Samedi 17 novembre 2018

Il me dit de les mettre là. Mais je lui réponds que c’est une carafe. Et alors ? Alors rien, elles pendouillent, ce n’est que le lendemain que je leur offrirai ce contenant plus adapté. Elles ne sont pas très belles, j’emporte le plus joli des trois petits bouquets, puisque I m’a dit « Non, tu n’apportes rien, juste toi-même » mais que j’ai choisi ces quelques fleurs en souvenir – pas si lointain – de notre douce collocation. Mais, contrairement aux mois partagés, nous voilà bien nombreux chez I, avec de nombreux visages inconnus, inconnus mais vite rieurs.

Vendredi 16 novembre 2018

Il y aurait ici un extrait du recueil « Qu’en moi Tokyo s’anonyme » de Thibault Marthouret si l’on osait tronquer la poésie. Il y aurait ensuite ici une analyse, une réflexion personnelle en tout cas, sur mon rapport à la poésie, fait de curiosité et d’une certaine distance, si l’on osait. On tomberait alors dans le piège des vers qu’on n’oubliera jamais à l’heure où blanchit la campagne, parce qu’il y a au milieu ces quelques mots : « je sais que tu m’attends ». Je sais que tu m’attends. Peut-être était-ce mon premier contact avec un tutoiement littéraire, un tutoiement voulu, entier, éperdu devant l’éternité de la mort. Je sais que tu m’attends, claquements secs comme le froid au matin de novembre. Premier contact avant longtemps, c’est-à-dire avant Perec, oh bien sûr on exclura toutes les chansonnettes qui tutoient, parfois dans un impératif pour que tu, au hasard, laisses tomber les filles.

Jeudi 15 novembre 2018


C’est ainsi tout près d’une autoroute, dans ce que l’on pourrait nommer la banlieue bordelaise, en l’occurrence une zone d’activités où se trouve un hôtel qui hébergera C pour la nuit, que je la retrouve. Elle très chic, moi attentif à ma tenue comme chaque jour de travail, nous marchons alors jusqu’à la librairie. Les automobilistes nous regardent probablement ; les bords des routes sont un peu boueux, ici ou là.

Alors la soirée se déroule, belle et douce, évocation du Japon via les mots de C. De retour à la maison, je reconnais bien sûr ton écriture fluide sur l’enveloppe à bulles. Je m’étonne de cette répétition. Je ne devine pas ce que c’est. Quatre petits ouvrages à l’intérieur. Des images. C’est beau. Mais tu n’es pas plus bavard sur la carte : même ton prénom est devenu une initiale.

Mercredi 14 novembre 2018

Je reconnais bien sûr ton écriture fluide sur l’enveloppe à bulles. Je devine ce que c’est. L’ouvrage à l’intérieur est plutôt épais, imagé, son titre est joli, j’aime la présence du mot géographie, alors que c’est plutôt mon histoire qui a été traversée par ces images, ici fixes, autrefois en mouvements. Je parlerai justement un peu de ton cinéma, un peu plus tard, insistant sur celui que j’aime, voire qui me fascine dans tout ce qu’il donne à écouter plutôt qu’à voir : tout ça, c’est du cinémots ? La carte glissée dans l’enveloppe est aussi peu bavarde que l’ouvrage, aussi peu bavarde que toi depuis des semaines, aussi peu bavarde que les silences qui, dans cette soirée de paroles – soirée qu’en un trait d’humour on nomma « Prends un demi, oublie ton mari » -, que les silences qui, donc, proposent autre chose.

Mardi 13 novembre 2018

Il me parle de son poids, de ses muscles, il me montre des photos d’il y a quelques mois, avant, pendant, après, en quelques semaines il a tout perdu, blessé dans un cercle vicieux, puisque il a mis son corps à rude épreuve : tous les jours, pauvre fou, deux heures de gonflette et des protéines pour accentuer tout ça. Plaire, plaire, plaire, plaire, il ne dit pas directement qu’il ne pense qu’à cela, tandis que je trouve la soupe de poissons fadasse et qu’il évoque encore et encore Amsterdam, la Pride sur les bateaux, les corps, les corps, les corps, le sexe, plaire, plaire pour atteindre un but évoqué par cette anecdote d’une porte ouverte je ne sais pas où, mais mon plat principal ne me plait pas, il y a une espèce de nappage vinaigré, mauvaise pioche, non non pas de dessert quelle folie, plaire, plaire, plaire, plaire. Nous nous quittons assez rapidement, le plat principal est toujours en bouche, il veut aller au sport. Et moi ? Boire des bières : une autre façon de plaire ?


Dimanche 11 novembre 2018

Je m’approche pour des carottes bio, et la cliente, grande, élancée, habillée de vêtements imperméables verbalisables par toute fashion police digne de ce nom, dit à la vendeuse qu’elle a vécu treize ans au Japon. Sans réfléchir, même si mon cerveau a le temps d’espérer une connivence avant de produire ma phrase, je dis « et moi seulement trois ans. »
Mais rien. Rien de rien. Elle m’ignore. Évidemment tout de suite je la trouve pédante, cette grande gigasse qui m’ignore mais je me demande si je dois rebondir, lui parler du prix des légumes là-bas, des carottes emballées, un truc, n’importe quoi, qui sauvera la mise et la face, parce que bon, là je me sens un peu con, voire complètement idiot, je me demande pourquoi j’ai dit ça, tout le monde s’en fiche, surtout elle, treize ans – à Tokyo, précise-t-elle – mais je sens qu’il flotte à ma droite, chez la cliente suivante, plutôt jolie, blonde, tee-shirt blanc, une sorte de soutien, pourtant je n’ose pas la regarder et je fixe les carottes, tordues, sûrement goûtues, comme celles, japonaises, qu’on achetait sur les pas-de-porte, là-bas.

Samedi 10 novembre 2018

L’étroitesse de sa veste faisait valoir sa sveltesse. Je ne revois plus le chapeau qu’il avait, mais je me souviens qu’il rabattait en désordre ses cheveux mi-longs sur son front. sa chemise, que laissait voir sa veste ouverte, était bleu sombre selon la mode du pays.

André Gide ; Le Ramier

Vendredi 9 novembre 2018

Quand mon père a vu que Pétain s’écrasait comme un lâche, il a été absolument bouleversé. Au début, il croyait, comme tout le monde, que Pétain c’était le vainqueur de Verdun. Puis il a commencé à faire des recherches sur le Maréchal. Mon père, qui n’était pas du tout un Parisien et venait directement de sa montagne, ne connaissant personne à Paris, a pourtant trouvé un ami, et ils commencé à fréquenter les bibliothèques publiques. Ils se sont renseignés et ils ont lu, notamment, les Mémoires du Maréchal Joffre. Il ont aussi appris que Pétain avait des contacts avec la Cagoule. Mon père semblait avoir vieilli de dix ans quand il a fait toutes ces découvertes. il était devenu méconnaissable. Il a commencé à écrire des tracts pour expliquer qui était vraiment Pétain. Il n’était plus question à ce moment-là, heureusement, d’antisémitisme. Cela lui était passé.

Anise Postel-Vinay, avec Laure Adler ; Vivre

Mercredi 7 novembre 2018

Après avoir passé l’après-midi à vouloir faire disparaître les odeurs qui hantent l’appartement, fantômes d’un chat dont la pisse s’est incrustée, il s’agirait donc de faire disparaître le toucher et tous les sens, et au-delà des sens les sensations, les émotions et ne plus t’attendre. Enfouir plutôt que laver à l’eau de javel. Recouvrir les traces, comme j’ai teint en noir ce pantalon, pour toi, comme je fais tant – et pourtant si peu – pour toi et que tu interrogeais ce soir pourquoi, au fond, je faisais tout cela.

Au cours de cette journée chômée, dans un de ces innombrables podcasts qui vous apprennent par exemple que les frères Bogdanoff ont côtoyé de très près Roland Barthes, ce dernier déclarait avoir écrit pour séduire mais que cela n’avait jamais marché. Je souris en souvenir du virage pris autrefois pour séduire ; ça n’avait pas suffi. Je souris en sachant que tu me lis peut-être mais tu n’as pas le temps, tu as ces cours, ces cours qu’à peine ce soir a-t-on pu décrypter ; trop vite te voilà t’éclipsant après le dîner, après ce trottoir dont tu interrogeas le silence que j’imposai malgré moi. Je souris parce que si je ne t’écris plus de lettres pour te séduire, mais quelques phrases sur une interface verte, j’agis et déconstruis la syntaxe de la phrase précédente en quête d’un peu de poésie ou de plaisir.

De retour dans l’appartement bien sûr assez grand pour une histoire qui dirait son nom, Jacob, si loin là-bas, des milliers de km et des heures de décalage horaire, me raconte qu’il n’a pas encore écrit ces lettres au garçon colombien. Je ne pense pas à lui parler des élections dans son pays mais je rebondis en lui parlant de ce projet épistolaire, et puisque il me parle de Diana Athill, ma recherche croise une vidéo : « Why you will marry the wrong person ». Je souris.

Mardi 6 novembre 2018

Ce « En liberté ! » que l’on disait être très drôle, ne l’est pas forcément totalement, puisque la proie d’un sujet sérieux – la sortie de prison d’un pauvre type qui n’aurait pas dû y aller – mais me voici riant au éclats, seul sur mon troisième rang, dans cette scène de braquage qui clôt presque le film mais dont je ne parlerai pas à B puisque il comptait aller voir ce film, et que le hasard aurait pu nous faire nous retrouver dans la même salle.
J’apprendrai deux jours plus tard que ma chance, c’est de ne pas voir les bande-annonces, qui gâchent le moindre effet de surprise, et je trouve alors que cette phrase nous ramène dix ou quinze ans en arrière, quand ce journal s’escrimait à ne rien oublier de mes activités qu’on qualifiera de culturelles et que déjà Audrey Tautou incarnait une jeune femme rêveuse.

Lundi 5 novembre 2018

« Bonsoir messieurs dames, contrôle des titres de transport s’il-vous-plait. » Je lis vaguement le Binet. De l’autre côté du couloir, il y a ce type barbu, jadis décoloré, déjà vu plusieurs fois – sans doute avons-nous les mêmes horaires, à supposer que j’aie des horaires fixes. En face de lui, la femme se lève pour valider et celle d’à-côté soupire, souriant malgré tout, puisque, comme elle l’expliquera au contrôleur, elle était descendu du tram précédent dans lequel ils étaient montés, puisque aussi c’est déjà lui qui la dernière fois l’a verbalisée, puisque la dernière fois déjà elle avait oublié son pass. Celle d’en face a droit à son amende, elle aussi, tout aussi calmement, mais plus salée. L’ambiance est légère, voire rieuse. Les verbalisées engagent la conversation, et le barbu parti, préviennent la trentenaire qui prend sa place, plus récemment décolorée et au superbe rouge à lèvres rouge vif, qu’elle devrait être vigilante : ici c’est le coin des prunes.

Dimanche 4 novembre 2018

Et c’est ainsi que le pot au feu en compagnie d’inconnus s’avéra être un poulet entre amis. Mais d’un détour sur le chemin du retour, c’est l’inconnue de Kyoto qui s’invita et la voilà donc, accrochée au mur, un peu haut peut-être, comme flottant par sa grâce.

Samedi 3 novembre 2018

Pour l’instant son équipe manque de femmes, il a l’air sincèrement désolé, il me dit « En même temps je ne vais pas les inventer. »

Laurent Binet, Rien ne se passe comme prévu

Il fait déjà nuit, évidemment, ils ont déjà dîné, moi aussi. Le hasard de mon tram et de leur trajet en vélo nous fait nous rencontrer au même moment au même endroit – pléonasme d’une rencontre. Nous allons voir cette exposition, où là aussi il fait déjà nuit, mais où l’on tente de réveiller le spectateur par des airs classiques poussant autant dans les décibels que dans les aigüs, de quoi réveiller la Mamma Morta.
L’expo ? De photographie(s). J’aime voir, par curiosité, ce qui est produit à l’exact opposé de mon travail : en l’occurrence du noir et blanc de corps nus et parfaitement dessinés, comme un cours d’anatomie et de technique photographique. J’aime voir aussi pour aiguiser mon œil critique, et on y vient vite, puisqu’il semble que l’auteur a voulu remplir un espace trop grand, posant alors dans un recoin le portrait fragile d’une dame âgée à l’épaule timide, face à une adolescente au tatouage évoquant de tristes souvenirs. C’est alors là, dans cette disparité constituée de seulement quelques images surdimensionnées, que le propos de l’auteur s’effiloche. Et que nous filons.


Vendredi 2 novembre 2018

Alors je lui apprends ce mot en français, lui précisant les usages. Il s’apprête à partir, la capuche de son manteau déjà sur la tête. Nous rions. Quatre heures plus tôt, tu étais passé récupérer cette grosse valise marron qui nous avait fait rire hier, avec ton amie J. Quatre heures plus tôt, vous ne vous étiez pas croisés, tu n’avais pas le temps, c’est cela, tu m’avais dit que tu aurais bien aimé fumer une cigarette avec moi mais que tu n’avais pas le temps.
Do you find it hard to sit with me tonight?, disait justement cette chanson, puisque j’ai retrouvé le goût et la curiosité d’écouter autre chose que cette chanson en italien qui disait déjà tout, tout mais pourtant autre chose.

Jeudi 1er novembre 2018

Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, même une route où passent des voitures, des paysans, des couples, même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration. 

Jean Cayrol, Nuit et Brouillard

Avon, Badinter, de Ceccatty, Duras, Echenoz, Fernandez, Guibert, Haenel, Isherwood, Jullien, Kundera, Lachaud, Moresco, Navarre, O., Proust, Quignard, Riboulet, Steiner, Tremblay, Viel, Wolff, Zenatti. Déranger, empiler, trier,  approximer, voir la lumière décliner, alphaber, vouloir lire, ouvrir, feuilleter, ranger.
Les livres ne sont pas les miens. Ils sont chez moi, mais ne sont pas les miens. Certains me sont familiers. Au hasard il y a celui-ci, un Michon : il reste le petit mot écrit de ma main.
Je m’assieds devant la fenêtre, je lis quelques lignes de Wolff, comme parfois, depuis deux mois, je lis quelques lignes, au hasard, une page, deux, une lettre de Mitterrand, les deux premières pages tragiques d’un livre de chez Verdier. Les visiteurs, toujours disent « Oh tous ces livres » ou quelque chose comme ça. Les visiteurs, souvent disant « Oh il y a un chat ? » ou quelque chose comme ça.

Mercredi 31 octobre 2018

La photographie te montrerait tandis que tu es au téléphone avec lui. On t’y verrait grimacer, ou bien sourire, ou peut-être rire. Parfois vous riez, ainsi, ensemble. Ainsi je disparais. J’entends sa voix au loin, je distingue parfois ce qu’il te dit. J’y distingue peut-être ce que tu me dis de lui.
Il y a entre nous sa présence et la petite table que j’ai souhaité recouvrir d’une nappe que je n’ai pas choisie, mais le motif fleuri et coloré est agréable, il frise une douce kitscherie peut-être, une évocation printanière sûrement. Dehors il pleut. Sur la table, ce قیمہ que tu as cuisiné, et deux serviettes de table à carreaux rouges et blancs. Je t’avais dit qu’elles appartenaient à ma grand-mère. Tu t’étais étonné de leur propreté. On n’avait parlé pas longtemps lessive. Ni des serviettes, ni de ma grand-mère.

La photographie te montre tandis que tu danses. Pour une raison que j’ai oubliée, nous avons commencé à chercher des images de toi. Parmi elles, la DSC_4289, prise le 15 juillet à 22:14:25, très belle, un léger flou. Je l’avais ignorée ou oubliée, je ne sais pas, toujours est-elle noyée au milieu de la multitude d’autres, de ces gens joyeux. Tu me demandes ce que j’y vois.

Lundi 29 octobre 2018

Alors soudain, sur le tapis roulant plus confortable que l’asphalte, je prends un plaisir étrange. Courir. Les souvenirs liés à cette torture pour les jambes et le souffle sont rares, mais bien présents, année universitaire 1993-1994 ou 1994-1995, La Rochelle. J’accompagnais ma cousine, sans doute avait-elle une prescription médicale, sans aucun doute n’avais-je aucune raison valable, si ce n’est l’envie de partager une activité avec elle, c’est à dire une autre activité que les soirées rieuses entre nous et nos amis – surtout les siens, je crois.
Mais il y avait l’horizon.

Dimanche 28 octobre 2018

Le réel, c’est quand on se cogne.

La phrase est de Lacan. Elle est dans le livre de Laurent Binet dont je dévore les dernières pages sur ton canapé. Elle est là. Nous sommes là. Dans le réel. On s’y cogne. Moi d’un côté. Toi d’un autre. Les uns contre les autres. Contre des murs, contre des absences, contre des émotions. Les mots, le matin, ont été difficiles. Il n’y en aura pas d’autres. Nous n’y parviendrons pas. Nous laisserons la journée s’imposer, imposer son rythme et ce que nous sommes, ainsi que nous sommes ensemble. Depuis hier, je dors beaucoup. Le corps est fatigué. Peut-être, au matin de ce dimanche parce qu’il y a eu ces excès rieurs, puisque nous avions tant ri.
Le dimanche s’endormira. Pas tout de suite. Pas de mots. Dire autrement ce que l’on sait.

Samedi 27 octobre 2018

Nous nous sommes rencontrés en août 2017, ils habitent le même quartier, celui où je logeais alors, celui où je vivais et travaillais autrefois. Ils sont toujours là, différemment, puisque dès le début ils n’ont pas eu la même place, mais chacun a été important dans cette époque instable de l’été 2017, l’un m’offrant une simple légèreté, l’autre une impossible folie. Ainsi, dans l’exercice délicat de parler des autres, et de les comparer, je me retrouve ici à vouloir dépasser la description factuelle de ce samedi : un café avec l’un, un déjeuner avec l’autre.
S’il me serait facile de parler de B sans entrer dans l’intime, puisque ce que je crois être nous est devenu une belle amitié, je ne sais pas comment parler de J aussi précisément, au passé et au présent. Au passé, sinon par des métaphores sucrées et dorées glissées ici, sinon par les mots envoyés hier, que lui seul connait. Il aurait pu, ce mois d’août 2017, franchir la frontière du possible : c’était l’été, et nous étions comme cette saison lorsqu’elle veut que le plaisir se prolonge et qu’alors elle s’allonge sur l’automne. Mais le réel empêcha ce possible. Un jour de juillet dernier, avec toi, nous l’avions croisé ; tu l’avais lu dans nos yeux, ce présent, dont encore un peu on pourrait parler.

Vendredi 26 octobre 2018

L’intuition est un concept commode, comme Dieu, pour se dispenser d’explications.

Laurent Binet ; La Septième Fonction du langage

Dans le wagon bar – un espace que je n’ai pas fréquenté depuis longtemps, allez savoir pourquoi, autrefois j’y passais du temps, à observer mes semblables -, c’est plein de militaires ou de sportifs, je ne sais pas mais ça boit de la bière, les cheveux ras, testosterone.com
Alors j’en prends une, moi aussi, ça va me détendre, 6,7° et 5 minutes de retard à l’arrivée. Je vais vers de nouveaux contours pour toi et moi, c’était prévu alors je suis là, quoi que dimanche ait produit, dit, entendu, creusé, recouvert.

Revenu à ma place, j’écris. Ce journal a pris ses aises depuis quelques mois, il s’étale, mais se retient, il a parfois envie de dire, alors il piétine un peu ce qu’on n’a jamais osé dire, parler d’amour, peut-être parce que jamais, moi-même, je n’ai vécu ces formes d’amour, plurielles, nouvelles qui depuis plusieurs mois me traversent. Je sais qu’on me lit, qu’on s’inquiète peut-être, mais il n’y a pas d’inquiétude à avoir dans ce que la vie nous offre dans ce qu’elle a de plus beau qui parfois, volte-face, devient ce qu’il y a de plus triste. Je ne traverse pas uniquement la vie en spectateur d’histoires comme on en voit au cinéma, je les vis – peut-être depuis que j’ai été, un jour d’automne, Meryl Streep sur la Route de Madison, une route devenue poussiéreuse là-bas –, je les vis comme depuis ce dimanche de ruines, depuis ce vertige que je n’attendais pas et qui me ferait dire que je t’aime, je nous aime et je m’aime avec toi.
Et puis je mange des M&M’s, ça ne va pas avec la bière, je ne sais pas ce qui m’a pris.

Une fois dans le métro, j’ai encore à l’esprit cette chanson chantée avant-hier, alors je cherche cette autre. Les fichiers sont encore dans le téléphone, datés du 21 janvier. Il y a trois versions, sur la troisième on entend mieux la voix de la chanteuse qui parle d’une petite robe – j’ai oublié de quoi parlait réellement précisément la chanson, mais bien sûr elle parlait d’amour, non ? Peut-être pas. Je m’étais amusé à la chanter, j’avais répété, répété, jusqu’à imiter du mieux possible cette langue qui était la tienne et pour laquelle toi et tes amis m’aviez donné un nom : 何柏安. 
Dans le métro j’écoute donc la troisième version. J’essaye de répéter les paroles. Mes lèvres bougent à peine. Aucun son ne sort. J’ai envie de chanter. Station Les Halles, je m’approche de la porte, il vient de monter, il me dit que je peux m’asseoir, mais sans vraiment parler je lui fais comprendre que je descends à la prochaine. J’enlève un écouteur pour le comprendre, puis deux. Il me propose à manger, c’est dans un sac en papier. Je souris, refuse poliment évidemment. Il me demande si je pars, si j’arrive… Ah Bordeaux, il y était y a pas longtemps, pour les vendanges… il hésite… dans le Bordelais, oui c’est ça. Ça lui avait fait un peu d’argent. Il sourit. Je le salue, m’éloigne.

Jeudi 25 octobre 2018

Soleil. 15h15. Terrasse. Le café n’est pas très bon. Il y a toujours ce livre entre mes mains et je ne sais toujours pas qui a tué Roland Barthes. Pour une fois, je prends le temps d’en lire quelques pages en dehors des transports en commun. Et puis il y a autour, et surtout en face de moi : la place Fernand Lafargue. La vieille dame qui nourrit les pigeons, les touristes gothiques qui la photographient, un homme brun et beau d’environ 1m65 en tenue de sport noire qui prend des notes et fait des pas de côtés dans ce qui ressemble aux premières esquisses d’une chorégraphie demandant quelques mètres carrés, un type genre zonard qui le regarde avec étonnement et alors moi qui ris. A ma droite, un couple de touristes parlant ce qui ressemble à du néerlandais, mais final c’est peut-être de l’allemand. J’ai rompu le rythme habituel par une après-midi ensoleillée loin d’un bureau trop froid. C’est bien. Je prends mon temps. Il fait malheureusement un peu trop chaud pour un 25 octobre, c’est effrayant, et plus tard j’irai m’inscrire à la salle de sport, acheter un pantalon de sport et des chaussettes de sport, il faut répéter ce mot, sport, pour bien s’en imprégner après 18 mois sans ce genre d’activité. Sur le chemin je tomberai sur R, en route vers son cours de français qu’il trouve un peu trop « pour les enfants » : né lusophone et parlant anglais, espagnol et allemand, ma langue, qu’il comprend et peut lire, n’est pour lui qu’une montagne de sons difficiles à reproduire, de prononciations à retenir, de combat contre les graphèmes et les phonèmes. Ainsi lutte-t-il, dans un délicieux accent brésilien qui me fait penser à P, contre ce « maintenant » qui s’impose en une sorte de « mèintena’nte » à l’anglaise. Avant de s’éloigner, il me dit qu’il va à Paris ce week-end : pour voter. Apprendre le français, c’est aussi pour ça : revenir au plus vite si le monstre revient là-bas.

Mardi 23 octobre 2018

E souffrant, R toussant, Z dansant, je m’arrête devant les panneaux et voit l’horaire de Girl, qui remplacera ma solitude par des images en mouvements. Le temps d’un aller-retour qui m’emplit de joie à l’idée de retourner au cinéma et m’y voilà. Le film est beau, gracieux, dur, frôlant le visage de Lara, caressant ses pieds meurtris, affrontant son sexe, interrogeant son être d’adolescente en quête de soi, s’agrippant à son corps tournoyant comme les manèges de dimanche d’où s’extrayaient des cris dont on ne savait pas si c’était de la frayeur, de la joie, ou des cris d’espoir : la fin des haut-le-cœur.

Lundi 22 octobre 2018

Vingt images sélectionnées, loin de la série de cent que j’aimerais montrer. Vingt images à envoyer. Qu’en dire ? L’absence que je sais présente, comment l’effacer ? Comment la mettre hors-jeu puisqu’elle est, pour le coup, presque hors-sujet ? Presque hors-sujet : le photographe ne voyage-t-il point seul malgré la présence d’un autre ?
Je cherche alors tes mots dans les milliers de messages, ces mots que je me rappelle vaguement, et qui ainsi me guident. Je détricote et reconstruis une pensée, m’arrête. Parfois, sur une image, un horizon.

Dimanche 21 octobre 2018

Tu passes le muret pour aller photographier le pont de pierre à travers les feuillages ; il te faut éviter les déchets humains, les détritus. Ton corps habillé de sombre est alors une ombre sur les images que je prends. Nous reprenons notre marche, la discussion enjambe un autre muret, celui d’un silence qui couvait, celui d’une parole qu’il fallait délivrer.
Plus tard, seul au parc d’attraction baigné sous le soleil, nos esprits faits ombre, les cris de joie ou de peur transpercent dans leur animalité ce qui nous fait hommes bouleversés, bouleversés par les mouvements brusques, par ce qui nous échappe et que l’on croyait installé, par ce qui froisse les évidences.
Plus tard, alors au téléphone, revenu à de basiques histoires de tournevis et d’abat-jour avant que l’ampoule ne claque pour nous replonger dans la pénombre, je dis cette date qui en était une autre.

Jeudi 18 octobre 2018

Le temps, lentement. Une table en extérieur, un tiers mouillé d’une pluie discrète, parce qu’à l’intérieur il fait trop chaud. Il me parle de ce garçon, il dit le Colombien, comme je dirai l’Américain à Nicolas avant d’ajouter son prénom, un joli prénom, court, rond. Il me dit qu’il va lui écrire une lettre. Tout le monde trouve que c’est une bonne idée, oh moi aussi bien sûr. Il me parle alors du livre de Gabriel Garcia Marquez, L’Amour au temps du choléra, me donne envie de le lire, peut-être que je dis quelque chose sur ce que je pourrai écrire sur l’amour.
Jamais le silence n’a trouvé une brèche pour s’installer, ni la veille dans l’aboutissement d’un bon vin, ni là, brunchant sur les voyages, son corps et la solitude, ni plus tard en sortant de la Cathédrale lorsque l’on parlera de mémoire, de séduction ou des cartes postales qu’il n’enverra pas. Jamais le silence, sauf parfois dans mes hésitations face à son accent, son articulation, lui faisant alors répéter. Jamais le silence, sauf finalement lorsque ses yeux clairs disparaissent à travers les vitres teintées du bus 1, direction l’aéroport.

Time, slowly. A table, outside, partly wet from a shy rain or a rainy shiness: it’s too warm inside. He talks about this guy, he calls him The Colombian, as I will write The American to Nicolas before precising his short, rounded, gentle name. He tells me he will write a letter to him : everybody says it’s a good idea, so do I, natürlisch. So then he describes this book by Gabriel Garcia Marquez, and I want to read it, but maybe instead I say something about what I could write about love.
Silence never crept in, neither in yesterday’s wine, neither in this morning, brunching about travels, bodies and solitude, nor later between memory, postcards and seduction. Silence never crept in, but we could feel its breathing while i was not sure what he was saying. Silence never crept in, until the bus number 1 took his bright eyes away.

Mardi 16 octobre 2018

Se chercher, brièvement.
T’attendre, patiemment.
Se croiser, aveuglément.
Te rattraper.
Don’t walk so fast.
Sourire.
Ici te tutoyer. Dans ta langue être flou.
T’attendre, patiemment.
T’attendre, indifféremment.
Et puis se dire demain.

Lundi 15 octobre 2018

L’absence, au milieu de mes images, est un des sujets de la conversation avec Gilles, lors d’un déjeuner photographique qui m’emmènera prochainement vers d’autres routes, collectives et donc joyeusement sinueuses, mise en danger nécessaire face une pratique qui perd son souffle ou le retient, apnée.
L’absence, oui, voilà, depuis deux semaines, suite au stage, que le sens est apparu dans mes images, c’est à dire dans quasiment toutes les séries produites depuis dix ans, un sens enfin, une réponse au Pourquoi ?, un fil rouge qui n’a rien d’éclatant, sauf soudain au visage.
L’absence est, en dehors des images, dans le cœur et la (dé)raison depuis ce moment où tu as prononcé quelques mots, joyeux de cette porte ouverte que la vie t’offrait, joyeux de te projeter ainsi, par forcément loin de moi, mais autrement de moi, permettant au mot distance de donner toute sa complexité. C’est un point d’interrogation, une présence, une obsession parfois au milieu de la nuit qui vient de me séparer du dimanche. Les absents ont soi-disant toujours tort mais il ne faudrait pas tomber dans une certitude à la française, jouant ici sur les sous-entendus et les métaphores pour ne rien dire de trop, comme une prose répondant à ce poème impromptu écrit ce lundi. Puisque tu m’avais demandé si parfois j’en écrivais.

Dimanche 14 octobre 2018

Alors il y a cette envie de citer Duras, « Écrire c’est hurler sans bruit« , parce qu’il y a cette envie de crier, de crier comme la pluie, la pluie qui peut sauver ce qui a l’air sec, mort, mais aussi la pluie d’orage, la pluie qui tombe sur un désert qui ne s’habitue pas au vide, la pluie qui finalement, frappant un sol trop dur, glisse, et trop violemment emporte tout sur son passage. Alors que reste-t-il ? Des dégâts.

Jeudi 11 octobre 2018

Le Pavillon, encore. Laure Suberville, encore, autrement, plus fort. Ange, encore. On parle un peu de toi, il parle un peu de moi, me présente, je tends une carte, une deuxième. Les conversations cherchent un souffle, je cherche un verre puis un peu de silence pour t’appeler. Là, alors, je confonds la présence de H, dans l’ascenseur, avec la tienne : non, tu n’es jamais venu.

Dimanche 7 octobre 2018

 

D’automne était le temps, le ciel, les feuillages du bois qui longe le jardin d’acclimatation au nord. D’automne était l’humeur quand on crut qu’il allait falloir rebrousser chemin. Mais non. Alors Schiele. Schiele, un des rares artistes qui provoqua un bouleversement lorsque je découvris son travail. Il doit donc y avoir, quelque part (un carton, une pile, un tas, un recoin), un livre. A mon Panthéon, mieux rangé que ma bibliothèque les corps de Schiele côtoient les reliefs de De Staël – dont je sais précisément où se trouve son livre de correspondances, là, à peine dois-je tendre le bras – De Staël dont le souvenir de l’exposition rétrospective au Centre Pompidou, en 2003, est encore une émotion nette. Il y a, chez l’un et l’autre, comme une griffure, une densité, des cassures, quelque chose à fleur de peau, et si l’on évoque la peau, peut-être que les corps chez Schiele sont le mien, mais que sont en moi les bleus chez De Staël ?

Mercredi 3 octobre 2018

Il me demande, sans forcément attendre une réponse, ce que fait la police au bout de cette petite rue. Je lui réponds que c’est ça la France maintenant… il n’a pas vu l’armée ? Si, il a vu l’armée, il n’a pas très bien compris.
Il n’est pas revenu depuis les attentats, alors il ne sait pas.
Il ne sait pas non plus la date de notre rencontre, ni le lieu, probablement par l’intermédiaire de Fred, il y a neuf ou dix ans. Puis l’Atlantique entre lui et nous, ceux qu’il vient revoir ici.
Une terrasse pour un verre, une deuxième pour dîner, puis ce bar où la jeunesse danse, nous souriant peut-être parce que nous sommes là, quadragénaires et pas sapés comme eux, et lui en rouge me regardant d’une autre manière, alors répondre par un sourire, joie et joliesse, consos à 2 euros jusqu’à 23 heures. Un dernier bar, nos âges, nos habitudes, une autre chaleur, rire parce que le patron nous offre un shot de jus d’orange parce que non non, pas plus d’alcool. Et puis parler encore, des amours, des ailleurs.

Dimanche 30 septembre 2018

C’est toujours une surprise, les ciels d’automne. Ainsi celui de l’autre côté de la baie vitrée du train qui me ramène à Bordeaux. Clin d’œil photogénique à ce qui s’est terminé deux heures plus tôt, même si personne n’avait fixé le moindre ciel.

Samedi 29 septembre 2018

Niort. Place de la Brêche.
Olivier Culmann m’a imposé un exercice après avoir vu cette série, celle que j’avais regroupé en 2012 dans un petit livre de format 14 par 20cm,  sans la sélection nécessaire pour resserrer le tout. Ces gens de dos avaient englouti, sans le vouloir, lors de la présentation de mon travail au début du workshop, les travaux en cours sur l’insignifiance et l’absence.
D’autres passants de dos, place de la Brêche à Niort, engloutissent ainsi ce moment imposé et nécessaire pour chercher. Mais je ne sais pas quoi. Je cherche un sens. Je lutte. Je ne suis pas content. Je persiste. Je sais que je suis venu pour cela : une mise en danger sous les conseils, sous le guide d’un NOM de la photographie française contemporaine. Je n’ai pas encore réussi à verbaliser ce que je montre dans ces portraits sans visage : l’absence. Soudain Gérard. Il rit.

Vendredi 28 septembre 2018

Il n’y avait pas ce journal. C’était il y a 20 ans et 8 jours. Un dimanche. Tu n’avais pas dit grand chose à la terrasse du bar, sur le port, sauf que je n’y étais pour rien, dans ce silence. Parfois, quand nous nous voyons, je repense au silence. Je saurais aujourd’hui me rasseoir à la même place ; tu m’avais raccompagné chez moi.
Tu n’avais pas cette Audi bleue, modèle familial, dans laquelle la discussion est rompue, après que nous nous sommes retrouvés à la gare, par la sonnerie de mon téléphone, puis la voix de Z qui ne comprend pas qu’il est impoli de parler ainsi, alors j’en joue, je crois que tu en rigoles aussi. Z ne connaît pas le silence. Sauf les miens, parfois.

Dimanche 23 septembre 2018

Soudain, cette photo à peine prise, ton appel.
Soudain être trace, rester souvenir. Garder les contours de ce que nous étions, l’un à côté de l’autre. Et donc rester encore, l’un à côté de l’autre. Autrement. Devenir autre. Te laisser construire, ailleurs. Te laisser te construire.

Samedi 22 septembre 2018

J’ai quitté plus tard que prévu la soirée chez M. J’avais attendu le gâteau, les bougies, le 4 et le 0, comme un score de foot, bougies sur lesquelles il faut souffler. Sur le gâteau , ensuite, il y avait un peu de cire : les ans qui passent laissent des traces.

Je suis arrivé au bar après une correspondance. I portait une robe rouge vif avec des fleurs. Tu parlais, là-bas, je ne sais pas trop avec qui, j’ai bu un peu de ta bière. Il y avait foule. Les gens étaient heureux, ça chantait, dansait, s’embrassait. Il y avait B aussi (« On ne te voit plus, Arnaud ! ») et puis A, que je ne connaissais pas, une petite blonde totalement saoule. Les gens s’embrassaient, t’embrassaient. Tu riais. Tu parlais peut-être un peu trop fort, surtout dehors.

Et puis je suis rentré. Vous êtes partis danser encore. J’avais ce parapluie, qu’I te laissait mais qu’elle avait peur que tu perdes. Pourtant la pluie n’était pas le sujet. Ni ce qu’on avait peur de perdre.

Dimanche 16 septembre 2018

Tu prépares de quoi petit-déjeuner, ou du moins manger quelque chose de plus consistant que le café kenyan, délicieux et doux comme un dimanche matin au réveil tardif, la tête perdue au milieu d’une myriade d’oreillers. Un oreiller, c’est comme un trésor, tu m’avais dit l’autre jour ; j’avais ri.

L’odeur de chocolat cuit, mélangé aux céréales, me rappelle soudain l’enfance. C’est très loin mais l’émotion est très forte. Je te dis que j’ai alors 9 ans, on est en Espagne, dans la cuisine de Mariluz et Manolo. J’ai un très léger doute en te racontant cela – aurait-ce été chez mes grands-parents ? – mais ce dont je suis sûr, c’est que cette odeur correspondant à un moment rare. Parfois –  c’est un parfois d’une extrême rareté, puisque la force des souvenirs olfactifs trouble à ce point le temps qui passe – c’est l’odeur de leur salle de bain qui surgit. C’est doux. Du savon peut-être.

Plus tard tu me raconteras autre chose, un moment de tes 16 ans, pas d’odeur dans ce souvenir raconté brièvement dans un sourire délicieux et doux comme un samedi soir au coucher tardif, la tête perdue au milieu d’une myriade d’oreillers. Notre jeunesse a foutu le camp. Parfois la mienne me court après, elle m’agrippe dans ce qu’elle ne m’a pas offert.

Alors à Pantin nous partons. J’ai ce besoin d’être dans un environnement familier, des artistes, des installations, les mots de Francis Morandini sur une photographie émouvante qui n’est pas la sienne, un espace, des espaces, besoin et envie malgré le choix que je fais à la fin – et que je t’impose ? – de ne pas faire la queue, là-haut. Et de ne pas voir Cécile. Puisque dehors il fait beau. Et que j’ai besoin de Paris.

Samedi 15 septembre 2018

H s’approche, me voit, sourit et du fond du cœur me dit que ça lui fait plaisir de me voir ; il le répète. Je suis touché, évidemment j’ai beau le penser aussi, je ne peux pas l’exprimer, je ne sais pas l’exprimer avec autant de facilité maintenant qu’il a une longueur d’avance et j’en deviens même presque distant. Je bredouille que moi aussi, mais ça n’a pas l’air sincère du tout alors j’essaye de masquer mon embarras dans une banalité sur l’exposition. Je n’avais pas vu D depuis longtemps non plus ; nous discutions à travers sa moustache toujours aussi fournie quand H est arrivé.
Cette association, pour laquelle je donne encore beaucoup de temps, par amitié, par souhait que le projet aboutisse, par plaisir, par intérêt aussi, ne le cachons pas, puisqu’il faut savoir se distinguer sur un CV, dans une soirée, ici ou là, d’ailleurs cela a fonctionné autrefois, cet entretien de 2009, bientôt 9 ans, où mon amour et mon engagement pour l’Art nouveau avaient porté leurs fruits (bien qu’on y trouve plutôt des tiges). Bref. L’amitié surtout, ils le savent, je suis tenaillé. D’ailleurs voici un peu plus tard MC. On se connait à peine, n’est-ce-pas. Au déjeuner, l’autre fois, proximité géographique, proximité linguistique, j’avais tellement aimé sa présence. Ce samedi aussi. Longtemps alors nous parlerons. Bientôt encore, j’espère.

Vendredi 14 septembre 2018

Le grand chauve fourre ses notes dans son cartable et quitte l’estrade sans un mot. Bayard lui court après : « Monsieur Foucault, où allez-vous ? Je dois vous poser quelques questions !  » Foucault gravit les marches de l’amphi à grandes enjambées. Il répond sans se retourner, à la cantonade, de façon que tous les auditeurs encore présents puissent l’entendre : « Je refuse d’être localisé par le pouvoir !  » La salle rit.

Laurent Binet ; La septième fonction du langage

Moi aussi alors je ris. C m’a prêté le roman hier, c’est je crois au cours d’un déjeuner, un jour plus tôt, qu’on avait parlé de littérature ; elle avait deviné que j’aimerais. J’aime.

Jeudi 13 septembre 2018

Calé dans le petit coin, devant la fenêtre, là où l’on n’entend pas le ronflement – brrrrrr – j’envoie enfin ces 5 images à A. Ces trois ans là-bas sont décidément encore profondément présents, troublant la notion de passé : ancrés en moi, dans mes souvenirs, dans les objets disposés dans l’appartement, dans les photographies que je sélectionne, dans les images de Mer que l’on me demande pour un catalogue, dans le portrait de C sur la quatrième de son dernier livre, dans cet appel de V pour ce livre, l’autre jour. Et puis dans cette conversation au travail, puisque tout le monde y va, en avril comme par hasard, trois semaines heureusement, ainsi je vante le temps des jours d’avril caressant le mois de mai. Sur le meuble de l’entrée, le Barthes. Là dans la valise, le Tanizaki. Sur le canapé, Sôseki. Le Japon est partout. Je n’en aurai probablement jamais fini avec et je me demande si ce pays pourra être remplacé par un autre pays, pourra être envahi par un autre continent. L’Amérique latine aux yeux noirs a tenté sa chance, elle n’a bien sûr pas disparu, il y a ses pages qui attendent, mais le chaos et l’altitude ne sont peut-être pas faits pour moi. L’Afrique alors, dont le seul élément visible autour de moi est posé là-bas, à la tête du lit, ce petit coussin au tissu bleu canard et jaune profond aux motifs géométriques, l’Afrique s’approche. Déjà j’en parle. Puisque déjà elle est là.

Mercredi 12 septembre 2018

Ma nouvelle adresse m’en rapprochait mais c’est Mademoiselle de Joncquières et l’invitation de N qui me ramenèrent au cinéma après des semaines d’absence. Le film nous ramenait d’ailleurs au sujet, LE sujet, celui de la conversation téléphonique de la veille et de tant d’autres moments avec tant d’autres personnes, LE sujet et ses satellites, ses circonvolutions, ses règles et ses libertés : l’amour. L’amour, l’autre, le désir, le libertinage, ce qu’il faut dire, comment le formuler, comment le définir, comment le taire.

Par la suite attablés et joyeux, avec un tel pluriel imprévu par N et moi-même lors de son premier message puisque il était accompagnée de M et que j’avais invité Z qui avait invité I, on y revint, sur tout cela, l’amour, tout ça, ce qu’il faut dire, faire, attendre, ce à quoi il faut veiller aussi, mais les doigts gras et les papilles délicieusement citronnées.

Lundi 10 septembre 2018

Il me donne rendez-vous à Mériadeck. Je l’y retrouve, il est un peu déçu : il n’y avait pas sa pointure. A la terrasse qui donne sur le jardin, devant une boisson gazéifiée au cola, tandis qu’il a choisi un chocolat chaud – il commande souvent un chocolat chaud et parfois le serveur sourit – je l’écoute me raconter sa rentrée. Il me montre fièrement le porte-documents de plastique qu’il a acheté pour l’occasion, et plus fébrilement les textes qu’il faut lire. Alors le vieux monsieur passe, lentement.