– Si je dois te voir deux fois par semaine je vais t’aimer. Et j’ai peur de ça. Je ne veux pas tomber amoureux. – Wow – Wow bien ou pas bien ? – Ben je suis surpris. – Je sais. Mais positivement ou négativement hahaha ? – Je ne sais pas, je suis surpris. – Essaie de savoir otherwise we will never know.
Matin. Ce qui semble être une amitié prenant forme se retrouve sous la pluie. Tu m’avais fait cette proposition de nous retrouver là, pour découvrir les plantes sauvages comestibles lors d’une balade guidée par un amoureux-connaisseur des plantes, et forcément on pouvait l’imaginer la barbe plutôt hirsute, le cheveu plutôt en bataille ; j’avais accepté avec joie. Il pleuvra donc en mangeant des fleurs de mauves, en frottant l’odeur de poire des fleurs de carotte sauvage, en imaginant le goût d’un pesto de plantain. Et tu m’auras parlé de ce Brésilien qui repart.
Soir. Alors je vois que tu ne veux pas laisser croire que nous pourrions être… être quoi ? Je vois aussi que tu t’ennuies, un peu. Je vois aussi qu’ainsi, l’un et l’autre, dans cette forme précipitée, nous sommes. Ce n’est pas rien, d’être, même si c’est trois fois rien. Je sais déjà tout ce qui nous sépare l’un de l’autre et ce qui nous sépare d’un possible ; je nous vois donc avec sérénité, liberté. Je sais que nos rires nous rapprochent. Je sais que je voulais que tu sois là pour que quelqu’un soit là. Je crois voir que tu caches beaucoup sous ton rire, j’en sais peu.
J’hésite à n’écrire que cela : nous. Tu sourirais en lisant cela. Cela qui n’a pas besoin d’autre chose. Nous. Nous sommes là, toi et moi, et nous parlons, de toi, de lui, de moi. Il intervient dans la conversation sans embarras, je crois, si ce n’est un petit quelque chose qui freine peut-être les échanges, évidemment, puisque mes nuages et ton éclaircie. Dorénavant, et pour toujours, nous partageons cette histoire, dont on ignore les contours à venir, dont on ne sait pas ce qu’elle fera de nous, là, au moment où je suis chez toi et que tu as sorti ces bouteilles de bière de 25cL et qu’ensuite je te dirai, comme souvent, « Paye-moi une clope » et que nous irons à cette fenêtre où la dernière fois je ne pouvais plus rien regarder. Elle a un autre goût, cette histoire dont on parle, que celle que nous avions mordue ensemble, mutuellement, assez fortement ; il y a dans notre amitié les traces que nous avons laissées l’un sur l’autre – il y a 18 mois jour pour jour lorsque j’écris ces lignes. En nous disant qui il est, disons-nous ce que nous avons été, ou ce que nous n’avons pas été ?
La nuit tombe. L’espace où il habite, habillé de la lumière du néon de la cuisine, sous les placards, devient froid. Nous pouvons peut-être, alors, trouver quelques images à faire. Je ne suis pas habitué à l’exercice, lui non plus, je voudrais que tout glisse comme un soir entre amis, qu’on oublie l’objectif, les idées farfelues, les poses, et que ses cheveux, si présents – c’est pour eux que je suis là – le soient autrement.
(Mais j’aurais pu parler des yeux, noirs, qui dans le tram…)
Elle marche devant moi. J’ai beau deviner que c’est elle, il semble que le masque transforme aussi l’arrière de sa tête : je ne suis pas sûr. Elle s’assied sur le banc, je passe devant et ses yeux me disent qu’en effet, c’est elle. Une fraction de seconde, j’hésite à faire comme si je ne l’avais pas reconnue : son accent est fort et la comprendre est parfois un défi. Indienne, Pakistanaise ou Sri-lankaise, ses R disparaissent sous la langue et dans un anglais parfait qu’elle déroule à chaque fois sans que toute la machine à traduction simultanée constituée de mon système auditif et de mes bidules neuronaux parviennent à suivre ou décrypter. Avec le masque et le bruit du tram, je crains alors le pire. La première fois, c’était à la fête chez V. Ah non pardon, la première fois, c’était à la soirée de gala, et ils s’y étaient mis à plusieurs : j’avais souri. Mais revenons chez V. L’ambiance était survoltée, les décibels au-delà du raisonnable, les voisins ne disaient pourtant rien : certains étaient invités. On s’amusait comme des fous, j’étais probablement le plus âgé du lot au milieu de tous ces étudiants et doctorants en majorité en neurosciences qui me connaissaient de nom ou de visage et qui devaient se dire que finalement j’étais amusant. Nous voici donc au bord de la fenêtre, j’avais probablement piqué une clope à quelqu’un (à cette fille, là, je crois) et l’un de nous, c’est-à-dire elle (la fille du banc, cette fois) ou moi entama la conversation. Je gérais la situation jusqu’à la question fatale, qu’elle dut poser trois fois. Aujourd’hui encore, je me demande s’il fallait répondre « Oh yes. »
Je t’ai dit, vendredi, que j’aurais dû t’écrire. La conclusion, c’était qu’il n’était pas trop tard.
Mais tu m’as eu, avec tes mots, ce soir, tu m’as devancé. J’aurais pu ne jamais les voir car je me lasse d’aller là, pour regarder tout ce presque rien. Mais tu m’as eu ce soir ; reviendrai-je, alors ?
Soudain, à force d’y penser encore et d’en avoir parlé, cela sort, mais sous une autre forme, surprenante voire absurde après la phase d’acceptation qui n’en était donc pas une : une colère, oh pas à casser des assiettes, mais à dire merde, quoi, merde et tout le reste, bien fort à faire fuir les souris. Mais je ne veux pas que ce week-end, qui est passé par l’indifférence, l’oubli, l’obsession, le désir ou encore l’agacement, n’ait eu pour seul éclat de rire qu’une moquerie, peut-être blessante pour J. Alors M. M surmonté de petits ronds. Et nous rirons.
J’attends 11h43 pour envoyer à S la lettre terminée vers 3h du matin, exutoire qui me fait dire que, si c’est avec Z que j’ai cette relation, peut-être la plus saine aujourd’hui, peut-être la plus légère, peut-être la plus honnête, c’est parce que je lui avais écrit, pour exprimer ce qu’il y avait à exprimer, en un bilan et un espoir ; un tableau excel accompagnait le fichier word en un trait d’humour nécessaire et séducteur. Écrire, c’est hurler sans bruit, dit Duras. C’est aussi comme vomir et pleurer : il faut que ça sorte, et il ne faut pas avoir honte que ça sorte. A 11h25, tu m’avais envoyé une image, riant. Tu cherchais sûrement à faire signe sans savoir comment, et curieusement ma réponse ne rit pas (c’était pourtant drôle) mais entame un échange au milieu duquel je t’envoie cette phrase d’Audiberti qui me poursuit et qui en un PS clôt la lettre : « Les lettres d’amour, c’est à soi qu’on les écrit, pour les lire en les écrivant. Quand les lettres d’amour parviennent, l’oiseau est mort, quatorze couteaux à fromage de banalités dans le poitrail. » Tu réponds « Wow » et sous tes conseils, je file à la librairie acheter Le Choc amoureux, dont je lis les premières pages sur la coursive avant d’aller voir S, dernière étape éteignant l’éruption volcanique. Je sais que bientôt nous rirons de tout cela.
Retrouver enfin, sous quelques tubercules sains, la source de l’odeur qui semblait faire vouloir dire à la pomme de terre concernée : « Sortez-moi de là« . L’expression « patate pourrie » fit alors intervenir quelques souvenirs d’enfance faiblards, une cour d’école peut-être où nous nous courrions après.
Il est 9h12. Je n’ai pas eu de difficulté à me réveiller deux heures plus tôt, comme une envie de sauter dans ce lendemain, et après si peu de sommeil, d’en rire, de mettre des smileys qui rient aux larmes pour en effacer d’autres, car c’est moi, je balaye tout ça, j’avance, j’ai les boules mais j’avance, je rumine mais j’avance, je ne t’en veux pas mais je refais le film au risque de t’en vouloir, je répète tes mots au risque de les haïr, je t’écris au risque de lire tes réponses, je te pose des questions au risque de m’en poser d’autres : je cherche à éteindre le feu qui a embrasé le rien de paille sur lequel je dormais mal et seul, et donc ici j’écris ces mots que tu liras sûrement, sans savoir qui est ce « tu » si c’est toi ou si c’est l’autre, parce que je sais que toi, tu aimes me lire, parce que je ne sais pas si toi, tu me lis. Vos tu se mélangent comme hier vos corps et j’ai besoin d’en laisser la trace, pris au piège de l’écriture, encore, pour que peut-être ça devienne beau, tout ça, en quinze lignes qui s’acharnent à détourner ce qu’on a à peine eu le temps d’être (ou, dirais-tu peut-être, ce qu’on a simplement été et qu’on est encore ?) et qui s’acharnent donc à vouloir dire qu’on ne sera pas, parce que ça a plus de gueule, même trop maquillée, qu’un haussement d’épaules ou qu’un silence qui attend. Je pense à ton visage et j’en cherche tout de suite d’autres, comme tu as peut-être pensé au mien en regardant le sien, perdu ou éperdu.
Il est 9h12 et S m’écrit : « Grandma passed away. I had a dream about her telling me that I should take care of myself and that I always remind her of her beloved brother. Woke up with a text from my sister telling me she passed. » S, initiale partagée, S pour vous deux sans cédille, puisque bien sûr il y a toujours le fantôme d’A et son visage sur l’écran, celui de S aussi, tout cela se mélange, je me perds, comme je vous perds vous là qui me lisez, dans les lettres sifflantes comme dans les pensées, les incompréhensions, les mots, le souvenir bien sûr précis de toi qui bougeais à peine contre moi. Alors le soir nous parlons, mon visage et celui de S se regardent, je souris bien sûr, nos visages se répondent, je puise dans les bonheurs qu’on m’offre tel l’éclat de ses yeux, dans les espoirs que je n’offre peut-être pas en disant, à demi mots, que c’est presque impossible. Je blague. Nous rions. Encore. Pendant 45 minutes il y a des interférences, de son côté une voiture qui passe bruyante, du mien des nuages, mais je ris, je veux lui offrir un peu de joie teintée de mensonges, mais non je ne mens pas, tout comme je crois que tu n’as pas menti : je propose, j’hésite, je me prends de plein fouet ce qui fait qu’on est là, à se tourner autour, à dire et à s’entendre dire des douceurs et des désirs auxquels on croit ou l’on voudrait croire, un court instant.
Et puis je pense à J, perdu dans ce même monde où l’on dit et ne dit pas.
Je me prépare. J’ouvre le sac dans lequel hier j’avais glissé de quoi éventuellement m’accompagner, et j’extrais donc ce livre, ces Fragments d’un discours amoureux, qui ne me disait par grand chose qui vaille ; je sentais bien que je n’avais pas la tête à ça. Mais peut-être, en une citation glanée au hasard, aurait-il résumé l’état d’esprit multiple qui me hantait, ou une portion, celle de l’attente notamment, déjà proposée en ce journal, un 24 janvier. Les années passent, et je ne sais plus qui j’attendais. Peut-être personne, jouant avec les non-dits pour parfois ne rien dire.
Je renomme le livre. Il devient d’abord dans ma tête le Discours d’un fragment amoureux, mais prolongeons ici le jeu, puisque – comme je le dirai à JLM plus tard -, c’est l’humour qui nous sauvera, l’humour ou le fatalisme, et donc ce sont DES fragments amoureux, ou quelque chose d’autre, un amoureux fragmenté, en une fêlure qui prolonge la multiplicité de la veille, comme un éclat – paf – qui se prolonge en étoile. Fragmenté car en attente, craintif, rêveur, fou, inconscient, possible, amoureux de quoi ?, pourquoi ?, déjà ?, comment ?, amoureux des moments fragiles qui n’ont encore rien produit sinon l’attente, la crainte… oh donc déjà ce n’est pas rien… les idées qui voltigent, les questionnement, les amis qu’on appelle et à qui l’on dit les fragments, à qui l’on dit que peut-être ça me permettra d’écrire un texte, que l’écriture sera là si jamais, la résilience et tout ça si jamais, mais déjà le lendemain j’ai oublié mes mots, et à 13h18 je t’avais écrit que ça me ferait peut-être écrire un beau texte triste etc. etc. et ça tourne en boucle, et on refait le film, et on répète les scènes, les mots.
J’hésite une fois de plus à arrêter ce journal. Hier je pensais peut-être en écrire un autre. Pour moi. Pour ne pas oublier ce qui me traverse au moment où ça me traverse. Sans jouer avec l’écriture et tout ce tralala. Ce petit tralala ? Celui-là, il en dit trop ou pas assez. Ou peut-être qu’il dit mal la complexité de ce qui me traverse. Peut-être qu’il écrase, en un phrasé ampoulé, ce que j’espère ce soir, ce que j’admets ce soir, ce que je regrette ce soir, et tout le reste, et tout ce que je t’ai dit, plus simplement, et tout ce que je t’ai dit, plus simplement, et que ça fout tout en l’air.
Te répondre, oui bien sûr. Boire, déjà. Vous présenter, simplement. Poser ton verre, ici. Dîner, parler, écouter, recevoir ; merci. Attendre qu’ils s’en aillent, parce que. Te dire qu’il reste du vin, encore. Te chuchoter, bien sûr. Ne pas lui dire, bêtement.
« Une nuit, quelques jours après la catastrophe, le ciel était pur. Orion était magnifique. J’ai pleuré. Les gens étaient devenus des étoiles. » se rappelleKenji Sano, un commerçant de la ville sinistrée de Kamaishi, du département d’Iwate. ::: Magazine Tempura n°1
Nous voici enfin, l’un en face de l’autre, deux mois et douze jours plus tard. J’hésite à écrire « enfin ». Je sais pourquoi j’ai envie de l’écrire, pourquoi c’est exact de l’écrire, parce que cet adverbe a sa place, là, ce soir, deux mois et demi, tout de même ! Je vérifie la date. C’est bien cela. J’avais oublié que déjà j’avais parlé de toi. De ton regard. Ce n’est pas tout à fait le même ce soir, même si la tristesse l’a peut-être traversé quand tu l’as évoqué, lui, amer, déçu. Tu parles du temps qu’il faudra pour laisser un autre être auprès de toi, mais je crois que ce n’est pas ainsi que tu le dis ; j’ai oublié. Tu précises le temps que tu penses nécessaire ; je souris. Je souris peut-être parce que j’ai déjà un peu bu. Je souris sûrement parce que j’ai envie de dire quelque chose. Je souris bien sûr parce que j’entends ce que tu dis. Et nous buvons encore.
Soudain, le silence. Par chance je n’étais pas endormi, pourtant il était tard. Précisons plutôt que j’allais m’endormir, et que, tac, c’est le silence qui m’a fait bondir. Peut-être un petit bruit distinctif (un tout petit clac qui proviendrait par exemple du compteur électrique ?) m’avait-il extirpé de ma torpeur, mais je ne veux pas le savoir, je veux écrire ici que j’ai été réveillé par le silence, c’est beaucoup plus joli, même si soudain je me demande si cela n’a pas été utilisé dans certains films d’horreur. J’appréciai, en un sourire immense perdu dans le noir et une interjection, cette sensation de sérénité soudaine, presque oubliée, due au silence complet, mais la voilà rompue par la voix de la voisine – je l’aurais parié, elle est totalement flippée – qui, deux étages plus bas, s’inquiétait plus, semble-t-il, de la situation électrique que de déranger je-ne-sais-qui au téléphone – sa mère ou sa propriétaire, sans que je sache encore si c’était la seule et même personne.
Je ne m’attendais pas à venir ici, de l’autre côté, pour voir le soleil décliner, et les températures avec lui. Je ne m’attendais pas à ce qu’on prenne le temps. Je ne m’attendais pas, et toi non plus, aux géographies communes, gersoises au japonaises, au prénom qui m’est ami et qui t’a été enseignant. Je ne m’attendais pas à ce qu’il nous rejoigne et qu’on se connaisse via 6 phrases échangées et perdues dans février. Et c’était bien.
Dire toute la beauté surgissant du gris-vert de tes iris, de la courbe de quatre grains. Aimer ces deux petits, là, qui dessinent comme des yeux, rieurs comme je souris. Dire combien j’aime le rouge peint de tes toits et ce bleu qui n’ose pas les caresser que je crois être un ciel : c’est la mer, et son sable est nuageux.
Dans chaque culture, la littérature construit un stock de vocabulaire propre à exprimer une certains sensibilité aux saisons qui l’environnent. En ce sens, peu importe le nom de saisons : même pour les résidents de contrées qui ne connaissent qu’une seule saison dans l’année, et peut-être à plus forte raison, il doit être possible de développer sa sensibilité aux plus infimes oscillations du monde. ::: Ryoko Sekiguchi ; Nagori
Il doit être possible de. Ou pas. Ce paragraphe me fait irrémédiablement penser aux dix-sept jours passés à Arica. J’y ai cherché l’inspiration, et bien sûr dans le ciel aussi. Chaque jour se ressemblait pourtant. Il y avait de quoi nourrir au moins un paragraphe ou deux, de cette immobilité. Pas plus : là n’était pas le sujet, là n’était l’élan. Le ciel, voilé au matin, perçant l’après-midi mais toujours envahi de quelque chose de sablonneux, jouait chaque jour sont petit numéro. Et pourtant. A la fin du premier chapitre de Ryoko Sekiguchi, sans que je n’y attende, elle m’invite. Et si je regardais au creux du bleu paresseux ?
« – Et au fait, toi, d’où tu viens ? Tu m’l’as jamais dit. – Je viens d’ailleurs. – D’ailleurs ? Ailleurs… c’est grand… Ailleurs-sur-Mer ou Ailleurs-sur-Marne ? – Ailleurs tout court. – Ailleurs-les-oies ! » (Le Pont du nord, Jacques Rivette)
Cette phrase, soixante-dix ans après, résonne encore en moi. « Il y a des camions pour les plus fatigués. » Dans ma naïveté, cette naïveté qui m’a peut-être sauvée et qui les a condamnés, je pense à mon père, amaigri par ces dernières semaines, exténué par le voyage, je pense à Gilbert, mon petit frère, qui n’a que 12 ans, à sa petite tête ébouriffée. Et je m’entends leur crier : « Papa, Gilbert, prenez le camion ! » C’est toujours ça qu’ils n’auront pas à faire à pied. Je ne les embrasse pas. Ils disparaissent. Ils disparaissent. ::: Ginette Kolinka, avec Marion Ruggieri ; Retour à Birkenau
Elle raconte Birkenau. Et je suis au soleil. Il me traverse l’esprit que quelque chose ne va pas, qu’il n’est pas possible de trouver ce moment agréable (parce que les heures, la lecture, le soleil, le jour de congés), d’être là, ainsi, prenant le temps de lire son témoignage. Au fond du couloir il y a les couleurs joyeuses et cuivrées de la musique, celle que joue, chaque jour, la voisine, en soufflant dans une trompette peut-être. Une trompeutêtre. Parfois elle fait ses gammes, ce peut être crispant. Mais elle progresse. Durant quelques minutes, cela ne me quitte plus, je ne suis pas à l’aise, il y a l’horreur lue et moi là. Qu’y puis-je ? Je donne ce que je peux, en lisant, pour ne pas oublier, pour témoigner peut-être, va savoir, pour que ça entre, en moi, en d’autres, pour dire : ça a existé, c’est possible, ils n’y ont pas cru avant d’y être.
Je reviens sur nos traces, celles que le cinéma a laissé. Nous n’avions jamais regardé ce film ensemble. J’ai toujours senti que nous aurions dû, je le sais aujourd’hui, ainsi nous aurions ri. Oh, à peine, trois éclats, mais brillants.
C’est un film de toi. Tu me l’as envoyé. Pour savoir. C’est un film de toi qui est né avec nous, chez M : on m’y voit. Je range d’abord la cuisine avant de t’écrire, j’avais fait un velouté d’asperge avec le même temps qu’il faut pour lire 43 pages : un temps qui ne se compte pas en minutes, mais en liberté d’esprit. Et je t’écris. L’orage se lève. C’est beau. Le film est beau et l’orage aussi. Les deux me troublent. Les deux palpitent avec lenteur et ma main tremble pour capter la lumière, comme sur tes plans fixes où les paysages bruinent. N’étaient-ce pas ceux de Somme, caressant un matin d’hiver ?
Ce livre aussi avait besoin de temps. Et d’un interminable rayon de soleil. Cette langue densifiée — expression que Mathieu Riboulet utilise lui-même quelque part vers la fin —, flétrissait, je crois, les soirs de semaine, à la lumière de la lampe de chevet. Un peu par manque de lumière, car ce livre est nuit et cherche à s’en sortir, et surtout parce que c’est une heure où l’esprit s’endort et où il n’est pas tout à fait là. Peut-être une fois ou deux je lisais à voix haute, un paragraphe ou deux cernés pas des étoiles, un paragraphe ou deux dont la belle puissance tout en alexandrins et en envols lyriques respiraient quelquefois de pichenettes rythmiques. Ce livre rejoint W de Perec, il faut un élan et puis un dimanche avec des heures. Une heure en l’occurrence pour aller de la page 29 à la 72, la dernière de ces Portes de Thèbes. Évidemment il y a des distractions : le soleil dont il faut se protéger, la soif, la musique du voisin dont il faut s’extraire par des bouchons calés au creux du pavillon, les idées qui passent, la recherche « Thèbes » et la lecture rapide d’une fiche sur Wikipédia. Lorsque j’écris à A – qu’on pourrait traiter de distraction en se croyant malin et en souriant – j’ai terminé. J’écris qu’il doit lire ça, parce que A s’intéresse au soi en littérature, A aime l’histoire. Ou peut-être qu’il n’aime pas l’histoire mais qu’il en subit les cours. J’ai oublié. J’oublie. Mais il doit lire cela. Il doit lire cela pour lire autre chose. De toute façon il ne lit pas grand chose, dit-il. Des mots chauds aussi, dit-il.
Tu m’envoies une image, c’est une photo de groupe, tu me demandes dans ta langue maternelle si je t’y reconnais. Tu précises que c’est avec Goldberg ; je présume que c’est l’homme au milieu qui porte une cravate. Je présume que c’était un homme important. Je présume qu’autrefois, j’ai entendu son nom, prononcé, par qui ? Mourousi ? Sur l’image tu as des cheveux chatains, courts et bouclés semble-t-il, je te reconnais vaguement. Dans ta langue je m’esclaffe alors. Que les années ont passé ! Alors je t’appelle mais tu déclenches le mode vidéo et tu vois donc mon visage éclairé par la seule lumière du téléphone : je suis encore au lit. Tu en ris et tu sais m’en faire rire. Ton humour est toujours pointu, il sait me titiller là où il faut, il sait répondre au mien et ton accent Anglo-canado-sudafricain-something ajoute cette petite touche délicieuse qui brille autant que tes yeux ce matin. J’aime infiniment quand nous parlons. Il n’y a, je crois, jamais de moments où la conversation s’essouffle, et même le moment de raccrocher n’est qu’une virgule qui nous sépare de la fois prochaine. J’aime énormément ce que nous sommes, même si…, ou peut-être parce que…, ou peut-être pas assez.
Plus tard, huit heures plus tard peut-être, c’est celui qui nous a fait chavirer qui m’appelle. A vrai dire nous avons tous chaviré ensemble. Ce n’est pas tout à fait le même humour mais souvent il me fait rire. Lui aussi il sait frotter là où il faut, chez lui, chez moi, chez les autres, pour en rire, dans son accent à lui, dans les mots parfois qui trébuchent. J’aime quand nous parlons, c’est un autre infini, une autre dimension, tant de fois m’appelle-t’il en ce moment, pour me raconter comment lui, comme les autres, comme tout ça, et les années qui nous séparent sont parfois des guides, comme l’est mon regard différent sur le monde, comme l’est le sien pour moi, son regard, noir, noir et lucide. Toujours, je crois, il dit que je lui manque. Et puis la ville aussi.
Les petites vignettes sur ce réseau social qui aligne des images carrées ont parfois la forme tronquée du cinéma – le mien. Elles laissent trace pour ne pas oublier, tout en cherchant à dire, parfois, quelque chose, par un sous-titre notamment. Non pas qu’elles cherchent à dire quelque chose de moi et de ma vie, oh non, mais du film oh oui et au-delà, peut-être, du monde. J’arrive parfois à ce qu’elles soient l’essence même du film. Parfois je m’en fiche. Libre alors au visiteur de liker pour la raison qu’il veut, parfois sans raison aucune, clique, voilà. Ce soir, puisque hier le cinéma s’était incrusté dans ce journal par le biais d’une phrase de chez Akerman, ce soir il pouvait s’imposer. Il le pouvait surtout parce qu’il m’avait profondément ému, c’est-à-dire qu’il m’avait fait ressentir de multiples émotions, comme rarement, voire peut-être jamais. Les Amants crucifiés, de Mizoguchi, Kenji de son prénom souvent éludé, avaient atteint quelque chose en moi. Cela ne provenait uniquement de ce qui, toujours, chez le réalisateur, nous entraîne durant des heures, à savoir un scénario de haute volée, avec l’humanité (circonscrite à celle du Japon, j’en conviens) présente là dans toute sa bonté, son désespoir, son infamie, sa passion, sa folie, sa cruauté, tout tout tout. Mais, là, devant l’écran, il y avait surtout des images. Oh j’en connaissais la possible beauté, ainsi dans Le Commandant Sanshô, vu récemment, il y avait cette scène où la famille bannie traverse un champ d’herbes hautes dont l’inflorescence brille dans le soleil et dans le vent. Ils s’arrêtent, disent quelques phrases qui guident le spectateur, et j’avais fait une copie-d’écran, une autre, encore une autre, pause par-ci par-là, puis j’avais revu la scène, j’avais l’impression que la chaleur de leur fin de journée m’imprégnait. Je comprenais peut-être à ce moment-là que le cinéma, en cette période de confinement, était ma fenêtre ouverte sur le monde. Dans Les Amants crucifiés, toutes les scènes où O-San et Mohei sont ensemble sont d’une splendeur infinie tant du point de vue de la mise en scène (oh les mouvements des acteurs, parfois on dirait qu’ils dansent !) que de la photographie. Je n’ai pas les mots. Combien de fois me suis-je esclaffé « Oh la la qu’est-ce-que c’est beau ! » (puisque je parle un peu tout seul devant les films en ce moment, je commente, tout ça, souvent je ris de moi-même parlant ainsi à moi-même, mais je crois que c’est comme ça qu’on sait qu’on est vivant).
Or, juste avant, j’avais mangé lors du dîner une aubergine achetée chez L’Exquis, cuite allez savoir comment (grillée disait la carte), ç’avait totalement le goût de Japon, mais vraiment totalement. J’en aurais pleuré : Proust pouvait remballer son petit gâteau, j’avais mon aubergine. J’y étais allé le midi et j’avais acheté, pour 13 euros, un bento, qui déjà m’avait ramené trois ans en arrière, et dans lequel, faute de pouvoir faire la liste complète de tout ce que j’y avais mangé et qui m’avait transporté, on pouvait noter la touche sucrée du dessert : deux petits morceaux biseautés de rhubarbe ayant probablement baigné dans un sirop pendant des heures. De volupté j’en avais fermé les yeux. Et ce texte.
Il dit « Vous n’avez pas soif ? » J’ai alors comme un léger sursaut, tourne la tête dans la direction opposée à l’enfant. Sur la table de nuit où s’entassent 15 livres (lus, non lus, pas finis, la méthode Assimil de japonais…) il y a le mug, décoré d’un visage : du Picasso. Cette tissage m’attend. Le personnage, André, revient. Le cinéma aussi, ici ? Subrepticement.
Ici encore je m’adresse à toi et te dis tu, dans toute ce que cette deuxième personne du singulier signifie ici et dans ce qu’elle embrasse comme formes de relations c’est-à-dire d’amour (passées, présentes ou futures / rêvées, espérées, refusées, perdues, projetées ou réelles / fraternelles, amicales ou corporelles / passagères ou passionnées / puissantes, dévastatrices ou légères*). Là (= sur un système de messagerie de couleur verte), je t’écris que je vais bien, tu vois, qu’il suffit de petits riens comme d’un bouquet de pivoines acheté avant-hier ; elles commencent à s’ouvrir. Je te dis que ce que j’ai écrit ailleurs manque un peu de musique. Je ne te dis pas qu’il y a aussi la satisfaction née de quelques exercices réussis de japonais ; sais-tu pourquoi je ne t’en parle pas ? Mais j’évoque mon pas de porte, qui en un lapsus devient un « pas de monde ». Je ne sais pas encore qu’à la relecture du premier chapitre de « ce » livre, j’éprouverai un grand bonheur, le grand bonheur de l’avoir écrit ainsi et de bientôt (mais quand ?) le partager (ce qui produit autant d’appréhension que de bonheur), auquel vient se frotter, le soir encore, celui de voir le deuxième se finaliser (condition indispensable au partage du premier).
* J’apprendrai le lendemain sur France Culture, tentant de m’extirper du sommeil et du lit, que les amours plurielles ne sont féminines que lorsque elles sont charnelles. Dans un cas comme le mien, on sourirait de demander : Bordeaux charnelles ? (petit rire ou rillettes ?)
Car nous sommes dans un temps d’attentat, de violence, de respirations courtes, d’hébétudes transitoires, de confusions profuses, un temps de crépuscule, car nous sommes dans des villes hantées par des fantômes, hantées par des mendiants, et quand les uns nous parlent nous entendons les autres, nous tendons des aumônes, nous ramassons des balles, nous allons et venons, traînant des corps lassés, la question de la mort nous cerne en maints endroits et nous ne savons trop où poser nos fardeaux. ::: Mathieu Riboulet ; Les Portes de Thèbes
Nous parlons des absences. De celles qui hier auront fait pleurer S, pris au piège des corps fantômes sans peaux. De la nôtre qu’E déclare dans un « Vous me manquez » dont l’évidence de la réciprocité fait bredouiller une réponse. Nous les lisons aussi : F demande à celui qui est parti de dire bonjour aux étoiles.
Nous parlons des distances. Celle que P, si proche, impose dans ses réponses (quoique délicates) à mes mots presque légers, réponses dont j’entends ou propose des raisons face mon insistance certaine (c’est évident que j’insiste, ce n’est pas si léger) et incertaine (dois-je ?). Celle(s) entre S et moi, distance à la fois ridicule en 2020 et impossible à franchir ni par l’océan ni par le ciel et dont un espoir viendrait de sous la terre, peut-être ; à la fois géographique (744km à vol d’oiseau, mais nous n’en sommes pas) et temporelles (des mois dont on ne sait pas le nom) ; à la fois frontière rigide d’un espace Schengen encore plus fermé et proximité de tous nos visages mobiles ou immobiles sur les petits écrans ; à la fois sa vie et la mienne, nos rythmes et nos désirs d’aujourd’hui et de demain ; à la fois ce qui nous attire et ce qui nous sépare, c’est-à-dire ce qui sépare deux je d’un nous dont on ne sait presque rien. Au hasard des images conservées pour écrire autre chose, il y a eu aujourd’hui, apparaissant sans prévenir, ces phrases si bienveillantes – et probablement un peu tristes – du garçon aux yeux noirs, phrases qui préfiguraient ce que nous n’avons pas pu construire sur nos instables différences. Au hasard des images que montrent S, il y a je crois celui que j’étais à son âge.
Ainsi nos solitudes s’imposent et dans cette fin d’après-midi ensoleillée, après que l’orage a grondé, j’en cherche la sortie, mais je la sais lointaine, par ces initiales qui se confrontent, ou peut-être combattent, sans avoir les mêmes armes.
Ainsi, pour la première fois, oui je crois bien que c’est la première fois, j’écris, au deux tiers du livre, à son auteur. Je sais que nous avons des amis en commun : je me souviens de J parlant de lui, mais J peut-il être encore considéré comme un ami ? Alors : « avions » ? Je lui dis donc cela, pour entamer le message. C’était plus fort que moi : il fallait que je l’écrive, et surtout à lui, suite à ce que j’avais lu et que j’aurais pu écrire. Je n’évoque que l’émotion procurée, et je le remercie. Sa façon de se dévoiler dans le livre me libère : je sens qu’il ne me jugera pas, quoi que j’écrive. Je sens que l’essentiel, c’est pour moi de le dire, et pour lui de le lire.
Je ne sais pas encore que nous avons des amis virtuels, puisque J me le dira, qu’ils le sont. Je ne sais pas encore qu’il accepte tout le monde comme ami, puisque je n’ai pas encore lu cette précision à la fin du livre. Depuis donc, amis, là, nous le sommes aussi.
Le train, ça m’excite. À chaque fois, je prévois des trucs pour m’occuper, par exemple un gros livre, mais arrivé à Granville je m’aperçois que je n’ai pas lu plus de dix, vingt pages. À cause du paysage qui m’aura absorbé. Le défilement des bois, des champs, des zones incultes derrière les gares, qui disparaissent à toute vitesse. Tout ça me fascine, je ne vois pas le temps passer. Et puis, parfois, je ne sais pas pourquoi : la contemplation de ce mouvement, depuis ma position immobile, m’engourdit. Le balancement du wagon me berce. Et je m’endors. Les jours où je suis tellement excité par mon voyage, j’ai peine à imaginer que, d’autres jours, je puisse dormir. J’ai du mal à concevoir que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. ::: Antonin Crenn ; La lande d’Airou
Un été, je suis allé voir mon père à l’hôpital psychiatrique ; j’avais 14 ans. Mon frère m’accompagnait ; il me suivait partout. J’étais son grand frère. On se protégeait. Notre père nous faisait peur. Pas tout à fait peur. Papa était inoffensif. Il gardait le génie de l’enfance. ::: Mathieu Simonnet ; Barbe Rose
Ailleurs, j’avais rendu un hommage à B., B comme brunodebruxelles. C’était une image farfelue, la bouche ouverte : un tablier, un morceau de pomme de terre au bout d’une fourchette, le spectateur ne sait pas comment cela a cuit, combien c’est fondant, un peu croustillant. Il me demande s’il peut partager l’image. Évidemment il peut.
J’aime ses pitreries poétiques. J’imagine son esprit creuser pour atteindre le presque rien, la frontière de l’inutile, une sorte de transgression du selfie, transgression avec ustensile, un petit coup de pieds, doux comme il doit l’être et les fourmis narcissiques détalent.
Alors nous parlons. Comme parfois. C’est assez rare et c’est depuis peu, car c’est depuis peu que nous nous connaissons. Comment ? Par quel truchement virtuel ? Et puis nos corps interviennent dans la conversation, puis les écrits que je lirai demain, et A. Ah ! Demain je lui lirai A.
Trop souvent, je ne me souviens pas de la psychanalyse, de la sociologie, de la psychologie-je dis des choses immédiatement interprétable à mes dépens. À croire que la spontanéité et, à l’occasion, l’honnêteté me sont des vertus cardinales. Il m’arrive pourtant de vouloir ravaler ma phrase, naturellement que m’exprimer comme je viens de le faire et de la dernière bêtise. Parfois, je ne me souviens pas que je suis moi, que ce n’est pas forcément mon intérêt que ça se sache. ::: Mathieu Lindon ; Je ne me souviens pas.
J’ai cru que c’était l’été, dit-elle. Je suis dans la rue, je rentre chez moi. Je viens d’acheter un morceau de pain aux fruits et une belle part de moelleux au chocolat chez Lamour, le boulanger qui vous en donne. Et donc elle dit ça, la passante, à celle qui est sûrement sa copine. Elle avait un peu froid, je crois. Je l’ai d’abord trouvé un peu idiote cette phrase. Puis naïve. Puis rapidement j’en ai saisi l’étrangeté : quelqu’un venait de parler.
Non pas que je n’avais entendu parlé personne depuis longtemps, puisque l’éboueur samedi, puisque le boulanger bien sûr (« Tranché ? » et autres politesses de rigueur, moi l’esprit ailleurs), puisque F croisé 30 minutes plus trop en allant à la boulangerie, mais celle-ci a des horaires réduits. « Elle ouvre à l’heure du goûter« , m’avait-il dit dans un sourire que je n’avais pas vu derrière son masque en tissu Vichy. Au-delà du plissement des yeux, je savais qu’il souriait, qu’il me souriait, que je le faisais sourire, c’est un peu présomptueux de l’écrire, aussi faudrait-il fournir une explication, développer, écrire qui est F, surnommé « numéro 6 » chez les AJJE, ce qu’il m’a déjà dit ou écrit.
Au réveil il y avait eu la voix de maman. C’était – c’est – son anniversaire. C’était mon premier jour de congés aujourd’hui et il était tard. Elle ne se rappelait pas la chanson que je lui avais envoyée – disant peut-être « Je ne me souviens pas » et raccrochant ainsi ses paroles au livre de Lindon. C’était une chanson de notre enfance évoquée ici il y a quelque temps, un mois peut-être. Et nous avons parlé des gens qui s’ennuient.
C’est une vidéo sur le réseau social bleu. Niu parle de lui, de son travail. Je sais que je suis – c’est-à-dire que notre histoire est – quelque part au milieu de tout ça, notamment dans la chambre où l’on entend en boucle « Je te fais confiance« . Je ne sais pas exactement où, c’est-à-dire que je ne sais pas tout : parfois je n’ai pas osé demander. Là, oui, j’y suis, c’est nous. Je doute un peu, bien sûr, mais je l’écris comme si j’en étais absolument sûr, comme s’il m’avait regardé dans les yeux en disant « Of course it’s about us. » A l’époque, je n’avais rien dit de moi. Ce dont je suis évidemment sûr, c’est qu’il y a eu ma voix dans cette pièce sur la peur. Il m’avait demandé d’en parler. J’avais alors noté quelques éléments dans un carnet ; quelques flèches structureraient le cheminement de ma pensée. Et je m’étais lancé. On avait fait une seule prise je crois, comme pour une conversation normale, sur un sujet quelconque auquel on aurait déjà réfléchi, duquel on aurait déjà débattu. Que dirais-je aujourd’hui ?
P revient d’un pays où les garçons ont les yeux noirs. Il m’envoie, dans cette solitude que nous partageons, un petit mot qu’il a aussi, semble-t-il, adressé à d’autres. Le pays est loin. Il s’y est égaré. On se perd facilement dans les sombres iris, qu’elle qu’en soit l’hémisphère où ils scintillent. Il attend, il espère, il dit qu’on verra ce qui est possible. Je le laisse parler de lui, malgré la tentation de dire ce qui, dans ses mots, me ramène à moi, à ma propre expérience, comme par solidarité entre nos cœurs en attente. Mais je préfère répéter, dans un sens légèrement différent, ce que j’ai écrit à S, ce que j’écris en réponse aux « tu ch ? », ce que j’ai glissé à celui à l’oreiller : tout est possible. Anything is possible. J’aime le « n’importe quoi » du anything anglais, sa folie. Parce que tout est possible… Du moment qu’un jour, on pourra sortir. Du moment qu’un jour, il pourra voler.
Une faute de frappe sur le jeudi, et il me vient à l’esprit cette chanson : Judy and the Dream of Horses. On chantonnerait alors en regardant le ciel. On rêverait peut-être, non pas de chevaux.