Vendredi 20 janvier 2023

Saint-Augustin. Voilà F qui me parle en descendant du tram, il se dit bouleversé. Il n’imaginait son père mortel, mais le voici atteint. Il se confie, il sort de l’hôpital, je suis la première personne qu’il connait et qu’il voit, alors faisant fi de cette distance qui souvent s’impose dans les relations professionnelles lorsqu’on se connait peu, c’est à moi qu’il dit le glioblastome de son père, ses émotions, la peur, ce qu’il cache à ses enfants, les traitements.

Porte de Bourgogne. Voilà cette femme qui revient, elle à j’ai donné 10 € autrefois tandis qu’elle pleurait, elle à qui l’on m’a dit une autre fois qu’il ne fallait rien lui donner parce qu’elle n’en avait pas besoin (“Elle est folle” était peut-être les mots, mais je ne sais plus, je me rappelle d’un manteau rouge). Elle nous demande de porter ses sacs de course à l’intérieur du tram. Ils sont remplis de nourriture, pour elle et pour un chat, trois sacs lourds et remplis. Une fois dans le tram elle continue de demander de l’aide, un euro ou cinquante centimes, une aide dont, vraisemblablement, elle n’a pas besoin. Ses sacs sont lourds et elle n’aura pas faim. Mais où est sa pauvreté ? Peut-être ailleurs. Dans la confusion de son esprit, c’est certain. Presque encore, ce soir, elle pleurait.

Jeudi 19 janvier 2023

L’un d’Amérique, l’autre d’Asie, vous êtes des souvenirs de Paris. L’un furtif et enjoué un soir de pluie, l’autre étendu sur des mois et quelque part entre l’amour friable et l’évidence. Ce qui vous lie, ou ce qui nous lie, c’est cette sensibilité qu’on appelle l’art et que vous pratiquez et qui m’est nécessaire, si les jours s’allongent. Bientôt vous reviendrez ; l’un en été, l’autre quand ?

Mercredi 18 janvier 2023

M m’écrit, il revient d’Italie, enfin je veux dire il revient toujours d’Italie maintenant, l’Italie est là, tout le temps, elle attend qu’il en fasse un livre, autre chose. Il me demande ce que moi, je fais, les projets, l’écriture, les photos. Et puis son site web ne ressemble plus à son site web, mais moi je m’en éloigne, de ça, faire des sites web et les réparer, c’est-à-dire que je m’en suis déjà éloigné, ce n’est plus là pour lui ou d’autres. Et puis je lui dis la difficulté que j’ai à tenir mon journal. Je me demande ce soir si ce n’est pas parce que je ne regarde plus autour de moi. C’est peut-être voir, que je ne sais plus faire.

La jeune femme blonde, dans le tram, par exemple, blonde Marylin, pourquoi l’ai-je à ce point ignoré tandis qu’elle se maquillait comme un tuto Youtube ? Parce qu’elle était d’un genre qui ne m’intéresse pas, ce genre à poser ses pieds sur les sièges ? D’un genre sans émotions mais pétris de comportements et de gestes, cette arrogance, d’un genre sans altruisme, d’un genre que je juge, tout de suite, monnaie de sa pièce ? D’un genre qui ne me donne pas envie de parler d’elle ?

De qui alors ? De qui faut-il parler ? Qui faut-il regarder attentivement pour vouloir le décrire ? Ce garçon aux doigts sales comme ceux de la rue, fashion et un peu soûl, les cheveux gras, le regard dans le mien sans trop savoir pourquoi.

Dimanche 15 janvier 2023

J’ai les semelles crottées quand je franchis ta baie qui sert de porte d’entrée. J’ai mis, un peu plus tôt, 5 roses rouges dans un seau rempli d’anémones ; la tombe était entourée de boue, j’avais découvert un cimetière aux inhabituelles étendues herbeuses.

Vendredi 13 janvier 2023

C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n’est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel à la mer et que le frimas s’infiltre au plus profond du cœur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire. Les ceintures rocheuses des montagnes s’en délestent aussitôt et affleurent, noires comme le charbon, à la surface de cet univers immaculé. Elles s’avancent, saillantes et sombres, au-dessus de la tête de Bárður et du gamin au moment où ceux-ci s’éloignent du Village de pêcheurs, notre commencement et notre fin, le centre de ce monde. Et ce centre du monde est dérisoire et fier.
::: Jón Kalman Stefánsson ; Entre ciel et terre

Jeudi 12 janvier 2023

Et c’est ainsi que les confitures furent tardives.

::: Les Géants de la montagne

Dimanche 8 janvier 2023

“Bon ben j’espère que Mulholland Drive c’est pas autant cryptique.”

::: David Lynch ; Lost Highway

Vendredi 6 janvier 2023

C’est J qui m’apprend la mort de Renée Gailhoustet. Ici je dis un prénom, un nom. Ça ne peut pas être une initiale, ce n’est pas R, pas juste R. En écrivant ces mots, il y a déjà l’image ajoutée en-dessous, ce couloir de l’université : j’étais allé photographier un groupe d’étudiants internationaux, c’était leur dernier examen.

C’est J qui m’apprend la mort de Renée Gailhoustet. Je commente précipitamment, envoie quelques mots, l’émotion vient après, c’est l’heure du déjeuner, on a l’habitude de me voir manger seul.

Il me faut alors savoir rendre hommage, ici. Simplement, d’abord, se rappeler des moments partagés, nombreux, comme ce déjeuner de Noël où nos rires avaient surgi tandis qu’on échangeaient les cadeaux, ces tablées chez elle ou chez Andrea, cette famille qui est encore famille, la mienne, par extension, par évidence ou par amour des gens. Se rappeler de ce moment où j’étais là, seul avec elle, et elle déjà ailleurs, comme on dit, presque sans moi, dix minutes difficiles mais quelque part essentielles à lui dire plusieurs fois “Je suis là“, avant que je reste, chez elle donc, été 2019, durant trois semaines, parmi les trois plus belles semaines jamais passées parce que chez elle, au Liégat, c’était magique, généreux, lumineux, ouvert, il y avait la terrasse, les arbres et les oiseaux, on pouvait dormir dans un lit ou dans un autre selon qu’il faisait chaud et les motifs des draps étaient jolis. Dans l’étagère de la chambre du bas j’avais attrapé Don Quichotte et j’en avais lu quelques pages. Et puis j’aimais A éperdument et parfois il était avec moi.

Rendre hommage plus que simplement, parce qu’il y avait ça, le verbe “habiter”, immense, comme chez F, avec cette vue et ce volume qui vous englobe.

Mais Ivry c’était aussi, bien sûr, les années avec Ch et cet espace qui était chez nous, mon adresse quelques années, comment on fait pour le dire en trois phrases ?

Comment on fait pour se taire ?

Rappeler que chez A, aussi, j’ai passé trois semaines, été 2021, autre adresse, autre lieu, à deux pas, Ivry toujours, du Renaudie cette fois comme chez moi autrefois, même magie, même générosité, même notion de l’espace et du mouvement, c’est un peu ça, habiter pleinement, c’est pouvoir bouger. Presque je m’y perdais, chez A, grâce aux recoins. Cette fois je n’aimais personne. Sauf A encore, me direz-vous.

Jeudi 5 janvier 2023

– “C’est joli la lumière.”
– “Oui ça fait des ombres”, réponds-je.
Tu ris de ce contraire.

Tu es un visage oublié, un souvenir à peine perceptible, début 2018, dis-tu. Tu lisais des poèmes de Michel-Ange et je m’en étais ébahi, dis-tu. Peut-être que c’est un souvenir, oui, en effet quelque part au fond de moi.

Aujourd’hui, je cherche à comprendre le silence qui a suivi. Je te dis que j’aie dû prendre peur. Peur des années entre nous ?

Mercredi 4 janvier 2023

Les Mots, fin de la première partie. Sartre parle du cinéma, de la musique des films de sa jeunesse puisque muet, le cinéma. Il parle de la musique que joue sa mère et des films qu’il se crée. C’est magnifique.

Il y a, entre les pages 110 et 111, un marque page qui a été, je suppose, celui de mon père, un bout de papier de 4cm sur 10, déchiré d’un cahier peut-être, dont il subsiste 15 marques de pliure. Je me demande s’il s’est arrêté là, dans le livre.

Ce rien m’émeut. Il y a peut-être plus de la vie de mon père dans ce papier marqué de pliures que dans tous les livres qu’il a achetés, mais je ne sais pas expliquer pourquoi. Encore une fois, je me heurte à l’indicible. Il y a là ce qui normalement n’aurait pas dû subsister, un petit rien parmi tous les autres. Il y a là son année 1964, la jeunesse évanouie.

Que reste-t-il de mes 18 ans et surtout qu’ai-je envie d’en garder ?

Mardi 3 janvier 2023

Il est 11h42. Tu annules notre rendez-vous, froidement ; je sais que je n’existe plus. Je crois que je n’existe plus depuis ce moment précis où tu as eu la folie de dire que tu voulais m’avoir tous les soirs. Dans mon carnet, j’ai écrit “tous les jours”, ce doit être ça. C’était encore l’été. Déjà ! Je ne t’avais pas cru : tu t’étais mis au bord du vide, c’est tout, pour voir si tu serais capable de sauter. Dans mon journal, tu étais encore un futur.

Samedi 31 décembre 2022

Tu sors fumer une cigarette, je te suis. Tu me souris peut-être plus que de raison depuis que je suis arrivé, tu n’es pas seul ici, vous semblez vous aimer. Tu me demandes si je vis à Bordeaux, tu ne m’as jamais vu ici. Nous ne savons pas encore que sommes déjà amis sur un réseau social ; tu t’y caches derrière un pseudonyme un peu obscur et derrière tes bras, ce soir sous un masque brillant de passementerie kitsch et une barbe pailletée bleue. La mienne l’est peut-être un peu. Nous parlons peu, de ce qu’on fait dans la vie, du dernier film que j’ai vu, de cette foule joyeuse qui devient mon habitude ; je te surprends, à qui t’attendais-tu ? Tu me surprends, ta voix aussi. L’instant est bref, le temps de cette cigarette. Nous ne savons pas qu’il nous regarde.

Vendredi 30 décembre 2022

Tu es à ce moment de ta vie – il y en aura d’autres – où tu cherches ton chemin. Le mien est sinueux, je te le raconte. Il te rassure, je crois.

Jeudi 29 décembre 2022

Nous sommes à la caisse. Il dit être SDF depuis 10 ans ; il en a 27. Je lui demande s’il arrive à travailler parfois. Oui : un peu de service, de restauration… Je l’interromps, pensant le rassurer : ce sera facile de trouver quelque chose ici… Mais il me dit que faire un boulot de fou dans un resto pour 1400 euros par mois, non merci. Je n’ai pas encore payé. Je reste une peu de marbre. Sous son bras, un énorme roman anglais ; la quatrième de couverture contient tous les ingrédients pour l’embarquer ailleurs.

Il ouvre son sac pour y ranger ce que je viens de lui acheter : 2,50 euros de poulet / pommes de terre chauds dans une boîte plastique, un paquet de chips, un autre de gâteau. Un gros ours en peluche blanc apparait, prenant la moitié de la place. Tu vois, je me promène avec lui, il dit. Je me demande où est sa vie. Je me demande surtout qui il est vraiment.

Et puis je m’éloigne. Des cordes s’abattent sur moi. Et sur lui encore plus.

Lundi 26 décembre 2022

J’ouvre le carton, plutôt sans ménagement. Il y a quelques traces administratives suite au décès de mon grand-père et notamment suite aux 46500 francs versés par l’une des assurances. Il y a ce qui était probablement sa sacoche, des lunettes cassées, une bouteille de parfum qui envahira longuement mon espace nasal, un coupe-chou à la lame cassée, son dernier carnet professionnel avec des annotations datant de deux jours avant sa mort, que sais-je encore, et surtout une petite enveloppe contenant un mouchoir dans les teintes roses, noué sur une poignée de terre. Elle fait question, cette terre. Elle nous trouble par ce qu’elle a été pour lui, puisque selon moi c’était à lui. Tout cela fait remonter à la surface ce texte – bientôt 80 pages – qui attend et contre lequel je lutte. J’y lutte contre la litanie de questions, et cette terre en est une autre. Pourquoi n’y sais-je plus dire ce que je ne sais pas ?

Dimanche 25 décembre 2022

Surgissent alors des armes aux formes improbables. Elles ne sont pas sur les souvenirs d’enfance, à côté du sabre magnifique où l’homme est dévoré.

Samedi 24 décembre 2022

Anne-Marie, la fille cadette, passa son enfance sur une chaise. On lui apprit à s’ennuyer, à se tenir droite, à coudre. Elle avait des dons : on crut distingué de les laisser en friche ; de l’éclat : on prit soin de le lui cacher. Ces bourgeois modestes et fiers jugeaient la beauté au-dessus de leurs moyens ou au-dessous de leur condition ; ils la permettaient aux marquises et aux putains. Louise avait l’orgueil  le plus aride ; de peur d’être dupe elle niait chez ses enfants, chez son mari, chez elle-même les qualités les plus évidentes ; Charles ne savait pas reconnaître la beauté chez les autres : il la confondait avec la santé : depuis la maladie de sa femme, il se consolait avec de fortes idéalistes, moustachues et colorées, qui se portaient bien. Cinquante ans plus tard, en feuilletant un album de famille, Anne-Marie s’aperçut qu’elle avait été belle.
::: Jean-Paul Sartre ; Les Mots

Le livre, couverture piquée par le temps, est posé sur une pile. C’est l’édition de 1964, la première : Les Mots. Il est dans cet espace de la maison qu’on pourrait nommer purgatoire, où les revues et les livres sont là en attendant leur sort, parce qu’il y en a trop, tellement trop. Souvent, ma mère les donne, je crois. Souvent, elle hésite, je crois. Parfois c’est évident : ça plaira à untel. Pourquoi c’est ici ?, je demande. En-dessous, un bouquin sur Pelé, vert pelouse.

Ce n’est pas parce que ma mère dit “ça va être jeté” que ça va être jeté ; ce n’est pas si simple. Pas simple non, bien sûr. Mais je me précipite pour sauver l’ouvrage, d’abord parce que l’on ne jette pas du Sartre — comme si ça portait malheur ? —, ensuite parce que c’est l’occasion de le lire et enfin parce mon père faisait parfois référence à un autre livre de Sartre, Le Mur, que je crois avoir lu, lycéen, ou plutôt contre lequel je crois m’être heurté. Mon père avait quelques références, remontant de sa jeunesse, comme ça : Le Mur, Les émissions de Jean-Christophe Averty, Blow Up… Il a ensuite fait faux bond à la littérature et au cinéma mais il est resté attaché à la télévision et à son irrévérence. Je réalise que j’ai fait l’inverse.

Alors je m’assieds dans le fauteuil près de la fenêtre où j’aime tant m’installer et je commence à lire. Non : d’abord, je google. Et je trouve ça ; à JS, l’envoie.

Vendredi 23 décembre 2022

Vous êtes parfaitement libres de rire, mais à cette heure-là les cailloux eux-mêmes étaient tristes, et l’herbe, désormais d’une couleur presque violette, plus triste encore. Et elle toujours là-bas, penchée sur les dalles de pierre. Elle plongeait les guenilles dans l’eau, les tordait, les battait et ainsi de suite. Sans hâte ni lenteur, comme ça, et sans jamais lever la tête.
::: Silvio d’Arzo ; Maison des autres