Vendredi 5 juin 2020

J’attends 11h43 pour envoyer à S la lettre terminée vers 3h du matin, exutoire qui me fait dire que, si c’est avec Z que j’ai cette relation, peut-être la plus saine aujourd’hui, peut-être la plus légère, peut-être la plus honnête, c’est parce que je lui avais écrit, pour exprimer ce qu’il y avait à exprimer, en un bilan et un espoir ; un tableau excel accompagnait le fichier word en un trait d’humour nécessaire et séducteur. Écrire, c’est hurler sans bruit, dit Duras. C’est aussi comme vomir et pleurer : il faut que ça sorte, et il ne faut pas avoir honte que ça sorte.
A 11h25, tu m’avais envoyé une image, riant. Tu cherchais sûrement à faire signe sans savoir comment, et curieusement ma réponse ne rit pas (c’était pourtant drôle) mais entame un échange au milieu duquel je t’envoie cette phrase d’Audiberti qui me poursuit et qui en un PS clôt la lettre : « Les lettres d’amour, c’est à soi qu’on les écrit, pour les lire en les écrivant. Quand les lettres d’amour parviennent, l’oiseau est mort, quatorze couteaux à fromage de banalités dans le poitrail. »
Tu réponds « Wow » et sous tes conseils, je file à la librairie acheter Le Choc amoureux, dont je lis les premières pages sur la coursive avant d’aller voir S, dernière étape éteignant l’éruption volcanique. Je sais que bientôt nous rirons de tout cela.

Jeudi 4 juin 2020

Retrouver enfin, sous quelques tubercules sains, la source de l’odeur qui semblait faire vouloir dire à la pomme de terre concernée : « Sortez-moi de là« . L’expression « patate pourrie » fit alors intervenir quelques souvenirs d’enfance faiblards, une cour d’école peut-être où nous nous courrions après.

 

Mercredi 3 juin 2020

Il est 9h12. Je n’ai pas eu de difficulté à me réveiller deux heures plus tôt, comme une envie de sauter dans ce lendemain, et après si peu de sommeil, d’en rire, de mettre des smileys qui rient aux larmes pour en effacer d’autres, car c’est moi, je balaye tout ça, j’avance, j’ai les boules mais j’avance, je rumine mais j’avance, je ne t’en veux pas mais je refais le film au risque de t’en vouloir, je répète tes mots au risque de les haïr, je t’écris au risque de lire tes réponses, je te pose des questions au risque de m’en poser d’autres : je cherche à éteindre le feu qui a embrasé le rien de paille sur lequel je dormais mal et seul, et donc ici j’écris ces mots que tu liras sûrement, sans savoir qui est ce « tu » si c’est toi ou si c’est l’autre, parce que je sais que toi, tu aimes me lire, parce que je ne sais pas si toi, tu me lis. Vos tu se mélangent comme hier vos corps et j’ai besoin d’en laisser la trace, pris au piège de l’écriture, encore, pour que peut-être ça devienne beau, tout ça, en quinze lignes qui s’acharnent à détourner ce qu’on a à peine eu le temps d’être (ou, dirais-tu peut-être, ce qu’on a simplement été et qu’on est encore ?) et qui s’acharnent donc à vouloir dire qu’on ne sera pas, parce que ça a plus de gueule, même trop maquillée, qu’un haussement d’épaules ou qu’un silence qui attend. Je pense à ton visage et j’en cherche tout de suite d’autres, comme tu as peut-être pensé au mien en regardant le sien, perdu ou éperdu.

Il est 9h12 et S m’écrit : « Grandma passed away. I had a dream about her telling me that I should take care of myself and that I always remind her of her beloved brother. Woke up with a text from my sister telling me she passed. » S, initiale partagée, S pour vous deux sans cédille, puisque bien sûr il y a toujours le fantôme d’A et son visage sur l’écran, celui de S aussi, tout cela se mélange, je me perds, comme je vous perds vous là qui me lisez, dans les lettres sifflantes comme dans les pensées, les incompréhensions, les mots, le souvenir bien sûr précis de toi qui bougeais à peine contre moi. Alors le soir nous parlons, mon visage et celui de S se regardent, je souris bien sûr, nos visages se répondent, je puise dans les bonheurs qu’on m’offre tel l’éclat de ses yeux, dans les espoirs que je n’offre peut-être pas en disant, à demi mots, que c’est presque impossible. Je blague. Nous rions. Encore. Pendant 45 minutes il y a des interférences, de son côté une voiture qui passe bruyante, du mien des nuages, mais je ris, je veux lui offrir un peu de joie teintée de mensonges, mais non je ne mens pas, tout comme je crois que tu n’as pas menti : je propose, j’hésite, je me prends de plein fouet ce qui fait qu’on est là, à se tourner autour, à dire et à s’entendre dire des douceurs et des désirs auxquels on croit ou l’on voudrait croire, un court instant.

Et puis je pense à J, perdu dans ce même monde où l’on dit et ne dit pas.

Mardi 2 juin 2020

Je me prépare. J’ouvre le sac dans lequel hier j’avais glissé de quoi éventuellement m’accompagner, et j’extrais donc ce livre, ces Fragments d’un discours amoureux, qui ne me disait par grand chose qui vaille ; je sentais bien que je n’avais pas la tête à ça. Mais peut-être, en une citation glanée au hasard, aurait-il résumé l’état d’esprit multiple qui me hantait, ou une portion, celle de l’attente notamment, déjà proposée en ce journal, un 24 janvier. Les années passent, et je ne sais plus qui j’attendais. Peut-être personne, jouant avec les non-dits pour parfois ne rien dire.

Je renomme le livre. Il devient d’abord dans ma tête le Discours d’un fragment amoureux, mais prolongeons ici le jeu, puisque – comme je le dirai à JLM plus tard -, c’est l’humour qui nous sauvera, l’humour ou le fatalisme, et donc ce sont DES fragments amoureux, ou quelque chose d’autre, un amoureux fragmenté, en une fêlure qui prolonge la multiplicité de la veille, comme un éclat – paf – qui se prolonge en étoile. Fragmenté car en attente, craintif, rêveur, fou, inconscient, possible, amoureux de quoi ?, pourquoi ?, déjà ?, comment ?, amoureux des moments fragiles qui n’ont encore rien produit sinon l’attente, la crainte… oh donc déjà ce n’est pas rien… les idées qui voltigent, les questionnement, les amis qu’on appelle et à qui l’on dit les fragments, à qui l’on dit que peut-être ça me permettra d’écrire un texte, que l’écriture sera là si jamais, la résilience et tout ça si jamais, mais déjà le lendemain j’ai oublié mes mots, et à 13h18 je t’avais écrit que ça me ferait peut-être écrire un beau texte triste etc. etc. et ça tourne en boucle, et on refait le film, et on répète les scènes, les mots.

J’hésite une fois de plus à arrêter ce journal. Hier je pensais peut-être en écrire un autre. Pour moi. Pour ne pas oublier ce qui me traverse au moment où ça me traverse. Sans jouer avec l’écriture et tout ce tralala. Ce petit tralala ? Celui-là, il en dit trop ou pas assez. Ou peut-être qu’il dit mal la complexité de ce qui me traverse. Peut-être qu’il écrase, en un phrasé ampoulé, ce que j’espère ce soir, ce que j’admets ce soir, ce que je regrette ce soir, et tout le reste, et tout ce que je t’ai dit, plus simplement, et tout ce que je t’ai dit, plus simplement, et que ça fout tout en l’air.

 

Samedi 30 mai 2020

Te répondre, oui bien sûr. Boire, déjà. Vous présenter, simplement. Poser ton verre, ici. Dîner, parler, écouter, recevoir ; merci. Attendre qu’ils s’en aillent, parce que. Te dire qu’il reste du vin, encore. Te chuchoter, bien sûr. Ne pas lui dire, bêtement.

Jeudi 28 mai 2020

« Une nuit, quelques jours après la catastrophe, le ciel était pur. Orion était magnifique. J’ai pleuré. Les gens étaient devenus des étoiles. » se rappelleKenji Sano, un commerçant de la ville sinistrée de Kamaishi, du département d’Iwate.
::: Magazine Tempura n°1

Mardi 26 mai 2020

Nous voici enfin, l’un en face de l’autre, deux mois et douze jours plus tard. J’hésite à écrire « enfin ». Je sais pourquoi j’ai envie de l’écrire, pourquoi c’est exact de l’écrire, parce que cet adverbe a sa place, là, ce soir, deux mois et demi, tout de même !
Je vérifie la date. C’est bien cela. J’avais oublié que déjà j’avais parlé de toi. De ton regard. Ce n’est pas tout à fait le même ce soir, même si la tristesse l’a peut-être traversé quand tu l’as évoqué, lui, amer, déçu. Tu parles du temps qu’il faudra pour laisser un autre être auprès de toi, mais je crois que ce n’est pas ainsi que tu le dis ; j’ai oublié. Tu précises le temps que tu penses nécessaire ; je souris. Je souris peut-être parce que j’ai déjà un peu bu. Je souris sûrement parce que j’ai envie de dire quelque chose. Je souris bien sûr parce que j’entends ce que tu dis. Et nous buvons encore.

Dimanche 24 mai 2020

Être bien, là, et rester, rester encore, tard, jusqu’à l’heure des promesses de se revoir vite.

Samedi 23 mai 2020

Où il serait question, à la fin d’une journée passée à courir après le temps et une souris, d’une tarte aux pommes et de sa cuisson.

Jeudi 21 mai 2020

Soudain, le silence. Par chance je n’étais pas endormi, pourtant il était tard. Précisons plutôt que j’allais m’endormir, et que, tac, c’est le silence qui m’a fait bondir. Peut-être un petit bruit distinctif (un tout petit clac qui proviendrait par exemple du compteur électrique ?) m’avait-il extirpé de ma torpeur, mais je ne veux pas le savoir, je veux écrire ici que j’ai été réveillé par le silence, c’est beaucoup plus joli, même si soudain je me demande si cela n’a pas été utilisé dans certains films d’horreur.
J’appréciai, en un sourire immense perdu dans le noir et une interjection, cette sensation de sérénité soudaine, presque oubliée, due au silence complet, mais la voilà rompue par la voix de la voisine – je l’aurais parié, elle est totalement flippée – qui, deux étages plus bas, s’inquiétait plus, semble-t-il, de la situation électrique que de déranger je-ne-sais-qui au téléphone – sa mère ou sa propriétaire, sans que je sache encore si c’était la seule et même personne. 

Lundi 18 mai 2020

Je ne m’attendais pas à venir ici, de l’autre côté, pour voir le soleil décliner, et les températures avec lui. Je ne m’attendais pas à ce qu’on prenne le temps. Je ne m’attendais pas, et toi non plus, aux géographies communes, gersoises au japonaises, au prénom qui m’est ami et qui t’a été enseignant. Je ne m’attendais pas à ce qu’il nous rejoigne et qu’on se connaisse via 6 phrases échangées et perdues dans février. Et c’était bien.

Dimanche 17 mai 2020

L’herbe. L’ombre. Le temps. Vous. La mamá. Les mots. Le partage. Tout ça.

Samedi 16 mai 2020

Dire toute la beauté surgissant du gris-vert de tes iris, de la courbe de quatre grains. Aimer ces deux petits, là, qui dessinent comme des yeux, rieurs comme je souris.
Dire combien j’aime le rouge peint de tes toits et ce bleu qui n’ose pas les caresser que je crois être un ciel : c’est la mer, et son sable est nuageux.

Mercredi 13 mai 2020

Dans chaque culture, la littérature construit un stock de vocabulaire propre à exprimer une certains sensibilité aux saisons qui l’environnent. En ce sens, peu importe le nom de saisons : même pour les résidents de contrées qui ne connaissent qu’une seule saison dans l’année, et peut-être à plus forte raison, il doit être possible de développer sa sensibilité aux plus infimes oscillations du monde.

::: Ryoko Sekiguchi ; Nagori

Il doit être possible de.
Ou pas.
Ce paragraphe me fait irrémédiablement penser aux dix-sept jours passés à Arica. J’y ai cherché l’inspiration, et bien sûr dans le ciel aussi. Chaque jour se ressemblait pourtant. Il y avait de quoi nourrir au moins un paragraphe ou deux, de cette immobilité. Pas plus : là n’était pas le sujet, là n’était l’élan. Le ciel, voilé au matin, perçant l’après-midi mais toujours envahi de quelque chose de sablonneux, jouait chaque jour sont petit numéro. Et pourtant. A la fin du premier chapitre de Ryoko Sekiguchi, sans que je n’y attende, elle m’invite. Et si je regardais au creux du bleu paresseux ?

Mardi 12 mai 2020

Allo ? Oui, je suis avec la vendeuse là… Elle dit que si tu mélanges la soude avec l’acide chlorhydrique, tu vas faire péter la maison.

Dimanche 10 mai 2020

« – Et au fait, toi, d’où tu viens ? Tu m’l’as jamais dit.
– Je viens d’ailleurs.
– D’ailleurs ? Ailleurs… c’est grand… Ailleurs-sur-Mer ou Ailleurs-sur-Marne ?
– Ailleurs tout court.
– Ailleurs-les-oies ! »
(Le Pont du nord, Jacques Rivette)

Vendredi 8 mai 2020

Cette phrase, soixante-dix ans après, résonne encore en moi. « Il y a des camions pour les plus fatigués. » Dans ma naïveté, cette naïveté qui m’a peut-être sauvée et qui les a condamnés, je pense à mon père, amaigri par ces dernières semaines, exténué par le voyage, je pense à Gilbert, mon petit frère, qui n’a que 12 ans, à sa petite tête ébouriffée. Et je m’entends leur crier : « Papa, Gilbert, prenez le camion ! »
C’est toujours ça qu’ils n’auront pas à faire à pied.
Je ne les embrasse pas. Ils disparaissent.
Ils disparaissent.

::: Ginette Kolinka, avec Marion Ruggieri ; Retour à Birkenau

Elle raconte Birkenau. Et je suis au soleil. Il me traverse l’esprit que quelque chose ne va pas, qu’il n’est pas possible de trouver ce moment agréable (parce que les heures, la lecture, le soleil, le jour de congés), d’être là, ainsi, prenant le temps de lire son témoignage. Au fond du couloir il y a les couleurs joyeuses et cuivrées de la musique, celle que joue, chaque jour, la voisine, en soufflant dans une trompette peut-être. Une trompeutêtre. Parfois elle fait ses gammes, ce peut être crispant. Mais elle progresse.
Durant quelques minutes, cela ne me quitte plus, je ne suis pas à l’aise, il y a l’horreur lue et moi là.
Qu’y puis-je ?
Je donne ce que je peux, en lisant, pour ne pas oublier, pour témoigner peut-être, va savoir, pour que ça entre, en moi, en d’autres, pour dire : ça a existé, c’est possible, ils n’y ont pas cru avant d’y être.

Jeudi 7 mai 2020

Je reviens sur nos traces, celles que le cinéma a laissé. Nous n’avions jamais regardé ce film ensemble. J’ai toujours senti que nous aurions dû, je le sais aujourd’hui, ainsi nous aurions ri. Oh, à peine, trois éclats, mais brillants.