J’avais encore envie d’écrire sur l’amitié, puisque attablée encore, rieuse. J’avais encore envie d’écrire sur ce que l’on construit, puisque un train, un partage. Mais j’avais écrit quelques mots, fasciné par l’indéfinissable que je ne pouvais pas nommer beauté.
Auteur/autrice : A R
Mardi 24 avril 2018
Alors bien sûr les gardiens, se succédant dans la salle, viennent vers moi, pour me dire qu’il est interdit de faire des photos. Et ma réponse transforme leur corps : les voilà qu’ils se courbent en une révérence désolée.
(…Mais il y aurait tant à dire, sur tout cela, ici, nous, nous ici dans ce geste, dans ces briques de nous, exposées au murs et qui essayent de construire autre chose avec nous, comme une autre maison à partager, et puis tant à dire sur nous, là, Occidentaux perdus dans une marée japonaise dominant la ville comme pour dominer le monde, mais allons plutôt manger des sobas)
Lundi 23 avril 2018
Et c’est le goût de la sauce des soba, qui fut une émotion, imprévisible. Puis les rues en zig-zag, mais je m’y attendais.
Dimanche 22 avril 2018
La minuscule supérette aurait permis d’acheter de quoi manger pour le petit-déjeuner si elle avait été ouverte. Je ne sais pas qu’il suffit d’aller vers l’est, qu’il y a un konbini, juste là, d’ailleurs ça les fera rire, c’est si près.
C’est donc vers la rivière que je me dirige. Et c’est jusqu’à elle que je vais, il y a bien sûr ce Fresco, là, souvenir précis du soir du 16 août 2011, soir de fête. Ainsi va la journée, avançant, un peu au hasard, pour profiter de la ville, sans but sauf l’envie d’être là, chez soi, les boutiques, Teramachi, la quête d’une chemise, le rolling sushi bar, les gens, les souvenirs du premier séjour avec un café chez Inoda, les gens, les enfants qui chassent les papillons. J’avais bien hésité hier, à partir, puisque en un rien de temps on peut être ailleurs. Mais la ville ne m’avait pas encore tout rendu : il fallait un peu plus de temps pour nos retrouvailles et pour que la dame du magasin d’objets en bambous me reconnaisse. Il fallait encore chuchoter les souvenirs avant un éclat de rire.
Samedi 21 avril 2018
Elle me voit arriver. Elle ne s’y attendait pas. Trente minutes plus tôt, moi non plus, je ne savais pas, ainsi suis-je en bermuda, bientôt joliment attablé. Elle pleure un peu, dit que c’est le voyage qui l’a fatiguée. Elle est cependant très en forme, on ne cessera de le répéter. C’est également ainsi que passent les jours et les rencontres, à se dire qu’on a changé, pas changé. Ou pas. Souvent on ne dit rien. On fait comme si de rien n’était. Alors l’on s’accompagne aux expositions photos. Mais finalement tu t’éloignes.
Vendredi 20 avril 2018
Quai de gare, je respire les annonces sonores, je pense à ce qui fait pays ou exil, puisque les moindres détails d’un pays sont tellement en nous qu’on ne peut plus douter qu’on en fait encore partie.
Le vendeur de tickets était désolé qu’il n’y eût plus de place côté fenêtre. Il ne savait pas que cela m’était égal, que la tête de mon voisin se ferait discrète entre un Mont Fuji fantomatique et moi, que de toute façon je me lèverai pour une image souvenir depuis la plateforme.
Il ne savait pas que son articulation et la lenteur bienveillante de ses propos, nous permettant de communiquer sans heurt, m’offraient plus de joie que la vision embrumée d’un symbole enneigé, malgré l’épreuve qu’est cette langue dans sa compréhension et son usage.
Il ne savait pas que tout ce qui m’importait, c’était de prendre le bus 100 jusqu’à Okazaki michi, regarder avec attention les indications pour trouver la maison, découvrir le lieu avant de partir à Shinyodo et Kurodani, regarder les enfants, voir les amis arriver, prendre le vélo, goûter à la ville plongée dans la nuit.
Jeudi 19 avril 2018
Il feuillette mon passeport. Je le vois hésitant devant tous ces tampons japonais. Il y fait des allers retours, presque en serait-il fébrile. Il finit par me demander si j’habite ici. Je lui réponds que non. Autrefois oui. La conjugaison au passé lui fournit l’explication. Alors dans son costume un peu rigide d’employé de l’immigration, il sourit. Mais une heure plus tard, à travers la vitre du train, c’est le présent qui s’impose et la réalité qui m’explose au visage. C’est bien sûr encore mon pays. J’attrape au vol tout ce que le paysage a à me donner, tout ce qui me manquait, les couleurs, les mots, les formes, les horizons inconnus de l’est de Tokyo.
Dans l’avion, écoutant Dominique A, j’avais noté ce bout de phrase : « Pas un jour l’amour ne t’a pas relancé. » J’y voyais des mots à reprendre, j’y cherchais un autre sens à donner que celui porté en évidence, l’amour d’être ailleurs et une idée se cachant dans cette peur de revenir ici, peur redevenue, au fil des mois, un manque. Par un raccourci, je me retrouve donc à rappeler que mes géographies sont des histoires d’amour, les destinations sont des carnets où l’autre, un autre, n’est jamais absent. Seule Modène a échappé, je crois, à cette généralité. Au risque de troubler mes propos et mes pensées, me voilà me demandant si mes amours ne sont pas des voyages en elles-mêmes. Quoi qu’il en soit, ma géographie japonaise est aujourd’hui une absence et elle est ainsi ma présence, seul, à appréhender, pour la première fois.
Ainsi me voilà seul, j’insiste, je répète, seul, à Tokyo, durant vingt-quatre heures à peine avant que les prénoms des amis ne s’inscrivent dans des retrouvailles et des moments. Le soir, je ne sais quoi faire de cette mégapole, quoi faire de moi-même. J’ai l’esprit libéré de ce pour quoi je suis là, à savoir l’accrochage de 15 photographies sur un mur blanc, blanc comme un rêve, un rêve que tu m’as offert, mais ce n’est pas de Tokyo dont j’ai envie : j’attends ma ville. J’ai besoin de la rivière de Kyoto et des oiseaux. J’ai besoin de repères, je n’ai pas envie de m’égarer, alors c’est sur Omotesando que je les trouve, comme si l’avenue lumineuse, dans sa facile photogénie, dans ses trottoirs déjà empruntés, avait quelque chose de rassurant pour le petit papillon venu virevolter contre ses vitres. Mais tout de même un sourire m’égare.
Mercredi 18 avril 2018
Repartir.
Dimanche 15 avril 2018
Samedi 14 avril 2018
Célébrer. Puisque, parfois, et peut-être même toujours, on regarde les dates. Hier, j’avais écrit un courriel, bref, forcément trop bref, car comment exprimer en un envoi immatériel ce qu’on devrait dire à ses parents le jour de leur cinquante ans de mariage ? Il y aurait tout à dire donc il n’y a rien. Ce journal même, engoncé dans sa manie de la concision, dans une certaine sécheresse évitant les débordements et les explosions, creuse soudain la question : Comment exprimer ?
Ce soir, nous sommes là, quelques-uns, ceux qui ont pu, dont un nouveau visage, et c’est finalement un peu pareil, peut-être qu’il n’y a rien à dire, puisque l’on n’a jamais exprimé, puisque on est là, en guise de preuve.
Vendredi 13 avril 2018
La phrase est surlignée de jaune. Elle annonce la suite. Elle m’ancre là, dans cette sphère, dans cette ville. Elle définit mon rôle, sans le dire, puisque on en avait un peu plus tôt rappelé les contours, puisque on avait un peu plus tôt listé les justifications.
Cette nouvelle interrogerait alors le rapport au lieu, au temps qu’il me faut, aux mots à écrire, aux to-do-lists à biffer, aux autres, à lui, s’il n’y avait pas l’évidence, le plaisir, le soulagement, le devoir et l’obligation.
Jeudi 12 avril 2018
Matin. Il cherche à dormir encore un peu. On a tous cherché à dormir encore un peu, dans les transports en commun, à cet âge insouciant, parce que les soirées étudiantes… Il s’appuie là, s’installe comme il peut dans ce bus bringuebalant sur les rues bordelaises constellées de pavés ou de nids de poules. Il se courbe donc, sa chevelure blonde bouclée enfouie dans ses bras, et dévoile la marque de ses sous-vêtements et quelques centimètres de peau, à cet âge insouciant, jusqu’à ce qu’un passager, s’asseyant entre nous, cache alors ce dos que je ne saurais voir.
Nuit. Je cherche à dormir. On cherche tous à dormir enfin après la (stu)peur, quand il est bientôt deux heures. Je me suis mis là, me suis installé là comme je pouvais dans cette chambre qui sent moins la fumée que la mienne. La petit maison mitoyenne, séparée heureusement de la nôtre par des murs épais bâtis bien autrefois, est un rez-de-chaussée et un reste de quelque chose qu’on appelle premier étage d’une habitation. Je me courbe, j’enfouis mon visage sous la couette pour oublier l’odeur et les images – les flammes, les badauds.
Mercredi 11 avril 2018
Et c’est ainsi, par un soubresaut linguistique, que le tigre fut joliment paré de rayons.
Mardi 10 avril 2018
6h20. Il porte un sweat rouge, au dos est écrit Paris. Nous sommes montés dans le même métro, sur le même quai, à la même heure, matinale. Il est très grand et c’est peut-être pour cela qu’il marche très vite sur le tapis roulant de la garde Montparnasse. Ainsi, Paris s’éloigne.
Lundi 9 avril 2018
Il est assis. Il esquisse un mouvement pour se lever en s’appuyant sur cette canne qui ne l’accompagnait pas les fois précédentes, en particulier lors de cet entretien en novembre où il m’a raconté qu’autrefois il était libraire. Il venait de découvrir Barjavel ; il lit toujours plusieurs livres en même temps.
Je lui dis de rester assis. On vient de m’apprendre qu’il a trouvé un logement, alors lorsqu’il me dit qu’il va mieux et je sais de quoi il parle : pas de sa santé. Je le regarde, je trouve qu’il a maigri et il me raconte son bonheur et la surface immense qu’il partage enfin. Il dit espoir. Il dit qu’il faut toujours y croire. Il dit qu’il va faire un potager sur la terrasse.
Dimanche 8 avril 2018
Paris ville-monde ?, m’interrogeais-je il y a déjà longtemps, plein d’espoir qu’on me donnât ma chance.
Paris est monde, basiquement, dans toutes les nourritures terrestres et spirituelles qu’elle nous offre, hier japonaises, et ce soir autour d’une autre table qui nous emmène en Amérique centrale, avec justement deux Mexicaines, une Italienne, un Anglais, un Sud-Africain et moi, avec mon Z, le même que celui du patron.
Samedi 7 avril 2018
Avec sa presbytie, il ne pouvait lire les noms sur les badges, si bien qu’il n’arrivait pas à reconnaître les enfants, seules les taches sur les blouses lui permettaient de les différencier. Sauce, lait, gras, morve, bave, vomi, larmes, sang. Les blouses étaient diversement maculées. Les taches faisaient ressortir une marque personnelle encore plus forte qu’un nom sur un badge. Leurs pieds miniatures dissimulés par les chaussons de gymnastique étaient plus fragiles que les ongles des pattes des perruches d’Australie, leurs mollets à nu plus vulnérables que le ventre des moineaux de Java, tandis que leurs lèvres sans défense n’étaient même pas comparables à la dureté de leur bec.
Yoko Ogawa ; Petits oiseaux
Et donc, chaque week-end, écrire un nouveau chapitre.
Vendredi 6 avril 2018
– What you’re looking at ?, me demande Madonna qui entame sa chanson.
-Deux hérons qui volent au-dessus d’un marais.
Jeudi 5 avril 2018
Ciel bleu. Je sors de la librairie. La place du Parlement est petit à petit grignotée par l’ombre mais le bleu est là, au-dessus. Sur un banc encore lumineux et chaud, à l’autre bout du fil, N me raconte la folie des hommes, presque anthropophages à force d’être agressifs. Je vois les places libres à la terrasse d’Edouard, j’y vais ensuite. A ma gauche deux Allemandes à qui j’ai envie de demander une cigarette en attendant la serveuse (lente et nulle en calcul mental), JLM (qui finalement sera retenu au labo) et Lenny S (qui m’accompagnera jusqu’au – presque – bout de la nuit et jusqu’au cours Victor Hugo après un passage buvette et dînette).
Mais la folie des hommes, c’est aussi parfois, donc ici et maintenant, après que la serveuse est enfin passée et s’est empêtrée dans le rendu de ma monnaie, c’est le geste désespéré d’ouvrir un parasol géant qui masquera le ciel, mon ciel, celui pour lequel je me suis assis là en lisant quelques pages de Julien Thèves, l’amitié entre les mains et le regard dessus, alors me direz-vous à peine le regardais-je, cet azur, qu’on avait masqué pour réchauffer l’atmosphère.
Mercredi 4 avril 2018
On s’inquiète. On s’enquiert. On me dit osthéo, massage, kiné. Je dis que ça va passer, rendez-vous, sport, bientôt, il faut, laxisme, pas malin.
On me dit pas sûr, budget, demande, quand. Je dis bah… Je pense argent. Mais je pense aussi projets, Depaul, lapin, Nontron, petits boulots, Fanny, Mathieu, exposition, écrire, Espagne, printemps.
On me dit Normandie, je dis Japon. Parce qu’enfin j’ai écrit mon nom, avec fébrilité, pour qu’il soit au milieu des autres.
Mardi 3 avril 2018
Alors, puisque le corps a décidé de s’exprimer, hier soir, refusant de quitter cette chaise, il y a forcément cette histoire japonaise que je raconte : Onomichi, la maison accessible par le petit chemin escarpé, le dos bloqué, la douleur, la pire des douleurs, le miracle des cachets, le corps qui avait peut-être ce jour-là demandé du répit ou montré ses limites, cherchant un signe là où il n’y avait peut-être rien d’autre qu’un problème de dos, toujours là, la preuve, dans un recoin, prêt à bondir après 6 heures dans un fauteuil trop mou et une ambiance trop dure.
Lundi 2 avril 2018
Les vies vécues sous conditions d’extrême dénuement, d’immense destruction, d’immense précarité, ont sous ces conditions d’extrême dénuement, d’immense destruction et d’immense précarité à se vivre ; chacune est traversée en première personne, et toutes doivent trouver les ressources et les possibilités de reformer un quotidien : de préserver, essayer, soulever, améliorer, tenter, pleurer, rêver jusqu’à un quotidien : cette vie, ce vivant qui se risque dans la situation politique qui lui est faite.
Marielle Macé, Sidérér, considérer
Troisième paragraphe, indifférents de la boue.
Dimanche 1er avril 2018
L’amitié est parfois quelque chose de flou. Il y a les amis, les potes, les copains… Et puis parfois au bout de dix ans, puisqu’on fait bien sûr le déplacement pour lui faire une surprise ce dimanche pour ses prochains 50 ans, on fait le bilan. Alors je pense à cette première rencontre pour mon premier vernissage, aux confidences, à cette grande maison tout là-bas en Bretagne, à un déjeuner dans son jardin, aux virées lectouriennes, à une connivence, quelque chose de simple, une temporalité baignée de silences géographiques mais une présence fidèle.
Et puis nous avons repris le même chemin, comme pour écrire un deuxième paragraphe cherchant à définir l’amitié. Le même chemin donc, celui de la veille jusqu’à la plage, éclairée cette fois par le jour. Et nous l’avons poursuivi, vers là-bas. C’était alors, prolongement au-dessus des rochers, marée basse, oui c’était aussi celui d’un soir du printemps dernier après un dîner au 21. Nous avions aimé comment cette côte se découpait au soleil couchant. Je regardais l’horizon.
Samedi 31 mars 2018
Un trajet. Une personne noire androgyne qui potasse des fiches. Une jeune femme qui lit des magazines. Un musclor bogosse tatoué qui roupille. Sa copine qui parle soudain un peu fort. Trois mamies qui se passe un téléphone à clapet sur lequel s’affiche le message : « Poils à la touffe ». Ma voisine qui mange des chouquettes. Une babacool qui préfère la salade de lentilles. Des lycéens en terminale S qui révisent.
//
Et puis on a voulu voir la mer. Dans le port de Pornic, elle avait déjà offert un petit aperçu, un entrefilet bordé de bateau et dérangé par la question : où dîner ? C’est après qu’on l’a vue, loin, à peine, derrière la plage à découvert. Les rochers étaient glissants, la nuit était tombée et la lune jouait à être encore pleine. Les baskets blanches de J évitaient les flaques d’ombre. Nous partagions l’obscurité.
Vendredi 30 mars 2018
Jeudi 29 mars 2018
Mercredi 28 mars 2018
– Alors tu as déjeuné avec qui finalement ?
– Mon livre.
Mardi 27 mars 2018
Elle défait sa longue chevelure blond vénitien qui se déroule, ondulant, le long de son dos. Vêtue de gris, elle est sur le quai du tram, belle, et le mouvement de la tête et des cheveux offre un moment de grâce qu’une pub pour shampoing ne renierait pas.
A côté d’elle, une autre femme, moins belle pourrait-on oser dire, un peu avachie, faisant un peu la moue, quelque chose de plus rustre absolument pas commercial. Elle tourne la tête, regarde l’autre et, hasard ou mimétisme, secoue la tête pour brasser sa tignasse blonde.
Je ris.
Lundi 26 mars 2018
Dimanche 25 mars 2018
Samedi 24 mars 2018
Vendredi 23 mars 2018
Bordeaux – Paris. Première classe. Les couleurs, les formes, me rappellent la Keihan line, que l’on empruntait parfois pour aller à Osaka. Mais c’est l’Afrique du Sud que je rejoins.
Jeudi 22 mars 2018
Ils installent alors trois fauteuils étonnamment colorés sur la scène sombre, écran bleuté au fond, et autour, éparpillées, les feuilles utilisées dans la mise en scène de ce « Prendre dates » que l’on vient de voir, adapté du texte de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, adaptation en mode mitraillette, métaphore maladroite mais pas le temps de dire ouf, l’esprit ne suit pas, je veux une respiration, pour réfléchir, parfois. Le texte, ce sont ces jours, du 6 au 14 janvier 2015, ces jours qui ont figé tout le monde, ces jours que j’ai regardés de loin, depuis le Japon, c’était le soir quand on a su pour Charlie, c’était étrange quand on a su pour la suite, la Porte de Vincennes c’était alors un autre monde, ce n’était plus vraiment mon pays, plus tout à fait.
Dans les fauteuils, ils attendent des questions. Elle ne viennent pas. L’absence de M. Riboulet décédé récemment, semble imposer le silence. Je me demande, mais je ne demande pas, comment l’historien P. Boucheron travaille avec ce genre de distance temporelle, autre, proche. Comment, quand il évoque les attentats sur d’autres continents, il regarde les distances géographiques… Je crois qu’il y aurait alors eu trop de moi-même dans cette question. Comme dans les phrases que je viens d’écrire, peut-être.
Mercredi 21 mars 2018
Mardi 20 mars 2018
Elle dit son prénom. Il pleure. Ce n’est rien et c’est tout. Elle n’a presque rien dit depuis qu’elle l’a ramené de la gare, la voici mettant la table, floue, derrière ce visage net éclairé par la cheminée, visage qui cherche à sourire, parce qu’il le faut. Un prénom, donc, presque rien d’autre. Le film se tient sur ça, le peu, un plan fixe très court sur l’escalier en béton d’un jardin, une mère silencieuse, un père qui, en un rien, dit tout. Et puis une pêche, le plaisir dans ce qu’il a d’aussi cru et doux qu’un fruit, le désir, frôlé, là encore, presque rien, un contact, des pieds, une caméra qui se détourne vers les feuillages. Et puis des flous qu’on craint voir se répéter, mais non, ils s’échappent, légers.
En quittant la salle, deux filles me suivent, l’une chuchote qu’elle s’est fait chier. Ch, lui, dira que c’est chouchou. Je comprends que je suis face à une réalité, la mienne, et à ce que j’en fais, alors spectateur du sentiment encore présent, longtemps, toujours, qu’il est dur et beau d’aimer, mais que, comme le dit le père, le chagrin et la douleur sont des sentiments qu’il faut vivre, avant d’être asséché.
C’est dur de ne pas être seul quand on voudrait pleurer. C’est dur de parler d’un film qu’on a aimé. C’est encore plus dur quand il répond aux mois, aux années, passées, à venir, à ce qui se dessine peut-être, à ce qui a éclaté, existé, aux larmes, les miennes ou celles des autres, ici ou sur d’autres continents. Alors au bar, les clips nous emmènent vers le rire. Et Bonnie Tyler articule comme le poisson : dans le vide.
Lundi 19 mars 2018
Il y a eu, hier, 43 images sélectionnées, préparées, envoyées. Trop. Dix de plus que sur le plan, pour se donner le temps de choisir, là-bas, sur place, ou bien avant, ici, dans une échelle convaincante. Au matin je lis que l’espace sera plus petit que prévu. Qu’importe, pourvu qu’il reste encore de la place pour nous deux, pour toi bien sûr, pour moi un peu, que je me glisse, là, à ton invitation, dans ce que l’on a partagé.
Dimanche 18 mars 2018
Il m’avait donné rendez-vous devant la porte rose derrière l’église. C’est d’une porte bleue, en face, qu’il sort, tandis que j’arrive. Il ne se souvient pas que l’on avait échangé pour la première fois en 2011 : je devais alors, éventuellement, poser pour lui, mais cela j’oublie de le lui préciser, tandis qu’on cherche une terrasse au soleil. Nous étions alors voisins, ailleurs, en plein cœur de Paris. Nous le sommes à nouveau, à Bordeaux cette fois. Il ne sait peut-être pas combien j’aime ses photos. Il m’avait dit, encore tout à l’heure, par SMS, qu’il aimait les miennes. J’ignorais, forcément, cet accent.
Samedi 17 mars 2018
Mercredi 14 mars 2018
Mardi 13 mars 2018
Lundi 12 mars 2018
Dimanche 11 mars 2018
« Prends soin de toi. »
Prendre soin de soi. Prendre soin des autres. Donner soin. Voir la rime avec tsoin tsoin. Ne pas trouver ça drôle.
Prendre la route. Prendre des virages. Prendre le temps. Oublier de prendre un pull. Avoir froid.
Prendre l’air. Prendre la température de Bordeaux la nuit. Prendre la direction des berges. Prendre une photographie de St Michel éclairée. Comme tout le monde.
Samedi 10 mars 2018
Quarante-cinq cartons. Trois immenses caisses métalliques. Ta vie. Les souvenirs. Les livres. Les cahiers de ta mère. Les initiales de ta grand-mère, brodées ici, là, encore là. Les livres de ton père. Les médailles. Les crucifix. Il y a forcément une émotion, tue, ou remplacée par l’étonnement, par l’épuisement. Nous évoquons, tout de même, pour cette tirelire, la nostalgie.
Tous ces objets aussi. Ils ont été ton quotidien avant d’être le nôtre. Certains, dont tu te sépares et te détaches, vont devenir les miens. Dans un premier élan parce que cela me sera utile, un jour, sûrement. Et puis je crois que j’en suis heureux, de garder un peu de vaisselle, ce vase, bien qu’il soit immense ; c’est peut-être ce qui manquait – indépendamment de ta présence – après mon départ, des symboles de ces années d’avant le Japon, de cette adresse, la nôtre. A force de tout abandonner, on s’abandonne sûrement un peu soi-même.
Mais encore ces assiettes, ce vase, que j’avais achetés, il y a si longtemps. Je les regarde presque avec horreur : elles sont blanches, il est vaguement original, ils sont presque effrayants par leur style et par ce qu’ils représentent de cette vie lointaine, il y a 15 ans peut-être. 20 ? Je les remplace par des éléments de ton ancienne vie, puisque je ne possède presque rien, pas grand chose qui vaille la peine. Ainsi tu me transmets un peu de valeur ? Et de peine.
Vendredi 9 mars 2018
Jeudi 8 mars 2018
Mercredi 7 mars 2018
À une amitié déjà solide, je donne une autre dimension, une autre temporalité : un rythme, une habitude, des improvisations, des petits messages, des déjeuners bien sûr si possible puisque il me suffit de quitter le bureau 203, descendre, traverser, attendre qu’on m’ouvre la porte du bâtiment dont je n’ai pas le badge. Des dîners aussi bien sûr, puisque 15 minutes nous séparent.
Mardi 6 mars 2018
Alors il sort de la FNAC, on s’embrasse, il sourit, éclatant, propose ce bar, que je n’imaginais pas si près.
Lundi 5 mars 2018
« Ses cheveux sentaient l’aurore, comme s’il avait dormi dehors. »
Marguerite Duras ; La Vie tranquille.
Dimanche 4 mars 2018
Le film va se terminer. La mère pleure au volant. Plan sur la route. J’espère que le réalisateur et le monteur vont nous offrir de longues secondes, un plan séquence, un souffle méditatif pour clore ce portrait familial plutôt agréable mais évidemment tronçonné dans un montage dynamique depuis 1 heure 30. Clac, visage. Clac, route. Clac visage qui décide de faire demi-tour. Forcément ému car toujours facilement ému par ce genre de scène où le bonheur sort la tête d’un sac bourré d’hésitations et d’atermoiements, je me dis dommage, déçu par cette temporalité qui n’a pas osé.
Je sors du cinéma. Quai de Seine. J’ai faim. Il ne pleut plus. L’atmosphère est baignée d’une lumière que j’immortalise en une vignette carrée sur un vain mais fascinant réseau social. Je prends le temps de marcher un peu, d’offrir le plan séquence qu’il manque au film, avant de traverser la rue, acheter de quoi me nourrir, franchir la porte, discuter encore un peu avec N&F, partir et marcher encore, presque tout droit, jusqu’à là-bas.
Samedi 3 mars 2018
« Ah non mais c’est insupportable le cinéma français. C’est que des gens qui boivent du vin dans leur cuisine ! »
Vendredi 2 mars 2018
J’ai un peu attendu, puis j’ai remis le sac à main aux contrôleurs. Il m’ont remercié, je suis reparti, regardant les visages, cherchant un signe. C’est là qu’elle est arrivée, le visage crispé de panique, cherchant sur les wagons le numéro 17 où elle avait oublié son sac.
Jeudi 1er mars 2018
Mercredi 28 février 2018
Mardi 27 février 2018
« C’est très beau le cinéma iranien », m’écrit-il. Car c’est ce film que nous avons choisi, ce Cas de conscience humaniste, oh oui c’est un adjectif facile à placer, humaniste, le cinéma humaniste, dès qu’on s’attarde un peu sur des situations douloureuses. Pour peu que ces situations soient au-delà de nos frontières, en l’occurrence l’Iran, pour peu que des classes sociales se rencontrent, que les femmes soient maltraitées ou se rebellent, que tout le monde soit beau, les riches comme les pauvres, que tout le monde soit fatigué, que tout le monde parle avec son cœur, que les pères pleurent, c’est humaniste. Mais s’il est aisé de se moquer d’un cinéma tombant dans les clichés et les facilités, il m’est ardu de me moquer de ce Cas de conscience, film précis à la photographie un peu dorée. Son seul défaut serait presque une certaine perfection (du scénario en particulier). Et… que disais-je sur la beauté ?

Lundi 26 février 2018
Ce sont des paysages enneigés qu’il m’envoie depuis hier. A travers la vitre du train, l’ancienne RDA était blanche, une blancheur inquiétante une fois au terminus le temps qu’il trouve un hôtel, refuge et soulagement.
Au matin de ce nouveau lundi, la beauté presque incolore des sapins, durant quelques secondes d’une vidéo baltique, vient trancher avec le ciel bleu au-dessus de ma tête. J’approche du bureau, joyeux et libre de cette nouvelle habitude, de ces horaires de bus et de travail, de cette semaine à venir. Heureux d’avoir couru après le bus de 8h35, le chauffeur rouvrant les portes et m’accueillant rieur d’un « Ah c’est lundi. » Heureux à 12h45 d’aller au restaurant universitaire et de bénéficier pour 4,80 euros d’une entrée, d’un plat et d’un dessert. Heureux encore d’attendre le bus de 17h50 après avoir manqué celui de 17h39, et de le voir arriver à 18h02 sous le soleil déclinant et le vent polaire ou sibérien, le même vent que là-bas, sur la Baltique, là où des herbes sèches viennent trancher de doré des images blanches et vertes.
Dimanche 25 février 2018
Cette ville est une énigme. Sans comprendre pourquoi, alors que, depuis une vingtaine d’années, je viens régulièrement au gré des vies amicales, j’y navigue, sans réel repère en dehors de la Garonne. Dans l’entrelacs de ses rues, dans le pointillés de ses places, je m’égare. Ne me demandez pas le nord, je l’ai perdu. Petit à petit, depuis mon installation, m’imposant de scruter les plans – nécessaires de toute façon pour trouver mes destinations -, les axes s’inscrivent dans mon esprit et mes habitudes. La rue Sainte Catherine impose enfin sa silhouette longiligne au milieu des cours de la Marne ou Victor Hugo, la grosse Cloche sonne enfin le glas de mes déboussolages, les rails des tramways fixent dans le marbre mes fragments d’orientation.
Et puis qu’importe : l’inconnu est un territoire qui se visite, et donc au hasard de la promenade du jour, du restaurant du père d’Anne X à la Victoire, via le service clientèle de la gare St-Jean pour un échange de billet transformant un prochain retour dominical en un somnolant retour matinal, j’errai.
Samedi 24 février 2018
J’ai lu trop vite le petit panneau « Merci de ne pas vous servir » dans les anémones : mon cerveau a effacé les négations en contournant les tiges. Je tends la main vers les renoncules, il est écrit cette fois qu’il ne faut pas toucher, alors je ne sais plus, mais délicatement bien sûr je les prends, d’autant plus délicatement que j’hésite sur la couleur. Elle vient vers moi, dans un sourire me fait remarquer ce qui est écrit. La suite est un quiproquo délicieux, nous voici riant, elle se plaignant pourtant de la brutalité de certains clients, mais aujourd’hui c’est plus calme.
Je ne peux pas juger du calme. Je viens pour la première fois – ah non, la deuxième, j’avais oublié cette terrasse un jour de novembre 2015 – dans ce marché des Capucins, passant des poireaux aux carottes, du boudin au petit café au soleil, de la citrouille aux oignons. Je viens d’aller et venir, exalté, heureux de cette ambiance foisonnante sous un ciel plus bleu, heureux de savoir que c’est mon nouveau quartier, heureux de trouver que les gens ont l’air heureux, heureux de cette Babel de nourritures, de langues, d’attitudes.
Le bonheur se poursuit parce qu’il y a les amis, qu’ils viennent déjeuner alors je cuisine, il y a ce partage, et leur amie déjà repue d’un couscous ensoleillé qui nous rejoint dans la maison qui, dit-elle, a une autre énergie sans la présence de sa propriétaire. Et c’est ainsi, se poursuivant, un samedi léger et joyeux, exalté je dépense peut-être trop, pas inutilement mais peut-être trop malgré les promotions de fin de série, de la popeline de coton d’un col officier jusqu’aux saveurs japonaises d’un petit pot de sanchô.
Et l’on pourrait, aussi, puisque c’était la question hier, interroger ce qu’est le bonheur.
Vendredi 23 février 2018
« It means: the serene silence you find between two sand dunes. »
Je suis venu pour la visite médicale et ce qu’il diagnostiquera comme étant une conjonctivite qui, au moment où j’écris ces lignes, semble sur la bonne voie pour disparaître. Je l’ai choisi au milieu d’une liste de noms de généralistes conventionnés imprimée recto-verso sur une feuille A4 de papier blanc, après avoir pointé d’une flèche les adresses que je savais localiser. C’est donc la chance qui m’a amené vers lui, sympathique, clair, efficace, rassurant, drôle, voire même familier, racontant soudain cet achat de doudoune le week-end précédent, dans sa ville du Béarn ou du Pays Basque – « Alors je me suis dit que vraiment je l’avais achetée pour rien, mais finalement… ben finalement non. » – , voire même optimiste, lorsque qu’il m’a demandé de remonter ma chemise sans la déboutonner.
Jeudi 22 février 2018
On a choisi ce bar à vin, ouvert, accueillant, calme, qui oblige à manger quelque chose faute de licence, alors c’est une assiette de fromages qui se pose entre lui qui a déjà trop dîné et moi qui pensais me contenter de mon repas léger ; au hasard je choisis le vin. Il vient d’ailleurs. Du Brésil. Son visage laisse entrevoir discrètement l’autre moitié de ses origines : le Japon.
Il me demande comment j’ai pu aimer vivre là-bas. Il raconte un peu ce qu’on peut subir quand on va voir sa famille, ses grands-parents, à Hokkaido et que ceux-ci sont ancrés dans un schéma traditionnel qu’on n’imagine que dans les livres. Il me raconte ce que ça change d’être un ハーフ (un « half », un « moitié » quoi…), par rapport aux autres membres de la famille. Chez lui, il n’est pas japonais. Chez lui, il n’est pas aimé.










































