Vendredi 11 juin 2021

Soudain apparait une chanson qui m’emportera. Clara commence à chanter, elle dit “elle respire” lors d’une fraction de temps précieuse, accompagnement en suspens donnant sur “l’odeur” une attaque qui me fait un effet assez dingue, comme un coup de fouet, sans que je comprenne pourquoi ça fait ça, cet effet, là. Puis les images qui l’accompagnent sont un hymne à notre diversité, à la joie, les paroles nous disent qu’il faut que ça transpire encore dans le bordel des bars le soir et la ligne de basse me rappelle cette envie profonde que j’ai eu autrement de jouer de cet instrument.

Jeudi 10 juin 2021

Alors tu oses me demander comment je réagirais si tu tentais de donner réalité à ton désir pour eux. Eux. Pas n’importe qui : eux. Tu as eu beau me dire que notre relation était à présent étrange entre toi et moi, que tu ne savais pas ce que tu devais me dire de ta vie, tu dis ça. Je crois au départ avoir mal compris, mais non, tu me réponds et tu précises, oui eux. A présent que tu as fait disparaître cet espace entre nous, il faudrait donc que je sois à ce point témoin de mon absence ? Que lis-tu alors dans mon regard, au-delà de l’étonnement ? Dans ma réponse, la rage est douce mais la violence promise.
Dans les phrases qui suivent, l’étonnement s’inverse : tu croyais que notre histoire avait été un silence. Comment est-ce possible ? Qu’ai-je mal exprimé – de mon amitié pour lui, de mon bouleversement par toi – pour que tu aies cru qu’E ne saurait rien ?
Au moment d’écrire ces lignes, creusant le texte, un point s’éclaire : ce qui semble surtout s’inverser, c’est la mémoire défaillante, habituellement de mon côté. As-tu donc oublié que tu craignais qu’ils disent ?

Mercredi 9 juin 2021

Je t’envoie ton portrait, enfin édité : recadré, légèrement éclairci. Derrière ton visage, il y a ces lignes de métal en façade du bâtiment dans lequel tu travailles, floutées, ouverture 1.8, le focus est sur tes yeux, ils brillent ; j’ai choisi de toi ce sourire éclatant ; juste avant, tu avais ri. Depuis, ta barbe est courte.
Les échanges qui suivent sont d’autres joies, nées d’une connivence tue, nées de l’idée d’autres images, nées de la frontière franchie : is this profesionnal ?

Mardi 8 juin 2021

Cher G,
Imagine donc que j’ai repris ce soir la route vers le monde du spectacle ! Je suis allé voir une pièce qui s’appelait Oratorio Animal Vigilant, à la Manufacture. J’étais au premier rang, sur une de ces enfilades de sièges soudés qui vous font suivre le mouvement de votre voisin, tu vois ? En l’occurrence le voisin de gauche, à deux reprises, lorsqu’il a posé ses coudes sur ses genoux, son menton sur ses poings, captivé, je suppose, par le spectacle. Je ne me rappelle plus à quel moment c’était, premier, deuxième ou troisième opus. Il s’est avancé : mon corps a suivi, poussé par mon siège. Il ne s’en est même pas rendu compte ; je trouvais d’ailleurs qu’il m’ignorait un peu trop. Je le regardais parfois, j’essayais d’imaginer la tête qu’il pouvait avoir sans son masque. Bref…
J’avais eu cette même position, en avant, comme ça, un certain temps, au début : j’étais étonné et surtout j’essayais de prendre part, en quelque sorte, à ce que je voyais. Je crois, quelques jours plus tard, tandis que je t’écris, que je prends enfin réellement conscience de la force de tout cela. Les deux premiers opus, avant l’entr’acte, m’avaient vraiment laissé interrogatif. C’est souvent le cas, je vois un truc sur scène, je ne sais pas trop si j’aime ou pas, je me demande souvent si vraiment je devrais avoir un avis en sortant, et si oui lequel. Il y avait ce parti pris intéressant que les “rôles” des narrateurs, des hommes, soient joués par des femmes. Je me demandais si c’était réellement utile, quel en était le sens exact, mais… bref… ils/elles racontaient leurs histoires, des histoires d’assassinat pour le premier tandis qu’elle se recouvrait de trucs plus ou moins liquide… bref je ne vais pas te raconter tout, de toute façon j’ai un peu oublié (oui oui) ce que la deuxième racontait, une histoire d’amour foireuse je crois.
C’est au troisième opus que, évidemment, le tout s’est construit. Il était porté par une actrice absolument fabuleuse, un truc d’assez fou, animal – je te passe les détails sur la présence de son corps et notamment de sa poitrine – grimpée sur des chaussures improbables. Elle a commencé par tomber. Une fois. Deux fois. Trois fois… et encore… et encore… Moi qui croyais être venu voir de la danse et qui depuis une heure voyait du théâtre, j’avais enfin quelque chose qui y ressemblait, à de la danse. Bref… Leurs histoires ne m’intéressaient pas vraiment, mais physiquement, alors que les deux autres actrices l’ont rejointe sur scène un peu plus tard pour croiser les récits et les corps, il s’est vraiment, pour moi, passé quelque chose. Bon, ça a parfois frisé le “trop”, ça m’a fait pensé à du Wajid Mouwad quand il frise le “trop”, tu vois ? Ah oui, sinon, en fond de scène, depuis le début, il y avait deux musiciens et une vidéo, la musique était vraiment présente, c’était vraiment bien, pour la vidéo j’étais moins sûr mais bon… Bref… C’était vraiment pas mal, je suis content d’y être allé.
Et toi ça va sinon ? Tu en penses quoi de cette idée de rendre mon journal épistolaire ? J’suis pas sûr, moi… Tu sais, j’y avais pensé en arrivant au Japon, ça me semblait pas mal pour raconter le quotidien, mais finalement j’avais laissé tomber l’idée. Tu me diras…
Bises.
A.

Lundi 7 juin 2021

Tram. La chaleur s’installe. Les idées malodorantes dans l’espace politique aussi, mais cela fait longtemps et là n’est pas le sujet. Je suis debout. Elle est debout. Peut-être qu’elle-même rentre chez elle. Sur le petit écran entre ses mains, il y a une interface lui permettant d’acheter des Birkenstock qui seraient assorties au motifs marron  de sa robe d’été. Je baisse le regard vers ses pieds. Elle porte des boots, ça lui donne un style de cogneuse sous la légèreté de la tenue, ça me rappelle N avec ses Docs et cette robe sombre qu’elle portrait parfois, souvenir remontant d’on ne sait où, mais vraisemblablement des pieds.
Je m’interroge alors sur le virage que son style prendrait ainsi, avec de tels croquenauds ouverts à tous les vents, pour préférer l’aisance à quelque habit faisant le moine, à moins qu’elle n’ait en tête, guillerette et amusée, de se dire rock’n’grolles.

Samedi 5 juin 2021

Il y aurait alors, sur ton visage neutre, un grand sourire. Je l’immortalise. Qu’ai-je dit pour cela ? Je ne sais plus. Une blague pour nous détendre, toi et moi, bien sûr. Peut-être pour me détendre, moi, plus que toi. Dans ce nouvel exercice photographique du portrait, il y a cette fragilité que je mets à mal, il y a quelqu’un qui me regarde faire ça, prendre des photographies avec tout le doute et toutes les imperfections techniques que je trimballe. Aujourd’hui, c’est toi.

Vendredi 4 juin 2021

Et c’est ainsi que, retrouvant mes bonnes vieilles habitudes, je m’assoupis devant le film. Brillant, pourtant. Bien tôt, pourtant.

Jeudi 3 juin 2021

Te voilà, en coup de vent, disons un vent léger qui prend le temps tout de même. Le bleu de ton pantalon est lumineux, j’aimerais tant en garder quelque chose en image, quelque chose de frontal, comme une évidence colorée au-dessus de laquelle il y aurait le brun de ta peau.
De ta venue ne naîtra que quelques échanges déjà oubliés dans lesquels tu m’inondes de toute cette insouciance dans lesquelles vous baignez, toi et tes potes. Naîtra aussi une pointe d’amertume puisque cette somme que tu m’apportes n’est pas celle sur laquelle nous nous étions entendus.
Tu reconnais que tu ne savais plus, et je mets sur le compte de ta jeunesse cette nonchalance maladroite. J’ai fait le deuil de cet objet qui m’a accompagné durant dix années et de cet objectif au grain si délicat, que je te vends ; tu n’imagines pas le prix de cette hérésie.

Mercredi 2 juin 2021

Il y avait eu cette phrase de toi que j’avais reportée ici, il y a environ un an. Tu avais dit que s’il l’ont se voyait trop, tu tomberais amoureux. Pour ma part, je n’avais alors pas cette peur. Quelque chose chez toi, cette façon de parler, d’imiter, de chantonner en parlant, je ne sais pas trop ce que j’aurais pu en faire. Sans parler de ces années qui nous séparent, mais j’en vois ici qui sourient. Qu’importe : nous ne nous voyons pas trop, les mois ont passé. C’est une autre crainte qui t’étouffe, celle née d’un risque de reconduite à la frontière contre laquelle tu luttes et, vraisemblablement, qui va rapidement disparaître au vue d’une situation qui s’éclaircit, ambiance lumineuse qu’un mauvais poète pourrait comparer à tes yeux, mais il est vingt-heure trente, il te faut rentrer.

Mardi 1er juin 2021

Il y aurait l’image d’une pivoine faite à la va vite. On ne saurait pas encore que c’est la seule, sur les cinq, qui s’ouvrirait ainsi.

Lundi 31 mai 2021

Nous revoilà. Au bout de la rue, tu m’attends, tes yeux sourient, les miens s’étonnent peut-être d’être, malgré tout, content de te retrouver. Le manque ne me rongeait plus, pourtant. Elles sont multiples, les raisons qui m’ont fait accepter. Parmi elles, une forme d’abnégation. Parmi elles, ce besoin de savoir si ce serait ainsi que j’irais vers la paix.

Oh qu’il faut ensuite marcher pour trouver une table, c’est à croire que le mot foule ne suffit plus. Il y a des foules. Il est déjà trop tard, 18h30 passées.

Ensemble, ainsi, il faut trouver les mots, le moment pour les dire, bien sûr il y a encore tes projets, tu n’en fais pas beaucoup état. Tu glisses des dates tandis que nous marchons masqués ; l’une d’elle tu la bredouilles presque et je n’y réponds pas. Ce n’est qu’installés, miraculeusement assis à une table que tu avais réussi à libérer dans ce français roulant qu’avec moi tu n’utilises jamais, que parfois, ta douloureuse beauté viendra me frapper. Derrière toi le soleil passera un long instant.

Je t’ai manqué ? Vois-tu, il fallait bien que toi aussi tu souffres un peu, à supposer que la lutte soit égale. Tu sais qu’elle ne l’est pas, d’ailleurs tu le dis, tu n’y étais pour rien. Je ne suis pas d’accord, mais je ne dis rien. Je ne te demande pas non plus ce que tu aurais dit si j’avais disparu.

Dimanche 30 mai 2021

Le “Happy Birthday” de P est l’un des premiers que je vois. Il est suivi d’un ballon. Je m’attendais à autre chose. Le même message en français peut-être. Un baiser sûrement mais il n’a pas osé peut-être.

D’autres messages suivront, ici, là. L’efficacité de Facebook pour rappeler les anniversaires crée quelque chose d’un peu sans âme, une sorte d’entassement, et les timides comme les sincères, sont au milieu de quelques inconnus.

C’est sur Instagram que toi tu m’écris. En anglais toi aussi : “Happy birthday beybiman!“. J’avais oublié : c’est ainsi que parfois tu m’appelais. C’est là que l’émotion m’étreint, en commentaire de la vignette montrant une image du film “Il n’y a pas de rapport sexuel”, improbable rencontre entre tes mots et cette image, improbable présence de ce titre dans ce journal, et tout cela pourrait amener son lot de commentaires en ce dimanche léger.

Samedi 29 mai 2021

Alors, après que j’ai regardé la fin de ce Happy Together trop gueulard pour me plaire réellement malgré le montage et malgré ce personnage, là, ce collègue, dont on volera l’image dans une fin splendide derrière les vapeurs d’un vendeur de bouffe dans les rues de Taipei – alors bien sûr je pense à Niu -, oui, après, il est minuit passé, j’entame un autre film, Deux automnes, trois hivers, qui s’avèrera léger, rafraîchissant, un Betbeder, je l’aime bien Betbeder, du peu que j’en connais. C’est à 0h50 que je réalise alors que j’ai franchis le cap des 47 ans de cette manière légère, avec pour seul complice du cinéma amoureux. Et c’était bien.

Vendredi 28 mai 2021

Il y a, sur la table de salle-à-manger, le papier bleu qui emballait le cadeau. Il y a, sur le papier bleu, les si jolis mots que JLM a écrit, toujours de cette même plume, comme si les phrases n’osaient pas trop sortir, timides. Les mots disent l’émotion, toujours présente et attendue.

Il y a, dans le livre qui était emballé, des images que j’aurais aimé faire, celle des pages 34 et 49 notamment, des images que j’aurais pu faire, celles du chapitre 13 notamment, celles pour lesquelles j’aimerais encore m’envoler, celles du chapitre 18 notamment. Il y a des mots qui expriment ce que les rues nous disent, et que je n’ai probablement jamais su exprimer.

Il y a ici, ce 28 mai, quelque chose qui dit combien nous sommes présents, l’un pour l’autre, sans le dire.

Jeudi 27 mai 2021

Elle ne dit pas Bonjour : elle se précipite. Sur l’application verte, en omettant le point d’interrogation, elle me demande si j’ai vu le poste. Cela fait plusieurs qu’elle se dit qu’elle doit me joindre, mais…
La suite est un conflit intérieur, un terrible dilemme, qui s’apaisera au bout de quelques jours. Que faire des années qui viennent ? Et que conclure des années passées à bouger depuis Toulouse et ma chambre 141 sur le campus de l’INSA, des 8 changements de boulot, des 18 changements d’adresse, des changements d’amours… 29 ans à aller ici, là : c’est quand qu’on arrive ?

Mercredi 26 mai 2021

Aller. Tram. Bientôt 14h, car au matin j’étais ailleurs, ça rime avec Pfizer. Le vieil homme monte, c’est quand il hausse un peu la voix pour qu’on lui cède la place que je me retourne. Je crois reconnaître A, à la place que l’homme requiert pour respecter les distances de sécurité. Cela ne m’étonnerait pas que ce soit elle. Ce qui suit est une bataille de mots, il crie aux jeunes femmes qu’il a 80 ans, il dit que pour lui derrière cette maladie il y a la mort.

Retour. Tram. Bientôt 18h. L’homme est en fauteuil roulant, à ses mains de gros gants de bricolage métallisés. Il y a du monde. Il a peur. Il explique que si on le touche, il peut faire un malaise vagal, une crise cardiaque, mourir. Maladie neurologique. Il dit au gens qu’ils doivent s’éloigner, se tenir, et au moment de descendre encore des cris, les siens, la jeune femme avec sa grosse valise ne comprend pas. Lui aussi il dit qu’il y a la mort.

Et puis il y a la vie : L pose, le soleil s’infiltre.

Mardi 25 mai 2021

“La météo est clémente”, écris-tu à 18h18. Alors nous voilà, et c’est avec toi que je retrouve les terrasses. Il y a ce sentiment étrange, on flotte. On a presque l’impression qu’on n’a pas le droit d’être là ; la semaine dernière les rues en étaient folles.
Alors on esquisse un regard, le serveur est joyeux, et nous donc d’avoir une table, là, petite rue tranquille loin du tumulte. On commande, et bien sûr tu blagues, un peu, en disant qu’on ne sait plus comment faire.

Dimanche 23 mai 2021

Il y aurait peut-être quelque chose à sauver au bout de quelques branches, là où maman a mis quelques filets. Alors on irait. La veille encore trois cerises tendant vers le rouge se battaient en duel, aujourd’hui combien. On irait pour discuter un peu de nous, à l’écart ; il ferait beau encore.

Samedi 22 mai 2021

Il me faudrait parler de la maison de la voisine. Ça ferait un roman, tout ça, cet enchevêtrement, du Georges Perec ou du François Bon, du Claude Simon peut-être. Ce qui ferait livre, aussi, c’est que ça disparait, qu’ils ont fait du ménage, du grand ménage. Ce qui ferait livre, qu’il reste encore les traces de sa vie ici, cette vie soudain diminuée ; une fois par semaine, peut-être, elle reviendra.

Quand on en parle, on n’a pas d’émotions ; je crois que c’est recouvert par le factuel, par le débarras débarrassé, les nains de jardins encore là, les chats qui errent, la clématite sauvée. Pourtant c’est quelque part, ça doit attendre pour s’exprimer. Il reste quelques poules. Je devrais lui écrire.

Vendredi 21 mai 2021

« Comme il galope », dit à part soi la tenancière de l’auberge, tout en tournant lentement la tête. Elle regardait par la fenêtre. Aucun des hommes qui se tenaient dans la salle à boire n’avait réagi à ces mots, aucun d’eux n’y avait prêté la plus petite atten-tion, chacun restait sur son quant-à-soi, ruminait inlassablement les deux, trois mêmes pensées personnelles. Mais l’aubergiste ne s’était pas aperçue qu’on ne l’écoutait pas, car aussi bien elle ne s’adressait à personne – elle ne dialoguait qu’avec elle-même. Le garçon disparut alors derrière le mur et reparut un instant plus tard dans l’encadrement de l’autre fenêtre : une tache fugitive et sombre. Il approcha, passa en trombe devant les lilas d’un violet virulent qui bordaient sur un côté le chemin conduisant à l’auberge. Ils n’étaient en fleurs que depuis quelques jours. L’air lui-même en paraissait coloré, de même que le visage du gamin – ainsi l’aubergiste l’ap-pelait-elle encore, bien qu’il eût atteint la vingtaine –, ses mains blanches, ses vêtements sombres et désormais bien trop courts.
::: Reinhard Kaiser-Mülecker ; Lilas rouge

Je relis le premier chapitre du roman de 696 pages. J’attendais le moment propice pour l’entamer réellement avoir en avoir goûté quelques pages, dès l’achat. Voilà le moment propice : je suis dans le train, je vais chez mes parents, je vais sur ma terre, j’imagine qu’il y aura le souffle du vent et que celui me laissera me promener ici ou là en poussant suffisamment les nuages. J’emporte quelques carnets qui resteront vains, je ne le sais pas encore.

Les pages sont denses, longues, il faut les apprivoiser, parfois les relire. C’est le troisième livre conséquent que je lis cette année. Ce n’est pas anodin. C’est un autre temps, tout ça, que ça vous met entre les doigts et dans la tête. C’est un autre rythme, imposé par la mort des gens ou le risque qu’ils meurent. Quand on y pense… Alors on ne sort plus, on lit, par exemple, et l’on n’a pas peur de cela, on y trouve même son compte. Le prochain, ce sera Don Quichotte, peut-être ; il était là, l’été 2019, sur une des étagères qui bordaient le lit, au Liégat. Ç’avait été furtif, entre lui et moi.

Avant le train, ce matin, j’ai retrouvé le CAPC et Arc-en-rêve, c’était un bonheur sans nom, de respirer tout ça, penser, regarder, être inspiré. C’est donc un 21 mai synonyme d’envol, tout reprend, et par les fenêtres là-bas il y aura les écureuils et une mésange audacieuse tapotant au carreau.

Jeudi 20 mai 2021

Tu me racontes qu’un jour, tu as exposé des photographies prises lors d’un séjour aux États-Unis. Ta seule exposition je crois. Tu me dis que la vente de ces images avaient été difficiles, il avait fallu définir un prix, il te semblait exorbitant. Et puis il avait fallu te détacher d’elles. Elles n’étaient alors plus à toi. L’une était floue, ratée dis-tu, mais jolie disait-on.

Comment garder à soi ce qui prend le statut d’œuvre vendable ? Comment garder pour moi les images d’A, si un jour elles sortent de cet espace dans lequel elles se trouvent ? Comment voir partir son corps, ce moment à nous au bord du lac, cet instant où il est sur mon lit et qu’il me tourne le dos ? Je crois que cela me semble impossible. Perdues au milieu des mots, si le livre voit le jour, les images sont un tout, marquées de mon nom, elles restent miennes, elles restent ce que nous avons été. Mais s’il advient qu’on en accroche quelques-unes à un mur et qu’on me dit “Vous la vendez ?“, que répondrais-je ? Cela ne m’était jamais apparu en regardant par exemple les images d’Hervé Guibert ou de Claude Nori. Je n’y voyais que leur dialogue avec moi, spectateur. Pas le fait que l’intime, leur intime, pouvait s’acquérir. Alors, que répondrais-je ? Je répondrais non.

Mercredi 19 mai 2021

Boîte aux lettres. Je reconnais bien sûr ton écriture et cette manière de coller les timbres. Il y en a 8, Max 20g chacun. C’est une surprise née peut-être de ces 35 minutes durant lesquelles nous avons discuté samedi ; j’avais aimé cela, toi aussi n’est-ce-pas ? Je déchire le paquet à la hâte, tout comme je me dépêche de remonter chez moi prendre mon parapluie car le temps est menaçant. Parfois il pleut, une courte averse. Dans l’enveloppe, une carte postale, c’est une photographie de Nicolas Bouvier, magnifique, je la connais mais l’avais oubliée : Le train de nuit Tokyo-Sendai de 1964. On y voir un alignement d’hommes dormant dans un train, les uns assis sur les banquettes, les autres par terre. L’un d’eux porte un masque.

L’enveloppe contient aussi un paquet, papier-cadeau vert pomme, étiquette d’une librairie. Je déchire cela. Jean Genet s’y cache. Me voilà touché. Je t’envoie immédiatement un mot, tu y réponds tout aussi vite.

Mardi 18 mai 2021

Je m’apprête à effacer les images de la carte mémoire quand soudain, au milieu de toutes celles déjà vues et revues, surgit ton émotion. Elle est là, accompagnée de deux autres photos qui curieusement, n’avaient pas été chargées non plus. Par quel hasard ma main est-elle allée ici pour retrouver cela qui aurait dû se perdre, cette jolie douceur et cet éclat de toi ?

Après-demain c’est ton anniversaire. Je n’ai pas oublié. Je l’ai aussi noté dans mon Moleskine noir, griffonné cette semaine, presque maltraité de ratures, de listes infinies, d’impatients rendez-vous. Je note. J’ai peur d’oublier, je note. Je sais de plus en plus que je ne peux pas faire confiance à ma mémoire, alors dorénavant il y a même des petits post-it, ici ou là, surtout ces tout petits formats bien utiles dans les livres : il se glissent dans les marges et j’y pose une étoile ou une exclamation. Là, devant moi, ce soir, posé sur l’ordinateur, il y en a deux. L’un à droite du track pad :”Karen !  / Cesar 24 May“. L’autre à gauche : “Journal mardi : Soudain, au milieu des images, ton émotion.

Lundi 17 mai 2021

Je suis là, assis, là où le soleil perce entre les rangées d’arbres, au bout des Quinconces. Je t’attends. Tu es un peu en retard, ça n’a pas d’importance : je regarde passer les gens. Alors te voilà, sur ton petit vélo vert, le casque un peu de travers. Tu souris, bien sûr.

Alors je marche et tu pédales à mon rythme jusqu’au cours Alsace-Lorraine, où passent encore quelques trams et quelques cyclistes que j’admire de rouler ainsi sur cette ligne étroite qui sépare les pavés. Tu parles de ton travail : comme pour tous ceux qui rouvrent, c’est l’effervescence, l’excitation, la joie. Tu parles de ton week-end ; rencontrerai-je un jour celui qui t’accompagnait et que – je présume – tu vas rejoindre ? Je sens que tu n’es pas un piège. Je sens que tu es une présence amicale qui va s’installer.

Plus tard, c’est pour moi cette fois l’excitation, la joie : quelques clics sur le  web et me voici paré, pour Koltès tout d’abord. Je te préviens que c’est ouvert, qu’on pourra bientôt s’émouvoir même si les fauteuils grincent. Nous échangeons quelques mots à ce sujet et tu conseilles Duncan. Dans mon panier alors…

Dimanche 16 mai 2021

Ainsi tu as dorénavant les cheveux coupés. Tu as aussi perdu cette grande moustache : c’est une barbe courte dorénavant qui couvre ton visage. “Ça te va bien, les cheveux comme ça“, je te dis. Je n’ai pas encore  réalisé cette histoire de moustaches, puisque d’habitude nous nous croisons dans la rue, ou bien je passe devant ta boutique ; évidemment, alors, un masque couvre ton visage.

Tu as beau être juste là, presque de l’autre côté du mur, nous ne nous étions pas revus – sans masque – depuis le premier confinement, courant avril, lorsque je m’étais glissé chez toi, au numéro 6. C’est ainsi que je t’avais surnommé, alors : numéro 6.

Nous n’attendrons pas un an an pour nous revoir ainsi, chez toi. Nous imaginons un film, la prochaine fois. Mardi, nous nous croiserons dans la rue, tu proposeras un James Bond : numéro 7.

Samedi 15 mai 2021

Ainsi nous rirons, et c’est presque épuisant, grisés comme des enfants qui pousseraient des coudes pour gagner la partie.

Vendredi 14 mai 2021

Tu étais réapparu hier, pendant le film. D’abord, tu sais, je t’en avais voulu. Tu avais pris l’initiative de reprendre contact, de manière douce certes, par une question qui me laissait te dire non. Mais que dire, puisque tu rompais le silence ? Je t’avais dit de me laisser quelques jours, j’avais été optimiste ou fou : c’était il y a quelques jours. Tu m’avais dit de prendre le temps qu’il fallait. Mais… le temps qu’il fallait à qui ?
Le film, c’était Lost in Translation. Jamais vu. Ch m’avait dit que c’était raciste, ou un truc du genre. Moi j’y voyais ce que j’avais vécu, cette grande solitude dans cette langue japonaise aussi opaque que les profondeurs du Pacifique. Il y avait bien quelques clichés, qui donneraient peut-être raison à Ch. Mais il y avait deux êtres perdus ailleurs, perdus d’être éperdus. Mon Japon, un peu, quoi…
Après le film, je t’avais répondu. Déjà, tu dormais. Tout se bousculait et je ne t’avais écrit que deux phrases. Presque contre mon gré. Parce que peut-être les jours avait suffi. Mais ensuite ? Je comprends que je ne veux plus, dans ce journal, faire apparaître ça. Or tu recouvres tout : comment taire ton absence ou ta présence ? J’ai en tout cas peur qu’encore tu recouvres tout et que, comme ici, je ne puisse taire cette folie dans laquelle les mots aiment s’engouffrer.

Ce matin, ma réponse était lue. Et les heures ont passé, sans heurts. Avant que tu reviennes en moi. Avant que la soirée approche et que je me retienne de t’écrire. Avant qu’ici j’écrive cela, recouvrant le reste.

Jeudi 13 mai 2021

Rue Sainte-Catherine. J’ai fait quelques détours, hésitant sur mon parcours, et puis me voilà, vous suivant. Je te reconnais tout de suite, de dos, bien sûr. Je le reconnais aussi, sans pouvoir affirmer l’avoir déjà vu de dos. Je souris. J’avais tout de suite pensé à lui, dès l’indice de l’initiale, quand tu l’avais discrètement évoqué, dans un hommage peut-être à ma façon de nommer ceux qui passent. Est-ce que mon esprit avait, auparavant, à cause du vélo ou d’un détail infime, perçu qui il était ? Quand tu m’avais confirmé son prénom, l’autre jour, j’avais failli te demander sa profession, mais quelque chose m’avait retenu. J’avais surtout voulu respecter ton silence.
Alors je te touche l’épaule, te dépasse. Il tourne la tête, nos regards se croisent, il a toujours ces yeux. Les mois ont passé, je n’avais pas insisté.