Mercredi 31 décembre 2025

Comme chaque année, regarder derrière. Écrire à l’infinitif pour se détacher du réel, soi sans soi ou quelque chose comme soi. Vouloir à la fois oublier et garder en mémoire comment l’année a commencé, dans le losange de petites bouées médicamenteuses, et comment l’année s’est poursuivie entre des mots et des silences, des absences et des présences, des fantômes et des certitudes, des combats, des audaces, des «Pourquoi pas », des choix, des tutoiements qui ne savaient pas se taire, qui n’osaient pas s’exalter, qui ne savaient pas dire au monde ni l’écrasement des remords ni la lassitude des draps dans lesquels on ne s’endort pas. Encore se débattre avec la définition du verbe aimer et ce qui nous traverse. Tout ça, toujours ça. L’année se termine sur un chemin qui ne sait pas, c’est un chemin avec quelques cailloux, mais il y a nos sourires immenses, sur des petites photographies prises dans une musique trop forte. « Ca a existé », elles disent, les petites photographies.

Et 2025 ce sont des images, aussi, certaines sur des murs, d’autres suspendues – au sens propre et figuré -, des partages, des projections – au sens propre et figuré. Merci à Saé, Sylvain, Fred, Laurent, Pauline, Alban. Et la folie d’un jeu télévisé, l’audace d’une performance scénique.

Et 2025 ce sont des livres, beaucoup abandonnés, est-ce un signe d’exigence ou de renoncement ? Et des films, moins qu’avant, un par semaine. Moins de salles sombres aussi, qu’est-ce que ça veut dire ?

Et ce sont des paysages, des fleuves, des nuages. Jusqu’à aller loin, soleil.

Lundi 29 décembre 2025

Signaler aux gardiens que nous sortons. Attendre le bus, le héler, payer, il y a deux places, une ambiance de bus, de la musique locale, des visages locaux. Quelques minutes plus tard, peut-être plus, là non plus je ne regarde pas le temps, et des semaines plus tard, quand j’écris cela, je ne sais pas comment dire sur la temporalité. Nous voici à Tecate.

La ville commence par un café où nous allons sans tarder, bien sûr marcher dans la ville me fais un bien fou : je suis là. Bien sûr tu aimes ce café pour son ambiance et ses viennoiseries ; tu en choisis une. En face de nous il y a un couple d’amoureux, là-bas une jeune femme qui travaille sur son ordinateur.

Le mur qui sépare le pays de son voisin est d’abord au bout d’une avenue. On s’en approche. Au pied, c’est une immensité inattendue, ça écrase. J’ai peur en prenant des photos, pourtant je risque quoi ? De tomber sur des types zélés qui me demanderaient ce que je fais ? Ciel bleu, immensité, derrière le mur il y a les États-Unis mais je ne regarde pas l’horizon, comme si mon regard était empêché. Et je n’arrive pas à photographier ce que je vois, même parfois ce n’est pas droit, la lumière est assez forte, trop, mais elle offre au mur le meilleur de sa teinte rouille. Et quel vent !

Je ne sais du mur que le peu que j’en ai entendu, vision résumée de quelques chapeaux dans la presse.

Aujourd’hui j’en sais son immensité, sa couleur, le côté « Installation de Richard Serra ». Je sais l’effet que cela me fait, d’en être au pied.

Je pense à ce que je pourrais faire, il y a cette forme qui m’obsède, je pense que je pourrais la reproduire, comme une obsession.

Nous nous en éloignons, j’évite de photographier des maisons, j’attrape quelques vues. Déjeuner à Tacos El Amigo, ça pue le graillon, la musique est hyper forte. Mais bon, c’est le Mexique ! Et puis une glace.

Nous rentrons. Il y a ensuite ce moment où tu me dis qu’à un moment, en certaines circonstances, tu t’appelais Cuervo. Corbeau. Le deuxième nom de famille de mon grand-père, ce nom qui m’a aidé à le trouver sur des archives en ligne, et la suite attend encore.

Soir. Dîner silencieux. Ça pourrait faire un livre, un spectacle ou un film de Buñuel. J’y reviendrai.

Dimanche 28 décembre 2025

Comme hier, nous regardons le jour arriver. Puis nous partons randonner. Le parcours du jour porte le nom de l’arbre. C’est le nom du fils des fondateurs du lieu, il est mort en 2002.

Il faudra que je précise où je suis. Toi qui lis ces mots, sans doute tu ne sais pas.

Au loin le mur encore, au-dessus les vautours, majestueux, portés par le vent, le 40mm n’est pas idéal pour capter leur silhouette quand le soleil s’y heurte. Arrivés au pied de l’arbre, je cherche quoi faire de son nom, de ses écorces, d’un contre-jour qui le ferait ombre, de la lumière qui le frappe au matin. Selon où l’on se trouve, dans le Ranch, dans la vallée, il domaine l’horizon. C’est une présence.

En prenant la pierre en photo dans la terre ocre, encore plus ocre dans le soleil levant, je n’ose pas te dire que j’ai pour projet photo, ici, quelque chose qui s’appellerait “Le désert jusqu’au rien”. Je ne sais pas si verbe « oser » convient. J’ai quelque part peur de ne pas savoir quoi dire de plus, surtout dans une autre langue que la mienne. Je n’aime pas ces silences qui viennent de moi. Je ne sais pas exactement d’où ils viennent. J’ai peur de ce que cache ce rien alors qu’il n’est qu’une une référence durassienne, une sonorité qui me poursuit, la recherche d’une radicalité stylistique.

Retour. Petit-déjeuner. Chaque jour je rencontre de nouveaux visages. Chaque jour tu leur offres une casquette, c’est Noël, encore, encore. Aujourd’hui, Milagros. Elle me dit que le Ranch, ce n’est pas le Mexique. Je sais, mais il est important de l’entendre ; je pourrais tomber dans le piège, réduire le pays et ses milliers de km en cet espace fermé. Il y a aussi Kelly. Elle est censée garder Rita à partir d’aujourd’hui. Mais tu as compris que j’aimerais qu’elle reste avec nous. J’aime ses pitreries. Tu te ravises.

Samedi 27 décembre 2025

Quelle heure est-il lorsqu’on se lève pour aller s’asseoir dans les fauteuils ? Tu tires les rideaux, dehors il fait encore nuit. Café. Petit gâteau ; c’est comme cela que tu m’appelles parfois. J’ouvre le livre The one hundred years of Lenni and Margot. La mort n’est pas loin, la narratrice en sourit. C’est en anglais, mais ça glisse. Le temps ne se presse pas, je jour se lève, et nous allons au spa, il est peut-être 7h, je ne prête pas toujours attention à l’heure, juste un coup d’œil et puis j’oublie, tout ça n’a aucune importance, sauf pour respecter certains horaires.

Il a plu cette nuit, dehors c’est mouillé, des flaques même.

Petit-déjeuner, délicieux, je meurs de faim, je le prends en photo, c’est bien, tout est bien, un peu trop de cannelle parfois, éventuellement je grimace, éventuellement je fais semblant de grimacer pour t’amuser et toi derrière tu souris.

Puis nous partons marcher. Là encore, le temps ne compte pas. Soudain un animal là où on se recueille pour les enfants morts ; un cervidé, il ne s’enfuit pas, il nous regarde, je chercherai plus tard, c’est semble-t-il un cerf mulet avec ses grandes oreilles. Il y a aussi des oiseaux bleus comme jamais je n’ai vu d’oiseau bleu, et puis plus tard un héron sur la petite mare.

Tu racontes les peuples qui vivent à la frontière, les Pai Pai et les autres dont je ne retiens pas le nom, chacun d’un côté de la frontière, et qui peuvent (pouvaient) circuler librement d’un pays à l’autre. Et puis l’arbre là-haut.

– J’aime cet arbre, là-haut, tout seul.
– Il a un nom : Alex.

Je ne dis rien. Tu sais.

Les photos servent de pense-bête. La plupart creusent vers le rien, comme une contradiction. Une pierre, ce qu’il reste des incendies – ils ont autrefois détruit 8 maisons du ranch – l’essentiel.

Et puis le jour passe. Notons ici un massage par Omar.

Et puis le soir arrive, la ville, à peine, la nuit, restaurant, spécialités locales. Je découvre le goût fumé du Mezcal. Je n’aime pas le goût fumé du Mezcal. Nous rions du dessert volcanique et gourmand. Le lieu me rappelle le séjour à Chicago. Ça pourrait faire un livre, le séjour à Chicago, la Ford Mustang sur les autoroutes dans la nuit, les jours qui s’étirent dans une banlieue, le Mexique aussi, l’ennui, la mégalopole qui n’existe presque pas parce qu’on me l’interdit.

Le taxi qui nous ramène a les vitres teintées : la ville n’existe presque pas.

Vendredi 26 décembre 2025

Le mur est là, à l’horizon, un trait doré : le soleil se lève, s’y reflète. Je suis aussi venu pour ça, le mur qui sépare le Mexique des États-Unis pouvait être un personnage de livre, encore une histoire de limites, mais ne sommes nous pas toujours à la limite de quelque chose ? A limite du jour qui vient de passer, simplement. C’est un peu idiot, mais il y a quelque chose de ça, il faut peut-être regarder cela ainsi, ce qu’est hier. Cela me rappelle les trois pages de dialogue dans le livre de Bernard Duché. Je m’étais dit que je les enverrai à ma tante. Et puis je ne l’ai pas fait.

Au bout de la randonnée il y a un petit-déjeuner qu’il me semble impossible de décrire. J’aimerais tant savoir faire cela, préciser les visages, les sourires, le mots, les couleurs, la dimension du buffet, le bois de l’immense table, l’âge des convives… et puis l’on visite le jardin – potager, verger… – où l’on joue à deviner ce que c’est, les saveurs, les odeurs, parfois le mot est au bout de la langue : fèves, pois de senteur, daikon, racine de melon, citron très amer. L’homme qui nous fait la visite est heureux, sans pesticide, sans rien. Les taupes ? Tant pis.

Je suis ailleurs.

Je suis ailleurs. Et je ne sais pas quoi faire de ça.

Faut-il à tout prix en faire quelque chose ?

On repart en voiture, chemin défoncé, je vois la ville, Tecate. J’ouvre grand les yeux. Je voudrais ne rien oublier. Je pourrai revenir. J’ai dix jours ici. Je pourrai / pourrais revenir, n’est-ce-pas ?

Et puis plus loin, c’est quoi plus loin, il y a quoi à voir ? à faire ? Il y a quoi à vivre ?

Et puis le jour passe. Il y a ce moment où je nage : je ris, je ris d’être là, un rire de joie.

Jeudi 25 décembre 2025

C’est déjà la nuit, c’est ailleurs, un autre continent. Cancún. M’y voilà. C’avait été le bleu prévu de la mer, c’était devenu une escale, qu’importe. Je cherche mon chemin, un peu fébrile et hésitant ; où faut-il regarder ? Une fois sorti dans la chaleur humide, une horde d’hommes me hèlent pour un taxi, mais non, pas pour moi, alors l’un d’eux me dit que la navette c’est par là-bas. C’est une autre langue, ce que j’en sais est suffisant, incertain, bancal. Soudain, une main sur mon épaule. J’hésite une fraction de seconde, cela me rappelle le pickpocket du 25 septembre 2017, mais je me retourne. C’est toi. Inattendu.

Il faut deux autres vols pour traverser le pays. 1286 km + 2310 km. L’immensité. Et toute une nuit.

Et c’est encore la nuit, à peine, un autre fuseau, trois heures offertes, et le même pays. Tijuana. A la sortie de l’aéroport, le mur, inattendu. Au travers il y a l’autre pays, mais c’est comme si on ne le voyait pas. Et puis un chauffeur arrive. Tijuana est immense, par la fenêtre c’est parfois le chaos, les bidonvilles que j’imagine être en lisière de la ville sans le savoir vraiment. Le jaune vif des façades n’illumine pas tout. Les rues sont désertes en cette aube de Noël, désertes. Je ne sais pas où regarder. C’est comme ailleurs, comme autrefois, comme les premiers regards à Osaka, Santiago ou Nairobi. L’auto-radio chante en mexicain.

Une heure de route sans doute. Les derniers kilomètres font rayonner le soleil levant sur le paysage, splendide. Nous voilà arrivés, ton monde s’ouvre à moi. Les cactus me disent que je suis loin. Sur ton bureau mon visage.

Dimanche 21 décembre 2025

Deux fois, dans la journée, apparait le verbe essarter. Inconnu jusqu’alors.

Il est notamment chez Bernard Duché, encore lui, encore lui, pas encore fini son livre, comme si j’avais peur de quitter sa présence, son regard, son humanisme, son humilité, sa fragilité.

Dans son livre, il y a des moments qui méritent qu’on s’y arrête, qu’on les relise une fois, puis deux. Par exemple le dialogue des pages 131 à 133, qui rejoint la discussion avec ma tante, dans l’après-midi. Par exemple ceci, qu’il écrit à la date du 26 août 2010 :

9h47. Le père d’un ami est mort moins de douze heures après son transfert en soins palliatifs alors que de toute évidence le matin même il était en train d’agoniser. Incompréhensible attitude du médecin responsable. Cet homme que j’ai peu connu, qui n’a jamais regardé la télévision, m’avait dit il y a quinze jours qu’il aimait penser et j’ajoute que cela, probablement, lui suffisait. Cette mort rappelle la mort de mon père et cette phrase : “Il faut bien que ça finisse un jour”. Je suis très ému. J’ai envie de rester immobile et de regarder la mer.

… J’ai envie de rester immobile et de regarder la mer.

Vendredi 19 décembre 2025

Le voici, fatigué, qui s’assied sur la chaise pliante rouge. Nous avons parfois eu des échanges personnels, ça intervenait comme ça, le mot confiance, empathie, simplicité, je ne sais pas. C’est assez rare au travail, c’est précieux quand cela arrive, car j’ai parfois l’impression d’être dans un océan, emporté, houle, pas de rivage, sauf la solidarité sans faille avec mes collègues de bureau et nos rires et souvent je parle trop. Il est là, sur la chaise, moi sur mon fauteuil de bureau et donc bien sûr je gigote, on parle de quoi ? de livres, il s’étonne que j’arrive à écrire. Oui, écrire c’est pour moi un espace où plus rien n’existe autour. Je lui dis avec d’autre mots, hyper focus, comme une formule magique.

C’est le dernier jour mais ce n’est pas le dernier jour, il reste quelques miettes à balayer pour partir tranquille, ce sera demain ou lundi, c’est aussi bien ainsi. Il y a les messages de dernière minute, ceux qui attendaient dans la houle, mais qu’attendaient-ils ? Un répit, un sentiment d’urgence, cette petite honte d’avoir tardé ou simplement le temps nécessaire pour réfléchir, préciser, organiser, demander, savoir, proposer ?

C’est le dernier jour et surtout il faut voir l’horizon dans tout ce qu’il a d’immense, sans trop perdre de vue ce qu’il y a devant. Alors j’élargis mon regard, juste un peu, sans doute comme il faut — 40mm, f/2. Plus légers le sac, l’esprit.

Mercredi 17 décembre 2025

Soudain je réalise que nous avions parlé, devant ce mur où il y avait ses photos ; j’avais oublié son visage, son nom, les deux ont changé peut-être. Dans ses paroles d’alors, de la colère retenue. Ce soir sans retenue, quelque chose de puissant, sans doute épuisant.

Vendredi 12 décembre 2025

Ta langue est la mienne quelque part. Elle est la mienne là où les aïeux qui m’ont précédé sont un peu moi. Alors je tente de la retrouver, une fois de plus, je l’invoque. Il y a des automatismes, des évidences, des conjugaisons hésitantes contre lesquelles je dis dans ma tête les verbes irréguliers — hize, hiciste, hizo… J’ai installé une application, la voici vite agaçante, alors je préfère ouvrir ce Borges qui attend. Soudain à voix haute les adverbes prennent des intonations italiennes, je n’arrive pas à faire autrement, et je ris, seul, et surtout je jubile de ces sons comme lorsque je criais « L’America » en lisant Novecento, une autre langue, d’autres histoires. J’ose parfois t’écrire ainsi, ou bien te parler, en pointillés, algunas palabras, unos besitos.

Jeudi 11 décembre 2025

Je pourrais commencer par raconter le soir parce que c’est là que revient l’envie d’écrire, dissipée depuis quelques jours, tandis que je lis le livre de Bernard Duché, encore, quelques pages. J’ai pourtant besoin de dormir, il est tard. Je lis peu en ce moment, aussi peu que j’écris ; comme si M m’emmenait ailleurs, gommait mes habitudes en gommant les dispersions de mon esprit. Soudain, l’auteur évoque Barthes, Guibert, il questionne l’écriture, il cite les dernières phrases du journal d’un homme, Mathieu Galey, mort de la sclérose latérale amyotrophique, c’est d’une émotion fracassante, puis Duché revient à ce que c’est écrire. Je ne m’y attendais pas, à tout ça, que je viens de résumer. J’aime énormément ce moment où soudain un écrivain me donne l’impression qu’il me pousse dans une ruelle, le livre arrive ailleurs, puis un peu plus loin encore.

Mon esprit bifurque alors vers le début d’un livre, celui que peut-être j’écrirai bientôt, les mots glissent dans mon esprit, les phrases sont belles mais bien vite ça s’étiole, ça disparait, je les oublie. J’attends d’être là-bas et de répondre à cette furieuse envie d’écrire, écrire dans l’état d’écriture et rien d’autre autour, écrire en regardant devant moi, écrire en ta présence et ton amour du silence, ça commencerait sans doute comme des hommages, et puis ça partirait dans le désert. C’est comme si j’étais fatigué de me retourner. Oui, sans doute suis-je fatigué de me retourner. J’ai l’impression que tu ressembles à demain.

Je me demande si je saurai / saurais parler de nous sans parler de nous. Je me demande ce que le désert saura raconter. Là-bas c’est aussi le retour au grand-père.

Et puis avant il y a eu les visages – quels visages ! – de Nicolas Camoisson sur les murs de la galerie MAP et aussi ce paysage, frontal comme je les aime, inattendu. Aussi la femme qui n’a pas su se taire parce qu’il y a les mots d’un combat sur un sac. Tout un chapitre ça pourrait faire : mon habit fait-il le moine ?

Et puis avant encore nous voilà au matin : Dr L., bilan, ma vie avec M.

Vendredi 5 décembre 2025

Alors sans m’y attendre, je prends un des papiers qui encombrent mon bureau depuis deux ou trois ans, je le regarde, j’ouvre ma boîte mail, je retranscris le contenu du bout de papier, j’envoie, je le jette. Puis un deuxième, cette fois c’est sur un document en ligne que je le reporte. Puis un troisième. Je suis calme, serein. Comme si le bordel n’était pas une accumulation insupportable, mais la trace subsistante qu’un jour il n’existera plus, ce bordel. Il y a aussi les deux pages écrites le 6 juillet dans le lit du AirBnB, deux pages déchirées d’un carnet qui avait pris l’eau, fichu. Elles sont devenues dorénavant un extrait privé de mon journal. Sur les deux pages un peu gondolées, il y avait aussi un extrait du livre de Neige Sinno : « Il m’a appris qu’on pouvait m’aimer infiniment sans rien me demander en retour. » Si un jour tu es un livre, ce pourrait en être l’épigraphe.

D’ailleurs tu apparais : ton sourire, le soleil, ton esprit, tu m’élèves, m’aides, me rassures. On parle de Noël, du sapin qui a été décoré dans l’atrium, au travail, ce sapin tout le monde l’aime. Alors tu parles du petit garçon qui es en toi. Alors je me souviens, moi aussi.

Mardi 3 décembre 2025

Les mots, les premiers, ont disparu. C’est ainsi. Il n’y a plus les heures exactes, les mots précis. Leur disparition signifie peut-être qu’il faut vivre plutôt le moment présent et ne pas regarder derrière. Il faut se dire qu’on est ici. Cela va sans doute de pair avec tout le reste – M, etc. Cela va sans doute de pair avec la certitude que, si un jour tu es un livre, tu ne seras pas des jours qui se succèdent et qui attendent.

Mardi 2 décembre 2025

Délice de lire Bernard Duché en rentrant du travail, Duché est drôle, pointu, sincère, clairvoyant, il allège ma tête farcie, il gomme mon agenda devenu illisible. M ne fait pas des miracles, pas encore. M m’épaule sans doute, il y a de nouveaux rythmes, des moments octroyés.

Samedi 29 novembre 2025

J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu’il existe d’autres liens, sur d’autres plans, entre ces deux affaires, c’est possible. Il m’est déjà difficile de dire ce que crois savoir.
::: Samuel Beckett ; Premier amour

Matin. On sort un pantalon d’une housse en plastique ; c’est la saison où l’odeur de naphtaline dérange un peu avant de se dissiper. De l’autre côté de la fenêtre, une forte lumière frappe la fascia trop blanche au-dessus de la coursive, il faut un peu fermer les yeux ou détourner le regard, il faudrait tirer les rideaux mais le ciel est si bleu. Il y a soudain une chanson qui passe, qui dit beaucoup de choses, ça bouscule. Et puis on clique ailleurs, Arica est à la une, la peur, l’exil, le désert pour des Vénézuéliens loin de chez eux, et c’est un peu ce pourquoi je suis allé là-bas, pour voir et imaginer l’exil, repartant après avoir m’être heurté à ce qui n’a pas eu lieu, imbousculé.

Soir, changement, ton sourire est déçu, l’impossible se dresse entre la mer bleue et toi. Il n’y aura pas les gens dans leur folie à eux d’être là, il n’y aura pas les draps blancs d’une chambre d’hôtel et la mer plus bleue que bleue puisque c’est comme cela que je l’imagine, la mer là-bas. Il n’y aura pas ton ami qui porte un prénom de cousin et de chanson. Il y aura, en revanche, nous plus tôt, et moi plus vite dans cet endroit tout aussi fou, le désert plutôt que la mer, le bleu dans tes yeux plutôt que dans l’horizon, les cactus et que sais-je encore.

Vendredi 28 novembre 2025

Tu souris. Toujours il y a un moment de travers, toi ton téléphone, moi sur ma webcam, mon corps dans le mauvais sens, alors tu tournes, dans un sens, dans un autre, et voilà, nous y sommes. Tu tricotais en m’attendant, bien sûr je n’avais pas vu ta notification, bien sûr en dix minutes depuis mon dernier message j’avais eu le temps d’oublier : M ne fait pas des miracles.

Tu souris parce que nous sommes sûrs de la troisième et dernière partie de mon voyage là-bas, la plus colorée si j’en crois ce que j’ai aperçu, la plus triste peut-être, chaque janvier a son lot de…

Tu souris parce que là-bas, là où se sont imposés trois premiers jours sans toi, il y a cet autre, ami. Il a le prénom d’un cousin, d’une chanson, d’un homme qui voulait me revoir, il sera là, il connait bien la région, il a un métier qui dit que nous pourrons parler, il a ces différences qui fait que nous saurons nous entendre sans doute. J’aime combien tu me connais déjà tant. J’aime alors rire quand tu prononces les mots qui disent ce que nous pouvons être. C’est aussi pour cela que nous existons.

Et puis je raconte par quoi peuvent être traversées les journées sans s’y attendre, comment l’Autre, avec une majuscule qui n’est pas le signe de sa grandeur, peut se recouvrir de médiocre certitude. Alors soit je m’emporte dans une fraction de temps, soit je fais silence et je m’éloigne de l’impossible. Ce matin les deux.

Mercredi 26 novembre 206

Je m’approche du buffet. Ce n’est pas le premier de la semaine, ça se succède, c’est souvent l’occasion d’être présenté à un nouveau venu, d’obtenir une réponse à un e-mail enfoui ou pas encore envoyé, de rappeler à Margaux qu’on attend son titre. Il est là, il me sourit. Nous avons le même nom de famille, il entame la conversation sur ça, et l’Espagne et le Chili s’installent. Parce que lui, ou plutôt ses parents, c’est le Chili, le pays.

Mardi 25 novembre 2025

L’horizon bleu sera d’abord sans toi. Mais je ne l’abandonne pas. J’hésite d’abord quand tu m’en parles, légèrement inquiet, déçu et surtout détestant ce moment frémissant où tout n’est pas comme prévu. La petite Rita ronronne sur ton épaule, c’est une nouvelle présence.

Pourtant l’autre soir j’en riais, de ça, de m’imaginer trois jours seul, je blaguais de cet enfer qui était tout sauf l’enfer, le goût de paradis, comme un slogan.

C’est une aventure, et j’aime ça, dans toute la contradiction que cela évoque puisque partir, non, je n’en rêvais plus, je n’en voulais plus. C’est inattendu, c’est aussi fou qu’est le mot “loin” quand il est autant ailleurs — une autre langue, un autre soleil.

Sans toi, c’est une aventure encore plus grande, et je regarderai ces gens qui seront là aussi, dans leur folie à eux d’être là, dans leur habitude peut-être. Je serai sans doute un peu triste d’être seul, mais la tristesse j’en fais des phrases et les touristes aussi peut-être je les écrirai, je les décrirai, leurs petits maillots et leurs petits cocktails au bord de l’eau, comme dans une chanson de Michel Jonasz. Peut-être, j’écrirai l’attente et les mots tatoués sur tes doigts. Peut-être l’absence, la lumière, les ombres, l’incertitude, la sérénité, la folie, la patience, le manque ou tout ce qui ne veut pas disparaître. Sera-ce le dernier chapitre du livre qui attend ? Et bien sûr il y aura des photos, celles qui retiennent les draps blancs d’une chambre d’hôtel et un nuage rare.

La tristesse, celle d’avant-hier, elle a disparu. C’était un effet secondaire, non parce que c’était dimanche et qu’il pleuvait et pleuvait encore, mais parce que c’était le troisième jour avec M. Le traitement sera une initiale, je l’appelle M, comme un nouveau compagnon, comme un ami peut-être.

Vendredi 21 novembre 2025

Il m’avait demandé si je petit-déjeunais le matin. J’avais dit oui, mais ça dépendait ce qu’il entendait par “petit-déjeuner”. Est-ce qu’un demi-verre de jus de clémentine — m’aidant à avaler les 200mg d’allopurinol et parfois la gélule de B12 — et un (plutôt petit) bol de muesli suffisait ? Alors ce matin, c’est une quantité de nourriture plus proche du repas et plus adapté au nouveau cachet matinal que j’ingurgite. C’est parti. 

Jeudi 20 novembre 2025

Je me lève, attrape maladroitement mon sac, mon manteau, mon écharpe, ma casquette, le salue, il me sourit, me dit un « C’est parti » dont j’aime la connivence, aussi je le remercie, pas seulement parce que je remercie souvent les médecins qui me reçoivent ou m’écoutent, mais aussi parce que vraiment, merci. « C’est parti » : prescription. Il reste des incertitudes sur l’efficacité et les effets secondaires, mais je n’y pense même pas ou plutôt je pense surtout à tous les pas que j’ai faits depuis bientôt deux ans et c’est déjà tellement immense d’être là : « C’est parti« . Je l’aime bien, le Dr L, malgré son articulation parfois hasardeuse qui m’oblige à lui demander de répéter en le regardant fixement et en fronçant les sourcils. Il peut parfois m’embarrasser quand il surestime ma compréhension de ce qu’il explique — sans doute dû au QI élevé noté sur le compte-rendu de la neuropsychologue et à la pokerface que j’arbore souvent pour économiser mes forces quand mon cerveau mouline ou tente de rester concentré en pensant « concentre-toi concentre-toi Arnaud concentre-toi« . Je l’aime bien, même quand il me dit de me taire.

Mardi 18 novembre 2025

Beaucoup de gens m’envoient des messages en orthographiant le mot « flanc » avec un « c ». Je ne me permets pas de les corriger, puisque « flan » s’écrit aussi avec un « c » – mais personne ne m’ayant, à ce jour, offert un morceau de colline ou de montagne, je pense que dans la phrases « Je t’apporterai un flanc samedi soir », ils parlent du flan, et pas du flanc.
::: Alexis Le Rossignol ; Petite philosophie du flan

Salle d’attente du coiffeur, programme du cinéma. Le nom de Thomas apparait, nouveau film, star, tout ça. L’urgence alors, écrire à Priscille. Elle répond tandis que mes cheveux tombent, alors plus tard on s’appelle, je suis rentré. Priscille est de ces personnes qui auraient pu devenir une amie, nous nous sommes connus au Celsa, en 2013, et puis il y a eu la vie, la sienne et la mienne ; c’est toujours la même voix. Elle est de ces femmes radieuses, brillantes et humbles qu’on aime évidemment. Elle a une voix de radio, un timbre envoûtant, rare. Son mari fait des films et elle en rit de cet homme qui n’était pas artiste quand elle l’a épousé. Nous nous verrons à Arles en juillet – le hasard ne nous a jamais fait nous rencontrer dans les rues -, avant peut-être à Paris.

Dimanche 16 novembre 2025

– Papa… Tu… tu es gay ?
– Pardon ?
– Est-ce que tu es homosexuel ?
– Drôle de question. Non, je n’suis pas homosexuel.
– Je… Je vais l’dire autrement. Est-ce qu’il t’est arrivé de… de coucher avec des hommes ?
– Oui. Ça fait de moi un homosexuel ?
::: Pascal Bonitzer ; Cherchez Hortense, 2012

Être là. Pour toi. Et pour toi s’il le faut, évidemment, évidemment. Parler de moi pourtant, d’abord. Trop sans doute.

Puis sur les vidéos il y a des arcs-en-ciel dans le désert. Dans mon esprit il y a des taches de couleur, immenses, je m’y accroche.

Samedi 15 novembre 2025

“J’espère qu’on vous fournit l’aspirine”, lui dis-je alors, tandis qu’une douzaine de personnes est là, commentant les couleurs des montures, grimaçant la présence des sourcils, gesticulant les formes, disant “Essaye cette paire chéri” d’un ton un peu sec dans un grand manteau et pourtant il fait chaud. La boutique était vide lorsque j’étais entré, j’avais même eu droit à un café, elle l’avait dit : “Profitez-en pendant qu’il n’y a personne.” Ça n’avait pas duré longtemps.

Vendredi 14 novembre 2025

::: Pascale Ferran ; Bird People

Et je lis :“Souvent, l’universitaire qui signe un papier, la chroniqueuse qui critique un disque ou l’amoureux éconduit qui met des mots sur ses émotions n’écrivent pas simplement ce qu’ils pensent : ils écrivent pour savoir ce qu’ils pensent.

C’est ça. Parfois j’écris pour savoir ce que je pense. Ou qui je suis. Ou bien ce que je vis. Pour savoir si j’aime, ou comment. Parfois donc je n’ai pas assez écrit. Parfois je ne me suis pas relu alors c’est comme si j’avais oublié.

Mais pas sur les films. Sur les films je n’écris pas. D’ailleurs celui-ci, je ne sais pas quoi en penser.

Jeudi 13 novembre 2025

Il est 22h50. Je viens de rentrer d’une conférence un peu foutraque, à l’image du sujet sans doute. J’y allais pour moi et le boulot, comme ça arrive parfois.

Alors j’allume l’ordinateur, jette un œil au Monde, à Libé, il y a les hommages aux victimes des attentats, l’horreur est là, insoupçonnable sur les visages souriants. Pas de mots.

Alors je clique ailleurs. Je fuis la mort, les jeunes visages morts, les sourires morts, la joie morte.

Mercredi 12 novembre 2025

C’est alors que je regarde la journée, qui est derrière et qui s’éloigne tandis que le tram me ramène chez moi. Paisible, avait-elle été. Comme rarement ou jamais. Et je ne comprends pas, ou plutôt je suis dans l’incertitude d’une explication, du plausible. Le sommeil ou l’indifférence ? Les ailleurs, possibles ou impossibles ?

Mardi 11 novembre 2025

Il restait quelques pages du Lesbre, m’y voilà la nuit tombée. L’esprit s’arrête à la fin d’un passage, comme alerté, alors qu’il est un peu ailleurs, l’esprit, presque je ne comprends pas ce que je lis.

J’y reviens. C’est beau. Je veux garder ça et le partager. J’enregistre. Plusieurs fois, car je me trompe, bute, ou ne suis pas satisfait d’une respiration. Au bout de plusieurs prises, je dis que c’est la bonne, même s’il reste un petit quelque chose qui ne me va pas ; il est 23h17.

Ce livre c’est un peu celui que j’espère écrire là-bas. Sans le vent. Sans la mer. Mais ailleurs. Avec toi et sans toi.

Plus tôt, aussi, Jérôme sonnant chez mon voisin, même immeuble, tandis que je sors. « Oh ben ça ! » Sous le bras le visage d’une grand-mère, continent Amérique.

Lundi 10 novembre 2025

::: André Téchiné ; Les âmes sœurs, 2023

J’entre dans l’Utopia. J’aime sa terrasse lorsqu’il fait beau, avais-je écrit à Laurent, et puis j’avais rectifié : lorsqu’il ne pleut pas. Je savais la météo incertaine. Il ne pleut pas, mais il n’y a plus de place en terrasse.

Laurent et Jérôme viennent juste d’arriver. Laurent m’a exposé cet été, Villequiers, vous savez… Jérôme a dessiné la couverture du dernier roman de Laurent, Sling. Laurent est de passage. Jérôme non. Nous sommes un trio inédit.

Nous devions nous voir récemment avec Jérôme, mais la vie et la mort, ça déplace les moments. J’aime son travail, beaucoup, il le sait, je lui dis souvent, cette fois encore, deux fois nous avons dîné ensemble et il y a eu des hasards, dans les rues. En revanche je n’ai jamais lu le moindre livre de Laurent, allez savoir pourquoi, sauf quelques paragraphes de Sling dans le tram l’autre jour, mais c’est impossible de lire Sling dans le tram, chaque phrase exprime les corps nus, le désir ou l’acte sexuel. Je n’avais pas mis d’extrait ici. J’attendais surtout de vraiment ouvrir le livre, sans le regard du voisin. J’attendais un extrait qui ne frémirait pas, étrange pudeur.

Je te regarde, presque nu de la tête aux pieds, tandis que je me déshabille dans le vestiaire.
::: Laurent Herrou, Sling

Dimanche 9 novembre 2025

13h40. Tu me demandes si ce sont mes grands-parents, les photos sur la cheminée. Alors je reviens de la cuisine où je viens de poser la cocotte dans laquelle j’avais fait cuire des cuisses de poulet avec du citron confit et des pommes-de-terre ; nouvelle habitude culinaire. Je commence par la photographie de droite, c’est Maurice. Je raconte à peine les images, très vite je m’assieds, j’ai aussi acheté de la mousse au chocolat au supermarché, tu la mangeras lentement, alors je te raconte l’homme de la supérette qui m’a demandé de lui acheter quelque chose à manger, il avait d’abord dit « du pâté… et du pain » et puis finalement non ça a été du fromage de chèvre et puis donc une baguette. Je lui avais demandé s’il dormait dehors. Oui et il commençait à faire froid. Depuis treize ans il vit dehors, j’ai échappé une exclamation et puis plus rien sauf les salutations d’usage quand il est reparti après m’avoir remercié, j’étais un peu ailleurs, un peu gêné, un peu triste. Il était intervenu tandis que j’hésitais sur les crevettes que j’avais dans les mains, alors à la caisse il y avait encore les crevettes, j’ai regardé la boîte, j’ai fait la moue, j’ai dit « Ah, tant pis », j’avais payé les crevettes et lui il était déjà reparti.

21h15. Le linge est étendu, je reprends le visionnage du film de Resnais. Hier soir, devant le film, je m’étais endormi au bout d’environ vingt-cinq minutes, il venait juste d’y avoir ce moment où Hélène Aughain déplace la table roulante pour débarrasser la vaisselle après le dîner, alors je m’étais rappelé la table roulante d’autrefois.Comme souvent, je n’avais que le souvenir du plaisir et de la surprise, et comme hier je comprends ce souvenir d’émotions en retrouvant les plans, le montage, les phrases appuyées, les questions sans réponse, la musique et puis tout ce que cela dit sur le passé et l’amour. Il y a aussi, dans l’incertitude du vouvoiement entre ceux qui s’aiment ou s’aimaient, la beauté de la fragilité. Surtout, la guerre, les guerres, celle qui a détruit Boulogne, celle d’Algérie au milieu du film.

 

Samedi 8 novembre 2025

« Un port, ce n’est pas tout à fait la province. »
In
Muriel ou le Temps d’un retour, d’Alain Resnais

De peu, le voyage, 12 kilos et pas un de plus. Déjà je prépare cela, je réfléchis, je pense au poids du bagage vide, je cherche une solution, j’empile quelques tee-shirts, je mesure mes sacs à dos, je pèse aussi le pour et le contre. Sur les étagères — je tape d’abord le mot « étrangères » — je pointe les livres de poche. Proust ? Tu me dis que pour les chaussures de randonnée on en empruntera, vous faites souvent ainsi, entre vous : tu as des solutions qui ne sont pas mes habitudes, ça me bouscule et tu le sais, déjà tu me connais, mais tu ne dis rien.

Je me demande quel sens a, cette fois, le verbe partir.

Je me demande ce que je vais faire, là-bas, d’être là-bas.

Vendredi 7 novembre 2025

On ne sait pas d’où vient ce hasard, ton message pour aller demain à l’auditorium tandis que je passe devant ce lieu exactement au même moment. Pourtant le chemin m’est rare.

Je reviens de la Galerie MAP qui n’est dorénavant pas seulement une galerie photographique. Les livres attendaient, je les ai regardés, presque ignorés — Vade retro ! — et au mur bien sûr des photographies et dans les conversations des « Ah tu connais Marc, alors ! »

Mercredi 5 novembre 2025

Les paramètres machine retrouvent une pression entre quatre et 10 à 8 cm d'eau à 90 percentiles, des fuites à 18/min, une observance à 7 heures, un index d'apnées hypopnées résiduel à 1/h.

Le chat miaule à la porte. Tu lui ouvres. C’est ici que tu vis à présent, oh tu as juste déménagé de quelques dizaines de mètres, tu voulais regarder le sud. Le lit est face à la baie vitrée, ainsi tu y vois la lumière, le jardin, même depuis là.

::: Emmanuel Marre : D’un château l’autre, 2018

Mardi 4 novembre 2025

Île de Sein, avril 2024
D’ABORD LE VENT.
Un vent tyrannique, incessant, portant une foule dense d’oiseaux venus déposer leurs œufs, c’est la saison. Certains viennent de loin, d’autres sont chez eux. Leurs vols tissent une trame flottante dans le ciel, leurs chants, qui parfois sont des cris, se mêlent à la rumeur océane. Je suis fascinée par les tourne-pierres, dont le corps fragile parvient à déplacer les lourds galets blancs pour picorer ce qui se cache dessous.
::: Michèle Lesbre ; Naufrage(s)

C’est devenu réel. Il y a un billet aller-retour acheté. Je cherche ce que je peux dire ici de ce geste, sans dire. Je cherche à dire ce que cela veut dire de nous sans le dire. Alors je feuillette mon carnet à spirales, j’y retrouve ce moment avec toi que j’avais oublié. C’était un samedi matin, celui où tu aurais pu m’accompagner. Il y avait un air de piano, j’avais mis du temps à retrouver quelle était la chanson. C’était Mi sono enamorato di te, de Luigi Tenco, 1962, dont j’ai d’abord connu et aimé la version d’Ornella Vanoni, 1969. Je t’avais dit les paroles : “Je suis tombé amoureux de toi parce que je n’avais rien à faire.” 

C’est devenu réel, mais avant, loin du soleil du Mexique, il y avait Michèle Lesbre venue à la Machine à Lire pour parler de son dernier livre. Oui loin du Mexique il y a l’île de Sein, un paysage sans arbre dont elle a fait un livre. C’était beau de simplicité, comment elle racontait, beau comme l’audace de dire qu’elle n’y retournerait pas ; elle n’aimerait pas voir que ce n’est pas toujours comme elle raconte, pas toujours le vent, pas toujours un chien. Alors j’ai acheté le livre, j’ai pourtant hésité — un livre, encore un ! — mais comment résister ?

Lundi 3 novembre 2025

La salle d’attente est blanche. Il y a la folie du voyage qui m’attend, je la note sur le cahier à spirales tandis que je patiente ; par la fenêtre il n’y a rien à voir, seul le soleil. Et puis enfin, 20 minutes après l’heure prévue, il m’accueille. Cela fait longtemps que la patiente précédente est sortie, mais cela m’indiffère presque. C’est un des points du questionnaire que j’ai rapporté, c’est une des cases à éventuellement cocher, l’impatience. Non, pas moi, ce n’est pas moi l’impatience. Je ne suis pas là pour cela. Je peux attendre, attendre, sans être vraiment là, parfois, les pensées ailleurs, comme tout le monde..

C’est le deuxième rendez-vous. Il passe d’abord du temps à relire les notes de la dernière fois, le même compte-rendu de Mme M. “Ah c’est Karine ?!” il avait dit. Je lui ai rapporté des traces restées de l’enfance, je les lui tends, il feuillette vite fait, c’est inutile, je le savais. Qu’y peut-on ? Ensuite c’est un peu comme l’autre jour, je décris, j’établis, mais on reprend tout, point par point, il faut être plus précis peut-être et parfois je ne sais pas. Il faut donner des exemples, savoir si je suis différent des autres, eux-mêmes si différents des autres, etc. Ou bien comme tout le monde quand bien même on le sait, c’est impossible.

Dimanche 2 novembre 2025

Des mers inédites m’attendent, elles s’approchent, elles hésitent, c’est affolant et improbable, sur les images certaines sont bleues Caraïbes, et puis il y a la conscience qui dit “Vraiment ?”, la planète qui dit “Folie !”, la curiosité qui dit “Allez !”, le cœur qui dit “Raison !”, la vie qui dit “Fonce !”, le désir photographique qui dit “Sujet !” parce qu’il y a le mur qui borde le pays, CE mur, et que ta vie là-bas, est juste à côté, 8 minutes de voitures, HUIT et de l’autre côté c’est une autre Amérique qu’on voit au travers, un monde envié et fou. Et aussi il y a le désir littéraire qui dit “Chapitre ?

Ce matin encore, creusant dans mes souvenirs de petit garçon, je ne me suis pas demandé si j’en rêvais, de ça, sur les bancs de l’école, de l’impossible couleur des mers lointaines et des déserts. J’en doute. Plus tard, je voulais être jardinier. Je ne sais pas d’où ça venait et puis ça s’est enfui. Ils n’allaient pas bien loin, mes rêves, je crois. Peut-être même pas jusqu’à notre océan.

A 19h50, en arrivant au bar où Patrice et Mike m’attendent et où l’on ne prête pas encore attention à la musique tiédasse et franchouillarde des années 80, assez vite je raconte ça, le probable vol direct vers Cancún parce que c’est moins cher, parce que Mexico City me fait peur et ne m’enthousiasme pas. Le mot Ailleurs me tend à nouveau les bras : je veux qu’il soit aussi fou qu’accueillant.

Samedi 1er novembre 2025

Je coule les jours les plus doux de mon existence. J’ai trouvé la parade ultime. Vivre aux crochets d’une octogénaire, c’est quand même le pied. J’y invite tous mes camarades chromosomiques. Ou du moins ceux qui parmi eux ont l’heur d’être gérontophiles. Bienheureux ceux pour qui la flétrissure n’est pas un frein. Liliane a 82 ans. Liliane dégouline de rides. Liliane a des trous de mémoire béants. Liliane ne se déplace qu’avec le secours d’une canne. Malgré tout, Liliane partage ma couche. Ou plutôt je partage la sienne puisque c’est moi qui suis chez elle.
::: Raphaël Quenard ; Clamser à Tataouine

Mercredi 29 octobre 2025

Au réveil, il y a le souvenir d’un rêve, c’était des villes, des rues, ce n’était pas moi qui conduisais et le soir, quand il s’agit de chercher les images dans ma mémoire, il reste surtout le sentiment qu’il me guidait et que nous étions deux. Nous étions deux, mais on ne sait jamais vraiment ce que cela veut dire, d’être deux, sauf quand ça veut dire ensemble.

Au réveil c’est toi qui es près de moi et c’est le dernier matin. Nous sommes deux et ça veut dire ensemble, même si les mots, les tiens et les miens, ne sortent pas de la même manière, même si la gorge est parfois serrée de silence et que le café se mouille de larmes, puis au bar de la gare, aussi, des mots des silences et des larmes et ni oui ni non, parce que l’impossible nous tenaille. Et le soir, quand il s’agit de se rappeler, c’est presque vide, comme si tu n’avais rien dit. Je suis happé par la disparition des prononcés, triste de ça aussi. Il faut creuser pour que cela remonte à la surface du temps.

Et puis je t’envoie l’image faite hier, je te dis que c’est moi.

Dimanche 26 octobre 2025

Dans les cartons et les étagères, les photographies de classe ne disent rien, les BD peut-être — est-ce que je les lisais vraiment ? —, les carnets de correspondance abordent un mélange amer — les mots des camarades — et font ressurgir des 10/20 en expression écrite sans que cela m’étonne.

On creuse dans mon enfance sur un coin de table instable. Il n’y a pas de trace.  Il y a des cases à cocher et souvent maman dit « Oh non ». Oh non elle s’en souviendrait !

Alors d’autres cartons, en vain. Sauf des lettres de Maurice à sa sœur, ma grand-mère et des timbres d’Allemagne à l’effigie effrayante.

Samedi 25 octobre 2025

Seul. Je pars chez maman. Je ne t’ai pas proposé de m’accompagner. J’ai hésité. Je ne te l’ai pas dit. J’ai fait comme si c’était une évidence que tu n’avais pas ta place dans ma famille. C’est vrai et faux, ni oui ni non ni peut-être. Tu es là et bientôt tu ne seras plus là et je ne sais pas quoi faire de ça. Je ne sais pas quelle place donner à ce qui nous attend dans quelques jours, donc à ce qui existe au présent.

Au déjeuner non plus tu n’étais pas là et je sais ce qui m’ a retenu de t’inviter : j’avais envie de parler de toi.