My name means happiness, dit-il.
Auteur/autrice : A R
Mardi 14 avril 2020
La dix-septième année de ce journal se termine. Je regarde les années. Je me demande ce que demain 15 avril j’écrirai car il faudra, bien sûr, comme ça, dire sur le réseau bleu que ça fait dix-huit ans, dix-huit, rendez-vous compte c’est vertigineux, c’est même beau comme un enfant, fort comme un homme.
En bas à droite, pour ceux qui lisent cela sur un écran de bureau, il est écrit que peut-être, les premières années seront un jour à nouveau lisibles. Je ne le crois pas. Pas en l’état. C’était médiocre, l’écriture. Je ne sais pas ce qu’était devenu le collégien (en classe de quatrième) que j’avais été et qui avait écrit un texte sur le rien de ses vacances ; la prof d’anglais avait adoré. Pourquoi a-t-il attendu toutes ces années pour retrouver le plaisir d’écrire, le savoir écrire, oh peut-être pas sur rien, mais sur le presque rien ? On sait bien ce qu’il est advenu ensuite, à partir de la quatrième : cette quête du soi, puis son enfouissement, mais pourquoi cela a-t-il tué l’écriture ?
Je réfléchis en écrivant ces lignes.
Je réalise que non, que l’écriture n’était ni morte ni absente : il y avait des lettres. Des lettres en anglais à Laura à partir de la classe de seconde, des lettres vers Toulouse – des pages et des pages et des pages –, des lettres à Nat durant ces étés des années dirais-je 94-97… Je crois que c’était assez drôle, un peu barré.
Bref… Mon journal devient majeur. Il n’est donc plus le petit garçon timide qui parlait sans fioritures, les premières années, des livres et des disques achetés, sans aller bien plus loin que ça. Les livres ont une autre place, ils prennent parfois la parole. Les disques sont rares, les mots parfois y font allusion. Et puis qui reste-t-il ?
Lundi 13 avril 2020
On se raconte ce qu’on a fait, ce qu’on va / doit faire. Moi ? Oh un bout film, des exercices de japonais, lire, écrire (ou plutôt creuser le récit, comme on creuse un tunnel avec les ongles, rageux et courageux). Je ne suis pas à plaindre : je m’occupe. Beaucoup. Presque trop : je pense à tout ce que j’aimerais faire, monter ces 7 minutes de vidéos, finir d’écrire ce livre, entamer celui-là qui t’évoque (l’équivoque contient qui on évoque ?), lire ça, étudier ça, apprendre ça, etc. Parfois je chante, surtout le soir. Parfois je regarde le ciel et j’attends les oiseaux. Parfois encore moins, pour ainsi dire rien.
Quelques exercices physiques aussi. Souvent on parle de nos corps, leur transformation, comment séduire, et d’abord se séduire soi-même, se donner confiance ainsi quand on se voit passer dans le miroir. Alors on pense à la chanson. Pour tout bagage on a sa gueule, quand elle est bath ça va tout seul. Quand on est moche on s’habitue, on s’dit qu’on n’est pas mal foutu.
C’est là qu’intervient S dans ce récit qui se frotte, comme la virtualité/réalité du confinement, à l’existence des autres. S et sa gueule, ça va tout seul. S vit loin, si loin qu’il en est presque céleste ; Vénus brille tant en ce moment. S est peut-être plus un rayon de soleil fugace qu’une étoile, mais je m’offre du rêve par une présence presque impossible. Cela m’aide à attendre : je m’accroche aux peut-être.
Dimanche 12 avril 2020
2 mai 2014
Je comprends maintenant pourquoi toutes mes amies ont, pour une raison ou pour une autre, un pied dans la faille identitaire.
Je comprends maintenant pourquoi j’ai toujours eu deux manières d’écrire, deux calligraphies.
Je comprends maintenant pourquoi j’ai photographié pendant quatre ans des immeubles murés : il semble que les murs se sont mis à parler.
::: Adel Tincelin ; On n’a que deux vies / Journal d’un transboy
Je demande à R s’il connait ce livre. Il me dit que non mais qu’il connait Adel.
Je demande à T s’il connait ce livre. Il me dit que non mais qu’il connait Adel.
Je dis à T que R m’a dit la même chose. Je ne dis pas le prénom, je dis : un ami.
Il me dit : On se connait tous. Il dit qu’il plaisante.
Je ne dis rien à R. J’ai le sentiment que ce n’est pas la peine de revenir sur cette… cette quoi ? … particularité ? qu’il partage avec T.
Je dis à T ce que la dernière fois j’ai dit à R, à propos de ce que je dis aux autres. Il me dit : cool.
Je me demande, à ce moment de l’écriture – ou plutôt ce moment du dire, tant qu’à jouer avec ce verbe – où commence l’intime. Parler des autres sans en parler, avec eux ou ici. Parler de R, et comment ? Comment parler sans dire ? Mais finalement, pourquoi ne pas dire ? Pourquoi ne pas dire ce qu’apportent les corps ?
Samedi 11 avril 2020
Il écrit :
« Je comprends.
Moi aussi. Je pleure souvent »
Vous noterez l’importance du point. L’absence du dernier, aussi.

Vendredi 10 avril 2020
Bilbao nous attendait. La ville aurait été une étape dans une amitié qui se construit peut-être encore. J’écris « qui se construit » alors qu’elle est déjà stable. « J’écris « peut-être » et « encore » non pas pour y mettre un doute, mais pour interroger si l’amitié est comme l’amour. J’ai la réponse, nous l’avons tous, ou pas, elle est à la fois nette et confuse, oui et non, ce ne sont pas les mêmes briques, les mêmes fondations, les mêmes risques mais c’est une attente, des projets, des sourires. Puis, comment ça s’arrête ? Puisque parfois ça s’arrête. En claquant la porte ? Ou dans un lent travelling à la Antonioni ? J’ai déconstruit des relations amicales comme j’ai arrêté des relations qui n’étaient plus amoureuses ou ne pouvaient plus être des relations, parce qu’il ne faut pas seulement t’aimer, il faut nous aimer. Bref, je divague…
Bilbao nous attendait ce week-end. Nous en rêvions chacun un peu différemment, parce que nous percevons le temps, les autres, les voyages, cette ville différemment. Je crois qu’aujourd’hui je ne voyage pas à proprement parler pour voyager, mais pour m’ancrer dans un espace différent, même fugace. Je ne sais pas exactement ce que cela veut dire, mais je crois que je ne cherche pas une ambiance, je cherche une sorte de profondeur, de raison d’être (être à, être soi…). C’est confus parce que je ne m’étais peut-être encore jamais posé la question. J’écris « peut-être » et « encore », encore.
Jeudi 9 avril 2020
Je te parle de P, de F, de l’attente – la mienne, la leur supposée. Et puis tu me parles de nous, d’un nous futur prenant une forme officielle précédée d’un accord, et je ne sais pas trop dans quelle direction rebondir : sérieusement ou en un trait d’humour. J’arrive, je crois, à mélanger les deux. Je te connais de mieux en mieux, parce que tu parles beaucoup de toi, mais peut-être aussi parce que nous sommes passés par la passion, la douceur et le déchirement, autant d’extrêmes qui font dire ce que l’on pense et ce qui nous dépasse. Je te connais et je sais ce que tu attends de la vie, ce que tu en crains, ce que tu veux vivre et construire, et j’entends – c’est du moins ce que j’ai envie d’écrire ici, parce que ça glisse de mes pensées – que parfois, quand tu me dis que je te manque, ce n’est pas à l’ami que tu parles, c’est à celui qui représente une potentialité. D’un rire je parle de nos âges, et à ton indifférence je pourrais répondre que tu as raison : ils portent les mêmes rêves.
Tu tournes autour du pot, mais tu dis que l’on peut aimer et pardonner, la preuve, ta mère t’aimera toujours, quoi qu’il arrive. Je te réponds que ce n’est pas comparable et je te parle de Marguerite Duras, de ce qu’elle disait de l’amour maternel dans cette émission de télévision ; tu ne sais pas qui est Marguerite Duras.
Je comprends enfin que les mots que tu prononces sont un moyen de te griser un peu, faute d’alcool. Dans ce quotidien enfermé, l’autre qui partage ton logement, ta nationalité et ta religion, a gardé de cette dernière les interdits qu’elle impose, les pratiques qu’elle rejette. Avec lui, tu ne peux pas être toi. Alors tu rêves. D’envols.
Mercredi 8 avril 2020
Tu me dis qu’hier soir ton oreiller a remplacé un corps absent, ainsi, en t’endormant. Or encore on nous assène / prévoit / envisage / fait craindre / va falloir tenir des semaines à venir sans autres. Peut-être. Mais peut-être c’est devenu trop. Oh parfois l’esprit s’accroche, à un rayon de soleil, aux visages-pixels, au rythme d’un dimanche caressé par des pages, à un oiseau, au travail.
Que ce soit toi contre ton oreiller, ou moi, ou les autres, on y revient, sans cesse on y revient : la solitude. Il n’y a plus personne. J’écrivais l’autre jour à F qu’il n’y avait même plus l’idée que quelqu’un nous attendait quelque part. J’essaye de contrecarrer cela, cette absence d’idée, cette absence d’histoire, cette absence de demain ou d’après-demain, cette absence de demander “Ce soir ? ”, cette absence de se sourire, de s’approcher, de se regarder, cette absence d’hésitation quand on boit le premier verre et que je te dis que je t’invite, cette absence de te voir franchir la porte, cette absence de peau, de respiration, d’odeur, de regard, cette absence d’absence puisque l’absence de l’autre, en temps normal, n’est que le signe de sa présence potentielle.
J’essaye donc. En plusieurs chemins dessinés. Au bout de l’un d’eux, il y a toi. Je ne leur dis pas ton nom.

Mardi 7 avril 2020
Savoir qu’il faut attendre. Avoir peur qu’il faille attendre.
Lundi 6 avril 2020
J et moi, ce sont parfois par des chansons que l’on s’interpelle. Souvent, il m’envoie des airs que je ne connais pas. Alors, tandis qu’au matin ce n’est pas pour lui que j’avais chanté, le soir, répondant à sa requête, je poussais la chansonnette. Que reste-t-il de nos amours ?, se demandait l’air. Ces lignes, peut-être, répondraient à la question de Trenet. C’est ici que parfois, je note ce qu’il en reste.
Il y a sûrement, je le sentais à l’automne 2017 lorsque nous évoquions cela avec J — un autre J — puisqu’il prenait lui-même des cours de chants, quelque chose qui ainsi sort aujourd’hui et qui, donc, avait besoin de sortir de moi. Pas par des actes, pas par des mots, écrits ici ou dits dans un regard appuyé ou enfui. Il y a sûrement, doucement, par une voix étonnamment peu limpide depuis quelques temps – si j’avais repris à fumer comme le confinement pourrait m’y pousser, j’y verrai une relation de cause à effet, mais non, alors le pollen peut-être, alors le confinement peut-être – quelque chose qui continue de sortir, comme une audace. Ne pas oser dire, écrire, chanter, c’est ne pas oser.
C’est ainsi que c’est à J – encore un autre – que j’envoyais cette petite histoire d’un oiseau noir, chantant au fond de la nuit. Prends tes ailes cassées et apprends à voler, toute ta vie ; tu n’attendais que ce moment pour t’élever.
Dimanche 5 avril 2020
Alors je retrouve Perec et ce W qui avait besoin d’un temps, d’un rythme, de ça, sans rien après, être là, soi, c’est-à-dire moi, moi seul et lui, eux, là, cette histoire, ces histoires ; il fait beau. Je le reprends au début, j’embarque. Et puis soudain je lis cela :
Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenché) ; je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes.
Ici j’ose une ellipse, mais voilà, l’émotion, profonde, qui nait de la lecture, va jusque là :
J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.
Sur les réseaux sociaux, je lis tout le passage dans une vidéo d’une minute vingt-trois, c’est un plan fixe qui regarde par la fenêtre, l’horizon est mort pour laisser le spectateur écouter. Je veux le déclamer, m’en nourrir, l’entendre encore, il faut quelques prises et puis tant pis si parfois la voix part un peu. Je ne sais pas encore que quelqu’un d’autre, plus écrivain que moi, m’en parlera de ce passage, grâce à une coïncidence – il préfère cela au hasard, dit-il – de partage. Sa voix est douce, son visage aussi, et ses mots m’entrainent rue Vilin.

Samedi 4 avril 2020
Elles s’attifèrent dans la pièce voisine, avec des rires qu’on entendait.
::: Pierre Michon ; Je veux me divertir.
Vendredi 3 avril 2020
Je ne sais pas si c’est ainsi que l’on s’attendra mieux, en se disant tout cela. Je ne sais pas si c’est ainsi que l’on pourra au fil des jours supporter un peu mieux le rien que produit cette solitude, mais ce soir c’est le cas. Nous parlons de nous, des autres, de l’appétit qu’il faut avoir à deux, des connivences sur lesquelles il ne faut pas s’emballer, et puis des mots s’immiscent, des mots qu’il aime.
Jeudi 2 avril 2020
Ainsi je suis derrière la fenêtre, encore, encore, encore. Pour travailler, je préfère le salon, en particulier parce que j’en préfère l’espace donné à voir depuis la table où je travaille. Devant moi, et à droite, la pièce. A gauche, donc, la fenêtre. De là, parfois, bien évidemment c’est très rare, je vois le voisin qui sort de chez lui. A travers la vitre je hoche alors la tête, c’est un bonjour qui ne dit pas vraiment bonjour, c’est une distanciation sociale très distante. Et puis lundi, sur la fenêtre de la chambre, j’ai mis du muesli et des miettes de pain. Sur le rebord de la coursive, dehors, aussi. Il neigeait, un petit oiseau s’y était posé. Depuis ils viennent, délicatement. Alors je les regarde derrière la fenêtre, encore, encore, encore.

Mercredi 1er avril 2020
Tu m’appelles car tu ne sais pas trop ce que veut dire le mot cadavre, encore moins son usage. Cette mission-missive que l’on t’a octroyée me semble déplacée, ainsi te voilà fragile devant ma langue que tu n’a pas encore totalement apprivoisée malgré la liberté, la jovialité et la finesse de tes propos. Je tente alors de faire le tri, dans les mots, les dépouilles, les corps, les défunts, ce qu’il peut être écrit. Mais la tache est rude, ainsi au téléphone, sans souffle ni dictionnaire, sans plume et sans l’état de circonstance durant lequel on fermerait les yeux.
Mardi 31 mars 2020
Tes lendemains sont ailleurs. Tu m’appelles pour savoir ce que j’en pense, pour savoir où je te verrais, toi, seul, enfoui dans le calme des villes ou soupirant dans la solitude des campagnes, devant la mer ou dans un jardin. Ainsi, donc, tu penses que je connais assez bien pour t’aider. Sans doute penses-tu que, puisque je t’ai aimé sans être aveugle, malgré ta transparence parfois cruelle, alors oui, je te connais.
Tu y peindrais, par exemple, me dis-tu et ta voix est toujours la même, parfois elle s’enroule comme des vagues, tes r sont des caresses sur des galets et dans une envolée lyrique alors je m’aimerais plage même si cette phrase est d’une mièvrerie digne d’un roman de gare. Évidemment la solitude ne pourrait pas être entièrement satisfaisante, il faudrait des présences potentielles pour des désirs d’après-midi, mais dans un rire je te réponds que cela c’est ton problème, tant pis pour toi. Je ne sais pas si tu saisis ce que je sous-entends, je suppose que oui, mais nous rions ainsi, puisque le rire nous sauvera autant qu’il le pourra.
Alors je parle des jardins, je parle de l’été dernier quand c’était encore nous, je parle de la géographie, de ce pays qui est encore un ailleurs pour toi, et qu’alors peut-être c’est cela qui importe.
Surtout je parle de toi.
Lundi 30 mars 2020
Le peu que l’on sait de l’autre est constitué d’une soirée chez T, soirée au demeurant un peu folle, et de quelques aperçus sur un réseau social. Sur un autre, il m’aborde. A l’une de mes questions, il répond qu’il n’est plus avec D : ils n’étaient pas compatibles. A l’une de ses questions, je réponds que je ne suis plus avec L : nous n’étions pas compatibles. Je donne l’exemple de la télévision. Il me répond M6.

Dimanche 29 mars 2020
Il propose, lui aussi, quelque chose qui aura lieu après et que l’on attend, tant. Il imagine une terrasse, peut-être une autre, non une troisième ; je souris. Les mots qu’il m’écrit sont une divagation. J’aime. Je tente d’être aussi fin dans mes réponses, de suivre le petit grain de folie qu’il pose là. Il poétise, ainsi courtise, un peu, m’attise, peut-être, let’s tease, pourquoi pas, pour la rime ; pour le reste on verra.
Tous nous proposons, nous imaginons, certains s’inquiètent, d’autres s’agacent. Je me surprends de ma patience mais je ne sais pas si elle ne se fissurera pas. Je la connais, cette patience, il y a un an elle regardait par la fenêtre des soins intensifs neurovasculaires de l’hôpital. Que voyait-elle ? Rien : le ciel bétonné d’un parking.
Alors ce soir j’attends qu’il neige demain pour être un peu surpris, pour autrement regarder cet horizon que je n’ai pas, et pourtant qu’aujourd’hui j’ai filmé, cet horizon crépi à quelques mètres de moi sur lequel le soleil a dessiné une ombre avant de repartir, juste au bon moment, oui juste au bon moment, le spectateur croira que j’ai triché. Alors j’avais été heureux. Heureux de cette lumière née du hasard, heureux de revenir dans cette famille du cinéma-réalité qui avait été la mienne puisque la tienne. Au générique, moi parmi eux.
Samedi 28 mars 2020
Je me souviens parfaitement bien de son regard, de comment je cherchais à ne pas le croiser. Il y a parfois, dans les yeux, comme un danger sauvage. Non pas que je craignisse qu’il me mangeât. Juste qu’il me mordît, avec toute la métaphore du vampire qui vous agrippe.
C’était à une lecture, organisée à la Fondation V, par Olivier S. En discutant aujourd’hui, il m’a rappelé le lieu de cette rencontre qui n’en a donc jamais été réellement une. Il m’a rappelé le lieu, je lui ai rappelé ton nom. Tu étais assis à côté de moi. Tu étais, au-delà de cette chaise, à mes côtés. N’ai-je pourtant pas rêvé, qu’un peu, il me mordît ? Au moins de sa folie.

Vendredi 27 mars 2020
Je vais là où il se passe encore un petit quelque chose, puisque depuis 12 jours je n’avais vu de la ville que son minimum, que les rues et les portes entrouvertes. Je prends la mesure, ainsi, à la caisse plastifiée de la supérette, qu’il ne s’y passe pas un petit quelque chose, oh non, mais quelque chose de bien plus grand que nous. Je ne sais pas si la fin du monde ressemble à une ville déserte, mais une ville déserte ressemble à la fin du monde. Si ce n’était pas dramatique, si ce n’était pas si fou, on en ferait de la science-fiction, j’en ferais de l’auto-fiction. Certains en font des histoires, leur histoire. Moi je crois que ce n’est pas la mienne, je veux dire par là que je ne vois pas comment je peux dire tout ça. J’ai beau aimé le vide et y creuser, je n’ai pas envie de plonger dans celui-là. J’ai beau regarder le nombre de morts avec une effroyable fatalité, je n’ai pas envie de plonger mon récit dans ces bras-là. J’ai beau être dans la colère née d’hésitations et de mensonges, je n’ai pas une écriture de combat. J’ai beau penser à ceux qui s’épuisent, je n’ai pas le talent pour plonger avec eux.
Alors que dire ? Peut-être encore, un peu, parler d’amour. Juste écrire le mot, là, pour y penser encore.
Jeudi 26 mars 2020
Nous pourrions ainsi pleurer d’être seuls. Chanter, et au deuxième couplet, ne plus pouvoir. Pleurer d’aimer ou de ne pas aimer, pleurer d’avoir aimé, jusqu’au bout mettre ces verbes à tous les temps. Nous pourrions rire d’avoir été, puisque rire de se rappeler les souvenirs d’enfance, le couloir de l’appartement était un fleuve et nous jouions ainsi, emportés sans flots, avec ici ou là des carreaux bruns, îles sans vagues. Peut-être avais-je six ans, admettons que oui, et nous revoilà, ce soir il y a une chanson parmi d’autres, celle que je veux évoquer était réapparue récemment au détour d’une radio, c’est Nazaré Perreira qui chantait, c’était presque hier, nous virevoltions de la terre jusqu’au ciel.
Je chercherais alors, une chanson en entraînant une autre, celle que j’avais apprise pour toi, Niu, et que j’avais fini par savoir chanter dans ta langue. Il y était question, m’avais-tu dit, d’une petite robe, je crois. Je remonte nos échanges, et sur le chemin vers ma voix, je retrouve la tienne. Alors tu me parles, parfois. Tu me dis ce qu’on ce dit à l’autre quand on l’attend, quand il a oublié quelque chose, quand on marche. Peut-être que parfois il se faisait tard, comme là déjà il fait bien nuit. Et ce soir je me rappelle, ou peut-être je comprends vraiment, ce que nous avons été.
Mercredi 25 mars 2020
Et pourtant je m’assoupis. Ainsi, au soleil, sur cette chaise qui n’a rien de très confortable, le sommeil m’embarque. Et pourtant la musique du voisin. Qu’est-ce que le corps veut me dire ainsi ?
Mardi 24 mars 2020
Jorge Semprun : Je pense à cet homme-là ou à cette femme, s’il arrive à savoir, parce qu’il ne saura pas. Imagine une équipe de télévision qui arrive et lui dit : « Monsieur, Madame, vous êtes le dernier survivant. » Qu’est-ce qu’il fait ? Il se suicide.
Elie Weisel : Non. J’aimerais imaginer qu’on lui posera des questions, qu’on lui posera toutes les questions du monde. Mais toutes. Et lui, il écoutera toutes les questions. Et après, il aura un haussement d’épaules. Et on lui dira : « Et alors ? » Et il dira…
J.S. : Si ce n’est pas le suicide, c’est le silence. Ça revient au même.
E.W. : C’est le silence fécond. Le dernier. Je n’aimerais pas être le dernier survivant.
J.S. : Moi non plus.
::: Jorge Semprun / Elie Wiesel ; Se taire est impossible
Je prends le livre sans penser au confinement dont ils vont parler. On n’ira pas comparer, non on n’ira pas. Dehors il fait beau, chaud ; un peu je rougirai, vigilant. Je déjeune en lisant, l’échange entre les hommes est bref, le temps d’une assiette.

Lundi 23 mars 2020
Je n’ai donc pas refusé l’invitation qu’il m’a faite au téléphone, quelques jours après, d’aller ensemble à l’exposition Matta, au Centre Beaubourg. Comme cela m’est souvent arrivé lorsque je commence à avoir du désir pour un homme, j’avais envie de faire l’amour avec P. au plus vite, afin d’en finir avec une attente qui empêche de penser à autre chose et retrouver ainsi la tranquillité.
::: Annie Ernaux ; Hôtel Casanova
En finir avec une attente. Mais quand ?

Dimanche 22 mars 2020
Tu t’inquiètes de me savoir face à un simple mur, tu ne sais pas encore pour le soleil qui quelques heures chaque jour me réchauffe, tu ne sais pas encore que j’ai travaillé sur ce livre qui profitera peut-être de la situation, oh certes le mur mais non, tout va bien. Il y a eu, dans les pages lues, tous les entassés indésirables, dont notre grand-père, sur les plages hivernales et dans les camps de février 1939, puis mars, et puis des mois encore. Il y a eu à la radio les deux cas de virus dans la bande de Gaza et la femme tunisienne. Il y a eu les femmes – routière, infirmière -, qui pleurent sur Facebook parce qu’elles n’en peuvent plus. Il y a eu les colères et encore et encore. Les peurs. Les épuisements. Les morts.
Il y a toi. Parce qu’encore tu travailles, pas de masque, pas de répit. Parce que tout cela est insensé. Parce que les gens, cette masse indistincte qu’on appelle ainsi, les gens, qui ne comprennent pas, qui n’agissent pas, qui oublient, qui continuent. Et même ta maison est un piège.
Samedi 21 mars 2020
Tondre. (Faute de pelouse)
Vendredi 20 mars 2020
Tu prends de mes nouvelles ; brièvement donnes des tiennes. Tu ne sais pas où je suis, tu me demandes si je suis reclus, si je suis seul. Je devine que c’est une manière douce de demander si j’en aime un autre, si un autre m’aime, si nous partageons ce moment, soudés, chez l’un ou l’autre. Je réalise plus tard que je ne te pose pas la question en retour, pourtant souvent je m’interroge.
Je t’écris que j’ai de la chance, que j’ai du soleil de 13h à 16h sur mon pas de porte, que je peux travailler dehors et que je vais prendre quelques jours de congés pour travailler sur mes projets personnels. Bien sûr je te dis aussi que grâce au Japan Market juste en face de chez moi j’ai pu acheter du saké, de la glace au macha, etc.
Tu me demandes si je fais des photos, avant d’écrire ceci : « Je ne sais pas ce que nous ferons des images de ces moments désolés… » J’aime la présence de cette adjectif, désolé. J’y vois au-delà de la période que nous traversons tous. Qu’est-ce que nous avons fait, de tous nos moments désolés ?

Jeudi 19 mars 2020
Il est revenu hier : le confinement nous rapproche des ailleurs, nous ramène à des autrefois.
Nous parlons un peu encore aujourd’hui.
Je relis alors mon journal du jour où enfin nous nous sommes rencontrés ; il n’y a pas eu d’autres fois. C’était un jour d’août. Il était resté dormir. Le lendemain matin j’avais photographié son bras et son visage.
Le journal d’alors dit la temporalité de notre histoire, il n’en dit pas combien j’aurais aimé qu’elle fût autre, cette histoire. Combien il m’avait obsédé. Combien encore. Ce n’aurait peut-être été qu’un presque rien. Je me serais peut-être brûlé. Mais ç’aurait été.

Mercredi 18 mars 2020
Voilà dix-sept nuits que je ne dors plus.
Attention, je ne parle pas d’insomnie. L’insomnie, j’ai une idée de ce que c’est. J’en ai fait une sorte à l’époque où j’étais à l’université. Je dis «une sorte» parce que je n’ai pas la certitude que les symptômes correspondaient exactement à ce qu’on appelle communément «insomnie». Si j’étais allée consulter dans un hôpital, j’aurais sans doute au moins appris si c’était de l’insomnie ou pas. Mais il me semblait inutile d’aller à l’hôpital. Je n’avais aucune raison fondée de croire ça, une intuition, c’est tout. Je ne suis même pas allée voir un médecin. Et je n’en ai même pas parlé à ma famille ou à mes amis. De toute façon, ils m’auraient dit d’aller à l’hôpital.
::: Haruki Murakami ; Sommeil

Mardi 17 mars 2020
Alors, quelques minutes, je descends. Je ne croise personne, il n’y a personne à croiser. Je ne croise personne car je ne marche pas, c’est-à-dire à peine, les 100 pas, devant la porte. Ça me suffit. Ma rue, l’une des plus animées de Bordeaux, est vide, cela suffit pour être ailleurs. Il est 18h. Je prends une photographie panoramique. Je la diffuse avec ce besoin de montrer quelque chose, besoin que moi-même je ne comprends pas toujours. Parfois après j’efface.
Il y a parfois quelqu’un pour vous faire une remarque sur le réseau social bleu foncé, hier déjà, c’est une phrase ou un lien. Parce que j’ai évité une explication, un verbe, parce que j’ellipse, bam, on vous dit que, on vous renvoie vers. Parfois alors j’efface.
Les 100 pas, donc, quelques minutes, mais je vais devoir apprivoiser le mur qui me fait face depuis l’appartement. C’est un sentiment étrange. Même si je sais que je vais pouvoir m’en échapper, pour faire le tour du pâté de maison, pour faire des courses quand le frigo sera vide, il y aura toujours le mur. Et au-dessus, le ciel. Demain il sera bleu, dit-on. Demain il fera chaud.
Evidemment je me dis que c’est le moment d’écrire, quelque chose de profond, sur soi, moi, là, seul face à moi et au mur. Peut-être est-ce le moment d’oublier les autres, mais qui suis-je sans eux, maintenant qu’ici ils ont trouvé leur place ? Maintenant qu’il y a leurs yeux, leurs mots, le souvenir de leur peau, leur absence, et tous ces Atlantiques.

Lundi 16 mars 2020
« J’ai regardé attentivement vos imageries successives. Sur le scanner, l’artère carotide interne droite peut être considérée comme guérie. »
Dimanche 15 mars 2020
Faudrait-il, alors, encore, sans que ce soit encore, parler des yeux ? Puisque ainsi, si près, les voilà rieurs.
Et puisque l’on parle de distance, faudrait-il parler de distance, de celle qu’il faut garder, ou de celle qui s’impose ? Dans les rues presque vides de Bordeaux, je marche, puis aux Quinconces, où l’on démonte la fête, puis sur les quais où l’on s’évite, heureux du soleil, jusqu’à ce que petit à petit, on oublie, on s’habitue d’être là, moi je tousse un peu, j’essaye de ne pas oublier, mais il y a tous ces gens alignés, et j’oublie qu’ils sont en train d’oublier, avec moi.

Samedi 14 mars 2020
Alors, tandis que nous craignons d’être seuls, et que peut-être nous pourrions en rire, il craint d’être avec l’autre – ils vivent encore ensemble -, avec qui il n’est plus – ils ne sont plus ensemble, puisque c’est à ceci que joue parfois le verbe être. Alors il n’y a pas de rire. Parfois il me regarde, assez fixement, de son regard sombre, et si c’est souvent quelque chose dont je ne sais pas quoi faire, nous y voilà encore, alors nos yeux insistent, sans que je sache quelle forme de présence il me donne ni quelle forme je veux lui donner, mais je lui souris. Je ne sais pas encore que c’est de la tristesse.

Vendredi 13 mars 2020

Jeudi 12 mars 2020
Est-ce qu’un président de la République a déjà prononcé le mot « savon » dans un discours ?

Mercredi 11 mars 2020

Mardi 10 mars 2020
C’est une maison bleue sur Fiske Avenue. Sur les photographies, le ciel est de la même couleur. Je m’y rêve. Dans toute l’acception du verbe, qui ne sait pas s’il peut oser y croire, s’il peut juste espérer, si au petit matin il saura que non, rien, forget it. Je m’y rêve aussi en la transposant ailleurs, ici, dans la réalité de ma vie, ici, en France, et le jardin serait mon royaume.
Nous venions de parler de nous, comme toujours nous parlons de nous, au rythme qu’il faut, ce rythme qui prend son temps puisque les semaines vont s’étendre, et qu’on sait qu’elles risquent de nous épuiser, tout comme l’incertitude. Peut-être jamais nous ne nous reverrons. Tu as beau parler de l’automne, c’est une saison incertaine, tu sais bien que d’ici là le vent peut nous emporter toi et moi dans une autre direction, dans un ailleurs, ou bien te retenir dans ce qu’il a lui, de réel, à tes côtés, puisqu’alors la lumière vive que peut-être je suis, là, aujourd’hui, de mon côté de l’Atlantique, se sera éteinte. Peut-être ne garderons-nous bientôt qu’un souvenir effacé. En attendant je te propose de venir jardiner, de lui dire que j’aime aussi nettoyer les vitres, que je serai discret, là, au pied de la maison bleue, tout comme j’ai aimé être au pied de la maison lumière en plantant mes pensées. Et juste là, prendre l’air.
Lundi 9 mars 2020
Alors je te parle, te dis à voix haute ces pensées qui me traversent, parce qu’il faut bien parler, oser.
Cela, toi et moi on sait le faire, ouvrir notre cœur à ceux qui se taisent.
::: Hyam Zaytoun ; Vigile
Dimanche 8 mars 2020
Elle s’approche. Je dis qui je suis, peut-être m’a-t-elle reconnu. Je lui dis je dois toujours lui envoyer les photos des chevaux. Tant de photos. Comme hier. Aujourd’hui encore.
Peut-être me reconnaissent-ils. Toujours ils s’approchent, se laissent caresser, celui aux yeux clairs approche cette fois son museau de mon visage. Ils sont sales, si souvent sales, la crinière crottée, le flanc boueux, l’œil chiasseux. Elle le sait, elle le dit. Mais je lui réponds que l’important c’est la lumière ; je ne parle pas de leur regard.

Samedi 7 mars 2020
Vendredi 6 mars 2020
Alors, crier. Parce que l’idée même du fascisme ne peut que me faire hurler, ça part de là, à l’intérieur, au fond de moi, puisque c’est de là que je viens, c’est de là que je suis né, du hasard de l’histoire de ceux qui l’ont fui. Non pas qu’alors j’engueule celui qui voudrait bien parler, puisque quelque part c’est peut-être aussi un cri de peur.
Jeudi 5 mars 2020
Mercredi 4 mars 2020
Mardi 3 mars 2020
Le journal dit parfois quelque chose à ceux qui le lisent, entre les lignes ou sur les corps des lettres. Mais le journal est un piège, puisque je pioche, ici ou là je pioche, parfois parce que l’écriture sort comme ça, elle fuse, ça part d’une pensée, d’une suite sonnante de syllabes. Alors on pourrait croire que le non-dit est le non-important. J’y dis parfois le profond, parce que petit à petit j’ai appris à parler d’amour. J’y dis parfois le superficiel, parce que c’est là que les petits grains se logent, ceux de la peau, ceux de sable, les petits grains, les petits riens qui donnent des phrases.
Mais comment dire aujourd’hui ce qui soudain touche tellement en soi que c’est au-delà de l’essentiel ? Comment dire ce moment qui rompt le silence ? Comment dire ce moment où je suis dans ma cuisine ? Nous venons de parler. Je pense aux mots. A leur présence et à ce qu’ils disent, au-delà de ce qui a été prononcé. Comment écrire ? Je ne sais même pas s’il y a assez de place, ici, pour ça.
Lundi 2 mars 2020
Être arrivé ici, c’est n’en pas pouvoir sortir. Avoir atteint la ville, c’est être enfermé. Il n’y a rien de plus haut, rien de plus beau.
::: Julien Thèves ; Les Rues bleues
Dimanche 1er mars 2020
L’image alors montrerait le grain de ta peau, autour de laquelle je tournais, dans l’exercice périlleux du portrait. Le grain pourrait y froisser la toile et les rayures de ta parure de lit. Je t’aurais dit combien j’aimais la couleur de ton tee-shirt, de cette teinte bleu-vert, qu’autrefois je portais. Je t’aurais dit que la lumière était belle. J’aurais essayé de te faire rire. Un peu j’y serais parvenu.
Samedi 29 février 2020
Vendredi 28 février 2020
Jeudi 27 février 2020
Sur l’écran bleu social on célèbre les 25 ans de l’album de PJ Harvey, To Bring You My Love. Combien de fois l’ai-je écouté ? C’était autrefois. Je n’étais pas celui que je suis aujourd’hui. Je ne sais pas si j’étais alors en quête d’une identité en écoutant ces musiques différentes mais j’essayais d’être sur un autre chemin, ne serait-ce que musicalement.
En face de moi, là, dans le tram, tandis que PJ me fait repenser à celui que je veux oublier et qui soudain revient, comme quand il me vient à l’idée d’écouter des albums parus avant septembre 1996, deux garçons parlent. Ils n’ont peut-être pas 18 ans. Ils sont peut-être d’origine pakistanaise, me dit leur langue, leur peau, leurs yeux noirs, si noirs. L’un porte un jean déchiré au genou gauche, générant une ouverture – telle que celles que je portais aussi avant septembre 1996 – d’environ 9 centimètres sur 5. Celui en face de moi, alors, touche la peau de l’autre, là, par petits mouvements, entre des caresses amoureuses et des grattouillis. Il n’y a peut-être rien d’amoureux dans ce geste, ils sont peut-être frères, c’est peut-être juste comme ça entre amis, juste comme ça.
Mais ce n’est plus autrefois : il y a soudain la peau.
Puis tes yeux. Un peu moins grand peut-être.
Mercredi 26 février 2020
– Oh au fait tu sais la fille d’hier ?
– Mmm ?
– Ben je viens de la croiser, elle bosse dans le bâtiment.
Mardi 25 février 2020
Et puis un sourire de connivence se dessine sur le visage d’une dame. Je lui réponds, souris jaune. Un court moment j’essaye de plonger dans mon livre, mais non, c’est impossible, c’est cette voix, forte et comme ça, gnagnagna, qui dit alors you know he was really attractive, he was a model et là je comprends qu’en plus elle va nous faire vivre sa vie au lieu comme tout le monde de la tapoter sur Whatsapp au milieu de smileys.
Le sourire de la dame encore me croise, alors je lui parle, à la dame, fort, très fort, je couvre tout, le tram, l’Américaine, je dis que parfois j’ai envie de lire des passages à haute voix, très fort et les gens se retournent.
L’Américaine s’arrête, me fixe, les yeux ébahis. Sa main gauche relève légèrement le casque de l’oreille. « You’re yelling! » lui dis-je avant même qu’elle se lève en me disant qu’elle va plus loin.
Mais pas assez.
Derrière la lecture il y a encore sa voix, and the attractive guy.
Lundi 24 février 2020
Deux heures à peine s’étaient écoulées depuis le drame. Et Kowalzki était déjà là.
::: Yves Ravey ; Pas dupe
Dimanche 23 février 2020
Je cherche un coin, de soleil et de banc, en attendant C., alors je prends le bout qui reste, à côté de cet homme. Je ne sais pas à quoi je pense, peut-être à rien. L’homme se lève, avance un peu. Il est déjà trop loin lorsque je veux le prendre en photos, dans des vêtements qui de toute façon ne trancheraient pas avec l’arrière plan, telle sa doudoune sans manches couleur taupe et il s’éloigne encore, il attend quelqu’un, leur rencontre est imminente. Et puis je l’oublie. A peine plus tard je me lève, avance un peu. C m’écrit qu’il est derrière moi.
Alors nous marchons, je propose d’aller plutôt au soleil. Son rythme est le mien, nous parlons sans prendre d’images. Car nous sommes là ensemble pour cela, prendre des images, tel que nous en avions convenu un matin place des Chartrons. Nous hésitons à traverser la Garonne, poussons vers Saint-Michel dont il aime les petites rues. Pour les premiers clichés nous regardons la même chose, ces fleurs, ce vélo. Marchons encore. Place Sainte Croix, à nouveau le soleil. Et à nouveau l’homme du banc, dans sa doudoune taupe. Celui qui l’accompagne a préféré un bleu électrique. Qui trancherait.
Samedi 22 février 2020
Tes yeux grands ouverts, presque insolents, croisent les miens. Je m’y arrête. Ici, déjà, j’ai parlé de l’insolence de la jeunesse. Plus mon âge avance, plus je l’affronte, m’y confronte, hier encore j’avais vingt ans, je ne suis pas sûr que je caressais le temps, alors sans doute je ne caressais rien. Cherchant peut-être l’insolence de mon âge, j’ai osé cet anneau, j’ai osé être de peu couvert et dehors il fait froid. Il y a moins de monde que la semaine dernière, nous pouvons plus facilement danser, bouger, rire… Mon groupe se mêle au tien, le tutoiement devient pluriel, allègrement, alegria.
Le matin j’avais revu J, les années passent et toujours nous sommes là, toujours ses yeux sont bleus. Presque innocents.
Vendredi 21 février 2020
Soudain, juste pour une remarque au sujet de Benjamin G, la sexualité s’invite à table, puis les corps, ceux des autres, inconnus ou regardés avec dégoût, moquerie, désir, complexité certes, il le lit « complexe », mais quoi qu’il en soit peu de bienveillance. Je dis qu’en 2020 il serait tant de cesser de se moquer des différences, je dis, j’affronte, avec presque l’élan d’un avocat (du diable ou de moi-même) car je suis effaré de ce que j’entends. Le corps des autres est, chez une collègue déterminée à prendre parole, comme un champ de mines, un horizon inconnu, un étalage à masquer dès qu’on atteint des limites qui sont les siennes en terme d’âge, de rondeurs, de plis de la peau, de jeunesse disparue, de montrable. Dans mon plaisir de défendre tous les corps, et dans mon expérience de souvent les avoir regardés en dehors de toute considération (et lieu) de désir – ceux des hommes japonais, surtout, au bain – je me retrouve à dire ce qui franchit la frontière du travail. Exercice périlleux avant d’entamer mon fromage blanc. Qui pourrait alors rougir.
Jeudi 20 février 2020
Tu vois, je suis venu. Peut-être tu n’y croyais plus.
Mercredi 19 février 2020
Mardi 18 février 2020
Alors voici qu’elles hurlent, des hurlements de joie, des hurlements de quoi, dans l’espace exigu du bar. Après que finalement j’ai retrouvé allégresse et dynamisme, après que je vous ai rejoints et commandé un verre, après que tu m’as souri tant, après que tu as approché ta main, elles hurlent. Grimaçant nous partirons, cependant joyeux.
Lundi 17 février 2020
Tu as eu ce mouvement de tête quand tu m’as aperçu. Tes cheveux l’ont suivi, il y avait entre nous quelques tables. Et tu m’as souri.
Quelques heures plus tard, quand tu es reparti, après que ton visage avait été flou près de moi, puis sur une image où tu souriais tant, puis tes cheveux encore dans un autre mouvement, je me suis dit que je devais écrire. T’écrire, c’est-à-dire écrire toi. Ainsi te garder.
Mais j’ai appelé Z. Il restait moins d’une heure avant qu’il ne parte. Je me suis alors pressé, pour à peine lui parler de toi. Il pleuvrait.














