Lundi 7 septembre 2015

Il reste encore des expériences à faire au Japon, comme celle d’aller chez le dentiste, mais je ne sais pas, alors, que le rendez-vous suivant sera encore plus intéressant. Le reste de la journée fournira un autre lot d’inhabitudes : transformer la chambre en bureau et le sous-sol en chambre, déjeuner entre amis et aller ensuite à Osaka fouiller dans les occasions du rayon photo et ordi, avec en passant à Fushimi l’image furtive d’une petite fille sur une balançoire à travers la vitre du train, ce qui signifie qu’il y a là un jardin d’enfants au bord de la voie ferrée et donc peut-être une image à faire.

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Dimanche 6 septembre 2015

Alors, au lieu de « devenir autonome », je lis « devenir automne ». La pluie aurait cet effet là, aussi, de nous rendre poète malgré nous ?

Bref… Vous reprendrez bien un petit cake ?

Vendredi 4 septembre 2015

L’étonnante absence de rapaces à Demachiyanagi mais des libellules, telles toutes celles qui s’agitent au-dessus du champ en face de la maison pour faire concurrence aux oiseaux. Le visage rieur qui nous avait accompagné à Teshima et les éclats de rire du déjeuner. Les ouvrages compulsés à la bibliothèque de l’Institut français pour chercher la lumière et rire en feuilletant une nouvelle fois ce joli « Au Japon ceux qui s’aiment ne se disant pas Je t’aime ». L’exaspérante petite musique en boucle pour acheter des kiwis au supermarché. Et Augustin Berque.

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Jeudi 3 septembre 2015

Alors, décidant d’économiser environ 200 yens, j’achetai un passe métro pour la journée répondant au nom poétique de 京阪市地下鉄1dayフリーチケット, incluant donc pas moins de trois « alphabets » sur les 4 avec lesquels la langue japonaise jongle au quotidien, sans qu’on sache pourquoi a eu l’idée de coller ce « 1day » en anglais entre les kanjis (métro de Kyoto) et les katakanas (free ticket), sans qu’on sache d’ailleurs, en définitive, pourquoi la langue japonaise fait tout pour nous compliquer la tache dans son apprentissage et son usage.

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Et aussi : du moisi, le plaisir de déjeuner avec Nath W, la pluie, la perte du passe durant le deuxième trajet en métro réduisant à néant l’économie de 200 yens avec une dépense finalement plus importante et le tirage de 157 photos format carte postale.

Mercredi 2 septembre 2015

Dès qu’un endroit n’est pas très propre on se dit que « ce n’est pas très japonais, ça ». Ce n’est pas très japonais, là, sous et sur ce banc. Pourtant je m’y assieds ; plus loin ce n’est pas mieux. De l’autre côté de la rivière, un son de shamisen, derrière moi le fleuriste où, quel dommage !, ils ne vendent plus ces plantes aux feuilles en forme de papillon, fleurs-avion envolées, et dans le ciel pas un oiseau.

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Dimanche 30 août 2015

La maison avait été l’objet d’une description lors d’un déjeuner puis sur trois pages. Dans la lueur du soir qui, décidément, est le sujet du moment, — la lumière ! la lumière ! —, on visite cet endroit rempli d’histoires et — disent-ils, ils les ont entendus, c’est certain — de fantômes. On reviendra sûrement de jour, quand les fantômes sont plus discrets, pour désherber proposè-je, sans savoir que la semaine filera aussi vite que les autres. On reviendra sûrement de jour, avec plaisir, pour parler de quoi, de tout, d’économie, de la mousse, des pins et de l’ombre peut-être encore.

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Samedi 29 août 2015

Dans leur maison, transformée en mini marché aux puces, la pénombre est de rigueur, mais l’adjectif sombre ne sied qu’à la lumière, car les rires sont nombreux. A l’étage, une lueur inconnue m’interpelle, là-bas, en face, au faîte du mont Hiei. On s’interroge, bien sûr, incendie ou quoi, jusqu’à ce que tout s’éteigne et que, soro soro, l’on reparte, vers le bain.

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Le mot du jour : hashira (poteau)

Vendredi 28 août 2015

Alors au détour d’une recherche, je m’enfonce dans des dossiers recopiés à la hâte il y a 14 mois. Des gigas et des gigas encore sur cet ordinateur croulant sous les images et les images, souvenirs de 2011, 12, 13, des rues à Prague, des murs à Nogent, de la brume dans la Somme, des vaches en Saintonge, dont je ne peux, semble-t-il, m’éloigner. Et puis te voilà, comme sortant de l’écran, rapportant d’Onomichi des ginkan daifuku* croquant comme un soleil. A propos de soleil, vous avez vu cette pluie d’orage qui m’est tombée dessus ?

* Pâte de riz fourrée au kumquat confits

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Jeudi 27 août 2015

Le cabanon est une structure légère presque invisible, toiture métallique largement teintée de rouille. Posé sur l’herbe d’un vert pluvieux, il abrite un long tuyau jaune enroulé et un récupérateur d’eau de la même couleur, assorti également à la zone podo-tactile à droite. Un seau bleu ciel et un panneau de signalisation d’un bleu plus soutenu complètent la gamme de couleurs d’une scène à dominante neutre puisque l’on peut voir des serres en second plan et plus loin des maisons marronnasses – permettez-moi l’ajout de ce suffixe – au toit anthracite. Le ciel est à peine bleu, et c’est bien le problème car j’attends que le soleil, situé à ma gauche, veuille bien apparaître afin d’éclairer un peu le dit cabanon et d’offrir un peu de relief à tout cela. L’attente est finalement trop longue et je pars en maugréant après cet interminable nuage, tandis que les démangeaisons perdurent ; quelques minutes plus tôt, en tongs de rigueur pour pédaler en liberté, je me réjouissais pourtant, les pieds dans l’herbe d’un parc, de ce tableau noir (plus très noir), de ces parasols hommage à John Batho et de ces girafes multicolore tendance camouflage.

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Mercredi 26 août 2015

Voici qu’alors à peine assis mais déjà plongé dans le petit cahier de japonais, le bus tourne à droite, chemin inapproprié et pour cause, ce n’était pas le bon bus, dans lequel j’étais monté par un mélange de bêtise et d’inadvertance et pourtant avec l’improbable certitude que l’un ou l’autre c’était pareil.

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Mardi 25 août 2014

J’attends alors que la pluie cesse, ou à défaut qu’elle ne soit plus que gouttelettes. Au bain, comme si la pluie y était pour quelque chose, la zone habituellement habitée de quelques deux roues est étrangement vide, et une femme me conseille plutôt de me garer là, à l’intérieur, un peu plus à l’abri. Une fois à l’intérieur, une majorité d’Occidentaux au babil nederluxien : deux barbotant à l’extérieur et surtout un groupe de quatre aux serviettes de bain disproportionnées et aux va-et-vient grégaires, comme aimantés, dont l’un semble handicapé d’un tic sonore qui m’attriste, imaginant les difficultés liées à ces grognements en pointillés. J’imagine surtout, souriant, qu’un tour-operator gay réalise des croisières sur le lac Biwa avec sortie nocturne à Kyoto et passage obligé par le funaoka onsen. C’est au moment de repartir, presque secs et se rhabillant, que l’ambiance devient espagnole, marque du bronzage à l’appui. Un extrait du livre de Dominique Noguez dont tu termines en ce mardi la lecture et dont j’avais lu quelques pages lors de nos vacances, dont un passage sur les bains publics, tomberait alors à point nommé, mais je vous laisse plutôt imaginer.

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Dimanche 23 août 2015

Soudain de la musique, là-bas, pas très loin, en bas de la côte peut-être ; j’imagine des lumières, des sourires, des enfants, des danses, j’imagine que cela accompagne parfaitement le sujet de la conversation téléphonique, j’imagine mais ne verrai pas, pourtant cela pourrait faire quelques images de plus, mais il y en a déjà tant.

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Samedi 22 août 2015

Cette chambre arrondie avec de grandes baies qui s’ouvrent sur un parc, où repose ma grand-mère, dans une vieille bâtisse où ma mère me dit que je suis née – dans cette même chambre.

Le parc, autour – où elle est assise, sur un banc – et nous autour.

Par terre, sur un rebord, ou un trottoir étroit, un premier souvenir, sous l’avancée d’un toit, où je vois, tenant la main de ma grand-mère, un petit oiseau mort par terre.

Frédérique Soumagne ; Extrait de la liste interminable des lieux, espaces
et divers endroits rencontrés dans ma vie

Ce livre dans une enveloppe à bulles accompagné de dessins d’enfants et d’une carte. Une lettre de quatre pages écrites à la plume. Un « Petit carnet de Lectoure pour notre ami Arnaud » et une carte postale PADC. L’amitié m’attendait au retour des vacances ; déjà la journée avait été jolie, surtout à Kurayoshi.

Vendredi 21 août 2015

Il y a dans la moquette des hôtels quelque chose de triste, comme un mauvais goût poussiéreux. Celui du matin, pour un café, malheureusement sans la mer ou un autre horizon derrière les baies. Celui du soir, pour le o furo, malheureusement sans âme, sans amusement, sans coucher de soleil. En plus il pleut. Et puis je tends le porte-clefs à l’enfant qui sourit ; le bonheur vient des autres quand il ne vient pas des lieux (dont cette pelouse qui entoure la maison, maison qui aurait dû faire l’objet d’un texte, remisé sous un coude).

Jeudi 20 août 2015

Alors on ferme les livres et l’on va au musée. Shoji Ueda, poésie familiale et photographique sur dunes de sables.
Puis au bain public, le même qu’hier, plonger dans l’eau, plonger dans l’autre et ses tout autres habitudes : les trois enfants jouent, ce n’est pas moi au même âge.

Mercredi 19 août 2015

On le sait désormais : ce n’est pas qu’Internet est sans scrupule, c’est que créant de l’irréversible, il est sans remords possibles.

 

Tout ça m’emmerde, pour le dire crument, parce que ça m’est rentré dans le corps directement hier, à la République, et que quand je ne suis pas au bord des larmes je maugrée, râle, tempête, gueule. Je sais , ce sont des balles qui ont éclaté la tête de douze personnes hier dans le onzième, et moi je suis vivant, mais ce qui m’est entré dans le corps, porté par le son mat des kalachnikovs filtré par les iPhones, c’est l’irrémissible faillite du monde qui pourtant, en principe, depuis Auschwitz, devrait ne plus trop faillir, et qui n’a jamais cessé de le faire, parfois allègrement, même si je sais, au fond, ou plus exactement si je découvre que je sais depuis longtemps que la faillite est l’horizon du monde.

Patrick Boucheron, Mathieu Riboulet ; Prendre dates.

 

Mardi 18 août 2015

Mais la ville, un jour, de fond en comble fut bouleversée par l’arrivée inopinée qu’on annonçait à son de trompes dans nos murs de « quelqu’un », de quelqu’un, d’un jeune homme de vingt-cinq ans au plus, beau comme le jour, beau comme les dieux, beau comme on n’avait jamais rien vu d’aussi beau (la rumeur s’en portait garante), qui cheminait les pieds nus lentement le long du boulevard de la gare, sous une robe de bure, l’ivoire de son visage couronné d’un simple ruban ébène et encadré d’un auréole d’or, tel qu’on imagine saint François ou saint Antoine de Padoue eux-mêmes, à croire que l’une de leurs statues avait quitté son socle et l’église un moment, pour courir les rues, et si l’on eût demandé à ce baladin ce qu’il cherchait, il eût répondu simplement qu’il venait chez nous embrasser son frère.

Marcel Jouhandeau ; Mémorial IV – Apprentis et garçons

 

 

Du lundi 17 au samedi 22 août 2015

Au bout d’un nombre trop important de minutes et de kilomètres, un choc : j’ai oublié mon appareil photo. Il faut des heures pour se faire à l’idée, pour digérer cette idiotie. Un acte manqué ?
Il n’y aurait pas forcément eu beaucoup d’images à faire, mais vous me connaissez, il y aurait eu beaucoup d’images faites.
Il y aura tout de même quelques images prises avec la tablette et le téléphone, le mont Daisen bien sûr et l’élégance de sa courbe ; le musée Shoji Ueda et la sobriété de ses angles ; les deux réunis.
Il y aurait eu des images de montagnes, la beauté sans fard du sanctuaire de daisen-ji, les moindres détails de la maison au fond des bois et de tout ce vert qui l’entourait, des myrtilles, un poney, des jeux d’enfants peut-être, la voiture de location, les immeubles au milieu des rizières, un peu la mer. Il n’y aurait pas eu la couleur rouge-sang du coucher de soleil du mardi, vu depuis le onsen. Il n’y aurait pas eu ton visage surpris en voyant M, là, oui là, non mais c’est incroyable.

Dimanche 16 août 2015

Et nous voici ensemble, parce que nous réunit cette house, comme un an plus tôt, pour voir le feu au loin dès 20h précises, feu dirigeant les gens d’autrefois vers leur céleste demeure. L’on boit, mange et rit, tel à un banquet astérixien mais où ne furent probablement que peu évoqués nos ancêtres les gaulois.

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Samedi 15 août 2015

Je suis prodigieuse. C’est écrit en caractères majuscules et argentés (des paillettes peut-être ?) sur un morceau de tissu bleu, format de brassard, une bande grise (argentée peut-être) sur un côté. Ce pourrait être un porte-monnaie de grande taille, quelque chose comme 12 centimètres sur 8. L’objet est à terre, je l’aperçois tandis que nous cherchons ce lieu dont on nous a parlé à deux reprises, dimanche puis lundi, ce lieu où, au nord d’Ohara, on peut se baigner. On vient de pique-niquer sur un bord de rivière peu avenant, et en écrivant cela je me rappelle soudain ce pique-nique à Uji, dans un recoin si misérable de rivière qu’un fou rire avait effacé le reste.

Un peu plus tard, on use de qualificatifs synonymes de prodigieux pour la dernière réalisation de F puis d’autres moins pailletés peut-être pour ce moment à Yusenji : on y danse pour les morts, procession, litanie, je cherche les visages, je cherche la lumière, je regarde les autres, parfois ému par les mouvements graciles me semblant arythmiques, parfois d’un air amusé : lui qui joue sur son téléphone, frénétique ; elle, sosie de Y, dont la sonnerie retentit : la chanson des sept nains.

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Vendredi 14 août 2015

Depuis combien de temps suis-je ici ? Des jours, des semaines, des mois. Peu m’importe. Dans cette ville le temps s’écoule sans forme ni contour, les jours se mêlent jusqu’à se confondre, fluides et désarmés.

Olivier Adam, Kyoto Limited Express

Je choisis ce livre dans la bibliothèque en prévision de nos vacances. Je ne sais pas si, alors, je lirai beaucoup. Mais le livre, mi-roman mi-photos, commence par ces phrases qui pourraient être miennes. Les images aussi, peut-être, un peu, quoi que… non peut-être pas… bref. D’ailleurs le photographe s’appelle Arnaud. Bref…

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Dimanche 9 août 2015

Il propose Kurama. Pourquoi pas. Mais c’est finalement dans un autre bain qu’on se retrouve, plus proche, plus adapté aux températures du jour. Curieusement l’eau froide est peu fréquentée, le Japonais préférant l’eau chaude. Mais pourquoi ? Pourquoi pas…

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Vendredi 7 août 2015

Il nous surplombe au-dessus des escaliers, fait la circulation dans la gare, dirigeant d’une voix ferme le flux continu sortant et sortant encore des trains. A côté de lui, ignorant le volume sonore sortant et sortant encore du mégaphone, elle trifouille son téléphone. Les positions sont parfaites, l’angle de vue aussi, mais je ne peux pas m’arrêter pour un cliché, emporté par une foule prête à faire des « Aaaah !  » et des « Oooooh ! ».
Plus tôt, avec C, on avait parlait d’Annie Ernaux, du crabe colline, et de ma nouvelle lectrice, la maman de P., que je salue donc au passage.

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Mercredi 5 août 2015

Tu espérais me rapporter cette spécialité qu’on aime tant, le moelleux cachant la saveur sucrée de la mandarine. Bien sûr je l’espérais aussi. Mais tu ne rapportes, magasin fermé, déçu et désolé, qu’un léger goût de yuzu et quelques fruits couleur de papillon et de nuage…

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Mardi 4 août 2015

Parc impérial. Le ciel à l’ouest est barré d’un trait. Un gardien, vêtement bleu de rigueur, droit, raide. Deux jeunes occidentaux sur un banc, l’un des deux regardant son téléphone, l’autre tout et rien. Une femme au chemisier jaune promenant son chien. Quelques cyclistes prudents sur le gravier. C’est l’heure où les locaux sortent enfin, c’est l’heure où les touristes respirent enfin. Et puis le jour décline, on retrouve la foule sur les bords de la rivière, regardant les lumières. Je regarde plutôt ceux qui regardent les lumières. Et puis d’autres apparaissent là-bas derrière l’horizon du nord ouest : les éclairs. Rentrer vite.

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Lundi 3 août 2015

J’ai été quelqu’un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gaie à notre façon, pour se venger d’être triste et rire quand même. Les gens aimaient ça de moi. Mais je change. Ce n’est pas de l’amertume, je ne suis pas amère. C’est comme si je n’étais déjà plus là. J’écoute la radio, les informations, je sais ce qui se passe et j’en ai peur souvent. Je n’y ai plus ma place. C’est peut-être l’acceptation de la disparition ou un problème de désir. Je ralentis.
Alors je pense à toi. Je revois ce mot que tu m’as fait passer là-bas, un bout de papier pas net, déchiré sur un côté, plutôt rectangulaire. Je vois ton écriture penchée du côté droit, et quatre ou cinq phrases que je ne me rappelle pas. Je suis sûre d’une ligne, la première, ‘ma chère petite fille », de la dernière, aussi, ta signature, ‘Schloïme’. Entre les deux, je ne sais plus. Je cherche et je ne m’en rappelle pas. Je cherche mais c’est comme un trou et je ne veux pas tomber. Alors je me replie sur d’autres questions : d’où te venais ce papier et ce crayon ? Qu’avais-tu promis à l’homme qui avait porté ton message ? Ça peut paraître sans importance aujourd’hui, mais cette feuille pliée en quatre, ton écriture, les pas de l’homme de toi à moi, prouvaient alors que nous existions encore. Pourquoi est-ce que je ne m’en souviens pas ? Il m’en reste Schloïme et sa chère petite fille. Ils ont été déportés ensemble. Toi à Auschwitz, moi à Birkenau.

Marceline Loridan-Ivens ; Et tu n’es pas revenu

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Dimanche 2 août 2015

Son nom, sur sa carte de visite, est une exclamation. Il évoque un acteur de kung-fu ou une star d’autre chose, grimpant des marches avec une certaine classe gâchée par cette trop apparente perfection et ce sourire un peu trop publicitaire. D’une extravagante assurance, presque impétueux, il nous parle de cet artiste dont j’ai oublié le nom, et dont le travail exposé ici est parfois, lui aussi, comme des exclamations. Les cercles sont vifs et les encres soufflées de mes 19 ans me reviennent à l’esprit. Les ronds s’alignent en points de suspension et il serait dommage de ne pas s’en inspirer. Dehors, l’étudiante en vacances range les panneaux d’indication ; nous n’étions pas sûrs de nous être reconnus.

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Samedi 1er août 2015

La chaleur s’est installée, on ne parle que d’elle, elle assèche, accable, atterre, fatigue et les corps suent ce qu’ils peuvent encore suer. Pourtant, nous voici partis. D’abord Imamiya, la surprise d’un petit marché aux puces chaque 1er du mois et les mochis grillés. Puis, de l’autre côté de la ville, Chion-in, où la climatisation est alors bienvenue, ce qui fait un point commun avec l’air rafraichissant des églises : le prosélytisme est-il plus efficace l’été ? Je pense aux 42° de Bari, le 19 juillet 2005, aux façades de pierres blanches qui reflétaient un soleil sans pareil. Ici le bois sombre ne rafraichit rien et nous rentrons asséchés, accablés, fatigués, laissant nos amis découvrir Gion sans comprendre où ils puisent cette énergie.

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Vendredi 31 juillet 2015

Alors, tandis que l’on quitte la VK, c’est la lune qui s’élève, rond parfait, doré, clin d’œil grand ouvert à la visite (touristique / amicale) du jour.

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Jeudi 30 juillet 2015

Le ticket du péage de l’hieizan-way pour monter au mont Hiei précise l’heure d’arrivée (15:29), l’heure de retour (17:24) et le prix à l’image du lieu, c’est à dire élevé (1,160 yens)… le prix à payer pour photographier des biches poseuses et l’horizon duveteux. En petit, en bas, la formule de remerciement. Légèrement froissé, il est calé dans le carnet, souvenir inutile d’un indispensable après-midi aux airs de dimanche.

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Mercredi 29 juillet 2015

Alors cette fois-ci je vais un peu plus loin. Après la rivière, là où l’on peut descendre pour se tremper les pieds, oui, là, je prends le pont et poursuit la route, la batterie du vélo à 40% seulement. Je n’étais jamais revenu seul dans ce recoin de Kyoto, comme si la montagne était infranchissable ; c’est pourtant tout proche. Le lieu est un peu triste comme il l’était dans mon souvenir, comme si la montagne ne méritait pas ça… J’en repars pourtant avec une chanson en tête, à cause de cette voiturette : « Baby you can drive my car, yes i’m gonna be a star ».

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Lundi 27 juillet 2015

La voici donc qui toque à la porte et, souriante, me tend les cadeaux qu’elle n’avait pas apportés la dernière fois ne sachant pas que j’étais là : deux barres chocolatées en provenance de Belgique et du thé acheté à Stockholm. Berlin, Londres, Paris, Venise sont évoquées dans notre conversation plutôt courte, j’en oublie. De son séjour en Europe, dix villes en trente jours, elle nous offre son attention, ce qui est plus important que tout, même si l’on s’empresse le lendemain de goûter au chocolat, un empressement très relatif me direz-vous. Mais le soir-même la délicate attention est détrônée par un cadeau magnifique, beau comme un cactus (greffé).

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Dimanche 26 juillet 2015

C’est un de ces cafés typiques, qui ne laissent rien entrevoir de la rue, d’ailleurs je ne te croyais pas, ce n’étiat pas un café, à mon premier coup d’œil. Je pousse la porte, odeur de café délicieuse, tabourets au bar. On demande deux cafés, deux « hotto kohi » comme on dit ici dans un de ces incontournables anglo-japonismes. Il nous répond qu’il ne sert pas des cafés hot. Le temps qu’il le prépare, on comprendra pourquoi, faisant passer la notion de goutte-à-goutte pour une course de formule 1. Le résultat n’est donc pas de ces breuvages brûlants qui, parce que vous êtes pressés, vous arrache la langue et le palais, laissant pendant quelques heures une désagréable sensation en bouche. Le résultat est un délice et vous n’êtes plus pressés.

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Samedi 25 juillet 2015

Le lieu est un ailleurs, le bout du bout, un port. Au loin, entre la répétition et la représentation, l’horizon en contre-jour se dévoile un peu, ici on sourit des palmiers qui bordent un bâtiment aux allures d’abandon mais la grille est ouverte.
Le spectacle est à mille lieues de la brutalité apparente de ce quartier où la supérette est une oasis à l’air conditionné et où se déroule, étonnant, une sort d’Intervilles, en tout cas ça patauge et ça crie dans le micro. Le spectacle est un hymne magnifique au corps, humain, animal, végétal, sublime ou monstrueux, bestiole sans cri que je photographie sans pouvoir me plonger entièrement – puisque concentré, inquiet des prises de vues, gêné par le bruit que je génère – dans les mouvements mais en captant – sens multiples – l’émotion.

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Vendredi 24 juillet 2015

Je ne lisais plus Têtu depuis des années, 10 ans peut-être… mais c’est un symbole de certaines années de ma vie qui disparait. L’époque où Internet n’existait pas encore… et surtout l’époque où acheter ce journal, fébrilement, n’était pas un geste anodin. Il fallait le prendre au milieu des revues pornos, là où généralement il était bêtement rangé par le buraliste, et le poser sur le comptoir mi-fier mi gêné. Arrivé chez soi, on plongeait dans ce monde qui était soi-disant le nôtre puis on le mettait sous la pile de magazines de mode et de musique en se demandant si la tranche rouge resterait ignorée.
Et puis ces immeubles bordant la rizière, oxymore urbain d’une triste photogénie dans un paysage vers le sud. Et puis Wolfgang Tillmans (et les autres). La photographie montrerait alors quatre hommes assis sur deux bancs, éclairés, jaunes, par les écrans qu’ils regardent. De gauche à droite, un Occidental à chemise à carreaux d’environ 55 ans, un Japonais habillé de noir, un autre de blanc et un quatrième homme avec un bouc et un chapeau. Les bancs sont à 45°, soudain l’écran de gauche est presque uni, un jaune sombre et flou, l’écran de droite montre un animal qui vole, on comprendra sur l’image suivante que c’est une chauve-souris.

 

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Jeudi 23 juillet 2015

Matin, banlieue ouest, université. Après une rencontre où les objets fragiles passent de main en main, nous voici à l’atelier. Poussière, machine… J’ai 15 ans, un bleu de travail, il y a les odeurs de graisses, la fébrilité car il faut être précis, le dégraissant rose et la promiscuité de cette espèce de cage faisant office de vestiaire.
Fin de journée, sanctuaire Shimogamo, soleil déclinant, heure parfaite pour quelques photos et pour les regarder encore. Ce pour quoi ils sont venus m’importe assez peu, ce sont eux qui m’intéressent, leurs gestes et leur regroupement, la joie perdue de nos frairies, la voix dans le haut-parleur qui annonce probablement qu’il ne faut pas rester dans l’eau, cet air de procession qui rappelle l’été à Lourdes.
Et puis il y a De l’air dans la boîte.

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Mercredi 22 juillet 2015

Björk chante dans une compil aux airs rétro, 20 ans déjà. Elle raconte qu’elle part se promener avant que l’autre se réveille et qu’elle ramasse des petites choses et les jette dans le ravin. Tu viens de me dire que je devrais me lever tôt, comme toi, qu’ainsi nous irions nous promener lorsque tout le monde dort, même le chien, là-bas, devant son pas de porte. Que jetterions-nous alors ?

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Lundi 20 juillet 2015

Ils arrivent alors un peu plus tard, une histoire de valise, mais, quoi que jet-lagués, pas sous les yeux. On vient d’apprendre les mots « crème solaire » et « chenille », puisque c’est l’été et que la saison présente quelques inconvénients.

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Dimanche 19 juillet 2015

Alors, puisque invités à la « yukata party », nous voilà en yukata partis, version occidental qui ne sait pas le porter, qui n’a pas les sous-yukata adaptés et qui, faute de grive, s’évente avec un éventail publicitaire. Mais voici, oh zut, qu’il faut faire le plein. Lirait-on dans les regards brillants du jeune personnel de la station service comme quelque chose proche de l’hilarité ? Ou n’est-ce que leur fonction qui les oblige à ainsi tous s’approcher ?

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Samedi 18 juillet 2015

Le chapitre intitulé « Sans paroles » dans L’Empire des signes est devenu, au fil du temps, un grand sujet de désaccord entre l’auteur et moi, voire toux ceux – permettez-moi de généraliser – qui se confrontent à une langue étrangère encore incompréhensible après des mois de vie dans le pays. « La masse bruissante d’une langue inconnue constitue une protection délicieuse, enveloppe l’étranger (pour peu que le pays ne lui soit pas hostile) d’une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle (…). Aussi à l’étranger quel repos !« , écrit Barthes. Permettez que je fasse la moue tandis que je m’esbaudis à essayer de comprendre ce qu’ils disent, tous, lors de cette remise de prix ou dans cet amusant dessin animé – avec sous-titres japonais, histoire de… – ももの手紙 (Lettres à Momo)

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Vendredi 17 juillet 2015

150717-DSC_6102Le bruit de la pluie sur le toit avait été, la première fois, source d’étonnement. On en parlait parfois avec un sourire. Au bout d’une journée comme celle-ci, où des trombes d’eau sont tombées sans cesse, on rêve de silence mais on monte un peu le volume pour écouter, peut-être trop, jusqu’à la noyade, Where Dreams Go to Die de John Grant.

 

Jeudi 16 juillet 2015

Au milieu de notre conversation, moi installé, patient, ne voyant sans lunettes que mon visage flou, satisfait d’avoir trouvé ce salon de coiffure à seulement 2340 yens la coupe pour hommes, un salon un peu branché, pas loin de la maison ce qui est assez pratique un jour comme aujourd’hui alors que la pluie menace, un salon sur Omiya dori ce qui est une satisfaction supplémentaire pour une idée qui me trotte dans la tête, au milieu de notre conversation donc elle m’annonce que ce soir il y aura un typhon. La coupe très courte évitera donc un éventuel décoiffement.

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Mercredi 15 juillet 2015

L’homme fait la circulation. Au milieu de la foule, plus importante que jamais peut-être à cause des prévisions météorologiques qui prévoient un typhon le lendemain et des trombes d’eau le surlendemain, il agite sur bâton lumineux qui éclaire de rouge à un rythme presque régulier son visage marqué par le temps. Je pense alors à ce que l’on nous racontait au sujet des évaporés ; il pourrait être l’un d’eux.

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Mardi 14 juillet 2015

Alors les enfants entonnent l’hymne national japonais et le public majoritairement local en fait autant. Je réalise que je ne l’ai jamais entendu, ou plus probablement je n’y ai jamais prêté attention et surtout que, à mon grand étonnement, je n’ai jamais eu la curiosité de le connaître. J’apprendrai plus tard qu’il est l’hymne le plus court du monde, cohérence au pays du haïku. Arrive ensuite La Marseillaise et ses sillons abreuvés de sang impur, trace guerrière d’un autre temps, qui fait un peu froid dans le dos – et ce n’est pas dû à la climatisation.

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Dimanche 12 juillet 2015

Un an. Un an japonais. Un an sans fromages ? Pourtant, voici un chèvre galicien sur la table du déjeuner et deux suisses (apporté par un troisième, oserait-on dire) sur celle du soir (et sous les hurlements d’un mythique King-Kong contre Godzilla).

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Samedi 11 juillet 2015

Au fil de la soirée, celle qui attendait simplement N (que l’on n’attendait pas) se transforma en une espèce de personnage à la Hitchock, le film se terminant par son départ sans savoir si elle connaissait vraiment N. Elle était d’une impassibilité étrange au milieu de ce groupe attablé et parlant français. On osait parfois quelques phrases, mais on se heurtait à son anglais chaotique ou son apparent manque d’intérêt à nos tentatives japonaises (parce que l’odeur du camembert méritait bien d’être exprimée dans la langue locale et surtout dans la sienne pour créer comme une affinité, une affinité fromagère en quelque sorte, ça sonne presque comme un slogan tiens…). C’est donc entre nous qu’on parla par exemple de la tête de la vendeuse quand je lui demandai s’ils avaient le manga Le mari de mon frère de Gengoroh Tagame et du concert de musique contemporaine écouté un peu plus tôt, en particulier de l’étonnante émotion ressentie pendant la pièce de Xenakis. Je n’évoquai cependant pas ce que la musique contemporaine nourrit comme rares souvenirs. Des souvenirs très lointains, 35 ans peut-être, en entendant le xylophone sur la pièce de Philippe Manoury, qui se retrouve ainsi lié malgré lui à une activité découverte en classe de maternelle. Et des souvenirs plus proches, 7 ans déjà.

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