Dimanche 9 décembre 2018

Elle m’a regardé, de loin. Je m’approche, passe à côté, les salue, elle et la conductrice ; elle discutent. Le temps de laisser passer deux secondes d’hésitation, je me retourne, les interromps, me présente. Je lui dis que je viens souvent faire des photos des chevaux, qu’il faut que je lui en envoie. Elle sourit, heureuse de cette proposition, entame une phrase qui convoque la joie d’une autre personne mais que mes paroles recouvrent. Non, elle n’a pas d’adresse e-mail, sourit-elle. Au loin le ciel s’assombrit.

Jeudi 29 novembre 2018

Métro Daumesnil, 125 de la rue P., code. Sur l’interphone je cherche ton nom, la lumière est assez basse, la petite étiquette bien discrète à côté de ce nom que je ne crois pas connaître et dont tu m’expliqueras la présence un peu plus tard, alors que j’ai souri d’avoir mis du temps à trouver sur quel bouton appuyer. Je traverse la cour, pousse la porte, m’essuie à nouveau les pieds, monte les trois étages, aperçois ta tête. Tu es celui qui attends.

Mercredi 28 novembre 2018

– J’aime bien ta cuisine, c’est pas très épicé, ça m’habitue à la cuisine française.
– Ah OK tu veux dire que c’est fadasse ?

Qui tutoyer ici ? Toi qui t’imposes dans un éclat de rire, qui impose mon aide puisque tu as besoin de moi ? Toi qui, commentant le dîner, m’entraîne dans des ricochets d’hilarité ?
Qui tutoyer ici ? Toi qui dit que ça te fait plaisir, qu’il n’est pas si tard. Toi qui me rejoins alors dans ce bar qu’on pourrait appeler habitude ?
L’écoute de l’un, les mots de l’autre, et cet entre-deux, ces entre-nous. Et puis les autres dont vous me parlez, cette présence.

Mardi 27 novembre 2018

Alors je trie, j’élimine, je déclasse, je déplace les messages qui attendaient une action sans pour autant tomber dans l’oubli. Au milieu, un courriel reçu le 12 décembre 2017. J’ai honte. Il s’est retrouvé enfoui alors qu’il est l’une des personnes dont je parle le plus souvent, mais sans trop de précisions, quand le sujet est : Qu’est-ce qu’être soi ? Il est donc de ceux à qui je pense quand la pensée divague vers le passé des corps, il est de ceux que j’aimerais revoir, pour conjurer le sort de ces situations fragiles où les minutes viennent taper à la porte, ne laissant pas le temps à quelques mots de plus. Il a l’avantage de la distance — New York — par rapport à Tucson, Taipei ou Nagoya sur les destinations transcontinentales où l’on dit que l’on m’attend. Mais il a la concurrence de la fantaisie d’un Lisbonne, il a le bâton d’un Kenya dépensier dans la roue, il a la rivalité d’un Paris à 2 heures, il a le frein appuyé des peut-être.


Lundi 26 novembre 2018

Photo de porte sur la cour du premier étage. Pas assez de recul, trop de mm, un autre soir peut-être, avec un 35 sûrement, dans cette lumière jaune. Ou bien on attendra le printemps et on verrait les gants de boxe rouge posés sur le rebord de la fenêtre.

Samedi 24 novembre 2018

Il s’agit alors de s’interroger sur l’objet qui m’accompagne depuis janvier 2010 et qui pourrait, concurrencé par la légèreté d’un Fuji, être remplacé. Il s’agit alors de s’interroger sur la possibilité de vendre le dit objet pour minimiser le coût du remplacement. Vertige. L’idée de procéder à cet accord commercial me fige et m’émeut : non, je ne suis pas prêt à cette rupture optique.


Vendredi 23 novembre 2018

« Tout ce qui ne contribue pas à mon édification : zéro ».

Henri Michaux, cité par Nicolas Bouvier

Deux étudiantes dans le tram. L’une a les lèvres très rouges, des lunettes très fines, une chevelure frisée. Elle parle de son copain, d’une anicroche, des doutes du garçon, qui finit par lui dire qu’il reste parce qu’il l’aime, peut-être au fond de lui n’est-ce pas si simple, elle est jeune, elle le croit, elle veut qu’il reste c’est évident, elle est si jolie qu’il doit être éperdument beau. Il l’a étreinte trop fortement peut-être après qu’il a dit qu’il restait, on sent une hésitation dans sa voix quand elle en parle, elle se dit peut-être que sa copine va y voir une vérité qu’elle-même n’ose pas prononcer. Qui trop étreint mal aime ? Mais l’autre l’arrête : Attends, il faut que je change ma musique. Alors elle sort son téléphone de sa poche de blouson, jette un œil, tapote ici ou là, et je regarde cette jeunesse, comme souvent, étonné qu’elles parviennent à communiquer ainsi filtrées par des décibels mélodieux. La musique adoucit les mœurs ; celle des copines aussi ?

Jeudi 22 novembre 2018

Sur la vitrine du 66 rue Notre-Dame, il y avait, dimanche, des ecclésiastiques sans visage et un texte qui donnait envie d’en voir et savoir plus. J’avais par la suite cherché le nom d’Erwan Venn et j’avais donc eu envie de revenir. M’y voilà. L’espace est beau mais il expose des dessins qui, pour la plupart, m’indiffèrent ; le travail photographique est ailleurs, mais pas si loin puisque dans ce petit livre que j’achète dix euros. Je parle avec la personne qui est là, il y a tout de même ce visage d’enfant au crayon, fascinant et puis les mots qui résumeraient un moi-même d’ici et d’ailleurs (photographe, festival, musée d’Aquitaine, livre, Japon, galeries bordelaises).
Sur le chemin du retour, j’interroge le hasard qui ferait croiser nos chemins et nos horaires, tu me dis que tu es sur le départ, et ainsi je t’attends, reconnais ta silhouette au loin, reçois ton sourire, puis t’accompagne porte de Bourgogne : correspondance.

Mercredi 21 novembre 2018

Alors je ramasse mon appareil photo, à mes pieds, là derrière, sous ma chaise. C’est la fin du repas, c’était agréable, calorique, mais il y avait eu ce moment de tension, comme un câble électrique qui pète d’avoir tout accumulé lors de la dernière rencontre, un câble qu’on essaye de rafistoler vite fait par une pirouette maladroite et en s’excusant immédiatement, alors qu’il suffisait de dire, calmement, tandis qu’elle insistait, que ma mémoire effaçait tout, ou en tout cas effaçait trop. Soudain, elle s’adoucit. Elle n’est plus la même. Elle s’étonne : nous avons le même appareil. 

Mardi 20 novembre 2018

Effectivement, le bar choisi hier n’est pas à mi-chemin entre nos deux adresses. Ce soir c’est moi qui fais le parcours. Il fait froid, un froid qui t’a retenu, conjugué à la journée passée. Je découvre ainsi ce quartier, oh non ce n’est pas si loin, oh non il ne fait pas si froid, tu sais, je suis très couvert, « à la japonaise » comme je dis, puisque c’est ce pays qui a changé mes habitudes, ajoutant une couche supplémentaire que personne ne voit. Une couche dont on sourit, forcément.

Lundi 19 novembre 2018

Le 27 avril, ai assisté au fond du Mie-ken à l’inauguration d’une coopérative agricole. De bonnes têtes réjouies et cuites comme de la brique, d’énormes cocardes épinglées sur des vestons noirs trop chauds, et comme toujours en pareille circonstance : beaucoup d’allées et venues affairées et hors de propos. Les discours – six en tout – suivis d’un hymne  tout cela au garde-à-vous. Puis banquet à de grandes tables où chacun recevait son bento et son saké dans un emballage d’un goût parfait. D’une table à l’autre, nombreuses visites (des hommes du même village qui ont été séparés par le placement) à quatre pattes et je t’en reverse et bientôt en voilà qui s’endorment la jour contre la table ou les bras en croix sur le tatami. Cette société m’a accueilli avec une gentillesse sans réserve et de plus, ce que ces paysans étaient parvenus à réaliser était d’un intérêt évident. Cependant au bout de deux heures, je trouvais déjà le temps long parce que, d’une certaine manière, il n’y avait personne dans cette salle : une somme considérable de bon vouloir, de correction et de travail, une âme collective répartie dans ces corps noueux et bien frottés. Mais personne.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein (Carnets du Japon – 1964-1970)

Tu me demandes alors si c’est à lui que je m’adresse en utilisant le tu.

Samedi 17 novembre 2018

Il me dit de les mettre là. Mais je lui réponds que c’est une carafe. Et alors ? Alors rien, elles pendouillent, ce n’est que le lendemain que je leur offrirai ce contenant plus adapté. Elles ne sont pas très belles, j’emporte le plus joli des trois petits bouquets, puisque I m’a dit « Non, tu n’apportes rien, juste toi-même » mais que j’ai choisi ces quelques fleurs en souvenir – pas si lointain – de notre douce collocation. Mais, contrairement aux mois partagés, nous voilà bien nombreux chez I, avec de nombreux visages inconnus, inconnus mais vite rieurs.

Vendredi 16 novembre 2018

Il y aurait ici un extrait du recueil « Qu’en moi Tokyo s’anonyme » de Thibault Marthouret si l’on osait tronquer la poésie. Il y aurait ensuite ici une analyse, une réflexion personnelle en tout cas, sur mon rapport à la poésie, fait de curiosité et d’une certaine distance, si l’on osait. On tomberait alors dans le piège des vers qu’on n’oubliera jamais à l’heure où blanchit la campagne, parce qu’il y a au milieu ces quelques mots : « je sais que tu m’attends ». Je sais que tu m’attends. Peut-être était-ce mon premier contact avec un tutoiement littéraire, un tutoiement voulu, entier, éperdu devant l’éternité de la mort. Je sais que tu m’attends, claquements secs comme le froid au matin de novembre. Premier contact avant longtemps, c’est-à-dire avant Perec, oh bien sûr on exclura toutes les chansonnettes qui tutoient, parfois dans un impératif pour que tu, au hasard, laisses tomber les filles.

Jeudi 15 novembre 2018


C’est ainsi tout près d’une autoroute, dans ce que l’on pourrait nommer la banlieue bordelaise, en l’occurrence une zone d’activités où se trouve un hôtel qui hébergera C pour la nuit, que je la retrouve. Elle très chic, moi attentif à ma tenue comme chaque jour de travail, nous marchons alors jusqu’à la librairie. Les automobilistes nous regardent probablement ; les bords des routes sont un peu boueux, ici ou là.

Alors la soirée se déroule, belle et douce, évocation du Japon via les mots de C. De retour à la maison, je reconnais bien sûr ton écriture fluide sur l’enveloppe à bulles. Je m’étonne de cette répétition. Je ne devine pas ce que c’est. Quatre petits ouvrages à l’intérieur. Des images. C’est beau. Mais tu n’es pas plus bavard sur la carte : même ton prénom est devenu une initiale.

Mercredi 14 novembre 2018

Je reconnais bien sûr ton écriture fluide sur l’enveloppe à bulles. Je devine ce que c’est. L’ouvrage à l’intérieur est plutôt épais, imagé, son titre est joli, j’aime la présence du mot géographie, alors que c’est plutôt mon histoire qui a été traversée par ces images, ici fixes, autrefois en mouvements. Je parlerai justement un peu de ton cinéma, un peu plus tard, insistant sur celui que j’aime, voire qui me fascine dans tout ce qu’il donne à écouter plutôt qu’à voir : tout ça, c’est du cinémots ? La carte glissée dans l’enveloppe est aussi peu bavarde que l’ouvrage, aussi peu bavarde que toi depuis des semaines, aussi peu bavarde que les silences qui, dans cette soirée de paroles – soirée qu’en un trait d’humour on nomma « Prends un demi, oublie ton mari » -, que les silences qui, donc, proposent autre chose.

Mardi 13 novembre 2018

Il me parle de son poids, de ses muscles, il me montre des photos d’il y a quelques mois, avant, pendant, après, en quelques semaines il a tout perdu, blessé dans un cercle vicieux, puisque il a mis son corps à rude épreuve : tous les jours, pauvre fou, deux heures de gonflette et des protéines pour accentuer tout ça. Plaire, plaire, plaire, plaire, il ne dit pas directement qu’il ne pense qu’à cela, tandis que je trouve la soupe de poissons fadasse et qu’il évoque encore et encore Amsterdam, la Pride sur les bateaux, les corps, les corps, les corps, le sexe, plaire, plaire pour atteindre un but évoqué par cette anecdote d’une porte ouverte je ne sais pas où, mais mon plat principal ne me plait pas, il y a une espèce de nappage vinaigré, mauvaise pioche, non non pas de dessert quelle folie, plaire, plaire, plaire, plaire. Nous nous quittons assez rapidement, le plat principal est toujours en bouche, il veut aller au sport. Et moi ? Boire des bières : une autre façon de plaire ?


Dimanche 11 novembre 2018

Je m’approche pour des carottes bio, et la cliente, grande, élancée, habillée de vêtements imperméables verbalisables par toute fashion police digne de ce nom, dit à la vendeuse qu’elle a vécu treize ans au Japon. Sans réfléchir, même si mon cerveau a le temps d’espérer une connivence avant de produire ma phrase, je dis « et moi seulement trois ans. »
Mais rien. Rien de rien. Elle m’ignore. Évidemment tout de suite je la trouve pédante, cette grande gigasse qui m’ignore mais je me demande si je dois rebondir, lui parler du prix des légumes là-bas, des carottes emballées, un truc, n’importe quoi, qui sauvera la mise et la face, parce que bon, là je me sens un peu con, voire complètement idiot, je me demande pourquoi j’ai dit ça, tout le monde s’en fiche, surtout elle, treize ans – à Tokyo, précise-t-elle – mais je sens qu’il flotte à ma droite, chez la cliente suivante, plutôt jolie, blonde, tee-shirt blanc, une sorte de soutien, pourtant je n’ose pas la regarder et je fixe les carottes, tordues, sûrement goûtues, comme celles, japonaises, qu’on achetait sur les pas-de-porte, là-bas.

Samedi 10 novembre 2018

L’étroitesse de sa veste faisait valoir sa sveltesse. Je ne revois plus le chapeau qu’il avait, mais je me souviens qu’il rabattait en désordre ses cheveux mi-longs sur son front. sa chemise, que laissait voir sa veste ouverte, était bleu sombre selon la mode du pays.

André Gide ; Le Ramier

Vendredi 9 novembre 2018

Quand mon père a vu que Pétain s’écrasait comme un lâche, il a été absolument bouleversé. Au début, il croyait, comme tout le monde, que Pétain c’était le vainqueur de Verdun. Puis il a commencé à faire des recherches sur le Maréchal. Mon père, qui n’était pas du tout un Parisien et venait directement de sa montagne, ne connaissant personne à Paris, a pourtant trouvé un ami, et ils commencé à fréquenter les bibliothèques publiques. Ils se sont renseignés et ils ont lu, notamment, les Mémoires du Maréchal Joffre. Il ont aussi appris que Pétain avait des contacts avec la Cagoule. Mon père semblait avoir vieilli de dix ans quand il a fait toutes ces découvertes. il était devenu méconnaissable. Il a commencé à écrire des tracts pour expliquer qui était vraiment Pétain. Il n’était plus question à ce moment-là, heureusement, d’antisémitisme. Cela lui était passé.

Anise Postel-Vinay, avec Laure Adler ; Vivre

Mercredi 7 novembre 2018

Après avoir passé l’après-midi à vouloir faire disparaître les odeurs qui hantent l’appartement, fantômes d’un chat dont la pisse s’est incrustée, il s’agirait donc de faire disparaître le toucher et tous les sens, et au-delà des sens les sensations, les émotions et ne plus t’attendre. Enfouir plutôt que laver à l’eau de javel. Recouvrir les traces, comme j’ai teint en noir ce pantalon, pour toi, comme je fais tant – et pourtant si peu – pour toi et que tu interrogeais ce soir pourquoi, au fond, je faisais tout cela.

Au cours de cette journée chômée, dans un de ces innombrables podcasts qui vous apprennent par exemple que les frères Bogdanoff ont côtoyé de très près Roland Barthes, ce dernier déclarait avoir écrit pour séduire mais que cela n’avait jamais marché. Je souris en souvenir du virage pris autrefois pour séduire ; ça n’avait pas suffi. Je souris en sachant que tu me lis peut-être mais tu n’as pas le temps, tu as ces cours, ces cours qu’à peine ce soir a-t-on pu décrypter ; trop vite te voilà t’éclipsant après le dîner, après ce trottoir dont tu interrogeas le silence que j’imposai malgré moi. Je souris parce que si je ne t’écris plus de lettres pour te séduire, mais quelques phrases sur une interface verte, j’agis et déconstruis la syntaxe de la phrase précédente en quête d’un peu de poésie ou de plaisir.

De retour dans l’appartement bien sûr assez grand pour une histoire qui dirait son nom, Jacob, si loin là-bas, des milliers de km et des heures de décalage horaire, me raconte qu’il n’a pas encore écrit ces lettres au garçon colombien. Je ne pense pas à lui parler des élections dans son pays mais je rebondis en lui parlant de ce projet épistolaire, et puisque il me parle de Diana Athill, ma recherche croise une vidéo : « Why you will marry the wrong person ». Je souris.

Mardi 6 novembre 2018

Ce « En liberté ! » que l’on disait être très drôle, ne l’est pas forcément totalement, puisque la proie d’un sujet sérieux – la sortie de prison d’un pauvre type qui n’aurait pas dû y aller – mais me voici riant au éclats, seul sur mon troisième rang, dans cette scène de braquage qui clôt presque le film mais dont je ne parlerai pas à B puisque il comptait aller voir ce film, et que le hasard aurait pu nous faire nous retrouver dans la même salle.
J’apprendrai deux jours plus tard que ma chance, c’est de ne pas voir les bande-annonces, qui gâchent le moindre effet de surprise, et je trouve alors que cette phrase nous ramène dix ou quinze ans en arrière, quand ce journal s’escrimait à ne rien oublier de mes activités qu’on qualifiera de culturelles et que déjà Audrey Tautou incarnait une jeune femme rêveuse.

Lundi 5 novembre 2018

« Bonsoir messieurs dames, contrôle des titres de transport s’il-vous-plait. » Je lis vaguement le Binet. De l’autre côté du couloir, il y a ce type barbu, jadis décoloré, déjà vu plusieurs fois – sans doute avons-nous les mêmes horaires, à supposer que j’aie des horaires fixes. En face de lui, la femme se lève pour valider et celle d’à-côté soupire, souriant malgré tout, puisque, comme elle l’expliquera au contrôleur, elle était descendu du tram précédent dans lequel ils étaient montés, puisque aussi c’est déjà lui qui la dernière fois l’a verbalisée, puisque la dernière fois déjà elle avait oublié son pass. Celle d’en face a droit à son amende, elle aussi, tout aussi calmement, mais plus salée. L’ambiance est légère, voire rieuse. Les verbalisées engagent la conversation, et le barbu parti, préviennent la trentenaire qui prend sa place, plus récemment décolorée et au superbe rouge à lèvres rouge vif, qu’elle devrait être vigilante : ici c’est le coin des prunes.

Dimanche 4 novembre 2018

Et c’est ainsi que le pot au feu en compagnie d’inconnus s’avéra être un poulet entre amis. Mais d’un détour sur le chemin du retour, c’est l’inconnue de Kyoto qui s’invita et la voilà donc, accrochée au mur, un peu haut peut-être, comme flottant par sa grâce.

Samedi 3 novembre 2018

Pour l’instant son équipe manque de femmes, il a l’air sincèrement désolé, il me dit « En même temps je ne vais pas les inventer. »

Laurent Binet, Rien ne se passe comme prévu

Il fait déjà nuit, évidemment, ils ont déjà dîné, moi aussi. Le hasard de mon tram et de leur trajet en vélo nous fait nous rencontrer au même moment au même endroit – pléonasme d’une rencontre. Nous allons voir cette exposition, où là aussi il fait déjà nuit, mais où l’on tente de réveiller le spectateur par des airs classiques poussant autant dans les décibels que dans les aigüs, de quoi réveiller la Mamma Morta.
L’expo ? De photographie(s). J’aime voir, par curiosité, ce qui est produit à l’exact opposé de mon travail : en l’occurrence du noir et blanc de corps nus et parfaitement dessinés, comme un cours d’anatomie et de technique photographique. J’aime voir aussi pour aiguiser mon œil critique, et on y vient vite, puisqu’il semble que l’auteur a voulu remplir un espace trop grand, posant alors dans un recoin le portrait fragile d’une dame âgée à l’épaule timide, face à une adolescente au tatouage évoquant de tristes souvenirs. C’est alors là, dans cette disparité constituée de seulement quelques images surdimensionnées, que le propos de l’auteur s’effiloche. Et que nous filons.


Vendredi 2 novembre 2018

Alors je lui apprends ce mot en français, lui précisant les usages. Il s’apprête à partir, la capuche de son manteau déjà sur la tête. Nous rions. Quatre heures plus tôt, tu étais passé récupérer cette grosse valise marron qui nous avait fait rire hier, avec ton amie J. Quatre heures plus tôt, vous ne vous étiez pas croisés, tu n’avais pas le temps, c’est cela, tu m’avais dit que tu aurais bien aimé fumer une cigarette avec moi mais que tu n’avais pas le temps.
Do you find it hard to sit with me tonight?, disait justement cette chanson, puisque j’ai retrouvé le goût et la curiosité d’écouter autre chose que cette chanson en italien qui disait déjà tout, tout mais pourtant autre chose.

Jeudi 1er novembre 2018

Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, même une route où passent des voitures, des paysans, des couples, même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration. 

Jean Cayrol, Nuit et Brouillard

Avon, Badinter, de Ceccatty, Duras, Echenoz, Fernandez, Guibert, Haenel, Isherwood, Jullien, Kundera, Lachaud, Moresco, Navarre, O., Proust, Quignard, Riboulet, Steiner, Tremblay, Viel, Wolff, Zenatti. Déranger, empiler, trier,  approximer, voir la lumière décliner, alphaber, vouloir lire, ouvrir, feuilleter, ranger.
Les livres ne sont pas les miens. Ils sont chez moi, mais ne sont pas les miens. Certains me sont familiers. Au hasard il y a celui-ci, un Michon : il reste le petit mot écrit de ma main.
Je m’assieds devant la fenêtre, je lis quelques lignes de Wolff, comme parfois, depuis deux mois, je lis quelques lignes, au hasard, une page, deux, une lettre de Mitterrand, les deux premières pages tragiques d’un livre de chez Verdier. Les visiteurs, toujours disent « Oh tous ces livres » ou quelque chose comme ça. Les visiteurs, souvent disant « Oh il y a un chat ? » ou quelque chose comme ça.

Mercredi 31 octobre 2018

La photographie te montrerait tandis que tu es au téléphone avec lui. On t’y verrait grimacer, ou bien sourire, ou peut-être rire. Parfois vous riez, ainsi, ensemble. Ainsi je disparais. J’entends sa voix au loin, je distingue parfois ce qu’il te dit. J’y distingue peut-être ce que tu me dis de lui.
Il y a entre nous sa présence et la petite table que j’ai souhaité recouvrir d’une nappe que je n’ai pas choisie, mais le motif fleuri et coloré est agréable, il frise une douce kitscherie peut-être, une évocation printanière sûrement. Dehors il pleut. Sur la table, ce قیمہ que tu as cuisiné, et deux serviettes de table à carreaux rouges et blancs. Je t’avais dit qu’elles appartenaient à ma grand-mère. Tu t’étais étonné de leur propreté. On n’avait parlé pas longtemps lessive. Ni des serviettes, ni de ma grand-mère.

La photographie te montre tandis que tu danses. Pour une raison que j’ai oubliée, nous avons commencé à chercher des images de toi. Parmi elles, la DSC_4289, prise le 15 juillet à 22:14:25, très belle, un léger flou. Je l’avais ignorée ou oubliée, je ne sais pas, toujours est-elle noyée au milieu de la multitude d’autres, de ces gens joyeux. Tu me demandes ce que j’y vois.

Lundi 29 octobre 2018

Alors soudain, sur le tapis roulant plus confortable que l’asphalte, je prends un plaisir étrange. Courir. Les souvenirs liés à cette torture pour les jambes et le souffle sont rares, mais bien présents, année universitaire 1993-1994 ou 1994-1995, La Rochelle. J’accompagnais ma cousine, sans doute avait-elle une prescription médicale, sans aucun doute n’avais-je aucune raison valable, si ce n’est l’envie de partager une activité avec elle, c’est à dire une autre activité que les soirées rieuses entre nous et nos amis – surtout les siens, je crois.
Mais il y avait l’horizon.

Dimanche 28 octobre 2018

Le réel, c’est quand on se cogne.

La phrase est de Lacan. Elle est dans le livre de Laurent Binet dont je dévore les dernières pages sur ton canapé. Elle est là. Nous sommes là. Dans le réel. On s’y cogne. Moi d’un côté. Toi d’un autre. Les uns contre les autres. Contre des murs, contre des absences, contre des émotions. Les mots, le matin, ont été difficiles. Il n’y en aura pas d’autres. Nous n’y parviendrons pas. Nous laisserons la journée s’imposer, imposer son rythme et ce que nous sommes, ainsi que nous sommes ensemble. Depuis hier, je dors beaucoup. Le corps est fatigué. Peut-être, au matin de ce dimanche parce qu’il y a eu ces excès rieurs, puisque nous avions tant ri.
Le dimanche s’endormira. Pas tout de suite. Pas de mots. Dire autrement ce que l’on sait.

Samedi 27 octobre 2018

Nous nous sommes rencontrés en août 2017, ils habitent le même quartier, celui où je logeais alors, celui où je vivais et travaillais autrefois. Ils sont toujours là, différemment, puisque dès le début ils n’ont pas eu la même place, mais chacun a été important dans cette époque instable de l’été 2017, l’un m’offrant une simple légèreté, l’autre une impossible folie. Ainsi, dans l’exercice délicat de parler des autres, et de les comparer, je me retrouve ici à vouloir dépasser la description factuelle de ce samedi : un café avec l’un, un déjeuner avec l’autre.
S’il me serait facile de parler de B sans entrer dans l’intime, puisque ce que je crois être nous est devenu une belle amitié, je ne sais pas comment parler de J aussi précisément, au passé et au présent. Au passé, sinon par des métaphores sucrées et dorées glissées ici, sinon par les mots envoyés hier, que lui seul connait. Il aurait pu, ce mois d’août 2017, franchir la frontière du possible : c’était l’été, et nous étions comme cette saison lorsqu’elle veut que le plaisir se prolonge et qu’alors elle s’allonge sur l’automne. Mais le réel empêcha ce possible. Un jour de juillet dernier, avec toi, nous l’avions croisé ; tu l’avais lu dans nos yeux, ce présent, dont encore un peu on pourrait parler.

Vendredi 26 octobre 2018

L’intuition est un concept commode, comme Dieu, pour se dispenser d’explications.

Laurent Binet ; La Septième Fonction du langage

Dans le wagon bar – un espace que je n’ai pas fréquenté depuis longtemps, allez savoir pourquoi, autrefois j’y passais du temps, à observer mes semblables -, c’est plein de militaires ou de sportifs, je ne sais pas mais ça boit de la bière, les cheveux ras, testosterone.com
Alors j’en prends une, moi aussi, ça va me détendre, 6,7° et 5 minutes de retard à l’arrivée. Je vais vers de nouveaux contours pour toi et moi, c’était prévu alors je suis là, quoi que dimanche ait produit, dit, entendu, creusé, recouvert.

Revenu à ma place, j’écris. Ce journal a pris ses aises depuis quelques mois, il s’étale, mais se retient, il a parfois envie de dire, alors il piétine un peu ce qu’on n’a jamais osé dire, parler d’amour, peut-être parce que jamais, moi-même, je n’ai vécu ces formes d’amour, plurielles, nouvelles qui depuis plusieurs mois me traversent. Je sais qu’on me lit, qu’on s’inquiète peut-être, mais il n’y a pas d’inquiétude à avoir dans ce que la vie nous offre dans ce qu’elle a de plus beau qui parfois, volte-face, devient ce qu’il y a de plus triste. Je ne traverse pas uniquement la vie en spectateur d’histoires comme on en voit au cinéma, je les vis – peut-être depuis que j’ai été, un jour d’automne, Meryl Streep sur la Route de Madison, une route devenue poussiéreuse là-bas –, je les vis comme depuis ce dimanche de ruines, depuis ce vertige que je n’attendais pas et qui me ferait dire que je t’aime, je nous aime et je m’aime avec toi.
Et puis je mange des M&M’s, ça ne va pas avec la bière, je ne sais pas ce qui m’a pris.

Une fois dans le métro, j’ai encore à l’esprit cette chanson chantée avant-hier, alors je cherche cette autre. Les fichiers sont encore dans le téléphone, datés du 21 janvier. Il y a trois versions, sur la troisième on entend mieux la voix de la chanteuse qui parle d’une petite robe – j’ai oublié de quoi parlait réellement précisément la chanson, mais bien sûr elle parlait d’amour, non ? Peut-être pas. Je m’étais amusé à la chanter, j’avais répété, répété, jusqu’à imiter du mieux possible cette langue qui était la tienne et pour laquelle toi et tes amis m’aviez donné un nom : 何柏安. 
Dans le métro j’écoute donc la troisième version. J’essaye de répéter les paroles. Mes lèvres bougent à peine. Aucun son ne sort. J’ai envie de chanter. Station Les Halles, je m’approche de la porte, il vient de monter, il me dit que je peux m’asseoir, mais sans vraiment parler je lui fais comprendre que je descends à la prochaine. J’enlève un écouteur pour le comprendre, puis deux. Il me propose à manger, c’est dans un sac en papier. Je souris, refuse poliment évidemment. Il me demande si je pars, si j’arrive… Ah Bordeaux, il y était y a pas longtemps, pour les vendanges… il hésite… dans le Bordelais, oui c’est ça. Ça lui avait fait un peu d’argent. Il sourit. Je le salue, m’éloigne.

Jeudi 25 octobre 2018

Soleil. 15h15. Terrasse. Le café n’est pas très bon. Il y a toujours ce livre entre mes mains et je ne sais toujours pas qui a tué Roland Barthes. Pour une fois, je prends le temps d’en lire quelques pages en dehors des transports en commun. Et puis il y a autour, et surtout en face de moi : la place Fernand Lafargue. La vieille dame qui nourrit les pigeons, les touristes gothiques qui la photographient, un homme brun et beau d’environ 1m65 en tenue de sport noire qui prend des notes et fait des pas de côtés dans ce qui ressemble aux premières esquisses d’une chorégraphie demandant quelques mètres carrés, un type genre zonard qui le regarde avec étonnement et alors moi qui ris. A ma droite, un couple de touristes parlant ce qui ressemble à du néerlandais, mais final c’est peut-être de l’allemand. J’ai rompu le rythme habituel par une après-midi ensoleillée loin d’un bureau trop froid. C’est bien. Je prends mon temps. Il fait malheureusement un peu trop chaud pour un 25 octobre, c’est effrayant, et plus tard j’irai m’inscrire à la salle de sport, acheter un pantalon de sport et des chaussettes de sport, il faut répéter ce mot, sport, pour bien s’en imprégner après 18 mois sans ce genre d’activité. Sur le chemin je tomberai sur R, en route vers son cours de français qu’il trouve un peu trop « pour les enfants » : né lusophone et parlant anglais, espagnol et allemand, ma langue, qu’il comprend et peut lire, n’est pour lui qu’une montagne de sons difficiles à reproduire, de prononciations à retenir, de combat contre les graphèmes et les phonèmes. Ainsi lutte-t-il, dans un délicieux accent brésilien qui me fait penser à P, contre ce « maintenant » qui s’impose en une sorte de « mèintena’nte » à l’anglaise. Avant de s’éloigner, il me dit qu’il va à Paris ce week-end : pour voter. Apprendre le français, c’est aussi pour ça : revenir au plus vite si le monstre revient là-bas.

Mardi 23 octobre 2018

E souffrant, R toussant, Z dansant, je m’arrête devant les panneaux et voit l’horaire de Girl, qui remplacera ma solitude par des images en mouvements. Le temps d’un aller-retour qui m’emplit de joie à l’idée de retourner au cinéma et m’y voilà. Le film est beau, gracieux, dur, frôlant le visage de Lara, caressant ses pieds meurtris, affrontant son sexe, interrogeant son être d’adolescente en quête de soi, s’agrippant à son corps tournoyant comme les manèges de dimanche d’où s’extrayaient des cris dont on ne savait pas si c’était de la frayeur, de la joie, ou des cris d’espoir : la fin des haut-le-cœur.

Lundi 22 octobre 2018

Vingt images sélectionnées, loin de la série de cent que j’aimerais montrer. Vingt images à envoyer. Qu’en dire ? L’absence que je sais présente, comment l’effacer ? Comment la mettre hors-jeu puisqu’elle est, pour le coup, presque hors-sujet ? Presque hors-sujet : le photographe ne voyage-t-il point seul malgré la présence d’un autre ?
Je cherche alors tes mots dans les milliers de messages, ces mots que je me rappelle vaguement, et qui ainsi me guident. Je détricote et reconstruis une pensée, m’arrête. Parfois, sur une image, un horizon.

Dimanche 21 octobre 2018

Tu passes le muret pour aller photographier le pont de pierre à travers les feuillages ; il te faut éviter les déchets humains, les détritus. Ton corps habillé de sombre est alors une ombre sur les images que je prends. Nous reprenons notre marche, la discussion enjambe un autre muret, celui d’un silence qui couvait, celui d’une parole qu’il fallait délivrer.
Plus tard, seul au parc d’attraction baigné sous le soleil, nos esprits faits ombre, les cris de joie ou de peur transpercent dans leur animalité ce qui nous fait hommes bouleversés, bouleversés par les mouvements brusques, par ce qui nous échappe et que l’on croyait installé, par ce qui froisse les évidences.
Plus tard, alors au téléphone, revenu à de basiques histoires de tournevis et d’abat-jour avant que l’ampoule ne claque pour nous replonger dans la pénombre, je dis cette date qui en était une autre.

Jeudi 18 octobre 2018

Le temps, lentement. Une table en extérieur, un tiers mouillé d’une pluie discrète, parce qu’à l’intérieur il fait trop chaud. Il me parle de ce garçon, il dit le Colombien, comme je dirai l’Américain à Nicolas avant d’ajouter son prénom, un joli prénom, court, rond. Il me dit qu’il va lui écrire une lettre. Tout le monde trouve que c’est une bonne idée, oh moi aussi bien sûr. Il me parle alors du livre de Gabriel Garcia Marquez, L’Amour au temps du choléra, me donne envie de le lire, peut-être que je dis quelque chose sur ce que je pourrai écrire sur l’amour.
Jamais le silence n’a trouvé une brèche pour s’installer, ni la veille dans l’aboutissement d’un bon vin, ni là, brunchant sur les voyages, son corps et la solitude, ni plus tard en sortant de la Cathédrale lorsque l’on parlera de mémoire, de séduction ou des cartes postales qu’il n’enverra pas. Jamais le silence, sauf parfois dans mes hésitations face à son accent, son articulation, lui faisant alors répéter. Jamais le silence, sauf finalement lorsque ses yeux clairs disparaissent à travers les vitres teintées du bus 1, direction l’aéroport.

Time, slowly. A table, outside, partly wet from a shy rain or a rainy shiness: it’s too warm inside. He talks about this guy, he calls him The Colombian, as I will write The American to Nicolas before precising his short, rounded, gentle name. He tells me he will write a letter to him : everybody says it’s a good idea, so do I, natürlisch. So then he describes this book by Gabriel Garcia Marquez, and I want to read it, but maybe instead I say something about what I could write about love.
Silence never crept in, neither in yesterday’s wine, neither in this morning, brunching about travels, bodies and solitude, nor later between memory, postcards and seduction. Silence never crept in, but we could feel its breathing while i was not sure what he was saying. Silence never crept in, until the bus number 1 took his bright eyes away.

Mardi 16 octobre 2018

Se chercher, brièvement.
T’attendre, patiemment.
Se croiser, aveuglément.
Te rattraper.
Don’t walk so fast.
Sourire.
Ici te tutoyer. Dans ta langue être flou.
T’attendre, patiemment.
T’attendre, indifféremment.
Et puis se dire demain.

Lundi 15 octobre 2018

L’absence, au milieu de mes images, est un des sujets de la conversation avec Gilles, lors d’un déjeuner photographique qui m’emmènera prochainement vers d’autres routes, collectives et donc joyeusement sinueuses, mise en danger nécessaire face une pratique qui perd son souffle ou le retient, apnée.
L’absence, oui, voilà, depuis deux semaines, suite au stage, que le sens est apparu dans mes images, c’est à dire dans quasiment toutes les séries produites depuis dix ans, un sens enfin, une réponse au Pourquoi ?, un fil rouge qui n’a rien d’éclatant, sauf soudain au visage.
L’absence est, en dehors des images, dans le cœur et la (dé)raison depuis ce moment où tu as prononcé quelques mots, joyeux de cette porte ouverte que la vie t’offrait, joyeux de te projeter ainsi, par forcément loin de moi, mais autrement de moi, permettant au mot distance de donner toute sa complexité. C’est un point d’interrogation, une présence, une obsession parfois au milieu de la nuit qui vient de me séparer du dimanche. Les absents ont soi-disant toujours tort mais il ne faudrait pas tomber dans une certitude à la française, jouant ici sur les sous-entendus et les métaphores pour ne rien dire de trop, comme une prose répondant à ce poème impromptu écrit ce lundi. Puisque tu m’avais demandé si parfois j’en écrivais.

Dimanche 14 octobre 2018

Alors il y a cette envie de citer Duras, « Écrire c’est hurler sans bruit« , parce qu’il y a cette envie de crier, de crier comme la pluie, la pluie qui peut sauver ce qui a l’air sec, mort, mais aussi la pluie d’orage, la pluie qui tombe sur un désert qui ne s’habitue pas au vide, la pluie qui finalement, frappant un sol trop dur, glisse, et trop violemment emporte tout sur son passage. Alors que reste-t-il ? Des dégâts.

Jeudi 11 octobre 2018

Le Pavillon, encore. Laure Suberville, encore, autrement, plus fort. Ange, encore. On parle un peu de toi, il parle un peu de moi, me présente, je tends une carte, une deuxième. Les conversations cherchent un souffle, je cherche un verre puis un peu de silence pour t’appeler. Là, alors, je confonds la présence de H, dans l’ascenseur, avec la tienne : non, tu n’es jamais venu.

Dimanche 7 octobre 2018

 

D’automne était le temps, le ciel, les feuillages du bois qui longe le jardin d’acclimatation au nord. D’automne était l’humeur quand on crut qu’il allait falloir rebrousser chemin. Mais non. Alors Schiele. Schiele, un des rares artistes qui provoqua un bouleversement lorsque je découvris son travail. Il doit donc y avoir, quelque part (un carton, une pile, un tas, un recoin), un livre. A mon Panthéon, mieux rangé que ma bibliothèque les corps de Schiele côtoient les reliefs de De Staël – dont je sais précisément où se trouve son livre de correspondances, là, à peine dois-je tendre le bras – De Staël dont le souvenir de l’exposition rétrospective au Centre Pompidou, en 2003, est encore une émotion nette. Il y a, chez l’un et l’autre, comme une griffure, une densité, des cassures, quelque chose à fleur de peau, et si l’on évoque la peau, peut-être que les corps chez Schiele sont le mien, mais que sont en moi les bleus chez De Staël ?