Lundi 16 septembre 2019

L’heure indique déjà lundi. Je cherche ce que je pourrais écrire sur nous. Il est rare que je peine ainsi. Dans nos conversations entassées, je tente de puiser un mot, une expression, donc un élan. Mon doigt, inadvertance, clique. Immédiatement je raccroche, mais l’immédiateté est encore trop longue : le numérique ne laisse pas de répit. Il s’écoule peu avant que tu rappelles, d’une voix minuscule et douce, peut-être un peu inquiète, répondant ainsi au silence que l’avion avait emporté. Je te rassure. Peut-être le suis-je aussi, peut-être n’attendais-je que cela, ces quelques mots somnambules. T’es-tu bien vite rendormi ?

Dimanche 15 septembre 2019

On s’amuserait, dans des chouineries d’artichaut, à égrainer les histoires de la semaine, les moments de la journée, les rencontres de vendredi soir, les retrouvailles que l’on espère, les échanges qui finissent dans le silence d’un avion qui décolle, les relations qui ne disent pas leur nom, qui n’en ont pas, qui n’en veulent pas. Peut-être qu’on ne s’amuserait pas de tout. On serait attablés, au début il y aurait eu un soleil qui caressait la rue et la table où je vous attendais. Ils s’appelleraient Édouard, Angelo, Peter, parfois ils n’auraient pas de nom, ils passeraient dans les rues de Barcelone, ils viendraient s’asseoir à la table d’à côté, ils auraient dansé torse nu, ils auraient des yeux verts qui fument les cigarettes à la myrtille, ils promettraient de revenir, ils voudraient nous revoir, ils ne sauraient pas quoi faire, ils viendraient d’Anvers, de Beyrouth, de Caudéran, on se dirait peut-être qu’il ne faut pas les aimer ainsi pour ne pas pleurer ainsi. L’un d’eux pourrait revenir dans ce journal, si longtemps après, on se souviendrait d’un Noël où l’on n’avait pas dit grand chose devant quelques dessins animés. Il était réapparu tout comme j’étais réapparu pour lui ; Bordeaux nous avait retrouvés. Il m’aurait écrit ensuite que je n’avais pas changé, qu’il lui semblait qu’il avait pris vingt ans. J’aurais écrit « Non, 2019 – 2008 = 11« . Parce que j’étais bon en calcul mental, comme l’espérait la serveuse.

Jeudi 12 septembre 2019

Alors nous trois, ici, réunis. En face de moi, elle vous avait accompagnés au cinéma ; j’avais quant à moi décliné l’invitation, passé mon tour, un peu travaillé pour rattraper le retard. Je n’avais pas non plus voulu revivre cela : nous n’allons plus au cinéma ensemble, nous ne partageons plus ce qui a peut-être forgé un des rythmes de notre histoire. Je n’avais pas non plus voulu cette forme d’intimité que crée la salle plongée dans le noir et cette proximité.
Et le vin arrive, plop, qui goûte ?, moi. Immédiatement, sous une volupté surprenante, mon sourire. Alors le sien.

Mercredi 11 septembre 2019

Ses mains. Des mains fripées, déjà, les doigts un peu enflés, la peau sèche et rougie, les ongles ourlés de noir. De la gauche il tient sa tasse tandis que la droite dessine des cercles sur le zinc. Il me demande ce que je fais dans la vie, me pose la question avec une insolence spontanée et joyeuse qui ressemble à sa jeunesse. Je ne réponds pas.
::: Michèle Lesbre ; Un lac immense et blanc

Dimanche 8 septembre 2019

Je te raconte alors ce souvenir, sûrement brouillé, re-colorisé, re-scénarisé, que je situe en 1982 plutôt qu’en 1984, sûrement à tort : ma sœur et notre cousine m’entraînant dans un club sombre, éclairé de spots multicolores, musique forte, lignes de basse, une jeunesse punk adossée sur un mur. Effrayé par cette adolescence qui avait empoigné une movida dont j’ignorais l’histoire, les coupes de cheveux et l’existence, j’avais pleuré. De retour chez Carmen, sûrement n’avais-je rien dit, les yeux séchés. Peut-être avais-je soudain grandi, peut-être avais-je eu peur de dire cette jeunesse dans laquelle je ne m’imaginais pas mettre les pieds. D’autres fois je pleurerai d’effroi, de peine, d’amour ou de joie. Hier de peu, ce garçon dansant sur Mozart, si beau.

Samedi 7 septembre 2019

S’endormir ainsi, après qu’on aura donné à notre duo une forme plus étendue que celle que nous avions formé jusqu’alors et que nous formions hier en partant pour Arles. L’amitié n’a pas à sa portée les preuves que la relation amoureuse peut donner, mais elle en partage la douce aptitude à vivre ensemble le temps et les silences. L’amitié n’a pas à supporter les épreuves que la relation amoureuse doit traverser, ainsi partageons-nous des rires et des alcools, des regards et des rêves.
S’endormir ainsi, moins vite qu’hier, tant d’images en tête, qu’on aimerait ne pas oublier. Tant d’images ! Qu’en dire ? Peut-être alors, folie, ne garder qu’un nom, et écrire ici celui de Tina Bara.

Être à Arles pour la première fois, quand on a derrière soi dix ans dans lesquels la photographie s’est profondément incrustée, cela semble presque absurde. Mais ailleurs et autrement je me nourris d’images. Ailleurs, de Lectoure à Paris. Autrement, par moi-même, m’éraflant contre la quête qu’elle impose chez moi.

Vendredi 6 septembre 2019

Ainsi les paysages sont-ils inédits, comme autant de visages qu’on aimerait photographier dans une lumière qui fuit le jour. La destination l’est peut-être aussi. J’ai oublié ce détail de ma période qu’on dira nîmoise, et les archives de ce journal n’en propose pas de trace. Tout aura disparu : rien n’a peut-être voulu exister.

 

Jeudi 5 septembre 2019

Enfin les voici, dans les quinze minutes de retard nonchalantes de leur jeunesse. Tout de suite, il me demande « Vous habitez dans le coin ? ». « – Oui, par là-bas, mais tu peux me tutoyer. »
Il ne me tutoiera pas. Pas cette fois, peut-être jamais. Nous nous installons à cette terrasse où, deux jours plus tôt, on m’aurait déjà aperçu avec quelqu’un de dos. L’échange est inédit, et les digressions nous amènent par exemple à mes 26 ans et à son arrière-grand-père dont elle ne sait rien. La dernière fois que nous étions ainsi, déjà seuls, puisque la présence de R ne m’empêche pas de dire « seuls » de ce moment oncle-nièce sans l’entourage familial habituel, je l’avais accompagnée en train vers Paris, c’était une petite fille. Déjà, sans doute, avait-elle cette espièglerie, qui aujourd’hui lui donne de l’audace. Pourtant je la rassure.

Mardi 3 septembre 2019

Tram. Elle est juste là, à ma droite. Elle parle trop fort, trop près, alternant entre le français et ce qui semble être du portugais, ça chante et chuinte. Le tram aussi dans les virages : chhhh.
Je change donc de place, m’assieds en face d’elle, bientôt mon regard, entre agacé et vide, croisera le sien. Je n’arrive pas à lire, ou si peu, elle me dérange et puis de toute façon je pense à l’écriture puisque A. Dreyfus prend des détours et des aisances qui rejoignent étonnamment quelques paragraphes rédigés récemment.
Je m’installe de travers, le dos appuyé sur la vitre : je peux croiser les jambes. Je suis donc à présent face à lui, autre passager parti on ne sait où, et j’observe son bras tatoué : demi-tranche de citron, très grosse tête de crustacé, oignon rouge, tête d’ail, feuille de chou, le tout agrémenté de volutes blanches laissant supposer que le plat et chaud, ainsi en mangerait-on.
Et l’autre ? Elle cause encore.

Lundi 2 septembre 2019

Me figurer mon incapacité à rendre compte de la densité du temps. Je ne sais pas étirer les lieux, les personnages, les moments. J’écris une succession d’images qui ensemble s’animent, comme au cinéma, mais pas comment en littérature.
::: Arthur Dreyfus ; Histoire de ma sexualité

Ainsi E rejoint cet espace que j’ai abordé il y a déjà plusieurs semaines. Bientôt pour lui aussi les actes officiels seront annotés, gravant dans la nuit des temps une étape, un état. A la terrasse d’un bar choisi pour le soleil couchant susceptible de réchauffer la cuisse trop peu couverte de J dont le rapport aux températures oscille tellement qu’on y malaxe presque de l’oxymore, je retrouve ceux qu’on retrouve encore et encore et qu’on nommerait « bande de potes », « groupe des quatre » ou « les JEJA » si des insectes malfamés et voraces n’envahissaient pas mon appartement en quête d’un petit cachemire bien sirupeux au point d’avoir dénommé le groupe « Mite’s friends », groupe de quatre à géométrie néanmoins variable puisque voici ce soir un A auquel un jour on accola un trio de consonnes pour ne pas le confondre avec moi, groupe qui donc allait trinquer, tout Spritz dehors, à cette pichenette administrative. Cloc ! (Oui les verres étaient en plastique)

Dimanche 1er septembre 2019

Je le reconnais sans trouver qu’il ressemble vraiment à lui-même. Pense-t-il la même chose de moi ? Il salue JLD, qui m’expliquera vaguement les contours de leur relation circonscrite, si j’ai bien retenu, à un autrefois à peine amical (« C’était un ami de X »). Quelques mots, pas le temps, lui ici, nous vers là-bas. Bientôt.

Vendredi 30 août 2019

Il y a, dès le début, quelque chose qui grince, parce qu’il ne veut pas être en bas, puis parce qu’il ne veut pas être au milieu de la salle. Je grince moi aussi, ne me reconnais pas trop dans cette fermeté qui décide, mais nous voilà assis. La conversation tourne beaucoup autour de lui, ce qui ne me gêne pas nécessairement : j’écoute et je creuse cette jeunesse qui veut beaucoup, cette arrogance qui s’étonne de sa situation, cette certitude qui oublie comment ce pays l’accueille, cette crainte de ne pas plaire et donc cette obsession d’avoir un  corps qu’il qualifierait de parfait ou qui lui offrirait soi-disant un poste à la hauteur et – comment ne pas le lui souhaiter ? – ceux qu’il désire. Peut-être s’aime-t-il trop peu. Ici ou là je rétorque, mais je pointe également cette langue française qu’il maîtrise. On attendra un extérieur détendu pour atteindre une autre rive dans la conversation, celle de la religion, ou d’une version édulcorée portée autour du cou et dans quelques valeurs.

Jeudi 29 août 2019

J’aime l’idée d’écrire qu’il revient d’on ne sait où, qu’on ne sait pas non plus quand il était apparu. L’essentiel est, de toute façon, le fait qu’il soit là, soudain, surpris par quelques images et alors m’écrivant.
Ainsi il revient, mais toujours là-bas, dans ce pays qui aurait pu voir naître un autre moi-même, sous le soleil qui chante hiiii. Il porte ce prénom que peut-être j’aurais porté alors puisque celui du grand-père. Surtout a-t’il des yeux que je n’aurais pas eu, peut-être ceux, revolver, qu’on chanta quand on avait onze ans et qu’on ne savait pas encore que, plutôt que que vous tirer dessus, ils pouvaient s’infiltrer, poisons. Ou philtres d’amour ?

Mercredi 28 août 2019

Trop de vin déjà bu, dit-il. Il vient de l’autre côté de l’océan, c’est un mariage qui l’a amené ici, en France, demain il repartira pour la noce, quelque part, il n’est pas très sûr du nom, bien français, il prononce, une cédille au milieu de tout ça. Profession ? Architecte, enfin c’est-à-dire scénographe, il précise, dans un musée. Un petit musée ? Non, on peut difficilement faire plus gros, sourit-il un peu gêné. Alors on reste sur l’architecture, je parle des ailleurs, là-bas, je dis la ville, pas le temps de dire la maison. Celle avec les petits jardins ?, s’éblouit-il.

Lundi 26 août 2019

Reprendre. Le travail, réellement, malgré les quelques échanges la semaine dernière, et donc faire le trajet, se présenter à l’agent d’accueil temporaire d’un bâtiment où elle n’aura vu passer que quelques âmes perdues voire accablées par le vide, le travail et les photos de piscine sur Instagram, ouvrir le bureau, tirer les rideaux, grommeler devant le photocopieur resté allumé, s’asseoir, aimer le silence malgré tout.

Jeudi 15 août 2019

Il y a des maisons qui vous habitent. La maison du Japon, – ne l’avais-je point exprimé un jour ici ? -, m’avais habité. Elle était en moi autant que je vivais en elle. Cela venait surtout de la relation avec l’extérieur, cette possibilité de sortir sans s’extraire du périmètre de l’habitat. Sortir sans sortir. Être dedans et dehors en même temps. Elle s’accordait au bonheur de vouloir être et d’aimer être en deux lieux en même temps.

L’appartement du Liégat où j’ai passé trois semaines avait commencé à m’habiter dès le premier jour je crois. Il s’est immédiatement passé quelque chose. Je pense que cela venait là aussi de la relation à l’extérieur, les terrasses, ce regard porté sur ce qu’il y a au-delà des fenêtres et de leur petite folie géométrique, regard conjugué à cette possibilité de sortir sans s’extraire du périmètre de l’habitat. Sortir sans sortir, oh bien sûr pas de manière aussi douce qu’à Nishinoyama House, ici il faut descendre ou franchir.

Alors j’ai filmé. Pas l’appartement. Mais les vues. J’ai filmé la générosité de la maison : tout ce qu’elle offre à voir de ce qu’elle n’est pas.