Jeudi 19 octobre 2017

Partir. Ces deux derniers jours à Santiago m’ont permis de me réconcilier avec la ville qui s’est montrée festive, joyeuse, dansante, jeune, heureuse, colorée comme ce nouveau blouson… et même gay, avec ces garçons se tenant par la main, ou ces autres, répétant des chorégraphies dans le parc.

Je quitte le Chili après 1 mois d’émotions multiples, complexes, après des joies, des peines, des peurs, des sourires, des déceptions, des enthousiasmes. Je quitte le Chili en ayant retrouvé cette langue, pas parfaitement, mais suffisamment pour échanger, suffisamment pour rire d’une blague de chauffeur de taxi. Je quitte le Chili avec une partie du devoir accompli, et il reste devant moi à écrire et à éditer. Je quitte le Chili dans les turbulences. Par le hublot, les cimes enneigées de la Cordillère sont un dernier clin d’oeil à ce début de printemps.

Adios.

Samedi 14 octobre 2017

Je ne savais pas ce que Tacna m’avait donné à voir lorsque nous avons quitté la ville par le train, 16h30 heure locale, 18h30 heure chilienne. J’avais entraperçu, à l’aller, par la fenêtre du taxi collectif, un sujet, à savoir ces cabanes de parpaings.A Tacna j’avais enfin mangé un ceviche, spécialité locale de poisson cru mariné et poursuivi la découverte des produits locaux comme le kamote, patate douce dont le goût et la couleur oscillent entre la carotte et la citrouille. Et puis il y avait eu la ville, discrète, une ville dans sa définition première : un lieu où des personnes se regroupent pour vivre et vous vendre tout un cas de trucs dans la rue, trucs qui parfois, soudain, vous font envie, comme ce petit bracelet, un petit rien dans lequel vous pouvez mettre beaucoup de sens si cela vous chante.

Et puis on a quitté Tacna par ce petit train bringuebalant et empêchant d’écrire. Par la fenêtre ces mêmes cabanes de parpaings qu’à l’aller. Mais tellement. Tellement. Une ville pas encore née, sauf dans l’esprit de promoteurs immobiliers voulant offrir de la vie à cette terre inerte faite de poussière et de lignes électriques.

Vendredi 13 octobre 2017

Il est 13h et je m’étonne que le centre soit bien plus animé qu’en fin d’après-midi. Leo m’accompagne, c’est bref, on s’est à peine retrouvés dans ce café où il m’a offert une tartelette au chocolat, il y avait cette chanson qui dit que c’est tellement facile de tomber amoureux, il vient de s’acheter (ravi) une chemisette que je n’aime pas et pour cela s’est vaguement déshabillé derrière un paravent de fortune et de paille pendant que le vendeur lui demandait d’où il venait. Mais non jeune homme, c’est moi l’étranger. On attrape un taxi collectif et on descend là, sur cette avenue bruyante devant le supermarché, il poursuit sa route à pied, sa mère l’attend, à lundi peut-être.
J’étais auparavant retourné sur le port de pêche, après avoir laissé Diego ; nous n’avions pas pu acheter les tickets pour Tacna mais au moins pour une fois j’étais là, matinal. Sur le chemin, il m’avait raconté comment, vétérinaire, la première course après les lamas en altitude avait été un calvaire, à cause de ce fichu mal des montagnes… disparu après un marathon. J’avais oublié mon appareil photo, comme parfois cela peut arriver alors sur le port j’avais regardé la scène, les couleurs, la femme qui avait malheureusement enlevé son chapeau, les pélicans et les veaux de mer, ce petit chat mangeant son gros poisson et je les avais transformés en souvenir maladroit dans mon téléphone portable.
J’avais auparavant regardé les couleurs de la ville, je ne voyais que le rouge, les immenses enseignes vendant un soda, le squelette de la cathédrale, le granito de la place, un drapeau péruvien, les lauriers-rose, ce tee-shirt, ce sac à dos, la façade du club 51, les poubelles, les barrières. J’avais noté tout ça. C’est ici.

Jeudi 12 octobre 2017

Il me parle de cet état militaire et cet état d’esprit qui règne donc, rigide. Il me parle de la ville qui a changé, trop de voitures à présent, de ce quartier à côté de l’autre cimetière où l’on mourait d’intoxication au plomb et où il ne faut pas mettre les pieds pour des histoires de Colombiens mal embouchés. On vient de voir sa mère sortir de sa chambre ; il y a sa soeur aussi, je crois, dans cette maison qui me permet, enfin, de passer de l’autre côté de ces façades colorées et de définir un exemple d’agencement. Et puis il me présente ce garçon qui habite chez lui, un garçon japonais. Quelques mots d’usage évidemment, le plaisir de la langue, plaisir inouï, physique. On doit se revoir l’après-midi, à la biblioteca central de l’Université, mais les recherches sur Internet me rendent le déplacement inutile. Le déplacement est de toute façon concurrencé par l’envie de Patricio de me montrer l’un de ses endroits préférés, ce même endroit dont Leo, m’avait justement parlé, et qu’il fallait à tout prix voir.
Voici donc un taxi à l’auto-radio surchargé de musique FM des années 90 qui, sous un ciel voilé, lumière douce de fin de journée, nous embarque à El Humedal. L’endroit est un refuge pour les oiseaux et la plage est autant un dictionnaire ornithologique qu’un restaurant pour les charognards (los jotes) qui pour dîner, s’offre aujourd’hui du phoque. L’endroit est donc un délice pour une bouffée d’air frais sous le bruits des vagues et les cris des oiseaux, et pour les bouffées de sourires de Patricio, qui mitraille avec entrain (et un bel oeil) les volatiles.

Mardi 10 octobre 2017

3 heures 30. Soudain ça tremble. Les murs. tout autour. Je n’avais jamais vécu cela, mais j’ai l’impression de l’avoir déjà vécu. Peut-être parce que lors de trois années japonaises, je l’ai attendu. La secousse est assez forte, mais il faut laisser au cerveau endormi le temps de comprendre pour sauter du lit. Le sang-froid de Patricio me rassure, mais j’ai du mal à l’écouter, à comprendre ce qu’il me dit de faire, s’il faut rester ou pas, je suis encore endormi je crois. Il me racontera plus tard sa peur de ce type d’événements et les séismes bien plus forts qu’il a connus.

Je cherche dans ce pays mille et un signes. Je suis venu pour les mots et je trouve des réponses que je n’attendais pas, les paragraphes se déplacent dans le temps, des pistes s’ouvrent, dans les tremblements, les dangers, le désert, les silences, la présence, l’immuable ciel bleu qui apparait chaque après-midi, la poussière, le vent, les couleurs. Voici alors la terre qui tremble, bel élément romanesque, ça m’effraie et me fascine ; cela peut faire vibrer quelques lignes et surtout me remettre à ma place, puisque c’est aussi elle que je suis venue cherche dans ce pays lointain, ma place sur cette planète. Et puis ensuite les chiens aboient. Je crois qu’avant c’était le silence. Je ne sais plus, mais je n’entends plus que cela, les chiens qui aboient. Alors il faut se recoucher. Mais je pense à ma place, ici, allongé, cette place qui prend corps dans le livre, et puis il y a deux autres secousses, plus faibles, je suis aux aguets, ma main cherche immédiatement ma paire de lunettes, mais non, ce n’est presque rien. Presque.

Samedi 7 octobre 2017

Je regarde le lac Chungara et le volcan Parinacota. Je regarde cela après avoir vu tant d’autres paysages majestueux, pour lesquels la photographie atteint ses limites. Les étendues dorées où s’élancent des cactus candélabres, les vallées où s’immiscent les petites villes de Socoroma ou Putre, les montagnes puissantes qui semblent vous avaler, les plaines où paissent les camélidés locaux… Je regarde et j’ai l’impression d’être saoul. Ou d’être un lendemain de fête aux mélanges interdits. Avec en complément la difficulté de respirer qui pousse à marcher le plus lentement possible. Mais je suis simplement à 4570 m d’altitude alors que, quelques heures plus tôt, je n’étais qu’à quelques mètres, montant dans un petit bus, trop petit puisque nous voilà 4 à l’arrière. Je fais l’expérience du mal des montagnes comme j’ai fait les expériences possibles pour le faire passer, avec ces feuilles de coca à mâcher ou cette boisson au chachacoma… Mais le seul remède sera de revenir au point de départ, après avoir vu le soleil décliner et les Andes s’enrichir de nouvelles couleurs.

Vendredi 6 octobre 2017

C’est alors une coïncidence, presque vertigineuse, lors de ces échanges par mail avec M. Elle me demande pourquoi je suis là-bas. Je lui parle de cette idée d’écrire, d’imaginer, et donc d’être parti pour poser la fiction sur une réalité, des réalités. Alors elle me parle d’amour, de son amour pour quelqu’un, autrefois. Un Chilien. Venu par bateau, à l’âge de 12 ans, sur ce Winnipeg qui m’a amené ici, c’est à dire cette même histoire qui m’a amené ici, la grande histoire, qui s’infiltre dans la petite pour cette espèce de fable que je cherche à construire.

Mais la fable est envahie de sable, depuis 6 jours, car comme un contrepoint voilà ces étendues que je contourne et traverse pour chercher autre chose, des images, réelles et contemporaines, loin des cartes postales et des souvenirs. Dans cette envie de fabriquer des souvenirs qui n’appartiennent à personne, je me retrouve à fabriquer ceux que j’aurai plus tard.

Jeudi 5 octobre 2017

Glacier. J’ai pris mon temps, suis descendu par là, vous voyez, après avoir traversé la dune, et puis j’ai regardé les gens, les rues, les commerces, tout ces petits riens. Je paye pour un cornet deux parfums, 1900 pesos. Je m’apprête à demander le mot de passe du wifi pour contacter Patricio et lui dire qu’on pourrait se retrouver ici, manger une glace après son travail, boire une cerveza, grignoter un truc, profiter de ce soleil dont on peut profiter, inlassablement, tous les jours de l’année. Et devinez qui passe ? Lui-même. Nos regards surpris, une accolade et l’on on se donne rendez-vous un peu plus tard, là-bas où il y a les skateurs, le temps que chacun vaque à ses occupations… Les miennes ? Les boules citron et chocolat, puis la visite du musée de la culture Chinchorro, où des squelettes in-situ nous donne à regarder jusqu’à 5500 ans en arrière. Si j’osais, je dirais que malheureusement on n’a pas grand chose d’autre à se mettre sous la dent…

Mercredi 4 octobre 2017

Un banc. Le village des artisans n’est pas ouvert, il n’est qu’un jardin ombragé, mais je n’y suis de toute façon que par hasard, celui des chemins empruntés. Une vieille dame vient me parler. Elle est la troisième à m’adresser la parole aujourd’hui, dont ce vieil homme qui, comme elle, marchait avec une béquille, comme elle, était édenté et qui m’avait demandé pourquoi je prenais ça en photo là-bas. Ça, c’était une vieille bagnole ; il était trop loin, il n’en sait rien, je lui parle du paysage. Je sais que ça les dérange un peu, alors je prends mes distances. J’ai bien compris que de toute façon la population locale serait absente des images. Certains y voient encore le vol de leur âme, m’avait prévenu Ricardo en souriant. Je m’interroge aussi, sur les trottoirs, sur cette certaine absence de sourires bienveillants. La timidité dont parlait Alvaro ?
De la diction éventée et zozotante de la vieille dame, j’attrape des bribes qui me permettent de hocher la tête ou de répondre deux ou trois oui, de compléter de quelques mots, de lui dire que oui j’aime marcher, de donner l’heure avec mon zozotage de péninsule ibérique. Vous êtes Castillan ?, me demande-t-elle. Et puis elle demande si elle peut s’asseoir, pas le temps d’acquiescer qu’elle me dit qu’elle ne mord pas, en souriant. Tu m’étonnes…

Un banc. Le chemin m’a ramené au cimetière plutôt qu’emmené vers la plage. Je n’avais pas terminé avec ce lieu. J’y puise une partie de ce dont j’ai besoin, les marques d’un temps passé. J’y puise sans aucun doute le calme nécessaire et les couleurs bénéfiques à l’écriture, des couleurs pastels à qui je donne des noms. Je grappille ici comme ailleurs, plus qu’ailleurs peut-être, ce qu’il me faut pour donner corps au texte. Je n’attendais rien, il faut donc attendre. Regarder, s’étonner, oublier le reste, absorber ce qu’il y a autour, se concentrer sur les mots. Le prof d’écriture disait : « se mettre en l’état d’écriture « . Parfois c’est en marchant que ça advient, c’est très étrange parce qu’on n’est pas là pour ça, mais j’ai compris qu’il faut se saisir du carnet, arrêter la marche, noter l’idée, sinon elle s’envole. Comme l’oiseau-mouche, suivi dans les allées solennelles, virevoltant de son battement d’aile si rapide.
Tout comme au Japon je me réjouissais d’une faune étrange et étrangère, j’ouvre grand les yeux devant ces merveilles de la nature, en attendant celles qui, samedi, par un tour dans l’Altiplano, transformeront les lamas en réalité cracheuse. Et soudain je souris, de cette musique joyeuse qu’écoute le cantonnier dans le cimetière, de ce chapeau à larges bords, de cette simplicité qui m’entoure et me pénètre.

Mardi 3 octobre 2017

Rue piétonne. Des odeurs d’une pâte à gâteau qui emballera des brochettes au fromage ou à la charcuterie. La voix d’une femme de rue qui chante joliment Gracias a la vida à quelques mètres de moi en cette veille du centenaire de la naissance de Violetta Parra. Je suis allé au cimetière, c’était étrangement coloré, rose, vert, etc. et les fleurs de plastique blanchies au soleil en devenait encore plus fantomatique. C’était aussi, par endroits, pauvrement constitué, des tombes sans rien d’autre qu’un monticule de terre entouré d’une petite barrière rongée par le temps – mais pas par la pluie, vous ai-je dit qu’il ne pleut jamais ici ?

Rue piétonne. C’est l’heure où la ville change de rythme. C’est l’heure où je change le mien, m’assieds, et regarde la ville et ses habitants. Comme à Santiago ou Valparaiso, le vêtement globalisé court les rues. Parfois, pourtant, une femme porte des vêtements d’un autre temps, d’un autre endroit, vous savez vous les avez vues dans Tintin. Parfois, soudain, un jeune homme tatoué, gominé, chaussures vernies, porte un pull à capuche, local. Un autre un bonnet que chez nous on dit péruvien. Ici aussi, peut-être, je demanderai, ça peut être utile de savoir, ça remplit les lignes d’un journal ce genre de détail pas si anodin que ça. Mais bon, bref, il y a ces collégiens en costume et cravate, cette jeunesse en baggy et casquette, et plus haut dans la rue deux magasins de chaussures Bata. Un femme qui tire une glacière sur roulettes pour vendre des trucs colombiens, les musiciens boliviens qui partent s’installer pour jouer Chiquitita d’Abba à la flûte de pan, et tout un tas de chariot qui vont, viennent, ou stationnent pour vendre à manger et à boire. Et puis il y a les glaces. Dans la ville de l’éternel printemps, on mange des glaces partout. Mais on ne nettoie pas les capteurs d’appareil photo.

Lundi 2 octobre 2017

Où il est encore, encore, question de limite. Je longe le désert et la ville sous un ciel net, net mais taché par de maudites poussières sur mon capteur. Le vent est fort, il me grise et m’épuise autant qu’il rafraichit l’air sous ce soleil intact et renverse l’étendoir à linge sur le balcon (parce qu’il n’y a pas que la poésie et les métaphores dans la vie).

En haut du Morro, deux symboles de l’histoire : Jésus et le drapeau. Le message d’amour gravé au pied du messie géant est tourné vers l’océan ; il tourne le dos au souvenir d’une guerre qui fait encore la fierté du pays, fierté que j’ai du mal à saisir.

Dimanche 1er octobre 2017

Prendre un bateau et regarder la ville. Mais du bateau, on voit surtout ce qu’il y autour de la ville, là-bas derrière le port, à savoir cette étendue poussiéreuse, et ce qui la domine, à savoir El Morro, ce bloc où flotte un drapeau gigantesque et la fierté d’un pays ayant autrefois gagné une guerre…
Puis marcher, aller sur ce qu’ils disent être une ex-île, un caillou aride et vide où parfois règne l’euphorie d’une fête ou d’un championnat de surf.
Revenir sur une terre plus ferme, manger une glace, apprendre qu’il n’y a qu’une seule salle de cinéma dans cette ville de 300 000 habitants où la cathédrale en métal a été construite par Gustave Eiffel, cette ville la plus aride au monde. Rien que ça.

Samedi 30 septembre 2017

Je quitte Valparaiso sous une pluie discrète, qui s’intensifie en allant vers Santiago. A travers les vitres du bus, teintées et embuées, la route est baignée d’un ciel bas. A l’avant, un message défile pour nous prévenir que le véhicule est en excès de vitesse. Et donc ?

Destination Arica. Ce matin encore, on me demande pourquoi j’y vais, pourquoi si longtemps. À l’aéroport, cette pluie incessante qui tombe en silence me rappelle la maison. De Kyoto. Mais est-ce utile de préciser, je ne crois pas qu’il y ait d’autres lieux que je puisse ainsi appeler La maison. Regarder la pluie sans bruit m’étonne : là-bas on ne pouvait l’ignorer lorsque qu’elle tombait sur le toit de métal. Beaucoup de détails ici me ramènent au Japon : cet océan que j’évoque, nos échanges par courriel, ta présence là-bas, les tremblements de terre, cette position opposée sur notre grande planète, les maisons aux façades de tôle, les visages bridés des portraits d’hier, les amis de Kiki, les amis des amis de Kiki, P. Et ce téléphone, dans lequel sont logés les souvenirs de la dernière année et qui finalement retrouve un certain usage suite à la disparition de l’autre – me diriger sur une carte, traduire, photographier.

Le vol entre la capitale et Arica dévoile, une fois les nuages oubliés, un paysage uniforme, une étendue de terre brune, des variations d’altitudes traçant des lignes sur les cartes, avec au loin la cordillère. L’avion longe le pays au-dessus du Pacifique ; parfois, les nuages semblent ne pas oser entrer sur la terre, ils caressent les falaises, les plages. Et puis l’on s’approche, Arica dévoile sa silhouette triangulaire au milieu du désert avant l’atterrissage. Voilà. J’y suis. Le taxi vers la ville traverse le presque rien et me confirme ce que j’attendais sans rien savoir, une photogénie. Les rues, la vue depuis l’appartement, le taxi collectif pour rejoindre le centre… les images sont comme je l’espérais et pourtant loin de cette écriture que je cherchais à étoffer. Et c’est tant mieux : elles me surprennent.

Vendredi 29 septembre 2017

Il y a, sur la limite droite de la carte postale que l’on me donne, le visage fantomatique d’une petite fille. Apparu sur l’image probablement en raison d’une pose longue, il fait partie de la légende du lieu, une histoire de morte dans la cave que je n’écoute par très attentivement. Nous venons de marcher quatre heures, le parcours se termine dans ce restaurant, le « Bar La Playa », j’ai faim, mon regard parcourt le lieu et dans quelques minutes j’aurai, sur la table recouverte d’une nappe à carreaux, de quoi me satisfaire malgré la présence de betterave, racine dont la couleur me sied plus que le goût terreux. La visite, en français, m’a entraîné dans les quartiers Artilleria et Playa Ancha, via celui du port. On ne racontera pas ici quatre heures de quasi monologue de la guide, passionnée, dont je n’ai que rarement osé rompre les silences pour poser des questions et la marche pour prendre des photos. Peut-être, tout de même, notera-t-on ici que la dictature a fait fermer tous les bordels de cette ville de marins, ce qui laisse à penser que le militaire pouvait être en désaccord avec le régime sur certains détails.

En parlant de cette petite fille morte, le patron et la guide prononcent le mot « La Mafalda » ce qui me fait revenir en mémoire les bandes dessinées du même nom. J’étais alors trop jeune pour comprendre le fond de ces petites histoires et le sens profond du nom de cette amie qui s’appelait Liberté, mais je me souviens très bien d’un élément qui m’interpelait : les fins de mois difficiles dont se plaignait le père.

J’évoque un peu plus tard ce souvenir d’enfance avec Àlvaro, qui me montre son quartier et les recoins que j’avais manqués lors de mes balades en solitaire (et les gens l’obligent à se taire ?), et avec qui je visite une exposition sur ces peuples de la Patagonie pris en photo entre 1918 et 1924 par Martin Gusinde. Ce même travail photographique avait été montré à Kyoto l’an passé, et je me souvenais des émouvants portraits, plus que de la question anthropologique. Mais cette fois, c’est une émotion beaucoup plus forte qui m’étreint. Est-ce dû au fait que je suis là, dans ce pays, à seulement 2000 km de leur territoire ? C’est surtout dû au fait que je prends conscience de la souffrance de ces gens, à l’absurdité occidentale de vouloir les habiller – habits qui leur apporteront de surcroîts moultes maladies. Je n’ai jamais vu une tristesse aussi grande sur des visages photographiés, et c’est décidément le sujet du jour, lorsque Àlvaro me parle du quartier, qui porte de nom de « Alegre ». Joyeux pour les couleurs, mais pour le reste, il me confirme ce que j’avais ressenti hier, une certaine tristesse des habitants et en tout cas un certain retrait.

Jeudi 28 septembre 2017

Pas de guide au rendez-vous de 10h30. Tant pis. Ce sera pour demain peut-être. Un double expresso sur la plaza Sotomayor. Et puis un regard appuyé sur le port. Le texte sur la stèle de Christophe Collomb est une sorte de jeu pour cruciverbistes, un quart des lettres s’étant détachées – on se demande qui est le malin à l’esprit vengeur qui l’a fabriquée. Les guides lancent des « laaanchaaa » et autres paroles mâchouillées par la diction chilienne pour nous inviter à un tour en bateau. Les chiens errent, comme partout dans la ville. Les touristes glissent 100 pesos pour un œil dans une jumelle, mais cette femme à la chevelure blonde et bouclée ne regarde pas du bon côté. Deux témoins de Jéhovah papotent derrière leur panneau. Cet homme en maillot de foot bleu clair finit par enfiler son blouson ; il fait frais. Un mendiant me demande quelques pesos. Et la petite fille en rouge qui court après les pigeons s’échappe invariablement de mon cadre, se cachant dans un dernier élan derrière ce numéro 5 caché par un blouson.
Alors je pars, longeant cette avenue sans âme entre l’océan et la ville. Je note des petites choses, une ambiance. Et je note que je suis encore sur une limite géographique, là, le long de ces barrières surplombées de barbelés qui, ici ou là, dans leurs circonvolutions, donnent des allures florales à ce front tranchant. Je finis par prendre le métro, depuis la stations « Francia », jusqu’à « Portales ». La plage. « Playa no apta par el baño « , comme à Seignosse lors des vacances de Pâques, souvenir évident. La surprise vient des oiseaux. Des pélicans que je n’attendais pas. Ils sont nombreux, par là-bas, en contrebas de la halle aux poissons, alors je m’approche, mais non, pas plus, des gens dorment, je comprends que ce peut être un territoire à part, alors je fais demi-tour, m’assied là, derrière ces trois filles, rejointes par deux garçons, l’un est un vrai ragazzo, une gueule d’ange en débardeur qui vous emballe tout ça en une fraction de rien, le temps d’un clignement d’œil. Celui-ci dessine. Et puis le vent, le sable et tout le monde rit.

Le métro à nouveau. Un garçon en sweat-shirt rose lit de la poésie. Me voici à Viña-del-Mar, la voisine de buildings. Rien ne m’y attirait, je crois que j’ai tout fait pour ne pas y passer trop de temps, mais il fallait un peu de contenu pour l’écriture, comme ce punk en pull fuchsia allongé dans ce canal, enlaçant (qui ?). Je grimpe pour un recoin charmant de cité, quelques rues valparaisiennes, la vue sur l’océan, cette étendue sans dimension qui me sépare du Japon, en bouche le goût d’un café.

Le métro à nouveau. Demi-tour. Hôtel California en version guitare et flûte à bec. Vous souriez ? Je riais. Je ris moins en revenant dans le quartier où je loge, grande pauvreté, la place est un univers, une cour des miracles. Je sens que cette ville, maquillée sous des couleurs joyeuses qui vous emportent dès le premier regard, est triste.

Mercredi 27 septembre 2017

Je regarde Valparaiso, ses couleurs qui brillent sous le ciel voilé, ses collines embrumées, cet océan infatigable. Chez Neruda ou dans les cimetières, je regarde l’histoire, j’essaye de m’y plonger et les mots doucement donnent corps à la fiction. Je ne sais pas si ce plaisir d’écrire, qui est parfois plus fort que le plaisir des images, aboutira à cet objet attendu et pour lequel je suis ici, grimpant avec douceur ou bringuebalé dans un micro-bus. Je sais au moins, sous cette espèce de folie, que je lui aurai donné sa chance.

Lundi 25 septembre 2017

J’avais suivi les conseils d’Eduardo pour aller au marché central. Il y avait eu sur le chemin l’odeur des fleurs d’oranger. Le lieu était comme tous les marchés de tous les pays, un espace animé, un labyrinthe coloré, sentant le poisson. Au centre les tables de bistros des restaurants ; ici ou là on pouvait grignoter, je crois. Il y avait ces voix que j’ai enregistrées, ça braillait, un marché quoi… et puis hésitant car je craignais d’être en retard au rendez-vous avec P, je suis tout de même allé dans la direction de ce quartier, de l’autre côté de la rivière, un autre conseil d’Eduardo. La foule sur le pont, j’hésite, je sais que c’est risqué, P a assez insisté. Je vérifie le parcours avant de traverser la route, glisse mon téléphone dans ma poche, avance, je tiens fortement mes affaires. Sauf mon téléphone bien sûr, qui part dans les mains d’un pick-pocket la fraction de seconde où je finis par jeter un œil à cette main qui me tape dans le dos malgré ma résistance pour ne pas me retourner sur ce geste douteux. Trop tard. Je comprends très vite. Un vieux monsieur me dit qu’ils sont partis en courant. Je fais de même, mais pas pour les mêmes raisons.

Trois ans de vie japonaise m’ont habitué à une légèreté, idiote sous d’autres sphères et hémisphères, et donc à un téléphone sans système de protection qui aurait pu tomber dans d’aussi sales mains à Paris. Mais j’imagine le petit voleur local se débarrassant vite de la carte sim et effaçant toutes les traces pour mieux vendre, sur un marché sentant le poisson ou au fond d’un parking sentant l’essence et l’huile de vidange, l’objet aux lignes délicates gâchées par une protection en plastique. Effaçant les sons, les images, les messages, les contacts, les visages, les mois écoulés depuis la fin du mois de mai à cette table de jardin. Effaçant un bout de ma vie. Les changements de téléphone engendrent déjà cette même angoisse de ne plus avoir accès à certains souvenirs écrits, ces petits messages distillés… mais que de toute façon on n’aurait jamais relus. A peine, parfois, se demande-t-on quel était le jour où…
Cette disparition plus violente sur le moment n’engendrera très bientôt que le même sentiment d’avoir mis de côté à tout jamais des petits morceaux de vie. Rien de plus. Il ne faut voir qu’un objet disparu sur un continent inédit même si l’on peut faire le constat symbolique que, en emportant ce dernier cadeau, ce pays nous sépare encore un peu plus.

(Je vous passe pour l’instant le sketch des douze travaux d’Astérix pour déposer plainte, pourtant on aurait fini par se marrer… revenez plus tard, on ne sait jamais…)

Dimanche 24 septembre 2017

Aller au Chili me confronte, évidemment, à l’histoire du pays et à une réalité moins légère que le sentiment de liberté que j’évoquais hier. Le Chili porte encore les stigmates des années de dictature, 44 ans après le coup d’état. Ainsi, hier, passant devant une maison où des banderoles évoquent cette période, P m’explique que ce fut un lieu de torture. Il me raconte l’utilisation des fours de l’Université pour faire disparaître les corps. Il me raconte sa grand-mère, sympathisante du pouvoir, pourtant empoisonnée avec une minuscule dose d’arsenic lors d’une fête et morte des années plus tard des effets du poison ; il ne comprend pas très bien non plus cette contradiction et m’explique dans une grimace que oui, sa famille était sympathisante pour des raisons économiques.

Cette journée, évidement parsemée des couleurs chaudes des rues, va sans que je l’ai prévu sur les traces de ce passé déchirant, déchirant toujours le présent. Par la visite de La Chascona, la maison de Pablo Neruda, fortement détériorée lors du coup d’état. Par la visite du cimetière, un moment long (à propos duquel je prévois d’écrire bien plus que cette phrase), un moment long comme la liste des noms sur le mur des exécutés politiques. Par mon passage sur la place d’armes, où soudain je regarde autrement ces personnes austères sortant de la messe avant qu’une procession de la Sainte Vierge n’anime la place par une sono catholique envahissante. Par une dernière image, celle d’une maison comme les autres, dans le quartier « Londres ». Aqui hubo muerte, écrit en lettres rouges sur le soubassement de la façade. Aqui torturaron a mi hijo, écrit en lettres jaunes sur la partie basse de la porte. Et des prénoms, blancs. Blancs comme leur visage effrayé. Blancs comme leur fantôme.

 

Samedi 23 septembre 2017

Je crois que finalement nous sommes perpétuellement poursuivis par les chansons d’amour, tristes à Venise quand on ne s’aime plus ou joyeuses perché ti amo. Poursuivis en voiture, en l’occurrence, via la playlist d’Eduardo car mes hôtes m’emmènent ce samedi petit-déjeuner puis déjeuner loin du centre-ville et dans des lieux qu’on qualifiera de non-touristiques, pour ma grande joie sociologique, allant d’un petit-déjeuner dans une station-service à un déjeuner dans un centre commercial m’évoquant mon séjour à Chicago, évocation pour laquelle je vois ma vie défiler : il y a vingt ans déjà…

Au fil de cette journée, qui se poursuit dans le charmant quartier Italia (façades colorées, boutiques branchées, bars agréables et magasins d’antiquités), les conversations naviguent entre le Chili, la France, l’Argentine d’où est originaire Claudio et le Japon qu’ils ont visité en mai dernier. Cette coïncidence, ou plutôt ce glissement du calendrier, nous amuse et nous relie. Sur les photographies défilant sur la tablette un peu plus tôt, il y avait leurs sourires heureux et le vert des érables. No te extraña el Japon ?, me demande-t-on. J’ignorai ce verbe, alors il répète en anglais : Est-ce que le Japon te manque ? Je ne sais pas quoi répondre, je bafouille un Oui et non, c’est flou et compliqué, pas aussi net que toutes ces couleurs qui nous entourent, disons que j’avais comme envie d’éviter ce pays mais qu’il s’impose et que par bonheur ses contours s’adoucissent. J’ai donc envie de mal-traduire cet extrañar pour me demander à moi-même si le Japon m’étreint.

Vendredi 22 septembre 2017

Deuxième jour. Entrer dans la bibliothèque de l’Université du quartier me fait prendre conscience de l’étouffement français : je m’apprêtais à montrer l’intérieur de mon sac à ce type en costume qui n’était qu’un employé lambda au milieu des visiteurs et qui bien évidemment se moquait éperdument du fatras que je traine avec moi. Le Chili n’est pourtant pas un pays sûr, tout le monde me dira de faire attention aux voleurs à la tire – tous les guides disaient la même chose de Prague – mais il flotte un sentiment de liberté évident, gâchée de mon côté par cette attention permanente. Même liberté au Musée des Beaux Arts, pur jus architecture néo-classique française accessible gratuitement. Si des remakes de films d’Antonioni me donnent envie de fuir – et pour cause – je suis joliment étonné par l’approche d’une exposition temporaire mais je ne vais pas m’y étendre car je n’ai pas le temps. Pas le temps car l’Amérique du Sud débarque sans crier gare lorsque j’arrive sur la Plaza de Armas. De la musique, une foule de spectateurs autour de quelques danseurs, je suis happé par ce grain de folie, cette liberté encore. Une fois ce petit monde dispersé, je vais et viens sur la place au milieu d’une foule, qu’on dira bien sûr bigarrée, qui discute sur les nombreux bancs, fume de l’herbe, tapine – oui oui -, joue aux échecs… J’y prends mon temps, je nage dans cet ailleurs coloré et vibrant, j’y puise l’énergie et la simplicité qu’il me manque peut-être, regardant en souriant ces gens chantant « no se puede sonseguir a la naturaleza« . Tellement emballé, je reviens après être allé voir la Moneda et le Centre culturel du même nom. La foule entoure un type qui raconte des blagues devant la cathédrale (dans laquelle mon petit tour fut bien rapide), le même transsexuel attend au pied du même arbre, le monsieur est ses petits chevaux attend encore des enfants. Je les regarde comme autant d’éléments visibles d’une société que je cherche à décortiquer faute d’arriver à la photographier, tout comme je regarde la multitude de vendeurs (jus de fruits frais, pochettes plastique, fleurs en bois, cadenas, semelles…), les cireurs de chaussure, les marchands de glace (hela hela helaaaadooo !) trimbalant simplement une grande boîte en polystyrène, ou les vendeurs de journaux aveugles hurlant le nom du quotidien sur San Antonio.
Et puis là-bas, je m’arrête à nouveau devant des musiciens. Musique encore continentale, les voix m’évoquent les Boliviens de mon enfance, l’émotion est là, dans ces contrepoints et ces sonorités. Mais lorsque les paroles se politisent et que des personnes âgées lève le poing en reprenant « el pueblo unido jamas sera vencido« , je me dis que j’avais bon dos d’écouter la Mano Negra pendant qu’ils cherchaient peut-être encore leur fils disparu.

 

Jeudi 21 septembre 2017

Mon premier jour sur le territoire chilien commence à 4h30, heures locales. On pourrait alors parler du douanier qui me fait la leçon sur le fromage que j’avais déclaré (mais qui n’avait pas les mentions réglementaires sur la moindre étiquette, faute d’étiquette) et sur la chaotique nuit de sommeil terminée sur une banquette de l’aéroport. Mais mon premier jour chilien commence plutôt lorsque le soleil se lève, offrant une lumière brumeuse sur cette cordillère qui nous frôle. Entre elle et moi, des grues de chantier. Un café, un bus puis un taxi – puisque ma toute nouvelle valise a déjà une roulette cassée – aux tarifs bas et rassurants et me voici à destination. Du douzième étage ce 297 Carmen, où je vais loger quelques jours, la ville dessine ses contours qui sont des points de repère et une évidence continentale : les collines de la ville et les cimes andines enneigées, qui, selon du point où l’on se trouve – tel les hauteurs de S. Lucia où les touristes donnent des coudes -, caressent avec élégance les sommets des buildings, une élégance cependant diluée dans un smog qui transforme la plus massive des montagnes en un fantôme d’un bleuâtre hésitant.

Car voilà, j’y plonge, dans cette métropole parsemée de drapeaux, deux jours après les fêtes patriotiques. Je cherche d’abord un pourquoi mais je finirai bien par m’y abandonner. Je la regarde avec tous ces détails ayant déjà fait signe depuis la vitre du bus. Un slogan pour la Patagonie, « donde termina el mundo, comienza tu aventura » pourrait résumer ce voyage ici. Je regarde la flore, j’écoute les habitudes de langage, je note cette version instrumentale et rythmée de Bambino en me battant avec la version locale d’un sandwich haut comme les buildings alentours, j’apprends du serveur comment fonctionne la prepina (le pourboire), j’avale tout cela dans de grandes respirations, les yeux ouverts. Bien sûr je regarde les visages, seuls éléments différenciateurs dans un monde de vêtements globalisé ; je ne suis pas au Japon où mon premier séjour m’avait embarqué dans un univers de motifs. Et bien sûr il y a cette langue, ce quelque chose qui vient des tripes et qui sort avec difficulté mais bonheur.

Mais c’est surtout au hasard d’une marche interminable que la ville m’offre une frontière, la coupure entre ses méandres et une forêt à flanc de colline, et une illustration à ma quête.

// Ce journal ne pourra reprendre et décrire point par point les mille et un détails, pensées, notes, rédigées ou enregistrées. Vous l’aurez compris et vous en avez l’habitude.

 

Mercredi 20 septembre 2017

Je dirai pour commencer cette évocation des jours et des années de mon enfance que le seul personnage que je n’ai pu oublier fut la pluie. La grande pluie australe qui tombe du Pôle comme une cataracte, depuis le ciel du cap Horn jusqu’à la Frontière. Sur cette Frontière – Far West de ma patrie – je naquis à la vie, à la terre, à la poésie et à la pluie.
Ayant beaucoup vu et beaucoup circulé, il me semble que cet art de pleuvoir qui s’exerçait comme une subtile et terrible tyrannie sur mon Araucanie natale a cessé d’exister. Il pleuvait des mois entiers, des années entières. La pluie tombait en fils pareils à de longues aiguilles de verre qui se brisaient sur les toits ou qui arrivaient en vagues transparentes contre les fenêtres ; et chaque maison était un vaisseau qui regagnait difficilement son port sur cet océan hivernal.
Cette pluie froide du sud de l’Amérique n’a pas les violences impulsives de la pluie chaude qui s’abat comme un fouet et qui disparaît en laissant le ciel bleu. Bien au contraire, la pluie australe se montre patiente et continue à tomber interminablement du haut du ciel gris.

Pablo Neruda ; J’avoue que j’ai vécu

L’avion. Je pars. La soufflerie d’un sèche-main a redonné toute leur dignité à mes vêtements dans les toilettes pour handicapés de l’aéroport et glisse un sourire pour ce début de journal chilien. Je ne sais pas à quoi va ressembler ce voyage, voyage intérieur sur un nouveau continent, et dans une autre hémisphère qui retrouve une nouvelle saison, le printemps. Je n’ai jamais passé l’Équateur, je n’ai jamais passé une telle ligne ni toutes ces turbulences depuis des semaines pour lesquelles la ceinture est vaine.

Je ne sais rien de l’Amérique du Sud. Je crois avoir écrit la même chose sur un carnet le jour du départ vers le Japon en juillet 2011. En regardant la carte pour préparer ce séjour, j’en imaginais déjà d’autres, peut-être par un attrait plus fort que tout vers mon hispanité et cet ailleurs. Et je ne sais rien de Lima, dont finalement, le temps d’une escale de 6 heures, je n’aperçois juste avant la nuit que les pourtours de l’aéroport, là-bas, plissant les yeux pour mieux les deviner, étendues arides aux airs de western que l’aile de l’avion m’a empêché de décrire sur cette rangée 34. J’imagine donc Lima, dont le centre n’est pas si loin mais parfois inaccessible en si peu de temps – les bouchons – et si peu d’énergie – le jet-lag, le travail qui m’attend. Mais la joie se lit sur mon visage et mon compte Facebook, car je suis bel et bien là, au milieu des petits lamas porte-clefs, des boissons locales, et des appels de passagers dont je partage le nom.

Mardi 5 Septembre 2017

Alors il me dit qu’il va dîner avec ses cousins, et que ça l’inquiète : « Trop de questions. Trop d’énervement. » Trois heures plus tard il m’envoie une photo ; il est le deuxième à partir de la droite de l’image ; ils sourient tous les quatre. Celui à sa droite porte un tee-shirt sans manches, et ce détail vestimentaire me fait penser à un film de kung-fu, je n’ai pas peur des clichés même si je n’ai jamais vraiment regardé de film de kung-fu. Il leur a menti, il leur a dit qu’il avait une copine à Hong-Kong, qu’elle va partir aux USA. Les phrases (‘J’ai une copine Hong-Kong’) ont une grammaire approximative qui leur offre presque une touche poétique. Mais la poésie s’arrête vite : il écrit qu’il est triste. Puis « La Chine » suivi du petit drapeau rouge. Et « C’est le cauchemar« . J’imagine l’absence du sourire. J’imagine, de ce qu’il m’a raconté sur le risque de réveiller ses parents, que la maison familiale est toute petite, là-bas au bord de la mer. Pourtant il ne sait pas nager.

Lundi 4 septembre 2017

Trois années de vie japonaise m’avaient tenu éloigné du rendez-vous estival, photographique et amical qu’est le festival de Lectoure. Nous y voilà cette année en petit comité, c’est à dire en duo, Fred et moi, neuf ans après ma/notre première édition. J’ai toujours eu plaisir à m’y rendre, appréciant le regard pointu et donc le sentiment de venir pour autre chose que regarder des images. Quelques travaux exposés là-bas, dont celui de Frédéric Nauczyciel, ont radicalement changé ma façon de regarder la photographie.
Cette année, le festival se tourne un peu vers la rêverie, il regarde comment on peut la déplacer. Là où ma pratique s’ancre dans un inévitable réel, j’aime parfois me plonger dans ces images que je ne fais pas, ou si peu, ou plus, bref, flottements nuageux où l’humain s’égare, imaginaires où l’image n’est qu’une part sensible et légère d’un monde dans lequel l’artiste veut nous emporter. Le festival se tourne aussi vers d’autres formes. Ainsi, venu en spectateur d’un festival photographique, je dois affronter la surprise de me retrouver face à une installation, aussi belle soit elle. L’éclatement vers d’autres modes d’expressions confronte alors mon regard à deux surprises : le medium inattendu et l’objet en lui-même, en l’occurrence cette belle pièce intitulée « Le Refuge » de Stéphane Thidet. Belle… mais ai-je envie ou besoin d’être ainsi déboussolé ? Me tournant alors vers les images, je soupire un peu trop. Rien ne me surprend vraiment, rien ne me point – désolé, je suis en pleine relecture de Barthes. Certes il y a ce beau travail là-bas derrière, et ce nom que j’ai oublié plus tôt, les deux pieds dans le documentaire et le regard sur « nous », mais j’ai encore à l’esprit les deux cabinets de curiosité de deux autres lieux, poésie aisée en triste concurrence avec le joli, sincère et réel bric-à-brac emmaussien de Fred. Et puis je regarde la petite fille blonde, là-bas, au milieu de ses jouets. Je n’ai pas encore digéré la présence du Refuge, et je me demande ce qu’elle m’apporte, elle, ici, sur cette image, avec ce bruit de pluie qui envahit l’espace. Je me demande parce que je m’y regarde. Je cherche dans ce travail, en prise avec le quotidien du photographe, des réponses à mon propre travail. Peut-être que je ne pratique la photographie que pour ce qu’elle m’apprend sur moi-même, que parce qu’elle m’accompagne, qu’elle me grandit, qu’elle est une quête, une recherche, une prise de conscience, le support visuel d’un chemin intérieur.

Alors on prend une glace.

Vendredi 1er septembre 2017

Le bruit de la clé dans la porte. Je me lève, passe la tête dans le couloir, il pousse un cri, un bruit qui glisse entre la surprise, la peur et le soulagement. J’ai oublié de le prévenir que j’étais là, qu’il ne fallait pas qu’il soit surpris ou apeuré en glissant la clé ou en voyant une ombre ou une tête passer. Il s’approche, les mois passés depuis mai l’ont transformé : il rayonne. Les kilos qui le gênaient ont disparu, le bronzage est ensoleillé, le sourire italien, le verbe léger, l’enthousiasme au zénith, la maladie de plus en plus loin. En écrivant ce journal je comprends que je vois alors le garçon éclatant de 2004 que j’ai aimé. C’est lui, comme autrefois. Je suis là, comme autrefois. Je pense à la résilience dont nous parlions au téléphone la semaine dernière. C’est étrange et rassurant de voir les années nous donner une force, une relation particulière tellement franche et légère qu’il me dit un peu plus tard que je fais du bruit quand je mange, que j’ai peut-être pris l’habitude, sans le vouloir, sans m’en rendre compte, au Japon, et il me rappelle le prénom asiatique qui m’avait succédé dans les habitudes de cette table en formica jaune. Car c’est l’heure du goûter, alors il y a un café, de la confiture, comme autrefois. Plus tard je repasse, prendre mes valises. Fabienne est là, comme autrefois.
J’étais (re)venu un peu à reculons, ici ; je m’étais finalement un peu senti chez moi et c’était bien. Hier justement j’en parlais avec J : c’est quoi être chez soi ? se sentir chez soi ? d’où cela vient-il ? J’ai connu ça, je sais, au Japon. La maison, c’était chez moi. Car c’était chez nous.

Mercredi 30 août 2017

« Beaucoup de photos sont, hélas, inertes sous mon regard. » écrit Barthes au début du chapitre 10 de La Chambre claire. La suite développe cette idée, la creuse, mais c’est le hélas qui m’interpelle car il est à l’opposé de cette sélection drastique que j’opère actuellement et qui nait, ce soir encore, sous l’aspect de deux petits livres. Pas d’hélas pour moi car cela simplifie la tache que beaucoup de photos soient inertes. Pas d’hélas car la force de quelques images suffit à me combler.
L’un des livres, constitué d’une série de façades assez rigide, cherche cependant à déplacer ce sentiment, cette quête de l’image forte, vers la quête d’un ensemble documentaire qui nécessite suffisamment de photos éblouissant le regard. Alors viennent les questions et les idées farfelues en jouant avec les mots. Comment déplacer les façades, inertes par définition, vers autre chose ? L’opposé de l’inerte, est-ce l’erte ?

Mardi 29 août 2017

Au 50 avenue d’Ivry, l’ascenseur est toujours aussi lent. Ce train de sénateur conjugué à mon optimisme sur le temps de trajet, j’arrive un peu en retard mais à cette même adresse on ne tient nulle rigueur chronométrique. Il y a alors dans les conversations les souvenirs d’autrefois, les couleurs de peaux dues à cet été instable c’est à dire ensoleillé pour lui et nuageux pour moi, le plaisir et la curiosité que l’on tire d’une nourriture différente – macrobiotique ce soir -, mais pas cette petite envie de chanter, oubliée.

Lundi 28 août 2017

D’autres images à choisir, ordonner, calibrer. Des toboggans, un zèbre, une poule, des balançoires, une grenouille, un sanglier, des cages d’écureuil, un pingouin, un lapin, des polyèdres au milieu des herbes folles, un cochon, des éléphants. Beaucoup d’éléphants au départ, bleus pour la plupart. Il en restera trois sur les 30 pages. Dont un rose, pas tout à fait rose, le temps et le manque d’entretien – tellement peu japonais ? – transformant le pachyderme en une triste bête écaillée au milieu d’un bestiaire tout aussi fatigué. Et puis une autre bestiole japonaise, beaucoup d’entretien : gros plan sur le biceps profitant du soleil.

Dimanche 27 août 2017

Il est de retour après Barcelone la tourmentée et Venise la belle. Depuis le Rosa Bonheur il me fait signe, m’écrivant à propos du bar, sans que je sache jamais pourquoi : « I’m coming back to Paris for this shit. »
Il cherche pourtant à me dire de venir, mais son clavier probablement en français écrit « Cone » puis « Côme » puis « Comme ». J’en ris. Puis il arrête. Et devient muet. Therefore i don’t come. Et Lana del Rey continue de chanter.

Samedi 26 août 2017

Des fleurs. Ici et là. Violacées pour la jardinière, tranchant avec cet horizon de feuillages et façade blanche. Jaune tournesol pour le vase, une touche dans le salon rappelant la teinte lumineuse du long couloir parisien. Et puis un noir et blanc. Les Ailes du désir, Wim Wenders, beauté spectaculaire provenant surtout du texte, ces sous-titres traduisant cette langue allemande que j’essaye de comprendre, en vain et en souvenir du printemps 1997. Et soudain, le visage de Bruno Ganz m’en évoque un autre. Je suis frappé mais pas certain. C’est peut-être la similitude du noir et blanc, le grain de l’image, le profil vers là-bas. Je le note, fais quelques copies d’écran, hésitant à vérifier ou à rester sur la poésie des souvenirs, terreau d’écriture.

Vendredi 25 août 2017

Alors mon regard se porte sur la date : 25 août 2016. Un an. Le séjour sur la côte de la mer du Japon se terminait et j’avais accumulé des photographies prises presque à chaque arrêt du train — et il y en a eu tellement ! —, photographies que j’avais enfin décidé de sélectionner ce vendredi soir puisque la fête chilienne avait été annulée.
Les images sont des quais de gare, des espaces vides, des feuillages, des toits, parfois un voyageur, des inconnus ; bien sûr nous n’y sommes pas, sauf dans un reflet. J’avais, nous avions beaucoup regardé les gens monter et descendre, aller et venir entre leur maison et leur entreprise, entre leur quartier et leur collège, entre deux habitudes, parfois ils voyageaient eux aussi, rarement ils venaient d’ailleurs. Via ce petit écran, il est possible que je ne cherchais qu’à regarder les lieux, c’est l’explication que j’ai aujourd’hui mais je ne sais plus vraiment pourquoi j’ai tant de vues sans toute cette population locale, sans tous ces gens qui, parfois, me voyaient à travers la vitre et qu’on retrouve ici fixant l’appareil et dorénavant le spectateur.
Cette coïncidence du calendrier me trouble. Je la regarde comme je regarde toutes ces photographies où je regardais le béton, les buissons, l’horizon. Les couleurs, que j’avais décidé de saturer pour éviter la froide fadeur par défaut du Huawei, offraient le souvenir suranné des cartes postales de mon enfance, dont les trains de bord de mer sont pourtant absents.

Jeudi 24 août 2017

Je ne sais rien d’Anatole France ; les poésies de l’école primaire se sont envolées. Mais y en-a-t’il eu ? Je sais en revanche que le hasard m’a entraîné d’une école d’Argenteuil pourtant son nom à une rue de Levallois portant son nom et qu’il était prévu que j’aille sur un boulevard portant son nom, ailleurs encore mais je ne sais plus où. Argenteuil, dira le lecteur surpris. Argenteuil, triste mine à l’heure du déjeuner, qu’en est-il lorsque la ville bruisse un peu plus ?

Mercredi 23 août 2017

Les images imprimées dans deux petits livres et récupérées ce mercredi donnent à voir autre chose. Oh bien sûr il en manque, la sélection a été dure, contrainte par l’objet standardisé, mais les voici qui essayent de donner un sens, qui cherchent un sens ; ou peut-être ne cherchent-elles qu’à être elles-mêmes, c’est-à-dire les souvenirs nets d’une aventure, d’un ailleurs, d’un regard sur ce qui m’entourait. Je ne cherche surtout pas à me détacher, surtout pas, et revoir les images sous cette forme donne — continuer de donner — corps et force à ce qui a été.
Je pense en permanence à cette phrase de Gilles Clément : Le paysage, c’est ce qui reste en mémoire quand on ferme les yeux. Il me faut donc poursuivre et bâtir encore, à partir de ces souvenirs photographiques, un paysage. Un paysage kokoro ai-je noté dans mes brouillons, en hommage à cette petite phrase de Y sur mes souvenirs kokoro. Ou plusieurs. Paysages kokoro.

Mardi 22 août 2017

C’est pour le boulot. Alors j’y vais. Bof. Pas motivé ; d’ailleurs les aménagements extérieurs auraient besoin d’un coup de jeune pour attirer l’indécis comme moi. Dans les premiers couloirs rien de surprenant : ça n’atteint pas le spectacle de cet observatoire sous-marin dans le Shikoku, sublimé par la valse des poissons.
Et puis soudain. Des méduses. Puis d’autres. L’animal tant craint est un astre virevoltant lentement dans le noir de l’aquarium. Images du monde flottant, votre irréelle beauté me fascine.

L’autre animal est un mouton. Sur le logo d’une boutique de chaussures. À moustaches. Le mouton, pas la chaussure. Alors il fait la grimace en goûtant le pastis. Non, pas le mouton…

Lundi 21 août 2017

田んぼに雨がおりました
私は  あなたのことを考えました
田んぼに雨がいいでしょう
あなたのいは  悲しいでしょう

Extrait du poème « La pluie sur la rizière    est-elle triste ?  »
Shizue Ogawa ; Une âme qui joue – les ailes

 

Samedi 19 août 2017

– And you are an artist too?
– No, i’m his dentist.

Et me voici à Taïwan-des-Arts-sur-Seine, l’occasion d’apprendre à dire Bonjour en chinois et de parler sapes avec un Sénégalais à la magnifique jupe longue dont les motifs sont une rêverie, la teinte pistache une douceur. Et puis la lumière du jour baisse, rendant celle des néons encore plus violente mais offrant de la photogénie à quelques couleurs vives. La fête se termine à l’heure prévue, le dentiste taïwanais et son mètre 85 passe la grille grinçante, pull orange vibrant sous la lumière des réverbères, un orange assorti aux tâches qui parsèment ma chemise ; splash avait fait le petit morceau en retombant dans l’assiette en carton.

Vendredi 18 août 2017

Être ici, dans ce quartier, me confronte au passé. Je revois les visages. Il y a aussi tout ce qui, ici, au 383, n’a pas changé. Cette poussière peut-être.

Et puis il y a se qui me connecte à l’avenir, comme cette soirée chilienne, ailleurs, la Butte aux Cailles, tablée joyeuse, bruyante, roulant les rr, les yeux qui brillent et la chemisette aux petits perroquets. On se donne rendez-vous là-bas, on s’étonne de me voir partir si longtemps au nord, on me dit qu’il ne faut pas manquer ce lac de sel au sud de la Bolivie, on me propose d’exposer, je m’envole, on m’embarque.

Jeudi 17 août 2017

Il y a ce moment à marcher. Le sable du Luxembourg. Ces paroles. J’écoute. Parfois, un peu, je ne dis rien. Tu m’as demandé, un peu plus tôt, Et la photo ? Ma réponse a été aussi évasive que ma pratique. Il n’y pas vraiment d’images. Voyez ci-dessous. Il y en a quelques autres, mais je les garde, elles sont à moi. L’intime photographique a rarement eu sa place ici. Les gens du Louvre ils sont là, bien sûr, lundi, ils sont là et ils marchent, ils passent, ils sont à tout le monde. Je me dis aussi que je les montre peut-être parce que, eux, je pourrais les oublier. Je me demande ce que j’ai raconté en montrant ces quatre photos, lundi. Et puis j’oublie de te dire que la confiture est bonne. Ici, encore, je dis tu.

Le langage est une question qui me taraude, je pense à ma façon de dire, ici, je pense à ce qu’on exprime par quelques mots, quelques images. Je pense au langage photographique, j’y pense, je sais qu’il faudrait que j’aie un minimum de propos construit et je lis à ce sujet, il y a Barthes par exemple qui est revenu dans la pile des livres, il y a aussi cette Leçon de photographie de Stephen Shore. Je pense à tout ce que je n’écris pas, depuis toutes ces années agglutinées dans la colonne de droite ou ces années disparues, cette part manquante que sont les images, les blancs, les points de suspension. Je pense à ce que je suis en train d’écrire, de livrer, je pense que je cherche à dé-taire, et que ce néologisme sonne comme « déterre ». Faut-il creuser pour gagner en profondeur ? J’y pense encore plus après ce que tu m’as donné, donné à regarder, pure émotion. Ton langage le plus beau, je crois, est fait d’images en mouvements et des mots des autres. Alors sur l’écran il y a mon visage. Et Duras. Je me suis toujours dit que c’était indépassable, Duras, c’est l’adjectif qui me vient souvent, indépassable, sans trop savoir expliquer pourquoi, à cause de la fulgurance au milieu du presque rien, sûrement. Aujourd’hui encore, là, dans cette douleur et cette impuissance qui se confrontent, elle frappe. Et ça se termine en hiver, sous les rires d’autrefois.
Et je n’ai pas les mots.

Mercredi 16 août 2017

C’est l’aube. Les portes de Pékin sont encore prises dans la brume, comme si la ville entière sortait du bain. Le secret des tombes était une forme de la politesse chinoise ; le brouillard en est peut-être une autre. Cette buée entre les gens qui les empêche de se toucher, de se dévisager, cette façon de se dissimuler la face pour la sauver, cette ville au fond de la mer, cette lumière poudreuse à mi-chemin entre l’eau et la soie, c’est encore la politesse, mais c’est déjà la peinture.

Chris Marker, Dimanche à Pékin.

Il lui dit Revenez bientôt. Elle soupire. Elle dit Je ne vous aime pas. Quatre fois. Je n’vous aime pas je n’vous aime pas. Je n’vous aime pas je n’vous aime pas. Le désir reste ouvert sur cette porte qui se referme. Il est plus d’heure du matin, et je reste là, devant ces quelques secondes. Je les filme. Je les rediffuse. Ils se mettent en boucle. Ils s’acharnent.

Mardi 15 août 2017

Il était de taille médiocre, effacé, mais il retenait l’attention par son silence fiévreux, son enjouement sombre, ses manières tour à tour arrogantes et obliques – torves, on l’a dit.

Pierre Michon, Les Onze

Elle s’arrête. Se retourne. Regarde mon pantalon. Sourit. J’y réponds. Elle avance, bafouille, gênée, m’interroge. Oui c’est symétrique, lui dis-je. On parle un peu, c’est bref mais léger. Je vois que ça ne vous a pas dérangé, me dit-elle. Alors le lecteur comprend qu’enfin j’ai osé.

Dimanche 13 août 2017

Elle et moi venons de renseigner une sexagénaire perdue face aux couleurs des lignes et à sa destination trop loin pour apparaître. Sa poitrine déborde de manière vertigineuse de son décolleté multicolore puisque malgré tout c’est l’été. « Vous prenez des trompe-l’œil en photos ? « , me demande-t-elle. Sa question tombe comme ça. Poum. Sans savoir d’où elle vient, sinon de sa propre fascination pour les décors à la craie dont recouvrent les esplanades des hommes en quête d’un peu de monnaie et de regards ébahis. Je réponds que non. Non. Elle ne comprend pas que le RER A soit coupé. Elle trouve qu’il y a encore beaucoup de Parisiens. Je lui parle donc de la clientèle de Décathlon, hier, des touristes étrangers, demandant Is this french ? et ravis d’acquérir à bas prix de l’équipement sportif de qualité et bouleversant totalement mon regard (effleuré) sur cette marque. Sentier ; elle descend.

Samedi 12 août 2017

Au détour d’un regard pourtant fixé sur le plan du métro, Th, qui va, filant. Je m’interpose et l’interpelle, ses yeux s’ouvrent en grand. Il me demande si, je lui précise que… Il questionne Japon ?, je le félicite Film !  
Et le laisse filer.

Vendredi 11 août 2017

Prenez soin de vous. Le livre de Sophie Calle, rose, brille sur les rayonnages de la librairie. Son titre fait écho, avec ce soupçon de vouvoiement étincelant et délicat pour une histoire d’amour qui se termine, aux derniers mots que tu as prononcés sur le trottoir quelques minutes plus tôt. Aux autres mots, quelques phrases précédentes, je n’avais pas eu de réponse. Comme muet, je ne formule rien, rien ou à peine le réel qui m’englobe dans sa douceur ou sa violence, tout dépend qui regarde la scène.
Dans cette librairie je regarde autour de moi, avec l’impression soudaine que tous les ouvrages racontent quelque chose de nos vies, qu’il y a là un petit bout d’histoire, puisque évidemment la nôtre passe par les images. Il y avait eu au réveil les tiennes sur l’écran. Les miennes parmi. Conjuguées. Ton regard sur ça. La maison. La distance. La beauté des contrepoints. Les contours ont bougé mais les murs sont debout, les baies laissent passer la lumière, une autre lumière et quelques fantômes poussés par le vent viennent souffler sur les voilages.

Une autre librairie, une quête, et les poèmes d’amours de Pablo Neruda, qui m’accompagneront.

Alors il traverse la rue, après que je l’ai attendu encore.

Mercredi 9 août 2017

I don’t smile. It causes wrinkles. 

La chanson est perdue dans la playlist ; on pourrait la ranger dans le rayon des ritournelles qu’on n’ose pas avouer écouter. Je n’avais jamais vraiment écouté que le refrain baigné par le tutoiement et l’amour. Mais soudain le reste des paroles s’impose, ses yeux se posent ici et ailleurs, elle part, et elle se sent vide pour courir vers l’autre, celui à qui elle chante tout cela.
Mais je retourne vers ces nouvelles musiques, reçues et donc découvertes, et me retrouve happé. Happé par LP. Helpé ?

Mardi 8 août 2017

Voici ici l’arbre, l’arbre
De la tourmente, l’arbre du peuple.
De la terre se dressent ses héros
Comme les feuilles sous la sève,

Et le vent fracasse les feuillages
D’une foule bruissante,
Jusqu’à ce que la graine
Du pain à nouveau aille à terre.

Pablo Neruda : El Canto general

Les contours prennent forme, les dates s’ancrent et la poésie s’immisce au milieu des conseils pratiques. On rêve alors de compter les étoiles dorées.

Lundi 7 août 2017

Le texte, qui est le journal de la quête photographique, ne se soumet pas aux images et les contredit à peine. Ce n’est qu’un morne jeu de réflexions qui confronte des photos à un texte banal, et pourtant l’alliage des deux fiascos est fascinant, haletant, que se passe-t-il donc ?

Hervé Guibert ; Suite vénitienne
in La Photographie inéluctablement.

Parc des Buttes-Chaumont, un banc. La journée décline. Je lis l’épais ouvrage de Guibert, toujours en quête de réponses, d’outils pour les projets, de citations, de nourriture. Quelques traits au crayon dans la marge, ici ou là. Le bonheur s’était peu de temps avant glissé au croisement des rues de Belleville et des Pyrénées, en apercevant la Tour Eiffel sous le ciel bleu, certes un peu grisé à l’horizon. Ici, paisiblement, la lecture est joliment froissée par des langues de tous les continents, des enfants au rire fou, la respiration des coureurs.
Le temps m’appartient. Je le laisse doucement filer mais je cherche à le dompter, à y emboîter les taches diverses à réaliser mais elles débordent de leur case et cette candidature n’est donc toujours pas envoyée. La distance qui me sépare des ailleurs inconnus semble aussi prendre un autre aspect avec l’organisation du voyage tout là-bas : je foule la terre de Lima, je regarde les montagnes qui bordent Santiago, je caresse les couleurs de Valparaiso, je plonge dans l’océan qui embrasse Arica, je m’épuise dans le désert d’Atacama…

Dimanche 6 août 2017

Je t’ai écrit. Tu me réponds. Le même objet de message : « Dimanche ». L’écriture est belle. Elle me surprend. Ce que tu racontes aussi et le mot menthol s’envole par la fenêtre.
Par ma fenêtre, le ciel bleu. Attirant ? Non. Je reste là. Coquille. Repos. Silence. Lit. Quelques images. Lentement, déplacer le regard.
Nuit. Lit. Lire. J’ouvre cet ouvrage de David Favrod acheté au Bal sans l’avoir feuilleté, parce qu’il se nomme Hikari. Je lis. Et je me demande si une force surnaturelle existe : le texte d’introduction parle de la mémoire, de la photographie en tant que medium théoriquement et potentiellement le plus à même de capturer les souvenirs, de ce photographe – David Favrod, donc – qui questionne son identité et ses origines car son grand-père était japonais, et de son travail de surimpressions, collages, etc. : « In this way a new visual structure is created, which transcends the limitations of photography and creates completely new pictorial spaces ans possibilities for narration. In this way, the artist not only succeeds in portraying what cannot be portrayed, something that is often iherent in memories and dreams, but also playfully questions the medium of photography in its function of recollecting. » Les souvenirs et les rêves, réunis dans cet impossible de la représentation… Que faire de ça ?