Mardi 20 avril 2021

J’ai creusé une fosse pour ce récit. Je vais tout raconter face à elle, puis je la recouvrirai de terre pour y enfouir mes paroles, telle est mon intention. 
::: Keiichirô Hirano ; Ambre couleur de feu (dans Tempura)

Lundi 19 avril 2021

Le soir venu, emporté par le doux flux des projets qui prennent forme, voici que je sélectionne 22 haïkus (6 de printemps, 6 d’été, 5 d’automne, 5 d’hiver) c’est-à-dire que j’élimine, du premier choix fait il y a de longues semaines, ceux qui ne conviennent pas, verbe trop vaste mais qui suffira pour ce soir. Voici également que je regarde rapidement la maquette du livre #home et que j’écris à B à ce sujet, admettant avec les années de recul que cela manque peut-être un peu d’architecture. Et voici enfin que je pose sur le coin du bureau les carnets du Chili dont la matière attend et attend encore d’être manipulée. Revigoré par les jours passés, et ô joie, nullement encombré par la reprise du travail en ce lundi, je me sens traversé par quelque chose qui répond peut-être à ce que j’écrivais hier. Je sais surtout que la venue de J durant dix jours a été d’une importance capitale. Il a été un regard, une oreille, des mots, comme souvent. Mais nous avons été dans une temporalité et une géographie inédites, qui, chez moi et donc au milieu de ce qui fait ma vie, auront joliment poussé mes murs. Jusqu’à les redécorer ? 

Dimanche 18 avril 2021

Tu es là mais nous ne sommes pas là. Nous sommes dans cet espace, chez moi, dans lequel, si c’était un rêve, tu flotterais peut-être. La conversation ne parvient pas à s’installer. Il y a quelque chose qui la retient, c’est souvent le cas lorsque je suis chez toi, mais ce quelque chose, là, maintenant, c’est ce qui fait que tu m’as écrit ce matin ; je crois que nous ne rions pas. Tu fais la remarque de l’absence d’un écran de télévision, tu ne poses pas de questions lorsque je te dis que je suis content de la semaine de vacances qui vient de passer, parce que notamment j’ai fini la maquette d’un des livres et que j’ai repris l’écriture d’un autre. Je suis alors gêné d’en parler, parce que tu n’auras pas cette place, tu n’auras pas ton livre ; peut-être verras-tu plus tard, sur mon bureau, alors que tu seras installé pour travailler un peu, une sortie papier sur laquelle s’affiche ce titre qui parle d’amour et que j’ai laissé sans y prendre garde. Tu t’étonnes aussi des livres qui ornent le mur du salon, tant de livres, tu dis que toi, une fois que tu les as lus, tu ne les conserves pas. Tu t’étonnes que parfois je les relise. C’est rare, mais ça arrive. J’ai surtout besoin de les avoir près de moi, qu’ils soient là, ainsi quand mon regard les croisent, j’ai le souvenir de l’émotion qu’ils m’ont procurée. Souvent, vois-tu, je ne me rappelle que cela : les personnages n’ont plus de noms, plus d’histoires, plus de contours. Il m’en reste, quelque part, une petite musique. Comme vous. Mais oserais-je dire que parfois, vous non plus, vous n’avez plus de noms ?

Samedi 17 avril 2021

Cette nuit-là, Remedios est rentrée plus tard que d’habitude. Le gardien était en congé, la station-service baignait dans les premières lueurs de l’aube. Une voiture a déposé ma femme devant la piste. J’ai observé la scène de la cuisine, à travers les fentes des persiennes. Remedios est sortie du véhicule, cheveux dénoués, en appui sur la portière ouverte. Elle s’est attardée à bavarder avec le conducteur, dont je ne parvenais à distinguer le visage, mais je n’avais aucun doute sur son identité. Et puis, j’ai attendu derrière les volets. Le moteur s’est arrêté. Ma femme, le col de sa robe couvert de paillettes, a fait le tour de la voiture. D’un pas tranquille, légèrement déhanchée, longeant le bord de la carrosserie, elle s’est appuyée contre l’aile avant, côté conducteur.
::: Yves Ravey ; Adultère

Tu portes comme souvent ce vêtement bleu, protégeant de la pluie et du vent. Je t’avais dit, la première fois que je t’ai vu le porter, que j’avais eu le même, mais que les manches étaient trop courtes pour moi. Là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique et de l’Amérique, je l’avais alors offert à P. Je lui avais laissé un peu, ainsi, quelque chose venant du pays où nous nous étions rencontrés, de l’autre côté de son océan.

Vendredi 16 avril 2021

Un pléonasme est une figure de style désignant une redondance répétitive, voire une répétition redondante réitérée à plusieurs reprises.
::: Thierry Maugenest ; Bâchez la queue du wagon-taxi avec les pyjamas du fakir

J’ai mis un point final à la maquette de ce qui est notre histoire et que j’ai appelé “Présence de l’amour à l’intérieur“, tu le sais déjà. L’objet ira prochainement, avec audace, affronter le regard de quelques éditeurs. Pourtant, je sais qu’il manque des moments essentiels, il manque tant de nos rires, il manque comment tu m’appelais Monsieur Camomille, il manque comment tu marchais dans les ruelles d’Ivry avant cette dernière nuit ensemble. Il manque ton visage, m’a dit M.

Jeudi 15 avril 2021

Oui, je sais, j’ai vu, dis-je quand il est question des messages d’anniversaire laissé sur ta page Facebook. Mais moi j’appelle. Ainsi j’entends ta voix apaisée, voire joyeuse. Je ne te dis pas que j’ai repris l’écriture du livre et que j’essaye tant bien que mal d’inventer une histoire et de nous rendre absents.

Mercredi 14 avril 2021

Je te demande si tu as perdu du poids. Tu me dis que non, tu ne crois pas, mais tu me demandes si j’ai un pèse-personne. Je n’en ai pas. Ton visage a changé, c’est peut-être simplement parce que tes cheveux sont très courts aujourd’hui. Chaque fois que tu viens, je le pense, et aujourd’hui tu as presque perdu ce visage de l’enfance que tu portais quand nous nous sommes rencontrés. En te photographiant, je te dis que tu es beau, je le dis plusieurs fois, je dis plus précisément que c’est facile de te photographier tellement tu es beau. J’aime quand tu ne souris pas. Alors je te dis de faire la gueule. Et nous rions.

Et les tu se succèdent et vos visages aussi.

Le tien est en vidéo et depuis deux jours il s’est encore plus assombri. C’est ton père, cette fois, qui t’exclut. Et dans tes paroles, c’est toi qui définitivement balaye ta mère d’un revers de main ; elle est devenue le diable. Pourtant, dans un mouvement de légèreté, tandis que ton malheur t’entraîne vers des projets loin d’eux, dans une autre maison, dans d’autres habitudes, je te dis qu’aller là-bas, pour moi, devient possible, peut-être. C’est étrange, je ne l’avais jamais imaginé : il ne m’avait jamais traversé l’esprit que je pourrais voir un autre désert. Tu souris, et tout de suite tu dis que la ville n’a pas grand intérêt. Alors je m’enthousiasme et j’imagine déjà mon regard à l’affût et des alignements d’immeubles bordant le rien. Tu acquiesces.

Mardi 13 avril 2021

La journée commence par la nouvelle chanson de Clara Luciani, clip acidulé sur l’écran du téléphone tandis qu’en arrière-plan il y a la radio qui sort du pied du lit et que je n’écoute pas réellement. Les paroles de la chanson sont à l’image du projet du jour : relire ce livre qui parle de toi, et qui montre ton corps, nos mains, ta nuque, nos frôlements. Elles parlent d’un amour perdu, du souvenir ému d’un corps nu. C’est pourtant un air sur lequel on dansera bientôt.

Nous ne sommes plus hier. Il n’y a plus de douleur. Il y a enfin, dans la journée, cet état dans lequel j’entre pour travailler. Peut-être qu’il me fallait souffrir de ce qu’il y a à-côté, c’est-à-dire des jours sans rien, sans ça, sans créer. Peut-être que je souffrais d’attendre. Mais d’attendre quoi ? De nous retrouver, là ? Encore parfois traversé par mon amour pour toi, je ne sais pas pourquoi je m’obstine à nous regarder vivre.

Mais je relis le texte, corrige encore, rectifie. Tout a a beau être extrait de mon journal, il faut quelques reprises, je dois gommer quelques flous, me battre contre quelques fantômes. Ainsi j’efface ce passage qui évoque un prénom qui n’était pas le vrai : il y a, dans nos histoires de garçons, des prénoms changés, des peurs, des discrétions. Il y a, dans son prénom que je croyais être celui par lequel on l’appelait, le souvenir net de mon émotion lorsque, déjà reparti loin d’ici il m’avoua la place que j’avais eu : il y a, dans nos histoires de garçons, un premier. J’avais été le sien.

Lundi 12 avril 2021

C’est un jour qui démarre à 7h49 quand le vacarme de l’installation d’un échafaudage résonne dans la cour deux jours plus tôt que prévu. C’est un jour douloureux, ça se passe dans la tête, et rien n’y fait car résonne dans le crane tout ce que j’ai à faire durant cette semaine de vacances qui débute, avec en petite cerise aigre sur le gâteau trop sucré ce que j’aurais dû faire avant de partir en congés. Ce que j’ai à faire ? Lire, écrire, compter, faire, défaire, prévoir, mettre en page, corriger, calibrer… et rentrer les plantes et les fleurs deux jours plus tôt que prévu, installant un joli jardin d’hiver devant la fenêtre.

Alors je fuis les écrans ; ils n’aident pas la douleur à s’évaporer. Je fuis aussi la rive gauche pour marcher démasqué. J’essaye de me libérer l’esprit, mais ça grésille là-haut. Je sais qu’il suffit de penser au plaisir que j’aurai, sur les deux projets d’écriture. Je sais qu’il suffit que je pense à autre chose aussi, ça tombe bien, te voilà. Tu me parles de lui, de vos projets, de ce que la vie peut-être pourrait vous offrir. Ma tête part alors sur d’autres chemins le temps que tu es là. Et la lumière assombrit encore plus tes yeux.

Samedi 10 avril 2021

Tu parles de S en riant, mais le trait d’humour ne m’amuse pas, il n’y a, pour moi, dans la seconde où tu prononces cela, que la réminiscence de l’insupportable de cette période traversée alors. Je réplique sans réfléchir une seule seconde, c’est cinglant comme un coup de fouet, blessant sans aucun doute, mais les circonvolutions de la discussion se poursuivent sans que je retire immédiatement ce que je viens de dire, ou que je l’explique a minima, à supposer que ce soit justifiable d’évoquer les manières que nous avons, l’un et l’autre, de régler nos blessures, à supposer que ce soit justifiable de comparer ce que tu traverses et ce que j’ai vécu. Plus tard, trop tard de toute façon, je t’envoie un mot court pour colmater la brèche. Tu répondras, plus tard, mais pas trop tard. Nulle brèche. Je te précise qu’il y a dans ces déjeuners-discussions quelque chose qui m’épuise. Un autre jour, à une autre occasion, dans d’autres circonstances, tu riras à nouveau de S, tu riras à nouveau de moi, tu diras à nouveau, en tirant le trait, que c’était l’homme de ma vie, et je rirai comme tant de fois.

Et puisque il est question de brèche refermée, revoilà Z.

 

 
 

Vendredi 9 avril 2021

Il est tard, presque minuit. Je me mets au lit en sachant que je pourrais écrire des lignes et des lignes sur le passage chez les coiffeur, mon retard de cinq minutes en référence à la fois dernière, trois mois plus tôt jour pour jour, trois mois plus tôt pour entendre ainsi dire B, mon coiffeur, en me passant une main dans les cheveux, que j’ai une belle épaisseur. Du plus loin que me reviennent mes souvenirs chez le coiffeur, l’épaisseur de ma tignasse a toujours été remarquée, posant problème ou réjouissant le professionnel selon ma demande. Bref, je suis donc au lit, et je pense à ce moment chez toi, là encore on pourrait en écrire des lignes puisque tu n’avais rien pour accompagner la bouteille de vin blanc et que je suis reparti trois heures après être arrivé malgré l’horaire cendrillonesque. Bref je suis donc au lit, fatigué, depuis mon retour je n’ai rien fait qui mérite des lignes et des lignes, et je reprends le Camille Laurent, imaginant en lire quelques pages. Puis voici quelques autre pages. Et encore d’autres, des lignes et des lignes… Je suis bien, il y a cette volupté d’être plongé dans la littérature, chose rare pour moi dont l’esprit vagabonde si facilement, mais cette fois j’y suis, c’est presque comme de la méditation : ce que Camille Laurens – et comment elle le raconte – m’emporte. 85 pages plus tard, le livre est terminé.

Jeudi 8 avril 2021

Ta présence, que l’on n’attendait pas ; le malheur, triste malheur des uns, fait le bonheur de t’avoir avec moi pour un soir de plus. Notre amitié n’a jamais traversé une telle temporalité je crois. Encore nous parlons. Encore ta présence me pousse à revoir ce qui m’entoure et ce qui est en moi. Encore il y a les autres ; il te font parfois tant sourire. 

Mercredi 7 avril 2021

Tu veux du soleil, nous l’attrapons au coin d’une rue, sur un bord de trottoir, en partageant une foccacia ; il est tôt, tu as faim, tu sais que je m’adapte pour ce type de choses. Tu veux une bière, mais à ce jour il n’est plus permis de les boire de la même façon, sur un bord de trottoir, au coin d’une rue, d’ailleurs la police est place Lafargue, alors nous allons chez moi, de toute façon il y aura du soleil, te dis-je. Pourtant il n’est plus sur la coursive, mais il s’engouffre dans le salon, et te voilà posant, dans un triangle de lumière. Finalement ébloui, tu te déplaces après que j’ai photographié le tricolore de tes vêtements.

Mardi 6 avril 2021

C’est la première fois que tu viens ici ; il aurait pu y avoir d’autres occasions. Tu poses alors ton regard sur mes images. Tu en dis de belles choses, tu dis qu’on a envie de voir ce qu’il y a derrière.

Lundi 5 avril 2021

Alors je me retrouve à saisir ton visage, à fixer ton regard, à te dire de sourire, un peu plus, de tourner la tête, oui, comme ça. On cherche la lumière, ou plutôt on la fuit ; elle est si forte aujourd’hui.

Dimanche 4 avril 2021

Ta présence. Elle accompagne ce chemin qui devient une habitude, mais tu es aussi le témoin de ce que je découvre, ainsi ces pyramides, maudites, tant détestées, peut-être principalement parce qu’elles osent défier le ciel de Bordeaux, et dominer l’horizon par leur dôme vitré dont on ignorerait moins l’usage si l’on cherchait un peu. OK Google ? Aujourd’hui pour la première fois, au milieu de ces nouvelles constructions, je circule. J’en interroge brièvement les ruelles qui n’en ont pas le nom, les jeux de pentes et d’angles, les complexités, l’éparpillement abscons de certaines fenêtres, je caresse les murs éblouissants sous le soleil d’avril, et je vois comme ailleurs combien les rez-de-chaussées peuvent être un pied-de-nez aux bâtisseurs ou une liberté pour les habitants, liberté de se montrer ou se cacher, de laisser le balcon faire salon, de briser déjà le gris et le blanc des façades par des pans de bois devant lesquels on soupire. Évidemment ce lieu évoque les miens, la maison de Kyoto que tant ont visitée, l’appartement l’Ivry offert à vos regards.

Samedi 3 avril 2021

Alors au milieu des rayonnages de la librairie, Hélène me demande si j’ai lu ce livre, moi, puisque j’aurai un forcément un regard, parce que je suis ce que je suis, et puis s’approche JL et J. Non je ne l’ai pas lu. J’attrape quelques passages du journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, d’Arthur D, crudité sans détour, Grindr, etc. C’est un peu comme le cinéma d’Antoine d’Agata, où faut-il se placer pour dire ce qu’on en pense, d’un tel truc ? Est-ce prétentieux ou fascinant ? Est-ce littéraire ou sociologique ? A côté il y a l’anthologie de Dustan, mais Dustan ç’a été tant, dans ce que l’intime ose à offrir, ç’a été une époque pour moi. Qu’importe. Je suis heureux, là, de parler de littérature avec Hélène, même si c’est de cela, quelques phrases entrevues dans 2200 pages. Ou surtout si c’est de cela ?

Vendredi 2 avril 2021

Nous ne nous connaissons pas. C’est-à-dire que nous ne savons de nous que les si nombreux messages échangés et les heures en visio. Tu es dans cette ville qui n’est pas la tienne, dans ce pays-île qui n’est pas le tien, toujours à cette même distance évoquée parfois ici depuis un an, toujours ce même sourire, toujours ces yeux noirs, toujours cette douceur apparente, toujours hors de cet espace Schengen qui offrirait un peu d’air. Souvent ta vie n’est que promenades, photographies colorées, pâtisseries et séries télévisées. Depuis peu tu peins, mais il n’y a pas, dans ces morceaux vifs aux motifs tellement enfantins qu’ils m’étonnent, ce qui fait parfois la précision graphique de certaines de tes images.

C’est au réveil que je lis ton message. Tu me dis que tu vas bien : Being away from mom really helped me to cheer up and keep sane.

Il y avait d’abord eu les mots durs de ta mère, puis les menaces, puis plus récemment les silences ou plutôt l’interminable silence de plusieurs semaines entre vous, et puis enfin ce mot que tu m’as écrit dans la nuit de dimanche à lundi : “She locked me out.” Tu n’étais plus le bienvenu dans cette cette maison qui n’est pas la tienne.

Je me rends compte qu’ici, aujourd’hui, il m’est important de relayer cela. Je reprends tes mots, je donne à lire, je fais témoignage de ce qui t’arrive : tu es mis à la porte de chez toi parce que tu es homosexuel et que ta mère ne le supporte pas.

Tu viens d’un pays où tu risques un an de prison, me dit Wikipédia.

Et je ne peux rien faire pour toi.

Mercredi 31 mars 2021

I est venu poser. Pas très longtemps, le temps de faire connaissance, le temps d’un sandwich au soleil, d’un café et de quelques clichés qui rallongent la pause déjeuner et raccourcissent un peu le soir. C’est un travail en cours : des visages, des corps, des courbes, des mains, des ombres, des formes distinctes ou indistinctes. Je cherche. C’est aussi un travail sur moi que de savoir regarder l’autre. 

Et nous voilà le soir, je découvre que c’est la journée internationale de visibilité trans. Coïncidence : I est un garçon trans.

Alors pour lui, pour les garçons et filles trans que j’ai croisés sur mon chemin et qui pour certain(e)s sont encore présent(e)s, notamment R, je me dis que c’est le jour de mettre quelque chose sur ce réseau social bleu où l’on me lit, et où je peux les rendre moins invisibles parce que présents aussi dans ma vie.

Alors je lui demande si je peux diffuser une photo, pour l’occasion. “Je suis ok, peut-être pas ma tête si jamais les gens réagissent mal ou quoi“, me dit-il.

Alors, sur le réseau social bleu, il y a cette image d’un homme, visible et invisible.

Mardi 30 mars 2021

A la fin de chaque film regardé sur Mubi, il est possible d’attribuer une note, c’est-à-dire entre 1 et 5 étoiles. Je n’aime pas vraiment cela, mais je me prête au jeu la plupart du temps, plus pour me rappeler vaguement quelque chose que pour noter réellement. Le problème des notes c’est de savoir ce que l’on note. Où je me situe lorsque je clique sur l’une des étoiles ? Suis-je pur spectateur ou bien, détaché de moi, suis-je reconnaissant que le réalisateur tente de nous emmener quelque part ? Suis-je dans le plaisir ou l’analyse ? Dans l’émotion ou le regard ? Dans un fauteuil ou dans le film ? 

L’un et l’autre. Ni l’un ni l’autre. Ca dépend. Ainsi Les Coquillettes de Sophie Letourneur subissent-elles deux étoiles (et je me suis retenu de n’en mettre qu’une) : parce que je trouve que certains personnages sont tellement pathétiques que c’est à mon avis un cinéma gênant et vain, ou parce que le scénario n’a aucun intérêt et que le parti pris du montage fait que ça radote ?

Ainsi Taipei Story d’Ang Lee a-t-il cinq étoiles : parce que j’étais disposé à m’y plonger ou parce que c’est un putain de chef d’œuvre ?

Ce soir, j’ai mis trois étoiles. Parce que je n’ai pas su s’il en fallait une ou cinq. Ce soir, j’ai à nouveau essayé de regarder Atlas, d’Antoine d’Agata. Je n’y suis pas parvenu entièrement. Chez moi, là, sur mon canapé, dans ma solitude, c’était impossible de regarder cela, ce rythme, ce monde, ces images, belles, magnifiques évidemment, oui, mais il me fallait une salle de cinéma, il me fallait m’enfermer, comme déjà je l’ai écrit pour un Philippe Garrel silencieux, il me fallait me retenir, m’enchaîner peut-être. J’aurais pu mettre cinq étoiles pour la pureté, pour cette manière de nous attraper par le col et de nous dire : “Regarde ! Mais regarde ! Regarde-les“. J’aurais pu mettre une étoile, pour le trop : le trop beau, trop propre, trop écrit, trop articulé, trop “Regarde ! Regarde-moi !“.

Mais peut-être que l’auteur en préfèrerait 1 plutôt que 3. Peut-être qu’il attend qu’on se crispe, qu’on s’agace. Peut-être que j’attends aussi cela du cinéma, qu’il aille quelque part, mais pas dans des eaux tièdes. Alors Letourneur, twelve points finalement ?

Lundi 29 mars 2021

Il y a un an, je regardais par la fenêtre. J’avais été invité par Franck Smith pour participer à son film choral, le Film des instants. J’y donnais une minute de mon temps suspendu, et le soleil était apparu, inattendu, à l’heure dite. Il était 12h45 et quelques secondes, et derrière la vitre de mon appartement, je retenais ma joie tenant à un éclat soudain sur ce mur de crépis terne. Dans mon journal de ce 29 mars 2020, j’écrivais d’abord quelque chose sur quelqu’un ; je ne sais plus qui. J’écrivais ensuite :”Alors j’avais été heureux. Heureux de cette lumière née du hasard, heureux de revenir dans cette famille du cinéma-réalité qui avait été la mienne puisque la tienne. Au générique, moi parmi eux.” 

Un an plus tôt, il avait été question de lumière également, d’une fenêtre donnant sur le parking de l’hôpital. Depuis je ne vois plus le même visage. 

Un an plus tard, aujourd’hui, il fait trop beau peut-être, toujours peut-être il fera trop beau pour trouver cela joli, ces températures folles, et cette lumière là qui s’agrippe. Sur la fenêtre du tram, elle laisse des griffures.  

 

Samedi 27 mars 2021

Il est 17h53, je dis “Salut”, tu réponds “M’ssieu”, nous poursuivons et rapidement je conclue : “19h15”. Alors vers 19h20 peut-être je pars de chez moi, tu n’es pas bien loin, et une fois passée la rue Sainte-Catherine il y la rue du Hâ, j’aime bien la rue du Hâ, je ne sais pas trop pourquoi, si c’est son nom ou ses proportions et puis au bout je tourne, je me faufile, je prends en photo la lumière qui débouche de ce passage étroit, quelqu’un apparaît, flou, et puis à droite il y a encore du linge qui sèche dans la rue, toujours je pense à l’Italie, mais ils sont, je crois, d’Europe de l’Est, et souvent il y a quelque chose de rose. Je dis cela comme si je venais régulièrement. Mais tu n’es pas encore une habitude. 

Mercredi 24 mars 2021

Je cherche une métaphore qui te donnerait une place et qui dirait à peine ce que tu viens faire là.

Mardi 23 mars 2021

Il y a ce paysage de l’Adour, une brume, des feuillages roussis. L’image me plait, le projet décrit dans le cartel aussi. Tu me rejoins, te voilà, je te résume le propos de l’exposition, les images, le projet, les idées, parfois pas, là je t’explique qui est Agnès Varda. Je te dis que si j’étais un peu plus moteur de mes projets photographiques en jachère, j’aurais peut-être ma place ici, mais c’est un peut-être dont je sais clairement tout ce qu’il implique, je ne suis ni fou ni naïf. Devant le paysage de l’Adour, tu dis que n’importe qui aurait pu faire cette photo. Je te regarde. Je ne suis pas sûr d’avoir compris, parfois ton anglais est un roc, souvent mon oreille est un puits de doutes. Oui, tu as bien dit cela. Je te dis que toi qui fais de la photographie, tu ne peux pas dire cela. Je n’ai pas beaucoup d’autres arguments, je parle du regard, du moment, mais je n’arrive pas à traduire l’impalpable dans cette langue. Dans ce type d’interstices où l’idiome est un frein, les mondes différents dans lesquels nous vivons sont encore plus espacés.

Lundi 22 mars 2021

La voix est alors plus claire, soulagée ; je te le dis. Ici je tais ce que tu affrontes. Je pourrais l’aborder de mon point de vue, spectateur distancié, comment tu dis, ne dis pas, ce que j’entends, ce que je comprends pas, et comment on recouvre les maux par des silences-respirations ou des silences-nuages, c’est selon. Je pourrais dire combien tu dis tant.

Dimanche 21 mars 2021

Ton père a fait le déplacement, pourtant. Impatient, il assiste à ta naissance. Cela ne se pratique guère encore, dix ans avant Mai 68; les pères sont tenus à distance du sexe dilaté des femmes, de la douleur qui se réveille en elles dans un parfum de merde et de sang, de leurs gémissements de bête qui crève en se vidant. Ils ne s’en remettraient pas, dit-on, voir les rendrait impuissants. On protège les hommes de la faillite et les couples du dégoût d’eux-mêmes. 
Camille Laurens ; Fille

C’est au soleil que l’on se retrouve, vous m’attendez. Il n’est pas midi. La matinée, pour un dimanche, avait déjà été jolie, depuis tôt pour un dimanche ; elle avait eu les couleurs de la Californie et le noir et blanc d’un tatouage raconté. Ainsi nous nous rencontrons enfin ; beaucoup nous rirons, je crois.