Jeudi 22 octobre 2020

Tu me dis la main sur ton cou, ton rire puis ton cri, ta fuite, quelques dizaines de mètres, la perte des lunettes que tu retrouveras. Dans mes paroles, j’essaie de trouver cet équilibre, que tu verbalises déjà, entre la vigilance et l’indifférence. Ne pas s’inquiéter à outrance, mais ne pas s’imaginer que rien ne peut arriver. 
Il faut apprendre à regarder un peu autour de soi, couper la musique, flairer un regard, en éviter beaucoup d’autres, faire semblant, faire avec, respirer, sourire, marcher d’un pas tantôt assuré, tantôt léger. Il faut apprendre que le monde est une jungle dans laquelle, des nuits de juillet, sur les bords de mer, dans l’allégresse d’un esprit grisé, certains sortent les crocs malgré toute leur jeunesse.
Il faut aussi trouver la paix autrement et aimer le silence, fuir ce bruit qui grouille sur les écrans, fuir la haine bruyante, la bêtise beuglante, ou simplement l’autre, dans ce qu’il a à dire et qui dans l’absolu du monde n’intéresse que lui, ne peut intéresser que lui ou presque, ne devrait animer qu’une conversation entre amis, un dîner en tête-à-tête, un café entre collègues. Mais non, l’autre a envie de sa place dans l’agora, alors il écrit, là, son petit commentaire sur un post du journal Le Monde. Ils sont, lorsque mon regard se fait curieux sur un exemple dont le contenu mériterait plus d’une minute de silence, 1627 a en avoir fait autant. 1627. Seulement, et tant.

Le hasard fait que j’écoute, depuis quelques jours, la première chanson de l’album “Joan Baez sings Dylan”, et notamment le premier couplet, et notamment le premier vers : My love she speaks like silence.
Vous en faites ce que vous voulez.
Éventuellement je le chante aussi, pour moi, mais ceci est un autre sujet.

Lundi 19 octobre 2020

J’entends un ton de voix qui pourrait s’adresser à moi, comme un appel à un passant, une interpellation. Je me retourne, à tout hasard : nous ne sommes si nombreux à marcher.
En effet, elle est attablée, elle sourit, je souris, je m’approche, la chaise est libre, je m’assieds, je dis “Ah ben la même chose !” au patron qui vient de poser une mousse sur la petit table de bistrot et qui me trouve peut-être un peu un impoli de ne pas le saluer avant de passer commande d’un air joyeux.

Dimanche 18 octobre 2020

Il me dit qu’il avait de la famille à Courcoury ; pour y aller, jeunot, il prenait un petit bac. Je lui dis qui, probablement, le faisait traverser.
C’est le hasard qui m’entraîne, quelques minutes plus tard, sur l’eau. Bordeaux offre cette possibilité de prendre un peu le large, s’offrir la Garonne et une autre vue sur les quais et voir s’éloigner, tranchant le ciel bleu, les lames du pont Chaban sous le bruit d’un moteur.
La ville offre aussi des ailleurs atteignables, ainsi ce parc où tu peux enfin laisser ton masque et donner à voir autre chose que tes yeux bleus et tes cheveux clairs, puis, parce qu’il fait si beau, deux couches d’inutiles vêtements. Le corps se dévoile encore. Alors quelques poils, sombres, qu’on devinera récemment rasés, s’imposent au-dessus de la vaste – si vaste qu’on ne devrait la nommer ainsi – encolure blanche. Au soleil tu montreras des images. Et diras ta prudence.

Samedi 17 octobre 2020

Elle pense à tout ça – ou plutôt ça lui traverse l’esprit, l’histoire de Bergogne, en le regardant, en observant les flaques d’eau sur le parking encore trempé de la pluie de la matinée, malgré la lumière qui brûle les yeux sur l’asphalte troué, cabossé, et dans les flaques les reflets des nuages blancs et gris-bleu, les éclats de soleil sur la carrosserie blanche du Kangoo, un blanc aveuglant quand le soleil perce les nuages gris acier ; Bergogne fait quelques pas en l’attendant, elle le regarde encore et elle s’en veut un peu de lui faire perdre son temps, il a autre chose à faire qu’à l’attendre, elle le sait, elle est un peu agacée par tout ce temps perdu à cause de connards qui ne savent pas quoi faire de leur vie ni comment gâcher celle des autres.
::: Laurent Mauvignier ; Histoires de la nuit

Mon corps est lourd. Ainsi je reste là. Le matin d’abord, là, sous la couette, à regarder quoi ? un bout de série, Kore-Eda, c’est mièvre mais japonais, cela produit donc son effet sur moi, c’est-à-dire ce sentiment que ce n’est pas totalement inutile, que ça servira, pour la langue au moins. Lorsque l’heure du déjeuner approche, mon cœur est assez léger pour que le corps le devienne ; on a dit qu’il y aurait des frites et nous en avions ri.
Au retour, le corps reprend ses droits. On m’avait dit “Tu as l’air fatigué.” On ne peut le nier. Le corps est lourd, il reprend sa place. Le corps a eu le temps de faire quelques courses, et un passage à la librairie après avoir discuté, là, au coin de la rue ; j’aime la douceur qu’ils ont de parler ainsi.
Alors le corps se retrouve là, comme le matin, un autre épisode, mais il s’endort. Au réveil il refuse de sortir, il dit non, c’est trop. Il lit.

Jeudi 15 octobre 2020

Durant les heures qui suivent son cœur bondit au bip des notifications. Elle savoure cet espoir, la possibilité d’un nouveau commencement. Elle ne se projette pas, pour la toute première fois elle ne s’imagine pas dans la quotidienneté, la conjugalité, la salle de la mairie. Les bains de solitude ont été efficaces, elle se découvre guérie de l’épouiste aiguë. Son sommeil sera doux, légèrement mordoré.
::: Chloé Delaume ; Le Cœur synthétique

Mardi 13 octobre 2020

Finalement, ermite : chercher le Japon ailleurs que dans ce film improbable, vue dans cette autre vie, proposé ce soir au cinéma. Chercher le Japon dans les mots, peut-être ceux qu’il faudra répéter.

Lundi 12 octobre 2020

Et sinon tu vas bien ?, on me dit. Oui, je vais bien, je réponds. J’ai beaucoup de travail, je dis, mais c’est bien, je précise, c’est intéressant, ça m’occupe. Oh tu n’as pas besoin de ça pour t’occuper, nous rions. Je suis en mode célibataire-ermite, je rajoute à O, mais puisque ce n’est pas tout à fait vrai je raye le mot ermite et précise la journée d’hier, le cinéma prévu demain, le théâtre jeudi. Interviendrait alors, potentiellement, l’idée de l’absence de l’autre, le sujet qu’est l’absence de l’autre en tant qu’on nommerait Autre celui qui serait là, tout près, qu’on n’aurait pas besoin de nommer, que souvent je tutoierais. De là, on en viendrait à cette chanson que tu m’as envoyée, toi qu’on a pu attendre quelques jours d’étés pour savoir si, avec la légèreté de l’attente quand on n’attend rien.
De là, d’une chanson à une autre, arrive la langue d’A. Sur la table de nuit, il y en a toujours la trace, de cette langue, leçon Assimil pour laquelle mon cerveau n’avait, je crois, pas la place. Je m’y suis heurté, avant de l’abandonner. Avant même de l’être.

Samedi 10 octobre 2020

Évidemment, il fallait qu’à un moment donné, ça coince. Je crois que c’est lorsque la conversation est arrivée sur la manière de tenir son sac à main, voire, potentiellement, d’en posséder un. Il a alors mis le pied dans le grand Cercle de ceux qui trouvent que non, faut pas s’habiller comme ceci, ni faire cela, et qui peuvent se permettre de le dire, parce qu’autrefois ceci-cela, moi-je, moi-je.
Je n’ai pas répondu. C’était peut-être un effet de la poire, peut-être un effet de la position debout accoudée au bar – son bar, puisque ailleurs c’était interdit – peut-être un effet de l’heure tardive et du temps passé à le trouver plutôt sympathique, sûrement un effet de mon âge, qui n’en avait plus grand chose à faire de ceux qui me disent comment je dois tenir mon sac quand même bien la nature m’a conçu avec des mains et le fabricant a fabriqué l’objet avec des anses ce qui, vous le concèderez, s’avère tout de même bien pratique.
Dans ces moments-là, il peut m’arriver d’essayer d’élever le débat, par exemple en comparant l’usage (du sac ou de tout autre accessoire : éventail, gants, parapluies, mouchoirs, masques) et le regard sur l’usage en fonction du pays ou de la vision ultra-normée du Don Quichotte voulant combattre les petits moulinets qu’on aime bien faire avec les mains. Mais là, je me suis limité à sourire. Peut-être un effet de la poire. De l’heure tardive, sûrement.

Vendredi 9 octobre 2020

Alors je ne sais pas. Là, assis sur mon deuxième rang, masqué, je ne sais pas quoi penser. Enfin si, je sais : je trouve ça nul. C’est assez étrange, ce n’est pas dans mes habitudes, ce type d’avis. Je me demande même si ce n’est pas la première fois que j’exprime cela ainsi, pendant un spectacle de danse, la première fois que j’attends, pendant toute la durée de la performance, le déclic, le truc qui fait dire : ah voilà, c’est pour ça ! Je pourrais juste dire que d’une part je ne comprends pas et que d’autre part je n’ai aucune émotion, mais non, c’est au-delà de ça, non vraiment, c’est terrible, je trouve ça nul, c’est-à-dire que par moment je trouve même ça idiot.
Vous me direz, comme d’habitude, j’ai vaguement lu ce qu’il y avait à en lire, là, épinglé sur le mur, et j’ai forcément oublié dans les secondes qui ont suivi, vous savez je n’arrive jamais à me concentrer, je crois (=je sais) surtout que je préfère ne pas savoir avant de voir, donc, voilà, hein, vous me direz, il ne faut pas que je m’étonne de ne pas avoir compris.
Et puis à la fin les gens ont acclamé. Et vous savez quoi ? Là non plus, je n’ai pas compris.

Mercredi 7 octobre 2020

Alors, comme parfois, nous nous vouvoyons. Ou peut-être comme souvent. C’est plus naturel, ça glisse, je crois qu’ainsi je me sens plus à l’aise, cela ne s’explique pas, ou plutôt si, cela s’explique, mais bref, qu’importe. Parfois, c’est un tu, par mail ou au débotté. Aujourd’hui il ne porte pas cette blouse qui s’imposa pour son portrait.
Nous parlons de son livre, je viens notamment pour en avoir un exemplaire. Sur la couverture, il y a donc cette photographie que j’ai faite de lui, ç’avait été assez rapide, on avait trouvé la bonne lumière ; ils l’ont collé devant un fond orange. Le livre se vend très bien, on l’a vu ici ou là, sur TF1, Europe1, etc., pour ainsi dire partout. Il me le dédicace, y écrit un mot gentil évidemment, sur lequel on pourrait revenir et sourire, et puis je lui parle de mon sommeil, ça tombe bien, alors je me permets. Ce n’est qu’ensuite qu’on parle des capsules. Non, pas celles qui aident à dormir.

Dimanche 4 octobre 2020

Faut-il donc que je ne dise pas ? Mais je dis, et je dirai encore, ici ou ailleurs, à qui ne veut pas le lire et à qui veut l’entendre, après une question posée dans la douceur et l’empathie, que tu n’as pas été qu’un passant et que, comme ceux qui s’arrêtent dans ma vie même le temps d’un sourire et d’une image qu’on gardera, même dans la folie douce d’un août ensoleillé, même dans l’amer d’un lendemain impossible, comme ceux qui sont importants parce qu’ils sont simplement importants, là, au moment où ils interviennent, tu l’as été. Plus que beaucoup d’autres. C’est comme ces Japonais qui, peut-être, auront préféré un cerisier plutôt qu’un autre un jour d’avril, et garderont le souvenir fugace d’une émotion, née d’une bourrasque ou d’un nuage au loin.
Alors, dans un excès de moi, dans cet excès qui surgit probablement plus quand on veut me faire taire que quand on veut me faire crier, c’est un impératif qui s’impose, et je dis “tais-toi”. Je réponds à la violence – toute relative mais ressentie, celle qui impose le silence et refuse l’envie de dire quelques gouttes de bonheur fugace – par une autre violence qui veut, en retour, faire tout autant taire. 
Je reviens alors, là, ce soir, un soir paisible d’appréciable solitude, sur cette idée du cerisier, dont les pétales s’envolent. Je pense au sens qu’il faut donner à l’éphémère. Aux fleurs qui mourront trop vite. Je comprends ça. Je comprends que c’est quelque chose comme ça.

Samedi 3 octobre 2020

Elle dit les livres après après dit un peu de sa vie avec les livres. Oh une ou deux fois mes pensées s’envolent, mais dès qu’elle parle des étoiles filantes, je réintègre ses mots.
Vous savez, par exemple, il suffit qu’on évoque Emmanuel C, et le Japon revient. Pourtant de – c’est-à-dire avec – lui le goût des repas s’est évaporé.

Elle ose évidemment rompre la surprise que j’aime voir naître d’une lecture, mais c’est sur celui dont elle dit trop – la fin ! Imaginez-vous ? – que je poserai ma main plus tard : avec moi il repartira. J’avais envie, quelque part, lire un peu ma vie, voir ce qu’on pouvait en dire, voir comment on pouvait en rire, de ça : 46 ans, etc.

Vendredi 2 octobre 2020

Elle vient de descendre à l’hôpital Pellegrin. Son déhanché en imperméable sombre ne dépareillerait pas dans un défilé de mode. Son attitude affirme quelque chose, son visage aussi peut-être, sous le fond de teint et l’air sévère, c’est à la fois presque imperceptible et évident, c’est quelque chose d’un autre genre et auquel on ne devrait pas faire allusion : peut-être la négation de l’homme qu’elle était autrefois.

Elle effacerait facilement, en ce paragraphe sec, celle qui l’a précédée dans ce tram et au sujet de laquelle j’avais, rapidement, noté les couleurs. Elle a assorti le maquillage sur ses paupières, peau noire, à son pull et à la semelle de ses chaussures. C’est très beau. Un peu, avant qu’elle ne se lève, nous nous regardons. On pourrait y chercher un accord, aussi, avec la chevelure de la femme en imper noir et le fond de teint allant vers le sable.

On pourrait alors glisser vers d’autres corps, les uns en mouvement, festoyant et légers, les autres peut-être moins bringuebalés par les airs et l’alcool ; l’une parlerait de son physique, ses lèvres seraient dessinées.

 

Lundi 28 septembre 2020

Ils parlent. Non, ils ne parlent pas, ils hurlent. Et vite. Leur espagnol n’est donc pas limpide pour moi. L’America central rythme leur voix, leur diction, leur dialogue dans lequel intervient une autre personne, un autre, et quelque chose qui ressemblerait à l’amour, ou la fin de l’amour. Ou peut-être l’impossible.

D’autres types montent, d’autres origines, un autre style, une autre sexualité, d’autres amours à supposer que cela se nomme ainsi dans l’âpreté de leurs mouvements, de leur gestuelle, de leurs paroles. L’un fume.

Dimanche 27 septembre 2020

Tu chuchotes. Je t’entends mal. Tu chuchotes tes inquiétudes et tes interrogations et cela produit chez moi, l’oreille tendue au maximum pour te comprendre, plutôt qu’une empathie, plutôt que des réponses douces, un agacement, une crispation physique, mais je m’efforce et peut-être pouvons-nous rire un peu malgré tout. Nous attendons que tu sois ailleurs, là où tu pourras me dire, clairement, à haute voix, ce nouvel horizon depuis un dixième étage.

Samedi 26 septembre 2020

A l’ombre des montagnes
ils remontent vers les glaces
les poissons couleurs de vent
::: Hara Yutaka

Alors Bernd et Hilla Becher m’emmènent ailleurs, m’éloignant de vous un peu plus tôt que ce qu’on imaginait sûrement en proposant ce déjeuner. Il m’emmène aussi dans le passé, toujours, dans cette exposition vue fin 2004 ; j’avais alors compris que la photographie pouvait être autre, et peut-être qu’elle pouvait être mienne, puisque l’on pouvait en faire même “ça”. C’est ainsi, en tout cas, que j’analyse aujourd’hui ce souvenir flou, dont la seule netteté provient du bouleversement et des questionnements face aux alignements d’images : je me souviens que quelque chose s’est produit en moi.
Cet après-midi, en regardant ce documentaire qui les suit durant dix ans je crois, quelque chose se produit encore. Le plaisir d’être là d’abord, pour comprendre et savoir. L’idée qu’il faut continuer pour faire, oh quoi, même un petit “ça”.

Vendredi 25 septembre 2020

Nous parlons depuis un certain moment avec C. Je lui parle de mes projets, des quêtes, des idées, et de comment, peut-être, il pourrait trouver une piste. J’ai peut-être aussi besoin, à un quelqu’un qui vit des images, de parler de cela, de ce qu’il y aurait au-delà des miennes. L’homme entre alors dans la librairie. Son accent léger, ses yeux, une allure vestimentaire aussi, je devine qu’il est japonais. Il se pourrait qu’il soit très beau, sans ce masque. Je regarde au loin les 5 ouvrages qu’il apporte à C ; je suis au bon endroit : c’est ce même livre qui est juste là devant moi. Il se pourrait qu’il soit très beau.

Jeudi 24 septembre 2020

L’ours est parti depuis plusieurs heures maintenant et moi j’attends, j’attends que la brume se dissipe. La steppe est rouge, les mains sont rouges, le visage tuméfié et déchiré ne se ressemble plus. Comme aux temps du mythe, c’est l’indistinction qui règne, je suis cette forme incertaine au traits disparus sous les brèves ouvertes du visage, recouvert d’humeurs et de sang : c’est une naissance, puisque ce n’est manifestement pas une mort.
::: Nastassja Martin ; Croire aux fauves

Mercredi 23 septembre 2020

Six sectes sont déjà nées de l’interprétation des Ecritures et leurs abbés portent, les jours de cérémonies, des tuniques framboise, safran, pistache ou violettes, qui font dans le gris-brun-vert du paysage japonais un effet admirable.
::: Nicolas Bouvier ; Chronique japonaise

Nous étions déjà mercredi quand j’ai repris la lecture de Bouvier : mardi ne finissait pas, je ne parvenais pas à dormir, l’esprit divaguant ou englué, je ne sais pas. Je m’étais heurté contre le premier chapitre, il y a plusieurs semaines, voire mois, et depuis il m’attendait sur la table de nuit. Combien d’entre vous savent les petits tas de bouquins qui frôlent mon lit ! Mais cette fois-ci, d’une part je l’ai ignoré, ce premier chapitre – peut-être donc n’étais-je pas tout à fait éveillé – et d’autre part j’ai souri devant les élucubrations shintoïstes narrées par l’auteur. Puis me suis endormi, bercé par les dieux.

Nous étions encore mercredi quand j’ai poursuivi la lecture. J’y ai vu alors autre chose que de quoi m’amuser : une nourriture. Une nourriture de l’esprit, la renaissance de souvenirs d’un Japon qui s’échappe, le paragraphe d’une conférence à venir. L’ouvrage, alors, se retrouva constellé de petits papiers jaunes.

L’envie d’annoter ne venait pas que de ce livre, elle venait aussi d’une évidence : il me fallait travailler. Rien n’allait tomber du ciel. Et si la lecture-plaisir me faisait vivre, la lecture-travail me faisait / ferait peut-être revivre, ou avoir une deuxième vie, quelque chose comme ça, puisque la lecture-travail nourrit l’écriture. Il y avait eu cette idée chez Camille de Toledo ; j’étais allé l’écouter d’un pas pressé. Oh, je le savais déjà, tout ça. Je savais que c’était une présence, aussi, tous ces mots qui sortaient de moi.

Alors, à peine rentré, peut-être pleuvait-il encore, j’ai ouvert le fichier daté du trois août. Et j’ai changé le titre. Je suis allé au début du quatrième – et dernier – chapitre. Et j’ai écrit encore.

Mardi 22 septembre 2020

Allô allô allô ? Ah ça coupait (…) personne ne me connaît plus (…) mais le problème tu vois c’est qu’il faut encore que je me déplace (…) je vais perdre 200 euros pour rien (…) ça sert absolument à rien que je me déplace (…) ben c’est ça (…) apparemment au mois de mai ils m’ont enlevé par erreur la responsabilité civile de l’assurance habitation (…) mais attention (…)  tu vois ? (…) enfin bon excuse moi de te déranger avec ça mais (…) ben si, si si, parce que j’étais (…) ça je sais pas (…) faudrait que je me déplace, t’imagines ? 
::: Une inconnue (dans le tram).

Lundi 21 septembre 2020

Voilà l’heure de nous saluer. Alors nous nous étreignons, pour donner aux corps cette présence tactile sans laquelle on ne peut pas être longtemps soi-même, pour dire autrement le plaisir d’avoir été là. Peut-être malgré le vin : ne manquait-il pas d’un peu de hauteur ?

Nous avons parlé de ce que les questions apportent : les livres, les amours, etc. Des livres, tu m’as offert une envie puisée dans quelques phrases. Des amours, j’ai cru me rappeler la présence d’A après que c’était définitivement devenu inutile qu’il m’envahisse ainsi. Toujours je crois l’aimer mais ce soir je ne le dis pas ; je regarde le jour que nous sommes, le mois, l’étendue dans laquelle depuis je marche. Et du hasard tu as extrait cette phrase : Life is a flow of love; your participation is requested. J’ai ri.

Nous n’avons pas dit que déjà c’était l’automne. J’aurais peut-être alors raconté que ce matin, il y avait eu cette page de Libé qui cherchait à chanter cette saison renaissante. Au milieu des airs j’avais retrouvé les Catchers, souvenir d’une autre vie, 1994, un autre moi, qui a conservé tout de même, dans les cartons et les play-lists, certaines musiques de l’époque. C’est peut-être la seule chose que je cherche à garder de cet autrefois peut-être plus enfoui et donc plus lointain que les autres années : quelques musiques. Je n’en suis pourtant pas tout à fait sûr.

Mes bottines ensuite claqueront dans le couloir. Sur les pavés glissants elles iront plus craintives.