Allô allô allô ? Ah ça coupait (…) personne ne me connaît plus (…) mais le problème tu vois c’est qu’il faut encore que je me déplace (…) je vais perdre 200 euros pour rien (…) ça sert absolument à rien que je me déplace (…) ben c’est ça (…) apparemment au mois de mai ils m’ont enlevé par erreur la responsabilité civile de l’assurance habitation (…) mais attention (…) tu vois ? (…) enfin bon excuse moi de te déranger avec ça mais (…) ben si, si si, parce que j’étais (…) ça je sais pas (…) faudrait que je me déplace, t’imagines ? ::: Une inconnue (dans le tram).
Voilà l’heure de nous saluer. Alors nous nous étreignons, pour donner aux corps cette présence tactile sans laquelle on ne peut pas être longtemps soi-même, pour dire autrement le plaisir d’avoir été là. Peut-être malgré le vin : ne manquait-il pas d’un peu de hauteur ?
Nous avons parlé de ce que les questions apportent : les livres, les amours, etc. Des livres, tu m’as offert une envie puisée dans quelques phrases. Des amours, j’ai cru me rappeler la présence d’A après que c’était définitivement devenu inutile qu’il m’envahisse ainsi. Toujours je crois l’aimer mais ce soir je ne le dis pas ; je regarde le jour que nous sommes, le mois, l’étendue dans laquelle depuis je marche. Et du hasard tu as extrait cette phrase : Life is a flow of love; your participation is requested. J’ai ri.
Nous n’avons pas dit que déjà c’était l’automne. J’aurais peut-être alors raconté que ce matin, il y avait eu cette page de Libé qui cherchait à chanter cette saison renaissante. Au milieu des airs j’avais retrouvé les Catchers, souvenir d’une autre vie, 1994, un autre moi, qui a conservé tout de même, dans les cartons et les play-lists, certaines musiques de l’époque. C’est peut-être la seule chose que je cherche à garder de cet autrefois peut-être plus enfoui et donc plus lointain que les autres années : quelques musiques. Je n’en suis pourtant pas tout à fait sûr.
Mes bottines ensuite claqueront dans le couloir. Sur les pavés glissants elles iront plus craintives.
Nous parlons de ses dessins et de mes photographies, comme c’est arrivé peu de fois. Nous sommes des souvenirs d’ici et de Kyoto, surtout, et une interrogation : je ne sais pas pourquoi nous nous voyons si peu. Nous parlons de ses dessins parce que j’ai beaucoup de choses à en dire, j’ai beaucoup de questions. Ils nourrissent ainsi un dialogue qui parle aussi de mes images : l’absence, la transparence ou le grain. Je me demande s’il n’y aurait pas quelque chose à faire avec cela, elle et moi, et avec tout le reste, tout ce qui nous sépare aussi peut-être. Je me demandais l’autre jour quelle pouvait être la place d’une autre pratique telle que le dessin, comment la marier ou la faire renaître puisqu’on l’a vu sourdre vers les 18 ans. J’avais pris un feutre-pinceau rouge, j’avais dessiné ce qu’on cacherait d’un corps.
Autour, c’est la campagne, des vignes. Çà et là les machines à vendanger, monstres gloutons, ont abandonné des grappes, quelques grains, qui n’ont de rouge que le nom du vin, tant ils offrent aux paysages des détails violacés intenses. On y goûte, il y a du pépin, une peau épaisse que je n’ose cracher de peur de me tacher, c’est sucré surtout, doux comme une gelée qui aurait attendu l’automne et la patience des familles pour fournir quelques pots. Il y a la douceur de votre présence aussi, une certaine insouciance, le sentiment d’être chez moi au milieu des ceps, peut-être ; voilà mes paysages.
L’écrivaine dit le processus d’écrire et je comprends sa langue. Je comprends aussi qu’ici je suis à ma place, sur cette chaise rouge, l’écoutant. C’est un bonheur inégalable. J’enregistre, presque depuis le début, après que j’ai fouillé discrètement dans mon sac et que j’ai compris que la recherche d’un stylo et d’un carnet n’irait pas de soi ; j’ai peut-être laissé le carnet sur le canapé en vidant un peu mon sac. Quant au stylo, il doit, s’il est là, être enfoui sous le reste, dont un parapluie puisque l’on annonce un temps incertain, dont l’appareil photo bien sûr, dont des mouchoirs, une boîte de médicaments, un éventail, que sais-je encore, de la matière, de la matière à écriture. L’expression me tend alors les bras : « vider son sac. » Elle est trop abrupte pour se rapporter à la réunion de l’après-midi mais elle laisse filtrer l’idée qu’il fallait y exprimer, mais y exprimer quoi ? Une liste donc, mais sans Prévert. Le moment à la librairie, là, en ce moment, à écouter Marie-Hélène Lafon, ne s’y rapporte pas plus, à cette réunion, sauf à questionner la place qui est la mienne et la poésie qui s’efface chaque jour durant le travail, aujourd’hui de 9h25 à 17h15 puisque je n’ai pas fait de vieux os : on annonçait un temps incertain et les heures – avant la pluie ? – s’étaient suffisamment accumulées la veille.
Elle s’approche de la porte vers laquelle je marchais à pas pressés depuis chez moi, sachant qu’il pouvait être déjà trop tard. Elle me regarde, l’air désolé : il est trop tard. Je viens d’accepter la dernière personne, dit-elle, derrière son masque fleuri. Souvent fleuri. Tel n’est jamais son langage.
Il est tard. J’ai encore la peau asséchée par la mer et le sable. Je t’envoie deux vues de la plage ; la lumière était alors si belle. Puis voici enfin les photographies que tu attendais, celles de ta main, de ton corps qui marche, de ton sourire, de ta joie. Il y en a 39. Elles ne sont pas toutes belles, regarde ce contre-jour là, mais tu dis qu’elles t’enchantent. Alors viens, reviens, nous en ferons tant d’autres.
Tous les textes que j’écris, c’est arrivé. L’image peut-être lointaine ou manquante, elle peut-être autre, ou suggérée : l’image, ce n’est pas forcément ce dont je parle, tandis que le texte colle à ce qui est arrivé. Je n’ai pas de distance dans le texte, je n’invente pas. ::: Sophie Calle
Tu as peur de devoir quitter l’Europe ; alors tu me demandes si je voudrais t’épouser. Avant toute réponse je ris, aux éclats, c’est ma première réaction, bruyante, pour recouvrir de sons la réponse que je dois te faire : non. Alors je te réponds que non. Je te dis aussi que ça ne suffit pas. Et tu m’offres là des paragraphes entiers à écrire ici, des explications que je donnerais, des souvenirs que j’évoquerais, sans faire attention au fait qu’aujourd’hui c’est justement l’anniversaire de Ch. Tu m’offres l’opportunité de parler encore d’amour, ici, encore de ce rêve d’amour, love, tu ne comprends pas cette idée, alors je te dis peu importe, peu importe comment tu l’appelles, whatever. Tu m’offres l’opportunité de parler encore de toi, de te dire donc pourquoi, de but en blanc, c’est non. Un chat, tu es un chat, dis-tu, qui ronronne et puis s’en va. Griffe aussi peut-être ? Un chat qui rêve de vivre ici, je sais. Un chat dont le pays n’est pas la paisible côte atlantique, je sais.
Alors tu me demandes aussi si J est d’accord. Je te dis qu’il a répondu par un rire.
elle le dit au frère qui reste ; le soir, quand je la laisse, la mère cherche des raisons : qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? elle se demande en s’enfermant dans un sommeil forcé où elle s’efface ; elle vit encore d’une puissante colère : un coupable, il lui en faut un pour ne pas trop se condamner ; la hain la prend, des flots qu’elle transmet aux vivants ; la mère est un poing fermé qui ne voit plus le jour ::: Camille de Toledo ; Thésée, sa vie nouvelle
Je suis sur la machine numéro 7, nommée ChestPress, sur laquelle il poussait quelque minutes plus tôt, en expirant fortement, sans atteindre les décibels des joueuses de tennis à l’époque où je regardais le tennis à la télévision, époque tellement révolue que le lecteur que vous êtes s’esbaudit. Je le vois alors tendre un peu le regard puis le cou pour voir si je soulève plus de poids que lui. Oui. C’est le cas. Il porte des cheveux mi-longs, bouclés, châtains, oui un beau châtain, comme s’il s’était fait une couleur. Beau visage, air sérieux, tee-shirt vert bouteille qui laisse apparaître des formes : « Une bombasse à bidou » écris-je alors à J pour lui montrer que j’ai fait ce que j’avais dit : reprendre sérieusement le rythme de la salle de sport, car l’homme sur la plage, là-bas, dimanche, avait ce corps que je pourrais avoir, que je fuis, mais qui pourrait facilement me rattraper. D’ailleurs nous en rirons avec Z, plus tard au téléphone, de mon corps, avant qu’il ne dise quelques phrases d’une telle perfection, sans accent, que je m’étais dit que son niveau de français avait pris une belle ampleur. Z m’avait déjà fait rire, plus tôt (vous suivez ?), en me laissant un message, comme souvent. Je l’aime notamment pour cela, cette façon de rire de moi et de lui, avant de revenir à un sujet plus sérieux. Ce soir, le sujet sérieux, c’est ce qu’il ressent pour un autre, rencontré une fois. Une fois seulement. Le voilà inquiet d’une particularité de l’autre, tendant trop le regard vers ce qui le pèse.
23 septembre Les funérailles ont eu lieu hier. Il serait ennuyeux de les décrire. Tout le monde m’a dit que j’étais splendide dans mes habits de deuil. :::Valéry Brioussov ; Dernières pages du journal d’une femme.
Ils sont assis sur les marches du numéro 17 de la rue aux Herbes. Je les ai déjà dépassé de deux ou trois mètres lorsque l’un des deux m’interpelle. Je me retourne, par politesse, j’attends qu’il me réclame une petite pièce en me disant que je répondrai sûrement que je n’en ai pas. Mais il me demande, en un phrasé trébuchant sous l’alcool, si j’accepte qu’il me pose une question. J’accepte, dans un sourire ; ses yeux brillent. Le voici qui me demande ce que je pense des gens qui passent et qui cassent les bouteilles des autres. En effet à leurs pieds, du verre brisé et le contenu d’un litre de rhum-coco. Je crois alors que je n’ai pas le temps de répondre qu’il me dit qu’en échange de ma réponse on pourrait faire l’amour. Oui. Carrément. Son camarade de boisson, au visage plus assorti à du jus de raisin qu’à du rhum-coco me sourit alors de toutes ces dents et prononce un truc que j’ai bien oublié – et que je n’ai peut-être même pas exactement compris, mais il n’avait pas l’air de trouver étonnante la proposition. Tout ceci avant que mon regard se pose sur les deux autres bouteilles de cette même boisson et que je blague à ce sujet, rassuré de les savoir ainsi bien accompagnés. Je laisse alors le Don Juan terminer son laïus – en gros, ceux qui cassent des bouteilles méritent une mandale – et m’éloigne en les saluant, regrettant presque de quitter leur compagnie incongrue… Mais j’avais trop peur qu’ils me proposent de trinquer.
Je garde ainsi de toi quelques objets de cuir. L’un d’entre eux pourra, comme aujourd’hui, être à mon poignet. Un autre, depuis samedi déjà, enveloppe mes cartes de visite. Mon nom, mon identité, ma peau sont donc encore en contact avec toi.
La soirée d’hier avait posé d’autres jalons. Cette dernière matinée a clairement précisé un futur différent et a dit ou redit, parmi tant d’autres choses, la frustration et la distance nées du sommeil et de la présence de M sur un agenda fragile. Enfin notre au-revoir à l’arrêt de bus a curieusement offert un quelque chose que je n’attendais pas, rejoignant alors ce qu’hier soir je t’avais dit. Mais à quoi bon que tu me surprennes, si finalement c’est ton silence, après mes mots légers et ma chanson, qui s’impose ?
Je pars ensuite visiter l’exposition sur les sneakers. Je t’avais dit plus tôt que nous aurions dû aller la voir ensemble, et trouver ainsi dans cet agenda fragile de quoi partager. Alors le sujet – les chaussures – qui était revenu à plusieurs reprises dans la matinée, aurait-il offert un geste : des pas. « Step by step« , avais-tu dit justement, souviens-toi, tandis que peut-être, je rêvais d’enjambées.
« J’ai rencontré un mec… Tellement beau ! Et fonctionnaire en plus ! » Z.
Tram, retour du travail. Il a acheté des plantes. Il porte un pantalon beige, taché sur la cuisse droite. C’est peut-être l’eau des plantes. Sa braguette est un peu ouverte, je crois. Je regrette de ne pas avoir pris mon carnet : il est sur la table de nuit. Je l’ai laissé là en me demandant si par curiosité tu l’ouvrirais. Juste comme ça, pour voir. Pas pour lire. Ou peut-être pour lire. Peut-être que j’avais envie que tu lises cette langue dont tu sais si peu et que j’ai écrite fatigué. Depuis quelques temps j’ai retrouvé cette habitude. C’est-à-dire que j’avais écrit sur la plage et mardi soir, en t’attendant. Les mots ne glissaient pas si bien, sur le papier, j’avais un peu mal au poignet et le stylo bille ne me convenait pas. Je ne savais pas exactement ce que je devais écrire sur nous, dans ces lignes. Sinon ton sourire, parfois. Sinon ma patience. C’est dans le mail que je m’envoie, face au garçon et aux plantes, que j’évoque cette absence de toi (ou de nous) quand nous sommes ensemble. Je ne sais pas encore que le soir, longuement, nous dirons ce que nous essaierons de dire.
Tu portes cette chemise crème, aux motifs sombres et floraux, comme des coups de pinceaux et je pense à Soulages. Depuis hier il y a M, cet ami profitant de ta semaine ici pour venir, lui aussi. Toujours il sera là, dans un trio parfois reposant, te permettant des silences. Mais il y a ton rire, parfois, en éclats graves, comme celui d’un enfant.
La lumière est encore basse à travers les rideaux et les portes fermées. Dors-tu? Je laisse un mot sur la table ; ton sommeil pourrait orner des paragraphes entiers de ce journal, tellement il est sujet à discussions, difficultés, expériences, surprises. En cela, dans la nuit, nous sommes loin.
La tablée est joyeuse ; chacun y découvre de nouveaux visages. Lazy fucker, tu avais dit un peu plus tôt, à propos de toi-même, m’ayant laissé préparer le dîner. Ce serait peut-être dommage, de ne noter ici que ces mots, puisque tu as su aussi, de ce sourire que peut-être l’alcool avait aidé à apparaître, en trouver d’autres, et être autre, soudain, à la porte de la cuisine. « Calme-toi« , aussi, diras-tu, dans un français hypnotisant. Quoi encore ? Tu me rappelles celui que j’ai été avec d’autres, dans ces moments nouveaux, hésitants et incertains, dans nos présences à la fois libres et imposées.
La nuit était encore noire. sous le ciel sombre et lourd de neige, le quartier était plongé dans un calme profond. Lorsqu’ils se mirent à marcher, le chemin craqua comme si quelque chose se cassait. Avec leur seule chemise collante de crasse sous leur vêtement de velours, Ishida et Saitô sentirent le froid à même la peau. Tout leur épiderme en devint douloureux. Bientôt, ils furent tout engourdis, sans plus sentir ni leurs doigts ni leurs orteils. Tous sortirent, les bras maintenus fermement par un agent. ::: Takiji Kobayashi ; Le 15 mars 1928
Tout en déjeunant, nous parlons du peut-être de toi. C’est un peu plus tard que R ouvert alors son sac à dos, fouille au fond, et en sort des cailloux. L’un d’eux, le plus petit, tendu vers moi dans un sourire radieux : un porte-bonheur, disons.
Tout en dînant, nous parlons du peut-être de toi. J n’a pas, dans son sac, de cailloux ; il pense en revanche aux montagnes. Je lui dis que j’ai revu ton sourire, qu’il me manquait les mots pour répondre à tes questions.
C’est joli, comme ça, d’y aller tous les trois. C’est joli, vos yeux, chacun à leur manière. Ceux de L, lumineux, et que mon appareil photo, prolongeant mon regard, ne cesse de chercher depuis son arrivée. Ceux de Z, sombres, dont on a déjà tout dit. C’est joli, comme ça, Versailles, ensemble, dans ce trio que vous m’offrez avec votre jeunesse, délicate pour l’un, fougueuse pour l’autre. C’est joli, je suis bien. Et puis rieurs, nous revoilà chez R, et c’est joli, encore.
Ça fait comme des petits pieds qui bougent, elle m’avait dit. Et puis je suis revenu : Metz avait été brève, quelques heures, le temps d’un bonheur dû à Susanna (Fritscher) et (Yves) Klein. Des retrouvailles avec eux, chacun à leur manière, avant d’autres, puisque J le soir, presque deux années avaient passées, à peine pouvions nous y croire, à tous ces silences surtout. Pourtant tu sais que tu es toujours là, ton visage, là sur l’étagère de mon appartement, ton visage cogné par l’asphalte, d’une beauté qui… R aussi, encore, soudain, inattendu, attendant ici, déjà hier que n’avions-nous partagé en rires et folies ! Mais R n’a jamais été des silences, R c’est quelque chose, et peut-être que jamais assez, comme d’autres, je ne dirai combien il est là, peut-être que c’est le piège d’ici, au hasard du flux et de la langue, il y a des absences qui ne sont pas messages.
Ainsi faut-il quitter, déjà, ces paysages inédits qui m’auront ravi, surpris, enchanté, par leurs courbes et leurs lumières, leurs étendues et leurs limites, leurs détails, que sais-je encore, leur présence et bien sûr, leur horizon, leurs ciels et tous ces nuages. Ainsi faut-il nous dire au-revoir, déjà ou encore, et autrement, après ces quelques années de peu qui, là, en haut d’une crête, au bord d’une vache, au fil des soirs frais et des soleils couchants, nous auront offert de partager ce que l’on n’avait jamais dit. Surtout m’auras-tu fait partager de ces lieux, tout ton amour et tout ce que tu en sais ; c’est inestimable. Comment te dire alors, une fois de plus, merci ? Comment le dire pour être à la hauteur de ce que tu m’as offert ? Voilà. Nous nous disons au revoir tandis que nous avons pour partie, devant nous, ce que nous ne savons pas. Disons tout de même que tes lendemains sont plus attendus, les miens plus rêveurs.
J’élargis ainsi mon inventaire des paysages aperçus, entre Paris et Clermont-Ferrand, lorsque le regard quitte les pages ou l’écran ou les mains de la dame de la place 92 ou le bras tatoué qui passe ou le masque et les yeux de la vendeuse ambulante qui n’a pas de café et qui s’approche de mon visage alors que je fronce les sourcils et tends l’oreille.
Il pose les cafés sur la table, et dit quelque chose qui contient « Messieurs Dames » et que je n’entends pas ; j’ai l’esprit ailleurs. « Moi c’est Monsieur, pas Madame. » précises-tu. Il rectifie, dit « Excusez-moi !« , sourit comme nous sourions, peut-être en jetant un œil sur tes ongles couleur turquoise.
Plus tard, installé à ton bureau, mes yeux se porteront sur ce morceau de papier punaisé – une punaise dorée – où il est écrit : iel iels ellui elleux cellui celleux J’aime l’idée que la langue française soit secouée par ces constructions dé-genrées ou plutôt réagenrés, oui c’est ça, réagenré, rangement / dérangement / réagencement du genre. Il y a là aussi un acte politique, de transformer les mots. Est-ce que ton corps aussi est politique ? Et surtout est-ce que je te connais parce que c’est politique ?
Cela rejoint cet article du Monde Diplo, lu à la piscine de Lectoure, j’avais mon nouveau maillot de bain violacé et l’eau n’était pas si froide. Mizubayashi Akira y parle de la langue japonaise, coercitive, donnant au tutoiement et au verbe faire des formes hiérarchiques, donnant – mais ce n’est pas le sujet de l’article – à son apprentissage un degré de difficultés auquel toujours je me cogne, même si, avec le temps, je l’apprivoise.
Cela rejoint aussi la conversation d’hier avec B, mon coiffeur. Avec B, nous nous tutoyons depuis ce rendez-vous de janvier. 18 années nous séparent je crois, il m’avait dit « Oh je vous fais la bise » avant que je propose un « tu ». Nous n’avions pas encore parlé de l’intime de son métier. Hier, après le shampooing, nous nous sommes donc souri.
Je pourrais alors écrire dans un carnet, rien que pour moi, ce qu’a été cette journée, pour ne rien en oublier. Je me demanderais ce qu’il y aurait à dévoiler ici, alors que j’aurais envie de tout dire ici, tellement le tout est joli, simple, amusant parfois, souriant toujours, et puis fort, oui fort, soudain, parce que l’on a partagé toi et moi l’émotion produite par l’exposition d’Irma Blank au CAPC, et que cela m’a fait un bien fou, encore plus fou parce que ce n’était pas prévu : déjà nous nous étions dit au revoir. Déjà, deux fois, oui deux fois, nous nous étions dit au revoir. Sur ce trottoir face au salon de coiffure puis sur mon pas de porte avant que R n’appelle pour reporter mon arrivée et pour nous offrir tout ça sans le savoir. La troisième fois ne fut peut-être pas la plus difficile, puisque il y avait eu ces heures inattendues qui prononçaient plus fermement le mot « bientôt« . Elles avaient aussi dit le mot « encore« , puisque tu m’avais demandé quels étaient mes mots préférés, et que j’avais parlé de ceux que j’aime écrire : « ainsi », « encore », parce qu’il font glisser les phrases. Et puis « ailleurs ». Alors, au revoir, il fallait lâcher ta main : déjà nous nous étions accrochés, temporalité folle d’une rencontre qui donne envie de s’élancer, même si l’on sait ce que cela peut donner sous l’effet des questions qu’on n’a pas encore posées, du vent et des orages d’été, un paf, un pschittt, un bof. Déjà tu m’avais regardé repasser ; tu avais mis du Debussy. Déjà tu m’avais dit que tu parlais beaucoup, déjà nous avions ri de ce qui trainait chez moi et des espaces blancs du musée, déjà nous aurions pu danser. Déjà la langue espagnole revenait, dans cette alternance de fluidité et de heurts, dans ces zozotements castillans qui n’étaient pas pour toi : tu viens de ce pays qui aurait pu ne pas me faire exister. Déjà tu m’avais montré ce que tu créais, ces lignes ou ces petits objets de cuir, que tu avais enroulés là. Une photographie pourrait nous illustrer. Peut-être que je choisirais ton sourire de 12h38, peut-être la veine de mon bras que tu avais attrapée avec mon Nikon. Déjà nous avions partagé cela, déjà nous aimions les mêmes images : tu avais dit « Non, pas celle-là, elle montre trop. »
Lectoure. Énième édition. Nous quatre. Une star de la téloche, son mari et son bébé GPA. Une chaleur qu’on essaye de taire. Et des images. Oh pas que des images, parfois ça tirlipinponne du côté des installations. Mais des images, parfois belles, mais une tendance à quelque chose de vaporeux dans les travaux montrés et je ne sais pas comment m’y accrocher totalement. On finit par le numéro 2, l’intime, tout ça… tiens, un journal ! J’ai alors le sentiment profond que le monde est absent, et l’Autre avec lui. Je repense à ce que m’avait dit Pascal B sur la possibilité pour l’intime d’être politique. Je sais que ça, personnellement, je n’y parviens pas. Je sais que je l’ai cherché au Chili. Je ne sais pas si c’était là, aujourd’hui, sur les mur et les panneaux. Je n’ose pas vraiment dire non.
Les plans fixes sur les visages des femmes de Nuestras Madres sont comme ceux, tombés du côté de la mort aussi, des femmes des marins portugais disparus dans Sauvez nos âmes. Retourner au cinéma, c’est donc retourner vers nous, puisque sans toi, ce serait autrement. C’est retourner vers une exigence, tout en gardant l’idée que cela peut être juste un petit rien, un divertissement, une évasion, mais pas rien. Surtout, la question, disais-tu, ce n’est pas seulement « Qu’est-ce-que ça raconte ?« , mais aussi « De quoi ça parle ? » : qu’est-ce qu’il y a derrière l’histoire ? La question, que je posais plus souvent, c’était plutôt « Combien de temps ça dure ? » : parfois longtemps. Mais la réponse, finalement, ce ne sont pas des minutes. Parce que, ce qu’il y a derrière cette question, c’est : Est-ce que ça dure le temps qu’il faut ?
Beyrouth est un doux souvenir un peu flou de mai 2012 : quelques jours, quelques images, quelques amis, un festival, un journal inachevé un peu tiède, un déjeuner à Byblos, un petit livre de Jean-François Pirson. Depuis des semaines déjà, mes petits souvenirs ne valaient rien, devant un pays en crise. Depuis hier, que faire ? Que faire de ce ciel bleu dans un pays en cris.
Il y a la douceur d’être là, de parler, ainsi, au soleil ou à table, douceur familiale toujours tue ici, comme si les mots ne suffisaient pas, comme si les mots ne savaient pas dire, comme si les mots n’avaient pas besoin d’être. Parler des plantes, d’une recette, d’un arbre étêté, des amis, d’un nid, de cette petite erreur du 16 juillet puisque c’était une perche, de ces candidats télévisés qui ignorent ce qu’est l’eau de Seltz et un cyclope, ou de son absence quelques heures. Faire silence aussi, de son absence quelques heures. Un entre deux, par petites touches, pianissimo. J’ai déjà évoqué ici ce moment où le fils de Marguerite Duras lui demande pourquoi elle n’a jamais parlé de l’amour maternel. Elle s’insurge délicatement, c’est faux, tellement faux, mais lui il doit dire vrai, au fond de lui il doit se dire ça, je ne suis pas là. A tort ? Il est là, quelque part, entre les lignes, dans les silences, dans le taire, dans ce qu’on ne montre pas, c’est tellement évident pourquoi le dire ? De la même façon vous êtes là.
Toi aussi tu es là. Mais avec toi, l’amour-amitié se dit. Il n’y a rien d’évident au départ, il n’y a pas le sang, ça se construit, ça se reçoit autrement, ça se donne, ça se stimule et c’est ainsi que ça s’évidence. Le point commun c’est qu’il faut être là, aimer c’est faire acte de présence et faire place ; alors parfois c’est juste un signe, un déjeuner dominical impromptu, un retour après des semaines, une pensée dont l’autre ignore pourtant tout. Tu me le dis à la fin d’une phrase puisque souvent cela revient : « comme toi aussi je t’aime. » Le soleil est encore là, fort, bientôt caché, enfin l’ombre, une autre douceur, bientôt encore pour quelques tomates, un filet d’huile d’olive, un fromage qui a perdu de son moelleux, une fraîcheur au matcha. Et encore nous parlons des autres, comment on aurait peut-être dû mieux les aimer par exemple, comment on saurait leur faire une place par exemple, comment on a ri par exemple, et encore nous parlons de ce livre dont la construction s’achève et où, dans quelques passages où tu es tu, plus tard la nuit venue, redeviendras E.
L’image était restée là, sur le bureau de l’ordinateur : un noir et blanc, un homme. Un Sicilien. Une gueule. Cette copie d’écran avait été faite le 18 juillet à 17h18min. Elle est réapparue hier soir. Creusant dans mes souvenirs et dans l’historique des films abandonnés, j’en ai retrouvé bien vite la source. Le film est alors revenu à ce qu’il était quelques minutes avant le raccourci clavier permettant ces pixels de mémoire : une curiosité, un titillement, suscités notamment par le résumé fait par Mubi. J’ai, des films de Huillet et Straub, des souvenirs rieurs, crispés ou interrogés. Ils sont liés à toi. Ils sont liés à ce que je dis parfois de ton cinéma.
Alors j’y suis revenu, hier soir. Un peu réticent peut-être. La première scène m’a subjugué. La suivante m’a fait hésiter. Devant la troisième j’ai été emporté, mais la nuit a été plus forte ; déjà la mer m’avait toute la journée bercé.
C’est ainsi qu’au matin, je les retrouve, ce fils, cette mère et leur diction appliquée. Je suis ébloui ; dehors il y a des nuages.
Dans ce « nous sommes intimes », on voit émerger un « nous » exprimant une communauté ne séparant plus le « Je » du « Toi ». Fini ce grand thème banal du « je t’aime, mais tu ne m’aimes pas » sur lequel sont bâties tant d’intrigues romanesques. En revanche, l’intime est partagé entre nous au point qu’on ne sait même plus auquel des deux cela est dû. Telle est la profondeur du partage… ::: François Jullien ; Pourquoi il ne faut plus dire « je t’aime »
Le passage dans la boîte de nuit intervient : c’est E qui en parle soudain. Nous sommes attablés et elle jaillit. E n’a pas trop aimé le film. Il s’est ennuyé. On l’a su, par les coups d’œil jetés sur l’écran du téléphone, comme un éclair qui pouvait illuminer son visage. Mais il y a cette scène. Elle est belle, belle comme, je crois, toutes les scènes de films dans les boîtes de nuit. Comme dans Domaine, surtout, ça y est on y revient à ce film, Dalle, il n’y a que Dalle (rires) et mon souvenir est fugace : il me reste une sensation. Comme tant de mes souvenirs. Que me rappelé-je, toujours ? Comme pour les films d’Ozon, que me rappelé-je précisément pour vous dire alors qu’il y a toujours ce truc, un peu inquiétant, ce basculement attendu ou probable, oui c’est peut-être ça, ce sentiment que ça va basculer, que ça peut, mais cette fois, c’est dit. Dès le début, alors on attend. On attend comme dans ce Chabrol dont je cherche le nom, je ne le dis pas. Souvent j’aurais tant à dire, mais ça reste là, ça ne sort pas. Ça vient après, ici, ça s’écrit.
Donc, voilà, je ne vais pas plus loin lorsque je vous dis qu’il y a toujours ce truc chez Ozon, parce que soudain ma mémoire bloque. Quels films ? Je ne sais plus. Comme souvent, je n’ai que le souvenir vague d’une émotion, ici d’un cumul qui sort je ne sais d’où. Tout le reste a disparu. C’est peut-être ce qui fait de moi quelqu’un d’émotif : il n’y a que cela qui reste. En vérifiant plus tard, je saurai que, dans tous les films que j’ai vus de lui, il y a ce truc, ce truc qui va un peu ailleurs, dans une présence, dans un rat géant, dans un inattendu.
Mais donc il y a la boîte de nuit. La scène superpose une foule joyeuse et un slow de mes onze ans, where he says he is sailing sur des eaux orageuses pour être près de toi, pour être libre. Les chansons anglophones de ma jeunesse sont sans paroles, c’est-à-dire sans le sens de leurs paroles ; la musique l’emportait. Cette chanson est comme les autres, plus que les autres sous l’indifférence. Il y avait peut-être chez moi, déjà, un peu de snobisme à ne pas vouloir aimer les chanteurs à brosse. Il y avait peut-être rien d’autre qu’un air qui ne m’accrochait pas. Pourtant samedi je la susurrerai, la fenêtre ouverte.
Mais donc il y a la boîte de nuit. Peut-être parce que nous ne dansons plus.
Il y aurait la porte ainsi restée ouverte, que je franchirais, incertain et souriant, puis surprenant semble-t-il. Il y aurait un retour, vers le rock, à qui je n’ai jamais fermé la porte non plus, parfois il revient. Ce soir, c’est celui à la Hedwig, qui met du mascara et des perruques, celui qui crie tout ce qu’il a à crier sur l’amour et tout le reste. Ce soir, en plein air, ainsi nous partageons ce moment sur écran. Le grand écran, qui chante, m’enchante, me happe. Le petit, entre tes mains, te happe. T’enchante-t-il autant ?
Le film revient par bribes, car depuis quelques jours, je le tranche. Je lui fais l’affront de le regarder ainsi, 30 minutes un matin, 10 minutes un soir, 5 minutes seulement le temps de trois bouchées. Avec lui, la langue revient aussi. Le narrateur articule plutôt. Ses mots sont simples. Parfois je stoppe, rewind, réécoute, répète, par bribes. Les sous-titres me portent mais je voudrais regarder les images. Voudrais-tu regarder les images avec moi ?
Tu avais tant à me dire, m’avais-tu dit. Te revoici alors. Mais que me dis-tu ? Que me dis-tu ce soir de nous à part tes yeux face auxquels je ne peux me taire ? Ah oui, cette phrase que j’avais écrite, qui mettait un terme à d’éventuelles habitudes. Tu avais aimé, dévoiles-tu, qu’ainsi je m’impose. Ah oui, ces autres, mots devenues paroles, puisque alors tu les chantes.
Ainsi dis-tu l’émotion d’avoir lu. Mais il n’en est plus rien : nous voici rieurs, bien sûr, inévitablement portés par les souvenirs d’O grisée, perdue, c’était il y a presque un an, presque là, à quelques mètres, non ? Je pourrais dire que nous sommes ici parce que nous t’aimons, mais taisons-nous. N’était-il pas mieux de passer ainsi, joyeux, tout à l’heure, dans ce nous pour une fois fleuri et impromptu ?