« You could have said that you don’t know. »
Alors je ris et nous rions ensemble, en grands éclats.

« You could have said that you don’t know. »
Alors je ris et nous rions ensemble, en grands éclats.

Je ne sais peut-être plus dire. Je n’ai peut-être plus envie de dire. C’est confus. Pourtant hier il y a eu la plage, l’horizon freiné par le Cap Ferret, là-bas, en face de nous. J’ai écrit un petit texte qui complétait les deux phrases sur ta passion. Je parlais de là-bas, au-delà du Ferret ; certains disent comme ça, Le Ferret, moi non, jamais sauf en mettant des accents circonflexes sur le mot, moquerie.
Je ne voulais pas que tu lises cela. Je ne voulais pas retomber dans le piège d’être lu en le voulant — parce que le texte est beau — et sans le vouloir — parce qu’il ne dit pas vraiment la vérité, parce qu’il s’accroche à un petit caillou ou à un grand continent lointain, le texte. Lorgnette et petit bout ?
J’aurais pu rebondir et parler du silence, c’est formidable, le silence, moi j’ai celui qui hante avec douceur mon appartement. C’est si calme, chez toi, les gens me disent. C’est un silence que j’ai fini par aimer. C’est encore plus beau quand il est rompu par les cris des oiseaux migrateurs.
Je peux dire, ce soir, au lieu de raconter nos pas ralentis et le goût du pain frais, ce que m’a raconté ma tante, la fin d’après-midi venue. Elle avait lu les 40 premières pages de mon manuscrit. J’ai vite noté des phrases, au crayon à papier, sur mon carnet posé là, bienvenu, sur ma table. Les mots de rien, la vie, c’était autrefois, mon grand-père que je n’ai pas connu, son visage, le suicide de Victorine, la mort presque partout, l’odeur de la mort aussi m’avait-elle dit la dernière fois.

Ta passion, c’est le silence. Saurons-nous la partager ?
En partant très jeune pour le Japon, je ne cherchais pas tant à « voyager » qu’à « m’exiler ». Je voulais non seulement vivre ailleurs mais, surtout, si possible, être une autre (il va sans dire que je n’ai pas réussi).
::: Corinne Atlan ; Le Pont flottant des rêves
Le samedi d’avant sa mort, on est allées au salon de l’auto avec maman. Alors on est passées le voir sur le chantier, les horaires, c’était pas comme maintenant. Il y avait un tel bruit, j’ai dit à maman « Mais tu te rends compte, il doit rien entendre. »
– Papa, est-ce qu’on ne peut connaître que la moitié de la vérité ?
– Quoi ? Je ne comprends pas.
– Je ne peux voir que ce qui est devant moi, pas ce qui est derrière. Je ne peux donc connaître que la moitié de la vérité, n’est-ce pas ?
::: Edward Yang ; Yi Yi, 2000
– Vous voulez qu’on aille boire un café ?
– Oui.
– Parce que j’ai une heure à perdre alors si vous voulez, je peux vous faire visiter la ville sans bouger.
::: Ingrid Gogny ; Rouen, cinq minutes d’arrêt, 2001
– … Et puis finalement j’ai appelé chez lui. Il était en train de manger de la confiture de sa grand-mère et là il m’a dit « Ah non oh la la j’peux pas venir, c’est trop bon »
– Non tu t’fous de moi.
– Non non j’te jure c’est vrai.
– Attends mais c’est un con.
::: Valérie Mréjen ; La Défaite du rouge-gorge, 2000
J’écris. J’écris encore ce soir. J’écris cet objet qui attend, depuis l’été 2013.
Douze années perdues dans le temps, dans le Japon, dans le Chili, dans la vie, dans mon cerveau, mes peines, mes activités, mes difficultés, mes absurdités, un autre livre bien sûr, des expositions aussi, et puis la vie. Douze années perdues dans une question : suis-je capable de l’écrire, ce fichu livre ? Va-t-il, par endroits, rester aussi médiocre et indigeste ?
Depuis quelques jours, c’était mercredi je crois — le nouveau fichier s’appelle Antonio 20 août 2025 —, j’ai repris les rênes. J’ai décidé que ce n’était plus possible, que ça ne pouvait pas durer aussi longtemps. Il y a un an, j’avais dit ça aussi, « Ce n’est plus possible, ça ne peut pas durer aussi longtemps« , mais j’avais fait des recherches, ajouté des questions, trouvé des réponses et surtout un courrier écrit de la main de mon grand-père et une autre archive qui confirmaient que je n’aurais jamais dû naître. Il aurait dû partir au Mexique. Deux fois, il l’a demandé. La première fois, c’était à Argelès, camp n°3, l’hiver 1939. Vouloir vivre, ça s’appelle sans doute, quand on est indésirable.
La dernière fois, c’était en janvier, j’avais vaguement relu le texte, corrigé trois bricoles et puis plus rien. Sans doute un léger effet des pilules en losange. Depuis, rien, rien, rien, sauf quelques discussions avec ma mère, rien.
J’écris. J’écris encore ce soir.
Les jours qui précèdent étaient une liste. Des expos à préparer, d’autres à inventer, des dossiers à monter, des idées à clarifier, un livre à finir, un autre à commencer et encore un autre, des maquettes à construire, des essais à imprimer, des épreuves à éprouver, des pluriels, des mails à envoyer, des vitres à nettoyer, des images à ranger, des dossiers à trier, des impressions à soleil-lever, une arrière-cuisine à ranger, des espoirs à caresser, des peaux à chercher, infini infini, la tête en pagaille ou dans un océan, c’est comme ça que ça finit et Camus reste au pied du lit. J’étais resté à Bordeaux pour ça.
Oh il y a eu un peu de tout ça, un peu, pourtant sans doute trop si l’on y pense, et demain c’est lundi.
Oh aussi, il y a eu ce qu’on m’a dérobé, j’ai dû rester à Bordeaux pour ça. Le stress et la peine passés, il reste les emmerdes, la paperasse, l’attente jusqu’à quand, les questions sans réponse, une autre liste pour les jours.
Alors tandis que le jour explose en pleine soleil, je fuis le clavier et les idées, je retrouve Eric au jardin public, rime souriante, hic ! Les heures passent doucement, presque rien, raconter nos malheurs et nos joies, les siennes sont encore fortement teintées d’obscur. On nous offre un cookie, on regarde les corps au loin et les enfants joyeux, on commente, on oublie les trois filles derrière en quête d’amour, parfois sont-elle agacées par le masculin.
Plus tard, trop tard sans doute, la tête encore en pagaille, ces mots : Je suis jaloux des paysages.
Besoin de temps, dis-tu.
25.XI.79
6 heures du matin
Rentrée d’un réveillon inintéressant à trois heures du matin, je tire des photos jusqu’à 6 heures. La solution est claire : il me fait travailler tous les jours. En six mois j’ai tant changé et avec une telle irrégularité de travail – qu’un travail continu s’impose.
::: Alice Cléo Roubaud ; Journal (1979-1983)
Soudain, inattendu, je danse.
Casier vide. Stupeur. Plus rien. Je me dis que je divague, que mon cerveau ne le voit pas. Mais non. Plus rien. J’ai dans la main la clé du cadenas que, vraisemblablement j’ai oublié de fermer. Plus rien. C’est alors comme si le corps, lui aussi, se vidait. Plus rien. Ni mon sac Fred Perry qui m’accompagne à la salle de sport depuis sûrement plus de vingt ans, ni mes baskets montantes blanches Flamingos que j’aime tant et qui se mariaient si bien avec presque tout, ni mon portefeuille acheté au Japon en avril dernier, ni mon trousseau de clefs auquel sont accrochés ce petit grelot japonais et le Saint-Christophe – mon prénom et ma date de naissance sont gravés au dos – offert par Yvonne. Il est vingt heures. La faim a disparu, aussi.
A présent tu vis ailleurs, en ce pays qui a été le mien. Lorsque nous l’évoquons, c’est soudain le lac Chuzenji qui apparait. Pour moi, il était sous la brume d’automne et il reste tant d’images que je n’ai pas montrées. Toi aussi tu as connu la maison où l’Histoire fait encore craquer les planchers, toi non plus tu n’étais pas seul. Tu souris, malicieux.

::: Jonathan Glazer ; Sexy Beast, 2000
Comment rendre hommage à l’amitié ? Quels mots fonctionnent dans l’été, quand on se dit « A bientôt » ?
Comment, ensuite, dire celui qu’on ne connait pas et dont on ne sait pas exactement si on aime entièrement sa présence ? Lui-même, n’est-ce pas qu’il m’a, quelque part, attendu ? Il pourrait être des pages, une description plus ou moins appuyée de ses chaussures, de son bracelet, du lieu qu’il a choisi, ou de l’audace qu’il a de demander si l’on peut s’installer ici malgré tout. Et puis il y a son regard – ses yeux et comment il a vu ce que je montre, ce que je dis de moi. Il a le goût d’un peut-être un peu lointain, le sourire qu’il faut, et sans doute un discours trop immense pour moi, comme une vague, comme une vague parce qu’après tout c’est l’été.
Enfin, Tillmans, enfin ! Des heures. Je m’imprègne. J’aurais voulu m’arrêter avant, au paragraphe précédent, au mot « été ». Mais c’est impossible. Que faire de ça, immense ? Qu’en dire et… oui, qu’en faire ?

La petite salle d’audience, au rez-de-chaussée, est bondée. il y a même du monde debout point des corps en vrac contre le mur du fond, à la manière d’une mauvaise tapisserie. Une fenêtre haute a été ouverte, pour apporter un peu d’air frais. En vain. La pièce sent déjà la sœur, l’angoisse et la lessive amer de la fragilité sociale.
::: Dimitri Rouchon-Borie ; Fariboles
Briare. Vélo. L’œil sur la montre autant que sur le chemin et les paysages qui le bordent, je pars vers le sud, direction Chatillon-sur-Loire. Ousson peut-être si j’ai le temps. Parce que, oui, j’ai le temps, mais pas tout mon temps : le supermarché ferme à 12h30 et je vais évidemment m’arrêter, regarder, photographier, profiter, faire demi-tour, hésiter. Respirer.
C’est un ailleurs reposant, paisible — canal, fleuve, écluses —, et rapidement je sens que je ne veux pas quitter ces bords de Loire, pas tout de suite, pas demain. Peut-être parce qu’hier je n’en ai pas profité. C’était étrange hier, cette envie de ne pas sortir.
Être ici, se baigner peut-être, avoir un autre rythme ou ne pas en avoir du tout. Ne rien prévoir ou si peu. Je sens que j’ai besoin de ça, là, maintenant et les jours d’après. Surtout, ne plus bouger, ne plus prendre de train, c’est-à-dire reporter le prochain, et simplement pédaler quelques minutes pour voir un horizon, des oiseaux, et donner aux paysages un autre sens / visage / nom. Un sens qui dit que je suis là et rien d’autre.
Je crois, aussi, que je n’ai pas envie de Paris, pas comme c’est prévu, pas dans l’errance, l’obligé. Même l’amitié — la liste des prénoms est si longue — n’est pas un argument.
Hier je discutais, via messagerie internet, avec un ami écrivain, que je n’ai jamais rencontré, un ami écrivain publié neuf fois, je précise puisqu’autour de moi tout le monde semble écrire. Ma voisine, accompagnée de son mai, que j’ai retrouvée dans mon jardin à deux heures du matin et qui me regardait danser complètement éméchée, essayant de faire mouvoir ma crinière de vingt centimètres de long, m’a avoué qu’elle aussi écrivait. De la science fiction. Ou de l’horreur. Je ne sais plus. J’avais bu trop de vin.
::: Alexandra Bitouzet ; La folie que c’est d’écrire
La Charité-sur-Loire est un souvenir collectif. Aujourd’hui j’y suis seul, déposé à la gare.
L’image n’a pas de titre. Elle est accrochée, parmi d’autres, dans des pièces du château où l’on ne vit pas, où l’on ne loge pas. Il peut donc y faire chaud les jours d’été ; les visiteuses – le féminin l’emportant nettement sur le masculin – s’éventent comme elles peuvent.
L’image, je l’ai faite le 22 août 2023. J’essaye d’en parler.
Il me dit ça. Les mouches. Il y en avait des centaines. Elles se cognaient à la fenêtre. Elles faisaient comme un nuage. Puisque la lumière était restée allumée jours et nuit, précise-t-il, j’ai bien pensé que c’était ça et j’ai appelé les pompiers.
::: Grégoire Delacourt ; Polaroïds du frère
Avord. Laurent est là, de l’autre côté du passage à niveau. Il me fait signe. Enfin nous nous rencontrons, après tant d’années. Pourtant nous nous sommes déjà vus. Il n’est plus très sûr. Dans la voiture, je lui rappelle.

La joie sereine de voir l’océan malgré le vent, ce fichu vent, mais il y a la tristesse du paysage quand bien même il reverdit, il y a des arbres morts, troncs noirs. Quelques silhouettes dansent encore, rigides, sous le ciel, devant le soleil rouge qui va bientôt s’effacer. Il est tard, c’est aussi pour ça, le vent.
Sur le chemin du retour, nuit, je cherche pour toi des livres que j’aime, traduits en anglais. C’est rare. C’est un risque aussi. J’aimerais t’emmener dans mes livres, c’est-à-dire donner des livres à notre amitié, qui sait aussi bien se nourrir de nos confidences que de nos silences. C’est sans doute toi qui a commencé. C’était mon anniversaire. Ou plutôt quelques jours plus tard. Le livre presque encore me hante.

Ce sont les vacances, mais ce ne sont pas les vacances. J’ai tant à faire ! Surtout, regarder le passé et chercher des images pour en faire quelque chose. On m’attend. Ou j’attends qu’on m’attende. Il y a tant à en faire de toutes ces photos, ou peut-être est-ce trop tard. Parfois je les ai oubliées. J’oscille alors entre l’épuisement et l’enthousiasme. Entre la certitude et le doute. Qu’est-ce que ça vaut, tout ça ?
Ce soir, à l’approche des vacances, en essayant de déblayer les messages non lus – donc généralement lus, mais remis en « non lus » le temps de traiter la question – il y en avait un qui datait du 7 juillet. Le titre : « Petite annonce ». Celui-là, non, je ne l’avais pas du tout lu. Cela arrive…
L’expéditrice est une collègue de travail. Jusqu’alors c’était un autre prénom, un prénom masculin aux cheveux longs, aux ongles vernis, c’est tout, ça ne veut rien dire du tout. On se voit peu, parfois elle est venu dépanner.
Dans son message adressé à de nombreux collègues, elle dit qu’elle a commencé il y a quelques mois un parcours de transition de genre, et que la semaine dernière elle a fait les démarches auprès des RH pour changer son adresse mail, donc elle en profite pour l’annoncer publiquement : elle s’appelle autrement maintenant. Ici je tais son prénom. Je ne suis pas autorisé à dire qui elle est. Peut-être qu’elle en serait heureuse. Sans doute je lui dirai, oui je lui dirai qu’elle a été mon 29 juillet.
Elle précise – je reprends encore ses mots – qu’en soit ça ne change rien ni au travail qu’elle fait ni à qui elle est, simplement elle se sent beaucoup plus à l’aise maintenant qu’elle ne ressent plus le besoin de se cacher.
Je vois mon silence depuis 22 jours, il y a eu les vacances et l’avalanche de choses à faire depuis. Je me demande comment elle a pu le percevoir.
Je lui réponds, je fais attention à ce que j’écris, j’hésite. Je lui dis que c’est merveilleux et émouvant de voir qu’elle est à l’aise dans son milieu professionnel et qu’elle avance dans les différentes étapes de sa transition. Je suis très content pour elle. J’espère que tout le monde autour d’elle est bienveillant. Je lui dis qu’avec moi elle est en zone très safe. Je précise un peu. Je dis que je ne cherche pas à comparer. J’imagine que c’est important, de préciser, de lui donner un peu la main. Peut-être qu’elle sourira, soulagée.
Trop ! Des milliers de messages dans la boîte de réception, des milliers de messages envoyés. Trop d’images. Trop de souvenirs. Trop de fichiers. Des gigas. Alors je cherche les pièces jointes trop lourdes, j’inspecte, parfois j’hésite, souvent j’efface. Parfois, peut-être que le passé m’encombre. Parfois c’est le présent. Souvent c’est cet espace entre les deux, qui s’accroche, encore trop là. Pourtant parfois, peut-être en ce moment, je ne sais pas si je veux vraiment l’oublier, ce passé si proche, je ne sais pas si je veux le quitter, cet espace, je ne sais pas si je veux retourner dans quelque chose qui ressemble plus au vide qu’à la plénitude.
Se détacher, c’est un peu n’être plus soi-même car c’est être un autre que celui qu’on était la veille. C’est peut-être cela qui m’encombre. L’instabilité. C’est pourtant par cela que je vibre ? Va savoir.
Sans doute, je ne veux pas que le lecteur sache. Il n’est pas rare que, malgré mes peut-être, je sache. Sur mes pensées j’appose des flous gaussiens et ça devient des phrases.
Peut-être que j’ai peur de ne plus du tout vous aimer.
Peut-être que j’aime juste la sonorité de la phrase.
Peut-être que ce serait trahir l’amour qu’il y a eu.
Mais tout cela n’a rien à voir avec les courriels qu’il faut effacer.
Alors au milieu des messages totalement oubliés, au milieu des gigas, ces photographies bleues que tu m’as envoyées le mercredi 29 février 2012. C’est beau. Étrange. Nuit américaine ? Il y a même des vaches. Où étais-tu ?

Nous marchons. Tu l’avais proposé, ou bien un ciné ? Nous marchons, j’ai préféré. Tu avais aussi proposé cette expo au Frac, belle tu avais dit, prêt à y retourner. Belle, oui. Humble, j’ai dit en sortant.
Ça fera quelques kilomètres. Combien de pas ?
Tu es un souvenir sans date, sans histoire précise. Tu n’es pas un nom. Tu es un prénom écrit sur une page de mon livre de la main d’Olivier. Tu es une certitude floue : je connais ton visage et rien d’autre mais nous avons déjà échangé. Tu deviens quelqu’un qui attend de moi quelque chose que tu n’auras pas. Ce quelque chose, ce sont des photographies de toi. Demain, je te dirai non.
Encore toi, pour peu de temps, une déjeuner et même la pluie, deux heures à peine. Plutôt des heures sans peine, joie simple, fatalité des avions et des océans qui séparent. Les vies aussi, plus pareilles.
Sur trois photographies, ton visage.
Ton prénom sur mon agenda pour ne pas oublier.
Aurait-ce été possible ?
Tu es depuis un an des fichiers abandonnés sur mon ordinateur. Je ne les ai pas effacés. C’est ta présence. C’est sans doute une source d’écriture. C’est ta vie. Je l’ai à peine regardée.
Et puis tu es là, devant la gare. Train manqué, alors tu m’as appelé. Il ne fallait pas gaspiller les heures.
Nous sommes une histoire. Nous sommes le souvenir indélébile du premier lieu, de tes silences à une terrasse du port de La Rochelle. Nous sommes une histoire secrète, des week-ends qui se taisent. C’était il y a 25 ans, c’était l’hiver qui ouvrait l’an 2000 sans doute.
Nous ne nous sommes pas vus depuis octobre 2018. L’autre jour tu m’as écrit, tu avais très envie de me voir. Te voilà, il est midi passé, tu as respecté l’horaire précis que j’avais proposé comme j’aime le faire, rieur.
Nous redevenons des heures, cinq heures légères. Parmi elles, un déjeuner péruvien, une exposition. Et l’écriture. Car tu me surprends alors : tu écris, toi aussi. Perec débarque sans crier gare. Et Ornella Vanoni.
Et tu parles de Présence, bouleversé. C’est l’adjectif que tu utilises. Sans doute j’écarquille les yeux. Tu dis aussi que parfois je n’en dis pas assez. J’explique. Je crois que parler du processus d’écriture est une des choses que j’aime le plus. Je réfléchis. Moi-même parfois, je n’y ai pas vraiment pensé.
Ta petite table rose. Tes yeux si clairs, si tristes surtout. Tes mots. Ta solitude, combien elle t’envahit. Ta peur. Le noir en toi, profond. Ta voix lente, étouffée, elle-même ne peut plus sourire.
13h34. Escalator, métro « Vieux Port », Marseille. Ça sent la mer. Devant moi, une homme avec une canne à pêche, sac orange et noir provenant d’une chaîne de salles de sport. Trop absente, la mer.
Je déjeune, marche, vais voir l’horizon. Plage des Catalans, la foule, la voix de l’animateur d’un tournoi le beach-volley dans les hauts-parleurs, j’ôte mes chaussures, vais marcher dans l’eau. Mieux que rien. Et puis je m’assieds sur un coin de béton avant de voir, juste à ma droite, quelques personnes qui patientent. Elles attirent mon regard vers l’affichette « Consigne gratuite ». Graal. Je scrute autour, vais aux toilettes enfiler mon maillot de bain puisque c’est le seul lieu adapté, dépose mes affaires à la consigne en échange d’un petit bracelet en plastique qu’il est impossible de perdre puisque je ne pourrai même pas l’enlever moi-même, garde seulement mon sac en toile jaune vif avec à l’intérieur ma micro serviette, ma gourde et ma crème solaire. Je scrute encore, cette fois sur la plage. Deux femmes sont allongées au bord de l’eau, il y a un livre « la PNL pour les Nuls » dans un sac ouvert et un enfant avec elles : « Je peux mon laisser mon sac ? ». Alors enfin la mer !
Arles. « Tu es beaucoup trop absent » sont les mots qui me viennent à l’esprit tandis que j’attends la salade du jour, légère mais comme son prix. C’est un Tu qui est peut-être un Vous, multiple. C’est peut-être un début de phrase — « Tu es beaucoup trop absent pour…« , « Tu es beaucoup trop absent mais… » C’est un absent masculin qui peut être la marque du neutre, ce pourrait être un féminin, peut-être, oui aussi. Cela cache ou dit éventuellement des émotions diverses : peut-être le manque, léger ou profond, peut-être l’indifférence, peut-être un fatalisme, épaules haussées, moue légère. Tu pourrais/pourrait être une ville, un objet. Ce pourrait être un titre d’exposition, un titre de livre.
Et puis elles s’approchent, ma salade est presque finie, l’une d’elles hésitent, je lui dis que je vais partir, qu’elle peut s’asseoir le temps que je finisse mon Perrier. Je lui demande si elles sont là pour le festival. Oui. On parle. Comme ce matin tandis que je prenais avec un café, deux anglais à qui j’avais proposé de partager ma table, à l’ombre. Comme dans une expo, plus tôt encore, en montrant à un autre couple la photo volée que j’avais faite d’eux : elle avait mis son bras sur son épaule. Elle s’appelle Odile, j’ai son email, je lui enverrai. J’ai envie de parler aux inconnus — les connus ont été parfois source de déconvenues.
Je suis dans la saturation d’Arles, je ne suis pas allé voir Armstrong à Luma, j’ai à peine survolé l’expo sur la photographie moderniste brésilienne qui, en d’autres temps, d’autres lieux, m’aurait attrapé.
C’est le moment du bilan, les gens disent « Tu as vu quoi ? » Tu as aimé quoi ? », et je réponds : l’installation d’Agnès Geoffrey, Todd Hino, Camille Lévêque, Claudia Andujar, Diana Markosian, Jia Yu, Raphaël Peria, les films de Brandon Gercara, l’énergie zinzin d’Augustin Rebetez, oh la la j’en oublie, les photos anonymes bien sûr. Moi aussi je demande ça.
Les inconnus sont aussi là le soir, moment festif, after-party privée, délices japonais, j’ose deux fonds de saké, on fait connaissance, on donne nos cartes de visite, on regarde les comptes Instagram, ils ne sont plus inconnus, le lendemain Isabelle m’écrit : « Très beau travail ».

Il m’a écrit : « Ton travail me plait beaucoup. » Il aimerait poser. Alors on boit un verre, bar de l’hôtel Artalan. L’hôtel Artalan, c’est ce qui n’a pas eu lieu, c’est marqué à jamais de ça.
Et sans l’avoir imaginé, ailleurs, autre ambiance, nous voilà un peu plus tard dansant, joyeux. Ce sera cela, Arles, des rencontres inattendues, je ne le sais pas encore. Et c’est sous les lumières de l’appartement que l’on continue de se découvrir. C’est surtout lui qui se découvre.
INDICATION Douleur thoracique à l'inspiration. TECHNIQUE Radiographie de thorax de face et de profil debout. ELARA Siemens, mis en service le : 19/07/2023 Dose : 0,00000799 Gy.m2 RESULTATS Absence d'opacité parenchymateuse visualisable. Pas d'élargissement de la silhouette cardio-médiastinale. Pas d'épanchement pleural. Pas d'anomalie pariétale. Absence de pneumothorax. CONCLUSION Absence d'anomalie radiographique.
Car à moi aussi, au fond, ce qui me semble le plus intéressant c’est ce qui se passe dans la tête du bourreau. Les victimes, c’est facile, on peut tous se mettre à leur place. Même si on n’a pas vécu ça, une amnésie traumatique, la sidération, le silence des victimes, on peut tous imaginer ce que c’est, ou on croit qu’on peut imaginer.
::: Neige Sinno ; Triste Tigre
C’est parfois furieux, l’envie d’écrire. Ça prend au détour de quelques phrases, en relisant des mots, des échanges, ça m’a pris en écrivant l’une d’elle sur ce journal et en en effaçant une autre, silence, ne pas dire, en voyant ce qui s’accumule. J’avais encore le goût du chocolat en bouche, plus tôt la pêche n’était pas assez mûre, c’est-à-dire trop ferme, goût discret, son parfum était trompeur.
Je suis alors revenu, revenu sur mes terres anciennes, celle d’un certain Hector, Hector Guimard. J’ai replongé dans mes photos, il y a quelques jours, j’ai replongé dans le compte Instagram que j’avais abandonné il y a deux ans et demi, j’ai dit aux amis que je revenais concrètement, j’ai liké, posté, statistiqué.
C’est un peu partout que je suis revenu, dispersion joyeuse, loin du marasme de l’an 2024. Deux débuts de montage, un début de texte, un peu de comm sur mon été, deux débuts de maquette, un début de projet photo, deux idées d’expos, un tableau excel avec des invités. Et un message de Y : La directrice de la salle a bien aimé tes photos. Pour une exposition il devrait pas y avoir de soucis, faut que tu me soumettes un projet.
Alors tu arrives, ton parapluie comme seul rempart, dehors c’est l’enfer solaire qui s’impose. J’ai presque de la chance de ne pas avoir le droit de sortir. Il a bien insisté, le radiologue. J’obéis.
Et puis le soir arrive, les fenêtres malgré tout encore fermées, on dit le manque.