Samedi 21 novembre 2020

Il me fixe. Je suis en train de faire le tour du quartier après avoir fait les courses : quelques légumes et fruits de saison. Je ne me suis pas encore demandé si les poires Conférence sont devenues des poires visio-conférences : ça ne me viendra à l’esprit que là, sous vos yeux, à 0h47.
J’ai pris en photo un coin de rue : des toits baignés de soleil. Et donc il me fixe. Il est évident qu’il me prend pour quelqu’un d’autre, mais mon cerveau creuse tout de même pour s’assurer que je ne le connais pas. Je marche encore un peu, quelques pas, je le regarde, il me regarde, je m’éloigne encore un peu, hésitant, tourne une dernière fois la tête et le voilà qui me fait signe : il veut que j’enlève ma casquette. Je m’approche de lui et m’exécute. Il me demande de l’excuser : ce n’était pas moi qu’il croyait voir.
Ainsi les seuls contacts humains pourraient-ils naître du fait de ne pas être reconnus par des inconnus, ou quelque chose du genre, quelque chose d’absurde, pas plus absurde que cette attestation, sur laquelle tu dis que tu vas te promener, parce qu’il faudra peut-être dire à un agent de police que tu es en train de te promener, que tu as commencé à te promener à 15h17, bien que du sac dépassent quelques poireaux.

Vendredi 20 novembre 2020

Je te dis que je suis là. Si besoin, tu le sais. Je peux venir. Prendre un train. Qui d’autre que moi ? Tu dis que non, que tu vas te débrouiller, malgré la douleur, malgré les mouvements qu’il t’est presque impossible de faire, encore quinze jours au moins, un mois peut-être. Puisque tu n’es pas seul chez toi dominant l’horizon.
Encore tu me racontes comment tu as caressé la main de l’infirmier tandis que ton épaule reprenait place. Un, deux, trois, disait-il. Un, deux, trois, répétait-il. Tu es un peu honteux. Et nous rions encore.

Jeudi 19 novembre 2020

Alors ta joie : depuis ton île de pluie, ton avenir sur le continent européen se dessine. Dans un recoin la mienne, joie, mineure peut-être face à ton bonheur à peine exprimé – tu n’as plus de batterie. Elle vient de la tienne : elle s’y emmêle, dans cette joie et dans une syntaxe osée. Elle vient aussi de l’assurance que nous nous reverrons, même si je n’ai pas la rêverie soudaine d’un château en Espagne où tu m’attendrais, même si je sais que rien de vraiment fou ne viendra avec ton retour, sauf ce qu’il y a de meilleur entre nous, sauf ce qu’il y a de précieux, même si ce rire grave qui est le tien est source de tumultes.

Mercredi 18 novembre 2020

Il y avait eu hier ce petit caillou lancé dans la phrase prononcée à l’autre bout du fil. Mais je n’avais dis rien. C’était quoi ? Maladroit ? Inconscient ? Vache ? Cette fois-ci, je saute sur l’occasion : je propose qu’on en parle de tout ça, non pas du caillou mais de ce qu’elle voudrait, de ce qu’il faudrait, de ce qui n’est pas super, etc., je suis constructif, d’ailleurs il y a ce truc qui attend, d’ailleurs, etc. D’ailleurs quoi… D’ailleurs pfffff…

Lundi 16 novembre 2020

C’est par exemple ce soir que je pourrais t’appeler. Comme convenu hier entre nous. « Dans la semaine » on s’était dit. J’avais réinstallé cette application sur laquelle nous nous étions rencontrés. J’avais vu ton image, cette image, restée dans les favoris, et j’avais cliqué. Je croyais pouvoir passer inaperçu en regardant ce petit bout de toi et de nous, mais l’option était désactivée. Tu avais donc vu que j’avais vu. Alors tu m’avais écrit : une interpellation courte. J’avais répondu en utilisant le même adjectif. Je te le renvoyais, j’insistais : no it’s you. 
Nous ne nous étions pas écrit depuis le 18 juillet. Le 17 tu m’avais demandé s’il y avait des « exciting news », c’est-à-dire des vacances, un mariage, un voyage. « A mariage? Yeah, come! » j’avais répondu en faisant suivre cela de deux smileys hilares alors que je ne riais pas et que tu le savais.
Bien sûr souvent je pensais à toi. Bien sûr souvent je pense à toi. Je ne voulais pas t’écrire. Je ne voulais pas t’appeler. Pas avant d’avoir fini. Pas avant d’être sûr et de te demander ton adresse et de t’envoyer ça, ce qui traine, là, sur la table, cette histoire de nous deux, dont la maquette, maintenant que j’en ai imprimé un exemplaire, ne me plait pas. Elle ne sied pas à la lecture. Elle ne sied peut-être plus, non plus, à autre chose qu’à être un brouillon, et à mon vœu de voir cela édité. Est-ce que tu es d’accord ? Je ne sais plus si moi-même je le suis. J’ai parfois envie de tout enfouir. De te faire disparaître.
D’ailleurs H m’a répondu.
Elle m’a dit qu’il fallait que je me dépêche.

Dimanche 15 novembre 2020

Moi je m’en fous moi de la température, l’humidité, la moisissure, la lumière… Elle a raison si tu veux mais j’m’en fiche… Le cinéma c’est vivant, c’est pas un truc dans une boite fermée dans un musée que plus personne ne regarde et que plus personne ne touche. Le film voilà ça s’projette, donc ça s’use ça se raye y a des poussières, ça gondole, voilà mais c’est la vie, c’est la vie de la pellicule, comme la vie d’un homme.
::: Boris Lehmann ; Documentaire sur France Culture

Samedi 14 novembre 2020

Il y avait déjà bien longtemps que je marchais au travers des pinèdes, beaucoup plus vastes, au demeurant, qu’on aurait pu l’imaginer d’après les gravures.
À quoi rimait pour moi de marcher, et encore marcher dans des lieux plantés uniquement de pins… ? Pourquoi diable est-ce que je continuais d’avancer si ces pins, eux, ne se manifestaient pas d’avantage… ? J’aurais mieux fait, d’emblée, de reste en place, de fixer de près un arbre et de jour à qui rirait le premier !
::: Natsume Sōseki ; Le Mineur

 

Vendredi 13 novembre 2020

Nous dérivons, nous voilà au Sénégal. Tu me parles d’une île, d’un cimetière. Tu me parles des couleurs, des gens souriants. J’interviens avec le microbiote. C’est soudain moins poétique, moins beau. Mais peut-être tout autant étonnant.

Lundi 9 novembre 2020

Les mains de Paul font merveille. Gabrielle ne se lasse pas des mains longues de Paul. Elle sait depuis le début qu’il partira, qu’il la laissera, parce qu’elle a seize ans de plus que lui et qu’elle lui a tout appris des femmes, ce qu’un homme comme lui ne saurait pardonner à aucune femme. Paul est un jeune chien un sauvage un rusé ; il fait sa cour, il butine, il coule des regards de velours, il s’aiguise, il s’affute, il a vite appris ; il plante ses crocs, il sera capable de tout, il ne sera pas recommandable. C’est son type d’homme, elle le sait depuis longtemps ; elle sera déchirée, comme jamais elle ne l’a été, c’est le prix à payer, le prix de l’ivresse.
::: Marie-Helène Lafon ; Histoire du fils.

Soudain, hier, était apparu le mot goulée. Ce mot, c’est celui de ma mémé, à l’heure de la collation, une petite goulée, c’était des tartines de pâté, de beurre et de chocolat Poulain. Parfois on en grattait les carrés, les petites épluchures recouvraient l’épaisseur du beurre, ça donnait un tout autre goût ; le pain était tendre. Hier, c’était dimanche, justement, ç’aurait pu avoir ce goût, vers 17h.

Il n’est pas étonnant que l’écriture de Marie-Hélène Lafon, qui m’a encore accompagné ce soir, me ramène à cela, à autrefois, ma grand-mère Raymonde, aux habitudes de la campagne, à l’accent et au patois saintongeais, à la terre. Peut-être à Lucette aussi, mais l’écrivaine chétive n’a pas son gabarit.

Elle nous échappe, la terre, celle qu’on touche, elle nous échappe, nous citadins et souvent je dis que ça me manque, un jardin, un petit lopin. Elle se fait discrète, la terre, sauf sur quelques légumes, circuit court, goût long.

Il y a, dans le livre de Mauvignier terminé samedi, un livre fleuve, livre torrent emportant des caillasses, il y a ce personnage que j’aime tant, ce personnage de paysan, ce lieu, ces vaches à peine offertes aux lecteurs par quelques mots, et la terre donc. C’est, je crois, au fond de moi, une des raisons pour laquelle j’ai aimé le livre : la présence de ce qui m’a fait, la campagne, celle qu’on touche, qui sent la betterave hachée, le fumier, celle qui coupe la luzerne à la faucille et où les mains frottent le tissu rugueux du grand sac dans lequel on la fourre. 

Dimanche 8 novembre 2020

Il est tard. Avant d’éteindre je me dis que je dois me relire. Comme cela m’arrive parfois, sur le petit écran du téléphone, c’est Google qui m’amène à mon journal. Mais cette fois, mon regard se pose quelques lignes plus bas.  Je découvre qu’il a parlé de moi. Je clique. « Cryptique, musique, poétique, » dit-il. Je souris. Je valide. L’adjectif « amoureux » complète le tout. Je souris. Je valide. D’autant plus que je sens que ça manque, oh pas uniquement pour la peau, mais pour l’écriture, pour la légèreté, pour la musique et le cryptique.

Alors je vais sur le réseau social bleu, le cherche, clique encore, messagerie. Il y en a déjà un, un message. Un seul. Ni bonjour, ni bienvenue, ni rien. Les politesses doivent être perdues ailleurs, un vieil email, quelque part ou nulle part dans le cyberespace où personne ne nous a entendu crier. Le message date du Oui oui je viendrai le 7 juin. :)) »
Il était venu ; les tirages étaient trop sombres. Nous nous étions dit, là, dans la boutique où un petit échantillon de la blogosphère était venu voir ma première exposition, que nous déjeunerions ensemble. Nous ne nous sommes jamais reparlés, je crois. Il n’y a pas eu de déjeuner. Parfois je vais sur son blog. Je ne sais pas très bien pourquoi : je n’en lis aucun.

De temps en temps, sur le réseau social, j’ai regardé ses photos, celles où il pose avec ses amis. Je regardais un autre.

A présent je sais donc qu’il vient ici. Il me demandera peut-être qui est l’autre. Je sourirai.

Samedi 7 novembre

Vendredi. Samedi. Dimanche. Même programme. La mer toujours trop forte, nous descendons vers le Sud et dépassons les Açores. Cette société en miniature est à la fois passionnante et monotone. Tous se piquent d’élégance et de savoir-vivre. Le côté chien savant. Mais quelques-uns s’ouvrent. Le fourreur X est sur le bateau. Nous apprenons ainsi qu’il a un magnifique service de porcelaine, une superbe argenterie, etc., mais il se sert que de copies qu’il en a fait faire, gardant enfermés les originaux. À ce qu’il m’a semblé, il a aussi une copie de femme avec qui il n’a jamais dû faire qu’une copie d’amour.
::: Albert Camus ; Journal de voyage (Etats-Unis ; mars à mai 1946)

Vendredi 6 novembre 2020

J’ai toujours été effrayée par les médias. J’ai toujours eu de la peine pour les philosophe qui, téméraires, essayaient d’y prendre la parole. J’ai toujours pensé que Socrate, qui savait qu’il ne savait pas et qui était si puissant à mettre en scène son non-savoir, n’aurait peut-être pas résisté sur plateau de télé.
::: Barbara Stiegler ; Du cap aux grèves

Le voilà qui revient, « Bonjour my beautiful friend« , dit-il. Il essaye. Il rejoint un groupe informe, composé d’une quantité non négligeable d’individus pour lesquels notre relation s’est échouée sur tous ces kilomètres nous séparant – des milliers, en l’occurrence, entre lui et moi – voire même ces mondes, ce ne sont pas des continents, ce sont des mondes entiers qui forment frontières, dès lors qu’ils n’ont rien de bien exaltant à dire et que je n’aime pas tapoter de vagues conversations pour rien. Je lui ai dit, hier, qu’il était « mon » deuxième Koweitien de début de confinement. Tout recommence alors ?
Le premier n’était pas si loin, à vol d’oiseau il suffisait de presque rien, peut-être quinze années de moins. Car c’est là, pour la plupart, qu’ils me ramènent : à mes trente ans. C’est parfois leur âge alors je les comprends de ne pas être encore porté par la soif, la curiosité, l’action, ce quelque chose qui dépassera leur regard noir et nourrira un futur.
Le premier n’était pas si loin, mais le voici qui marche encore, dans les réseaux sociaux, d’un parc à une pâtisserie, avec ce sourire ravageur et cette apparente joie de vivre masquant sa solitude et ses déceptions. La Covid fait d’autres formes de ravages : elle étouffe les amours impossibles, sans leur laisser la moindre chance.

Jeudi 5 novembre 2020

Quand nous regardions des séries, Ch disait souvent « On va retrouver nos amis ? » pour m’inviter à aller les visionner. Il y avait des rituels, comme cela, des petites phrases, comme celle-ci. Peut-être qu’elle était à l’image du fonctionnement de notre couple : c’était lui qui, souvent, proposait ou décidait.
Hier, en pensant au livre de Mauvignier qui me suit depuis presque trois semaines, avant d’aller me coucher pour en lire un chapitre ou deux, j’ai dit « Je vais retrouver mes amis« , ça m’a sauté au visage, cette phrase, et aujourd’hui encore j’ai dit ça : « Je vais retrouver mes amis. » Ainsi, il n’y a pas que ces objets et ces images qui me regardent ou rodent comme des spectres, il n’y a pas que tout ce pays, ce pays entier, ce Japon, qui me colle et te ramène : il y a cette petite phrase. Mais de mes anciennes amours, c’est F qui a laissé, dans mes paroles, le plus de traces. Je l’imite, souvent, lorsque je parle seul ; il ne le sait pas.

Mais revenons à aujourd’hui, à ce livre, 635 pages, il m’a happé, le soir il m’étreint. Au début, je le lisais à haute voix : l’écriture fournie, étirée, belle et complexe, avait besoin de l’oralité pour se donner entièrement et ne pas voir mon esprit s’échapper le long de ses phrases étendues comme des plages. Mais à présent je me tais : mes yeux glissent, subjugués, accrochés au récit et au style, ce style, quel style !

Mais avant de lire il y avait eu ta voix, cette habitude entretenue, qui nous plonge dans je ne sais quoi, et en te parlant j’imagine l’horizon par ta fenêtre et la couleur du chat couché sur tes genoux – ton chat, tu dis ton chat, il t’a apprivoisé, comme ta nouvelle maison. 

Mercredi 4 novembre 2020

Il lui dit qu’il voudrait la revoir. Quelques autres phrases et puis elle part. Plus tard il la retrouvera, elle pleurera sur les amours de rencontre. Elle dira : « On dit qu’il va faire de l’orage, avant la nuit.« 
Hiroshima, mon amour, film d’amour, film du soir. Film d’amour regardé un soir que je suis seul, comme la veille et le lendemain, avec le piège que cela se répète ici dans les mots, encore, et cela me gêne ou m’effraie, que les phrases s’assèchent, et que O, qui hier exprimait sa félicité de retrouver mes mots, attende.

Mardi 3 novembre 2020

Je vous envoie cette image. Nous avons ensemble partagé plus qu’un ciel, quelques nuages.
Toi, tu me réponds que c’est beau.
Toi, tu me demandes ce que c’est, d’une petite voix. Plus tard nous parlerons, comme presque chaque jour, habitude légère et souriante, comme un petit… un petit quoi ?… un petit quelque sur le fil des jours. Un petit rien, et déjà tant, puisque personne d’autre n’a cette place, cette place que tu as créée puisque c’est toi qui a appelé, puis appelé encore, combien de fois ?, et encore plus puisque enfermés nos voix cherchent un peu de liberté, et maintenant m’y voilà, dans cette petite musique du soir, c’est moi parfois qui appelle. Et puis c’est moi qui te dit qu’il faut dire, poser les questions, tirer les films, poser les jalons, tout ça, tu sais, alors je te dis, aussi, je te dis qu’il me faut autre chose, autre chose que t’entendre dire que tu n’as rien fait.

Lundi 2 novembre 2020

Je reprends ainsi ce rythme quotidien du café devant l’écran, à quelque chose comme 9h… 9h05… Ce rythme était en pointillés depuis des semaines, deux matins par semaine, il y avait ce moment appréciable du café qu’on pose sur le bureau, moment qui revient donc chaque jour, l’esprit encore un peu embué mais déjà prêt, permettant d’entrer à la fois de manière douce et abrupte dans le travail, douce car sans l’effort pour se lever, sans le regard sur l’heure qui tourne, sans les gens dans le tram. Abrupte car sans avoir marché un peu dehors ni vraiment regardé le ciel, sans avoir lu quelques pages. Parfois derrière moi il y a encore la radio, Xavier Mauduit, il cause et je l’ignore, jusqu’à, au bout d’une dizaine de minutes, je lui dise qu’il parle trop, ou trop fort dans le radio-réveil Sony qu’on m’a probablement offert pour mes dix ans si j’en crois la date de conception de l’objet et le souvenir de la voix d’Annie Lennox me disant, moi sous mes draps, que voilà encore la pluie.

Dimanche 1er novembre 2020

Laisser planer le rien, attendre le peut-être et le voir venir, et puis, à l’heure tardive d’un film, Taipei Story, être ébloui par celui-ci, sans savoir si c’est pour la grâce de certains plans, la douceur amère de cet amour qui s’étiole ou les mots qui se disent. Relire cette phrase, et savoir que c’est pour tout cela. Alors ici garder une image. Garder cette présence, moins éphémère que la tienne, peut-être.

Jeudi 29 octobre 2020

On ne parle plus que de cela, cette appréhension d’être là, seul, tandis que le jour déclinera de plus en plus tôt ; il y a aura les nuits froides et ceux dont les fenêtres donnent sur la rue ne verront plus que de rares ombres passer, téméraires ou justifiées.
Je dis ce que j’ai cru entendre hier soir, je dis qu’il a dit que la mort est inacceptable alors qu’on devrait apprendre à l’accepter, elle est là, elle vous attrape, comme ça, tôt ou tard. Il a peut-être dit qu’elle est inacceptable dans un pays comme le nôtre, on ne sait pas trop comment il faut interpréter ça, de toute façon peut-être ne l’a-t-il pas dit non plus.
Finalement, qu’importent les mots. Nous revoilà éloignés de la potentialité d’un mouvement vers celui qui. Nous revoilà à devoir montrer patte blanche dès qu’on quittera notre espace feutré, celui qu’on éclairera de plus en plus tôt puisque l’automne n’a pas l’intention de reculer, espace vide rempli du vide de soi, sans avoir eu le temps ou la chance d’y laisser entrer un autre.

Mercredi 28 octobre 2020

Je suis né le 4 janvier 1951. La première semaine du premier mois de la première année de la seconde moitié du XXe siècle. Cette date de naissance significative me valut d’être prénommé Hajime, ce qui signifie « commencement ». Cela mis à part, aucun événement notable n’accompagna ma venue au monde. Mon père était employé dans une société de courtage, ma mère était une ordinaire femme au foyer. Mon père, mobilisé pendant la guerre dans un contingent d’étudiants, avait été envoyé se battre à Singapour. À la fin des hostilités, il était resté interné quelque temps dans un camp de prisonniers. La maison de famille de ma mère avait complètement brûlé à la suite d’une attaque aérienne par un B29, la dernière année de la guerre. La génération de mes parents avait beaucoup souffert de cet interminable conflit.
::: Haruki Murakami. Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil.

Lundi 26 octobre 2020

Vos incertitudes cachent des évidences. Elles peuvent être minimes, mineures, cachées dans un silence, un sourire, elles ne figurent peut-être dans ce qu’il adviendra. Il s’agit pour vous de trouver l’équilibre, la place, l’audace, l’élan ou la forme de l’horizon, la manière de poursuivre, la courbe du virage. Il s’agit d’être encore là, eux, nous, et tandis qu’ici je vous mélange, alors que rien, dans ce que j’évoque, ne vous rapproche, nous rappelons le soir où… et nous rions de ces idées saugrenues qui imaginent le jour où…
Tandis qu’ici je trouble les mots et les sens, je suis celui qui observe. Il y a notamment quelque chose d’apaisant, à te regarder, en face de moi, parler de ça. La douceur qui s’en dégage est étonnamment agréable, comme si elle adoucissait le vide, puisque tout n’est pas vide, puisque c’est à ton tour de caresser quelque chose, puisque j’aime le figuré de ce verbe, caresser, quand il frôle et insiste.

Samedi 24 octobre 2020

Ta voix, enfin, croise la mienne. Hier, j’avais d’abord aimé t’entendre dire quelques mots, avec ce S qui te donne tant de mal, qu’alors tu chuintes ou dédoubles. J’avais ri, aussi ; ce n’était pas voulu de ta part, tu n’avais alors dit qu’un mot : « Fantastique. » J’avais peut-être ri comme on cherche à recouvrir d’autres émotions : ta voix s’agrippe encore en moi.

Nous parlons. Je suis sur le chemin du retour : je reviens du cimetière. Je m’étais arrêté, à l’aller, ici ou là, cherchant, dans ces espaces tant et tant arpentés, d’autres couleurs, un coin de mousse, une herbe plus acide que les autres, ô bien sûr encore la caresse des chevaux, quelques champignons peut-être. Nous parlons de ta situation, améliorée, de ces objets qui naissent de tes mains et de ton désir de faire. Rapidement, tu me demandes s’il y a quelqu’un, pour te rassurer peut-être. Non. Alors je te dis ce qui remplit ce type de vide, les projets, les listes, les tâches ; je précise à peine les lieux et les instants où cela manque qu’il n’y ait personne, je donne un exemple, la solitude des samedis matins, tu dis que tu comprends.
Je ne te dis pas les lieux virtuels et les instants à mes yeux inutiles où je fais en sorte qu’il y ait de moins en moins de monde : je ne veux pas que tu t’y croies inclus. D’ailleurs nous inventons décembre : vu les circonstances, on n’attend plus, on invente.

Je reviens donc du cimetière. Dans le besoin et l’envie de faire silence, pour ne pas prendre les chemins trop arpentés, trop griffus, trop éreintants, de la parole, c’était le lieu qu’il me fallait. J’ai nettoyé la tombe, recouverte partiellement de cette sorte de poussière humide et collante dont on se demande comment elle résiste aux pluies. J’ai tout de même dit quelques mots – ô non je ne crois pas qu’on m’entende, mais je crois qu’il faut continuer à leur parler – pour m’excuser de marcher ainsi, pour commenter la crasse ruisselante, pour m’étonner ou sourire encore – agacement / compréhension / fatalisme – de la présence de certaines plaques de marbre au milieu des vingt-trois. Vingt-trois ! Vingt-trois objets posés là, sous les saisons, depuis 1995 ou 1999. Joueuse, la mousse vient s’y lover.

Vendredi 23 octobre 2020

Le Japon a été inventé, mais par qui ? quand ? pourquoi ? Telles sont les trois questions qu’on peut se poser parce que ce pays et ses habitants interrogent depuis des années, sinon des siècles.
::: Philippe Pelletier ; Le Japon n’existe pas

Jeudi 22 octobre 2020

Tu me dis la main sur ton cou, ton rire puis ton cri, ta fuite, quelques dizaines de mètres, la perte des lunettes que tu retrouveras. Dans mes paroles, j’essaie de trouver cet équilibre, que tu verbalises déjà, entre la vigilance et l’indifférence. Ne pas s’inquiéter à outrance, mais ne pas s’imaginer que rien ne peut arriver. 
Il faut apprendre à regarder un peu autour de soi, couper la musique, flairer un regard, en éviter beaucoup d’autres, faire semblant, faire avec, respirer, sourire, marcher d’un pas tantôt assuré, tantôt léger. Il faut apprendre que le monde est une jungle dans laquelle, des nuits de juillet, sur les bords de mer, dans l’allégresse d’un esprit grisé, certains sortent les crocs malgré toute leur jeunesse.
Il faut aussi trouver la paix autrement et aimer le silence, fuir ce bruit qui grouille sur les écrans, fuir la haine bruyante, la bêtise beuglante, ou simplement l’autre, dans ce qu’il a à dire et qui dans l’absolu du monde n’intéresse que lui, ne peut intéresser que lui ou presque, ne devrait animer qu’une conversation entre amis, un dîner en tête-à-tête, un café entre collègues. Mais non, l’autre a envie de sa place dans l’agora, alors il écrit, là, son petit commentaire sur un post du journal Le Monde. Ils sont, lorsque mon regard se fait curieux sur un exemple dont le contenu mériterait plus d’une minute de silence, 1627 a en avoir fait autant. 1627. Seulement, et tant.

Le hasard fait que j’écoute, depuis quelques jours, la première chanson de l’album « Joan Baez sings Dylan », et notamment le premier couplet, et notamment le premier vers : My love she speaks like silence.
Vous en faites ce que vous voulez.
Éventuellement je le chante aussi, pour moi, mais ceci est un autre sujet.

Lundi 19 octobre 2020

J’entends un ton de voix qui pourrait s’adresser à moi, comme un appel à un passant, une interpellation. Je me retourne, à tout hasard : nous ne sommes si nombreux à marcher.
En effet, elle est attablée, elle sourit, je souris, je m’approche, la chaise est libre, je m’assieds, je dis « Ah ben la même chose ! » au patron qui vient de poser une mousse sur la petit table de bistrot et qui me trouve peut-être un peu un impoli de ne pas le saluer avant de passer commande d’un air joyeux.

Dimanche 18 octobre 2020

Il me dit qu’il avait de la famille à Courcoury ; pour y aller, jeunot, il prenait un petit bac. Je lui dis qui, probablement, le faisait traverser.
C’est le hasard qui m’entraîne, quelques minutes plus tard, sur l’eau. Bordeaux offre cette possibilité de prendre un peu le large, s’offrir la Garonne et une autre vue sur les quais et voir s’éloigner, tranchant le ciel bleu, les lames du pont Chaban sous le bruit d’un moteur.
La ville offre aussi des ailleurs atteignables, ainsi ce parc où tu peux enfin laisser ton masque et donner à voir autre chose que tes yeux bleus et tes cheveux clairs, puis, parce qu’il fait si beau, deux couches d’inutiles vêtements. Le corps se dévoile encore. Alors quelques poils, sombres, qu’on devinera récemment rasés, s’imposent au-dessus de la vaste – si vaste qu’on ne devrait la nommer ainsi – encolure blanche. Au soleil tu montreras des images. Et diras ta prudence.

Samedi 17 octobre 2020

Elle pense à tout ça – ou plutôt ça lui traverse l’esprit, l’histoire de Bergogne, en le regardant, en observant les flaques d’eau sur le parking encore trempé de la pluie de la matinée, malgré la lumière qui brûle les yeux sur l’asphalte troué, cabossé, et dans les flaques les reflets des nuages blancs et gris-bleu, les éclats de soleil sur la carrosserie blanche du Kangoo, un blanc aveuglant quand le soleil perce les nuages gris acier ; Bergogne fait quelques pas en l’attendant, elle le regarde encore et elle s’en veut un peu de lui faire perdre son temps, il a autre chose à faire qu’à l’attendre, elle le sait, elle est un peu agacée par tout ce temps perdu à cause de connards qui ne savent pas quoi faire de leur vie ni comment gâcher celle des autres.
::: Laurent Mauvignier ; Histoires de la nuit

Mon corps est lourd. Ainsi je reste là. Le matin d’abord, là, sous la couette, à regarder quoi ? un bout de série, Kore-Eda, c’est mièvre mais japonais, cela produit donc son effet sur moi, c’est-à-dire ce sentiment que ce n’est pas totalement inutile, que ça servira, pour la langue au moins. Lorsque l’heure du déjeuner approche, mon cœur est assez léger pour que le corps le devienne ; on a dit qu’il y aurait des frites et nous en avions ri.
Au retour, le corps reprend ses droits. On m’avait dit « Tu as l’air fatigué. » On ne peut le nier. Le corps est lourd, il reprend sa place. Le corps a eu le temps de faire quelques courses, et un passage à la librairie après avoir discuté, là, au coin de la rue ; j’aime la douceur qu’ils ont de parler ainsi.
Alors le corps se retrouve là, comme le matin, un autre épisode, mais il s’endort. Au réveil il refuse de sortir, il dit non, c’est trop. Il lit.

Jeudi 15 octobre 2020

Durant les heures qui suivent son cœur bondit au bip des notifications. Elle savoure cet espoir, la possibilité d’un nouveau commencement. Elle ne se projette pas, pour la toute première fois elle ne s’imagine pas dans la quotidienneté, la conjugalité, la salle de la mairie. Les bains de solitude ont été efficaces, elle se découvre guérie de l’épouiste aiguë. Son sommeil sera doux, légèrement mordoré.
::: Chloé Delaume ; Le Cœur synthétique

Lundi 12 octobre 2020

Et sinon tu vas bien ?, on me dit. Oui, je vais bien, je réponds. J’ai beaucoup de travail, je dis, mais c’est bien, je précise, c’est intéressant, ça m’occupe. Oh tu n’as pas besoin de ça pour t’occuper, nous rions. Je suis en mode célibataire-ermite, je rajoute à O, mais puisque ce n’est pas tout à fait vrai je raye le mot ermite et précise la journée d’hier, le cinéma prévu demain, le théâtre jeudi. Interviendrait alors, potentiellement, l’idée de l’absence de l’autre, le sujet qu’est l’absence de l’autre en tant qu’on nommerait Autre celui qui serait là, tout près, qu’on n’aurait pas besoin de nommer, que souvent je tutoierais. De là, on en viendrait à cette chanson que tu m’as envoyée, toi qu’on a pu attendre quelques jours d’étés pour savoir si, avec la légèreté de l’attente quand on n’attend rien.
De là, d’une chanson à une autre, arrive la langue d’A. Sur la table de nuit, il y en a toujours la trace, de cette langue, leçon Assimil pour laquelle mon cerveau n’avait, je crois, pas la place. Je m’y suis heurté, avant de l’abandonner. Avant même de l’être.

Samedi 10 octobre 2020

Évidemment, il fallait qu’à un moment donné, ça coince. Je crois que c’est lorsque la conversation est arrivée sur la manière de tenir son sac à main, voire, potentiellement, d’en posséder un. Il a alors mis le pied dans le grand Cercle de ceux qui trouvent que non, faut pas s’habiller comme ceci, ni faire cela, et qui peuvent se permettre de le dire, parce qu’autrefois ceci-cela, moi-je, moi-je.
Je n’ai pas répondu. C’était peut-être un effet de la poire, peut-être un effet de la position debout accoudée au bar – son bar, puisque ailleurs c’était interdit – peut-être un effet de l’heure tardive et du temps passé à le trouver plutôt sympathique, sûrement un effet de mon âge, qui n’en avait plus grand chose à faire de ceux qui me disent comment je dois tenir mon sac quand même bien la nature m’a conçu avec des mains et le fabricant a fabriqué l’objet avec des anses ce qui, vous le concèderez, s’avère tout de même bien pratique.
Dans ces moments-là, il peut m’arriver d’essayer d’élever le débat, par exemple en comparant l’usage (du sac ou de tout autre accessoire : éventail, gants, parapluies, mouchoirs, masques) et le regard sur l’usage en fonction du pays ou de la vision ultra-normée du Don Quichotte voulant combattre les petits moulinets qu’on aime bien faire avec les mains. Mais là, je me suis limité à sourire. Peut-être un effet de la poire. De l’heure tardive, sûrement.

Vendredi 9 octobre 2020

Alors je ne sais pas. Là, assis sur mon deuxième rang, masqué, je ne sais pas quoi penser. Enfin si, je sais : je trouve ça nul. C’est assez étrange, ce n’est pas dans mes habitudes, ce type d’avis. Je me demande même si ce n’est pas la première fois que j’exprime cela ainsi, pendant un spectacle de danse, la première fois que j’attends, pendant toute la durée de la performance, le déclic, le truc qui fait dire : ah voilà, c’est pour ça ! Je pourrais juste dire que d’une part je ne comprends pas et que d’autre part je n’ai aucune émotion, mais non, c’est au-delà de ça, non vraiment, c’est terrible, je trouve ça nul, c’est-à-dire que par moment je trouve même ça idiot.
Vous me direz, comme d’habitude, j’ai vaguement lu ce qu’il y avait à en lire, là, épinglé sur le mur, et j’ai forcément oublié dans les secondes qui ont suivi, vous savez je n’arrive jamais à me concentrer, je crois (=je sais) surtout que je préfère ne pas savoir avant de voir, donc, voilà, hein, vous me direz, il ne faut pas que je m’étonne de ne pas avoir compris.
Et puis à la fin les gens ont acclamé. Et vous savez quoi ? Là non plus, je n’ai pas compris.

Mercredi 7 octobre 2020

Alors, comme parfois, nous nous vouvoyons. Ou peut-être comme souvent. C’est plus naturel, ça glisse, je crois qu’ainsi je me sens plus à l’aise, cela ne s’explique pas, ou plutôt si, cela s’explique, mais bref, qu’importe. Parfois, c’est un tu, par mail ou au débotté. Aujourd’hui il ne porte pas cette blouse qui s’imposa pour son portrait.
Nous parlons de son livre, je viens notamment pour en avoir un exemplaire. Sur la couverture, il y a donc cette photographie que j’ai faite de lui, ç’avait été assez rapide, on avait trouvé la bonne lumière ; ils l’ont collé devant un fond orange. Le livre se vend très bien, on l’a vu ici ou là, sur TF1, Europe1, etc., pour ainsi dire partout. Il me le dédicace, y écrit un mot gentil évidemment, sur lequel on pourrait revenir et sourire, et puis je lui parle de mon sommeil, ça tombe bien, alors je me permets. Ce n’est qu’ensuite qu’on parle des capsules. Non, pas celles qui aident à dormir.

Dimanche 4 octobre 2020

Faut-il donc que je ne dise pas ? Mais je dis, et je dirai encore, ici ou ailleurs, à qui ne veut pas le lire et à qui veut l’entendre, après une question posée dans la douceur et l’empathie, que tu n’as pas été qu’un passant et que, comme ceux qui s’arrêtent dans ma vie même le temps d’un sourire et d’une image qu’on gardera, même dans la folie douce d’un août ensoleillé, même dans l’amer d’un lendemain impossible, comme ceux qui sont importants parce qu’ils sont simplement importants, là, au moment où ils interviennent, tu l’as été. Plus que beaucoup d’autres. C’est comme ces Japonais qui, peut-être, auront préféré un cerisier plutôt qu’un autre un jour d’avril, et garderont le souvenir fugace d’une émotion, née d’une bourrasque ou d’un nuage au loin.
Alors, dans un excès de moi, dans cet excès qui surgit probablement plus quand on veut me faire taire que quand on veut me faire crier, c’est un impératif qui s’impose, et je dis « tais-toi ». Je réponds à la violence – toute relative mais ressentie, celle qui impose le silence et refuse l’envie de dire quelques gouttes de bonheur fugace – par une autre violence qui veut, en retour, faire tout autant taire. 
Je reviens alors, là, ce soir, un soir paisible d’appréciable solitude, sur cette idée du cerisier, dont les pétales s’envolent. Je pense au sens qu’il faut donner à l’éphémère. Aux fleurs qui mourront trop vite. Je comprends ça. Je comprends que c’est quelque chose comme ça.

Samedi 3 octobre 2020

Elle dit les livres après après dit un peu de sa vie avec les livres. Oh une ou deux fois mes pensées s’envolent, mais dès qu’elle parle des étoiles filantes, je réintègre ses mots.
Vous savez, par exemple, il suffit qu’on évoque Emmanuel C, et le Japon revient. Pourtant de – c’est-à-dire avec – lui le goût des repas s’est évaporé.

Elle ose évidemment rompre la surprise que j’aime voir naître d’une lecture, mais c’est sur celui dont elle dit trop – la fin ! Imaginez-vous ? – que je poserai ma main plus tard : avec moi il repartira. J’avais envie, quelque part, lire un peu ma vie, voir ce qu’on pouvait en dire, voir comment on pouvait en rire, de ça : 46 ans, etc.

Vendredi 2 octobre 2020

Elle vient de descendre à l’hôpital Pellegrin. Son déhanché en imperméable sombre ne dépareillerait pas dans un défilé de mode. Son attitude affirme quelque chose, son visage aussi peut-être, sous le fond de teint et l’air sévère, c’est à la fois presque imperceptible et évident, c’est quelque chose d’un autre genre et auquel on ne devrait pas faire allusion : peut-être la négation de l’homme qu’elle était autrefois.

Elle effacerait facilement, en ce paragraphe sec, celle qui l’a précédée dans ce tram et au sujet de laquelle j’avais, rapidement, noté les couleurs. Elle a assorti le maquillage sur ses paupières, peau noire, à son pull et à la semelle de ses chaussures. C’est très beau. Un peu, avant qu’elle ne se lève, nous nous regardons. On pourrait y chercher un accord, aussi, avec la chevelure de la femme en imper noir et le fond de teint allant vers le sable.

On pourrait alors glisser vers d’autres corps, les uns en mouvement, festoyant et légers, les autres peut-être moins bringuebalés par les airs et l’alcool ; l’une parlerait de son physique, ses lèvres seraient dessinées.

 

Lundi 28 septembre 2020

Ils parlent. Non, ils ne parlent pas, ils hurlent. Et vite. Leur espagnol n’est donc pas limpide pour moi. L’America central rythme leur voix, leur diction, leur dialogue dans lequel intervient une autre personne, un autre, et quelque chose qui ressemblerait à l’amour, ou la fin de l’amour. Ou peut-être l’impossible.

D’autres types montent, d’autres origines, un autre style, une autre sexualité, d’autres amours à supposer que cela se nomme ainsi dans l’âpreté de leurs mouvements, de leur gestuelle, de leurs paroles. L’un fume.

Dimanche 27 septembre 2020

Tu chuchotes. Je t’entends mal. Tu chuchotes tes inquiétudes et tes interrogations et cela produit chez moi, l’oreille tendue au maximum pour te comprendre, plutôt qu’une empathie, plutôt que des réponses douces, un agacement, une crispation physique, mais je m’efforce et peut-être pouvons-nous rire un peu malgré tout. Nous attendons que tu sois ailleurs, là où tu pourras me dire, clairement, à haute voix, ce nouvel horizon depuis un dixième étage.

Samedi 26 septembre 2020

A l’ombre des montagnes
ils remontent vers les glaces
les poissons couleurs de vent
::: Hara Yutaka

Alors Bernd et Hilla Becher m’emmènent ailleurs, m’éloignant de vous un peu plus tôt que ce qu’on imaginait sûrement en proposant ce déjeuner. Il m’emmène aussi dans le passé, toujours, dans cette exposition vue fin 2004 ; j’avais alors compris que la photographie pouvait être autre, et peut-être qu’elle pouvait être mienne, puisque l’on pouvait en faire même « ça ». C’est ainsi, en tout cas, que j’analyse aujourd’hui ce souvenir flou, dont la seule netteté provient du bouleversement et des questionnements face aux alignements d’images : je me souviens que quelque chose s’est produit en moi.
Cet après-midi, en regardant ce documentaire qui les suit durant dix ans je crois, quelque chose se produit encore. Le plaisir d’être là d’abord, pour comprendre et savoir. L’idée qu’il faut continuer pour faire, oh quoi, même un petit « ça ».

Vendredi 25 septembre 2020

Nous parlons depuis un certain moment avec C. Je lui parle de mes projets, des quêtes, des idées, et de comment, peut-être, il pourrait trouver une piste. J’ai peut-être aussi besoin, à un quelqu’un qui vit des images, de parler de cela, de ce qu’il y aurait au-delà des miennes. L’homme entre alors dans la librairie. Son accent léger, ses yeux, une allure vestimentaire aussi, je devine qu’il est japonais. Il se pourrait qu’il soit très beau, sans ce masque. Je regarde au loin les 5 ouvrages qu’il apporte à C ; je suis au bon endroit : c’est ce même livre qui est juste là devant moi. Il se pourrait qu’il soit très beau.

Jeudi 24 septembre 2020

L’ours est parti depuis plusieurs heures maintenant et moi j’attends, j’attends que la brume se dissipe. La steppe est rouge, les mains sont rouges, le visage tuméfié et déchiré ne se ressemble plus. Comme aux temps du mythe, c’est l’indistinction qui règne, je suis cette forme incertaine au traits disparus sous les brèves ouvertes du visage, recouvert d’humeurs et de sang : c’est une naissance, puisque ce n’est manifestement pas une mort.
::: Nastassja Martin ; Croire aux fauves

Mercredi 23 septembre 2020

Six sectes sont déjà nées de l’interprétation des Ecritures et leurs abbés portent, les jours de cérémonies, des tuniques framboise, safran, pistache ou violettes, qui font dans le gris-brun-vert du paysage japonais un effet admirable.
::: Nicolas Bouvier ; Chronique japonaise

Nous étions déjà mercredi quand j’ai repris la lecture de Bouvier : mardi ne finissait pas, je ne parvenais pas à dormir, l’esprit divaguant ou englué, je ne sais pas. Je m’étais heurté contre le premier chapitre, il y a plusieurs semaines, voire mois, et depuis il m’attendait sur la table de nuit. Combien d’entre vous savent les petits tas de bouquins qui frôlent mon lit ! Mais cette fois-ci, d’une part je l’ai ignoré, ce premier chapitre – peut-être donc n’étais-je pas tout à fait éveillé – et d’autre part j’ai souri devant les élucubrations shintoïstes narrées par l’auteur. Puis me suis endormi, bercé par les dieux.

Nous étions encore mercredi quand j’ai poursuivi la lecture. J’y ai vu alors autre chose que de quoi m’amuser : une nourriture. Une nourriture de l’esprit, la renaissance de souvenirs d’un Japon qui s’échappe, le paragraphe d’une conférence à venir. L’ouvrage, alors, se retrouva constellé de petits papiers jaunes.

L’envie d’annoter ne venait pas que de ce livre, elle venait aussi d’une évidence : il me fallait travailler. Rien n’allait tomber du ciel. Et si la lecture-plaisir me faisait vivre, la lecture-travail me faisait / ferait peut-être revivre, ou avoir une deuxième vie, quelque chose comme ça, puisque la lecture-travail nourrit l’écriture. Il y avait eu cette idée chez Camille de Toledo ; j’étais allé l’écouter d’un pas pressé. Oh, je le savais déjà, tout ça. Je savais que c’était une présence, aussi, tous ces mots qui sortaient de moi.

Alors, à peine rentré, peut-être pleuvait-il encore, j’ai ouvert le fichier daté du trois août. Et j’ai changé le titre. Je suis allé au début du quatrième – et dernier – chapitre. Et j’ai écrit encore.