Mardi 12 mars 2019

Et puis, tandis que je repasse et qu’il aime ce garçon mexicain mais que l’autre ne l’aime pas dans un superbe Gus Van Sant en noir et blanc aux abords d’une frontière fliquée, voici une voix et une chanson.

Lundi 11 mars 2019


J’avais loupé le tram : on avait papoté à propos du film et du débat qui me réconciliait avec les heures tardives.
J’avais couru quelques mètres mais n’avais pas traversé le carrefour malgré la conductrice compatissante.
J’avais bien fait de ne pas courir : 2 minutes d’attente seulement, un miracle si tard. Et donc personne. Tram vide. Personne non plus à l’arrêt suivant. Et ensuite ? Personne, toujours personne. Tram fantôme. On a vu des séries télé ou des films d’horreur coréens qui auraient transformé la rame en nid à morts-vivants.
Oh mais regardez, dehors, il y une zombie endormie sur sa valise.

Dimanche 10 mars 2019

Même place Caju, presque 4 mois plus tard, nous voilà ainsi. Il ne faisait pas beau ce samedi après-midi, je n’avais pas beaucoup de temps, j’allais chez le coiffeur, je lui avais payé un café. Ce soir c’est la place de ciné que je lui paye puisque je viens d’en acheter dix, ce soir fois il est avec E, hasard des amitiés qui se croisent et se dévoilent.
E m’a prévenu qu’au cinéma, J parle un peu. Dès le début, il y a un oh, puis parfois des réactions, des chuchotements, jusqu’à la fin où il rit. Oui, à la fin de Mort à Venise, il a ri. C’était peut-être cela qu’il fallait faire, rire, rire enfin, et puis ça a relevé le débat, là, place Caju, 4 mois plus tard, ainsi. On parle du rythme, de la photographie, j’étais emballé, j’avais oublié, je me souvenais de la fin, quand le corps s’effondre, mais dans mon souvenir il restait là, seul. On parle des prises par Tadzio, E se rappelle un Donatello, moi rien. Et puis ça dérape : remue-Minaj. On rit.

Jeudi 7 mars 2019

Matin
Elle s’assied à côté de moi, son profil s’insère dans mon champ de vision mais c’est peut-être la couleur de son blouson qui m’interpelle. Elle était, vingt minutes plus tôt, au même endroit que moi, elle attendait juste derrière.
Elle descend à Mériadeck. 
Il s’assied en face de moi. Il est barbu, des yeux bleus revolver, il soupire mais pourquoi ? Contre qui ? Il grommelle dans sa barbe, belle, fournie, soit contre la dame à qui il a laissé sa place, soit contre celle qui ne l’a pas laissée puisqu’elle ne comprend pas le français et qu’elle n’a pas compris ce que disait la personne âgée et qui voulait s’asseoir, mais les pictogrammes oui elle a compris, mais trop tard, langage universel. Il pourrait alors, dans cet agacement dont j’ignore la cause avoir des idées plus sombres que ses yeux, qu’il dirigent vers elle, c’est maintenant presque sûr, contre elle, la femme qui ne parle pas français et qui le dit, dans une syntaxe hachée et un vocabulaire asséché.
Il descend un à hôpital Pellegrin, c’est écrit « Hop. Pellegrin » mais personne n’a envie de dire « Hop« .

Soir
Aller du je vers le nous.
Aller du présent vers le passé, puis revenir.
Aller de la parole vers la danse.
Aller de la peinture vers les mots.
Aller de nous vers le nu.
(Voilà, j’ai beaucoup aimé « Conjurer la peur » de Gaëlle Bourges mais je me demande pourquoi j’ai osé demander le micro pour dire un truc.)

Mercredi 6 mars 2019

– E : Pas de sport ce soir ?
– A* : Je regarde un film
– A : Iranien
– E : Eh ba
– E : Be
– A : Bo
– A : Non c’est un thriller
– A : C’est bien
– A : Golham
– E : En vo?
– A : Gholam
– A : En anglais surtout, ça se passe en Angleterre
– E : Ah d’accord
– A : Tu as des a priori sur le cinéma iranien, toi
– E : Non, du tout
– E : J’ai un peu bu
– E : J’avais un after work avec des collègues
– A : Un pot quoi
– E : Oui
– E : C’est pas beau « pot » lol
– A : collègues non plus
– E : Lol
– E : C’est vrai
– A : Du coup ? Tu avais un after work avec des job people ?
– E : Yes indeed
– A : Demain soir je vais voir de la danse au TNBA. mais ça finit vers 21h, peut-être un after dance alors ?
– E : Demain un pote m’a proposé d’aller à un truc de thalasso
– A : Ah un water glanding

* C’est moi

Mardi 5 mars 2019

Son nom, son visage, son sourire, cette photographie que j’ai prise de lui ce jour d’été et qu’il montre en noir et blanc. C’est joli ainsi, il l’est lui-même et il n’attend que ça, qu’on le lui dise. Les commentaires sous la photo qu’il diffuse sont gorgés de désir. Ainsi le revoici. Il revient sans être jamais réellement parti, malgré les mois, malgré le refus que j’avais imposé mais qui n’avait peut-être pas plus d’incidence sur nous que les milliers de kilomètres entre mon pays et le sien. Depuis quelques temps, sur un autre réseau social aux petites images carrées il montrait sa folie, son exubérance et souvent j’étais ébahi et riais. Il revient le jour où Monica Vitti, dans un Antonioni légendaire, rencontre Alain Delon avant de regarder des photos du Kenya chez sa voisine lors d’une scène fascinante, dans une langue italienne qui m’émeut, puisqu’elle aussi s’était éloignée, cette langue, à peine la parlons-nous avec E (et E). Il revient le jour où sur le petit écran il y a une de ces petites vidéos partagées et partagées encore, où Yourcenar, Duras, Beauvoir parlent trop brièvement d’amour et de désir. Il revient le jour où T m’écrit qu’on trouvera un petit moment pour finir le vin ensemble. 

Lundi 4 mars 2019

Du lieu trop bruyant on s’échappe alors. Les rues sont vides. Les bars fermés. Ses yeux grands ouverts.

Samedi 2 mars 2019

De onze à dix-huit ans, il se consuma comme le papier d’Arménie qui brûle vite et ne sent pas bon.
::: Jean Cocteau, Le Grand Écart.

« J’ai hâte de manger mon sandwich », dit-elle à sa copine qui l’a accompagnée dans le train avant de redescendre et de sourire (à bagues) depuis le quai. Le train parti, elle va s’asseoir à côté de cette autre adolescente, qui plongée dans son téléphone n’avait pas vu sa famille courir et gigoter comme des pantins sur le bitume, sauf peut-être un dernier bras en l’air après que je lui avait dit qu’elle devait regarder dehors. Elles se présentent, elles sont de 2004, enfants du vingt-et-unième siècle qui socialisent et utilisent le mot « hâte » malgré tout ce qu’on peut dire sur cette génération. Dehors il fait beau, j’ai déjà mangé une quiche sur le quai, il n’est pas encore 11h40.

Vendredi 1er mars 2019

« Moi aussi j’veux voir Macron » dit la petite fille. On vient de nous annoncer que l’arrêt suivant ne sera pas desservi en raison de la visite présidentielle, ainsi les miettes des croissants partagés par Manu et Alain dérangent-ils le trafic, mais l’usager marchera, quelques minutes à peine, tout est si proche. En face de moi elle sourit de cette phrase, mais bien plus sourit-elle, arrêt Gaviniès, lorsque une amie la rejoint, l’embrasse, lui demande : « Tu as lavé tes cheveux ?« . Non, elle a mis de l’huile, elle précise comment d’un geste des deux mains, mimant dans son manteau blanc.

Alors la journée passe et soudain les lumières s’éteignent. Tu t’amuses d’être là, assis dans ce bar où tes souvenirs sont debout, et cette ambiance devenue nocturne te ramène à une situation plus habituelle. Les vidéo-clips sur l’écran derrière le bar écrasent, à cause d’un 16/9ème mal configuré, une flopée de chanteurs parfois oubliés, telles Samantha Fox ou cette chanteuse dont nous cherchons le nom – mais si, tu sais, elle avait repris cette chanson, là, la cloche qui sonne sonne. Les vidéos-clips, donc, baignent le bar de leur musique dansante, mais à peine discerne-t-on quelques mouvements dans les jambes de ce couple de garçons aux traits asiatiques. Bien que tout ce petit monde soit plutôt statique et les mojitos plutôt sirupeux, la comparaison est sans appel avec les deux bars où j’avais entrainés B samedi dernier : je suis bien plus à ma place ici.
À ma place ici, mais la fatigue d’un vendredi soir, de laquelle j’avais tout fait pour m’extraire en te rejoignant place du Parlement, me ramène chez moi plus tôt que ce que tu espérais peut-être : pas de deuxième verre. Sur l’ordinateur m’attend encore, patient, le film Satan in High Heels débuté plus tôt ; il me fait signe et j’imagine que je vais m’endormir devant. « Enough is enough » dit alors l’héroïne lorsque je relance la lecture, clin d’œil amusant à cette chanson que tu avais commentée et justement reprise, sur ce 16/9ème mal bricolé, par Donna Summer et cette chanteuse dont nous avions oublié le nom : Ratatinée Arena.

Jeudi 28 février 2019

De qui Rachid Abdou avait-il l’air ? On ne sait pas trop. À la fin de l’histoire on n’aura vu qu’une seule photographie de lui, la reproduction de sa carte d’identité, un peu floue, mangée par deux œillets de métal et barrée des deux arcs du cercle d’un tampon illisible. Un visage étroit, des yeux très doux, rêveurs, étonnés, les lèvres fines ombrées d’une moustache à peine esquissée, le front très haut, le cheveu noir et cranté, impavide et absent. Non, peut-être pas de moustache.
::: Jean-Baptiste Harang ; Bordeaux-Vintimille

Et c’est soudain le hasard d’un nom, un autre Abdou, dont la maison vient de brûler, dans ce court-métrage, La Résidence Ylang Ylang. Si le film d’une vingtaine de minutes est regardé d’un œil distrait entre deux olives et une crème au chocolat, en revanche le livre m’a emporté, dévoré le matin dans ce tram, malgré cette femme qui parlait fort à son fils, son fils que ne disait rien, sa langue qui ne me parlait pas, puis clos le soir dans ce lit, avant de ne rien dire.

Mercredi 27 février 2019

Puisque j’avais succombé au désir du cinéma et qu’il était déjà tard, Cocteau me berça. Dans les bras d’Orphée je m’endormis.

Mardi 26 février 2019

Le samedi ou le dimanche, je devais parfois accompagner mes parents qui rendaient visite à des voisins. On buvait du mousseux, on croquait des gaufrettes, et ça me faisait un après-midi foutu.
::: Honoré ; Comment le Japon est venu à moi.

Dimanche 24 février 2019

J’ai remisé les deux puits d’amour en rab dans le frigo ; boîte en carton bleu. Je rejoins B sur ce qu’on appellera la terrasse ou la coursive, espace commun de circulation qui mène à mon appartement, espace commun baigné de soleil que je ne partage qu’avec un seul voisin, toujours habillé en noir ou gris, souvent écoute-t-il de la musique qui grogne que je perçois à peine en passant devant sa porte. Je parle à B de la chanson reprise par Barbara, dans laquelle il est question des puits d’amour (et sa bouche un p’tit four) et que je chante un peu, mais j’ai oublié une grande partie des paroles. Elles ne grognent nullement.

Samedi 23 février 2019

L’eau est très froide, la mer surtout trop forte. Mais ils sont là, le soleil est chaud, leur présence aussi. On saura le soir venu que le soleil tapait. Trop.

Vendredi 22 février 2019

Il me dit qu’il est devant la gare, devant l’horloge. Mais il y a deux horloges. Peut-être plus. Il y a en tout cas toujours ce doute sur le lieu où l’on s’attend.

Jeudi 21 février 2019

Nous avions tout, dit Azzuto. Nous avions trop. Aussi était-il juste et bon de tout perdre, puis de tout recommencer. Nous étions gros, enchaîne Patrap. Beaucoup trop gros. Obèses. Pourris gâtés. A présent, nous devons tout reprendre à zéro, tout recréer : la vie, l’espoir, et la joie tout au fond de nous.
::: Antoine Wauters ; Moi, Marthe et les autres

Mercredi 20 février 2019

Il est tard. Je n’ai pas lu les livres posés sur la table de nuit, j’ai cherché un extrait de Michel Crépu dans cette écriture qui ne m’offre ni mélodie ni émotion, je me suis perdu devant quelques vidéos et il est tard. Il y a sur la table de nuit un grand verre, au tiers plein de sirop de fruit de la passion car il n’y a rien de sucré dans les placards, rien d’autre que ça, et déjà hier je m’en étais plaint ; à moi-même.
Je n’ai plus envie du silence râpé par le ronflement qui m’entoure et j’allume de la musique, à nouveau, car un peu plus tôt j’avais un peu chanté, j’avais un peu dansé en mettant les chemises à sécher sur des cintres. Cela vous fait sourire ?
Apparait alors dans la playlist cet album que C m’avait envoyé l’été 2017 et que je n’ai écouté que de rares fois car la piste 8 avait été la source d’une douleur infinie, de larmes, et depuis la source d’une certaine peur de revivre cette même émotion. Je clique sans hésitation. Il n’y a plus de douleur. Plus de peur. Je m’en fous.

Mardi 19 février 2019

Il fait froid ; la météo avait été optimiste. Il fait nuit ; je cherche des images. Je pense à ce message reçu ce matin, intitulé « un silence dur », auquel je dois répondre. Je ne te ferai pas attendre plus longtemps que les heures qui ont vu passer la journée et tomber le soir. Il sera assez tard pourtant, et il faudra du temps pour peser les mots, manier le verbe, interroger l’absence, oh non, plus la tienne depuis ce matin, ni celle futile d’une majuscule, mais l’absence de ce qu’il te reste à dire. Dans le paragraphe écrit d’un bloc : rien. Rien de ce que j’attends. Las.

Lundi 18 février 2019

Il est arrivé le premier. Très vite suivra un visage semblable, cheveux ras, barbe noire, nez cherchant à s’imposer. Il regarde les photographies et me demande qui c’est. Le « qui » désigne celui mis en avant dans ce petit porte-photo constitué de deux plaques de verres, d’un support en bois et d’une pince. Il est donc debout, alors que les autres sont à plat sur l’étagère. C’est Jonathan. Je résume, précise qu’il y aurait pu devenir si… et dans une glissade lexicale malvenue, dit un mot qu’il ne fallait pas. Silence.

Dimanche 17 février 2019

Nous voilà dans ce hall de gare, 48 heures après t’y avoir retrouvé. B vient de nous laisser, nous nous étions dit un peu plus tôt, encore le feu crépitait, que ç’avait été un beau week-end. B était heureux d’avoir créer de nouveaux souvenirs d’Azay avec nous ; je n’avais pas parlé des miens, seulement avais-je dit plutôt que j’étais déjà venu et que j’avais oublié. Peut-être que mes bords de Loire avaient disparu, étouffés, sous l’ennui d’un petit hôtel sans désir où bien sûr il avait voulu regarder la télévision ; les draps étaient jaunes.

Nous voilà dans ce hall de gare et par habitude je me dirige tout de suite vers le quai après t’avoir salué rapidement. Je ne sais pas pourquoi je ne reste pas un peu, pourquoi je ne te dis pas combien j’ai été d’heureux de ce moment avec vous, combien j’ai été heureux que nous soyons là, toi et moi, partageant ainsi l’histoire et la lumière qui frappe les lourdes tentures, mais combien je regrette que l’on n’ait pas trouvé un moment propice, nous deux, oui toi et moi, pour parler un peu de ce qu’on ne dit pas, des autres et de soi. Je ne sais pas pourquoi je ne me suis pas retourné pour un salut dessiné avec quelques doigts en mouvement, la valise dans l’autre main ; comment m’as-tu regardé m’éloigner ainsi ?

Samedi 16 février 2019

Et c’est ainsi, qu’un matin d’hiver, près d’un feu crépitant, je vivais mon premier cours de yoga. Le froid était sec dehors, je m’étais levé aux mêmes horaires qu’un jour de semaine, 8h23, mais sans rechigner : la lumière était belle. En descendant les escaliers, il y avait eu vos voix. Tu m’avais souvent proposé, j’avais toujours rechigné, repoussé, inventé une raison ; mon habituelle curiosité avait quelques limites dans quelques recoins du monde. Et puisque l’on parle de recoins, nous voici sur les bords de Loire. Nous voici au marché de Tours, dans les ruelles puis à Chenonceau face à l’histoire. Diane de Poitiers et Catherine de Médicis ne sont alors nul souvenir, ni d’école ni de cinéma : j’ai tout oublié.

Vendredi 15 février 2019

Tels que je les ais vus, tous les deux, assis côte à côté dans le salon, ces derniers mois, mon père et ma mère me faisaient penser à des personnages de Hopper. Je sais que cette comparaison n’est pas très originale, car nous en avons tous soupé de Hopper. Néanmoins, elle est exacte.
::: Michel Crépu ; Un jour

Jeudi 14 février 2019

Il est 23h28. Tous des oiseaux, la pièce de Wajid Mouawad, vient de se terminer. Je descends l’escalier extérieur du théâtre, cet espace qui était jonché de détritus la première fois que j’y suis venu. Je cherche un peu du regard derrière moi C&E, mais je n’ai pas envie de parler de toute façon. Ni l’envie ni la capacité, je crois. Tout comme ici je ne peux pas écrire ce qu’il m’est impossible de glisser entre les lignes. La pièce m’y ramène, pourtant : parfois la vie est un théâtre et comme il vous reste un peu de temps, vous prenez un deuxième café.

Mardi 12 février 2019

Il y a des grands spécialistes à Paris pour soigner la maladie qui lui ronge les muscles du bras gauche, alors on prend un train pour Paris. J’aime le bruit du train. Je pose mes jambes sur les siennes et ma tête sur les cuisses d’un militaire. Elle dit : “Tu vas gêner le Monsieur.” Il répond : “Non, non, madame, laissez-le.”
Je ne pense plus à Danielle et Caroline, l’homme a une odeur que je ne connais pas. Je suis bien.
Je crois que j’ai bientôt sept ans.

::: D. Belloc ; Néons

Lundi 11 février 2019

Je suis en retard, vous m’attendez depuis quinze minutes. La conversation téléphonique, que je pensais être brève et que j’imaginais sur un autre ton – le mien comme le sien – a duré. Trop duré. La mer était sereine, puis il y eut une légère houle, enfin de fortes vagues, de celles qui vous noient ou vous balancent ; alors voilà les corps fracassés. Avant que la tempête, légère certes, mais bien là, ne déforme mon horizon, je lui avais raconté le 12 février 2004. Je lui avais raconté comment et surtout pourquoi, ce jour-là, j’avais quitté celui à qui je ne pouvais plus mentir, celui avec qui je ne voulais pas partager une Saint-Valentin mensongère, alors qu’il avait pris deux jours de congés pour que l’on soit ensemble. Ainsi, il y a quinze ans et un jour, peut-être au bout d’une heure interminable d’une conversation sans espoir, après presque trois ans d’un couple haché par les anicroches, les soupirs, les chaussettes par terre, les rêves et les rancunes, il partait rejoindre des amis en commun, qui savaient déjà. Depuis la fenêtre du sixième étage, j’avais vu son corps vouté marcher sur le trottoir, vision d’une infinie tristesse. Nous ne nous sommes plus jamais revus. Je ne sais pas, aujourd’hui, s’il m’a reproché de lui avoir gâché toutes les Saint-Valentin qui ont suivi. Moi-même, je me suis reproché quelque chose, depuis : d’avoir gâché trois ans, trois ans sans amour.

Par conséquent je suis en retard, vous m’attendez depuis quinze minutes et ainsi, dans ce journal aussi, je m’amuse à vous vouvoyer. Je ne fais qu’effleurer une explication sur la conversation et son emprise sur ma ponctualité. Je veux cette soirée comme nos échanges sur une messagerie électronique : drôle, ponctuée peut-être de la présence de Marguerite. Et d’ailleurs la voilà, vous la sortez de ce cabas, son nom est sur le bandeau de ce livre que vous me prêtez : il me faut lire Belloc. La suite est ainsi délicieuse, le doigt dans votre œil, vos questions, vos rêves pour assouvir les miens, votre auto-dérision, votre pull de bibliothécaire, votre toupet devant le cruciverbiste-sudokeur en doudoune orange arrivé tardivement, votre soif de parlé et de vin et enfin votre cigarette sur ce trottoir.

Dimanche 10 février 2019

« Vous avez du thé vert ? », je demande. Elle dit oui, thé vert à la menthe, thé vert au jasmin… respiration… et thé vert nature, relégué en dernière place comme un pauvre remplaçant sur un banc de foot. J’avais prévenu E que je n’étais pas sûr de très bien réagir si la réponse de la serveuse se limitait à ce parfum menthe qui étouffe le sencha sous des fraîcheurs hollywoodo-méditerranéennes, nous en avions ri puisque nous partagions le même point de vue sur cette hérésie gustative, nous en avions ri ainsi avant et après et sur l’écran la France perdait ce qui a contrario ne nous procurait aucune émotion sauf une indifférence marquée par l’absence totale du moindre brin de conversation au sujet de ces types en short gesticulant sur du gazon, en l’occurrence maudit.

Samedi 9 février 2019

Tu es allongé sur mon canapé. Tu dors. La chemise que tu portes es très jolie, elle te va bien, avec cette multitude de zèbres minuscules, petits motifs à la ligne bleue.
Tipsy, comme tu dis toujours, peut-être parce qu’on n’a pas trouvé l’équivalent pétillant en français, tu avais franchi la porte une heure plus tôt, avec quelques gâteaux un peu broyés par le trajet ou le partage précédent. Tu étais gêné d’apporter ainsi des restes mais j’étais amusé, de leur état et de ta tentative de masquer leur désordre en les recoupant, donnant au tout un peu d’allure par ces petits morceaux. Tipsy, tu avais laissé aller cette fragilité qui demeure entre nous, tu avais formulé, de manière confuse, des éventualités, des rêves et des refus et puis ta peur ; parfois tu chuchotais comme si tu craignais que moi-même je t’entende, comme si tu parlais à toi-même, comme si l’autre t’écoutait, comme si tu ne voulais pas réveiller le bonheur possible qui somnolait, tout près de nous. Le cœur et la raison encore bataillaient en silence.
Tu es allongé sur mon canapé. J’ai enlevé tes chaussures, t’ai recouvert d’un kikoi, te regarde dormir. Tu ne m’as pas encore fixé, de cet œil qui exprimait tout, l’autre caché derrière ton bras, peut-être à demi fermé.