Lundi 13 novembre 2017

Soudain, au milieu de cette conversation qui glisse dans l’intime, je raconte cette étude de cas en sociologie des organisations. Et je comprends.

Dimanche 12 novembre 2107

Foire. Deuxième. Je veux revoir Saé et être présent pour le talk, qui va talker du marché de la photographie asiatique, pourquoi pas, ça ne peut pas être inutile d’être là et de combler une micro-lacunes en écoutant un Taïwanais parler anglais, une Coréenne parler anglais et… deux Japonais parler japonais.
Cette fois nous avons plus de temps avec Saé, il n’y a pas ce genre de gugusse cherchant à vendre sa mayonnaise et son stand parapluie/ombrelle pour des photos de surfs. Je parle de mon envie, de mes hésitations, budget, avion, bling-bling, vrrrr, et l’idée surgit, pourquoi pas #home, mais somewhere else. #unhome ?

Vendredi 10 novembre 2017

Yuna nous présente. Je ne comprends pas son nom. Ne fais pas répéter. Très vite elle en dit plus sur moi, alors il me demande ce que je fais comme genre de photos : De l’architecture ? Non, pas ça, je réponds, pas ça, alors pour monter des exemples je sors les petits livres que j’ai apportés. Dont le petit carré. Ah oui, parfois, de l’architecture. Ils sourient. Autour de nous, des photos et encore des photos. Là-bas, Saé, joie. J’ai passé un moment à regarder, à chercher ma place, le signe qu’il y a dans cet univers un recoin pour moi, mais il n’est pas ici, pas dans une foire. J’ai passé un moment à parler, en anglais entrecoupé de japonais voyez-vous, peu importe ce qu’il disait, peu importe que j’aimasse ses photographies, c’est ça, là, ce pays, et puis un peu plus loin les images d’un Coréen, tant aimées à Kyotographie, et juste à côté des garçons, nus, bientôt militaires et ici pudiques, travail beau, vraiment beau, lumineux, les regards, les mains qui cachent, les cuisses qu’on croise, loin du stéréotype du nu féminin occidental qui sera évoqué le lendemain, justement. Bref, on part, je dis « on » car Niu est là, c’est bien qu’il soit là, il m’emmène là où je ne vais jamais, Palais Royal, cette boutique ultra-chic de vêtements taïwanais tenue par une anglophone qui se plaint pourtant du prix du voyage au Japon et puis ce magasin de bougies, bref. Une autre émotion, ces portraits de migrants souriants, dont la vie rebondit joliment, ils sourient à l’espoir et au renouveau, et puis nous y voilà, deuxième foire, des livres cette fois, ça grouille aux Beaux-Arts, ça grouille et le hasard est là, dans cette publication qu’une Japonaise est en train de signer. Je feuillette et me souviens, ni du lieu ni du moment, mais j’ai déjà vu ces images, je les avais adorées, c’était les meilleures d’une expo, oh bien sûr j’imagine qu’elle ne me croit pas quand je lui dis, oui c’est ça c’était au musée de la photographie de Tokyo, mon journal de janvier avait été muet, il n’y avait que des images, tout l’opposé d’aujourd’hui. Et puis je m’éloigne, elle doit se demander pourquoi je ne mets pas 15 euros dans sa publication que j’aime tant. Et là encore je cherche mais je crois qu’encore, ma place n’est pas là, pas dans cette foire.

Et puis voilà. Des visages d’avant. Les gens qu’on embrasse. Ceux qui ne savant pas. Ceux qui, déjà, était là mercredi et qui en rit, de se voir là, encore. Et puis le Japon, encore, encore, toujours, tellement de fois aujourd’hui, encore donc maintenant pour le film de Judith et Masa. Soudain, sur l’écran, un policier. En une fraction de secondes, c’est tout ce que j’aime dans ce pays et l’on rit. L’envie revient. Je m’imagine.

Jeudi 9 novembre 2017

Le petit garçon et la petite fille sont derrière moi. Il a peut-être cinq ans, pas plus. Elle ? Trois ? Ils sont sales, très sales, parlent cette langue que je ne connais pas, jusqu’à ce que le non-verbal s’impose lorsqu’elle pose sa main sur l’ouverture de ma poche de jeans, là où se trouve mon téléphone, glissé juste avant. Son frère l’engueule, c’est le mot, mais je suis autant choqué qu’attristé, l’esprit envahi par des pensées confuses et le sentiment terrible que les clichés sont durs à gommer.

Mercredi 8 novembre 2017

Sur scène, je suis venu pour ça, ils sont quatre, amis. J’ai pu sourire avant, comme je le ferai après, voire rire, parce que les performances scéniques sont parfois étranges, caricaturales et qu’il faudrait demander, à l’artiste, pourquoi. Je peux éventuellement sourire à la fébrilité de J, visage figé pour cette première. Je peux éventuellement sourire à la moue de F quand elle entend la fausse note qu’elle vient de faire, le chant malmené par une balance mal balancée, mais la voix de F ne mérite pas un sourire tant j’aimerais l’entendre plus, autrement, plus fort, plus seule, plus ailleurs.

Mardi 7 novembre 2017

Il tient un petit sac à main. Il n’est pas seul, un ami l’accompagne. Parmi les personnes qui font la queue à la caisse du Leroy-Merlin, où je suis venu acheter des cintres, un homme à l’air patibulaire dévisage ce couple (c’est-à-dire cette paire) qui n’est probablement pas un couple. Il tient un petit sac à main et tout le reste (ses chaussures, ses vêtements, sa coupe de cheveux) sont un mélange clinquant entre ce que l’on pourrait qualifier avec facilité de « racaille » et ce que l’on pourrait qualifier sans brio de « fashionista ». Subjugué par son allure et les détails qui se dévoilent sur sa tête ou dans sa main gauche, je suis incapable, plus tard, de décrire l’autre, dont je n’ai retenu que la couleur de peau. Il est ce mélange délicat et gonflé, qu’on qualifie peut-être de métrosexuel dans certains magazines, à deux pas du RER B. Il est ce sentiment qu’il y a autre chose ici que ce qu’on imagine bêtement, pris au piège de clichés qui collent aux semelles.

Dimanche 5 novembre 2017

Elle fredonne Singing in the Rain. Mais il ne pleut pas. Je marche sur ce boulevard qui me mène au métro, je n’ai pas encore l’habitude de ces quartiers qui longent la ligne 12 ni des parcours à prendre et sur lesquels j’hésite. RER, métro, tramway, bus, le maillage parisien est un bonheur pour qui sait être un peu patient et choisir le bon trajet, et puis au fond du sac il y a toujours un livre, voire deux, Guimard pour réviser avant cette journée bénévole à l’hôtel Mezzara, Duras plus tard pour Écrire. Au fond de la poche il y a toujours ce petit écran qui vous emmène ailleurs, mais toujours aux mêmes endroits, des images carrées, une interface bleue, un petit oiseau.

Samedi 4 novembre 2017

Je lui décris le chemin qui devrait offrir à l’une de ses journées kyotoïtes un goût d’inédit et j’espère un sentiment privilégié loin des entiers battus. Sur la carte il note les étapes, les précisions, le fait qu’il faut faire demi-tour après avoir grimpé sur ce petit chemin, l’endroit où il faut acheter des ichigo daifuku et manger des soba. Il rit en imaginant montrer ma photo à tout le monde, et il évoque l’étonnement d’avancer dans les images de Google tout en se disant que ces lieux si loin me sont si familiers. 6 mois et 4 jours plus tard, je suis encore chez moi.

Vendredi 3 novembre 2017

Où il sera question de stigmates, du bonheur, de la religion, d’aiguilles, de blessures, de falafels et de la couleur des vêtements dans une foule sombre. Où l’on prononcera trois mots de japonais à Gengoroh Tagame.

Jeudi 2 novembre 2017

Le petit garçon joue avec deux petites voitures sur l’une des étagères de la galerie, sous la joie débordante de sa grand-mère qui dépose dans la deux-chevaux décapotable des dés de fromage et des exclamations aux modulations mièvres. Elle n’est pas très attentive au fait que le petit garçon me dérange pour regarder les ouvrages posés là, ni à l’ambiance plutôt feutrée au milieu des œuvres, principalement photographiques, d’artistes japonais, dont Yosuke Yajima, mon coup de cœur, un coup de cœur qui durera toute la soirée, au fil des galeries de Saint-Germain où l’on vernit avec des bulles dans des verres en plastique les expositions qui devraient réchauffer visuellement ce mois de novembre. Toute la soirée car, en dehors du travail d’un autre photographe d’un autre continent car africain (zut zut son nom ?), le reste est majoritairement d’un ennui terrible, n’apportant ici qu’un jugement à l’emporte-pièces et le début d’un doigt pointé sur l’éducation du petit garçon.

Mercredi 1er novembre 2017

Je monte dans la berline noire, il est beau, jeune, bien habillé et me demande quel genre de musique je veux écouter. Mes oreilles se posent sur ce qui sort des hauts-parleurs et mon regard sur l’écran où s’alignent des pictogrammes : c’est Shakira dans Radio Latina. Évidemment je lui dis de laisser cette musique parfois en boucle chez Patricio. Soudain, j’y suis encore, et je sens sous mes pieds le sable et dans mes doigts la poussière.

Le temps de traverser Paris et c’est ainsi que les cartons s’entassent avec l’idée de les ouvrir, trier, sélectionner, distribuer, garder, donner, chérir, vendre et diminuer la hauteur du tas. Le nouvel horizon, c’est un ensemble d’immeubles blancs qui laissent une place suffisante au ciel vers l’ouest et c’est aussi ça, un mur blanc et des boîtes marron, dont le contenu semble plus inaccessible que les nuages.

Mardi 31 octobre 2017

Halloween. Les monstres et les fantômes hantent les rues. Parfois, dans le métro, c’est une femme à tête de pigeon qui passe le portillon. Nous mettons dans 20 cartons et 2 valises ce qu’il reste ici de ma vie, c’est à dire plutôt de mes livres, lourds pour certains, et ce qui s’entasse ainsi porte autre chose que le poids du papier, celui des années, celui sur la conscience, celui de la vie, que sais-je, je cherche à métaphoriser ce moment, ce fichu passage un soir pas comme les autres où l’humain se fait pousser les dents, alors sur FB j’écris ça, un peu vite, mais seule CK semble y lire la tristesse que je cherchais à exprimer. Une vie ne rentre pas dans 20 cartons et 2 valises, elle est dans les souvenirs, ceux qui restent là, bien accrochés, joyeux, nostalgiques, elle est dans ce qu’on en a fait, dans les chemins et les erreurs, elle est dans ce qui ne se voit pas ou bien elle est ici, exactement sous vox yeux, et c’est sûrement pour cela que j’insiste, que je reste sur ce journal. Alors tu ouvres une bouteille, tu dis qu’il y a sûrement quelque chose à fêter, mais en cet instant précis je pense que non, malgré la belle aventure. Alors je dis Aix, et, réalisant l’homonymie, me fige.

Lundi 30 octobre 2017

J’écrivais tous les matins. mais sans horaire aucun. Jamais. Sauf pour la cuisine. Je savais quand il fallait venir pour que ça bouille ou que ça ne brûle pas. Et pour les livres je le savais aussi. Je le jure. Tout, je le jure. Je n’ai jamais menti dans un livre. Ni même dans ma vie. Sauf aux hommes. Jamais. Et ça parce que ma mère m’avait fait peur avec le mensonge qui tuait les enfants menteurs.

Marguerite Duras. Écrire

Dimanche 29 octobre 2017

Tu me parles des images du nord, là où la ville tombe comme une falaise et ne devient rien, même pas le mouvement des vagues ; à peine un automobiliste audacieux et soudain poussiéreux troublait-il parfois l’espace vide où le vent ne produit rien. Tu me demandes alors ce qui pourrait intervenir, prendre place, mais je ne te parle pas du garçon aux yeux noirs à qui je n’ai pas donné la place qu’on aurait pu imaginer et qui n’a donc pas pu investir ce désert. Mais soudain c’est une faute de frappe qui se glisse et je vois le mot désir dans le mot désert.

Je ne parle pas non plus de cet autre qui a surgi comme apparaissent quelques démons qui vous mordent et repartent. Me voy a chuparte como un vampiro, disait justement cette chanson idiote entendue dans un taxi et sur laquelle on a ri ; mon Chili c’est aussi un peu cela, un recueil de chansons, parfois idiotes.

En quittant Tacna j’avais justement vu ce que l’homme cherchait à combler dans le désert, avec son désir d’envahir le monde. J’avais vu ce même jour, sans le comprendre vraiment, dans le sourire du garçon aux yeux noirs, l’idée du désir dépassé, l’idée d’une promesse en nouant le bracelet noir et rouge. Alors comment aujourd’hui remplir le rien des images ? Quelques parpaings, rugueux, froids, ne suffiront pas. Le cheval albinos non plus. Il manque, je le regrette, un portrait.

Vendredi 27 octobre 2017

Il est triste. Je n’avais pas compris qu’il tenait à ce que je l’accompagnasse. Il m’avait semblé, au bout de ses trois mois de présence ici, que l’aider à rencontrer un médecin anglophone avait suffi. Il me demande alors si, lorsque j’étais au Japon, j’allais seul chez le médecin. Je réponds oui, il est surpris, et je précise que le docteur était francophone en oubliant ces grands moments de solitude chez le dentiste où je ne pouvais parler ni la bouche pleine ni ma langue natale.
On parle donc des difficultés liées à ces langues d’un territoire qui n’est pas le nôtre mais je décèlerai seulement plus tard dans ce qu’il vient de dire – comme si ma perspicacité disparaissait avec l’âge – qu’il se sent un peu perdu dans ce pays qui n’est pas le sien. Je suis sûrement une interface, un liant, malgré nos conversations en anglais, et grâce à nos rires lorsque je cherche à parler chinois et lui français. De fil en aiguille, nous voilà alors à regarder les caractères chinois utilisés à Taïwan et je découvre ô joie leur gémellité avec les kanjis japonais, ce qui m’offre un petit moment de satisfaction, comme si cette île inconnue soudain s’ouvrait à moi.

Jeudi 26 octobre 2017

Dans mes images je cherche un arbre mais cette quête cache une forêt de souvenirs.

Mardi 24 octobre 2017

Il est 13h36. J’ai vaguement avalé une part de quiche et une autre de flan dans une boulangerie du boulevard Raspail et je pense que c’était trop gras et que je vais m’assoupir. Il m’envoie un message où il s’excuse d’avoir été une déception. Il a lu le texte de jeudi dernier, tentant dans cette langue qui n’est pas la sienne d’attraper ce qui pourrait lui appartenir ou ce que je pourrais lui avoir laissé comme signe. Il ne sait pas, qu’à la place du Adios, il y a eu un paragraphe, dans une langue qu’il comprend et dans laquelle j’ai tenté d’écrire quelques mots, une idée plus précise, un mouchoir blanc qu’on secoue, avant de tout effacer. Tout effacer car ce n’est pas ma langue, ce n’est pas celle qui me permet, ici, d’offrir une prose en étant absolument certain du sens donné ou caché et de la musique des phrases. Alors je lui dis que non, il n’était pas le mot « déception », mais le mot « sourires », ceux qu’il m’a donnés, jusqu’au dernier jour triste, avant qu’il sache avec quel état d’esprit je repartirais.

Lundi 23 octobre 2017

L’image sans l’homme. Tel est l’intitulé de ce séminaire organisé par Le Bal, à l’EHESS, auquel j’avais déjà assisté en 2013 sur le thème « L’image manquante ». Il répond, sur le papier, à ce regard que je porte, souvent, sur les villes et les espaces, vides, telles ces façades japonaises, plus récemment ces paysages, là-bas encore ces aires de jeux d’enfants, ces nuits pleines d’ombres, sauf lorsque soudain, découvrant un nouveau territoire comme le Japon, je me mets à le regarder, lui, l’Homme, avec une majuscule et sans entrer dans les débats justifiés de l’écriture inclusive, car je ne peux nier ce qui fait lien entre langage et soi, après avoir avalé des mois de japonais et des heures de langues étrangères.
Durant deux jours donc on questionnera l’image sans l’Homme, sans l’humain pour être sûr du sens que l’on veut donner, humain disparu, soufflé, anéanti, dépassé, animalisé, minéralisé, déshumanisé, écervelé, vaporisé, caché, que sais-je encore, trace de guerre ou de lui-même, femme-dessin sur la paroi d’une grotte, nuage aux abords un champ de ruine, silhouette dans l’étendue pixelisée de l’histoire des jeux vidéos, artiste dans un ours empaillé ou regard sur les contours incertains d’une ville en devenir. Le séminaire offre aux intervenants la liberté de leur définition, la liberté de leur champ de recherche et de leurs interminables clins d’œil. Alors, moi, chanceux au milieu de peut-être 250 écoutants, homme parmi l’Homme, je prends durant deux jours ce qu’il y a, pour moi, à prendre. Peut-être simplement le plaisir d’être là.

Dimanche 22 octobre 2017

Et se dire que parfois les étoiles sont rousses comme des gâteaux, au risque de faire une espèce de poésie trop sucrée.

Samedi 21 octobre 2017

Et Benoit s’embarque alors à tenter d’expliquer la notion de deuxième degré à un Colombien et un Taïwanais pendant que les deux Français se regardent et se resservent un verre sans trop savoir quoi (se) dire.

Vendredi 20 octobre 2017

Atterrir enfin, les yeux ensommeillés et l’estomac envahi par le sucre dégoulinant du petit-déjeuner servi dans l’avion. Au fil de la journée, je retrouve F, C, B, N et m’étonne de rester là, ainsi, éveillé jusqu’au soir, porté par une force inconnue. Je raconte aux uns et autres, des versions enjouées ou plus réalistes de ce mois, quoi qu’il en soit je raconte à quel point c’était important. Je parle des notes dans les carnets, je les vois à travers les couvertures marron clair des carnets Muji rangés dans le sac à dos, je pense à l’écriture maladroite et aux imprécisions, je dis juste que, voilà, oh j’ai pris des notes. Parfois je parle de celles que j’ai perdues dans le vol du téléphone : ces mots dictés dans les rues de Santiago, ces images grappillées. Et dans ce métro retrouvé, en lisant Pierre Michon et son écriture magistrale qui se répand, parfois presque jusqu’à l’écœurement, j’imagine mes notes grossir, s’étendre, se diluer pour devenir phrases.

Jeudi 19 octobre 2017

Partir. Ces deux derniers jours à Santiago m’ont permis de me réconcilier avec la ville qui s’est montrée festive, joyeuse, dansante, jeune, heureuse, colorée comme ce nouveau blouson… et même gay, avec ces garçons se tenant par la main, ou ces autres, répétant des chorégraphies dans le parc.

Je quitte le Chili après 1 mois d’émotions multiples, complexes, après des joies, des peines, des peurs, des sourires, des déceptions, des enthousiasmes. Je quitte le Chili en ayant retrouvé cette langue, pas parfaitement, mais suffisamment pour échanger, suffisamment pour rire d’une blague de chauffeur de taxi. Je quitte le Chili avec une partie du devoir accompli, et il reste devant moi à écrire et à éditer. Je quitte le Chili dans les turbulences. Par le hublot, les cimes enneigées de la Cordillère sont un dernier clin d’oeil à ce début de printemps.

Adios.

Samedi 14 octobre 2017

Je ne savais pas ce que Tacna m’avait donné à voir lorsque nous avons quitté la ville par le train, 16h30 heure locale, 18h30 heure chilienne. J’avais entraperçu, à l’aller, par la fenêtre du taxi collectif, un sujet, à savoir ces cabanes de parpaings.A Tacna j’avais enfin mangé un ceviche, spécialité locale de poisson cru mariné et poursuivi la découverte des produits locaux comme le kamote, patate douce dont le goût et la couleur oscillent entre la carotte et la citrouille. Et puis il y avait eu la ville, discrète, une ville dans sa définition première : un lieu où des personnes se regroupent pour vivre et vous vendre tout un cas de trucs dans la rue, trucs qui parfois, soudain, vous font envie, comme ce petit bracelet, un petit rien dans lequel vous pouvez mettre beaucoup de sens si cela vous chante.

Et puis on a quitté Tacna par ce petit train bringuebalant et empêchant d’écrire. Par la fenêtre ces mêmes cabanes de parpaings qu’à l’aller. Mais tellement. Tellement. Une ville pas encore née, sauf dans l’esprit de promoteurs immobiliers voulant offrir de la vie à cette terre inerte faite de poussière et de lignes électriques.

Vendredi 13 octobre 2017

Il est 13h et je m’étonne que le centre soit bien plus animé qu’en fin d’après-midi. Leo m’accompagne, c’est bref, on s’est à peine retrouvés dans ce café où il m’a offert une tartelette au chocolat, il y avait cette chanson qui dit que c’est tellement facile de tomber amoureux, il vient de s’acheter (ravi) une chemisette que je n’aime pas et pour cela s’est vaguement déshabillé derrière un paravent de fortune et de paille pendant que le vendeur lui demandait d’où il venait. Mais non jeune homme, c’est moi l’étranger. On attrape un taxi collectif et on descend là, sur cette avenue bruyante devant le supermarché, il poursuit sa route à pied, sa mère l’attend, à lundi peut-être.
J’étais auparavant retourné sur le port de pêche, après avoir laissé Diego ; nous n’avions pas pu acheter les tickets pour Tacna mais au moins pour une fois j’étais là, matinal. Sur le chemin, il m’avait raconté comment, vétérinaire, la première course après les lamas en altitude avait été un calvaire, à cause de ce fichu mal des montagnes… disparu après un marathon. J’avais oublié mon appareil photo, comme parfois cela peut arriver alors sur le port j’avais regardé la scène, les couleurs, la femme qui avait malheureusement enlevé son chapeau, les pélicans et les veaux de mer, ce petit chat mangeant son gros poisson et je les avais transformés en souvenir maladroit dans mon téléphone portable.
J’avais auparavant regardé les couleurs de la ville, je ne voyais que le rouge, les immenses enseignes vendant un soda, le squelette de la cathédrale, le granito de la place, un drapeau péruvien, les lauriers-rose, ce tee-shirt, ce sac à dos, la façade du club 51, les poubelles, les barrières. J’avais noté tout ça. C’est ici.