Samedi 14 mai 2022

Je reviens te voir, et tu sais probablement pourquoi, tu l’as lu quelque part, dans mes yeux, mon sourire, pas celui que tu réclames mais celui qui t’écoutes, et qui t’écoutes encore, puisque tu parles, tu parles. Tu l’as lu forcément dans mon déplacement brusque, te regardant alors dans les yeux et te disant “Ah bon ? Il ne faut pas ?”

Je sais pourquoi tu parles, parce que tu me le dis – un manque d’assurance, etc. – et parce que j’espère que ce n’est pas pour une autre raison. Tu dis beaucoup de toi, comme pour combler les espaces que tu ne voudrais pas m’entendre difficilement combler moi-même. Comme cela arrive parfois, je me sens alors au ralenti – plus tard je te dirai “vide ” – tandis que toi tu vrombis à mille à l’heure comme une vieille carrosserie qu’on aurait retapée, rutilante, sonorité rocailleuse et chaude, pleine de vécu. Tu parles de ton corps, tu dis que tu as pris un coach, que tu vas redevenir comme avant. Tu parles aussi du temps béni de tes heures de gloire, de tes livres, de tout ce que tu sais, mais que sais-tu alors de moi ?

Pourquoi n’attends-tu pas de savoir quelque chose de moi et, puisque tu y fais allusion, par exemple, quelque chose des livres qui habitent ma maison, comment et pourquoi ils m’accompagnent ? Quelque chose que j’aimerais changer moi aussi ? Quelque chose qui m’attendrait demain ?

Vendredi 13 mai 2022

De tout là-haut, on voit la ville, la vierge dorée, les clochers, le léopard de Saint Eloi, c’est le prix à payer pour un spritz à dix balles et un rosé par là-dessus, au milieu de cette faune qui guète, ô proie de velours, un siège. Voilà qui change un peu des terrasses au ras des villes, voilà qu’on se retrouve à trois, le quatrième larron pris par quelque imprévu. Et l’on se grise un peu puisque on n’est pas tentés par trois tartines planquées dans un sac en papier.

Jeudi 12 mai 2022

Il y a cinq ans, j’ai passé une nuit malhabile avec un étudiant qui m’écrivait depuis un an et avait voulu me rencontrer.
::: Annie Ernaux ; Le Jeune Homme

Après que Marielle Macé m’a demandé mon prénom, et alors qu’elle écrit quelques mots avec un stylo publicitaire que m’a tendu le disquaire et sur lequel est noté le nom de Corinne Atlan, ce qui m’a déclenché un rire un peu idiot, je lui dis que j’avais justement, hier, vu son nom sur quelque chose que j’avais écrit, et qu’elle y parlait des oiseaux. Elle a dû se demander pourquoi je lui disais cela, et moi-même me le suis-je demandé. C’était je crois quelque part vers la fin de mon manuscrit, je n’avais plus la référence, tout était donc flou. Après l’heure passée à l’écouter parler des oiseaux, ce flottement que j’imposais par mon manque de précision et mes points de suspension, était, malgré tout, presque dans le ton : quelque part bien au-dessus du sol.

Mardi 10 mai 2022

Le premier janvier 1981, vers midi, je m’éveille avec une gueule de bois carabinée dans une chambre que je ne connais pas. Contre moi est allongée une jeune femme brune que je ne connais pas davantage. Désireux de ne pas briser l’enchantement, je me blottis contre son dos et me rendors jusqu’à ce qu’elle m’arrache à mon deuxième sommeil en m’apportant un bol de café et une tartine. Une belle plante, indéniablement, vêtue maintenant d’une culotte et d’un ample tee-shirt en coton sur lequel est écritTake it easy. Les seins qui ballent derrière ce message donnent envie de le traduire trop littéralement, mais, de toute évidence, ma chance est passée. La fille s’appelle Ariana, et parle français avec un ravissant accent italien. Il se confirme que nous avons passé la fin de la nuit ensemble dans cet appartement que lui prête une amie lyonnaise. Tandis que me reviennent en mémoire les fragments d’une scène de gymnastique rythmique sexuelle assez fastidieuse, elle me confirme que nous avons essayé de faire quelque chose qui s’apparente à l’amour. D’après elle, je me suis montré opiniâtre et vaillant, mais hélas trop ivre pour conclure. Elle ne s’en formalise pas, mais en revanche il faut maintenant que je m’en aille vite car elle doit prendre un train pour Paris à quinze heures et il lui reste mille choses à faire d’ici là. Petit à petit, se reconstitue le puzzle du réveillon à Charbonnières, chez des amis d’Antoine où cette Ariana est arrivée avec un petit groupe sur le coup de minuit. Il me semble que nous avons longtemps discuté ensemble – mais de quoi, au juste ?
::: Emmanuel Venet ; Virgile s’en fout

Oh bien sûr tu sais que j’ai pu attendre cela de nous, marcher ainsi, ou bien t’attendre là, comme ce soir.

Lundi 9 mai 2022

Quel plaisir alors de pouvoir se livrer à toutes ces fantaisies ! Par exemple, on va perdre, oui, perdre deux heures dans l’arrière-boutique d’un bar inconnu (il y a aussi à Londres des bar ; ils s’ouvrent seulement à certaines heures et on y entre en se glissant comme un voleur) et on cause avec le garçon de café, des derniers records d’aviation. Ce garçon ne se doute de rien, il ne sait pas qu’il doit mourir un jour ou l’autre (et moi je le sais).
::: Jean Grenier ; Les Îles

Je t’envoie ces mots, lus, provenant du chapitre intitulé “Les Îles Kerguelen” que j’ai trouvé magnifique. J’ai la voix plus basse que l’autre jour, quelque chose d’un peu cassé. Juste avant, j’avais chanté un peu puisqu’après une chanson de Mercedes Sosa, tu m’avais écrit  “c’est très beau , mais j’ai cru que t’allais me chanter un truc haha“. Et donc ces mots, tu ne les reconnais pas, c’est pourtant toi qui m’a poussé dans ces pages, combien de fois ?

Samedi 7 mai 2022

Alors je m’emporte. Est-ce parce que j’aimerais que l’on m’emmène ?

Non.

Mais je ne résiste pas, à jouer avec les mots. Pour faire diversion ?

Non plus.

Mercredi 4 mai 2022

Je te dis que je ne comprends pas vraiment, ce qu’ils veulent dire en se disant “Appelle-moi par ton nom.” Je n’ai jamais cherché ce que cela pouvait réellement signifier, une fois l’esprit traversé par l’idée d’une fusion qui fait qu’on deviendrait l’autre, ou qu’on deviendrait un. Tu me dis que toi non plus, tu ne comprends pas vraiment. Mais tu as lu le livre, alors tu me parles, brièvement, du rapport à l’écriture, entraperçu dans le film par quelques pages dans un carnet. Tu dis que tu as pleuré. Nous n’en verrons pas la fin.

Vendredi 29 avril 2022

Alors, dans cette histoire de solitude, sur les plus belles images, elle est absente.

La Fille aux Allumettes / Aki Kaurismäki / 1990

Jeudi 28 avril 2022

Elle est assise devant moi, concentrée, attentive, soucieuse d’apporter des réponses à mes questions. Sa petite taille, la minceur de son corps enfoui dans une robe de chambre et l’expression sérieuse de son visage la font ressembler à une enfant un peu malade, momentanément consignée dans sa chambre. Quand elle sourit, des rides strient la peau fine, pâle, presque transparente. Sa voix singulière est demeurée la même malgré quelques hésitations. C’est celle de Thérèse, la bouleversante criminelle des Anges du péché, le premier film de Robert Bresson, tourné à Paris, en 1943. Pour moi, elle s’efforce d’évoquer l’homme qu’il a été. Cette femme s’appelle Jany Holt.
De temps en temps, elle se tait. Mais ses silences sont pleins, je ne sais pas de quoi, peut-être d’autres morceaux de sa vie dans lesquels elle s’attarde. Je me tais aussi, ma respiration suspendue à la sienne. J’attends qu’elle se rappelle que nous sommes là, qu’elle reprenne le récit commencé.
::: Anne Wiazemsky ; Jeune fille

Soudain, puisqu’elle parle de Godard, je me lève, vais à la lettre W dans les étagères de livres et le prends. J’ai envie de ça. Depuis longtemps : je me souviens lorsque le livre est paru. C’est le moment.

Finalement, c’est peut-être celui-ci le livre que je cherchais, quand je te disais que je n’avais plus envie. J’avais écouté un peu plus tôt une conférence de presse que Godard avait tenu à Cannes, après le film Passion. C’était passionnant, brillant, drôle, piquant. Et puis voilà cet extrait ce soir, que je lis dans le téléphone.

Mercredi 27 avril 2022

J’avais retrouvé cette terrasse avec E et finalement une assiette de frites, comme l’autre fois. Il y avait, dans nos échanges, ceux qui remplissent nos vies, les rythmes qui nous traversent, les évidences et les vides que nos amours proposent, lui ou moi, c’est selon.

Et puis, voilà, il est bien tard et je te susurre, comme tu le souhaitais, des mots. Je te susurre du d’Ormesson, c’était bête, c’est finalement drôle. Comment c’est venu ? Ah oui j’ai dit que tu étais de droite, que ça ne m’étonnait pas.
Alors je lis d’une voix qui chuchote, un extrait au hasard sur Internet. Au bout de quelques phrases, c’est finalement insupportable.

Mardi 26 avril 2022

Je te dis qu’en ce moment je ne lis plus, presque plus. Ah si : il y a ce livre ce livre qui m’a accompagné dans le train. Je te le dis, c’était dans le train pour aller à Hendaye.

Je te dis qu’il faudrait que je trouve un livre que j’aie envie de lire. C’est aussi cela qu’il me manque : l’envie. Il y a quelque chose qui m’échappe, avant la lecture, puis pendant.
Je te dis beaucoup d’autres choses, tout comme tu me dis beaucoup d’autres choses. Il y a entre nous beaucoup de choses qui se disent. J’aime presque éperdument comment nous nous disons tout cela, comme tu le provoques, par tes questions, tes partages, ton enthousiasme et ta curiosité. Et par tout ce que tu sais, et tout ce que tu aimes savoir, aimes découvrir. Tu engloutis tout ce qui t’entoure, combien de livres ?, dis-moi, et tu souris encore. J’aurais aimé être toi, savoir tout ça et savoir le dire, briller. Non pas que je sois toujours terne, mais, je n’aie plus trop cette étincelle, il y a quelque chose qui m’échappe, là aussi. C’est peut-être dû à la solitude ; il faut être un phare pour briller tout seul et rester debout.
Bientôt tu pars, déjà ; même pas le temps de faire habitude.

Lundi 25 avril 2022

C’est donc toi qui posteras la carte. “Et je lui dirai quoi ?” t’ai-je dit hier quand tu m’as demandé si tu pouvais la signer.
Je ne sais plus ce que tu as répondu. C’est flou. “La vérité” peut-être m’as-tu répondu en me regardant. Je n’ai pas rebondi. A tort ou à raison.
Je ne sais plus ce que tu as répondu. Vite, je n’ai plus su. C’est ce que cela devient, ce journal, le signe de l’évaporation de mes souvenirs. C’est ce que devient la vie. Souvent, le lendemain, je ne sais plus ce qui a été dit. Souvent c’est juste après.

Vendredi 22 avril 2022

Il est parti alors que j’étais tout enfant. L’image que je garde de ce grand frère que j’ai à peine connu, et celle d’un jeune homme à la fois ombrageux et doux. Je ne puis me le remémorer sans éprouver une grande tendresse et presque une souffrance. Il incarne pour moi toute une époque, toute une histoire à la fois collective et familiale. Il symbolise ces années de guerre et d’après-guerre qui marquèrent si profondément l’existence de chacun de nous, de temps et tant d’êtres humains.
::: Alva-Carcé ; Mémorial du silence

Soudain dans le train j’écris. Je parle de toi. J’écris ce que je ressens, là, depuis hier, ce qui me traverse en pensant à toi, ce quelque chose qui vient du manque réel ou enfoui ou de la mer qui s’approche. C’est peut-être elle qui me manque, la mer. Ici, j’ai envie de me souvenir que ce sentiment m’a traversé sans trop savoir s’il était vrai, éphémère.

Nous nous connaissons sans nous connaître, nous coexistons sans liens, sans espaces communs, sans habitudes, sans messages quotidiens. Nous nous parsemons, si j’ose dire puisque cela ne se dit pas. Nous nous effleurons, à peine. Je ne sais pas exactement comment je suis là pour toi. Je ne sais même pas comment tu es là pour moi, parfois tu n’es plus vraiment là non plus même si je pense à toi. Jamais je ne t’appelle, pourquoi ?

Ce matin, il y a eu ta voix dans deux messages vocaux : tu proposais d’aller danser. Où tu iras, j’irai et nous irons danser. Et tu me disais “Viens !“. J’ai aimé cela. Ordonne-moi de te rejoindre. Dis-moi que quelqu’un m’attend quelque part et que c’est toi. Dis-moi, pour voir… voir si j’en ai envie.

Jeudi 21 avril 2022

C’est inattendu, joyeux, étonnamment joyeux, éclatant, émouvant sans doute aussi alors il y a des silences, le visage qui se tourne. Nous aurions aimé que mon père soit là. Qu’il voit ce cadeau, qu’il en soit, lui aussi, le destinataire, qu’il y ait aussi son prénom sur la dédicace. On s’habitue, quelque part, à ça, à ce qu’il ne soit pas là. Je ne sais pas exactement si c’est une forme d’habitude que l’on prend. C’est peut-être un sentiment qui n’a pas de nom.

Et puis plus tard, là-haut, dans un grenier poussiéreux, il y a des traces, celles de mon grand-père, inattendues, surprenantes. Elles rejoignent l’Histoire, celle qui a croisé les pénuries de papier de 1945. Ainsi, à l’intérieur des enveloppes qui servaient de feuille de paye : des couleurs, des motifs, peints. Ici, aussi, un centime, oxydé. Impression inédite, presque une exaltation, de découvrir cela, de vouloir le partager.

Dans le grenier poussiéreux, il y a aussi, nombreuses, les traces de mon père. Des cartons remplis de magazines et de journaux. Combien ? Des dizaines. Dans ma tête, en écrivant ce texte, je compte, j’estime. Cinq fois quatre fois deux fois… six ? Je ne sais plus, les jours ont passé. Folie. Vaine folie sous des millions de pages.

Mardi 19 avril 2022

Tu me dis qu’on se connait. Tu insistes. Tu précises. J’aurais donc oublié ce moment avec toi au point de ne pas l’écrire ? Je n’y crois pas. J’aurais donc oublié ce qui te recouvre, métal et encre ? Tu n’es pourtant pas quelqu’un qu’on oublie, je te dis.

Dimanche 17 avril 2022

Elle porte une robe blanche à fleurs, fraîcheur inattendue sur l’herbe verte. Je m’installe pas très loin, à l’ombre d’un arbre immense, toujours le même.

Je viens de voir beaucoup d’images, festival photographique oblige, sept auteurs je crois. J’ai été peu ému, je me suis ennuyé, je me suis enthousiasmé avant de soupirer un peu. Parfois un visage, magnifique, un noir et blanc, magique, une construction, réussie. Soudain l’idée d’investir tout l’espace, moi, là, moi seul.

De la même façon que le “je” s’est imposé dans ce journal depuis quelques temps, je crois que je n’ai plus peur de ça : imposer quelque chose, quelque part. Ce serait un peu fou. J’ai envie d’être un peu fou.

Samedi 16 avril 2022

Alors je prends le temps. Toute la journée. Pour me préparer, prendre un double expresso en terrasse, prendre le tram et traverser le pont Chaban à pieds sous le soleil, retrouver E et G puisque l’heure de rendez-vous n’était pas précise, parler du travail de G, déjeuner au soleil après que S nous a rejoints, finir l’édition de ce qui sera imprimé et montré, écrire un texte ou quelque chose qui s’en approche, boire une bière avec E, regarder la pièce d’Olivier Crouzel et rentrer à pieds.

Ainsi, comme je le dirai au téléphone à E mais ne le répèterai pas en le(s) retrouvant plus tard, je passe un excellent samedi. Cela vient du rythme, conjugué avec l’aboutissement du travail – même si c’est un aboutissement inabouti en quelque sorte en attendant d’aller plus loin.

Cela vient du rythme de la journée, oui.

C’est le premier jour de mes vacances, aussi. Mais le travail n’est pas tout à fait derrière moi. Il fourmille trop pour me laisser en paix si vite. Il ne me laisse pas le temps. Comment le prendre, le temps ? Il est où, le temps qu’on peut prendre ? Dans quels recoins de mon agenda ? de ma tête ?

Vendredi 15 avril 2022

Je ne sais alors pas exactement ce que signifient son sourire, son geste, son regard appuyé, même si je soupçonne plus que fortement un simple besoin de séduire, seulement un besoin de séduire puisque qu’il sait – et tout le monde autour aussi -, dès le départ, le pouvoir de séduction qu’il a, dans toute sa jeunesse, sa gouaille et sa gueule d’ange et en sachant, là, maintenant, l’alcool qu’il a ingurgité depuis le début de la soirée qui lui fait perdre toute notion de ce qu’on peut dire et faire en cet instant. Je suis prêt à jouer à son petit jeu, un court instant, surtout dans cette raisonnable griserie qui m’enveloppe, d’ailleurs je tombe un peu dans son piège, peut-être qu’on nous regarde un peu, qu’on nous épie. Peut-être qu’on ne comprend pas, qu’on ne voit pas.

Je ne sais pas exactement comment regarder cette date. Elle a plusieurs sens, cette date, toujours l’aura-t-elle bien sûr, celle de la naissance de mon père d’abord, qui avait fait que je n’étais pas certain de vouloir faire la fête ce soir lorsque l’on m’a invité. Celle de la naissance de ce journal sous sa forme quotidienne, le 15 avril 2002, aussi. Tous les ans le même truc, se dire “déjà”, se dire “encore ?”.

Mardi 12 avril 2022

Je cherche. Il faudra, dans quelques jours, avoir terminé, c’est-à-dire proposer quelque chose qui se tient. Le thème : Habiter. Cela fait plusieurs semaines ou mois, j’avais déjà pris la décision de ce que je montrerais, j’avais écrit un petit texte, je m’y tiens. Depuis, c’est dans un coin de ma tête, pas vraiment dans un coin de mon emploi du temps. Alors, cette semaine, je creuse. Que dis-je ! J’y vais à la pioche, à la pelle, je lutte, je photographie, je me bats contre la lumière et les angles. Je ne cherche pas ce qu’il faut dire, je cherche avec quoi le dire : quelle posture prendre ? quelle lumière ? quels vêtements ? quel objet ? quelle fleur ? Ce seront des diptyques, je n’y serai pas seul, il y aura ce qui vit à côté de moi.

Ce n’est pas une temporalité habituelle pour moi, ce ne sont pas non plus des contraintes habituelles – me suis-je d’ailleurs déjà mis des contraintes ?

Sans compter que le travail – celui qui me nourrit l’estomac – est depuis quelque temps en conflit avec ce travail – celui qui me nourrit l’esprit. Ils s’écrasent mutuellement, s’empêchent, presque se giflent. Le premier déborde sur le temps de l’autre, presque je ne respire plus, apnée, dispersion, explosions. Le second démontre au premier que l’on peut lutter dans l’exaltation, presque il le piétine avec condescendance. Les deux, pourtant, cohabitent. Chacun, dans son coin, remporte sa bataille.

Dimanche 10 avril 2022

Le 24 mars, il animait la rencontre sur Mishima ; il est aujourd’hui attablé à un stand du salon du livre. J’avais surtout parlé avec l’invité, le 24 mars, que j’avais qualifié de philosophe sur l’affiche mais qui se considérait plutôt, c’est-à-dire avec certitude, professeur de philosophie.
Sur le stand, devant lui, le livre “Paysages avec tombes”. En haut de la couverture, son nom : Patrick Rödel. En-dessous, celui du photographe : Victor Cornec. Je n’avais pas acheté ce livre le jour où j’avais vu l’exposition : il était cher, en couverture rigide. J’avais alors un peu lu le texte, je l’avais trouvé magnifique. L’exposition m’avait plu, le travail m’avait touché. J’étais avec E, je crois. J’en avais parlé à mes parents : cela traitait des tombes des protestants. J’aurais aimé offrir ce livre à mon père.

Je lui dis tout cela, à lui, derrière le stand. Nous sommes heureux de cette coïncidence, heureuse elle aussi. Le livre en version couverture souple ne coûte que 20 euros. Encore plus heureux me voici. Page 5, il écrit : “Pour Arnaud et la chance des rencontres.

Et puis il y aura d’autres histoires. Il y aura une lecture par Sandrine Bonnaire, un film superbe. Ç’aura été un dimanche riche, amical. On aura ri, il faisait beau.

Flee ; Jonas Poher Rasmussen ; 2022