Vendredi 15 septembre 2023

J’aurais aimé que tu restes. C’est ce que j’ai écrit hier par-dessus cette image de toi. Au matin, alors, les yeux embrumés, tandis que le ciel lumineux tente de me réveiller puisque le rideau est ouvert, je lis ta réaction. Elle n’est pas la première, puisque déjà tu m’as lu ici. Nous échangeons un peu, et puis tu me dis que ce qui était magique, c’était l’impossible. Je te réponds que je préfère la magie du possible.

J’ajoute qu’au moins je peux en tirer de jolies phrases. Quelque part, j’ai la chance de faire naître des mots de ces situations : tout n’est pas perdu. Peut-être que j’ose même parfois faire dire aux mots quelque chose d’autre, minimiser le manque ou l’amplifier, faire croire que je souffre ou sourire du rien, parce que ça sonne mieux, parce que, puisqu’il n’y a pas d’amour ou quelque chose qui y ressemble, autant se laisser envelopper par les mots plutôt que par des bras. Peut-être.

Mercredi 13 septembre 2023

Tu me parles d’amour, de ce qui pourrait y ressembler encore, sans utiliser le mot. Tu me parles du désir que tu attends, des silences et des paroles, de sa présence malgré tout, de l’irrémédiable qui semble se dessiner entre vous, du brouillard, des nuages et de toute cette panoplie de métaphores météorologiques par lesquelles on passe dans ces moments d’incertitude. Tu souffres mais tu ne le dis pas. Je ne le demande pas non plus. Tu es au croisement de plusieurs chemins : un nouveau logement, lundi un travail, deux nouveaux polos dont l’un que tu troues.

Je ne te parle par d’amour, ça n’y ressemble pas encore, c’est trop loin, trop haché, trop impossible. Je te parle du verbe écrire, c’est plus solide, c’est une autre forme d’attente et ça n’est, finalement, que pour moi. J’écris pour savoir si je peux écrire. Alors que je sais déjà que je peux aimer. Une fois que tu es parti, je choisis des images et j’essaie d’y mettre des mots : des images de V, encore plus loin, encore plus impossible.

Mardi 12 septembre 2023

Nous avons regardé une par une toutes les illustrations du livre. Il y avait une vingtaine de cartes postales de la série. À la fin, Lola m’a proposé d’emmener celles qui m’intéressaient. Je lui ai expliqué que je ne pourrais certainement pas les lui rendre avant longtemps et que je ne savais pas ce que j’en ferais. Mais elle a répondu que ce n’était pas grave. J’ai accepté avec le sentiment que ce n’était pas seulement moi qui les empruntais mais surtout Lola qui me les confiait et que c’était peut-être une façon pour elle de continuer le travail qu’ils avaient entrepris avec son mari. Une façon de continuer à transmettre cette mémoire.
::: Henri-François Imbert ; No pasarán, album souvenir ; 2003

Lundi 11 septembre 2023

Et puis soudain vous me regardez, vous cherchez une connivence amusée parce que vous étiez appuyé contre la porte du tram lorsqu’elle s’est ouverte mais mon sourire est léger, comme si je savais déjà que je n’ai pas ma place. En deux ou trois secondes à peine vous me regardez, détournez le regard, me regardez encore, me souriez, encore un dernier regard éclair et pas grand chose de plus, j’y vois plus une surprise qu’une attraction, peut-être que vous aimez mes lunettes, peut-être que je vous rappelle quelqu’un, tout cela va si vite. Vous replongez dans votre roman. Vous lisez Petit Pays, de Gaël Faye. Et puis vous comprenez que je vous regarde alors vous vous tournez, de l’autre côté. Mais vous vous déplacez ensuite, laissez la place à celleux qui montent, vous vous rapprochez de moi en me tournant le dos, il s’agit pour vous d’effacer les regards et le sourire qui ont précédé, alors nous tenons la même barre verticale, je surplombe votre chevelure brune puisque vous êtes plus petit, là il y a votre épaule que le poids de sac dénude. Je pourrais lire les pages du livre mais non à la place je pense que je pourrais vous dire que vous êtes beau, vraiment beau, magnifique, l’adjectif vous gênerait, autour des inconnus sourirait de mon toupet, je me dis que je pourrais vous demander si vous accepteriez d’être photographié et je me demande si vous sentez mon souffle sur votre bras alors je tourne la tête pour vous l’épargner et puis vous touchez ma main, c’est bref, le temps de vous raccrocher à la barre après avoir tourné la page alors vous tournez la tête et vous me souriez et je vous le renvoie. Un dernier soubresaut du tram, vous me heurtez, un dernier regard, je dis que ce n’est rien. Je descends. Je ne me retourne pas.

Dimanche 10 septembre 2023

J’ai mal à la tête.
Combien de fois ai-je répété ces mots ? Et au moment même où ils franchissent mes lèvres, réalisé que rien n’a changé.
Et pourtant, je ne peux m’empêcher de le dire : j’ai mal à la tête.
Ce n’est pas la vérité ou l’exactitude que je recherche lorsque j’énonce j’ai mal à la tête. Ni même la compassion de mon interlocuteur (on a beau s’épancher, la douleur reste avant tout une affaire personnelle, où l’autre ne peut tenir qu’un rôle mineur). Non, ce que je désire, inconsciemment, c’est capturer le mal de tête dans le filet du langage. M’en débarrasser par le simple fait de le nommer.
::: Raphaël Rupert ; Mes migraines

Samedi 9 septembre 2023

Au matin il y a le soleil, encore supportable, il y a une terrasse où souvent j’aime venir, il y a les minutes qui s’allongent pour un café parce que ça ne va jamais très vite ici, j’ai presque fini le Garcin. La femme à ma gauche mange un gâteau acheté dans une chaîne, je reconnais l’emballage, probablement rue Ste Catherine. Elle le mange en cachette, comme on fait quand on ne sait pas si on a le droit de… Il suffisait qu’elle demande, la serveur aurait dit que oui, oui bien sûr, en souriant peut-être. Souriante, la serveuse, 30 centimes de pourboire.

L’après-midi il y a d’autres livres que JLM apporte, le Garcin on en parle, il l’a acheté, l’a lu, et il y en a d’autres qui viennent se rajouter sur des étagères déjà pleines. Les vides se rétrécissent, se raréfient, se sacrifient. Tu as lu tous ces livres ?, on me demande souvent. Alors je dis que non, qu’ils ne sont pas à moi, sauf la rangée là-haut, sauf l’étagère plus bas avec tout le Japon et puis dans la chambre, sous le lit aussi.

Le soir il y a C, plus tôt que prévu. Ce n’était pas demain ?
– And where will you sleep?
– Don’t know… Here?

Vendredi 8 septembre 2023

Alors soudain il y a Baudrillard qui parle du travail de Sophie Calle (à partir de 9min05) qui me donne sans doute une clé pour comprendre pourquoi j’aime cette artiste – quand bien même son expo à Orsay m’avait déçu voire agacé – ou plutôt pourquoi elle me parle : « Sophie, elle n’avait pas de culture philosophique et toutes ces histoires-là et donc elle charriait pas cette tonne d’idées et tout ça qui empêchent les gens de faire… bon la plupart du temps ils sont pris déjà dans le meta-langage et tout pis ils font rien quoi.« 

Mardi 5 septembre 2023

Alors à 7h58 il y a ta voix qui a peur de me réveiller : il était 3h33 ici lorsque tu m’as laissé un message. Tu m’y parles de Beau Travail, ce film de Claire Denis. C’est magnifique, tu dis, et ça te fait penser à Querelle. Alors tu penses à moi.

Lundi 4 septembre 2023

Il y a sur les murs des photographies, des peintures, des tricots… le Chili, 1973 – 2023. Je suis là sans être là, pour voir un peu, sans savoir ce qu’il y a à voir. Je suis seul, comme souvent. Je suis en retard, comme souvent, un peu voulu, un peu subi. Et bien vite je repars, je les laisse entre eux. J’ai pris un prospectus­ : il y a des rendez-vous, des films, des conférences. Irai-je ?

Samedi 2 septembre 2023

Il y a le visage d’Hitler sur un timbre poste : 1943. L’enveloppe est dans un carton sur lequel est écrit Maurice. Il était le frère de ma grand-mère maternelle, génération STO. Sa mort est un souvenir brutal dans la jeunesse de ma mère, la guerre était loin. Dans son portefeuille, il y le visage d’une inconnue. On peut penser qu’il l’a aimée.

Jeudi 31 août 2023

Août se termine. Je marche. J’écoute une chanson en italien, ce genre de machin qu’on écoute en secret et dessus on danserait. Dès le début elle dit : « Quindi ci piacciamo oppure no?« . Alors, on s’aime ou on ne s’aime pas ? Elle dit ça la chanson.

Et puis je passe à Michelle Gurevich. Je l’ai retrouvée récemment, en quelque sorte : j’ai retrouvé sa voix et sa rythmique sans forcément penser à toi, 4 ans déjà. Alors tu m’aimais ou tu ne m’aimais pas ?

Mercredi 30 août 2023

Alors, devant une petite foule agglutinée, je parle. Je dis, d’un débit trop rapide, tout ce qu’il y a à dire sur ces images, leur genèse, leur présence, leur sens derrière le désert et derrière les façades colorées, je dis les antipodes et qui sont ces nous, je dis un cargo arrivé le 30 août 1939 à Arica au Chili d’où ont débarqué un enfant de 5 ans et 23 adultes dont une dizaine de pécheurs, he dis quelques « voilà » de trop. Ce n’est qu’à la fin que je dis que je suis très heureux. D’être là.

Mercredi 16 août 2023

Que pourrais-je saisir pour dire ce que nous avons été durant quelques heures accumulées, se finissant encore sur un quai qui te porte ailleurs ? Bus 249, direction Aubervilliers, on t’attend, on t’y loge, et demain on t’emmène, Roissy, vol transatlantique, this is the end. Que pourrais-je attraper de nous pour glisser ici quelque chose de joli alors que ça ne l’est peut-être pas, joli, alors que c’est peut-être autre chose, quelque chose qui n’a pas de nom mais simplement le goût de l’été ? Tu laisses quoi qu’il en soit en moi le goût d’un possible, oui, l’idée que c’est possible encore de vivre quelque chose qui y ressemble, à ça, c’est-à-dire quelque chose qui commencerait comme ça.

Lundi 14 août 2023

Longtemps, j’ai soutenu que j’avais tout vu de la scène de ma naissance. Chaque fois que j’affirmais cela, les adultes riaient puis, croyant que je me moquais d’eux, finissaient toujours par dévisager d’un œil empreint de vague hostilité cet enfant au teint blême qui avait si peu l’air d’un enfant. Quand ces propos m’échappaient en présence de visiteurs qui n’étaient pas des intimes, ma grand-mère, de peur que je ne passe pour un demeuré, m’interrompait d’un ton tranchant et m’enjoignait d’aller jour dans la pièce d’à-côté.
::: Yukio Mishima ; Confession d’un masque

Samedi 12 août 2023

C’est alors qu’intervient, dans « Les Pays » de Marie-Hélène Lafon, roman qu’enfin je peux lire parce qu’il me fallait être là, peut-être, dans un autre pays, et parce qu’il me fallait du temps pour me plonger dans la densité lafonnienne, oui c’est alors qu’intervient ce bout de phrase : « les approximations dont il s’était toujours contenté. »

Je comprends alors que c’est cela, ce qui traîne dans ce livre que j’écris ou que, donc, je n’écris peut-être pas vraiment : mon contentement des approximations.

Ici, dans ce mois d’août, je cherche à le retrouver, ce livre. J’ai alors creusé ailleurs, dans ce que d’autres ont écrit. Je ne sais pas si j’y ai puisé des mots, de la fluidité, une prose, mais j’y ai trouvé des clefs, des clefs sur la vie de mon grand-père, des clefs sur ma présence ici.

Ici, dans ce mois d’août, je cherche à faire silence, pour ne pas épuiser mes mots. Pourtant il y a tant à dire. Il y a par exemple à dire que c’est aussi en lisant Marie-Hélène Lafon que je comprends que la quatrième partie du livre que j’écris est mal écrite. Rien de va. C’est nul. Poussif. Comme ce paragraphe. Ici j’écris cela car je dois me rappeler ce virage, ce moment de la prise de conscience, et me rappeler le lieu : la maison où un homme a écrit des livres.

Dix ans. Dix ans que ce livre avance, à petit pas. Parfois, durant des mois, il attend. C’est peut-être aussi un peu moi, qui l’attends.

Mardi 1er août 2023

Au fin fond d’une banlieue sans âme, soleil presque de plomb, nous voilà, P et moi, en quête. Je rectifie, P m’accompagne. C’est moi qui suis en quête, d’une paire de baskets. Il faut bien un alexandrin pour sauver le peu qu’il y a là, dans les routes d’une ZAC et l’odeur caoutchouteuse d’un magasin d’articles de sport où je vair prier Sainte Grolle pour trouver mon bonheur, un bonheur confortable et stylé, comme ils disent et comme je dis aussi, parfois.

Dimanche 30 juillet 2023

La seule et dernière fois que nous nous sommes vus, j’avais 20 ans peut-être. D’après elle, c’était en 1994. C’était après son cancer. Elle, elle avait 30 ans. Je me souviens de sa chevelure frisée, de rien d’autre. Nous partageons un grand-père, mais nous ne nous connaissons pas.
Nous nous parlons au téléphone, je suis à la terrasse du Couleur café, je lis vaguement Les Armoires vides. Je regarde surtout les gens qui passent. Tiens d’ailleurs voici S. Je ne sais pas s’il m’a vu mais je suis à peu près sûr que si. Il a cette attitude étrange, une forme d’agressivité, qui me confirme l’impossibilité d’un deux.
Soudain elle pleure.

Samedi 29 juillet 2023

Je marche sur un sentier boueux. Des abeilles incandescentes bourdonnent dans la brume. J’ai peur de glisser avec ma lourde valise. Quelqu’un dit : « Regarde ton bras gauche. » Des flammes courent sur ma manche. Je jette la valise et me mets à retirer les lambeaux noircis, qui se détachent avec la peau.

Hérissé de flammes
Mon horizon gauche
Déjà la cendre-serpent
Rampe aux confins
Et mord…

Il faut arracher, jeter la peau du rêve. Je tends ma main vers le téléphone portable près du lit. Quatre heures et demie du matin. Je lis : « La Russie bombarde l’Ukraine. » Non, ce n’est pas cela, je me suis réveillée par la mauvaise porte. Dois rebrousser chemin. Impossible, me voilà épinglée au mur dans une salle de classe. Quelqu’un dit : « Elle ne sert plus à rien.

::: Luba Jurgenson ; Quand nous nous sommes réveillés

Vendredi 28 juillet 2023

Tu arrives, soudain, mais lorsque tu entres dans la boutique, je ne te vois pas. Toi-même m’ignores-tu. Tu viens chercher tes nouvelles lunettes, tu as perdu les autres, dans le métro, mal réveillé. Tant mieux, je te dis en souriant, je ne les aimais pas. Ici je viens chercher une envie, un désir, mais je doute. J’ai à nouveau envie de la chaleur discrète d’une paire couleur framboise ou bleu canard, comme autrefois. Changer de lunettes est difficile, choisir, être sûr,  et puis il faut se regarder, voir cet œil à demi-fermé, voir le visage qui vieillit et devoir le fixer, voir la fatigue du jour parce que j’ai mal dormi : je me suis levé tôt pour mettre enfin un mot sur la douleur présente depuis 7 semaines et 1 jour : arthrite. J’ai même abandonné les béquilles qui m’accompagnaient depuis 8 jours, je n’ai pas moins mal qu’hier, mais j’ai moins peur.

Roberto Rossellini ; Allemagne année zéro, 1948

Mercredi 26 juillet 2023

In this heart lies for you
A lark born only for you
Who sings only to you
My love, my love, my love

I am waiting for you
For only to adore you
My heart is for you
My love, my love, my love

This is my grief for you
For only the loss of you
The hurting of you
My love, my love, my love

There are rays on the weather
Soon these tears will have cried
All loneliness have died
My love, my love, my love

I will have you with me
In my arms only
For you are only
My love, my love, my love

::: Sinead O’Connor; In This Heart

Dimanche 23 juillet 2023

« Vous aurez des contractions. » Depuis hier j’attends, lovée autour de mon ventre, à guetter les signes. Qu’est-ce que c’est au juste. Je sais seulement que ça meurt petit à petit, ça s’éteint, ça se noie dans les poches gorgées de sang, d’humeurs filantes… Et que ça part. C’est tout.
::: Annie Ernaux ; Les Armoires vides

Jeudi 20 juillet 2023

Il dit repos. Je dis béquilles. Il sourit : repos. J’aurais dû enregistrer. J’oublie vite, j’oublie trop vite, tout, tout ce qu’il m’a dit, tout ce qu’on me dit. De ses paroles, il reste une incertitude et des mots, dont celui-ci, figé dans ma mémoire : repos. Je l’ai sans doute retenu parce que je l’attends.

Mercredi 19 juillet 2024

Je suis là, nous regardons mes photos, il s’agit d’en choisir douze. Ils/nous/on élimine le cheval, le visage de Patricio, le bec sur le sable, le panneau qui aurait pu donner le titre à la série, les oiseaux qui s’envolent. Le résultat, c’est-à-dire la sélection de douze images, est nette. Elle tient. J’ai perdu des images que j’aimais, mais j’ai gagné bien plus. J’ai gagné une certitude, une solidité, celle-là même que je fuyais en proposant des respirations (un skateur, un chien qui court). C’est la frontalité qui l’emporte, celle qui m’avait happé, celle que j’avais chercher à affronter, celle – sans comparaison – qui depuis vingt ans et l’expo des Bescher, me hante. Surtout, c’est l’absence qui l’emporte.
(Rendez-vous le 30 août)

Dimanche 16 juillet 2023

C’est au Palais de Tokyo que j’achète un carnet à spirale et à lignes. Je sens que j’ai besoin de cela, écrire, à nouveau, dans un carnet. Peut-être que ce sera furtif. Je sens que j’ai besoin de ne plus oublier et que l’exposition que je vais voir va être belle à en écrire des lignes.

L’exposition que je vais voir, c’est Anna-Eva Bergmann, en face, au Musée d’Art Moderne, mais j’écorche son nom quand j’en parle à Benjamin, rencontré à la boutique du Palais de Tokyo : il a le nez dans les revues et Bjork dans les oreilles.

L’exposition que je vais voir, Serge ou encore Gilles m’ont dit « Il faut y aller », alors j’y vais.

C’est au milieu des œuvres que je commence à écrire dans le carnet, au feutre bleu à pointe fine : « Ai eu envie d’écrire pour me rappeler cette sensation d’être entré dans la toile, qui n’est pas une toile, mais du papier. N°42-1958 Forme sombre sans métal. »

J’écris sur ces femmes qui prennent tout en photo, je note aussi que pour Bergmann, l’horizon est un domaine physiquement inatteignable pour l’homme, mais dont on peut faire l’expérience. J’écris que les tableaux où la mort est présente ou évoquée sont les plus forts, avant même que j’en lise le cartel.

Et puis la voilà. Elle est parfaitement assortie à un tableau alors je lui dis : « Vous êtes parfaitement assortie au tableau, avec votre robe bleu et votre sac rouge. » Le bas du tableau aussi a la couleur de ses jambes.

C’est plus tard, tandis que j’erre dans la collection permanente du MAM, qu’Olivier W apparait. Nos regards surpris se croisent, insistent pour y croire. Que fais-tu là ? Alors on parle un peu, de Bergmann, de la solitude, de la jeune femme en robe bleue, de Perec et de mon journal qui manque de souffle et qu’il ne lit plus.

Samedi 15 juillet 2023

Chaque fois qu’il ouvrait la porte, mon père arborait la même expression. Il avait ce léger sourire, un imperceptible plissement de la lèvre droite, qui indiquait son plaisir à me revoir, aussitôt suivi d’un petit hochement de tête, qui signifiait qu’on était bien le deuxième mercredi du mois. Puis il s’effaçait légèrement pour me laisser entrer dans un long couloir au parquet grinçant.
::: Olivier Schefer, Conversations silencieuses

C’est une émotion immense qui me prend, là, devant les cranes, immenses, blancs, pas tous du même blanc, dès que l’on entre dans la première salle de la Fondation Cartier, cette salle si belle, lumineuse, généreuse. Pleurer n’est pas bien loin, il suffirait de presque rien. Pourtant je viens juste de plaisanter, et la femme qui nous accueillait, tendant ce livret qu’on hésite toujours à garder ou à rendre à la fin, avait ri.