Mercredi 15 mars 2017

Vent. Voici un vélo à terre, des poubelles renversées, une écharpe bleue dans un buisson vert, les cheveux d’une femme blonde qui flottent, les sudare qui gigotent, les kakemonos roses d’Omiya qui battent, les petties drapeaux sur Kitaooji qui ondulent, cet homme qui penche la tête, un foulard turquoise sur le trottoir gris et cette petite goutte de pluie venue se glisser du côté intérieur du verre droit de mes lunettes.

Mardi 14 mars 2017

Je suis un peu en retard, quelques minutes. Pas le temps de m’installer, je le vois qui va chercher quelque chose, et s’approche avec un sac en papier. À l’intérieur, non pas un cadeau, mais des cadeaux, encore, tampon avec mon prénom en kanjis (有能), de la pâte et tout le matériel pour apposer mon sceau. Il pourrait accompagner le slogan « Plaisir d’offrir » tant éclatent son sourire et son excitation à me montrer comment utiliser tout cela correctement. Joie de recevoir, donc, immense.

Lundi 13 mars 2017

C’est alors que l’oiseau se pose sur le bord du pot, et vient picorer une fleur si sucrée de camélia. Journée fleurie, journée fleuriste, puisque passe le papa (accompagné) du petit garçon aux fausses boules de glace et puisque je signale au jardinier (qui a passé 10 minutes juste à côté, sans s’en inquiéter) que le kumquat est mort. Le voilà coupé (l’arbre) et plus tard il pleuvra, raccourcissant le rafraîchissement au bord de la rivière.

Samedi 11 mars 2017

Soudain, poum !, l’oiseau frappe la fenêtre en plein vol. Sonné, il me laisse le temps d’aller m’inquiéter de son sort, mais bien vite il gigote et repart. Un peu de traviole, peut-être. Une métaphore du 11 mars ?

Vendredi 10 mars 2017

Alors, dans un anglais bien plus distinct qu’autrefois, il me parle de sa vie, sa mère, sa sœur, l’argent, là-bas, où l’existence d’une patinoire rend le tout moins étouffant. Dans la vie y faut qu’ça glisse.

Jeudi 9 mars 2017

Et me voilà, alors, interrogé par la police. (Qui, sauf erreur, veut juste savoir si j’habite ici et qui me fait donc remplir un petite formulaire rose pour pouvoir me joindre s’il y a un tremblement de terre)

Mercredi 8 mars 2017

Gling gling, fais-je avec ma sonnette, insistant. Un gling-gling qui pourrait évoquer le trilililili du passage à niveau que, quelques minutes plus tôt, une petite grande-mère pliée en deux avait bravé en traversant malgré tout, le plié en deux lui permettant sans difficulté de passer alors sous la barrière baissée et ne l’empêchant pas de relever la tête de me sourire en me remerciant même si je n’avais pas fait grand chose à part esquisse le geste de l’aider. Gling gling, donc, Ils tournent la tête et les voilà surpris de me voir. Nous allons au même endroit, parce que FXR y a rendez-vous et que notre curiosité l’accompagne. Alors on respire le papier et le bois, la colle et l’autrefois.

Le film du soir : où des enfants se demandent si, vu d’en haut, un feu d’artifice est rond ou plat.

 

Mardi 7 mars 2017

Soudain la neige, envisagée par la météo sans qu’on y ait cru. La neige, version tempête qui s’abat brusquement. Alors je patiente un peu, regarde l’heure qui avance, m’impatiente enfin et prends ce parapluie que j’oublierai donc là-bas.

Là-bas, c’est une exposition de poupées, sujet qui m’inspire plutôt de l’indifférence voire des soupirs, et pourtant nous voici, enfantins peut-être, respectueux de l’invitation sûrement, curieux simplement, devant cet art bien local, ces mimiques inspirées et ces kimonos miniatures. Curieux surtout quand on nous explique que la toute première, réalisée dans les années 20, est une prostituée dans une scène d’apostasie, le pied avançant timidement vers ce que l’on suppose être une figure.

Lundi 6 mars 2017

– Et donc heu, si vous nous achetez ça, ça, ça, ça et ça, ça fait ?
– 5200 yens.
– Et si  vous emportez tout ?
– 13000 yens. À nous payer.

Dimanche 5 mars 2017

Alors le petit garçon, qui la veille avait fait de la glace au chocolat sur sa mezzanine sans que ses parents ne s’en inquiètent au début, frappe à la porte pour un échange de jouet. La situation peut vous paraître incongrue, puisque nous sommes adultes. Certes.

Le film du soir : Love Letter. Bof.

 

Samedi 4 mars 2017

Le tour est habituel, mais la compagnie ne l’est pas et le temps, printanier, non plus. Lors du déjeuner qui suit, R nous parle d’un lieu, magique, dit-elle. L’endroit a déjà évoqué par C, un jour de pluie durant une balade où j’étais peu attentif, et nous voilà y filant. Nous découvrons alors quelques rues agréables et donc, au milieu des bois de Yoshida, un havre de paix avec vue sur la ville baignée de lumière. Alors, dans un fauteuil aussi moelleux que le cheese-cake que je déguste par petites bouchées, Philippe Bonnin me parle des ombres perçues à travers les sudare.

Vendredi 3 mars 2017

Je m’approche du comptoir, dépose la note sur laquelle est noté le prix de mon café, et commande des grains de café en me prenant les pieds dans le tapis linguistique et demandant donc des edamame. Rougissant, je me reprends en riant, peut-être n’a-t-il pas entendu, peut-être que derrière moi, non plus, ces deux Occidentaux, venus séparément mais partageant une taille bien au-dessus de la moyenne locale, n’ont pas entendu. L’un, allure fringante de retraité, avait échangé quelques mots avec un autre client dans une langue diluée sans anicroches dans un joli accent anglo-saxon et l’autre, la trentaine prochaine, avait commandé avec peu d’assurance et une forte articulation un café avec du lait avant de s’asseoir et d’ouvrir un livre. Et je crois que c’est en repartant que j’achète des carottes.

L’après-midi, puisque la langue est une obsession de ce journal et de tous les jours, on découvrira le plaisir – alors que l’on craignait de s’ennuyer fermement – d’écouter une conférence sur la traduction d’une phrase du man’yoshû (et plus largement sur l’homonymie des mots japonais).

Jeudi 2 mars 2017

Le café de l’IF ouvre trop tard pour satisfaire mon besoin de café, alors je repars là où tu m’as déposé, mais dépasse le carrefour vers le nord, marche à peine, il y a ce petit café, vous voyez, ce genre kyotoïte, une autre époque, figée comme un vieux sucrier en plastique… Il y a la radio, une étagère pleine de mangas au fond, et le patron, soixante-trois ans peut-être, porte un sweat-shirt noir avec « Pazzo company international » en lettres blanches dans le dos. Un client entre juste derrière moi, il fumera bien sûr, et fera de grand slurp en buvant son café, tandis que quelques kanjis occuperont le temps entre descriptions.

Mercredi 1er mars 2017

Sur le chemin vers la cascade, A m’avait parlé de la polyphonie, c’est-à-dire des voix, en soi, qui ont déjà dit les mêmes choses. L’enregistreur me permettait de ne rien oublier, alors je n’avais qu’à écouter, léger.
Et puis nous y voilà. Impression douce, certains sont debout, d’autres assis sur des pierres. Une autre polyphonie. Je me recule, c’est visuellement très informel, et c’est là que se creuse la discussion : on arrive, on respire… et on entame une analyse, des besoins, qu’autour d’une table on n’oserait pas forcément aborder, peut-être par craindre de dire une évidence ou de faire une digression.
Je pense alors à cette scène du film de Joao Pedro Rodrigues, Mourir comme un homme, où les personnages s’arrêtent dans une clairière, c’est la nuit, et ils écoutent une musique, comme le spectateur du film. Peut-être que tout est construit autour de cette scène comme est construite cette journée. Peut-être que je creuserai cette idée, ça ferait une jolie conclusion.

Mardi 28 février 2017

Une des premières leçons de la méthode Assimil raconte l’histoire d’un homme qui demande à un ami s’il est facile d’ouvrir un compte en banque au Japon et qui, le lendemain, n’ayant plus un sou en poche, annule ce projet, parce que chez Assimil, on aime bien les chutes humoristiques.
Le point commun avec cette journée, ce n’est pas l’état de mes poches, mais l’ouverture d’un compte en banque, et la simplicité — pour un résident. Il suffit d’aller à la poste, de préférence accompagné d’une amie amusant pour papoter durant les dix minutes d’attente, et de repartir. Avec ou sans sous en poche.

Lundi 27 février 2017

Midi. La jeunesse est à casquette, les pâtes aux aubergines.

Le film du soir : Shigatsu monogatari.

Dimanche 26 février 2017

Funagata. La lumière est forte, le voile de brume la diffuse, éblouissante, transformant les couleurs en demi-teintes : les toits bleus sont devenus fades, le building jaune du pressing est noyé dans le reste. Deux garçons, sportifs dans le rythme et la tenue vestimentaire, nous rejoignent, plutôt silencieux. Vient le moment de la photo souvenir, que je propose de faire,  aveuglément. Leur jeunesse rejoint justement mes lectures du soir, après le dîner joyeux entre voisins, sur les relations élèves-enseignants au Japon et les niveaux de langage dans les blogs dans ce même pays. Comprendre cet ici, disais-je…

Samedi 25 février 2017

– Tu as fait des photos ?
– Oui quelques unes, des choses au vol, comme ça…
– Et l’on peut les voir quelque part ?

Vendredi 24 février 2017

Franchir l’entrée du campus, regarder passer quelques étudiants, là-bas d’autres rient à l’entrée d’un bâtiment des années 30. Respirer, sourire d’être là, pour autre chose qu’une simple promenade.

 

Jeudi 23 février 2017

Imadegawa, café mémère, petits rideaux, plantounettes, un tableau immense accroché au mur qui nous plonge dans un Venise brumeux aux couleurs passées, tandis qu’en face de moi c’est un poster de Mucha. Je me pose 15 minutes dans cette navigation matinale d’un point à l’autre de la ville pour récupérer ma carte de sécu, repartie à son point d’expédition en novembre, puis pour obtenir le remboursement des frais engagés une semaine plus tôt. Le Japon reste, sous ses aspects fichtrement bureaucratiques, le pays de la simplicité administrative, et surtout celui d’une réelle tranquillité d’esprit : jamais ce ne sera de votre faute, ni trop tard, ni ceci ni cela, bien sûr on s’excuse à votre place, et vous récupérez sans soucis quelques milliers de yens que vous pouvez aller dépenser à la librairie en de nouveaux livres pour continuer apprendre cette fichue langue puisque finalement, ça ne se passe pas si mal que ça.

Lundi 20 février 2017

Le film du soir, Picnic, nous embarque chez les fous, mais nous en fait ressortir presque aussi sec, en suivant trois personnages fuir en grimpant sur le mur de l’asile. Léger et sombre, comme les plumes de corbeaux qui voltigent ici ou là.

Dimanche 19 février 2017

Je te retrouve au soleil après avoir fait ressembler ce dimanche à un autre jour : ranger, travailler, nettoyer, japoner, tirer-inspirer-pousser-expirer (ou l’inverse, c’est selon) et s’épuiser (à comprendre cette histoire de numéro pour annuler mon abonnement à partir d’avril). Direction l’antiquaire de Kitaoji dori, pas mis les pieds depuis des lustres et toujours un bric-à-brac malgré un léger effort dans le rangement. Deux plats plus tard, c’est magasin de bricolage, quatre cartons, un rouleau de scotch et trois pots de crocus, c’est la saison n’est-ce-pas et la terrasse est un peu triste. 26 kilos de cartons encore plus tard, la bibliothèque Ikea couleur bleu canard, assortie à ces lunettes que je ne porte plus vraiment et à ce pull malheureusement déchiré au coude gauche à cause probablement d’un frottement quotidien et intensif sur le bord de la table — précisons alors que j’avais prévu de le repriser ce dimanche car je l’aime trop pour le jeter —, la bibliothèque, donc, est plus légère, et l’on note deux cases encore encombrées par des — ou mes, pourrait-on dire pour insister — livres de japonais et de graphisme, et un nombre de pages sélectionnées qu’il faudra encore scanner pour alléger les valises — voire les esprits. Esprits qui, malgré une phrase aussi longue, s’embarquèrent au Chili après un « Oh ben zut on n’a pas vu les amis de K » lors de la promenade nocturne, parce qu’il y a toujours cette histoire de grand-père et d’exil à raconter et qu’elle pourrait peut-être se terminer là-bas. (Et puisque l’on parle d’un grand-père, voir le hasard du calendrier.)

Samedi 18 février 2017

De cette promenade, oui la même, on rapportera alors quelques fruits, transformés le jour même en une confiture certes un peu amère.
D’une autre, moins banale puisque inédite, non pas à pieds mais en deux-roues motorisé, on rapportera le prospectus d’un charmant restaurant — il faut venir à l’automne, dit-elle. Dans la même rue, la surprise d’un sanctuaire en béton et d’une autre construction aux hublots jaunes. Et puis des yeux, comme deux traits noirs cinglant le visage d’un garçon nu.

Le film du soir : 無伴奏

Vendredi 17 février 2017

Il ne reste quasiment rien dans les tarifs abordables (et transportables) : un prunier plus vraiment fleuri et trois forsythias drôlement perchés. Je choisis l’un d’eux, qui sera prochainement jaune malgré son air mort, et un pot, là-bas, verni de bleu. Après un dialogue tout aussi tordu que le bonsaï sélectionné, le petit monsieur aux cheveux blancs, patient et souriant, emporte le tout… et me voici devant un cours de rempotage gratuit, et vas-y qu’il grattouille… Mais pour les chatouilles, c’était plus tard, lors du récital pianotant et grivois de M.

 

Jeudi 16 février 2017

Tu m’as emmené dans ta cantine, que tu avais vaguement décrite en commençant par les prix, mais la surprise reste de taille en entrant dans ce boui-boui où ça sent la crasse avant que le nez ne s’habitue et que trois ouvriers n’allument une clope. Tu me proposes de m’asseoir en tournant le dos à l’aquarium afin de profiter du spectacle, des visages, des fauteuils déchirés… Des nishin sobas avalés plutôt rapidement et nous voilà repartis, toi vers le cœur de la ville, moi préférant retourner à pieds à la VK via les chemins arborés, sans savoir pourquoi j’ai la chanson Something stupid qui me vient à l’esprit sur cette pente où étaient autrefois tractés les bateaux de marchandises ; j’ai oublié les paroles.