Vendredi 19 novembre 2021

J’écrivais hier qu’après Le Désert rouge, il n’y avait plus besoin de faire de films, formule jusqu’au-boutiste et un peu idiote qui ne demande qu’à être contredite et qui le sera tant que le cinéma existera.
Pays du silence et de l’obscurité, de Werner Herzog, est aussi de ces films puissants qui nous feraient nous demander à quoi bon raconter d’autres histoire. Mais. En écrivant cela, tombé dans le piège – ou voulant jouer avec le piège – des jours qui se succèdent, je sais que c’est peut être le pire qu’on puisse dire de ce type de cinéma, loin, si loin d’une fiction en technicolor faisait inlassablement marcher une femme triste et son enfant dans des paysages d’usine, puisque le Herzog en est l’opposé, en tant qu’il fait partie d’un cinéma qui témoigne de ce que nous ne sommes pas. Il suit Fini Straubinger, femme alors d’une soixantaine d’années, devenue petit à petit aveugle et sourde à l’adolescence suite à une chute dans un escalier. Il la suit aller à la rencontre de celles et ceux qu’elle nomme ses petites sœurs et petits frères d’infortune, aveugles et sourds comme elles. Cinéma documentaire d’une telle simplicité, c’est-à-dire où le moindre artifice cinématographique est tellement, tellement absent !
Je pourrais parler très longuement du film, tellement il m’a d’abord fait m’interroger sur comment ces personnes parvenaient à tenir, à autant déborder d’humanité, là, dans toute leur fragilité, dans leur présence tellement dépendante des autres, dans toute l’incertitude qui nait de leur regard perdu.
Et puis il y a eu les trois dernières rencontres. Il y a eu un adolescent dans une piscine et un jeune homme sans âge serrant un poste de radio qu’elle lui avait apporté ; tous les deux étaient nés ainsi, aveugles et sourds, tous les deux étaient dans un monde intérieur dont on ne sait rien. Et il y a eu cet homme caressant un arbre. C’était bouleversant, tout comme l’était ce moment où le jeune homme serre la radio contre lui.

On n’imagine pas tout à fait, avant cela, qu’on sera un jour bouleversé par un homme caressant un arbre.

Jeudi 18 novembre 2021

Le “Rendez-vous photo” à l’Ebabx m’oblige à chercher, réfléchir, affronter le regard de la prof et des élèves, mettre à jour mon site, recadrer des images… Ce soir, il me pousse à relire le texte d’introduction du livre “L’image d’après”, catalogue de l’exposition à la cinémathèque en 2007, exposition que je n’avais pas vue et qui, je pense, m’aurait probablement fait prendre un virage dans ma pratique photographique avant l’achat en décembre 2010 de “Plossu cinéma”. Plongeant alors dans les mots – puis les images -, apparait une fois de plus cette tentation tue que j’ai de mettre en mouvement mes images et mes mots, bref : faire un film, à défaut de faire du cinéma. Un petit film, petit de quelques minutes, né de quelque histoire. Cela viendra. En attendant, puisque dans le catalogue on aperçoit des images de films d’Antonioni, je cherche dans mon ordinateur les copies d’écran du Désert rouge, et de ce passage splendide à pleurer dans lequel Monique Vitti en manteau vert erre dans une ville brune… ou en manteau brun dans une ville verdâtre, je ne sais plus, mais toujours est-il que c’était splendide, splendide à en pleurer vous dis-je, et qu’en y repensant je me dis qu’après ça, à quoi bon faire des films ? Petits, de surcroît.

Mercredi 17 novembre 2021

Devant Jean-Daniel Pollet je m’assoupis un peu, puisque même la beauté qu’il offre, même l’étonnement qu’il procure ne peuvent rien contre ça : souvent je m’endors au cinéma. Autour et entre les films – 9 min et 50 -, celui qui l’a connu parle de lui, du livre qu’il a écrit sur lui, et j’aimerais que ce soit plutôt l’autre parle, celui qui mène la discussion, plutôt bel homme et plutôt beau langage. Mais n’ayant rien noté, il ne me reste rien, rien que cette impression.

Mardi 16 novembre 2021

Lire dans nos échanges, nos silences et nos emplois du temps comme un déplacement, lire dans mes absences d’images une forme de monotonie, l’appareil pourtant trimballé, comme un œil parfois trop lourd. Dans un geste presque fou m’imaginer partir : il y a le train de 20h02.

Lundi 15 novembre 2021

Les années passent, les images s’entassent. Il reste, inévitable, l’idée de faire quelque chose de toute cette accumulation, projet mégalo ou amusant, je ne sais pas… Alors, j’écris un titre au projet : “Chronologie des mortes années”, parce que c’est joli, ça sonne bien. Et puis je pose des images, là, des images prises dans un coin de mes dossiers, à la racine des photos, là où je dépose, de temps en temps, les jours de grand ménage, l’idée d’un souvenir qui ne veut pas s’éteindre, une image forte parfois oubliée. La chronologie disparait sous la fainéantise et les heures, puisque déjà il se fait tard. Alors je cherche un autre mot : achronie, radiologie, embrouillamini, spirales, croisements, puzzle, désordre, chroniques, photologie, imaginaire, herbier, empilement, vertige. Mais je crois qu’il faudra ranger.

Dimanche 14 novembre 2021

Et c’est ainsi que je reprends l’écriture de ce livre qui attend. J’ai compris, la veille, avec à côté de moi le fichier ouvert sur l’écran, avec entre les mains cette application de Scrabble qui va bouffer trop de temps dans les jours suivants sans que je le sache encore, comment ce qui manque pouvait vivre. C’est venu comment ça. J’ai trouvé comment faire vibrer conjointement deux temps, deux temporalités, celle de mon voyage au Chili et celle de cette histoire que je cherche à inventer, au moins sur quelques pages. A la fin du dimanche, il n’est pas né grand chose, quelques paragraphes peut-être, pas grand chose sinon le soulagement que c’est faisable.

Samedi 13 novembre 2021

Nous ne pensons pas, lors du dîner, qu’il conviendrait de célébrer notre anniversaire, alors qu’il y a quelques jours je te le rappelais, alors qu’il y a trois ans nous nous rencontrions. Il y a pourtant un gâteau, de ceux-là même qui accueillent facilement une ou quelques bougies. Qu’aurions-nous dit de nous, là, ce soir, si nous avions rappelé ce soir d’automne ? Qu’aurions-nous dit de nous, en la présence d’O, que l’on ne s’est pas déjà dit ? que je ne n’ai pas écrit ? qu’on n’a pas fait comprendre ? Dans toute histoire, quelle qu’elle soit, il reste de toute façon quelques taire.

Notre amitié est-elle plus forte que l’histoire d’amour qui aurait pu naître de nos caractères et de nos idéaux, de tes mots et de mes silences ? C’est ce que le temps semble prouver.

Il reste de ces moments avant que l’amitié ne naisse ou ne s’impose, puisqu’il faudrait se demander si elle n’avait pas déjà pris racine le premier soir autour de cette bière – et probablement une deuxième pour continuer à parler -, quelques souvenirs dont je souris et que j’hésite à évoquer ici, dont celui d’un long baiser sous deux parapluies. Je crois pas qu’il y ait beaucoup, dans toute ma vie amoureuse, de moments comme celui-ci, dans une rue, avec ce quelque chose supplémentaire qui serait comme cinématographique et que, si je ne me trompe pas, tu as relevé.

J’aime ce souvenir de nous même si je demande un peu ce qu’il fait là, au regard de ce que nous sommes devenus, et pourquoi j’en viens à le rappeler ici, noir sur blanc, comme le nouveau virage d’une écriture jusqu’alors pudique, tout comme mes baisers l’avaient toujours été et le sont toujours, loin des rues et des gens.

Ce soir, à ma table, tandis qu’on oublie cet anniversaire, O t’accompagne et l’on pourrait alors, glissant sur les années et les coïncidences, se rappeler là aussi ce qu’on a partagé lui et moi.

Ce soir, je vous vois tous les deux, dans cette paire harmonieuse, lui devenu un autre, sa réserve perdue, joyeux et hilare, dans sa beauté frappée par cette lumière timide provenant du plafond tandis que nous jouons.

Et soudain me voilà troublé :  pourquoi la lumière est-elle si basse ?

Vendredi 12 novembre 2021

Alors je m’approche d’elle, qui le filme lui, lui virevoltant sur son skate-board. Je la surprends, elle sursaute, je souris un “Ah pardon je ne…” Je lui montre une image, une autre que celle qui illustre cette journée, là, juste en-dessous. Elle dit “Ouah, viens voir“et elle dit son prénom. On voit le dessous vert de la planche. Il aime, et les exclamations de leur génération fusent : lourd, disent-ils.

Jeudi 11 novembre 2021

Alors je t’écris, je crois être dans ton quartier, j’ai bien sûr un petit doute sur l’emplacement du lieu. Sur la carte que j’affiche sur mon téléphone, il y a ce qu’on peut appeler ton ancienne adresse, celle que tu n’as pas encore officiellement quittée, celle où tu ne vis plus, et dont nous parlerons une fois que tu m’auras répondu, précisé ton adresse, ouvert la porte, embrassé, et dit, dans cette légèreté que tu sais malgré tout conserver, que j’étais bienvenu dans ton château, ou quelque chose comme ça.

Lundi 8 novembre 2021

Il y a des moments où l’on pense à partir, cela peut être soudain, au creux d’une discussion et on s’y voit déjà. Il les faut, ces moments où l’on pense à partir, pour mieux savoir pourquoi l’on reste, pour mieux savoir rester, oui, ou même pour mieux rester.

Et puis un peu plus tard, le soir-même, là, dans cette salle un peu trop grande on s’installerait vers le fond, regardant les spectateurs, de dos, venant écouter ce qui fait science, on sait pourquoi on reste. En attendant, peut-être, qu’on nous dise “Allez, viens !”

Samedi 6 novembre 2021

Regarder les images, savoir qu’en dire ou pas, s’y épuiser peut-être, s’extasier parfois, un peu jaloux n’est-ce-pas quand soudain, dans le sous-sol d’une agence de voyage dont l’usage est, certes, de vous emporter ailleurs, au sous-sol c’est sans le moindre avion qu’on atterrit en Inde et que c’est beau, c’est beau, trop, sûrement.

Vendredi 5 novembre 2021

Nous ne faisons pas les images qu’il m’avait proposées de faire. Nous en faisons d’autres. Qui disent autre chose. Celles envisagées n’auraient fait part que de sa présence. Mais là, je suis là, peut-être, un peu, aussi : sur l’une, ma main, sur d’autres, la sangle de l’appareil.

Les meilleures, je crois, disparaîtront avec celles prises la veille, sur la plage, sous la pluie, c’est-à-dire sous une pluie incompatible avec l’appareil et la carte mémoire. Il me reste les souvenirs, flous, de quelques corps perdus sous les vagues et les rafales ; ce matin il fait beau, il se pourrait qu’il le soit aussi.

Jeudi 4 novembre 2021

Le petit bateau, pour deux euros, m’emmène ailleurs, en face, Hondarribia, 5 minutes pour l’Espagne. Peu de temps avant, galerie L’Angle, il y a eu les images de Patrick Bogner ; rarement ai-je eu autant d’émotions devant des paysages en noir et blanc. Sur le flyer que j’ai emporté après qu’on avait assez longuement discuté avec le propriétaire de la galerie, il est écrit que l’Ailleurs du photographe n’est pas un lointain, mais l’envers d’un lieu, sa face invisible ; un ailleurs qui, présent dans un lieu, aurait besoin de la photographie pour s’incarner.
Cet ailleurs que je foule du pied dans ce coin de France n’est pas un lointain, mais est-il un envers ? Non plus. Il est ce vers quoi je ne peux pas vraiment m’empêcher d’aller.

Franchir la frontière vers l’Espagne, par ce petit bateau, avec huit autres passagers, c’est aller vers moi-même, du moins un morceau de moi-même. Je me dis alors que c’est peut-être ici à Hendaye qu’il me faudrait vivre, pour facilement passer de l’autre côté et pour y voir l’océan, les montagnes, tout le temps, tout le temps.

Je découvre la petite ville dont le centre historique est fascinant de charme. Au resto, deux pintxos haut-de-gamme, absolument délicieux, et un cheese-cake surprenant, trop sucré mais chaud, au cœur fondant de crème anglaise… et pendant ce temps un texte s’écrit dans ma tête, le récit de cette journée, j’imagine les mots déroulant sous le plaisir d’être ici. Le texte s’effacera bien vite : ce que l’on lit aujourd’hui est peut-être plus sec.

De retour à Hendaye, la pluie s’abat, forte, de plus en plus forte. Sur la plage, le spectacle est beau d’une foule malgré le temps dégueulasse. J’aime cela, j’aime cette vie sous les intempéries, et les couleurs des planches de surf posées sur la plage. J’ose quelques images, mais je ne sais pas très bien quoi faire de ce tourment météorologique.

Plus tard, enfin à l’abri, il y aura aussi, surprenantes, l’odeur du inoki, celle du Borrotalco. M’emmenant vers le passé, elles m’offrent un moment présent inattendu. Et un futur attendu ?

Mercredi 3 novembre 2021

L’Espagne est en arrière-plan du selfie que j’envoie à ma famille. Je souris largement, je suis heureux d’être là, adjectif que je m’attribue rarement. Entre ce pays et moi, il y a l’embouchure de la Bidassoa. Je ne sais pas encore à quoi ressemble le front de mer d’Hendaye où j’ai loué pour deux nuits un studio regardant l’océan. Mais je sais, de ce que j’ai vu depuis le train, que la mer est forte, que les vagues se fracassent sur les rochers. À peine le ciel sera bleu.

Mardi 2 novembre 2021

Alors, devant un thé aux arômes de pamplemousse, le pantalon imbibé, je pars à nouveau pour le Japon. Le projet se dessine, assez clairement, ce sera mi-mars. Et c’est déjà bientôt.

Lundi 1er novembre 2021

J’ai rencontré mon père dans un hôtel à Strasbourg, que je ne saurais pas situer. L’immeuble faisait environ quatre étages. Devant, il y avait quelques places de parking. On entrait par une porte vitrée. La réception se trouvait sur la gauche. Il y avait un ascenseur au fond. Un escalier en bois avec un tapis qui parcourait les marches, et assourdissait les pas. La façade était plutôt moderne. La pierre, blanche. Il y avait des bas-reliefs de forme géométrique. Je crois. C’était pendant les vacances d’été. J’avais treize ans. Je venais de finir ma cinquième. Ma mère avait eu l’idée d’un voyage dans l’est de la France. On a quitté Châteauroux au début du mois d’août. On s’est arrêtées à Reims, à Nancy et à Toul. On est arrivées à Strasbourg un jour de semaine, en fin de matinée.
::: Christine Angot ; Le Voyage dans l’est

Il est 20h07. E signale, sur le groupe de discussion “Les garçons”, qu’il y a Mort à Venise qui passe sur Arte. Il ajoute deux smileys, dont l’un rit au éclats en s’adressant à J et moi, souvenir de cette séance de cinéma, peut-être la première où nous étions allés ensemble voir un film.
A 20h08, je réponds que je vais sûrement au ciné, voir Julie (en 12 chapitres) mais je suis encore un peu hésitant. Cela fait plusieurs fois que je reporte le moment d’y aller alors que je meurs d’envie de le voir, sans savoir du tout de quoi ça parle, juste parce que c’est un film de Joachim Trier, réalisateur du superbe Oslo 31 août, et que cela me suffit.
A 20h34 je me décide pour la séance de 20h45, sans attendre G à qui j’avais parlé de mon envie d’y aller et qui à 18h27 m’avait écrit “je tousse je tousse” ce qui – du moins le supposé-je -, le rendait inapte aux séances de ciné.
A 20h43, alors que je m’apprête à mettre mon téléphone en mode avion, G m’envoie un message dans lequel il me demande quand on va au cinéma, voire Pleasure ou bien ce film dont je lui ai parlé. Je lui dit que j’y suis, justement, je me sens un peu bête mais je sais que G ne se vexera pas. Il répond “Ah bien. Cool”.
A 20h52, je sais déjà que je vais aimer ce film.
Je n’ai pas noté les heures auxquelles j’ai ri et pleuré, ni l’heure à laquelle je suis sorti, mais à 23h11 j’écris à Gilles : “Très bon film”.
A 23h37 ou 52 ou quelque part dans ces eaux-là, je lis le premier chapitre du livre de Christine Angot que j’ai décidé d’emporter à Hendaye. A la fin du chapitre, je conclue que ç’aura été une très bonne journée, et pas seulement en raison de l’achat d’un nouveau sac à dos en remplacement de celui acheté alors que je vivais avec Fabio – puisque c’est ainsi que je l’appelais alors sur ce journal, et dans la vie aussi peut-être parfois, mai j’ai un peu oublié -, juste avant de partir en croisière sur le Nil il me semble, donc en janvier 2003.

Dimanche 31 octobre 2021

D’un jour à l’autre, le cinéma passe donc de la quiétude d’un “L’amour l’après-midi” de Rohmer à un galopant “The French Dispatch” de Wes Anderson. On aura pas de doute, ici, sur ce que l’on préfère.

Jeudi 28 octobre 2021

Les jours ont passé. Te revoilà. Je t’avais dit que j’étais content de te revoir. Tu m’avais répondu “Yup“. J’avais souri.

Je m’étais dit que je ferais peut-être, enfin, des images de toi.

Alors tu aurais pu être là, présent, en une image peut-être mystérieuse, presque muette, comme un petit bout de toi, caressé du regard.

Mardi 26 octobre 2021

A se lève alors, attiré par le bruit provenant du rez-de-chaussée du restaurant où nous sommes attablés. Il y a, en-dessous, comme un air de fête et c’est, je crois, ce dont il avait envie. Il reviendra plutôt vite, c’était plutôt fugace, quelques minutes dirais-je, mais une fois tous les quatre descendus, il reste une ambiance, il y a tous ces visages qui, un peu plus tôt, étaient au cinéma. On parle un peu du film et surtout de la photographie du film, belle, lumineuse, léchée, et de cette ambiance sèche et poussiéreuse qui vient contrebalancer l’humidité des vestiaires, les splash dans la piscine et la moiteur des corps lors des scènes qu’on qualifiera évidemment de pornographiques pour éviter de tourner autour du pot. Hein ? Non, je vous assure, je ne m’y attendais pas. Je vais toujours au cinéma en sachant le moins possible ce que je vais voir, en me fiant à un titre, une image, une référence entraperçue dans un texte de présentation lus en diagonale, mon cerveau sélectionnant pour moi ce qu’il faut lire et ne pas lire pour laisser, durant tout le film, tout effet de surprise possible. Surpris je le fus.
Et puis je sors. Dehors il y a M, nous parlons. Nous ne nous connaissons pas, pas réellement. “Amis Facebook”, comme on dit. Nous avions échangé quelques phrases, là-haut, à l’étage. Nous poursuivons. J’aime son contact, tout de suite, simple, amical. Nous promettons de nous revoir ; j’en suis certain. Nous imaginons un projet ; j’en suis ravi.

Dimanche 24 octobre 2021

Il y a ta voix faible, fatiguée, qui dit peu. Je cherche à combler les silences, je cherche à t’emmener ailleurs, quelques secondes, quelques minutes, mais j’y échoue. J’ai peur de t’épuiser de mes mots que tu n’as peut-être pas envie d’entendre, de paroles qui raconteraient les jours passés ou hier peut-être seulement, tant la journée a été riche et belle, belle aussi de tout ce que je n’écrirai pas ici – une présence, une exposition, un ami, un autre, un film. Je ne sais pas ce qu’il faut dire ou taire. Je ne sais pas comment formuler ce que je ne sais pas nous dire. Je me demande comment faire dire au silence qu’il suffit.

Samedi 23 octobre 2021

Alors J s’approche, entre dans le garage, et leur demande s’il acceptent d’être prise en photo. Le premier ne parle pas parfaitement français. L’autre, pas du tout. La demande, incongrue, entraîne le premier dans le piège du doute car il ne comprend pas pourquoi, ainsi, ce duo, veut le prendre en photo.
La situation me gêne. J’ai envie de partir. Je n’ai pas envie de vivre cette scène. Ils finissent par accepter. J prend la photo.

Un peu plus tôt, ç’avait été plus simple, c’est moi qui m’étais approché, j’avais demandé, j’avais expliqué, le jeune homme avait l’air cool et en effet il l’était, il emménageait là, avant il habitait tout près. Les mots avaient été simples, le contact aussi, j’avais aimé ça, mais pour la photo il y avait les voitures. Assume-les, j’avais dit à J.

Vendredi 22 octobre 2021

Je ne sais pas quelles photos pourraient naître du thème imposé par le rdv photo de l’école : le coin. Ça ne vient pas. L’exercice m’intéresse, il est à rebours de mon travail, mais non, rien, rien depuis 13 jours, rien de mieux que ces quatre images sélectionnées, faites sur place. Alors j’écris des petites phrases, des petits riens, comme des petites musiques, un peu vite fait ; il est tard.

En prévision du lendemain, je ne pense pas alors à chercher la citation, MA référence, de la juxtaposition de textes et d’images, écrite page 378 de La Photo, inéluctablement, recueil posé juste derrière moi, seul livre de la bibliothèque dont la couverture regarde la pièce et dont tout visiteur peut donc lire le titre sans pencher légèrement la tête. Hervé Guibert, en 1982, a en effet écrit, à propos de Suite Vénitienne, de Sophie Calle :

“Le texte, qui est le journal de la quête photographique, ne se soumet pas aux images et les contredit à peine. Ce n’est qu’un morne jeu de réflexions qui confronte des photos plates à un texte banal, et pourtant l’alliage des deux fiascos est fascinant, haletant, que se passe-t-il donc ?”

Lorsque j’avais découvert cette phrase, j’avais dû pousser un “C’est génial !” tellement j’étais heureux de découvrir ce que Guibert (que j’idolâtre) avait écrit à propos de Sophie Calle (que j’idolâtre) et de surcroît au sujet de ça, donc, cette idée de coller des images et des textes. En écrivant, ce 22 octobre, ces petites phrases, ce regard de Guibert sur Calle est quelque part dans ma tête car il est toujours quelque part, dans un coin.

Mais peut-être me manque-t-il Venise.

Jeudi 21 octobre 2021

La lumière se rallume. Je me rappelle ce que j’ai lu vite fait sur la pièce en attendant, je me dis donc que c’est fini. Cela ne me semble pas avoir duré une heure : ça a filé. Un coup d’œil sur mon téléphone me donnera raison : 45 minutes. Elle ont filé, malgré tout, ces 45 minutes.
Elle ont filé. Sans ennui.
Mais.
Rien.
OK, oui, l’idée du bébé qui parle en espagnol à sa mère.
Rien.
Enfin bien sûr il y avait cette dynamique provenant du fait que les deux femmes sur scène faisaient des mouvements en parlant. Et qu’elles étaient belles ! Qu’elles étaient belles, Mathilde Monnier et La Ribot. Parfois leurs mots étaient beaux.
Mais non, rien, je sais pas, sur le moment, j’ai trouvé ça plutôt vide. C’est peut-être moi qui l’était trop, vide d’énergie, fatigué, fatigué, fatigué sans aller vers le sommeil quand il le faudrait.
En sortant je suis presque hagard. Comme si on m’avait mis une baffe sans savoir pourquoi. Je repars de la salle sans comprendre pourquoi j’étais venu. Vide ou trop plein.
Même ma curiosité s’est échouée contre ces deux femmes, malgré cette beauté qu’elles dégageaient.
Je repars, je marche jusqu’au tram, les idées perdues, je ne sais plus dans quoi. Dans le travail ou le vide.

En relisant ces lignes, 3 jours plus tard, avant de les publier, je me trouve dur. Je les ai écrites en rentrant du spectacle, j’avais besoin de cracher les mots. Il me reste, ce soir, une belle sensation, je les revois parler en gigotant. Je change quelques mots dans mon texte. J’adoucis. J’assume néanmoins mon ressentis. Je crois que tout vient d’Hiroshima, du passage sur Hiroshima voulant ancrer l’impossible dans une abominable réalité. Je n’y ai vu aucune poésie. Je n’y ai vu qu’un détournement. Et pour moi le spectacle a basculé. Je crois aussi que 45 minutes, c’était trop court. Je crois que je voulais qu’elles m’emmènent plus loin.

Mercredi 20 octobre 2021

Machine à musique, siège rouge, rencontre avec Santiago H. Amigorena. Je suis en train de lire son livre ; je l’aime assez peu, il y a comme quelque chose qui grince un peu dans le récit et le style, sans que je sache vraiment pourquoi. Mais le précédent est l’un de mes plus beaux souvenirs littéraires, souvenirs trompeur, plaisir trompeur : peut-être avait-il alors écrit ce que j’aurais aimé écrire ou su écrire.
La rencontre va se terminer. Je lui demande pourquoi il n’aime pas le mot écrivain. Il ne répond pas vraiment. Vous préférez le mot auteur ? Non plus. Je ne suis pas sûr qu’il pense ce qu’il dit. Mais non en rions tous.