Jeudi 21 octobre 2021

La lumière se rallume. Je me rappelle ce que j’ai lu vite fait sur la pièce en attendant, je me dis donc que c’est fini. Cela ne me semble pas avoir duré une heure : ça a filé. Un coup d’œil sur mon téléphone me donnera raison : 45 minutes. Elle ont filé, malgré tout, ces 45 minutes.
Elle ont filé. Sans ennui.
Mais.
Rien.
OK, oui, l’idée du bébé qui parle en espagnol à sa mère.
Rien.
Enfin bien sûr il y avait cette dynamique provenant du fait que les deux femmes sur scène faisaient des mouvements en parlant. Et qu’elles étaient belles ! Qu’elles étaient belles, Mathilde Monnier et La Ribot. Parfois leurs mots étaient beaux.
Mais non, rien, je sais pas, sur le moment, j’ai trouvé ça plutôt vide. C’est peut-être moi qui l’était trop, vide d’énergie, fatigué, fatigué, fatigué sans aller vers le sommeil quand il le faudrait.
En sortant je suis presque hagard. Comme si on m’avait mis une baffe sans savoir pourquoi. Je repars de la salle sans comprendre pourquoi j’étais venu. Vide ou trop plein.
Même ma curiosité s’est échouée contre ces deux femmes, malgré cette beauté qu’elles dégageaient.
Je repars, je marche jusqu’au tram, les idées perdues, je ne sais plus dans quoi. Dans le travail ou le vide.

En relisant ces lignes, 3 jours plus tard, avant de les publier, je me trouve dur. Je les ai écrites en rentrant du spectacle, j’avais besoin de cracher les mots. Il me reste, ce soir, une belle sensation, je les revois parler en gigotant. Je change quelques mots dans mon texte. J’adoucis. J’assume néanmoins mon ressentis. Je crois que tout vient d’Hiroshima, du passage sur Hiroshima voulant ancrer l’impossible dans une abominable réalité. Je n’y ai vu aucune poésie. Je n’y ai vu qu’un détournement. Et pour moi le spectacle a basculé. Je crois aussi que 45 minutes, c’était trop court. Je crois que je voulais qu’elles m’emmènent plus loin.

Mercredi 20 octobre 2021

Machine à musique, siège rouge, rencontre avec Santiago H. Amigorena. Je suis en train de lire son livre ; je l’aime assez peu, il y a comme quelque chose qui grince un peu dans le récit et le style, sans que je sache vraiment pourquoi. Mais le précédent est l’un de mes plus beaux souvenirs littéraires, souvenirs trompeur, plaisir trompeur : peut-être avait-il alors écrit ce que j’aurais aimé écrire ou su écrire.
La rencontre va se terminer. Je lui demande pourquoi il n’aime pas le mot écrivain. Il ne répond pas vraiment. Vous préférez le mot auteur ? Non plus. Je ne suis pas sûr qu’il pense ce qu’il dit. Mais non en rions tous.

Mardi 19 octobre 2021

J’entends soudain une voix : t’as l’temps de boire une bière ? Il a fait demi-tour sur son vélo, à peine une minute après s’être éloigné, peut-être moins, le temps d’un coup de fil. Oui, j’ai le temps. Alors on trouve un bar, on s’assied, on parle du boulot, de choses et d’autres. Je lui dis par exemple que parfois je pense partir : je ne suis pas toujours au bon endroit.

Lundi 18 octobre 2021

La veille, à 21h09, il m’avait demandé si je faisais encore des photos. Oui, ce matin, à 9h09, sans voir le hasard des douze heures écoulées, je réponds. Plus tard, il me demande si j’ai toujours celles que j’ai faites de lui, puis si je peux effacer les siennes, partout. Il ne veut plus de trace. Il veut que son corps d’alors disparaisse. Il veut repartir à zéro. C’était le 28 mars.
Depuis, j’ai tout effacé. Il reste les images sur les disques durs de sauvegarde, je n’ai pas encore pris le temps de les effacer. Il reste les images sur des serveurs, ici ou là, allez savoir où, là où les réseaux sociaux gardent tout. Un certain temps. Son corps est encore quelque part. Peut-être pour longtemps.

Dimanche 17 octobre 2021

Sur la pelouse du parc, Nicolas Bouvier tente de m’entraîner ailleurs, ailleurs au Japon et ailleurs il y a des siècles. Et puis tu me rejoins. Tu as changé de lunettes. Tu souris et tu dis “Ouais, ça fait mec qui bosse dans l’art contemporain, non ?” Elles te vont bien, elles épousent mieux ton visage que les précédentes, elles te déplacent un peu ailleurs si l’on ne te connait pas.
J’essaye de trouver les mots justes pour évoquer ce que tu traverses encore, ce que ce weekend a de douloureux, je sais que je ne suis pas très doué pour cela, il faut tourner les questions, savoir aussi détourner l’attention et parler d’autres choses, prévoir un film ou deux.

Vendredi 15 octobre 2021

Je suis assis. J’attends. J’ouvre mon carnet, entamé le 25 juillet. Je n’y ai rien noté depuis le 15 septembre, lors de la conférence d’Elisabeth Lebovici. Je retrouve cette phrase : “Qu’est-ce qui est fou ? Crier ou ranger ?” Ou encore celle-là : “Il faut aller à la frontière entre le cri et l’ordre” et puis au-dessus les noms de Marcel Mauss et Todd Haynes.

Ce vendredi, carnet ouvert, stylo fluide sur le papier, suivant plus ou moins les lignes, c’est à nouveau une conférence, ou plutôt deux rencontres, quarante-cinq minutes chacune, à propos de Mathieu Riboulet.

Je fais bien de prendre quelques notes, trois jours plus tard j’aurai tout oublié, c’est ainsi, il n’y a plus grand chose qui reste accroché en moi dans ces moments-là, des sensations tout de même survivent, peu de mots, des images.

La première rencontre me captive : l’écart entre la laideur de l’histoire et la beauté de la phrase / l’amplitude renvoyant à l’idée d’un long fleuve tranquille / la mélancolie mise en crise / La littérature peut-elle faire politique ? / …
La deuxième rencontre m’ennuie plutôt. Le rythme est tout autre. Mais à la toute fin je note cette phrase dite par Patrick Boucheron – à propos du fait de raconter l’Histoire, je crois : “Ça commence toujours avant, et il manque toujours quelque chose.

Je crois. Je ne suis plus très sûr, en écrivant ces lignes. Je creuse dans mes souvenirs. Ça s’éclaircit un peu. Mais tout de même, il me manque plus que quelque chose.

Jeudi 14 octobre 2021

Trois mois après notre installation à Montevideo, nous sommes retournés à Buenos Aires pour quelques jours. El abuelo Zeide, mon arrière-grand-père maternel, avait appelé lui-même ma mère pour la prévenir qu’il allait mourir. Juif du bout des doigts, cet animal robuste qui naquit dans un shtetl près de Kiev l’année où Lewis Carroll publiait Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, cet adolescent fougueux qui aima à la folie une jeune fille de Tresorukovo qu’il fut forcé d’abandonner gelée sur la steppe infinie, cette loutre lymphatique qui traversa le Dniepr à la nage en plein hiver pour fuir en Amérique du Sud – cette loutre qui à la fin de sa vie était aussi silencieuse que la loutre graphomane qui vous entretient ici, à présent, à grands coups de queue imprégnée d’encre –, avait passé les dernières années de sa trépidante vie paresseusement installé dans la salle sombre d’un cinéma de l’Once une bouteille d’alcool pur à portée de la main. Au téléphone, comme ma mère lui avait demandé pourquoi il pensait qu’il allait mourir, il avait répondu, simplement :
– Je suis fatigué.
::: Santiago H. Amigorena ; Le Premier Exil

Mardi 12 octobre 2021

Il fait nuit. Je rentre. Nous avons bu un verre, avec E et L. L n’a pas beaucoup parlé, mais je crois que je l’ai amusé : je l’ai vu esquisser quelques rires. Nous ne sommes que rarement rencontrés, trois fois je crois. La première fois, c’était chez moi, j’avais cuisiné un curry ; il ne mange pas de champignons. Avait-il beaucoup parlé ? En face de moi, ce soir, il y avait un couple, une homme et une femme, un peu plus de trente ans peut-être. E et L leur tournaient le dos. Ils étaient beaux, vraiment, l’un comme l’autre. Elle portait un pull-over plutôt d’un jaune un peu acide, ample, dans un tricot aéré et lui quelque chose de plus neutre, une veste noire par-dessus une chemise claire. Il portait une barbe noire, il avait un visage qui donnait envie de l’aimer, elle semblait avoir de la chance, leur conversation était calme, ils buvaient du vin blanc, parfois leur présence m’éloignait de ce qu’E disait, puisque L ne disait rien.

Je rentre et au milieu des sujets de conversations rebondissant, j’ai évoqué la beauté du passage du film d’hier. Plus tard, j’enverrai l’extrait à E. Il me dira que cela lui donne envie de voir ses films ; je crois qu’il a déjà écrit cette phrase, l’autre jour.

Je rentre et sur le trajet je lis le dernier texte d’Antonin Crenn. C’est beau. J’aurais aimé écrire la même chose, pour les mêmes raisons, avec la même histoire et la même temporalité.

Lundi 11 octobre 2021

Soudain, au milieu de la caresse audacieuse qu’est le film Le Clair de terre, de Guy Gilles, il y a une femme, jouée par Annie Girardot, qui raconte la joie enfin retrouvée lors d’une exposition de Bonnard, longtemps après que son mari était mort.
Avec mon téléphone, je filme l’extrait. Je tremble un peu. Elle dit, dans un phrasé émouvant, dans un souffle, dans cette voix à elle :

Après sa mort il y a eu un moment terrible. J’ai pensé que je n’aimais plus rien, que je ne pourrais plus rien jamais aimer vraiment. Les livres me tombaient des mains ; la musique me donnait envie de mourir. La peinture… c’est revenu tout à coup. J’en ai eu envie très fort, comme ça, c’est comme avoir faim, aussi fort. Il y a eu l’exposition Bonnard alors je n’ai pas hésité. J’ai pris le train et je suis arrivée un soir, il pleuvait. Je me suis retrouvée dans Paris comme une étrangère, j’ai cherché un hôtel, comme dans les villes où on arrive pour la première fois. Le matin je me suis levée très tôt et à 9 heures j’ai traversé les Tuileries. Les bassins étaient gelés, il y avait quelques enfants qui jouaient.  C’était gai.

Et puis j’ai vu les Bonnard. C’était une vraie joie. Il y avait un tableau : Méditerranée. Tout bleu. Tout blanc. Impossible à raconter. Et qui donnait envie de sourire. Quand je suis sortie, ça allait mieux, vraiment mieux. Et puis, je n’avais pas de remords, vis-à-vis de Jean. Parce que tu sais, d’abord, on voudrait ne plus jamais cesser de souffrir. Ça semble une trahison de ne plus souffrir : c’est presque oublier. Mais là c’était une vraie joie, sans remords. Je suis repartie le soir-même.

Dimanche 10 octobre 2021

En une question, tu évoques ces trois jours, bientôt, mais dans trois semaines encore, où j’irai voir la mer, un peu la tienne. A quelques kilomètres, une quinzaine pour les oiseaux qui n’arpentent nulle route, c’est chez toi. Et alors tu souris comme jamais tu n’avais encore souri. Il y a dans ton visage une expression qui dit peut-être la surprise, peut-être la joie, peut-être une émotion un peu à part.
Je ne réponds pas exactement comme j’aurais pu répondre, je parle juste du besoin de voir la mer, de la frustration de cet été, de découvrir ce petit coin, là-bas, juste avant l’Espagne : la réponse est détachée de toi. Parce que tu ne serais pas là, en face de moi, j’irais. Mais puisque tu es là, en face de moi, j’y vais. Aussi.

Samedi 9 octobre 2021

Autour de la table, nous sommes huit. Sept élèves et l’enseignante. Je viens de me présenter, de dire pourquoi la photographie, pourquoi l’école des Beaux Arts. Celle qui se présentera en dernier, à la fin du tour de table, me demande ce que je fais ici : j’ai dit mon parcours, le virage de 2011, ma dizaine d’expos, les regards qui se sont déjà posés sur mon travail qui sont autant de certitudes. Mais j’ai aussi dit mes limites, mes défauts, mes doutes, mes besoins, mes projets, tout ce qui fait que je suis là.

Lundi 4 octobre 2021

Je te dis que je vais mieux, je te dis même que je vais bien. Il y a plusieurs raisons à cela, d’abord le fait d’avoir pris du recul sur ce qui n’allait pas la dernière fois que nous nous sommes vus. Ensuite, une présence, qui m’apporte un apaisement ou quelque chose qui s’en approche. Je dirais même qu’il y a une présence qui m’apporte une présence, c’est une formule un peu idiote, mais il y a eu des présences qui m’ont apporté autre (ou peu de) chose : D, S, par exemple, qu’étaient-ils au printemps ? Ou plutôt où étaient-ils, puisque qu’ils n’étaient pas vraiment là – entendre “quelque part près de moi”.
Et puis il y aura lui, le serveur, un peu revêche puis amusant, passant d’un état à l’autre dans une surprenante pirouette. Et nous rions de revenir, pour une assiette de frites, ou quelques rêveries.

Hier j’ai découvert, il était tard, que Mubi proposait trois films de Guy Gilles. J’étais, depuis, impatient de m’y plonger. Je choisis Au Pan coupé, avec une Macha Méryl radieuse, radieuse malgré ce que le film lui fait vivre. Soudain, une petite mélodie, dont les 5 premières notes me font penser à Ballade à Sylvie, de Lenny Escudero. Ne souffrant que peu de nostalgie, n’aimant pas vraiment me replonger dans les chansons d’enfance, il y a quelques exceptions qui parfois ressurgissent, comme celle-ci. Presque je l’avais oubliée.

 

Dimanche 3 octobre 2021

Alors, j’évoque N, mon histoire avec N, cette peur qu’il avait, cette chanson qui est encore là, cette coïncidence, le masque de tigre, la sensibilité de son travail et puis son départ pour Taïwan. Toi aussi tu partiras, bientôt. Pas si loin, mais bientôt.

Samedi 2 octobre 2021

Alors la dame s’approche et dit à Christine Ferrand, venue nous parler de “sa” rentrée littéraire, que ça suffit avec Christine Angot, que la littérature ce n’est pas de la psychanalyse. Je souris, sans trop la regarder, car j’ai ce côté agaçant, que je n’arrive pas à contrôler, de ne pas regarder les gens quand je leur parle mais parfois j’y pense, alors mes yeux se posent dans les leurs. Et donc je lui réponds, à la dame, qu’il y a une place pour Christine Angot, et je déroule un peu, je ne vois pas pourquoi la littérature ne pourrait pas être ça aussi et je défends l’idée qu’elle aille au bout, jusqu’au bout de son sujet, et qu’elle l’étreigne encore, encore.

Le déjeuner suit, j’ai accepté d’accompagner M, J et et l’invitée, on ne parle pas que de livres, il fera un peu froid alors on rentrera et je choisis un plat qui se mange avec les doigts, c’est un peu gênant, c’est surtout un peu gras. On parle aussi du Japon, des projets, de l’expo de mars, c’est presque demain.

Et puis voilà le soir, spectacle Larsen C, de Christos Papadopoulos, c’est beau, c’est beau, c’est beau ces lumières, ces mouvements, les bras là ainsi, c’est beau comme ils glissent et s’en vont, reviennent et nous regardent, les yeux grands ouverts, mais nous regardent-ils ? N’est-ce pas plutôt le vide ? A côté de moi il y a S, nous nous sommes retrouvés là, par hasard. Je l’aime bien, S, nous nous connaissons peu, mais nous avons partagés, ainsi nous le rappelons nous, un peu la même passion, un peu au même moment, un peu sur la même durée. En attendant le début du spectacle, nous parlons surtout de ses craintes et de péripéties médicales dont on préfère sourire. Derrière nous il y a un couple. Je crois qu’ils ne disent rien, peut-être qu’ils nous écoutent. En sortant du spectacle, puis à l’arrêt du tram, puis dans la rame, je les retrouverai, silencieux, encore. N’est-ce pas plutôt le vide ?

Vendredi 1er octobre 2021

Ainsi tout commence avec le plaisir de voir le lever de soleil depuis une autre fenêtre que la mienne, puisque depuis ma fenêtre je ne vois qu’un mur et le ciel au-dessus, puisque je donne vers l’ouest. Nous petit-déjeunons debout, tu es gêné, je te rassure, c’est ainsi que je fais, chez moi, seul, mais tu ne le sais pas : lorsque tu es là, nous nous asseyons, nous prenons un peu de temps, je sors les confitures et toujours il reste un peu de café et toujours je nous ressers un peu.
Et puis la journée se déroule, tout va vite, trop vite, moi-même je vais trop vite, je ne réfléchis pas ou pas assez et puis le soir arrive, enfin je suis chez moi, il est vingt heures trente passées, le four chauffe pour avaler cette incontournable pizza au pesto à moins de trois euros prise au rayon surgelé de la supérette qui a changé ses horaires et qui me permet donc de partir tard du travail sans craindre de n’avoir rien d’alléchant dans le frigo. Dans les e-mails, il y a ce courriel de l’école des Beaux-Arts de Bordeaux puisque  je serai élève du cours public “Rendez-vous photo” à partir du 9 octobre : on y précise le lieu des cours, les dates pour le 1er trimestre, le fait qu’il faut fournir une photo pour le trombinoscope et qu’on aura accès à la bibliothèque et j’y puise une joie immense. Dans les e-mails, il y a l’urssaf qui me dit d’aller voir ailleurs, que ce n’est pas chez elle que cela se passe, et je souris, quand bien même tout cela me semble bien compliqué : j’y vois le début, bien amorcé, d’un virage.
Et puis j’ouvre le carnet noir acheté la veille. Je note la date. Et j’écris deux pages. Je suis l’un des nombreux participants du projet de “Journal intime collectif” de Mathieu Simonet. Je suis enthousiaste et pourtant je sais que ça ne va pas être très bon, ce que j’écris là, pas tout de suite. Je tente mon expérience au creux de la sienne.

Jeudi 30 septembre 2021

Je choisis, quoi qu’hésitant, un lot de trois carnets  qui devraient faire l’affaire. C’est délicat, d’acheter un lot de carnets, emballé dans un film plastique : il faut déchirer un coin pour apercevoir l’épaisseur et la couleur des lignes, et quoi qu’il en soit, on ne sait pas vraiment si le papier sera épais, si le stylo glissera. La couverture est noire, il n’y a rien d’écrit dessus et le format est celui que j’aime, alors j’y vais, je passe à la caisse, le vendeur est un peu abrupte tendance désagréable voire détestable, mon gaydar fait dring-dring tandis qu’avec énergie il met dans un sac les merdouilles pour Halloween que le couple qui me précède a achetées, puis voilà, bonjour, 3euros50, je paye, je sors.

A la droite de la sortie de la boutique, un SDF, très âgé, est assis. Je mets un euro dans son gobelet en papier en me trouvant un peu radin, je le regarde, je lui souris, et il me parle. Il grommelle quelque chose, puis il mime, je comprends qu’il me demande si j’ai un téléphone, je dis que oui, et au bout d’un échange dont je ne retiendrai que la difficulté de décrypter ses paroles et de les retranscrire pour être sûr de comprendre, j’appelle le 115. Une fois. Deux fois. Trois fois, ça répond. J’explique… “Quel est le nom du Monsieur ?“, me demande la voix. J’ai mis le haut-parleur, comme toujours car je n’entends rien dans mon téléphone de marque chinoise, je demande au Monsieur. C’est un nom flamand. “Ah oui on le connait ce Monsieur, il faut lui dire que le Samu social ne pourra pas passer, qu’il doit aller lui-même cours de la Marne, au centre.” Je répète, en articulant, assez fort, gentiment, si ça se trouve il entend très bien mais je n’en sais rien. Ça se prolonge un peu, il me montre qu’il a une béquille, je raccroche, sa cannette de bière se renverse… et je suis là, à ne rien pouvoir faire pour lui. Je lui dis que je repasserai. Je mens alors, ou plutôt je ne sais pas si je mens. Je me dis que je pourrais, oui, repasser, mais qu’affronterais-je alors ? Je ferais quoi ? Plus tard, bien plus tard, quand il ne m’aura pas vu revenir, il se dira peut-être que j’ai menti. Ou pas. Il aura peut-être oublié. Il aura peut-être retenu que j’étais bien habillé et bienveillant, un peu trop chargé de mes deux sacs pour pouvoir l’aider à marcher jusqu’au centre, là-bas, si loin pour lui. Il y sera peut-être allé, claudiquant. Il n’aura pas su mon épuisement de la journée, mes hésitations à aller te voir et voir où tu vis, ma gêne de l’avoir, finalement, oublié, lui.

Mercredi 29 septembre 2021

Alors j’annule, il est un peu tard, je suis chargé, fatigué, le travail m’attend, je n’ai pas envie d’aller si loin, pourtant j’avais envie, presque besoin, d’aller à ce dernier “Mercredi photographique” de la saison, mais ça fait beaucoup tout ça, alors je dis à J que je n’irai pas, que je dois travailler, il répond “une prochaine fois”. Et puis tu es là, pas loin de chez moi, je me dis que c’est bien, de te voir, pas longtemps, nous asseoir, boire un apéritif, et puis te laisser repartir sur ta bici, monter mes trois étages, voir le bazar s’accumuler dans l’appartement, grignoter, m’asseoir au bureau et travailler encore, un peu comme une machine, presque sans réfléchir, ni m’apitoyer, pas le choix, une autre fois, je viendrai chez toi, oui.

Et puis, soudain, ton prénom sur le téléphone : les tu se succèdent. Les semaines se sont écoulées. Je suis heureux de t’entendre, je te le dis, tu es joyeux, comme toujours, nous rirons bien sûr, notamment de ce que contient cette valise que tu avais laissée chez moi : des lingettes, du bicarbonate de soude, que sais-je encore. Tu as trouvé un studio, 20 mètres carrés, à Montreuil, et la question qui reste, c’est le type de lit que tu achèteras. Et si bientôt on t’aimera.

Mardi 28 septembre 2021

Je me souviens d’être venu, un jour, au 118 de cette chaussée, chez le chef de service médical du personnel des usines de clefs à mollette. Il m’avait reçu dans une salle à manger de vieux chêne, lourde et cossue, et nous avions ensemble caressé, de la main, des créneaux prélevés sur les murailles de Samarkand, blocs véronèse qui soutenaient deux globes, le terrestre et le céleste, en bronze massif.
Jacques Audiberti ; La Fin du monde

Je pense à autre chose, parfois, tandis que deux hommes et quatre femmes dansent sur la scène de la Manufacture. Je pense et grogne d’être ainsi parasité par des pensées diverses, qui jamais ne durent longtemps, mais qui grignote ce moment qui devrait être respecté pour ce qu’il est. Je pense par exemple à cette conférence que je vais devoir animer le 19 octobre, c’est idiot, on se demande ce que cela vient faire ici. Peut-être que le spectacle m’attrape difficilement, parfois, et que mon esprit y trouve une brèche. Je suis pourtant au premier rang, au plein milieu, on peut difficilement faire mieux, surtout lorsque l’un des danseurs se plante là, face à moi et qu’il se met à bouger seul. J’hésite à l’écrire au pluriel, seuls. Mais les brèches sont vite oubliées dans les moments de grâce ou de force, portés notamment par les deux percussionnistes. Pendant les bravos l’un d’eux se plantera, là, face à moi, et s’inclinera. Le visage de Noé Soulier, alors à gauche, aura pris quelques années depuis cette photographie que j’ai tant.

Et puis je rentre, la nuit est fraîche, et c’est au retour que j’envoie un mot à C pour le remercier pour l’attention et l’éclat de rire en lisant la carte glissée dans un Kawabata. Je repense alors à cette phrase de F à propos de C, la première fois – peut-être la seule – que nous avons dîné tous ensemble : “Je ne savais pas qu’il pouvait être drôle.” Je ne disais pas tout quand je parlais de lui.

Lundi 27 septembre 2021

Le livre, entamé hier sur le canapé, deux lampes d’appoint allumées, tandis que je t’attendais, après que j’avais écrit ici sans en reporter, curieusement, les premières phrases, le livre donc est peut-être celui qui m’a fait basculer dans une quête, celle du plaisir de lire, une exigence peut-être. Il m’a, en tout cas, ouvert les yeux sur une réalité : il existait autre chose. Je l’avais emprunté à la bibliothèque de La Rochelle, et nous étions en 1999. Je ne crois pas me tromper. J’avais terminé, le 15 avril, 20 mois de service national en qualité d’objecteur de conscience, et j’étais au chômage. J’allais à la salle de sport trois fois par semaine. Je cherchais du travail. Je me cherchais peut-être aussi, sculptant plutôt harmonieusement mon corps mince pour l’aimer peut-être un peu plus. Je lisais les Inrocks, j’écoutais Bernard Lenoir, mais je crois que ma curiosité culturelle se limitait à ça. J’allais, je suppose, sporadiquement au cinéma mais je n’en ai aucun souvenir. Je n’allais pas au théâtre. Je n’étais pas porté par grand chose. Je n’étais probablement pas très intéressant. J’avais sûrement de l’esprit, tout de même. J’étais assez seul mais je ne crois pas que je cherchais à combler cette solitude. En février, il me semble oui que c’était en février, quelque chose me dit que c’était avant son anniversaire, j’avais quitté G après 3 ou 4 mois de relation.
Et donc, je me suis mis à aller à la bibliothèque. Ce que je me rappelle, c’est que j’ai alors lu quelques Duras, Dustan, Echenoz et Ernaux. Un ou deux de chaque, peut-être. Ernaux, c’était V qui m’en avait parlé. Les autres, les Inrocks ou Têtu, qu’en sais-je.
Et puis il y a eu ce livre, donc : “La Fin du monde”, de Jacques Audiberti. Trois nouvelles qui m’avait soudain fait prendre conscience que la littérature pouvait d’un part déplacer les limites du monde visible. C’est un peu pompeux, comme expression, mais c’est celle qui me vient. Et puis, ça a avait de la gueule, ce style. En le relisant, je comprends que ça en avait peut-être un poil de trop, mais fichtre… j’avais ouvert une porte.

Je pense que c’est au Noël suivant que j’ai demandé à mes parents de m’offrir le livre. Je n’avais jamais réussi à le relire. Il était comme un précieux. Le revoici.

Dimanche 26 septembre 2021

Elle dit “Je ne suis pas d’accord.” Elle dit exactement ce que j’aurais dû dire et qui éclaire tout. Elle dit ce que j’exprimerai.

Elle dit cela tandis que le film se termine, je n’avais pas prévu d’y aller, au cinéma, mais le bulletin météorologique et les couleurs hachurées de l’horizon m’avait fait changer de destination. Et c’était bien. Le personnage principal était un peu agaçant dans cet égoïsme, cet aveuglement… mais Valeria Bruni-Tedeschi était sublime, sublime.

J’écris cela en t’attendant. Un verre de vin à ma gauche.  Il est déjà un peu tard, tu t’en es inquiété. Toujours tu me demandes, tu t’assures, tu veilles, c’est toujours doux et attentionné, et ça finit par un sourire qu’on sent sincère.

Samedi 25 septembre 2021

Je ne te dis pas ce que je pense, parce que notamment je n’arrive pas à penser, dans cette langue, à la complexité de la situation, à ton comportement, à ce que je traîne depuis toi, à ce qui m’énerve en moi. Je ne te réponds pas parce que je ne connais pas le sens de cet adjectif, là, les deux ou trois fois où tu le prononces pour tenter de me faire dire ce qui ne va pas. Je réponds un peu à côté, je contourne, je te contourne, tu es absent de ma réponse et de mes explications, volontairement parce que je n’ose pas, involontairement parce que la précision de ta question passe par le filtre de mon manque de vocabulaire. Tu es encore un piège et la langue en est un autre. Le flou également : il est de la couleur de la Garonne, il en a l’épaisseur maronnasse, et l’on s’y noie.

Vendredi 24 septembre 2021

Il se réjouit qu’il y ait plein d’événements, qu’on ait repris, même si dans la salle, de l’autre côté du couloir, le public est dispersé. Je le regarde. J’entends son point de vue mais je vois mon emploi du temps, mon rythme de travail, les heures qui ne suffisent pas. Elles glissent même, ces heures, jusqu’à la nuit, là-bas au bout des quais. Avec JLM on y va à pieds, ce n’était pas prévu mais c’est bien, c’est même peut-être salvateur, l’esprit en a besoin.

 

Mardi 21 septembre 2021

Il y a de quoi manger, assez d’alcool, je navigue au vin blanc, je grignote au hasard. Alors on parle travail, puisque l’on y est.