Mardi 24 novembre 2020

Ce journal pourrait alors devenir celui d’un objet littéraire en attente. Il pourrait aussi être celui de l’attente d’O, car combien manque-t-il ! O c’est toute une histoire, de mots surtout, des mots, des mots, ceux qu’on aime et ceux avec lesquels on joue. Mais soudain, il est onze heures, le revoici. Il a lu l’objet et il sait quoi en dire, il sait toucher, il sait offrir. Alors je lui réponds presque muet : je dis “Eh ben.”

Et puis plus tard il m’offre ça : “Qu’est ce qu’aimer un homme ? Qu’il soit là, et faire l’amour, rêver, et il revient, il fait l’amour. Tout n’est qu’attente. / Tu n’as d’existence qu’au travers de ton empreinte sur la mienne. T’écrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence.” C’est d’Annie Ernaux. Encore un beau cadeau.

Lundi 23 novembre 2020

Hier soir j’avais franchi le pas. Je t’avais envoyé le pdf. Je m’en étais libéré.

Déjà tu me réponds. Tu reprends mes mots, tu dis que ce n’est pas du tout fou, ni insupportable. Tu dis que c’est simplement beau. Tu dis que ça t’a fait rire, sourire et même un peu pleurer (un tout petit peu) des fois. Tu ajoutes que c’est purement moi et vraiment beau. Je relis cela : tes pleurs. Je relis cela : c’est purement moi. C’est purement moi : c’est beau cette formule et sûrement tellement vrai, de dire ça, tellement vrai dans ce que cela dit d’un morceau de moi, ce moi qui nomme un livre Présence de l’amour à l’intérieur.

Et j’ai ton accord. Cet objet, peut-être, vivra.

Or, je suis dans le tram. Il est tard pourtant, 20h10 : le travail m’engloutit parfois.

Donc je suis dans le tram. Et je pleure. Un tout petit peu.

Dimanche 22 novembre 2020

Alors on invente des histoires. Alors on se voit. C’est simple, il fait beau, j’apporte des gâteaux. Quand on ne se voit que tous les deux, c’est toujours autre chose. C’est toujours pour se dire autre chose. Pour se dire encore que nous sommes pareils, toi et moi. C’est inestimable, d’être pareils : ça offre des sourires, ceux qui viennent de ces connivences. C’est reposant, d’être pareils : ça offre des silences, ceux qui viennent de ce qui n’a pas besoin d’être expliqué. C’est amusant, d’être pareils : ça offre des audaces dans ce que l’on dévoile, puisque nous ne le sommes pas tout à fait, pareils.
Mais, pareils ou pas, c’est si bien d’être là. Tandis que nous déjeunons, je réalise que j’ai loupé notre anniversaire. C’était le 13, je crois ; pourtant je n’en dis rien. Peut-être nous serions nous étreints ? Tu avais, ce soir-là, voulu me dire que tu étais dans une situation particulière. Mais nous étions pareils, déjà.

Samedi 21 novembre 2020

Il me fixe. Je suis en train de faire le tour du quartier après avoir fait les courses : quelques légumes et fruits de saison. Je ne me suis pas encore demandé si les poires Conférence sont devenues des poires visio-conférences : ça ne me viendra à l’esprit que là, sous vos yeux, à 0h47.
J’ai pris en photo un coin de rue : des toits baignés de soleil. Et donc il me fixe. Il est évident qu’il me prend pour quelqu’un d’autre, mais mon cerveau creuse tout de même pour s’assurer que je ne le connais pas. Je marche encore un peu, quelques pas, je le regarde, il me regarde, je m’éloigne encore un peu, hésitant, tourne une dernière fois la tête et le voilà qui me fait signe : il veut que j’enlève ma casquette. Je m’approche de lui et m’exécute. Il me demande de l’excuser : ce n’était pas moi qu’il croyait voir.
Ainsi les seuls contacts humains pourraient-ils naître du fait de ne pas être reconnus par des inconnus, ou quelque chose du genre, quelque chose d’absurde, pas plus absurde que cette attestation, sur laquelle tu dis que tu vas te promener, parce qu’il faudra peut-être dire à un agent de police que tu es en train de te promener, que tu as commencé à te promener à 15h17, bien que du sac dépassent quelques poireaux.

Vendredi 20 novembre 2020

Je te dis que je suis là. Si besoin, tu le sais. Je peux venir. Prendre un train. Qui d’autre que moi ? Tu dis que non, que tu vas te débrouiller, malgré la douleur, malgré les mouvements qu’il t’est presque impossible de faire, encore quinze jours au moins, un mois peut-être. Puisque tu n’es pas seul chez toi dominant l’horizon.
Encore tu me racontes comment tu as caressé la main de l’infirmier tandis que ton épaule reprenait place. Un, deux, trois, disait-il. Un, deux, trois, répétait-il. Tu es un peu honteux. Et nous rions encore.

Jeudi 19 novembre 2020

Alors ta joie : depuis ton île de pluie, ton avenir sur le continent européen se dessine. Dans un recoin la mienne, joie, mineure peut-être face à ton bonheur à peine exprimé – tu n’as plus de batterie. Elle vient de la tienne : elle s’y emmêle, dans cette joie et dans une syntaxe osée. Elle vient aussi de l’assurance que nous nous reverrons, même si je n’ai pas la rêverie soudaine d’un château en Espagne où tu m’attendrais, même si je sais que rien de vraiment fou ne viendra avec ton retour, sauf ce qu’il y a de meilleur entre nous, sauf ce qu’il y a de précieux, même si ce rire grave qui est le tien est source de tumultes.

Mercredi 18 novembre 2020

Il y avait eu hier ce petit caillou lancé dans la phrase prononcée à l’autre bout du fil. Mais je n’avais dis rien. C’était quoi ? Maladroit ? Inconscient ? Vache ? Cette fois-ci, je saute sur l’occasion : je propose qu’on en parle de tout ça, non pas du caillou mais de ce qu’elle voudrait, de ce qu’il faudrait, de ce qui n’est pas super, etc., je suis constructif, d’ailleurs il y a ce truc qui attend, d’ailleurs, etc. D’ailleurs quoi… D’ailleurs pfffff…

Lundi 16 novembre 2020

C’est par exemple ce soir que je pourrais t’appeler. Comme convenu hier entre nous. “Dans la semaine” on s’était dit. J’avais réinstallé cette application sur laquelle nous nous étions rencontrés. J’avais vu ton image, cette image, restée dans les favoris, et j’avais cliqué. Je croyais pouvoir passer inaperçu en regardant ce petit bout de toi et de nous, mais l’option était désactivée. Tu avais donc vu que j’avais vu. Alors tu m’avais écrit : une interpellation courte. J’avais répondu en utilisant le même adjectif. Je te le renvoyais, j’insistais : no it’s you. 
Nous ne nous étions pas écrit depuis le 18 juillet. Le 17 tu m’avais demandé s’il y avait des “exciting news”, c’est-à-dire des vacances, un mariage, un voyage. “A mariage? Yeah, come!” j’avais répondu en faisant suivre cela de deux smileys hilares alors que je ne riais pas et que tu le savais.
Bien sûr souvent je pensais à toi. Bien sûr souvent je pense à toi. Je ne voulais pas t’écrire. Je ne voulais pas t’appeler. Pas avant d’avoir fini. Pas avant d’être sûr et de te demander ton adresse et de t’envoyer ça, ce qui traine, là, sur la table, cette histoire de nous deux, dont la maquette, maintenant que j’en ai imprimé un exemplaire, ne me plait pas. Elle ne sied pas à la lecture. Elle ne sied peut-être plus, non plus, à autre chose qu’à être un brouillon, et à mon vœu de voir cela édité. Est-ce que tu es d’accord ? Je ne sais plus si moi-même je le suis. J’ai parfois envie de tout enfouir. De te faire disparaître.
D’ailleurs H m’a répondu.
Elle m’a dit qu’il fallait que je me dépêche.

Dimanche 15 novembre 2020

Moi je m’en fous moi de la température, l’humidité, la moisissure, la lumière… Elle a raison si tu veux mais j’m’en fiche… Le cinéma c’est vivant, c’est pas un truc dans une boite fermée dans un musée que plus personne ne regarde et que plus personne ne touche. Le film voilà ça s’projette, donc ça s’use ça se raye y a des poussières, ça gondole, voilà mais c’est la vie, c’est la vie de la pellicule, comme la vie d’un homme.
::: Boris Lehmann ; Documentaire sur France Culture

Samedi 14 novembre 2020

Il y avait déjà bien longtemps que je marchais au travers des pinèdes, beaucoup plus vastes, au demeurant, qu’on aurait pu l’imaginer d’après les gravures.
À quoi rimait pour moi de marcher, et encore marcher dans des lieux plantés uniquement de pins… ? Pourquoi diable est-ce que je continuais d’avancer si ces pins, eux, ne se manifestaient pas d’avantage… ? J’aurais mieux fait, d’emblée, de reste en place, de fixer de près un arbre et de jour à qui rirait le premier !
::: Natsume Sōseki ; Le Mineur

 

Vendredi 13 novembre 2020

Nous dérivons, nous voilà au Sénégal. Tu me parles d’une île, d’un cimetière. Tu me parles des couleurs, des gens souriants. J’interviens avec le microbiote. C’est soudain moins poétique, moins beau. Mais peut-être tout autant étonnant.

Jeudi 12 novembre 2020

Il est à peine 23h. Soudain te revoilà. Tu me dis que tu aurais dû aller te promener avec moi dimanche. Je te réponds qu’il n’est peut-être pas trop tard.

Mercredi 11 novembre 2020

Soudain un bruit étrange. J’ouvre la fenêtre, curieux. Dans le ciel noir, les oies blanches, couleur de la lumière de la ville.

Lundi 9 novembre 2020

Les mains de Paul font merveille. Gabrielle ne se lasse pas des mains longues de Paul. Elle sait depuis le début qu’il partira, qu’il la laissera, parce qu’elle a seize ans de plus que lui et qu’elle lui a tout appris des femmes, ce qu’un homme comme lui ne saurait pardonner à aucune femme. Paul est un jeune chien un sauvage un rusé ; il fait sa cour, il butine, il coule des regards de velours, il s’aiguise, il s’affute, il a vite appris ; il plante ses crocs, il sera capable de tout, il ne sera pas recommandable. C’est son type d’homme, elle le sait depuis longtemps ; elle sera déchirée, comme jamais elle ne l’a été, c’est le prix à payer, le prix de l’ivresse.
::: Marie-Helène Lafon ; Histoire du fils.

Soudain, hier, était apparu le mot goulée. Ce mot, c’est celui de ma mémé, à l’heure de la collation, une petite goulée, c’était des tartines de pâté, de beurre et de chocolat Poulain. Parfois on en grattait les carrés, les petites épluchures recouvraient l’épaisseur du beurre, ça donnait un tout autre goût ; le pain était tendre. Hier, c’était dimanche, justement, ç’aurait pu avoir ce goût, vers 17h.

Il n’est pas étonnant que l’écriture de Marie-Hélène Lafon, qui m’a encore accompagné ce soir, me ramène à cela, à autrefois, ma grand-mère Raymonde, aux habitudes de la campagne, à l’accent et au patois saintongeais, à la terre. Peut-être à Lucette aussi, mais l’écrivaine chétive n’a pas son gabarit.

Elle nous échappe, la terre, celle qu’on touche, elle nous échappe, nous citadins et souvent je dis que ça me manque, un jardin, un petit lopin. Elle se fait discrète, la terre, sauf sur quelques légumes, circuit court, goût long.

Il y a, dans le livre de Mauvignier terminé samedi, un livre fleuve, livre torrent emportant des caillasses, il y a ce personnage que j’aime tant, ce personnage de paysan, ce lieu, ces vaches à peine offertes aux lecteurs par quelques mots, et la terre donc. C’est, je crois, au fond de moi, une des raisons pour laquelle j’ai aimé le livre : la présence de ce qui m’a fait, la campagne, celle qu’on touche, qui sent la betterave hachée, le fumier, celle qui coupe la luzerne à la faucille et où les mains frottent le tissu rugueux du grand sac dans lequel on la fourre. 

Dimanche 8 novembre 2020

Il est tard. Avant d’éteindre je me dis que je dois me relire. Comme cela m’arrive parfois, sur le petit écran du téléphone, c’est Google qui m’amène à mon journal. Mais cette fois, mon regard se pose quelques lignes plus bas.  Je découvre qu’il a parlé de moi. Je clique. “Cryptique, musique, poétique,” dit-il. Je souris. Je valide. L’adjectif “amoureux” complète le tout. Je souris. Je valide. D’autant plus que je sens que ça manque, oh pas uniquement pour la peau, mais pour l’écriture, pour la légèreté, pour la musique et le cryptique.

Alors je vais sur le réseau social bleu, le cherche, clique encore, messagerie. Il y en a déjà un, un message. Un seul. Ni bonjour, ni bienvenue, ni rien. Les politesses doivent être perdues ailleurs, un vieil email, quelque part ou nulle part dans le cyberespace où personne ne nous a entendu crier. Le message date du Oui oui je viendrai le 7 juin. :))”
Il était venu ; les tirages étaient trop sombres. Nous nous étions dit, là, dans la boutique où un petit échantillon de la blogosphère était venu voir ma première exposition, que nous déjeunerions ensemble. Nous ne nous sommes jamais reparlés, je crois. Il n’y a pas eu de déjeuner. Parfois je vais sur son blog. Je ne sais pas très bien pourquoi : je n’en lis aucun.

De temps en temps, sur le réseau social, j’ai regardé ses photos, celles où il pose avec ses amis. Je regardais un autre.

A présent je sais donc qu’il vient ici. Il me demandera peut-être qui est l’autre. Je sourirai.

Samedi 7 novembre

Vendredi. Samedi. Dimanche. Même programme. La mer toujours trop forte, nous descendons vers le Sud et dépassons les Açores. Cette société en miniature est à la fois passionnante et monotone. Tous se piquent d’élégance et de savoir-vivre. Le côté chien savant. Mais quelques-uns s’ouvrent. Le fourreur X est sur le bateau. Nous apprenons ainsi qu’il a un magnifique service de porcelaine, une superbe argenterie, etc., mais il se sert que de copies qu’il en a fait faire, gardant enfermés les originaux. À ce qu’il m’a semblé, il a aussi une copie de femme avec qui il n’a jamais dû faire qu’une copie d’amour.
::: Albert Camus ; Journal de voyage (Etats-Unis ; mars à mai 1946)

Vendredi 6 novembre 2020

J’ai toujours été effrayée par les médias. J’ai toujours eu de la peine pour les philosophe qui, téméraires, essayaient d’y prendre la parole. J’ai toujours pensé que Socrate, qui savait qu’il ne savait pas et qui était si puissant à mettre en scène son non-savoir, n’aurait peut-être pas résisté sur plateau de télé.
::: Barbara Stiegler ; Du cap aux grèves

Le voilà qui revient, “Bonjour my beautiful friend“, dit-il. Il essaye. Il rejoint un groupe informe, composé d’une quantité non négligeable d’individus pour lesquels notre relation s’est échouée sur tous ces kilomètres nous séparant – des milliers, en l’occurrence, entre lui et moi – voire même ces mondes, ce ne sont pas des continents, ce sont des mondes entiers qui forment frontières, dès lors qu’ils n’ont rien de bien exaltant à dire et que je n’aime pas tapoter de vagues conversations pour rien. Je lui ai dit, hier, qu’il était “mon” deuxième Koweitien de début de confinement. Tout recommence alors ?
Le premier n’était pas si loin, à vol d’oiseau il suffisait de presque rien, peut-être quinze années de moins. Car c’est là, pour la plupart, qu’ils me ramènent : à mes trente ans. C’est parfois leur âge alors je les comprends de ne pas être encore porté par la soif, la curiosité, l’action, ce quelque chose qui dépassera leur regard noir et nourrira un futur.
Le premier n’était pas si loin, mais le voici qui marche encore, dans les réseaux sociaux, d’un parc à une pâtisserie, avec ce sourire ravageur et cette apparente joie de vivre masquant sa solitude et ses déceptions. La Covid fait d’autres formes de ravages : elle étouffe les amours impossibles, sans leur laisser la moindre chance.

Jeudi 5 novembre 2020

Quand nous regardions des séries, Ch disait souvent “On va retrouver nos amis ?” pour m’inviter à aller les visionner. Il y avait des rituels, comme cela, des petites phrases, comme celle-ci. Peut-être qu’elle était à l’image du fonctionnement de notre couple : c’était lui qui, souvent, proposait ou décidait.
Hier, en pensant au livre de Mauvignier qui me suit depuis presque trois semaines, avant d’aller me coucher pour en lire un chapitre ou deux, j’ai dit “Je vais retrouver mes amis“, ça m’a sauté au visage, cette phrase, et aujourd’hui encore j’ai dit ça : “Je vais retrouver mes amis.” Ainsi, il n’y a pas que ces objets et ces images qui me regardent ou rodent comme des spectres, il n’y a pas que tout ce pays, ce pays entier, ce Japon, qui me colle et te ramène : il y a cette petite phrase. Mais de mes anciennes amours, c’est F qui a laissé, dans mes paroles, le plus de traces. Je l’imite, souvent, lorsque je parle seul ; il ne le sait pas.

Mais revenons à aujourd’hui, à ce livre, 635 pages, il m’a happé, le soir il m’étreint. Au début, je le lisais à haute voix : l’écriture fournie, étirée, belle et complexe, avait besoin de l’oralité pour se donner entièrement et ne pas voir mon esprit s’échapper le long de ses phrases étendues comme des plages. Mais à présent je me tais : mes yeux glissent, subjugués, accrochés au récit et au style, ce style, quel style !

Mais avant de lire il y avait eu ta voix, cette habitude entretenue, qui nous plonge dans je ne sais quoi, et en te parlant j’imagine l’horizon par ta fenêtre et la couleur du chat couché sur tes genoux – ton chat, tu dis ton chat, il t’a apprivoisé, comme ta nouvelle maison. 

Mercredi 4 novembre 2020

Il lui dit qu’il voudrait la revoir. Quelques autres phrases et puis elle part. Plus tard il la retrouvera, elle pleurera sur les amours de rencontre. Elle dira : “On dit qu’il va faire de l’orage, avant la nuit.
Hiroshima, mon amour, film d’amour, film du soir. Film d’amour regardé un soir que je suis seul, comme la veille et le lendemain, avec le piège que cela se répète ici dans les mots, encore, et cela me gêne ou m’effraie, que les phrases s’assèchent, et que O, qui hier exprimait sa félicité de retrouver mes mots, attende.

Mardi 3 novembre 2020

Je vous envoie cette image. Nous avons ensemble partagé plus qu’un ciel, quelques nuages.
Toi, tu me réponds que c’est beau.
Toi, tu me demandes ce que c’est, d’une petite voix. Plus tard nous parlerons, comme presque chaque jour, habitude légère et souriante, comme un petit… un petit quoi ?… un petit quelque sur le fil des jours. Un petit rien, et déjà tant, puisque personne d’autre n’a cette place, cette place que tu as créée puisque c’est toi qui a appelé, puis appelé encore, combien de fois ?, et encore plus puisque enfermés nos voix cherchent un peu de liberté, et maintenant m’y voilà, dans cette petite musique du soir, c’est moi parfois qui appelle. Et puis c’est moi qui te dit qu’il faut dire, poser les questions, tirer les films, poser les jalons, tout ça, tu sais, alors je te dis, aussi, je te dis qu’il me faut autre chose, autre chose que t’entendre dire que tu n’as rien fait.

Lundi 2 novembre 2020

Je reprends ainsi ce rythme quotidien du café devant l’écran, à quelque chose comme 9h… 9h05… Ce rythme était en pointillés depuis des semaines, deux matins par semaine, il y avait ce moment appréciable du café qu’on pose sur le bureau, moment qui revient donc chaque jour, l’esprit encore un peu embué mais déjà prêt, permettant d’entrer à la fois de manière douce et abrupte dans le travail, douce car sans l’effort pour se lever, sans le regard sur l’heure qui tourne, sans les gens dans le tram. Abrupte car sans avoir marché un peu dehors ni vraiment regardé le ciel, sans avoir lu quelques pages. Parfois derrière moi il y a encore la radio, Xavier Mauduit, il cause et je l’ignore, jusqu’à, au bout d’une dizaine de minutes, je lui dise qu’il parle trop, ou trop fort dans le radio-réveil Sony qu’on m’a probablement offert pour mes dix ans si j’en crois la date de conception de l’objet et le souvenir de la voix d’Annie Lennox me disant, moi sous mes draps, que voilà encore la pluie.

Dimanche 1er novembre 2020

Laisser planer le rien, attendre le peut-être et le voir venir, et puis, à l’heure tardive d’un film, Taipei Story, être ébloui par celui-ci, sans savoir si c’est pour la grâce de certains plans, la douceur amère de cet amour qui s’étiole ou les mots qui se disent. Relire cette phrase, et savoir que c’est pour tout cela. Alors ici garder une image. Garder cette présence, moins éphémère que la tienne, peut-être.

Jeudi 29 octobre 2020

On ne parle plus que de cela, cette appréhension d’être là, seul, tandis que le jour déclinera de plus en plus tôt ; il y a aura les nuits froides et ceux dont les fenêtres donnent sur la rue ne verront plus que de rares ombres passer, téméraires ou justifiées.
Je dis ce que j’ai cru entendre hier soir, je dis qu’il a dit que la mort est inacceptable alors qu’on devrait apprendre à l’accepter, elle est là, elle vous attrape, comme ça, tôt ou tard. Il a peut-être dit qu’elle est inacceptable dans un pays comme le nôtre, on ne sait pas trop comment il faut interpréter ça, de toute façon peut-être ne l’a-t-il pas dit non plus.
Finalement, qu’importent les mots. Nous revoilà éloignés de la potentialité d’un mouvement vers celui qui. Nous revoilà à devoir montrer patte blanche dès qu’on quittera notre espace feutré, celui qu’on éclairera de plus en plus tôt puisque l’automne n’a pas l’intention de reculer, espace vide rempli du vide de soi, sans avoir eu le temps ou la chance d’y laisser entrer un autre.

Mercredi 28 octobre 2020

Je suis né le 4 janvier 1951. La première semaine du premier mois de la première année de la seconde moitié du XXe siècle. Cette date de naissance significative me valut d’être prénommé Hajime, ce qui signifie « commencement ». Cela mis à part, aucun événement notable n’accompagna ma venue au monde. Mon père était employé dans une société de courtage, ma mère était une ordinaire femme au foyer. Mon père, mobilisé pendant la guerre dans un contingent d’étudiants, avait été envoyé se battre à Singapour. À la fin des hostilités, il était resté interné quelque temps dans un camp de prisonniers. La maison de famille de ma mère avait complètement brûlé à la suite d’une attaque aérienne par un B29, la dernière année de la guerre. La génération de mes parents avait beaucoup souffert de cet interminable conflit.
::: Haruki Murakami. Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil.

Lundi 26 octobre 2020

Vos incertitudes cachent des évidences. Elles peuvent être minimes, mineures, cachées dans un silence, un sourire, elles ne figurent peut-être dans ce qu’il adviendra. Il s’agit pour vous de trouver l’équilibre, la place, l’audace, l’élan ou la forme de l’horizon, la manière de poursuivre, la courbe du virage. Il s’agit d’être encore là, eux, nous, et tandis qu’ici je vous mélange, alors que rien, dans ce que j’évoque, ne vous rapproche, nous rappelons le soir où… et nous rions de ces idées saugrenues qui imaginent le jour où…
Tandis qu’ici je trouble les mots et les sens, je suis celui qui observe. Il y a notamment quelque chose d’apaisant, à te regarder, en face de moi, parler de ça. La douceur qui s’en dégage est étonnamment agréable, comme si elle adoucissait le vide, puisque tout n’est pas vide, puisque c’est à ton tour de caresser quelque chose, puisque j’aime le figuré de ce verbe, caresser, quand il frôle et insiste.