Vendredi 21 novembre 2014

Je l’ai aperçu tout de suite en entrant, il était assis devant une fenêtre, à l’extrémité de l’arc. Un jeune garçon. C’est la blancheur de son visage qui m’a attiré, je distinguais mal ses traits, il avait la tête levée pourtant et regardait les deux élèves qui présentaient leur travail. Je me suis faufilé entre les chaises, je me suis penché à l’oreille de Dominique, l’assistante de Marie-Claire, et je lui ai dit, en désignant le garçon, c’est lui, c’est le Scipion que je veux.

Philippe Mezescaze ; Deux garçons

On retrouve Onomichi et je regarde la mer, ici étroite au milieu des îles, c’est presque un fleuve n’est-ce-pas, un fleuve bordé de grues, mais ne vous trompez-pas, nul oiseau : métalliques, imposantes. On retrouve Onomichi et j’écoute les chants, amusés derrière la porte des karaoké, joyeux derrière les grilles du marchand d’oiseaux. On retrouve Onomichi et les visages parisiens. Kanpai !

Jeudi 20 novembre 2014

Fin de matinée, bord de la rivière. La lumière a une couleur étrange, quelque chose qu’un rose orangé, aperçu sur quelques images en ligne, mais je pensais alors à un effet, à un traitement, à la facétie d’un appareil photo. Non, c’est bien réel, c’est à croire que les arbres qui bordent la rivière déteignent. Mais après avoir fait plaisir en offrant un bocal de cornichons, le soleil éclate, les couleurs aussi, et l’on a envie qu’il vous caresse alors on reste un peu là, en se disant qu’il faut attendre encore une heure ou deux pour le voir décliner et frapper les feuillages de plein fouet.

La nuit tombée, deux visages inconnus / un connu m’attendent dans la pénombre devant le Kinkakuji. Dans un bar à chiens-chiens on parle de notre rapport au pays, de ces voyages insulaires, de nos interrogations aussi, mais pas de la texture des sushi, sujet plus tardif.

Mercredi 19 novembre 2014

Nous avons liquidé, ou quasiment liquidé, l’analphabétisme. C’est très bien. Qui peut prétendre le contraire ? Mais qu’avons-nous fait pour liquider l’ignorance profonde ?

Sigismund Kryzanowski ; Rue Involontaire

Kyoto, nous revoici. Ne nous attendais-tu pas ?

Samedi 1er et dimanche 2 novembre 2014

Je ne dissocie pas ces deux jours, puisque semblables, liés par la géographie à l’est de Kyoto, de l’autre côté des montagnes ou du lac Biwa, liés par la découverte, la céramique, les musées, la compagnie multi-féminine, et le soir venant liés par un film (que, trop fatigués, on osera couper en deux), un film comme on les aime : Cendres. Magnifique simplicité d’un cinéma attrapant une histoire presque ordinaire (une femme cherchant à mieux connaître sa mère après la mort de celle-ci) pour extraire la fragilité d’une situation et la beauté de ce personnage ordinaire, pleurant un personnage probablement extraordinaire, pleurant sur une absence, une absence longue comme une vie, imprégnée comme un visage sur la pellicule.

Vendredi 31 octobre 2014

Kyoto n’existe pas. On peut rapprocher cette capitale du néant par son climat. L’été est torride, interminable. L’hiver a des longueurs de banquise. Le printemps et l’automne passent en coup de vent : les arbres et les fleurs exhibent des couleurs boréales, puis enfilent des costumes de squelette.

Vincent Eggericx ; L’Art du contresens.

Les premières lignes du roman contredisent les semaines qui précèdent, où l’automne a pris son temps, offrant ce que les Kyotoïtes disent être « la meilleure saison », « le meilleur moment » : le ciel bleu n’en finit pas, les températures agréables non plus, à peine voit-on la pluie, à peine y croit-on, point commun avec la France. J’ai pioché ce livre sur l’étagère, tranche orange de chez Verdier ; on n’est jamais déçu avec Verdier (généralité un peu idiote donnant l’idée que – hélas ? – j’ai lu tous les livres et rappelant qu’on attend le prochain Mathieu Riboulet). J’ai pioché ce livre après que les quelques lignes d’un autre auteur, usant d’une terrifiante absence de style, m’avaient fait bien vite – quelques lignes, vous dis-je – reposé son ouvrage. Chez Eggericx, j’ai trouvé ce que j’aime lire (le glissé, la musicalité), et l’impression dès la première page que je complèterai ma connaissance de la ville par la vision d’un autre.

Bref, je pourrais également parler en souriant de ce cinquième étage d’ascenseur débouchant sur un placard, je pourrais parler de mes cartes de visite restées bêtement à la maison, je pourrais parler de céramique ou de photographie, oui, de Doisneau précisément, à l’affiche d’une petite exposition, Doisneau dont une image m’a étonnamment touché – parce que Doisneau, moi, vous savez, il m’a toujours ennuyé… Manque-t-il de glissé lui aussi ?

Mercredi 29 octobre 2014

Lorsque le taxi s’arrête devant le lieu de rendez-vous, la nuit est là, belle et bien là, depuis belle lurette. Alors, quelle drôle d’idée d’être resté sur cette idée : le parcours nocturne dans cette ville presque plongée dans le noir chaque soir venu, sans visite du sanctuaire, sans mochi chaud, sans le charme de cette petite rue qui grimpe doucement vers chez nous, le parcours, nocturne, donc, n’a plus vraiment de sens, mais c’est ainsi et c’est sûrement ainsi qu’il faut découvrir une ville dont le soir arrive si tôt, revisitant même la notion de soir.

Lundi 27 octobre 2014

Je regarde alors les gens, là, qui attendent avec leur petit numéro qu’on les appelle. Autre quartier, autre image, visiblement plus pauvre, comme si, ailleurs dans la ville, je ne les voyais pas ; ou bien comme si on disait vrai à propos de ce qui se passe au-delà de la 7ème avenue, renvoyant dans les quartiers sud une certaine population, une certaine catégorie, qui ne fréquente ni l’ouest, ni le nord, ni mes habituelles lignes de bus, ni ces quartiers résidentiels au milieu desquels je navigue, ni cette foule touristique et middle-class du centre.

Et le soir, retrouver le goût du fromage.

Samedi 25 octobre 2014

Alors, au bout de 5 heures, franchissant le pas de la porte avec en main le petit paquet, on sourit. On sourit au plaisir, à l’idée d’avoir avancé dans la lente découverte de la culture japonaise, aux visages brièvement crispés car accroupis, à cet hymne à la beauté (du temps qui passe, du temps qu’il fait, du temps qu’il faut) et à l’idée joyeuse d’aller s’acheter un four.

Vendredi 24 octobre 2014

– Tu peux me rapporter quelque chose de France ?
– Oui, bien sûr, quoi ?
– Des cornichons. Un bocal comme ça, de chez Maille.
– Ah oui bien sûr.
Quelques secondes de silence, alors, pendant lesquelles il prend un papier, note, plie le pense-bête et le range bien visiblement dans son portefeuille.
– Ça m’angoisse.
– Qu’est-ce qui t’angoisse ?
– Ben, ne plus avoir de cornichons. Je ne peux pas faire de bons sandwiches.

Dimanche 19 octobre 2014

Depuis notre installation, tu disais Allons-y. Le Mont Hiei, là-bas, de l’autre côté de la ville, nous regardait et nous le regardions, curieux et attirés. Enfin nous y voilà, route sinueuse, bien sûr plus fraîche sur les hauteurs bordées d’épineux ; on peut y faire étape, pour un café par exemple, et regarder, plus bas, l’immensité du lac Biwa et ses côtes urbaines, en cherchant du regard puis pointant du doigt ce qui est, semble-t-il, cette tour au pied de laquelle on avait attendue la femme d’I, dont on sait enfin le prénom.

Du Mont Hiei on ne verra nul temple, mais d’abord un jardin des impressionnistes hésitant entre la joliesse naturelle de ses parterres et le presque kitsch de sa mise en scène. Et ensuite – ô surprise  – une station de ski abandonnée, éminemment plus intéressante, originale, photogénique et ciné-génique que ces lieux que la foule de visiteurs préfère admirer, station face à laquelle on profite d’une plaine ensoleillée sans avoir eu la vague idée de prévoir un quelconque pique-nique, y digérant donc une saucisse (au kitsch plutôt allemand) et une brochette de calamar laissant sur tes doigts quelque vague odeur de miso. La station de sport d’hiver photogénique se retrouve alors bien sûr photographiée, mais sans grande réussite, laissant en bouche le goût amer de l’échec et le goût épicé de la moutarde locale, mais laissant surtout à l’esprit l’idée d’y revenir mieux équipé (en terme de matériel et de pique-nique).

(Sinon j’ai aussi la photo d’une biche si vous voulez)

Vendredi 17 octobre 2014

Petit café au fond d’une allée sur Kuramaguchi. En entrant, odeur de cigarette, regard surpris de la femme derrière le comptoir ; je commande un café, et mes quelques mots japonais la surprenne encore plus, semble-t-il. Le lieu est exactement ce que je recherche – une recherche qu’il me faudrait plus régulière ; attends-je vraiment l’hiver pour m’y réfugier ? – désuet et tenu par une dame d’un certain âge. Elle a les cheveux noirs, teints, un rouge à lèvres vif et une bonhommie rassurante. Le lieu mériterait à lui seul une description longue et précise à défaut de cette photographie que je n’ai pas faite : le lino imitation liège, l’immense photo d’Afrique, jaunie probablement par les années et le tabac, les éléments de décoration des années 70 peut-être, les fleurs en plastique, le couvercle du sucrier jaune vif, les statuettes africaines dont une immense, au bout du bar, et puis ce jeu de mah-jong électrique dont il aurait fallu que je m’approche, mais surtout, donc, cette photographie d’Afrique qui me fascine. J’y resterais facilement des heures, malgré le tabac que ce vieil homme fume sans presque rien dire, à peine quelques réponses au phrasé amusé de la patronne, et, certain que je reviendrai bientôt je savoure ce café et ces premières minutes de résidence « officielle », ma carte aux couleurs vertes dans ce portefeuille bleu un peu trop grand.

(Le soir, parler de Berlin où il fait trop froid avec une coréenne de passage)

Jeudi 16 octobre 2014

Au « petit temple », comme on l’appelle et où l’on va sans savoir vraiment pourquoi, si ce n’est parce que tu as reçu une invitation et que l’on est curieux, voici que l’on s’amuse de la taille des sabots et que l’on s’interroge sur ces « hosties » (au sens symbolique et non pas géométrique) sous plastique. Et si on allait au musée ?

Mercredi 15 octobre 2014

Alors, devant l’entrée du Pavillon d’or, sans la connaître, je devine, et voici qu’elle me fait un signe de la main, puisque j’avais dans un sourire – « Ce sera plus simple » – envoyé ma photo. Alors tout près il y a ce bar, allure de cafétéria pour étudiant où l’on vend aussi des cravates, trop larges bien sûr, un jour je vous raconterai peut-être mon désarroi dû aux cravates dans ce pays. Alors j’apprends que les moines bouddhistes se marient, qu’il existe des flexitariens, et quoi d’autre encore ?

Alors plus tard, c’est autre chose, il fait nuit, ce sont des lieux de tournage et l’on boit du saké en échange des cartes de visite avec des communiquants déguisés en samouraïs. Ça alors !

Mardi 14 octobre 2014

Objets trouvés : « Lost and found« . Le lieu lui-même, lost and found, lost dans une petite rue à côté de la gare mais found après avoir arpenté les couloirs. Je savais déjà que mon objet avait été found, mais il me fallait tout de même venir là pour les démarches, soudain lost (in translation) dans ce bureau miniature sans agent anglophone.

Lundi 13 octobre 2014

« Le tombé de rideau est approximatif. La faute m’en revient, ayant mal calculé les dimensions de la porte, du tissu, et leur rapport : le velvet bave sur les côtés mais repousse l’air au sol en forment 1 tapon. Parfois, désœuvré en hiver, je passe la main pour apprécier les arrivées d’air froid qui ne manquent pas, malgré ces dispositifs de défense, de faire irruption dans le domaine ; avec 1 sorte de frisson, je goûte l’incurie du monde non moderne et de la France elle-même, avec son bâti de siècles inadaptés au temps présent. »

Thomas Clerc ; Intérieur.

Erik B ayant parlé de jubilation sur ce réseau social bleuté qui finalement traine sa viralité jusque ici, je décidai enfin de m’emparer du livre sus-cité, dans la bibliothèque de la VK, à la lueur d’un moment sans ordinateur, tandis que le dîner se préparait dans divers offices. L’ouvrage faisait chevet de ton côté du lit depuis presque un mois et je me souvenais vaguement de furtifs chapeaux et autres bruits courants sur la qualité de l’ouvrage lors de sa sortie. Dès les premières lignes, je fus emporté dans cet intérieur douillet, précis, pertinent, pétillant, drôle, oh tellement drôle que je regrettai qu’arrivât le dîner, regret éteint par l’arrivée de l’auteur lui-même, toujours autant pertinent, pétillant et drôle, accompagné de ses acolytes, moins moustachus mais tout autant pertinents, pétillants et drôles, osant donc donner dans ce journal un indice et un bref témoignage des moments délicieux partagés ici.

Dimanche 12 octobre 2014

Sur un réseau social, l’image de Marilyn au bord de la piscine, agrippée. Soudain, je revois la photographie – découpée d’un magazine ? – épinglée sur le mur de cette chambre où nous allions si peu, puisque il n’y avait aucune bonne raison d’y aller, à supposer que la curiosité, et ce frisson tiré du plaisir de braver l’interdit, ne fussent pas une bonne raison.

Samedi 11 octobre 2014

Évidemment, il faudrait alors parler des œuvres de cette triennale, de l’art auquel on oserait éventuellement accoler un grand A, de la curiosité alors titillée, des pièces, des photographies, des installations, des surprises, des émotions, et surtout éviter de perdre son temps sur ce cochon tranché ou sur l’idiotie muséale de nous vendre (au milieu d’autres invraisemblances) un « joujou » avec la Joconde à Yokohama parce que ça n’intéresse pas le lecteur, la moquerie un peu facile, à moins de faire preuve de malice sur plusieurs paragraphes et de décortiquer l’absurdité, de pointer du doigt cette mondialisation-là, de se prendre pour Martin Parr, pourquoi pas— même si (avec le temps) on le préfère empathique (cf. son travail à Barbès) plutôt que grinçant. Alors oui, il faudrait parler des œuvres, de celles que j’ai aimées / comprises / longuement regardées, de celles qui m’ont surpris / ému / étonné : les photographies de Ikko Narahara ou Pierre Molinier, les films de Bas Jan Ader ou Jack Goldstein… Mais pourquoi ne pas plutôt parler des enfants jouant dans cette fausse brume et de leur gaité bondissante sous le ciel bleu ?

Vendredi 10 octobre 2014

Métro de Tokyo. En face de moi, une femme lisant un magazine avec à la une le visage de Dany Boon ; à côté d’elle un jeune homme en costume, tenant ce petit sac en carton blanc de chez Aoki, Paris. Je souris devant cette petite coïncidence française entre Roppongi et Shinjuku, un sourire de plus, un autre que celui dessiné en retrouvant/découvrant le parc d’Ueno, les façades multicolores de Akihabara, les petites rues d’Akasaka, les gratte-ciel de Shinjuku, les ados de Harajuku, le calme d’Omotesando, telle architecture, tel visage, tel frou-frou, telle folie, tel petit rien, tel vertige et enfin « notre » petit restaurant.

Jeudi 9 octobre 2014

Depuis l’hôtel où j’ai déposé la valise à 9h15 jusqu’à notre point de rendez-vous de 16h30, j’ai marché. Pas tout à fait au hasard, guidé par cette destination finale vers le sud et le bâtiment de l’Atelier français, curiosité architecturale colorée attrapée dans un guide parmi de « simples » façades blanches ou grises, de verre ou de béton brut. Sur ce long chemin, entre le plaisir étrange de découvrir la banalité de n’importe quelle ville et  l’étourdissement des avenues bordées de gratte-ciel, de réelles surprises — ce grand huit, le calme du parc, cette « international arcade » aux allures d’abandon —, des images — ce groupe d’enfants en chapeaux jaunes, les géométries des buildings, ces quatre yuppies semblant poser et dont, ô tristesse, je rate la photo —, et surtout ce long moment à les regarder, eux, sujets sociologiques qui m’avaient déjà interpelé à Paris en passant devant le PMU de la rue du Renard, eux, dans ce monde si masculin, eux, figés et guettant sur les écrans les résultats des courses, accroupis à l’extérieur pour y lire les pronostics, patientant dans ce hall dont quelques piliers viennent rompre l’immensité… Parmi eux, ce que je crois tout d’abord être une femme par ses chaussures, ses vêtements, son chignon, mais dont la voix puis le visage dévoile un homme. Parmi eux, ce que je vois tout d’abord c’est une classe sociale muette, sans la moindre fébrilité visible, sans tension apparente. Faire comme si de rien n’était ?

Mardi 7 octobre 2014

Et soudain, ce sandwich aux nouilles me rappelle la pizza aux frites à Rome.

Mais ensuite, me voici de nouveau sur les bords de la rivière, avec l’étrange sentiment de ne pas être venu là depuis longtemps, surtout sous un tel ciel ; la semaine passée a été bordée d’autres ambiances. J’y retrouve cette ribambelle d’éternels étonnements (oiseaux, espaces…)  mais y découvre encore d’autres « portraits » à faire, comme ce garçon qui joue du shamisen. Et puis c’est l’heure fatidique, celle de la première classe de japonais, ambiance amicale et rieuse, nous trois buttant sur la lecture comme de jeunes enfants, et nous heurtant, dans des exercices presque trop simples, à la recherche de la fluidité du langage.

Lundi 6 octobre 2014

Les nuits de typhon, où ranger les chaussures pour l’extérieur pour ne pas les retrouver imbibées au milieu de l’allée ? Pourquoi le cosmos plie-t-il mais ne rompt pas ? L’employé du supermarché doit-il forcément ignorer le contenu des rayons ? Pourquoi trouves-tu que le kit-kat au thé vert a le même goût que le kit-kat au chocolat ? Est-ce le souffle du vent qui a fait passer le temps si vite ?

Samedi 4 octobre 2014

Prendre des tas d’images, fraîches, fleuries, lumineuses, attrapées, ratées, heureuses, soulagées, souriantes, colorées, vives malgré les pieds coupés, éclairées, amicales, ministérielles, dansées… Et puis oser photographier la princesse, là, seule, seule et grave sur sa chaise blanche, solitude désuète dans un tailleur bleuté évoquant Jackie Kennedy. Regarder l’image, encore et encore, fasciné.

Vendredi 3 octobre 2014

J-1. Les lumières se précisent, dans le samouraï de papier, sur la tunique rouge de la danseuse, au gré du placement des bougies… Les lumières se précisent ; demain, on braquera les projecteurs.

Mardi 30 septembre 2014

Chercher une photo de bougie en forme de chaton. Abandonner. Et regretter de ne pas lui souhaiter autrement un bel anniversaire, autrement que par des prolongements de voyelles, ailleurs que sur cette plateforme bleue où tout s’entasse.

Lundi 29 septembre 2014

Le quartier où nous vivons, résidentiel – maisons ou petits immeubles -, ponctué de champs ou de serres, n’est pas celui des cartes postales. Pour les images de cartes postales il faut s’éloigner un peu, à peine, vers ce temple plus au nord, où au sud, Imamiya pourquoi pas, Daitokuji évidemment. Le quartier où nous vivons, j’aime y faire des détours, parfois minimes, quelques minutes, un peu, à peine, lorsque je vais simplement faire quelques courses, errant à vélo à travers les petites rues, passant et repassant devant les jardins d’enfants en y cherchant une autre manière de les voir. Et parfois, au hasard d’une rue inconnue, apparait la tristesse d’un toboggan presque oublié, le silence d’une cours d’immeuble, et la surprise horticole de glands couverts d’épines.

Samedi 27 septembre 2014

Ce n’est qu’une fête d’anniversaire comme on en aurait à Paris, les unes et les uns déguisés en l’autre. Mais soudain, ici, on interroge les signes corporels qui font sexe ou genre, la frontière masculin/féminin, la discrétion tendancielle des poils et des poitrines. Chez elles, la moustache devient signe digne distinctif, et la masculinité se fait machiste, brune, âpre, brutale, troublant le calme habituel du lieu et l’image délicate et rieuse de K.

Vendredi 26 septembre 2104

Il y a dans ce que je suis, comme elle, Calcutta, des palais à l’abandon. C’est le début, il n’y en a pas d’autre. Quelque chose s’est résumé dans cette phrase. Je ne l’ai pas inventée. C’était ds semaines après Calcutta. J’écoutais des violons et des violoncelles travailler un concerto de Haydn, j’ai sorti le carnet de mon sac et je l’ai notée.

Dominique Sigaud ; Partir, Calcutta

Cette douce promenade entre Imamya et Daitokuji sous le soleil avec M&C arrivés la veille et repartis le soir ; cette visite de cette artiste danoise, rayonnante sous sa chevelure presque argent ; ce passage au bureau de l’immigration pour en savoir plus ; ce café chaud avec B dans ce café chaleureux ; cette merveilleuse petite librairie dans Shijo et ses trésors inabordables ; cette bière dans ce bar aux teintes de vieille bonbonnière pour faire passer le goût de cette pâte de riz recouverte de miso ; ce ciel ; ce dîner où la mousse au chocolat a encore fait des ravages.

Mercredi 24 septembre 2014

Femme au foyer, agricultrice, oncle, mercredi. Ce sont des mots qu’il ne dira probablement pas mais qu’il me demande de lire pour comprendre la prononciation de cette langue, la mienne. Il répète après moi, hésite, se heurte aux difficultés : ces successions de consonnes, ce e muet à la fin… Il part à Paris vendredi après une autre compagnie que celle prévue, et je m’improvise professeur de français dans ce café au départ un peu trop bruyant pour comprendre, moi, ce mot japonais qu’il répète à ma demande.

Mardi 23 septembre 2014

Herbe verte, ciel bleu, je les ai rejoints, ambiance amicale. Et puis l’homme s’approche, nous tend ce petit bout de plastique après avoir soufflé dessus, petit moulin malin dont on cherche à reproduire le mouvement. Le voici qui passe à autre chose, un petit tour de magie sans prétention. Wakatta ? Oui oui, on a cru comprendre, mais lorsque Asumi reproduit le tour sans difficulté, les rires explosent, tout comme plus tard, en regardant les images de leurs visages hilares ; tout comme avant, page 65 de cette Théorie de la carte postale (qui devrait m’inspirer pour en écrire une ou deux).

Lundi 22 septembre 2014

5h39, le soleil pointe son nez. Tu viens de partir vers la gare. Les rues sont vides ; manière de dire qu’il n’y a quasiment personne, sauf moi, déjà là, à chercher ce vide et sa représentation photographique, sauf eux, troisième ou quatrième âge, vivant semble-t-il au rythme du soleil, et quelques taxis, et petit à petit la ville s’anime, il livre, ils vont travailler, elle attend le bus, et petit à petit la lumière est plus belle, cette lumière d’automne dont je pourrais parler chaque jour.
Deux heures plus tard, après avoir principalement erré sur Senbon dori, me voici au bord de la rivière. Il fait déjà grand jour, il est encore si tôt, et les activités sont plus matinales, plus méditatives, plus lentes qu’en pleine journée ; nul joueur de pétanque ou de golf. Seuls les promeneurs de chien ont ce même rythme, petit sac en plastique à la main.

Samedi 20 septembre 2014

La curiosité nous entraîne vers un village étonnamment triste au milieu des montagnes, par loin, là, juste derrière ; sur les hauteurs les garçons jouent au base-ball et les filles au football. Mais c’est finalement la ville qui nous fait aimer ce samedi, qui le rend joli, à supposer qu’un samedi ne puisse pas être aimable, à supposer que la surprise de ce village ne soit pas aimable. A la galerie où tu as donné rendez-vous à Ph, de passage, c’est finalement ce popup book store qui retient mon attention : le « New Perspectives in Photography », logotypé Ph – hasard capital – y est tellement soldé que je ne peux pas résister et que j’emporte avec moi l’objet lourd que je ne feuilletterai que le soir venu. Puis on s’amuse des « salons de thé » flottants, posés ici ou là le long de la rivière et l’on s’étonne des nuages dans le ciel, coups de pinceaux rosés disparus bien vite et je m’arrête sur une photo d’Anna Gaskell et sur cette phrase de HP Lovecraft reprise dans le texte d’accompagnement, là, à gauche de ces sols enneigés : « The oldest and strongest emotion of mankind is fear, and the oldest and strongest kind of fear is fear of the unknown ». Et je m’amuse de la jeunesse de J, de sa présence, de son blouson trop grand qu’il porte ravi, ravi parce que vintage, blouson qui m’évoque la mienne, de jeunesse, blouson trop grand, grand comme sa soif de découvrir, loin de la moindre « fear of the unknown ».


Vendredi 19 septembre 2014

Je n’ai pas saisi tout de suite la signification de l’absence de réponse à mes questions. J’ai compris plus tard que, comme le dit Roland Barthes dans son discours sur le neutre : « La question est terroriste. La question est une forme de violence. » Il faut du temps, pour un Occidental de passage au Japon, pour accepter que la réponse « décalée » de l’interlocuteur nippon soit une réponse à la question malgré ce que, armé de notre propre bagage culturel, nous pouvons en penser.

Alexandre Dimos, in Back Cover 6

Mercredi 17 septembre 2014

Rangé ici ou là dans l’espoir de quelques minutes de couture, il attendait depuis quelques années une renaissance. Ce nouveau rythme de vie lui a offert du fil blanc, une reprise ici, une consolidation là et un rafistolage approximatif qu’il faudra revoir.

Un fois la nuit tombée, je pars une nouvelle fois à la recherche d’une idée, de quelque chose, de la représentation de cet éloge de l’ombre, du sombre, de l’absence d’éclairage, posant sous le réverbère d’un parc ou attendant sur Senbon que la circulation cesse.

Lundi 15 septembre 2014

Il est 18h. Chez elle 23h, c’est encore dimanche et avec ces 19 heures de décalage horaire je me demande soudain comment la terre tourne. Elle me parle de cet état américain à moitié japonais, des pluies tombant d’on ne sait où, des vagues pas si pacifiques, de cette langue qu’elle est venue apprendre, si loin. Je lui parle du champ d’en face, de la rivière qu’elle connait tant, de mes activités qui alors l’intéressent, de cette langue que j’apprends à mon rythme, ainsi. Je ne lui parle pas de cette idée que les enfants ici ont des souvenirs pastels.

Dimanche 14 septembre 2014

Me voici seul. Je pars un peu « comme ça », sans but, comme parfois, laissant le vélo glisser par les grandes avenues ou les ruelles. Un aller-retour approximatif le long de Senbon jusqu’à Nijo, et un détour par le Parc Impérial, avec un arrêt sur un banc, grignotant des sablés sous emballage individuel : un peu comme moi, individuel et emballé (par la lumière magnifique de septembre).

Samedi 13 septembre 2014

Sous-sol du grand magasin. Le lieu n’est ni attachant, ni lumineux, ni agréable, mais dans la vitrine les pizzas en résine m’ont attiré. Tu m’as déposé pour aller à un déjeuner sans pizza ni  sous-sol ; sur le scooter comme à chaque fois on ne se lassait pas de regarder la nature (shizen) mais ici les fleurs sont fausses. Peut-être comme la poitrine exubérante de cette jeune femme venue acheter un petit quelque chose au stand d’en face, poitrine fixée par le vendeur aussi longtemps qu’il a fallu, à elle, pour choisir, regardant la vitrine à travers d’immenses lunettes de soleil, la main gauche caressant sa longue chevelure faux blond vénitien. Mais voici qu’elle s’en va, il peut alors détailler la seule chose à n’être ni immense ni longue : la robe aux motifs de papillons, robe courte, courte comme ce moment fugace, les papillons déjà envolés vers la sortie. Le voici alors qui s’ennuie à nouveau, soupire parfois discrètement, mâchouille quelque chose (un chewing-gum ou sa langue ?) pour passer le temps tandis qu’en fond sonore je subis une espèce de sous-Beatles nasillard coin-coin. Mais voici une autre cliente qui caresse sa longue chevelure, brune cette fois, hésitant puis repartant dans ses habits trop sages sans avoir rien acheté ni avoir offert le moindre moment de rêverie érotique à ce pauvre garçon qui s’ennuie donc à nouveau mais puisque un sexagénaire gourmand arrive (en même temps que ma pizza) finalement le travail reprend.

Vendredi 12 septembre 2014

Train pour Nara, surtout ne pas se tacher. Sur nos genoux, un appétissant bento choisi parmi les rayons multicolores de Iseitan ; de quoi nous réconcilier avec ces encas bien pratiques mais toujours un peu similaires. Lorsque le train démarre, la boîte est vide, les pantalons impeccables, la cravate remise à sa place et les soubresauts ne nous dérangent pas pour goûter cette pâtisserie de saison : quelques amandes dans la pâte de riz.

De la suite on retiendra (ou pas) la longue marche qu’on n’imaginait pas si longue, le tapis rouge au milieu du vert, le garçon aux cheveux bicolores, le petit carton rouge, le ticket jaune moutarde, le montage éclair de l’estrade de l’autre côté de la vitre, le chapeau en forme d’abat-jour, le défilé de mascottes (daim, poussin écrasé, avion, etc.) donnant des airs d’Intervilles à cette ouverture de festival, le Powerpoint, le discours du président du jury, la difficulté de monter sur une estrade quand on porte une kimono, la première partie du film et ses quelques très beaux témoignages, le plaisir de comprendre les phrases prononcées lentement, les petites lumières dans le parc, l’idée toujours agréable d’un moment à part, les corps musclés des joueurs de tambours (« Tu vois ils n’ont pas besoin d’aller à la salle de sport« ), le plaisir fugace de dire à N.K. qu’it is really beautiful, la liberté pas trop frustrante d’être venu sans appareil photo.

Jeudi 11 septembre 2014

Se réveiller, ne pas comprendre l’allusion quand tu me dis « Tiens, hier, j’ai appris comment on demandait poliment l’âge de quelqu’un » et dix minutes plus tard, réagir. Et célébrer, comme il se doit, la date, avec quelque chose de pétillant et curieusement sucré, quelques petites choses douces et joliment présentées…

Mardi 9 septembre

« Qu’un gogo parle, que la bêtise fuse, que le mensonge infuse et immédiatement, il se mettait en colère, alors qu’il eût été plus simple, beaucoup plus simple, pour avancer dans le monde et la vie, de ne jamais rien voir, de ne jamais rien entendre, de ne jamais rien dire, et surtout de ne jamais se souvenir, de perdre la mémoire avec la voix, ainsi que l’écrivit, il y a bien longtemps, un sénateur romaine accablé par la brutalité de son époque.

Sébastien Lapaque ; Théorie de la carte postale

Lundi 8 septembre 2014

La porte de Takashimaya – Les Galeries Lafayette locales – s’entrouvrent. Elle avance, tailleur bleu, et se met à parler, avec les mains aussi, ce qui semble être de la langue des signes plutôt que quelques mouvements accompagnant les paroles. Je suis trop loin pour entendre, mais elle semble répéter paroles et gestes, avant de reculer et de refermer la porte : il n’est que 9h59. Sur le visage de la femme à ma droite, une moue. Je m’éloigne, reviendrai plus tard pour récupérer le pantalon, pars à Yodobashi acheter un capuchon d’objectif pour remplacer celui perdu dans les dunes de Tottori, déchet que j’imagine avoir rapidement été enfoui sous le sable, rappelez-vous du vent.

Et puis on oubliera les difficultés à récupérer un colis pour ne parler que de la joie de l’ouvrir : trois livres joliment et amicalement choisis.

Et puis on oubliera la déception de ce concert au temple Hirano…
– C’est un peu variétoche…
– Mmmm… y a un répertoire très étendu… car ce n’est pas du tout à ça que je pensais.

Dimanche 7 septembre 2014

La soupe froide (au potiron de préférence) fait donc l’unanimité en cette saison encore chaude et en cette journée enfin ensoleillée. Au menu du buffet d’autres mets moins home-made et la tea-surprise de Miss K, de l’autre côté, face à la ville.

Plus tard d’autres convives et la petite fille rieuse dont le prénom fait se rencontrer le soleil et la lune. Dans les vitres, cette dernière, voire plusieurs ; après-demain elle sera pleine, on évitera son reflet – croyance locale.

Samedi 6 septembre 2014

En bas du pantalon, pour un futur ourlet, une clochette. Le tissu est sombre, recouvert de croisillons turquoise et cobalt – du bleu, encore du bleu. Il complètera la veste noire achetée un peu plus tôt sur laquelle on avait hésitait : bleue ?

Vendredi 5 septembre 2014

Je retrouve, sur les présentoirs de cette boutique qu’on ne fréquentait plus depuis plusieurs séjours, la délicatesse et l’embarras du choix. Qui se porte sur un petit objet fragile, vase minimaliste à peine caressé d’une trace bleutée.
Plus loin, même rue, une banquette jaune au prix indécent, des abat-jour danois qui font concurrence aux origamis japonais… Puis je fais mine d’ignorer ce magasin de papier pour m’aventurer plutôt dans les pays lointains d’une autre échoppe – bleus profonds venant d’Iran, poteries poussiéreuses turques – et choisir la modestie d’une coupelle du Pakistan.

Jeudi 4 septembre 2014

Et B&N arrivèrent, lui aux anges d’être de retour au pays tant aimé, elle tout autant ravie d’être enfin là. Après une invention du langage mise en mouvements par Didier Galas, on les retrouve pour un dîner, lui toujours autant souriant, là, au coin du pont de Sanjô, souriant, souriant encore, voulant tout voir, tout revoir. En si peu de temps ?