbe ayant probablement baigné dans un sirop pendant des heures. De volupté j’en avais fermé les yeux. Et ce texte.

Mercredi 29 avril 2020

Il dit « Vous n’avez pas soif ? » J’ai alors comme un léger sursaut, tourne la tête dans la direction opposée à l’enfant. Sur la table de nuit où s’entassent 15 livres (lus, non lus, pas finis, la méthode Assimil de japonais…) il y a le mug, décoré d’un visage : du Picasso. Cette tissage m’attend. Le personnage, André, revient. Le cinéma aussi, ici ? Subrepticement.