Mardi 20 février 2018

– Lui : Si tu vas à c’rythme moi j’me casse.
– Elle : Qu’est-ce tu dis ?
– Moi : Il dit qu’vous marchez pas assez vite.

Et puis retourner au cinéma. Voir donc le cinéma réapparaître pour « L’Apparition ». Puis, dans la deuxième moitié du film, s’inquiéter de voir le cinéma disparaître dans un scénario boursouflé.

 

Dimanche 18 février 2018

Elle est allée chercher du papier. J’ai écrit comme j’ai pu 78750 et dessiné la moitié de l’étoile de David, comme les nazis nous l’avaient tatouée. Qu’en ont-ils fait ensuite ? Je n’en sais rien. C’était shabbat. J’ai continué à danser dans le noir. Ivre de chagrin. Ivre de moi-même. Je suis une fille de Birkenau et vous ne m’aurez pas.

Marceline Loridens-Ivens ; L’amour après

Dimanche 11 février 2018

I hate you because you don’t know why you be hated.

Paris. Ma ville, durant des années. Ma ville même lorsque, plus ou moins officiellement, j’étais en périphérie (Montreuil, Ivry…). Ma ville lorsque les Japonais me demandaient d’où je venais, avant qu’ils n’insistent sur ce qui leur tient à cœur, c’est-à-dire la ville d’origine, le furosato.
Paris. Qu’en connais-je ? Il me pose des questions. Je découvre moi-même une partie des réponses sur les panneaux ou le petit écran de mon téléphone. L’histoire du Panthéon, celle de l’église Saint-Laurent, celle de l’hôtel du nord qui n’a pas d’histoire sauf celle d’un roman et d’un film, la périphérie du quartier indien où nous déjeunons… Je suis un guide dans une ville dont je connais les axes, les surfaces, les directions et les noms, mais pas l’histoire, une ville qu’il découvre. La voici la sienne. Ce n’est plus la mienne.

Samedi 10 février 2018

Il vient de s’asseoir sur le même banc que moi, lentement, après avoir relâché son déambulateur. Il a pris la place d’une dame qui est partie lorsqu’il s’est approché.  Il marmonne, je comprends mal, il dort dehors… Je fouille mes poches, mais je sais à peu près combien j’ai : la monnaie des cannelés par-dessus quelques pièces. Je ne sais pas trop quoi dire, je ne sais jamais trop quoi dire, tout serait un peu léger, sauf ce qui le ramènerait à son quotidien, le froid… Je ne sais pas trop quoi dire mais je sens qu’il s’en fiche, du moment qu’il peut parler à un inconnu qui ne s’est pas enfui. Il me demande mon prénom, il dit qu’il s’appelle Olivier. Il marche mal, alors il me demande d’aller lui acheter des petits cigares, c’est vendu par 5, 2euros10, il sort ses pièces, au milieu il y a une livre sterling, je souris, on est d’accord que ça ne servira à rien. Tiens je te la donne. En échange, cet euro complète le coût des cinq petits cigares.
Nous sommes vaguement surveillés par la police ferroviaire, les cent pas dans le hall, les regards sur nous. Je leur souris pour qu’ils nous fichent la paix, je souris, je montre à Olivier qu’il ne me dérange pas, qu’il peut me parler. Je montre à la dame qui a fui à son approche qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter. Il vient de fumer un peu d’herbe, il a fait 3 mois de prison une fois parce qu’il avait 400g sur lui. Je lui conseille en riant de faire attention à ce qu’il fait et dit, parce qu’il y a « les gars » derrière lui. Ça l’amuse. J’aurais pu lui parler du ciel bleu, lui donner ma plaquette de chocolat rangée à son approche. Je prends mes affaires, vais lui acheter les petits cigares, par 5, hésitant car il y en a plusieurs, et reviens. Je n’ai pas d’ongle, tu peux me les ouvrir ?

Et puis, dans les rues, cette odeur de crue.

Vendredi 9 février 2018

La curiosité me fait tourner à gauche, rue Charles Gide, jusqu’au numéro 45. La rue me semble dénudée. N’y avait-il pas plus d’arbres devant les pavillons ?
La dernière fois que j’étais passé voir l’immeuble, il y a des années, il y avait des rideaux avec des motifs de footballeurs à la fenêtre de « ma » chambre. Cela me semble aujourd’hui incongru, tel un rêve. J’ai surtout gardé le souvenir d’avoir raconté cela : l’image s’est évaporée.
L’impression, une fois devant la façade de la résidence de deux étages et huit appartements, sur laquelle le nom Les Tilleuls est toujours là, est triste : la porte de « notre » garage est remplacée par des panneaux de bois, la peinture toujours marron de la porte de l’immeuble est écaillée, il y a bien sûr des poubelles devant, un camion mal garé au bout devant la grille du jardin, bref tout est à l’avenant et les éclats de rire dans le jardin, tandis qu’on courait entre les fils à linge, sont bien loin. Je souris malgré tout que le bâtiment d’en face soit devenu une salle de sport.
Mes souvenirs d’enfant, d’adolescent, puis d’étudiant venant le week-end ou les vacances, sont là. Là, derrière la porte écaillée que je pousse, juste pour voir. Sur « notre » boîte aux lettres il y a un autre nom.

Lundi 5 février 2018

Ils sont les derniers à être glissés dans les bagages avant de partir. Une fois que je suis arrivé, ils sont les premiers à être posés, sur le marbre de la table de nuit en l’occurrence. Ils sont les 3 jizos, les 3 esprits japonais Wishing, Hoping et Smiling, qui m’accompagneraient partout si leur poids n’était pas un frein. A côté d’eux, je déposerai plus tard la kokeishi, tête droite.
C’est dans le coin du bureau que j’installe les autres objets : la pierre du Mont Fuji d’abord puis au hasard des déballages le monstre de plastique, le caillou « porte-savon », la boîte en laque offerte par les voisins, le calendrier offert par C, le « coin » en céramique, la petite boîte en marquèterie, le sceau, la pierre à encre, le cadre offert par Niu. Sur le rebord entre les deux fenêtres, je mets finalement la boîte à bento, la peinture d’Olivier et la coupe en laque. Celle-ci, sur la photographie que j’envoie, a pris la place du cadre.

Dimanche 4 février 2018

J’avais regardé il y a quelques jours les rares images prises là-bas, sur ce bord de mer. J’avais, semble-t-il, voyagé léger, sans appareil photo. J’avais ainsi oublié où c’était, comme si ma mémoire ne s’accrochait qu’à un type d’images prises : celles en 24×36. Un effort me l’avait finalement vaguement rappelé mais j’avais dû en fournir un supplémentaire pour faire revenir à la surface les précisions, les amis présents, le dîner, le petit-déjeuner, la promenade sur le bord de mer. J’avais tout enfoui. Sous le sable. Dans l’océan peut-être.
Ce dimanche, en réservant le billet de train pour ce même coin d’océan, j’avais déjà presque oublié ces souvenirs. Il me semblait alors plus évident que je voulais oublier le sentiment qui s’en dégageait. C’est au moment de réserver l’hôtel que l’hésitation a alors frappé. Comme un ressac.

Dimanche 28 janvier 2018

Sur l’image en noir et blanc, elles rient. La photographie était au milieu des autres, des souvenirs de famille, dans cette enveloppe sur laquelle est encore écrit L’Arno de la main de Fabien : j’avais oublié les tirages à l’appartement après l’avoir quitté. J’ai failli remplacer l’enveloppe, ne plus voir cette façon d’écrire mon nom, mais c’est peut-être la dernière trace de son existence dans ma vie, sauf quelques photographies de lui, de nous.
Celle-ci est entourée d’un cadre de carte noire, sur lequel il reste quelques lignes de peinture acrylique jaune en relief et le souvenir d’une période où j’expérimentais vaguement les arts décoratifs.
Sur l’image en noir et blanc, elles rient. Alors elle pleure.

Samedi 27 janvier 2018

Je quitte Paris. Le train 8377 va m’emmener. Juste avant que les portes ne se ferment sous l’alarmant vrombissement, j’enfile le masque de tigre qu’il a apporté. L’élastique est un peu usé. Il me prend en photo. Il sourit.

Bien qu’acteur de ce moment sur le quai 9, je recule en spectateur, je regarde la scène, je cherche dans cet au-revoir masqué ce qui fait signe. Le tigre, hasard de mon horoscope chinois, cet animal mordant, griffant, dangereux, est ici un masque rigide et amusant. La porte se referme sur les mois écoulés, à travers le hublot les mains s’agitent un peu.

Il vient de m’offrir un cadeau magnifique tout en précisant que jamais il n’offre ses pièces. Touché, je lui ai dit que j’étais happy. Cette fichue langue dit parfois n’importe quoi, sa fluidité de surface simplifiant maladroitement l’expression des sentiments. Cette langue était un pont glissant et fragile entre nous, entre les rives de nos cultures, de nos habitudes, de nos expériences. C’était une passerelle instable surplombant une rivière brumeuse, malgré les précisions un peu sèches que je fournissais pour dégager la métaphore du brouillard ou la réalité du manque qu’il exprimait. Nous ne nous sommes pas toujours compris. Nous ne nous sommes probablement jamais dit ce qu’il aurait fallu dire. Nous ne nous sommes probablement jamais dit le rien qu’il aurait fallu taire.

Je quitte Paris et tout ce qui y a eu lieu depuis mai, depuis juillet. C’est lui qui est là, sur ce quai de gare. Il est là parce qu’il partira, dans quelques jours, loin, bien loin et parce que je trouvais important qu’il soit là, lui, malgré les précisions sèches. Parce que l’on ne sait pas quand on se reverra.

C’est lui qui est là, peut-être parce qu’il représente ce lieu au fond de soi, où l’on s’interroge. Et derrière lui il y a les autres, d’autres mots, d’autres ponts et d’autres chemins, bien ou mal fléchés, d’autres souvenirs. Il y a un 5 août, un 18 décembre ou un 2 janvier. Il y a un demain peut-être.

Vendredi 26 janvier 2018

Je lui dis que j’attends le bus 26. Qu’il arrive dans 12 minutes. Que ce n’était pas une très bonne idée de choisir ce trajet, mais que I will survive. J’ajoute « Gloria gayrdunor ». Il répond lol.
Quand on se sépare, plus tard, il porte ce beau manteau indigo, une écharpe verte, et tout est parfaitement en accord avec sa barbe rousse. On ne sait pas quand on se reverra. Il aurait pu dire I will survive. Malgré tout, j’aurais peut-être dit lol.

Jeudi 25 janvier 2018

Elle allait même, pour apprendre du vocabulaire, jusqu’à manger les dictionnaires page à page. C’est de là qu’elle tenait que certains éditeurs utilisent du papier croustillant tandis que chez d’autres il est filandreux ou farineux. L’apprentissage des langues transformait le bureau sur lequel elle écrivait en une table pour manger et son crayon en baguette.

Yoko Tawada ; Le Voyage à Bordeaux

On ne sait pas quand on se reverra. Alors tu m’invites. Il y aura des questions administratives à régler. Un état civil à rectifier. On n’en est pas là. On n’en est même pas à remplacer ce tutoiement écrit machinalement puisque écrit durant des années. On en est au plaisir, aux Plumes, ce restaurant de la rue Boulard qui vous fait soudain vous envoler là-bas, ce pays qui est toujours un peu le tien. Le cresson a goût d’agrumes, le café se glisse dans une émulsion, la délicatesse s’impose partout, et si l’on voulait insister sur les plumes, on comparerait à la douceur d’un duvet, on oserait décrire les roucoulades du dessert…
Mais à la table d’à-côté, dans cette bouche vermillon, la fourchette s’enfourne sûrement trop vite pour apprécier. Hein ? Non non, je n’ai pas parlé de poule.

Mercredi 24 janvier 2018

– Mon autre frère, mouais… il est un peu mieux… mais bon… il a fait cuire des pâtes sans eau.
– Mais il avait mis du sel ?
– Hein ? J’te dis qu’il a fait cuire des pâtes sans eau, et toi tu t’inquiètes du sel ?

Voilà qu’au milieu du trajet je cherche, sans aucun lien avec les pâtes du RER, ce que Barthes écrivait et je note, parmi ses fragments, cette phrase :  « L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend. » Je la sors du contexte complet d’un chapitre brillant, comme pour la faire mienne et réfléchir à cela, l’attente. Oh non, pas celle du métro, au retour, parce que la Seine fait des siennes.

Mardi 23 janvier 2018

Alors il se met à dessiner. La nappe se noircit, papier rouge, grignotée par les plans, les deux étages, les modifications, les cloisons, les idées qu’il émet, les hésitations sur la couleur du carrelage, la disparition de la baignoire ; il n’aime pas les baignoires.
Alors il détache son vélo. Le ciel est noirci, nuit, éclairé par les lumières, les étoiles et brouillé par les plans ; sur la comète.

Lundi 22 janvier 2018

Au fond d’un couloir, en haut d’un escalier, bien après les salles de cours et les amphithéâtres, les chambres froides, une porte sombre et poussiéreuse, un écriteau : Laboratoire d’anatomie, une sonnette. Puis un visage de femme qui apparaît dans une antichambre encore plus sombre, et qui écoute le visiteur, venu exprès, dit-il, de la capitale, dans cette province pour voir ce musée, mais elle n’a pas le droit de le lui montrer, et intérieurement, tout en continuant à dire mécaniquement des phrases, il prie, il formule des incantations, il pense l’envoûter, et elle se laisse convaincre, elle prend le trousseau de clefs, elle le laisse seul.

Hervé Guibert, Vice

Beaubourg. Hors Pistes. Je prends enfin le temps, après avoir attendu S, et finalement avant d’attendre S, de regarder, lire, creuser, voir, comprendre. Mais il en faudrait, du temps, beaucoup plus, alors je filtre, je vise les mots et les films plutôt que les espaces et les interactions. Parmi les pépites, le très beau travail du PEROU – Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines, le magnifique film de Frank Smith et le superbe (mais souffrant de mon impatience dans une expo aussi dense) film de Cléo Simon sur le désert du Chili.
Mais tout de même, je dépasse le rôle de simple lecteur ou spectateur pour participer au projet « Chœurs politiques » de Frank Smith… participer pour expérimenter, participer pour s’enrichir, participer pour avancer, participer pour sourire en entendant l’expression « et ne fais pas de châteaux en Espagne ».

Vendredi 19 janvier 2018

Ça fait quatre ans qu’elle ne m’appelle plus ; depuis qu’elle n’a plus besoin de moi.

L’envie de reprendre des phrases du film « A Valparaiso » de Joris Ivens pour ce livre qui pourrait un jour devenir autre chose. L’envie de dessiner, là, soudain, comme tous ces artistes devant cette danseuse. L’envie de rentrer dans le centre Pompidou pour y croiser quelques têtes connues. L’envie de revoir J dans d’autres circonstances et de lui envoyer un bout de mon tapuscrit. J’envie de revoir S&L au Japon par exemple. L’envie de parler avec C mais je le vois repartir. L’envie de repartir après avoir raconté plus ou moins la même chose trois fois. L’envie de toucher les photographies de Marc Turlan recouvertes d’adhésif opaque ; alors je touche.

Jeudi 18 janvier 2018

Il s’agira, dans tous les cas, de vivre des expériences et d’en prendre le meilleur. Au Bal, dans cette proposition généreuse de présenter une collection de 200 livres de photographie, on retient donc ça, cette générosité, l’échange, les questions, la petite moustache, la présence de N. Au ciné, dans le dernier Naomi Kawase, on retient donc ce passage puis cet autre, cette question de la description, de la transcription, ce dialogue lorsque le film prend son temps, la présence de C&Ch.

Mercredi 17 janvier 2018

Je n’énumère pas ici les prénoms qui, au fil des jours, au hasard des bars, au croisement des rues, reviennent ; souvent on ne s’oublie pas. Ce soir, par exemple, D, rue Rochebrune, il passe, casque sur la tête, sourire, salut, il entre chez lui, à peine plus tard ressort, seul, c’est-à-dire sans son chien, me fait signe, c’est amical, gentil, je lui envoie un petit mot plus tard, après que j’ai raccroché d’avec ma sœur. Ce soir par exemple, A, le bar, il entre, ne me voit pas, je discute, n’insiste pas et puis plus tard là, au milieu de la piste, seul, petit bar petite piste, je viens de fumer une cigarette, parfois je fume encore, c’est rare, activité sociale qui permet de discuter avec lui qui fait le même métier que moi, bref A là qui danse, je m’arrête, on partage le même prénom et quelques amis en commun, dont B, justement, Ah vous vous connaissez ?, c’est flottant, pas grand chose de plus, c’est toujours lui, depuis 10 ans, toujours le même, une capillarité mouvante cependant, mais toujours le même, toujours aimant, toujours, sur les réseaux sociaux il aime tout, tout le temps, tout le monde, il like, like, like, ici la musique il la like puisque il danse. Seul.

Lundi 15 janvier 2018

Alors, mubi reprend le film là où je l’avais abandonné ce jour fiévreux après m’être rapidement assoupi. J’ai de toute façon, avec Paris Texas, un certain nombre de rendez-vous manqués, dont il ne me reste qu’un sentiment flou de frustration sans date ni précision, une diffusion télévisée loupée, que sais-je encore, que sais-je sinon rien qu’une espèce de flou et le visage aux cheveux blonds sur l’affiche connu, vu, revu mais jamais en mouvement. Il faudra encore attendre, le lendemain, pour comprendre et voir, la beauté d’une scène. Il y a cependant, là, ce soir, cette question du petit garçon, quelques secondes que je passe et repasse pour en capter une phrase : Tu peux sentir qu’il est mort ?

Dimanche 14 janvier 2018

Vous me demandez : Regarder quoi ?
Je dis, eh bien, je dis la mer, oui ce mot, devant vous, ces murs devant la mer, ces disparitions successives, ce chien, ce littoral, cet oiseau sous le vent atlantique.

Marguerite Duras ; L’homme atlantique

Je m’assieds devant l’écran et je note brièvement ce que je n’ai pas noté hier en me réécoutant, ce que je n’ai pas noté et qui me revient là, c’est-à-dire ce complément sur la peur et les idées qui me viennent, à peine rentré à l’appartement donc, comme une fulgurance. Le brouillon précise dorénavant l’heure : 15h59.
À peine rentré, oui. J’étais passé devant le centre Pompidou, il n’y avait pas la queue, j’étais entré. J’avais dit Ah tiens oui c’est bien et j’avais demandé un tarif demandeur d’emploi. Alors gratuitement j’avais vu César et Derain, les matières et les couleurs. J’étais heureux devant l’hommage à Nicolas de Staël, de César, et puis cet homme de Saint-Denis, c’était beau. J’étais surtout heureux devant les couleurs de Derain, cet orange Collioure, ces bleus venant d’ailleurs, de chez Matisse peut-être, ces ocres là, de chez Cézanne sûrement, ah ! Ah, même si la plus belle c’était peut-être — permettez-moi une petit mièvrerie — celle du ciel, les yeux encore un peu endormis à midi, j’étais en terrasse, j’avais commandé un double expresso, il faisait frais, j’aimais ça, je ne savais pas encore pour le musée, les matières, les couleurs, tout ça, je n’imaginais même pas la jovialité des enfants qui découvraient César et encore moins la mienne en les écoutant.

Vendredi 12 janvier 2018

Respirer Paris. Parce que Kiki est là et qu’avec elle bien sûr on s’envole au Chili et au Japon dans ce petit restaurant où il a tant fallu attendre, patients et optimistes. La salade était divine mais le cheese-cake pas assez cheese-cake. Quel parfum ? Vous allez rire : au matcha. Huit euros. Là on rit moins.
Pour la première fois elle réside dans le centre, T a cet appartement à présent, rue Vavin, vous cernez ? Elle découvre la ville autrement, c’est beau Paris, c’est calme, c’est pas Santiago. C’est pas Kyoto non plus, bien sûr. Alors on marche dans le Luxembourg, le ciel est bas, les bancs publics sont sans amoureux, les allées s’animent de quelques collégiens en tenue de sport.
Troisième étage. Il reste quelques cartons dans l’entrée du duplex. Le carrelage de la cuisine est beau, le parquet noble, il a vécu, on sent le choix des matières. Un matcha forcément, la femme de ménage repasse, ça fait des grands pssscchhhh parfois, je lui souris, elle y répond, je la regarde faire, forcément elle est plus douée que moi, plus agile. Et mieux équipée avec des grands psssccchhh. T travaille avec P ; au milieu des idées et des propositions ils égrainent les noms des pays et c’est tout ce que je retiens, curieusement, moi qui tends toujours l’oreille cette fois je ne prête aucune attention à leur conversation, peut-être un semblant d’éducation, soudain, qui m’auto-censure et m’exclut automatiquement de leur bulle de travail. Et je repars. Alors je marche dans le Luxembourg, les mêmes bancs vides, les promeneurs, cet homme qui marche trop vite et dont je ne peux correctement photographier l’intéressante silhouette, puis jusqu’à Censier-Daubenton, incertain sur le parcours d’un quartier toujours méconnu, mais respirant Paris.

Jeudi 11 janvier 2017

Alors, narrant ici que me voilà muni d’un nouveau jean de cette marque chérie, chaussant aux pieds une nouvelle paire de baskets de teinte rougeâtre, j’ai l’impression de revenir en arrière de quelques années, 6 pour le look, 15 pour la vacuité de ce journal.

Mercredi 10 janvier 2018

Espace blanc. Rideau blanc. Lumière extérieure. Deux chemises blanches suspendues sur le mur de droite. De l’autre côté, le lit, la table de nuit, une tasse, une lampe, un flacon. Épinglée au mur, une photographie que je ne remarque pas tout de suite : la foule devant la grotte de Lourdes. La voix répète « Je te fais confiance. » L’accent est léger, non identifiable, on sent un peu l’effort sur la nasale. Le son est sourd, on ne sait pas d’où il provient. L’image n’est pas anodine. Elle déplace la chambre en cellule, la lumière extérieure en présence divine, la phrase en foi. L’explication qu’il me fournira est pourtant plus ample, elle embrasse ces/ses mois de présence dans un pays inconnu.
Avant cela, on a monté l’escalier. Au rez-de-chaussée on a pu voir sous des ors comme dérobés des auréoles, des images pieuses marquées de points d’acuponcture. On a pu deviner un couple sous le plastique et la peinture, comme une piété, un corps trop lourd. On a pu s’interroger sur la présence de cet objet étrange et indispensable. On a pu traverser cet espace montrant donc peu mais évoquant beaucoup, trop évident peut-être, trop trouble peut-être, espace fusion et confusion entre le désir, la foi, les blessures, les corps, les voiles. On a pu y entendre des voix parlant de la peur. Le son est sourd. On ne sait pas d’où il provient.

Mardi 9 janvier 2018

Il demande la permission à Jean-Marc. Jean-Marc ne la donne pas, mais il dit qu’il sait bien qu’on s’en passera. J’investis. J’emmène Stéphane en week-end à la campagne, dans un château-hôtel assez moche, pleine de conférenciers. Stéphane est un peu coincé, il prétend qu’il n’a pas l’habitude. Je me dis que c’est un petit complexe de classe qui passera.

Guillaume Dustan ; Dans ma chambre

Je les ai rejoints pour un thé, il est 20h, il a dit un thé pour ne pas boire d’alcool, parce que le travail quoi. On parle justement de Dustan, je ne sais plus pourquoi, comment c’est venu, hasard, je l’ai sorti de la bibliothèque plus tôt pour en relire quelques pages ; je poursuivrai le soir venu. J’ai apporté ce fond de blanc, mais j’alterne avec du soda et de la tisane, en me disant que le mélange des trois n’a jamais été testé pour faire passer ça. Dans la tisane il a mis du gingembre : c’est bon pour ça. Tout le monde y va de son conseil, même Irène, disant à N, à qui je venais d’apporter une baguette, de prendre du doliprane. Vous ne connaissiez pas Irène ? Moi non plus.

Lundi 8 janvier 2018

La lumière est belle. La vue sur le bâtiment d’en face aussi, ainsi baigné comme chaque hiver. Je veux sortir faire une image, mais elle est là, tout sauf lumière. Et elle tire la gueule. Je suis désolé, c’est impossible d’éviter cette grossièreté, c’est elle, ce truc, cet air-là, quand elle fume sa clope ; elle en fumera deux autres dans la même heure. Je ne lui ai parlé qu’une fois dans toutes ces années, pour lui demander gentiment de ranger ce gobelet en plastique qu’elle utilise comme cendrier et qu’elle laisse, là, parce qu’elle s’en fout ; elle m’avait répondu en un grognement gnagnagnesque.
Je souris de cette opposition entre l’employée triste, grise et désagréable, et ce ciel bleu d’hiver : je pense que ça me fera un truc à écrire. Je me dis que seules les températures peuvent aider à y trouver un lien : ça se rafraichit.

Dimanche 7 janvier 2018

Une pop-star est morte. J’en écoute une autre. Et soudain je comprends ce qui me plaisait dans une chansonnette aux paroles gentillettes : les arrangements, avec, discrets derrière la première et la deuxième phrase, un cor.

Vendredi 5 janvier 2018

Ligne 7. Couple garçon-fille, vingt-cinq ans peut-être. Ils se taquinent, je ne cherche pas trop à prêter attention à leurs échanges qui m’éloignent de Kawabata, mais je m’interroge sur leur relation, amoureuse ou amicale, alors j’oscille entre mes phrases et les leurs. J’ai repris le fil de ma lecture quand soudain, elle, envoyant un SMS, lui dit fortement : « ça vous a plu… P L U ? ». Mais c’est la femme à ma droite, extirpée de son livre, qui répond. Et l’on rit.

Mardi 2 janvier 2018

Il est tard. Nous parlons. Il y a cette question de longueur d’ondes, dans le langage aussi. Savoir si l’on est sur la même, dans une relation qui s’est installée au fil des semaines, avec un regard sur le travail de l’autre, des habitudes, une régularité, donnant quelque chose d’almost. Il y a, dans ses rêves de 2018, une relation, forcément sur un autre continent, le sien, son île peut-être, ou le Japon qui l’accueillera un certain temps, espère-t-il. Plus tôt il avait peint sur ces deux corps pour lesquels j’avais légèrement grimacé puis ri, comme lui, puisque cela prêtait à rire, ce détail sur ces deux corps en pièces détachées affichant un certain désir. Plus tôt encore nous avions dîné d’un hamburger, végétarien dans mon assiette. A sa droite alors, un visage, connu, du moins le crois-je encore.

Samedi 30 décembre 2017

Immobile derrière la porte entrouverte, à l’écoute de son pas résonnant encore parmi les étages, je me suis revu dans mon cabinet de travail, penché sur la feuille de papier format A4, brucelles à la main.

Yves Ravey, Trois jours chez ma tante

Je m’arrête sur le quai du RER et sur ce mot, brucelles, ignoré. Google me propose alors en images ces pinces que j’utilisais, enfant puis adolescent, pour attraper les timbres qui complétaient une collection s’étalant dans un nombre démesuré de classeurs. Certains s’offraient ainsi des voyages vers des Myanmar inconnus, d’autres rêvaient de raretés et de valeurs pour quelques centimètres carrés introuvables. Moi, qui ne cherchais pas forcément autre chose que le fait de m’occuper, je regardais les dessins de certaines pièces avec plaisir, je caressais du regard des teintes framboise ou outremer, et, le temps de l’informatique venue, à la fin du collège (déjà !), je découvrais la diversité des polices de caractères pour imprimer des onglets pour mieux visualiser les années. Le plaisir de cette activité venait-il donc pour moi d’un évident plaisir graphique ?
C’est ainsi que, 30 plus tard, au détour d’un roman qu’on oubliera vite, loin des bols d’eau tiède pour décoller les timbres, oui voilà que je comprends que je n’avais pas conscience de tout cela, et que j’ignorais alors que ce pût être une piste pour des métiers inconnus.

Vendredi 29 décembre 2017

Il est tard. A la recherche d’une trouilloteuse perdue, j’ouvre une boîte en sachant pourtant qu’elle ne la contient pas, une boîte pleine de photos. Je pense au déménagement à venir, soupèse le contenant, et m’embarque à faire le tri. Je garde certains visages mais d’autres partent en lambeaux au milieu des colonnes de Philaé, du port de La Rochelle et d’autres photographies, mauvaises, vraiment mauvaises, surtout celles d’Egypte, un vrai catalogue d’images totalement nulles malgré une lumière magnifique, images que je balance sans la moins tristesse en sauvant une felouque et un contre-jour à Louxor. Les plus belles photos ratées, ce sont celles du Pays de Galles en classe de première, photos ayant subi le dysfontionnement de l’appareil photo. Elles avaient fait la risée de la bande d’idiots (dont la méchanceté et la crétinerie aurait pu faire l’objet d’un sketch de Yohann Lavéant, vu justement sur scène ce soir) qui envahissaient ma classe, et en les voyant aujourd’hui, elles me fascinent (autant que leur bêtise, à la différence près que celle-ci ne mérite pas d’être exposée).

Jeudi 28 décembre 2017

Comme un écho aux sourires de mardi, dans le hasard technologique d’une sauvegarde, je pioche dans mes tiroirs, copie-colle, sélectionne, punaise quelques étoiles sur quelques images, les meilleures peut-être. On y trouve ta démarche assurée dans les rues d’Istanbul, cette lumière orange sur ton visage à Berlin, la nudité d’une chambre d’hôtel éclairée de rose à Barcelone, ou nos sourires, intacts, sur un vaporetto. Venise. Venise qu’une chanson d’amour a déclarée triste au temps des amours mortes alors Venise est comme gâchée par cette indécrottable ritournelle qui s’immisce dès qu’on en lit le nom (dans Calcutta désert ?). Et puis d’autres  tiroirs et cette si belle photographie de Fabrice, le regard perdu dans un train italien. C’est quoi, déjà, cette chanson de Barbara Carlotti ? Oui, celle qui parle de l’Italie, de toujours, et d’aimer ?

Mardi 26 décembre 2017

– En langue Roland Barthes : Quelle « stipulation  » verrouille, clôture, organise, agence l’économie de ta pragma comme l’occultation et/ou l’exploitation de ton ek-sistence ?
– En français : Que faites-vous dans la vie ?

Le Roland Barthes sans peine

Il me montre alors les hommes et les femmes qui ont compté dans sa vie, réunis dans deux cadres. « Ça fait un peu tableau de chasse », s’esclaffe-t-il, mais non, je ris avec lui mais non, je ne le pense pas. Et lui non plus. C’est l’histoire d’une vie, amoureuse et amicale, riche, encore riche, belle, remplie de tous ces sourires avec, pour photo principale, centrale, plus grande, son ex-femme, vêtue d’un pull orange. Une vie remplie de souvenirs que rien n’efface, que rien ne gâche, puisque même ce pull mal tricoté est encore là : jamais porté (et pour cause) mais jamais jeté (et pour cause). En échange, je montre quelques visages sur les réseaux sociaux, mais ce n’est pas à moi que ces visages sourient : ils sourient au monde.

Lundi 25 décembre 2017

Voiture. Respiration. Quelques dizaines de minutes dans la campagne environnante et dans le hasard de la radio, qui parle d’une grotte lorsqu’un petit panneau indique le chemin d’une autre. Et c’est ainsi que je m’enfonce dans le champ lexical, creusant les roches d’un disque dur cachant des trésors inédits au fond de cavités sombres, trésors qui viendront nourrir l’écriture, encore, une page ou deux dans cette construction à tiroirs. Car au milieu des images soudain une tombe, celle d’un homme mort pour la France, sépulture fragile entourée d’une barrière de bois. Comme là-bas.

Dimanche 24 décembre 2017

Après des années japonaises, je retrouve donc une tablée familiale pétillante, légère, douce, douce comme un mélange de 92% de coton et 8% de cachemire, souriante, souriante malgré l’absence, les absences et leur cause, les absences et le silence qu’on leur accroche, mais malgré tout souriantes car certaines prêtent à rire lorsque l’on regarde une petite vidéo de ski sur un petit écran. C’est une tablée, inéluctablement, à géométrie variable, une tablée qui va et vient et ainsi ai-je en tête Here is London – Home of the brash outrageaous and free – You are repressed but you’re remarkably dressed, is it real ? dont les paroles n’ont rien à voir avec la soirée mais vous permettez que je chante un peu ? c’est Noël !