Samedi 15 décembre 2018

Alors, au milieu d’une faune en pulls moches de Noël, en robes à paillettes, en perruques à moustaches, je gagne un retour en enfance avec des vinyls de Jeanne Mas et Cock Robin. De l’enfance, on relierait alors un souvenir en robe verte dans un escalier familial de la banlieue bordelaise. Sans moustaches.

Lundi 10 décembre 2018

Je sors de la valise les objets rapportés. Je les place ici, les range là. D’autres sont restés là-bas. Certains t’appartenaient, d’autres sont les traces de ce qui a été nous. Que disent-ils ? Que disent-ils de plus que ce silence que tu imposes et qui, je suppose, est le signe de ce qui s’impose pour toi ? Je me les impose aussi, ces objets ; parfois je ne sais pas si j’ai envie de les voir.

Dimanche 9 décembre 2018

Elle m’a regardé, de loin. Je m’approche, passe à côté, les salue, elle et la conductrice ; elle discutent. Le temps de laisser passer deux secondes d’hésitation, je me retourne, les interromps, me présente. Je lui dis que je viens souvent faire des photos des chevaux, qu’il faut que je lui en envoie. Elle sourit, heureuse de cette proposition, entame une phrase qui convoque la joie d’une autre personne mais que mes paroles recouvrent. Non, elle n’a pas d’adresse e-mail, sourit-elle. Au loin le ciel s’assombrit.

Samedi 8 décembre 2018

Alors je l’achète, cet objectif 85mm. Je cherche ainsi à aller au-delà de mon regard quotidien. J’ai toujours cette envie, cette envie de portrait, cherchant une nouvelle surface photographique à investir. Est-ce ainsi ?


Jeudi 29 novembre 2018

Métro Daumesnil, 125 de la rue P., code. Sur l’interphone je cherche ton nom, la lumière est assez basse, la petite étiquette bien discrète à côté de ce nom que je ne crois pas connaître et dont tu m’expliqueras la présence un peu plus tard, alors que j’ai souri d’avoir mis du temps à trouver sur quel bouton appuyer. Je traverse la cour, pousse la porte, m’essuie à nouveau les pieds, monte les trois étages, aperçois ta tête. Tu es celui qui attends.

Mercredi 28 novembre 2018

– J’aime bien ta cuisine, c’est pas très épicé, ça m’habitue à la cuisine française.
– Ah OK tu veux dire que c’est fadasse ?

Qui tutoyer ici ? Toi qui t’imposes dans un éclat de rire, qui impose mon aide puisque tu as besoin de moi ? Toi qui, commentant le dîner, m’entraîne dans des ricochets d’hilarité ?
Qui tutoyer ici ? Toi qui dit que ça te fait plaisir, qu’il n’est pas si tard. Toi qui me rejoins alors dans ce bar qu’on pourrait appeler habitude ?
L’écoute de l’un, les mots de l’autre, et cet entre-deux, ces entre-nous. Et puis les autres dont vous me parlez, cette présence.

Mardi 27 novembre 2018

Alors je trie, j’élimine, je déclasse, je déplace les messages qui attendaient une action sans pour autant tomber dans l’oubli. Au milieu, un courriel reçu le 12 décembre 2017. J’ai honte. Il s’est retrouvé enfoui alors qu’il est l’une des personnes dont je parle le plus souvent, mais sans trop de précisions, quand le sujet est : Qu’est-ce qu’être soi ? Il est donc de ceux à qui je pense quand la pensée divague vers le passé des corps, il est de ceux que j’aimerais revoir, pour conjurer le sort de ces situations fragiles où les minutes viennent taper à la porte, ne laissant pas le temps à quelques mots de plus. Il a l’avantage de la distance — New York — par rapport à Tucson, Taipei ou Nagoya sur les destinations transcontinentales où l’on dit que l’on m’attend. Mais il a la concurrence de la fantaisie d’un Lisbonne, il a le bâton d’un Kenya dépensier dans la roue, il a la rivalité d’un Paris à 2 heures, il a le frein appuyé des peut-être.


Lundi 26 novembre 2018

Photo de porte sur la cour du premier étage. Pas assez de recul, trop de mm, un autre soir peut-être, avec un 35 sûrement, dans cette lumière jaune. Ou bien on attendra le printemps et on verrait les gants de boxe rouge posés sur le rebord de la fenêtre.

Samedi 24 novembre 2018

Il s’agit alors de s’interroger sur l’objet qui m’accompagne depuis janvier 2010 et qui pourrait, concurrencé par la légèreté d’un Fuji, être remplacé. Il s’agit alors de s’interroger sur la possibilité de vendre le dit objet pour minimiser le coût du remplacement. Vertige. L’idée de procéder à cet accord commercial me fige et m’émeut : non, je ne suis pas prêt à cette rupture optique.


Vendredi 23 novembre 2018

« Tout ce qui ne contribue pas à mon édification : zéro ».

Henri Michaux, cité par Nicolas Bouvier

Deux étudiantes dans le tram. L’une a les lèvres très rouges, des lunettes très fines, une chevelure frisée. Elle parle de son copain, d’une anicroche, des doutes du garçon, qui finit par lui dire qu’il reste parce qu’il l’aime, peut-être au fond de lui n’est-ce pas si simple, elle est jeune, elle le croit, elle veut qu’il reste c’est évident, elle est si jolie qu’il doit être éperdument beau. Il l’a étreinte trop fortement peut-être après qu’il a dit qu’il restait, on sent une hésitation dans sa voix quand elle en parle, elle se dit peut-être que sa copine va y voir une vérité qu’elle-même n’ose pas prononcer. Qui trop étreint mal aime ? Mais l’autre l’arrête : Attends, il faut que je change ma musique. Alors elle sort son téléphone de sa poche de blouson, jette un œil, tapote ici ou là, et je regarde cette jeunesse, comme souvent, étonné qu’elles parviennent à communiquer ainsi filtrées par des décibels mélodieux. La musique adoucit les mœurs ; celle des copines aussi ?

Jeudi 22 novembre 2018

Sur la vitrine du 66 rue Notre-Dame, il y avait, dimanche, des ecclésiastiques sans visage et un texte qui donnait envie d’en voir et savoir plus. J’avais par la suite cherché le nom d’Erwan Venn et j’avais donc eu envie de revenir. M’y voilà. L’espace est beau mais il expose des dessins qui, pour la plupart, m’indiffèrent ; le travail photographique est ailleurs, mais pas si loin puisque dans ce petit livre que j’achète dix euros. Je parle avec la personne qui est là, il y a tout de même ce visage d’enfant au crayon, fascinant et puis les mots qui résumeraient un moi-même d’ici et d’ailleurs (photographe, festival, musée d’Aquitaine, livre, Japon, galeries bordelaises).
Sur le chemin du retour, j’interroge le hasard qui ferait croiser nos chemins et nos horaires, tu me dis que tu es sur le départ, et ainsi je t’attends, reconnais ta silhouette au loin, reçois ton sourire, puis t’accompagne porte de Bourgogne : correspondance.

Mercredi 21 novembre 2018

Alors je ramasse mon appareil photo, à mes pieds, là derrière, sous ma chaise. C’est la fin du repas, c’était agréable, calorique, mais il y avait eu ce moment de tension, comme un câble électrique qui pète d’avoir tout accumulé lors de la dernière rencontre, un câble qu’on essaye de rafistoler vite fait par une pirouette maladroite et en s’excusant immédiatement, alors qu’il suffisait de dire, calmement, tandis qu’elle insistait, que ma mémoire effaçait tout, ou en tout cas effaçait trop. Soudain, elle s’adoucit. Elle n’est plus la même. Elle s’étonne : nous avons le même appareil. 

Mardi 20 novembre 2018

Effectivement, le bar choisi hier n’est pas à mi-chemin entre nos deux adresses. Ce soir c’est moi qui fais le parcours. Il fait froid, un froid qui t’a retenu, conjugué à la journée passée. Je découvre ainsi ce quartier, oh non ce n’est pas si loin, oh non il ne fait pas si froid, tu sais, je suis très couvert, « à la japonaise » comme je dis, puisque c’est ce pays qui a changé mes habitudes, ajoutant une couche supplémentaire que personne ne voit. Une couche dont on sourit, forcément.

Lundi 19 novembre 2018

Le 27 avril, ai assisté au fond du Mie-ken à l’inauguration d’une coopérative agricole. De bonnes têtes réjouies et cuites comme de la brique, d’énormes cocardes épinglées sur des vestons noirs trop chauds, et comme toujours en pareille circonstance : beaucoup d’allées et venues affairées et hors de propos. Les discours – six en tout – suivis d’un hymne  tout cela au garde-à-vous. Puis banquet à de grandes tables où chacun recevait son bento et son saké dans un emballage d’un goût parfait. D’une table à l’autre, nombreuses visites (des hommes du même village qui ont été séparés par le placement) à quatre pattes et je t’en reverse et bientôt en voilà qui s’endorment la jour contre la table ou les bras en croix sur le tatami. Cette société m’a accueilli avec une gentillesse sans réserve et de plus, ce que ces paysans étaient parvenus à réaliser était d’un intérêt évident. Cependant au bout de deux heures, je trouvais déjà le temps long parce que, d’une certaine manière, il n’y avait personne dans cette salle : une somme considérable de bon vouloir, de correction et de travail, une âme collective répartie dans ces corps noueux et bien frottés. Mais personne.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein (Carnets du Japon – 1964-1970)

Tu me demandes alors si c’est à lui que je m’adresse en utilisant le tu.

Samedi 17 novembre 2018

Il me dit de les mettre là. Mais je lui réponds que c’est une carafe. Et alors ? Alors rien, elles pendouillent, ce n’est que le lendemain que je leur offrirai ce contenant plus adapté. Elles ne sont pas très belles, j’emporte le plus joli des trois petits bouquets, puisque I m’a dit « Non, tu n’apportes rien, juste toi-même » mais que j’ai choisi ces quelques fleurs en souvenir – pas si lointain – de notre douce collocation. Mais, contrairement aux mois partagés, nous voilà bien nombreux chez I, avec de nombreux visages inconnus, inconnus mais vite rieurs.

Vendredi 16 novembre 2018

Il y aurait ici un extrait du recueil « Qu’en moi Tokyo s’anonyme » de Thibault Marthouret si l’on osait tronquer la poésie. Il y aurait ensuite ici une analyse, une réflexion personnelle en tout cas, sur mon rapport à la poésie, fait de curiosité et d’une certaine distance, si l’on osait. On tomberait alors dans le piège des vers qu’on n’oubliera jamais à l’heure où blanchit la campagne, parce qu’il y a au milieu ces quelques mots : « je sais que tu m’attends ». Je sais que tu m’attends. Peut-être était-ce mon premier contact avec un tutoiement littéraire, un tutoiement voulu, entier, éperdu devant l’éternité de la mort. Je sais que tu m’attends, claquements secs comme le froid au matin de novembre. Premier contact avant longtemps, c’est-à-dire avant Perec, oh bien sûr on exclura toutes les chansonnettes qui tutoient, parfois dans un impératif pour que tu, au hasard, laisses tomber les filles.

Jeudi 15 novembre 2018


C’est ainsi tout près d’une autoroute, dans ce que l’on pourrait nommer la banlieue bordelaise, en l’occurrence une zone d’activités où se trouve un hôtel qui hébergera C pour la nuit, que je la retrouve. Elle très chic, moi attentif à ma tenue comme chaque jour de travail, nous marchons alors jusqu’à la librairie. Les automobilistes nous regardent probablement ; les bords des routes sont un peu boueux, ici ou là.

Alors la soirée se déroule, belle et douce, évocation du Japon via les mots de C. De retour à la maison, je reconnais bien sûr ton écriture fluide sur l’enveloppe à bulles. Je m’étonne de cette répétition. Je ne devine pas ce que c’est. Quatre petits ouvrages à l’intérieur. Des images. C’est beau. Mais tu n’es pas plus bavard sur la carte : même ton prénom est devenu une initiale.

Mercredi 14 décembre 2018

Je reconnais bien sûr ton écriture fluide sur l’enveloppe à bulles. Je devine ce que c’est. L’ouvrage à l’intérieur est plutôt épais, imagé, son titre est joli, j’aime la présence du mot géographie, alors que c’est plutôt mon histoire qui a été traversée par ces images, ici fixes, autrefois en mouvements. Je parlerai justement un peu de ton cinéma, un peu plus tard, insistant sur celui que j’aime, voire qui me fascine dans tout ce qu’il donne à écouter plutôt qu’à voir : tout ça, c’est du cinémots ? La carte glissée dans l’enveloppe est aussi peu bavarde que l’ouvrage, aussi peu bavarde que toi depuis des semaines, aussi peu bavarde que les silences qui, dans cette soirée de paroles – soirée qu’en un trait d’humour on nomma « Prends un demi, oublie ton mari » -, que les silences qui, donc, proposent autre chose.

Mardi 13 novembre 2018

Il me parle de son poids, de ses muscles, il me montre des photos d’il y a quelques mois, avant, pendant, après, en quelques semaines il a tout perdu, blessé dans un cercle vicieux, puisque il a mis son corps à rude épreuve : tous les jours, pauvre fou, deux heures de gonflette et des protéines pour accentuer tout ça. Plaire, plaire, plaire, plaire, il ne dit pas directement qu’il ne pense qu’à cela, tandis que je trouve la soupe de poissons fadasse et qu’il évoque encore et encore Amsterdam, la Pride sur les bateaux, les corps, les corps, les corps, le sexe, plaire, plaire pour atteindre un but évoqué par cette anecdote d’une porte ouverte je ne sais pas où, mais mon plat principal ne me plait pas, il y a une espèce de nappage vinaigré, mauvaise pioche, non non pas de dessert quelle folie, plaire, plaire, plaire, plaire. Nous nous quittons assez rapidement, le plat principal est toujours en bouche, il veut aller au sport. Et moi ? Boire des bières : une autre façon de plaire ?


Dimanche 11 novembre 2018

Je m’approche pour des carottes bio, et la cliente, grande, élancée, habillée de vêtements imperméables verbalisables par toute fashion police digne de ce nom, dit à la vendeuse qu’elle a vécu treize ans au Japon. Sans réfléchir, même si mon cerveau a le temps d’espérer une connivence avant de produire ma phrase, je dis « et moi seulement trois ans. »
Mais rien. Rien de rien. Elle m’ignore. Évidemment tout de suite je la trouve pédante, cette grande gigasse qui m’ignore mais je me demande si je dois rebondir, lui parler du prix des légumes là-bas, des carottes emballées, un truc, n’importe quoi, qui sauvera la mise et la face, parce que bon, là je me sens un peu con, voire complètement idiot, je me demande pourquoi j’ai dit ça, tout le monde s’en fiche, surtout elle, treize ans – à Tokyo, précise-t-elle – mais je sens qu’il flotte à ma droite, chez la cliente suivante, plutôt jolie, blonde, tee-shirt blanc, une sorte de soutien, pourtant je n’ose pas la regarder et je fixe les carottes, tordues, sûrement goûtues, comme celles, japonaises, qu’on achetait sur les pas-de-porte, là-bas.

Samedi 10 novembre 2018

L’étroitesse de sa veste faisait valoir sa sveltesse. Je ne revois plus le chapeau qu’il avait, mais je me souviens qu’il rabattait en désordre ses cheveux mi-longs sur son front. sa chemise, que laissait voir sa veste ouverte, était bleu sombre selon la mode du pays.

André Gide ; Le Ramier

Vendredi 9 novembre 2018

Quand mon père a vu que Pétain s’écrasait comme un lâche, il a été absolument bouleversé. Au début, il croyait, comme tout le monde, que Pétain c’était le vainqueur de Verdun. Puis il a commencé à faire des recherches sur le Maréchal. Mon père, qui n’était pas du tout un Parisien et venait directement de sa montagne, ne connaissant personne à Paris, a pourtant trouvé un ami, et ils commencé à fréquenter les bibliothèques publiques. Ils se sont renseignés et ils ont lu, notamment, les Mémoires du Maréchal Joffre. Il ont aussi appris que Pétain avait des contacts avec la Cagoule. Mon père semblait avoir vieilli de dix ans quand il a fait toutes ces découvertes. il était devenu méconnaissable. Il a commencé à écrire des tracts pour expliquer qui était vraiment Pétain. Il n’était plus question à ce moment-là, heureusement, d’antisémitisme. Cela lui était passé.

Anise Postel-Vinay, avec Laure Adler ; Vivre

Jeudi 8 novembre 2018

Alors, déportant le regard, je vois l’automne dans la campagne poitevine. Ça sent la quiche, brièvement. Il y a cette chanson magnifique, Apocalypse, le travail sous le clavier. Impermanence.