Jeudi 15 août 2019

Il y a des maisons qui vous habitent. La maison du Japon, – ne l’avais-je point exprimé un jour ici ? -, m’avais habité. Elle était en moi autant que je vivais en elle. Cela venait surtout de la relation avec l’extérieur, cette possibilité de sortir sans s’extraire du périmètre de l’habitat. Sortir sans sortir. Être dedans et dehors en même temps. Elle s’accordait au bonheur de vouloir être et d’aimer être en deux lieux en même temps.

L’appartement du Liégat où j’ai passé trois semaines avait commencé à m’habiter dès le premier jour je crois. Il s’est immédiatement passé quelque chose. Je pense que cela venait là aussi de la relation à l’extérieur, les terrasses, ce regard porté sur ce qu’il y a au-delà des fenêtres et de leur petite folie géométrique, regard conjugué à cette possibilité de sortir sans s’extraire du périmètre de l’habitat. Sortir sans sortir, oh bien sûr pas de manière aussi douce qu’à Nishinoyama House, ici il faut descendre ou franchir.

Alors j’ai filmé. Pas l’appartement. Mais les vues. J’ai filmé la générosité de la maison : tout ce qu’elle offre à voir de ce qu’elle n’est pas.

Mercredi 14 août 2019

Nous sommes ensemble à cette terrasse, l’après-midi s’étire à ce coin de rue à peine brusqué par mes va-et-vient et le camion poubelle. Nous sommes ensemble dans ce qui ressemble à un au revoir qui se prolonge ; ce matin déjà nous nous étions étreints sur le pas de la porte ; lundi déjà je t’avais dit que tu allais me manquer. Nous nous donnons à voir, à imaginer, ce qu’il y a de l’autre côté des portes du lieu où nous sommes deux, de l’autre côté des fenêtres par lesquelles nous regardons, ainsi ouvertes. Nous apercevons ce que l’autre nous esquisse, souriants, poursuivant ainsi dans quelques détails furtifs, hop, ce que nous nous sommes déjà dit. Nous donnons aussi aux mois qui viennent quelques cailloux, que tu aimerais encore semer, je prévois octobre, tu parles de décembre, tu t’imagines restant au lit tandis que je partirais travailler, bienheureux de paresser dans mon lit et dans l’équilibre confortable de ma présence-absence. Et nous nous effleurons bien sûr, comme nous effleurons les mots qui nous décriraient, mais ce que nous disons restera plus important que ce que nous nous disons pas.

À cette terrasse parisienne nous poursuivons ce que nous sommes, dans la multiplicité des formes possibles, c’est-à-dire face à la réalité des semaines qui viennent, sans nous, sans nous ainsi, tels que nous l’avons été durant ces trois semaines que j’ai presque tues. Les mots d’un journal sont comme un léger épuisement du réel, et mon réel avait besoin de ne plus être dit, pour laisser la place à nous, que l’on soit ensemble, que je sois parti voir les nuages sur l’océan ou que tu aies préféré être en ce lieu qu’on nomme chez toi. Ne plus être dit non plus pour laisser la place à d’autres mots qui enfin ont repris vie, petitement, difficilement, dans toute la peine qu’est parfois l’écriture, après avoir reçu de Paris et de ses frontières ce que j’aime en recevoir et ce que je n’avais jamais reçu, là chez Renée, dans l’espace, la végétation et la lumière du Liégat ; même j’y ai aimé la pluie.

Mardi 13 août 2019

On entourait d’une particulière déférence celui ou celle qui était « resté à écrire » et on lui disait : « Vous avez fait votre petite correspondance » avec un sourire où il y avait du respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si cette « petite correspondance » avait été à la fois un secret d’état, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition. Quelques-uns, sans plus attendre, s’asseyaient d’avance à table, à leur place. Cela, c’était la désolation, car ce serait d’un mauvais exemple pour les autres arrivants, aller faire croire qu’il était déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale : « Allons, ferme ton livre, on va déjeuner. »
::: Marcel Proust ; Sur la lecture.

Dimanche 11 août 2019

Le grand-père fabrique des billards à Saint-Étienne. Il sait l’ennui des campagnes alentour, hors les jours de kermesse et de batteuse; les salles d’auberge où l’on fait durer les histoires de chasse et les verres de gnole, et combien les pièces ont du mal à quitter les bourses de cuir. Bien que menuisier, il n’a pas le goût des fenêtres ou des placards à rafistoler, et trouve plus flatteur de visser sa raison sociale sur des billards à quatre ou six pattes joliment tournées dans le chêne, sans fioritures ni marqueterie mais roulants et taillés pour traverser les siècles: Billards Ferdière, Saint-Étienne.
::: Emmanuel Venet ; Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud

Mardi 7 août 2019

L’un fut nommé là par la Compagnie des Postes, arbitrairement ou selon ses vœux ; l’autre y vint parce qu’il avait lu des livres ; parce que c’était le Sud où il croyait que l’argent était moins rare, les femmes plus clémentes et les cieux excessifs, japonais. Parce qu’il fuyait. Des hasards les jettèrent dans la ville d’Arles, en 1888. Ces deux hommes si dissemblables se plurent ; en tout cas l’apparence de l’un, l’aîné, plut assez à l’autre pour qu’il la peignît quatre ou cinq fois.
::: Pierre Michon ; Vie de Joseph Roulin

Vendredi 2 août 2019

Attendre. Des heures. Des heures. Voir ce que ce qu’on fait de ceux qui attendent. Des mois. Des mois.

Jeudi 1er août 2019

Avant de les brûler pour allumer le feu, Yvonne déchiffrait par bribes les vieux romans-photos abandonnés par Germaine. Ces histoires n’entraient pas en elles ; quelques mots, cependant, lui étaient restés. Elle avait un amoureux, elle aussi, comme les filles qui sentaient bon et secouaient leurs cheveux brillants, le mardi et le vendredi, quand le camion du charcutier s’arrêtait sur la plce, devant chez le garagite ; les gommes étaient là, en combinaison bleue, les manches roulées au coude, sur des avant-bras durs, marbrés de cambouis, les mains grosses et rouges, épaisses, avide de saisir, de palper, de tâter.
::: Marie-Hélène Lafon ; Alphonse (in Histoires)

Mardi 30 juillet 2019

Il y a le souffle du vent. Il pleut là-bas, sur Deauville. Soudain tout s’accélère, ça s’abat, les serveurs se précipitent ; on l’avait pourtant vu venir.
Sur la plage, j’avais marché. J’avais senti quelque chose comme l’ennui, peut-être que cela venait des nuages, ou des parasols, alignés, fermés, autour je tournais, parfois le soleil frappait sur les couleurs, un rien de temps avant qu’un nuage ne ternisse les toiles. Les parasols étaient ficelés, là, debout, comme des gens, c’était comme des gens qui s’entortillent pour se changer dans la pudeur d’une serviette vrillée qui peut retomber. J’avais pourtant dit Je ne vais pas rester. J’avais peut-être oublié qu’il fallait du temps, quelques heures, pour trouver sa place, lâcher prise, aimer regarder les gens et oublier les parasols. Je m’étais assis sur le banc qui portait le nom de Marguerite Duras, j’avais lu ce qu’elle disait de la solitude.

Et donc nous voilà abrités. Là elles veulent un dessert, parce que c’est les vacances. Derrière ils ont peut-être déjà un peu bu. Là-bas il n’écrit plus, sa copine l’a rejoint, ils sont jolis. A ma droite elles reprennent un café et tout cela se calme : d’une éclaircie elles partent profiter.

Jeudi 25 juillet 2019

Tous les souvenirs enfin s’effacent. Et puis restent les rêves. Alors, il sont seuls désormais, c’est à eux que l’on confie le souci de sa vie.
::: Philippe Forest ; Sarinagara

Je ne suis qu’un prénom qui lui dit quelque chose ; sans doute une politesse venant d’une mémoire tant effacée. Mon visage n’est presque plus rien non plus, puisque que je suis qu’une surface, à travers ses yeux qui n’aperçoivent qu’à peine ombres et formes. Dans ce lieu qui est le sien, totalement le sien, né de son esprit et de sa main, je l’accompagne dans des allers-retours calmes là où elle demande d’aller. Je lui prends la main, le bras, et puis elle revient s’asseoir dans son fauteuil, recouvert d’un tissu fleuri, vif. Elle sait que sur le chemin il y a cette étagère.

Mercredi 24 juillet 2019

Changer d’air sans en changer vraiment. Revenir à celui qu’on a respiré. Presque. Il suffisait de traverser la rue, de passer la place, se perdre un peu peut-être. Se retrouver alors au milieu de la mémoire du lieu et de sa fratrie de béton et d’espaces, mémoire architecturale alignée en dossiers comme autant de façades, à supposer que l’on puisse parler de façades entre les angles et les jardins.

Lundi 22 juillet 2019

Nous avons plié nappes et bagages, avons laissé sur l’herbe les alcools champagnisés qui avaient chaviré, quelques miettes peut-être, les regrets des oiseaux et le reflet d’une monture de lunettes. Le départ se traîne, les embrassades s’esclaffent, le 8 n’a toujours pas fait pfhuit mais soudain la revoici qui passe. Sans nous voir. Combien de longues minutes plus tôt est-elle partie ? Grisés nous ne savons plus. Rieurs nous nous en amusons. Elle m’a dit tout à l’heure qu’elle venait pour le style. Mais elle m’offre une chute.

Dimanche 21 juillet 2019

On glisserait aisément des rayonnages d’hier où j’avais attrapé un recueil de nouvelles de Marie-Hélène Lafon, à l’après-midi d’aujourd’hui car c’est peut-être pendant que nous séchions qu’elle est apparue dans la conversation, même si son apparition – bien qu’allongée par cette quête du nom oublié de l’ouvrage – fut assez brève.
S avait déjà évoqué le terroir de son écriture, avant le rendez-vous manqué d’une fin d’après-midi, la fin du 13 juin exactement. J’avais alors noté l’événement d’une simple croix, m’interrogeant les jours précédents sur ce qui pouvait bien se cacher derrière cette croix, et m’interrogeant toujours aujourd’hui : pourquoi ?

Bref : c’est peut-être pendant que nous séchions, disais-je. On notera l’hésitation même si j’ai retenu la position assise alors expliquons-nous, précisons que le moment avec S, dont le point de départ était une proposition d’exposition, s’est en effet allongé, embrassant une belle partie de ce dimanche entre un café, une marche sans doute trop longue durant laquelle la statue de la liberté mériterait sa place à la fin du pèlerinage, la beauté des images de Harry Gruyaert, un triptyque plus tique que tripes, une baignade à 22 degrés, une bière sur un quai enfin rafraichi et un dîner tel qu’on les envisage sous de telles températures ; même le vin était léger.

Samedi 20 juillet 2019

Dans la librairie, avant un cône surmontée de crème glacée chocolat intense et de sorbet au yuzu – et c’est malheureusement la première qui gouta sur mes lacets blancs – me voici en quête d’ouvrages qui raviraient l’esprit critique de E*. Aux trois sélectionnés pour des raisons diverses et variées mais avec toujours l’idée de combler l’appétit et la curiosité de E, j’ajoute Annie Ernaux (c’est-à-dire Annie E) et cette Place qu’encore j’ai envie de (re)lire, surtout si l’on doit en parler après qu’il l’aura parcouru, puisque toujours j’oublie, ne gardant en mémoire que quelques sensations nées pendant ou après toute lecture.

Il est donc question des livres. On aura peut-être noté dans ce journal une certaine absence, la leur, dont l’italique s’est estompée. Dans la librairie, donc, aussi quêté-je de quoi italiquer. J’hésite car je ne sais pas ce dont j’ai le plus besoin / le plus envie, pour compléter ce qui attend déjà dans la valise et qui devrait, je l’espère, d’une part revigorer les écritures en suspens et d’autre part accompagner la plage de Trouville (donc Duras) et je ne sais quelle terrasse parisienne (donc Michon). J’hésite mais je parviens.

* Pourquoi pas « d’E » ?

Jeudi 18 juillet 2019

Ne rien dire, comme si de rien n’était. Voilà peut-être ce qui nous résume. Durant une heure trente, attablés, après avoir mis fin à ce que nous avons été, la discussion est allée là où elle toujours allée, sans fracas, hors de cet intervalle, hors de cette faille. Je ne sais pas si cela m’attriste ou m’apaise.
Mais c’est surtout là, dans cette faille, dans un sens géologique figuré ou en tant qu’intervalle fragile, que nous n’avons pas pu.

De tout ce qu’il y a à dire de ce jour, je choisis ces six lignes, à supposer que ce soit un choix dans l’exercice de l’écriture et de comment elle nait. De tout ce qu’on pourrait raconter de nous, il reste les petits cailloux posés ici depuis le 15 mars 2009, et cette photo où l’on t’apercevait avant que les premières années ne disparaissent d’ici. Où l’on t’apercevait, flou parce qu’en mouvement.

Mercredi 17 juillet 2019

Tu ouvres la boîte en carton et me fais entrer dans ton passé. J’y vois ceux dont je ne retiens pas les noms et leurs visages souriants qu’ils partagent soudain avec tes parents. J’y vois ce dont tu m’avais parlé et que j’avais doucement rapporté ici, dans l’approximation qu’offrent ma mémoire et l’écriture, parce que le mouvement de ta main avait été d’une joliesse que je ne voulais pas oublier.

Lundi 15 juillet 2019

On se rappellera les inquiétudes d’un été japonais, le premier, ou le troisième si l’on regarde les traces et qu’on caresse la chronologie des juillet. D’emblée j’écris « premier » car c’est celui qui m’inscrira définitivement dans la japonité. Que serait le Soleil levant sans cette petite carte, qui m’offrait trois ans là-bas, carte obtenue après tant d’attente et qui fut trouée par un individu au guichet de l’immigration de l’aéroport d’Osaka-Kansai le 1er mai 2017 ? Clac.
Ainsi je cherche à te rassurer et te comprendre par ma propre expérience, qui n’a de comparable qu’une tracasserie administrative non sans importance. Qui a de comparable peut-être aussi, vaguement, d’une certaine manière, l’idée d’un deux, c’est-à-dire de ce qu’un permis de séjour donne comme permis de vivre quelque chose à deux.
C’est justement ce pays qui revient. C’est là où tu iras bientôt et d’où tu reviendras. C’est donc là que tu t’interroges.