Mercredi 3 octobre 2018

Il me demande, sans forcément attendre une réponse, ce que fait la police au bout de cette petite rue. Je lui réponds que c’est ça la France maintenant… il n’a pas vu l’armée ? Si, il a vu l’armée, il n’a pas très bien compris.
Il n’est pas revenu depuis les attentats, alors il ne sait pas.
Il ne sait pas non plus la date de notre rencontre, ni le lieu, probablement par l’intermédiaire de Fred, il y a neuf ou dix ans. Puis l’Atlantique entre lui et nous, ceux qu’il vient revoir ici.
Une terrasse pour un verre, une deuxième pour dîner, puis ce bar où la jeunesse danse, nous souriant peut-être parce que nous sommes là, quadragénaires et pas sapés comme eux, et lui en rouge me regardant d’une autre manière, alors répondre par un sourire, joie et joliesse, consos à 2 euros jusqu’à 23 heures. Un dernier bar, nos âges, nos habitudes, une autre chaleur, rire parce que le patron nous offre un shot de jus d’orange parce que non non, pas plus d’alcool. Et puis parler encore, des amours, des ailleurs.

Dimanche 30 septembre 2018

C’est toujours une surprise, les ciels d’automne. Ainsi celui de l’autre côté de la baie vitrée du train qui me ramène à Bordeaux. Clin d’œil photogénique à ce qui s’est terminé deux heures plus tôt, même si personne n’avait fixé le moindre ciel.

Samedi 29 septembre 2018

Niort. Place de la Brêche.
Olivier Culmann m’a imposé un exercice après avoir vu cette série, celle que j’avais regroupé en 2012 dans un petit livre de format 14 par 20cm,  sans la sélection nécessaire pour resserrer le tout. Ces gens de dos avaient englouti, sans le vouloir, lors de la présentation de mon travail au début du workshop, les travaux en cours sur l’insignifiance et l’absence.
D’autres passants de dos, place de la Brêche à Niort, engloutissent ainsi ce moment imposé et nécessaire pour chercher. Mais je ne sais pas quoi. Je cherche un sens. Je lutte. Je ne suis pas content. Je persiste. Je sais que je suis venu pour cela : une mise en danger sous les conseils, sous le guide d’un NOM de la photographie française contemporaine. Je n’ai pas encore réussi à verbaliser ce que je montre dans ces portraits sans visage : l’absence. Soudain Gérard. Il rit.

Vendredi 28 septembre 2018

Il n’y avait pas ce journal. C’était il y a 20 ans et 8 jours. Un dimanche. Tu n’avais pas dit grand chose à la terrasse du bar, sur le port, sauf que je n’y étais pour rien, dans ce silence. Parfois, quand nous nous voyons, je repense au silence. Je saurais aujourd’hui me rasseoir à la même place ; tu m’avais raccompagné chez moi.
Tu n’avais pas cette Audi bleue, modèle familial, dans laquelle la discussion est rompue, après que nous nous sommes retrouvés à la gare, par la sonnerie de mon téléphone, puis la voix de Z qui ne comprend pas qu’il est impoli de parler ainsi, alors j’en joue, je crois que tu en rigoles aussi. Z ne connaît pas le silence. Sauf les miens, parfois.

Dimanche 23 septembre 2018

Soudain, cette photo à peine prise, ton appel.
Soudain être trace, rester souvenir. Garder les contours de ce que nous étions, l’un à côté de l’autre. Et donc rester encore, l’un à côté de l’autre. Autrement. Devenir autre. Te laisser construire, ailleurs. Te laisser te construire.

Samedi 22 septembre 2018

J’ai quitté plus tard que prévu la soirée chez M. J’avais attendu le gâteau, les bougies, le 4 et le 0, comme un score de foot, bougies sur lesquelles il faut souffler. Sur le gâteau , ensuite, il y avait un peu de cire : les ans qui passent laissent des traces.

Je suis arrivé au bar après une correspondance. I portait une robe rouge vif avec des fleurs. Tu parlais, là-bas, je ne sais pas trop avec qui, j’ai bu un peu de ta bière. Il y avait foule. Les gens étaient heureux, ça chantait, dansait, s’embrassait. Il y avait B aussi (« On ne te voit plus, Arnaud ! ») et puis A, que je ne connaissais pas, une petite blonde totalement saoule. Les gens s’embrassaient, t’embrassaient. Tu riais. Tu parlais peut-être un peu trop fort, surtout dehors.

Et puis je suis rentré. Vous êtes partis danser encore. J’avais ce parapluie, qu’I te laissait mais qu’elle avait peur que tu perdes. Pourtant la pluie n’était pas le sujet. Ni ce qu’on avait peur de perdre.

Dimanche 16 septembre 2018

Tu prépares de quoi petit-déjeuner, ou du moins manger quelque chose de plus consistant que le café kenyan, délicieux et doux comme un dimanche matin au réveil tardif, la tête perdue au milieu d’une myriade d’oreillers. Un oreiller, c’est comme un trésor, tu m’avais dit l’autre jour ; j’avais ri.

L’odeur de chocolat cuit, mélangé aux céréales, me rappelle soudain l’enfance. C’est très loin mais l’émotion est très forte. Je te dis que j’ai alors 9 ans, on est en Espagne, dans la cuisine de Mariluz et Manolo. J’ai un très léger doute en te racontant cela – aurait-ce été chez mes grands-parents ? – mais ce dont je suis sûr, c’est que cette odeur correspondant à un moment rare. Parfois –  c’est un parfois d’une extrême rareté, puisque la force des souvenirs olfactifs trouble à ce point le temps qui passe – c’est l’odeur de leur salle de bain qui surgit. C’est doux. Du savon peut-être.

Plus tard tu me raconteras autre chose, un moment de tes 16 ans, pas d’odeur dans ce souvenir raconté brièvement dans un sourire délicieux et doux comme un samedi soir au coucher tardif, la tête perdue au milieu d’une myriade d’oreillers. Notre jeunesse a foutu le camp. Parfois la mienne me court après, elle m’agrippe dans ce qu’elle ne m’a pas offert.

Alors à Pantin nous partons. J’ai ce besoin d’être dans un environnement familier, des artistes, des installations, les mots de Francis Morandini sur une photographie émouvante qui n’est pas la sienne, un espace, des espaces, besoin et envie malgré le choix que je fais à la fin – et que je t’impose ? – de ne pas faire la queue, là-haut. Et de ne pas voir Cécile. Puisque dehors il fait beau. Et que j’ai besoin de Paris.

Samedi 15 septembre 2018

H s’approche, me voit, sourit et du fond du cœur me dit que ça lui fait plaisir de me voir ; il le répète. Je suis touché, évidemment j’ai beau le penser aussi, je ne peux pas l’exprimer, je ne sais pas l’exprimer avec autant de facilité maintenant qu’il a une longueur d’avance et j’en deviens même presque distant. Je bredouille que moi aussi, mais ça n’a pas l’air sincère du tout alors j’essaye de masquer mon embarras dans une banalité sur l’exposition. Je n’avais pas vu D depuis longtemps non plus ; nous discutions à travers sa moustache toujours aussi fournie quand H est arrivé.
Cette association, pour laquelle je donne encore beaucoup de temps, par amitié, par souhait que le projet aboutisse, par plaisir, par intérêt aussi, ne le cachons pas, puisqu’il faut savoir se distinguer sur un CV, dans une soirée, ici ou là, d’ailleurs cela a fonctionné autrefois, cet entretien de 2009, bientôt 9 ans, où mon amour et mon engagement pour l’Art nouveau avaient porté leurs fruits (bien qu’on y trouve plutôt des tiges). Bref. L’amitié surtout, ils le savent, je suis tenaillé. D’ailleurs voici un peu plus tard MC. On se connait à peine, n’est-ce-pas. Au déjeuner, l’autre fois, proximité géographique, proximité linguistique, j’avais tellement aimé sa présence. Ce samedi aussi. Longtemps alors nous parlerons. Bientôt encore, j’espère.

Vendredi 14 septembre 2018

Le grand chauve fourre ses notes dans son cartable et quitte l’estrade sans un mot. Bayard lui court après : « Monsieur Foucault, où allez-vous ? Je dois vous poser quelques questions !  » Foucault gravit les marches de l’amphi à grandes enjambées. Il répond sans se retourner, à la cantonade, de façon que tous les auditeurs encore présents puissent l’entendre : « Je refuse d’être localisé par le pouvoir !  » La salle rit.

Laurent Binet ; La septième fonction du langage

Moi aussi alors je ris. C m’a prêté le roman hier, c’est je crois au cours d’un déjeuner, un jour plus tôt, qu’on avait parlé de littérature ; elle avait deviné que j’aimerais. J’aime.

Jeudi 13 septembre 2018

Calé dans le petit coin, devant la fenêtre, là où l’on n’entend pas le ronflement – brrrrrr – j’envoie enfin ces 5 images à A. Ces trois ans là-bas sont décidément encore profondément présents, troublant la notion de passé : ancrés en moi, dans mes souvenirs, dans les objets disposés dans l’appartement, dans les photographies que je sélectionne, dans les images de Mer que l’on me demande pour un catalogue, dans le portrait de C sur la quatrième de son dernier livre, dans cet appel de V pour ce livre, l’autre jour. Et puis dans cette conversation au travail, puisque tout le monde y va, en avril comme par hasard, trois semaines heureusement, ainsi je vante le temps des jours d’avril caressant le mois de mai. Sur le meuble de l’entrée, le Barthes. Là dans la valise, le Tanizaki. Sur le canapé, Sôseki. Le Japon est partout. Je n’en aurai probablement jamais fini avec et je me demande si ce pays pourra être remplacé par un autre pays, pourra être envahi par un autre continent. L’Amérique latine aux yeux noirs a tenté sa chance, elle n’a bien sûr pas disparu, il y a ses pages qui attendent, mais le chaos et l’altitude ne sont peut-être pas faits pour moi. L’Afrique alors, dont le seul élément visible autour de moi est posé là-bas, à la tête du lit, ce petit coussin au tissu bleu canard et jaune profond aux motifs géométriques, l’Afrique s’approche. Déjà j’en parle. Puisque déjà elle est là.

Mercredi 12 septembre 2018

Ma nouvelle adresse m’en rapprochait mais c’est Mademoiselle de Joncquières et l’invitation de N qui me ramenèrent au cinéma après des semaines d’absence. Le film nous ramenait d’ailleurs au sujet, LE sujet, celui de la conversation téléphonique de la veille et de tant d’autres moments avec tant d’autres personnes, LE sujet et ses satellites, ses circonvolutions, ses règles et ses libertés : l’amour. L’amour, l’autre, le désir, le libertinage, ce qu’il faut dire, comment le formuler, comment le définir, comment le taire.

Par la suite attablés et joyeux, avec un tel pluriel imprévu par N et moi-même lors de son premier message puisque il était accompagnée de M et que j’avais invité Z qui avait invité I, on y revint, sur tout cela, l’amour, tout ça, ce qu’il faut dire, faire, attendre, ce à quoi il faut veiller aussi, mais les doigts gras et les papilles délicieusement citronnées.

Lundi 10 septembre 2018

Il me donne rendez-vous à Mériadeck. Je l’y retrouve, il est un peu déçu : il n’y avait pas sa pointure. A la terrasse qui donne sur le jardin, devant une boisson gazéifiée au cola, tandis qu’il a choisi un chocolat chaud – il commande souvent un chocolat chaud et parfois le serveur sourit – je l’écoute me raconter sa rentrée. Il me montre fièrement le porte-documents de plastique qu’il a acheté pour l’occasion, et plus fébrilement les textes qu’il faut lire. Alors le vieux monsieur passe, lentement.

Jeudi 6 septembre 2018

Vous êtes ensemble ? Nous marchons rue Sainte Catherine en mangeant une glace ; il a pourtant plu. Je porte un gilet et lui un blouson. J’ai choisi fraise et chocolat, lui mandarine et puis quoi ? Et puis une fille (18 ans ?) nous  souhaite bon appétit en nous dépassant, et l’autre, qui l’accompagne, gouailleuse et blonde décolorée, s’étonne. Jamais son amie n’interpelle ainsi les inconnus. On rit donc un peu, elles sont plutôt électriques, peut-être dragueuses me dira-t-il plus tard. Et donc la question : Vous êtes ensemble ?
– Non
– Ouais allez vous êtes ensemble, ça se voit.
– Ben non.
– Mais si quoi !
– Mais non, il n’a pas voulu.
Oh bien sûr il sourit, il y a ça de bien entre nous, cette légèreté, cette certitude gravée à l’époque dans son esprit par cet autre venant d’un pays équatorial tandis qu’à Paris il faisait froid. Il y a ça, entre nous aujourd’hui, ce que l’on s’est dit et écrit à l’époque, après que j’avais attendu sans trop savoir si… J’étais celui qui attendait et j’avais cité Barthes. Tu étais déjà là, sans trop savoir si.

Mardi 4 septembre 2018

Il voulait me faire rencontrer son amie, alors on s’y retrouva. De la pause cigarette, dans l’air du soir bien entamé, surgit une conversation avec un quidam anglophone, déclarant dès les premières mesures qu’il était là pour le travail, banque Rotschild et château trucmuche, régurgitant une insupportable suffisance qu’il tenta ensuite de masquer par de multiples traits d’humour, ou de moquerie envers ce jeune homme à la taille nettement inférieure à la moyenne et dont le niveau en anglais n’était pas bien élevé non plus. Bref, il m’agaça, comme je m’agaçai moi-même, englué dans un insupportable effet de groupe, de le laisser ainsi frapper de ses piques puériles le pauvre garçon qui venait d’avoir dix-huit ans.
Mais mon agacement ne pouvait pas combattre : l’individu était pakistanais. De Karashi. Ce pays commun, cette ville commune, où l’autre n’avait tout de même quasiment jamais mis les pieds, était une respiration pour Z, qui aurait donné son âme au diable pour un peu d’Urdu et cette réponse à ce besoin : rencontrer ses semblables.

Samedi 1er septembre 2018

Avec peut-être encore sur la peau la sensation du sable, avec sans doute encore en tête les chansons passées dans l’autoradio et que j’avais tant écoutées, lycéen, avant de passer à autre chose (d’autres musiques, d’autres adresses), j’embarquai alors ma dernière valise vers ce qui serait mon vingtième logement.

Jeudi 23 août 2018

Son portrait, pris le 6 août 2017, est parmi les images faites imprimer hier et récupérées quelques heures plus tard. Je pose le tirage parmi d’autres éparpillées, que j’aime tant, comme celle de H dans son petit appartement, ou ce souvenir de K qui est toujours resté caché. Je prends cet ensemble en photo et lui envoie en lui écrivant : « Je t’ai imprimé. Tu seras peut-être dans une exposition, seulement si tu es d’accord. Je travaille sur quelque chose c’est flou…« . Il me répond deux heures plus tard : « Elle est bien cette photo ! Oui je suis d’accord. »
Elle est très bien cette photo. Il y est beau malgré un cadrage très serré. Il ne sourit pas et me regarde. Je crois que nous nous étions rencontrés la veille.
Cela pourrait s’appeler Continents ou quelque chose comme cela mais ça je ne le lui dis pas : je me demande si ma photographie peut ainsi embrasser le monde, infiniment grand, jusqu’à l’intime.

Mercredi 22 août 2018

Il y a parfois des livres qui se mettent en travers de votre chemin. Ainsi, voyez-vous, je sortais des expositions du Jeu de Paume, c’était bien, nécessaire, j’avais aimé comment Gordon Matta-Clark parlait des fantômes et j’avais aimé retrouver Bouchra Khalili même si je trouvais ses nouveaux films presque trop exigeants, une droiture, une rigueur, une froideur devant les murs noirs… et une longueur terriblement incompatible avec mon emploi du temps (zut). Mais cela ne m’étonnait pas d’elle, cette exigence, pas plus que ne m’étonnait le fait qu’elle ne voulait pas que l’on fît des photos. Bref. J’avais évidemment regardé tout cela en réfléchissant à mon propre travail, ma propre destination, mes propres interrogations. Au petit restaurant, là, à l’étage, il y avait eu ce mot japonais délicieux, calme, doux. Et donc, à la librairie où je n’étais juré de ne pas m’arrêter pour ne pas dépenser (encore) de l’argent, je me suis arrêté : le nouvel agencement et cette respiration de l’espace de vente vous fait facilement glisser au milieu des ouvrages. Et donc il y avait ça : « Parler la photographie ». Petit livre blanc. Je n’ai pas hésité. J’ai bien fait. En le lisant le lendemain, je découvrirais à quel point il répond à mes recherches actuelles sur le sens des images, leur signes, et sur une contradiction face à Barthes dans ma quête d’insignifiance. Il me donnerait ensuite une piste, un titre. Un bonheur.

Mardi 21 août 2018

Te regarder descendre l’escalier. Et puis te voir disparaître.

Le voir monter la rue après un échange de regards et de sourire. Et puis le voir disparaître.

Ecouter N parler de F, d’eux, de cette présence apparue. Ce qui se déroule me touche, peut-être parce que je suis à l’origine de leur histoire, peut-être parce qu’il y a eu à l’époque un trouble, sûrement parce que l’amitié c’est cela, parce que je sais peut-être ce que ressent et n’ose pas exprimer celui qui part… et qui va disparaître. 

Lundi 13 août 2018

Sur les écrans, d’un réseau social à l’autre, depuis de longues années, son visage. Il n’était quasiment que cela : un visage. Plus récemment peut-être, sur les petites vignettes carrées, s’était-il durci. Le mien aussi, bien évidemment, subissait d’inévitables transformations, jour après jour. Toujours nous parlions un peu. C’était bref ; j’ai toujours trouvé que ça l’était trop. C’était léger ; j’ai longtemps rêvé que ça ne le soit pas.
Je n’étais pas allé lui parler au balcon de cette salle de concert où nous avions partagé, à vingt mètres de distance, sans qu’il me voie, une soirée avec Barbara Carlotti. Sa présence n’était pas compatible avec celui qui m’accompagnait.
Je ne l’avais pas abordé alors qu’il était entouré de plusieurs amis, un jour quelconque, place Lobau. Leur présence n’était pas compatible avec la mienne, bêtement le croyais-je.
Toutes ces années, d’autres visages, plus réels, recouvrirent le sien. Un surtout bien sûr, une présence, une construction, me ramenait à la réalité, à autre chose. Dans cette narration à la temporalité étirée, me voilà d’ailleurs qui hésite entre un imparfait et un passé simple. Im-parfait / passé pas si simple.
Souriant de ces années passées sans se connaître, nous avions au printemps convenu d’un rendez-vous, raté, puis d’un autre, tout autant raté je crois. Dans cette histoire à la temporalité étirée, me voilà d’ailleurs qui hésite.

Ce soir, profitant d’un séjour dans le coin, après que le GPS aura retardé d’une heure de plus le moment de notre rencontre, il est devenu réel. Il a beaucoup parlé. Je n’ai pas trouvé que c’était trop.

Dimanche 12 août 2018

2008. Pour la première fois, je me rends à Lectoure, pour le festival de photographie. Fred et moi nous connaissons à peine ; Natt nous accompagne je crois. C’est l’année où la photographie fait, chez moi, un virage intérieur : je viens de confronter mes images au regard du spectateur. Mon travail est embryonnaire mais il y a déjà cette attention sur le cadrage, ce désir un peu prétentieux de regarder autre chose que ce que les autres voient. 
2018. Les éditions du festival se sont succédé. Je n’oublie pas le travail de Nauzyciel. On se souvient d’éphémères tentatives en d’autres saisons. Les trois étés japonais ont vu passer mon absence.
C’est toujours un bonheur d’aller à Lectoure pour partager cela. Parce que ce groupe – à géométrie variable – d’amis virevoltants sur les idioties et dans la légèreté, a besoin de ce plongeon en images, avec l’espoir qu’il fera beau et que l’on profitera de la piscine municipale, eau bleue, herbe verte. Belle édition cette année, avec la collection pour sujet. Le festival dépasse depuis longtemps les limites de l’image fixe, alors nécessairement me déstabilise dans certains de ses recoins, peut-être la chaleur me fait-elle également perdre l’attention nécessaire. Et si je regrette une forte présence du noir et blanc, je reste ému devant (mon maître ?) Plossu et devant les images d’Arno Brignon ou d’Annabel Werbrouck, je cherche avec plaisir les articulations dans la collection de Madeleine Millot-Durrenberger, je regarde deux fois (sans rien savoir, puis avec les clefs nécessaires) le travail de Laurent Fiévet.
2018. En tant qu’acteur-spectateur, ce type d’événement balaye surtout les doutes quant à ma propre pratique (poursuivre ou pas ?) : la diversité des propos et des propositions titille mon besoin de continuer la photographie, d’interroger mes habitudes, de pousser mes images dans de nouveaux retranchements ou de plus vastes étendues. Regarder encore. Montrer encore. Travailler encore.

Vendredi 10 août 2018

Il me demande si j’ai petit-déjeuné. Je lui dis oui, un peu. Il m’emmène alors dans un resto chinois, passe une commande dans la même langue. Nous choisissons une table propre et les plats arrivent. Je découvre qu’il a beaucoup commandé, je suis gêné, mais j’ai curieusement l’appétit suffisant pour tout dévorer et faire honneur à ce qu’il a commandé pour moi. Obélix, avec un x. Je lui pose quelques questions, alors il me raconte la vie gay dans son pays, la chance d’avoir cette famille et pas une autre. Il parle avec parcimonie : je ne sais pas si je dois insister, s’il en a marre d’avoir déjà raconté cela des dizaines de fois – après tout il est en vacances, je ne voudrais pas lui rappeler le travail au centre LGBT de Pékin. Mais j’en apprends un peu, surtout cet entre-deux, où rien n’est interdit : ni l’homosexualité… ni les thérapies de conversion. L’état tolère, puisque de toute façon la société enferme.

Jeudi 9 août 2018

Il arrive enfin. Une heure et trente minutes après m’avoir écrit « Now ? ». Je pense à cette chanson des Smiths, How soon is now? : Avec lui on ne sait jamais quand est maintenant. Tant de fois je l’ai attendu. Son énergie et son sourire l’excusent, ses bras qui m’entourent sont une absolution. Il m’embarque dans une boutique, puis une autre qui va fermer et dont l’accueil est un peu raide de l’autre côté du comptoir. Il est toujours ce garçon enjoué, fou, spicy : son enthousiasme vous ensorcelle… mais vous épuiserait.
Au village des Gay Games, l’air est joyeux. Sur scène c’est hésitant, on s’en fiche, il me raconte sa vie, bouleversée, le virage, la situation désarçonnante si loin de chez lui, lost without translation. Finalement le fantôme de Whitney Houston surgit. Elle dit qu’elle veut danser avec quelqu’un, qu’elle veut sentir la chaleur avec quelqu’un : il chante.

Mercredi 8 août 2018

Retourner au Père Lachaise. Dans l’histoire de la ville et des hommes. Mais aussi dans la mienne. Celle des années dans le vingtième arrondissement, où j’ai vécu, travaillé, aimé. Les souvenirs sont nombreux ici mais les errances photographiques n’ont jamais vraiment rien donné. Il y avait aussi eu ce jour d’hiver 2004, sous la neige.
Et puis un jour, peu de temps après t’avoir quitté, tu étais là. C’était l’été 2008. Sur ce journal jamais je ne t’avais tutoyé : tu étais une initiale comme on prononce un souffle. Tu avais un peu changé. Tu étais charmant. Je ne te l’ai pas dit.

Mardi 7 août 2018

Je l’ai d’abord trouvée un peu ridicule, avec sa pelle, déblayant la mousse qui dégoulinait de ce monstre bleu. L’exposition m’avait plu ; j’aime assez souvent ces croisements entre l’autrefois et l’aujourd’hui. Je l’ai photographiée, avec sa pelle et son seau de plastique, elle chic, petite robe noire et talons assortis. Je trouvais que ça gâchait le tout, je me demandais pourquoi ils n’avaient pas trouvé une solution technique. Et puis je suis parti. Les toilettes étaient là, j’ai bu un peu d’eau – s’hydrater, s’hydrater. Je suis repassé à côté du superbe film de Justine, les spectateurs étaient heureux de s’asseoir, surtout là, pour ces deux raisons – le repos du corps, l’émerveillement des yeux, ils restaient. Et puis, du haut des escaliers, j’ai de nouveau regardé la femme et son matériel de ménage : elle réparait les nuages.

Jeudi 2 août 2018

Sur les feuilles qu’il sort de son sac, des mots sont annotés de chiffres, jusqu’au nombre 12 parfois. Comme régulièrement depuis que l’on s’est rencontrés, me voici le relais de ma langue, que j’explique ou corrige. L’exercice est un plaisir. Un piège parfois, quand il s’agit de définir un verbe, de décortiquer une expression, de préciser un usage. Ainsi je redécouvre moi-même le français, sa difficulté d’où s’extirpent mes doutes, ses abîmes d’où remontent mes lacunes. Cette mise à l’épreuve en rejoint une autre, qui se déroule sur mon petit écran d’ordinateur depuis quelques jours, dès qu’un peu de temps libre – qui n’a alors plus rien de libre – se dévoile. Je relis, corrige, signale, propose, hésite, vérifie ce qui verra le jour en septembre, heureux de participer à l’aventure.

Mercredi 1er août 2018

– Comment dit-on « Tu marches trop vite » ?
Hayasugi
Oui mais ça c’est la version familière, non ?
– Ben c’est comme ça qu’on dit : hayasugi.
– Oui mais imagine… que tu le dises à la Reine d’Angleterre…
– Hein ? Mais je ne dirai jamais ça à la Reine d’Angleterre !
– Oui mais bon… imagine… je sais pas… n’importe quoi avec qui tu dois être poli.
– Mais non ! Au Japon, on ne dit pas à quelqu’un qu’il marche trop vite !

Dimanche 29 juillet 2018

C’est étrange, j’ai l’impression que tu parles de moi.

G, qui prononça cette phrase, n’est que l’une des nombreuses et étonnantes rencontres de la journée. Ainsi aux Capus, sur les quais, cours Victor Hugo, le hasard des trajets qui font croiser les visages d’autrefois ou d’hier soir. Ainsi, de Talence aux Chartrons, les discussions qui s’engagent même si l’on ne se connait pas, même si l’on a chaud et que l’on cherche au fond du sac, désespérément, un éventail.
De tout cela, ne conservons qu’un moment à raconter, puisqu’un homme, entre 35 et 40 ans, s’approche alors que je suis, du regard, les skateurs. Il fixe mon appareil photo, lui qui tient deux énormes bestioles, deux Nikon armés d’objectifs surdimensionnés, l’un d’eux tellement lourd que j’aurai du mal à le tenir, puisque voyez-vous, je le tiendrai, après qu’il m’aura dit « Tiens, tu veux essayer ? » Il est fou de technique, c’est un pro, un PRO, genre shooting de voitures de courses, de stars, lâchant un peu de name-dropping sans prétention de Ferrari à Carole Bouquet – ah non, Carole Bouquet, c’est cours Victor Hugo qu’on en a parlé. Il me parle bokeh (sans Carole), mire, piqué, parfois je ne comprends même ce qu’il me raconte surtout qu’il y a les voix autour, le bruit des skate-boards qui frottent, retombent, fraaattcch, ooooh. Il m’amuse avec son côté straight direct et cool, le voilà qui me donne quelques conseils, me montre comment régler la netteté… Après qu’il a fait plusieurs photos de moi, pour ensuite zoomer, et comparer la netteté, je finis par comprendre qu’il teste ses appareils et ses objectifs, qu’il vérifie que tout va bien, que je fais le cobaye puisqu’il cherche la meilleure ouverture, le mieux, la perfection : « Oui, je fais la mire« , dit-il, presque étonné que je n’ai rien compris. Sur son petit écran, alors, il compare mes rides au coin des yeux, stries qu’on ne peut guère manquer, ici plus douces, là tranchantes. Et l’on repartira, chacun de son côté. Mon visage entre ses mains.

Samedi 28 juillet 2018

C’était dimanche dernier. On s’était retrouvés métro Vavin, alors au Select on avait bu deux verres de vin et mangé un plateau de fromage. Elle m’avait invité alors, pour ce samedi. Bien sûr j’avais à peine retenu de quoi il était question, juste l’idée d’un bateau : je vis avec le fait d’oublier, cela offre des surprises. Des inconvénients, mais aussi des surprises.
C’est sur un ponton, vers 16h45, au port de Bègles, que l’on s’est donc retrouvés, répétition du verbe, répétition du mouvement. Elle avait envoyé l’emplacement, rieuse, d’être ainsi au milieu de l’eau. Et j’ai compris assez vite que ç’allait être joyeux. Ce le fut. Joyeux, pétillant, et surprenant. Parce que les surprises ne viennent pas toutes de l’oubli.
Je ne m’attendais à ça. Ça ? La lumière. Les lumières. Le jour qui décline jusqu’à ce que le soleil soit enfin caressant. Les berges de la Garonne qui étincellent. Le couchant qui joue avec les nuages. La lune se levant, rousse, donnant à la rivière un dernier éclat. Mais aussi l’on dansa.

Mercredi 25 juillet 2018

Sur la table, une anisette coûtant la bagatelle de 4,50 euros. Dans les mains, sous les yeux, des histoires de bain japonais, la douceur des mots de Mizubayashi. Et en face de moi sur le volet du bijoutier une pub pour Seiko ;  le souvenir des publicités pour les montres Seiko à quartz remonte à la surface. Ça faisait rêver, le quartz, l’enfant ne savait pas où il était ce quartz, où plutôt à quoi il servait, aujourd’hui il demanderait à Google. Seiko : Réussite, succès. Le petit garçon ne savait pas non plus ce que cela signifiait, peut-être ignorait-il même d’où ça venait, du Japon, c’était le début de la bulle financière là-bas, le petit garçon s’en fichait, le Japon c’était Goldorak, c’était Albator, et les personnages avaient de grands yeux ronds, mais le petit garçon savait que ce n’était comme ça, là-bas : il a bien vite compris que tout ce qu’on nous montrait, depuis qu’on avait la télévision en couleur, il ne fallait pas trop y croire.
Un Ricard et un livre, donc. J’attends J, de Canton mais plus tout à fait d’Asie, tellement les années l’ont emmené à Rotterdam, New-York, Bordeaux. Les années l’ont détourné. On a convenu qu’on mangerait une pizza. Mais non.

Lundi 23 juillet 2018

Lorsque tu te trouveras debout devant la porte d’entrée de la maison, tu seras rassuré sans doute en voyant, à gauche, à la hauteur de tes yeux, une plaque en bois sur laquelle mon père a écrit lui-même, en calligraphe amateur, son nom, son prénom ainsi que l’adresse. Puis tu sonneras. Au bout de quelques secondes, tu dois entendre la voix de ma mère te dire : » Pourrais vous demander qui vous êtes ? » Tu lui répondras; alors immédiatement, la porte s’ouvrira.

Akira Mizubayashi, Dans les eaux profondes – le bain japonais

Dimanche 22 juillet 2018

Je me retrouve alors dans la peau de celui qui explique, je retrace les grandes lignes de qui était Chris Marker, je te dis d’abord Afrique, c’est la porte d’entrée, Sans soleil. Je dis voix off, politique, croisements, mais l’exposition me viendra en aide et tu découvriras. Devant le court extrait des Lettres de Sibérie, je ris. Devant la projection de La Jetée qui débute, j’hésite. Et je souris d’être là, sûrement, dans ce monde markerien, dans ce bain. Il faudra, bientôt, voir/revoir les films.