Extérieur / coursive. Je prends l’air un instant. Il arrive, le premier des deux, on discute un peu. Ils ont loué l’appartement d’en face, deux nuits, ils sont à l’école de police de la ville de P. — cela explique leur respect du voisinage sans doute — , il aime faire du vélo dans le Luberon, je lui parle de mon beau-frère, il dit Mont Ventoux. Le deuxième nous rejoint, torse nu, le boxer Calvin Klein blanc dépassant nettement du jean délavé, audace du corps, je le photographie dans ma tête, surtout son visage, très beau. Ils ont sans doute à peine vingt ans. J’entends dans les non-dits les bars hier soir, jusqu’à tard, les filles qu’on drague, le regret de ne pas être aller chez elles — Ah bon elles habitaient si près ?
Vendredi 27 juin 2025
ARTHROGRAPHIE MTP 1 gauche
Geste réalisé après consentement éclairé du patient et vérification de l’absence de contre-indications. INDICATION :
Douleur nécessitant de diagnostiquer l’état de l’articulation avant décision d’un traitement approprié. TECHNIQUE :
Patient en décubitus dorsal.
Antisepsie cutanée : Désinfection en 4 temps avec Bétadine
Repérage sous contrôle scopique avec voie d’abord antérieure
Anesthésie locale sous cutanée plan par plan avec Xylocaïne 5 mg/ml ( lot : 9954268 exp : 03/26)
Ponction à l’aiguille ne ramenant pas de liquide
Opacification avec Visipaque 270 ( lot : 16996784 exp : 10/27)
Arthrographie.
Absence de complication locale au cours du geste.
Désinfection alcoolisée.
Repos de 48 h préconisé avec cryothérapie locale (glaçage).
Pansement à retirer dès le lendemain. RESULTATS :
Absence de passage artériel ou veineux du produit de contraste.
Pas de rupture capsulaire.
Pas d’anomalie de la membrane synoviale observée.
Pas de corps étranger intra-articulaire. Produit dose surface : 2.8 dGy.cm²
Jeudi 26 juin 2025
Mercredi 25 juin 2025

Confinement. Annulation. Demain dès l’aube, je ne partirai pas, la douleur me retient.
Partir, cela commence à prendre un autre sens : faudra-t-il, un jour, déménager ? Dans un an ou deux ? Faut-il prendre les devants ?
Alors je regarde autrement l’appartement, je jette un œil aux livres, je retrouve l’un d’eux. J’ai le souvenir du jour où je l’ai acheté mais j’ai beau en avoir noté un extrait – les premières phrases – ici, je sais que je ne l’ai pas lu en entier. Je ne sais pourquoi il m’a, alors, comme échappé. Le livre, c’est L’absence est une femme au cheveux noirs, d’Emilienne Malfatto et Rafael Roa.
Je vais devant chez moi, ce n’est pas chez moi, c’est la coursive où j’ai mis une table, deux chaises, je m’assieds, il y a de la musique qui sort d’un téléviseur, ça vient du 2e, rideaux fermés, fenêtre ouverte, c’est peut-être encore ce couple d’hommes qui y loge. La fenêtre du voisin en-dessous de chez moi est aussi ouverte. Je souris de notre point commun à tous. La musique, c’est l’Ave Maria de Schubert. Les voix, ensuite, celles du téléviseur, parlent espagnol.
Les mots du livre pourtant cette fois me happent. Pourtant, c’est-à-dire contrairement à l’autre fois. Pourtant, c’est-à-dire malgré le son qui vient d’un téléviseur. La douleur aussi me happe, celle de la narratrice, celle des « Rouges », morts sous les balles ou dans l’océan, l’Amérique du Sud, une dictature parmi d’autres.
Alors je repense au livre qui attend, à mes pas dans les rues de Santiago, aux mots sur les murs, qui ne veulent ni pardonner ni oublier.
Parfois la douleur, la mienne, « ça me lance« , je dis. Mais : « Tu n’as pas perdu ton humour » quand je plaisantais avec toi au téléphone un peu plus tôt. Tu n’avais pas fait exprès de m’appeler. Je crois que j’aurais préféré que tu mentes.
(…) et elle ramène derrière l’oreilke une mèche de cheveux
qu’elle porte très noirs
parce qu’elle a voulu garder le même visage
malgré les années
pour que le frère disparu puisse la reconnaître
dans la foule
si un jour il revient
Mardi 24 juin 2025
Lundi 23 juin 2025
Dimanche 22 juin 2025

Tu m’as pris en photo ?, me demandes-tu. Oui. C’est la première fois. Oui, je te réponds, des photos floues ; sauf celle de tes mains. Je te les montre, un peu gêné, comme si ça n’était pas nous, ça, ce moment.
La photographie a, je crois, définitivement changé de rythme. Elle est autrement là, elle ne me manque pas au quotidien. Elle est dans ma tête, elle est sur l’image envoyée par Laurent, ma photographie accrochée sur un mur de briques au Château de Villequiers en attendant, jeudi, le vernissage. Elle est dans des projets différents, dans une temporalité reposante. Elle est toujours dans le passé : il faudrait peut-être toutes, mieux les regarder.
Samedi 21 juin 2025

C’est l’été, c’est dans le titre du film, c’est la fête du bruit et de la foule, derrière les murs et mes fenêtres ça boum-boum. Sur mon écran je m’attelle, enfin, à ce projet depuis longtemps dans ma tête, qui s’est appelé / pourrait s’appeler / ne s’appellera probablement pas Love Letters ou Abécadaire amoureux. Le Mausolée des Amants ? C’est déjà pris. Alors, je cherche dans mon journal des images et des mots. J’y pioche surtout le doute.
Vendredi 20 juin 2025

Elle est retrouvée !
— Quoi ? — L’Éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.
Il est 0h34, il y a ces vers de Rimbaud dans le livre de Marie-Hélène Lafon, j’ai déjà lu ces lignes plus tôt, j’étais dehors, il était peut-être 13h10, il faisait chaud, je buvais mon café. Je les relis.
Mon pied est encore enflé, légèrement endolori, quatrième jour de goutte, ce n’est plus l’atrocité d’hier matin — c’était encore la nuit, pas encore 5 heures — parfois je l’oublie. Les 30mg de cortisone du matin sont loin. Je repense au cahier de la rhumatologue, marqué de petits languettes multicolores ; elle l’a sorti d’un tiroir, l’a ouvert pour vérifier la posologie. « Oui c’est ça », elle a dit.
« C’est la mer mêlée » me fait penser aux mots de Duras dont je n’ai toujours rien fait. C’est dans un coin de ma tête, c’est dans quelques brouillons, ça viendra.
Aujourd’hui je suis resté seul. Je ne suis pas sorti : marcher est pénible, par moments douloureux. J’ai travaillé, étonnamment peu distrait, mais parfois c’était un effort. J’ai travaillé jusqu’à 22 heures. C’est ensuite que j’ai ouvert les fenêtres.
J’ai envie de raconter la solitude, celle d’aujourd’hui, sans poids, juste là. Mais je ne sais pas quoi en dire. Elle est dans des silences rompus par un bonjour à la voisine à peu près lors des secondes rimbaldiennes et par des coups de fil professionnels ce matin. Bien sûr aussi je parle seul parfois. Je m’appelle par mon prénom ou mon nom. Ça me rappelle mon père : « C’est Rodriguez », il disait au téléphone. Les hommes, au bureau, ils étaient un nom de famille.
Jeudi 19 juin 2025
COMPTE RENDU D'ECHOGRAPHIE Examen réalisé sur appareil échographique: SAMSUNG HS40 Appareil mis en service en mars 2021 Résultats: Pas d'épanchement intra articulaire de l'articulation talo crurale Pas d'anomalie des tendons fibulaires, ni du tibial postérieur Synovite* doppler ++ de la 1ere MTP Pas d'anomalie des MTP latérales Pas de bursite inter capito métatarsienne
*Synovite
Maladie
La synovite est le terme médical correspondant à l’inflammation de la membrane synoviale. Cette membrane borde les articulations qui possèdent une cavité, appelées articulations synoviales. La synovite est généralement douloureuse**, particulièrement lorsque l’articulation est mobilisée.
Source:Wikipédia
** Sur une échelle de 0 à 10 ? Je dirais… 8,7*** ?
*** Comme la note sur 10 du chauffeur du Uber ?
Mercredi 18 juin 2025
L’image est datée du 1er août 1916.
Le 1er août 1916, où sont les hommes, les pères, les frères, les fils, les fiancés, les maris ?
::: Marie-Hélène Lafon ; Où sont les hommes
Il regarde une photo, celle au-dessus du canapé. Puis l’autre, au-dessus de la cheminée. Il les veut, ou les voudrait, en tout cas elles lui plaisent, c’est ce qu’il dit sur le moment, je dis le prix.
Lundi 16 juin 2025
Dimanche 15 juin 2025
Samedi 14 juin 2025
J’ai grandi dans une petite ville, Châteauroux, où la fréquentation de l’art se résumait à la visite du musée municipal. J’ai appris longtemps après l’avoir quittée qu’il abritait des œuvres de Camille Claudel. Je ne les connais pas. Le seul tableau dont je me souviens et que je revois vaguement, parce qu’on s’arrêtait devant, est le portrait du général Bertrand. Le musée portait son nom. Il en était le fondateur.
::: Christine Angot ; La Nuit sur commande.
Inattendues – quoi qu’appréhendée -, la douleur du matin et la vitesse à laquelle elle s’est échappée de mon pied gauche. Ainsi le soir, inattendu, Emmanuel. Puis dans le bar, inattendu, Grégory, c’était autrefois, c’était Paris, rue Pixérécourt, trois soirs je crois, le genre de mec quelque part trop pétillant, trop festif pour moi, à côté je me trouve chiant comme la mort, à côté je suis comme posé là, sans savoir comment entrer dans leur bulle, quand bien même elle m’attire ; j’aimerais être comme ça, je sais l’être parfois. Ce soir il l’est encore, comme sur une autre planète, rire exubérant. D’abord on se sourit, ses yeux pétillent, un grand sourire surpris sur mon visage, je suis content de le voir ; j’attends. Ce n’est qu’une fois Emmanuel reparti que je m’approche. « Ah enfin ! » dit-il, « j’ai cru que… »
Vendredi 13 juin 2025

Marché des Douves. Arrière-plan : beaucoup de musique, plutôt du bruit pour moi. Je lui dis que je n’ai envie que d’une seule chose : lire, lire le livre entamé samedi dernier ; depuis je le dévore. Nicolas, fatigué, n’a pas voulu nous accompagner après le spectacle – aucun de nous ne l’a vraiment aimé ce spectacle, moi j’étais vraiment à côté, spectateur sans entrain -, et une fois échangées quelques banalités d’usage – ce que nous faisons, où nous vivons – en buvant rapidement un demi dans un ecocup, quand bien même notre conversation est agréable, nous concevons, je crois, que nous sommes dans une forme de solitude. Elle veut rentrer. Moi aussi.
Une ou deux heure plus tard, soudain, mais on l’attendait, l’orage s’abat de mille éclairs grondant, le ciel ce n’est plus la nuit, c’est autre chose, c’est gris, beige, bleuté, et j’aimerais tant être au loin, ou plus haut, capturer la foudre au-delà des toits, zébrures. J’aime cela. J’aime cette ambiance irréelle, on l’on passe de l’étouffement – qu’il faisait chaud en attendant le spectacle ! qu’il faisait chaud ! – à l’apocalypse, j’aimerais avoir les fenêtres ouvertes, prendre ces embruns, cette fraîcheur qui s’impose par les vasistas de la salle de bain en même temps que le bruit de la pluie. Je pense à ma grand-mère qui craignait tant l’orage, à ma mère qui n’en subira peut-être pas un aussi fort et qui aura fermé les volets. Ici, c’est spectacle.
Jeudi 12 juin 2025

Mercredi 11 juin 2025
Au fond du sac, toujours ce livre, précieux, léger, peu de mots, des images. J’ajoute une marque à la page 87 : Reste la question, ombre portée du secret, rai de jour à la porte où l’on a posé les scellés : où vont les souvenirs dont on n’a plus la trace ?
Mardi 10 juin 2025
Lundi 9 juin 2025
Samedi 7 juin 2025

Au moment où j’écris ces lignes, mon récit est achevé. Tout est en ordre autour de moi et j’ai accompli la dernière tâche que je m’étais donnée. Cela ne m’a demandé qu’un mois, qui a peut-être été le plus heureux de ma vie. Je ne comprends pas cela : après tout, ce dont je me souvenais n’était que cette existence étrange qui ne m’a pas dispensé beaucoup de bonheur. Y a-t-il dans le travail de la mémoire une satisfaction qui se nourrit d’elle-même et ce dont on se souvient compte-t-il moins que l’activité de se souvenir ? Voilà encore une question qui restera sans réponse : il me semble que je ne suis faite que de cela.
::: Jacqueline Harpman ; Moi qui n’ai pas connu les hommes
C’est ton message d’abord, il est tôt, l’œil à peine ouvert lorsque je le découvre. Je dormais encore lorsque tu m’as écrit. C’est inédit, n’est-ce-pas ? Je ne crois pas que tu m’aies déjà ainsi attendu un matin. Celui de ce jour, alors, glisse ensemble jusqu’à cette habitude que nous avons, déjà évoquée ici, la terrasse de la Mère Michel, un verre, un déjeuner, bien sûr des frites. Ton amie E nous rejoint. Je ne la connais pas. Tu existes, depuis des mois, sans tous ces gens dont tu me parles. J’existe pour toi, depuis des mois, sans tous ces gens dont je te parle. Samedi dernier, tout a changé, peut-être : tu as rencontré P, j’ai rencontré C. Ce fut bref. C’était le signe de quoi ? Que nous pouv(i)ons être autre chose ? Ou que nous ne pouv(i)ons pas être autre chose ?
Ce sont des phrases, ensuite, festival Chahuts. Des phrases fantômes, de celles qui vous hantent, collectées. Je retrouve l’initiateur de ce projet, Lancelin Hamelot. Nous nous sommes rencontrés le 21 mai, je suis venu lui offrir Présence, nous parlons un peu, il m’offre un café ; je perçois qu’il est de ces hommes – c’est l’adjectif délicat qui me vient, mais ça n’est pas ça, ou pas que ça – dont j’aimerais être ami.
Et puis c’est une expo, Thibault Franc, j’aime. Un homme s’approche, me sourit : « Vous n’êtes jamais venu. » Il a raison.
Ce sont tes mots, ensuite. Et aussi, les siens, ceux d’E à propos de moi ou de nous, que tu répètes, auxquels tu réponds, ce genre de paroles qui bousculent à la fois les certitudes et les incertitudes. J’aurais pu ne parler que de cela, exergue. J’aurais aimé me rappeler chaque mot. Ce sont des moments dont on fait des films, tu ne crois pas ?
C’est un livre, enfin. Un livre que Parthiban m’offre, cadeau d’anniversaire, comme ça, là, au milieu de la rue, quelques minutes après s’être retrouvés. C’est l’un des livres dont m’a parlé O, mercredi. J’en suis sûr. Le titre, c’est celui-là, je ne peux pas me tromper. La coïncidence me trouble. Je ne sais pas encore que je vais adorer : le soir, trente pages. Je ne sais pas encore que je me suis trompé : O ne m’en a jamais parlé.
Vendredi 6 juin 2025
Jeudi 5 juin 2025
J’habite en ville et dans ma tête une île.
en ville il y a nous et les enfants.
Sur l’île
je vis seul
je vis seule
je vis seuls.Thibault Marthouret ; Seules les œufs durs résisteront
Mercredi 4 juin 2025
Et la photographie ?, me demandes-tu. C’est presque abrupte ; je perçois que tu veux changer de sujet, quitter la politique – sujet dont j’aime parler mais qui est, dirais-je, le tien – pour aller vers moi, vers un espace plus sensible, plus intérieur : la photographie, donc. Je soupire comme quelqu’un qui ne sait pas. Je cherche. J’aime cette question, tellement ouverte que je peux en faire ce que je veux. J’aime son danger.
Mardi 3 juin 2025
Mon lit, tard. Je relis la phrase de Camille Laurens, page 44 de la version poche de Cet absent-là, marquée d’un petit marque-page autocollant transparent vert:
Ce doit être une chose affreuse que d’entrer mort dans le souvenir.
Je voudrais la garder, l’ingérer. Elle pourrait être un titre d’exposition, la légende d’une photographie.
J’enregistre 2min19 du texte – deux paragraphes – que j’envoie à Thibault. La mort, c’est pour lui. Barthes aussi.
Quel beau texte puissant, me répond-il quelques minutes plus tard. Et puis : « J’avais oublié ta voix grave ».
J’hésite à envoyer ma voix à d’autres que lui. Un autre c’est certain, d’autres peut-être.
Je relis alors tout le chapitre. Il se termine ainsi :
Et sur les tombes : « Le temps passe, le souvenir reste. » Se souvenir : belle utopie blessée des cimetières et des gens qui aiment.
La deuxième phrase pourrait moins être un titre d’exposition, la légende d’une photographie, qu’un chemin pour cette série dont je parle autour de moi – j’en parlais à maman vendredi.
Le matin-même, dans le bus, j’avais déjà oublié le prénom du sourire de samedi soir, évanoui.
Avant le soir, à Manu, à cette terrasse où nous avons tristement perdu nos habitudes, j’avais parlé de vous.
Lundi 2 juin 2025
Tu me dis que j’avais l’air triste, samedi soir, lorsque nous nous sommes croisés, toi vers tes amis, moi vers mon lit, presque minuit. Tu me dis que cette image est restée gravée, longtemps.
Je te dis pourquoi. Je te dis ce malaise au milieu des foules joyeuses ; pourtant j’ai dansé. Je te dis comment je m’y vois, comme je m’y sens.
Mais je ne te dis pas tout. Alors, deux heures plus tard, seul dans mon lit, je t’écris quelques phrases. Ou peut-être que je m’écris / m’écrie via toi : je ne clique pas sur « Envoyer ».

Dimanche 1er juin 2025
Samedi 31 mai 2025
Tu es un peu quelqu’un d’autre, flottant, joyeux comme jamais peut-être, je ne suis pas très sûr, j’oublie ou plutôt je floute le passé. Flottant, alors te rattrapant parfois à moi, autour ils imaginent autre chose entre nous peut-être. La foule est immense, surtout entre nous et la scène, la musique, les clameurs, ça danse. La journée se termine, folie joyeuse et multicolore, amicale, soleil, coups de soleil. Il y a aussi eu beaucoup de silences.
Vendredi 30 mai 2025
L’âge, c’est 51. 51 ans. Mon âge. Irréel. On nous ment ? C’est un nombre. Ce sont les années derrière, celles devant, c’est le visage dans la glace, le corps, encore lui, la peau, tout ça, c’est la peur de la solitude, d’une forme de solitude, pas celle des soirs – l’apaisement des silences ! – mais celle qui s’incruste dans les semaines sans rien, l’été. L’été est cette saison rare où l’ennui m’étouffe pendant que d’autres s’amusent dans les vagues.
Ce sont des messages, on me le souhaite joyeux, l’un est accompagné d’une photo de paysage, un lac, des vaches bien sûr.
Ce n’est rien, une journée de rien, être allongé à l’ombre dans cette chaleur comme un été.
C’est un animal qui grogne, un chevreuil, trop vite il s’enfuira.
Et puis on ouvre des portes de placard, il y a des bouteilles, je n’emploie pas le mot cadavre, il pue la mort, ce n’est pas le jour.
Jeudi 29 mai 2025
Samedi 24 mai 2025
Je dis, devant les invités à ton mariage, comment est née notre amitié, comment elle s’est installée. J’ai choisi d’être léger, j’essaye d’être drôle, je dis plutôt les kebabs et les prénoms que toi tu n’oublies pas. Je ne dis pas tes confidences – ni les miennes -, la spontanéité, la simplicité, ni même les soirées parfois ennuyeuses, parfois amusantes, au milieu des drag-queens. Je dis de notre amitié que j’aurais peut-être été vexé que tu choisisses un autre témoin que moi. Ton mari dit « Oh ».
Vendredi 23 mai 2025
Soudain tu franchis la porte. Comment ne pas sourire ? Tu es la plus incroyable des coïncidences, presque tiré d’un mauvais scénario : personne n’y croirait. Mais comment sourire ?
Jeudi 22 mai 2025
Je grimace. Il y a quelque chose qui cloche ?, me demande la vendeuse. La transparence, je réponds.
Mercredi 21 mai 2025
Alors je m’approche de l’écrivaine : « Excusez-moi, je vais avoir un peu de toupet, mais j’aimerais vous offrir mon livre. »
Lundi 19 mai 2025
Alors, nuit qui tombe, la sente des Morutiers est remplie de chants d’oiseaux.
Dimanche 18 mai 2025
Comment t’aimer dans cette ville caractérielle, si prompte à la colère, cette ville hantée par le dieu et qui ne me laisse pas la place de t’adorer toi plutôt que lui ? Comme je voudrais être un beau vase d’Hébron, bleu translucide et plus lourd que la nuit, et toi l’artisan qui me fabrique, ton souffle et ton doigté qui me font prendre chair, tournoyer, luire, qui me distendent jusqu’à mes extrémités, m’illimitent pour devenir l’objet exact de ton désir, ta volonté faite lueur, faite moi, ta main sur mon corps qui me fait étinceler, briller en fournaise, pour fabriquer ta cocagne, ton foisonnement. Comme je voudrais être le résultat unique, pour tous les temps et toutes les nuits, de ton désir, façonné par ton souffle, tes poumons, ta salive.
::: Karim Kattan ; L’Eden à l’aube
Samedi 17 mai 2025
D’un objet à la mode, on dit qu’il fait fureur. Mais n’y a-t-il pas quelques chose de furieux, de vraiment furieux dans la mode ? Pas seulement de furieux, d’ailleurs mais aussi de bruyant, de très bruyant, de tonitruant. Ca n’a aucun respecte pour le silence, la mode : ça casse les oreilles.
Georges Perec ; Penser/classer
Montpellier. Déjeuner, place Canourgue, je lis Perec, c’est page 49. Le livre, de poche, me suit facilement, il loge dans le sac acheté à Kyoto. Je porte cette superbe chemisette colorée made in Portugal, achetée chez Edgar, par-dessus un débardeur jaune, vintage, acheté probablement en 2021 chez Killiwatch. Si j’étais totalement perequien, je noterais quelque part mes achats ? Je porte aussi mon bermuda bleu cobalt que j’aime tant, des chaussures jaunes. Mode bruyante. Perec me regarde mais à la page suivante il écrit :
Il devrait s’agir de plaisir : plaisir du corps, plaisir du jeu, plaisir de s’habiller, de s’habiller pareil ou de s’habiller autrement, plaisir parfois de se déguiser, plaisir de découvrir, d’imaginer, plaisir de retrouver quelque chose, plaisir de changer.
J’attends mes crevettes chumichurri, j’ai visité le musée Fabre, dédale un peu épuisant – jusqu’à l’oasis du dernier étage -, où j’ai retrouvé les émotions de l’automne 2022 : Soulages bien sûr, mais aussi le portrait de jeune homme peint à la fin du 15e siècle, le portrait présumé de Marguerite Carrière, peint par Eugène Carrière, la rousseur éclatante de Bruyas ou l’érotisme troublant du corps d’Abel, mort, tué par Cain et peint par Fabre en 1790. Ou bien, au bout d’un couloir, un Manet : Œillets et clématite dans un case de cristal, peint en 1882 et acheté en carte postale en 1992, par moi-même, pour agrémenter ma chambre d’étudiant. Mon œil commençait à s’ouvrir alors, je dessinais un peu, parfois j’y pense encore.
C’est Marie qui m’a conseillé la place Canourge.
Par moments je pense à toi.
Et puis je vais au salon du livre, Marie dédicace, j’erre un peu, j’aperçois Angot qui attend le lecteur, je m’approche d’un espace où une rencontre vient de commencer avec Hajar Azell et Karim Kattan. Je ne les connais ni l’une ni l’autre. C’est son visage à lui qui m’attire, puis sa voix, puis ce qu’ils disent, la femme est belle aussi, ils sont assez solaires tous les deux, d’ailleurs il fait si beau, et je reste, m’assieds, écoute. 55 minutes plus tard, je me dis que ça vaut peut-être le coup d’aller voir Angot puisque je voulais lui acheter son livre alors j’y vais, je lui dis que ça tombe bien puisque je voulais lui acheter son livre dont un ami m’a dit du bien et elle sourit aussi quand je lui dis que j’ai déjà lu plusieurs de ses livres, j’évoque la Bourse du commerce, je regarde la tristesse qu’elle dégage. Et puis je paye le livre dédicacé de sa main, il y a aussi celui de Karim Kattan à côté de la caisse, j’hésite, j’en aperçois trois phrases, je l’achète aussi, et le voilà, l’auteur, alors je fais la queue en lisant trois autres paragraphes et je suis presque ému aux larmes — il suffit peut-être qu’un livre commence par « Comment t’aimer… » pour que je sois ému ? — Et quand le voilà devant moi, avant qu’il me demande mon prénom, je lui dis ça, que je viens de lire vite fait quelques phrases et que j’ai trouvé cela splendide. Je ne lui dis pas qu’il est beau.
Et les heures passent, amitié. Enfin la plage, du vent. Du vent mais le plaisir de voir la mer, trop rare.
Vendredi 16 mai 2025
Mardi 13 mai 2025
Montpellier reste accrochée aux années Fabien, 2001 – 2004, une toute autre vie, moi mais pas moi. Je commençais à peine à être celui qui fait des photos — j’avais acheté mon Pentax en juillet 2003 —, je commençais à peine à être celui qui écrit — j’avais entamé la version quotidienne de ce journal le 15 avril 2002. Nous étions allés, un jour, pas plus, depuis Nîmes, l’été 2003 peut-être, visiter Montpellier. Nîmes c’était sa ville, ses parents vivaient à Marguerittes.
Montpellier, je lui ai donnée une autre place à l’automne 2022. J’ai découvert le charme de la ville, j’ai aimé.
M’y revoici pour le travail. Il fait beau. En allant vers le Corum depuis mon hôtel — lit ferme, ciel bleu au-delà du Velux®, fer à repasser disponible à l’accueil, petit-déjeuner inclus —, je suis bien, je sens que ça va être bien, je me dis que j’ai vraiment bien fait d’apporter un bermuda. Je ne sais pas encore qu’en revanche, l’emplacement que j’ai choisi pour le stand, ça ne va pas être bien. Mais je retrouve Isabelle, Kim, Paul, comme il y a deux ans, je l’aime bien Paul, je vois qu’il m’aime bien aussi. C’est bien, je sens que ça va être bien. Et puis on va boire une bière. C’est vraiment bien. On dîne ensemble ?
Samedi 10 mai 2025
Alors ce plaisir étrange et immense d’être sur scène, micro en main, lecture, 3min22, un rien de temps, mais tout. Le public s’est dispersé, il reste quelques regards, à la fin quelques acclamations.
Il y a quelque part sur scène le petit garçon timide que j’étais, et qui dit « Vous voyez ? » Cela fait bien longtemps qu’il n’est plus là, mais parfois il se montre, embarrassant. C’est peut-être de lui que j’aurais pu parler sur le sofa de velours vert, mais je n’y vais plus.
Je crois que je n’en ai plus besoin. Il y a des moments comme celui-ci qui dépassent les douleurs et les chats dans la gorge. Ce que je crée ne ferme aucune blessure : ça les recouvre.
Il y a aussi, sur les murs, quelques images, les miennes mais pas seulement les miennes : l’amitié et le joli talent de Fred ont donné naissance à autre chose. Que j’aime énormément.
Vendredi 9 mai 2025
Mardi 6 mai 2025
Il y a cette chanson, je ne sais pas exactement ce qu’elle veut dire, sinon qu’elle raconte une histoire qui se termine ou qui lutte, être avalé par la mer, être aveuglé par la beauté. Elle est arrivée dans le train de dimanche soir, au hasard. Depuis elle tourne, je la chante autant que possible, jusqu’à l’écœurement, comme d’autres refrains avant elle. Il faudrait sans doute réunir ça, un jour, ces chansons dont on n’a su se détacher sans passer par l’étouffement, comme certaines histoires presque obligées. Obligé. C’est ce que tu ressentais, c’est que tu as dit un jour. Ça me fait penser à nous en écrivant ce texte le 7 mai au soir, mais en chantant le 6 mai, la nuit tombée, dans mon lit, tu n’étais pas là. Ni dans mon lit, ni dans mon esprit. Parfois, je nous imagine à tue-tête ensemble, moi empêtré devant ta voix exquise, moi loin de ça. Obligé un jour tu as dit, pourtant on existe encore peut-être quelque part. J’ai envie de l’écrire sans doute parce que je suis détaché. Ni en attente, ni ailleurs.
Sur les 3min22 de montage vidéo sur lesquelles je travaille depuis des semaines tu n’es pas là. Je n’ai jamais fait d’image de toi. Tu es peut-être pourtant le seul à qui j’ai dit que je le trouvais beau. D’autres ont eu d’autres compliments, il suffisait d’un regard. Celui là, beau, je ne crois pas. Je l’ai pensé, pas dit. On ne dit pas toujours ce que l’on pense. On tait parfois ce que l’on pense. On euphémise aussi, ou on photographie encore et encore, pas jusqu’à l’écœurement. Plutôt jusqu’au bord du désir.
Dimanche 4 mai 2025
C’est l’envie d’être chez moi qui s’empare de moi. Je suis chez Christian, je suis là où j’ai vécu, je suis venu pour le déjeuner, j’ai apporté des petits gâteaux de chez Takumi comme la dernière fois parce que c’est pratique, c’est métro Pyramides et c’est là qu’il faut passer de la 14 à la 7. Trois parfums pour deux, il faut les couper, les couleurs sont belles, les assiettes aussi. Chez Christian, l’espace a beaucoup changé, ça s’est épuré, c’est très beau et le Japon est partout, presque trop, où est la faille, où est la trace d’un séisme ? A travers les baies vitrées, tandis que nous déjeunons, je vois le soleil qui frappe le bâtiment d’en face, j’hésite un court instant à sortir mon appareil photo, mais non, rien. Nous parlons du Japon et de bien d’autres choses, la famille, quelques amis, l’amour n’existe pas. Je comprends après le dessert – vert, jaune, noir – que j’ai eu ma dose parisienne, que je veux être chez moi, que Paris n’est plus chez moi, je dis encore parfois que oui Paris pourrait être ma ville, mais comment ? Et puis je repars, j’ai oublié de faire des photos du quartier, la lumière de mai pourtant, dommage ; haussement d’épaule.
Samedi 3 mai 2025
Alors, je puise dans Paris ce qui fait joie : le hasard d’une découverte sur les murs d’une galerie parisienne, puis d’une autre, une pensée qui vagabonde ici, une inspiration qui nait là, l’envie de faire ça, moi aussi, des murs blancs et mon nom dessus, dessiner, peindre, créer créer créer. Parfois je reste pantois, l’émotion s’appelle ennui, mais toujours j’en tire quelque chose, comme le souvenir de couleurs acidulées. Et puis revoici Sophie Calle.
Vendredi 2 mai 2025
Déjeuner chez Irasshai. Terrasse calme jusqu’à ce qu’un olibrius allume sa musique à 5 mètres de moi. A 12h18 j’écris à Richard : « Je me réconcilie avec Paris ». Sur la photo : mon plat japonais et les murs extérieurs de la Bourse du Commerce.
Et donc entrée de la Bourse du Commerce, scan de ma carte d’abonné par un jeune homme aux cheveux bouclés, petit bip en mode vrombissement qui dit non, et sur son écran c’est écrit OUT en rouge. Je souris, explique avec un léger poil de condescendance — sur une échelle de 1 à 10, on dira 1,3 — que mon abonnement a été pris le 4 mai 2024 et que par conséquent je ne suis pas totalement Out. Dans ces moments, mon attitude, ma voix et ma façon de parler me font penser à mon père. Le jeune homme aux cheveux bouclés me croit : « Ce n’est pas moi qui vais vous empêcher de passer » dit-il. Je serais prêt à parier qu’il a, dans la seconde, regretté cette phrase.
Bref. M’y revoilà. Comme je suis venu récemment — mais qu’il y avait trop de monde —, je ne suis pas empêtré dans l’effet de surprise et je peux, je le sens, vraiment profiter des œuvres, prendre le temps de regarder les dialogues entre les pièces et je suis vraiment, mais vraiment frappé de la perfection de l’installation. Mais s’il me fallait garder un seul moment, ce serait l’émotion devant une toile de Myriam Cahn. Presque je pleurerais.
Jeudi 1er mai 2025
Seul, face au ciel de Saint-Ouen, Paris est à deux pas, pour ne pas dire que Paris est sous mes pieds et m’y voilà depuis hier. Seul sauf la venue de Stan pour faire quelques images. Non pas des photos. Des vidéos. J’ouvre de nouvelles portes, folie joyeuse. Alors la journée se déroule, montage, montage, sans ce que je viens de tourner, ça reste sous mon coude et sur la carte de l’appareil photo. Une échéance approche, folie réelle, une scène, un autre nom que celui avec lequel je suis né, nom-expérience, nom-audace, nom-sonorité, prénom Z. Mais seul, fenêtres fermées — attention aux chats — je finis par étouffer, alors métro, s’agacer sous terre pour arriver à sortir à Châtelet-Les Halles, quais de Seine, la foule et moi au milieu, il fait beau, tout est beau, je retrouve ma ville, je n’ai pas vraiment envie de voir des amis car j’ai peur de devoir parler, raconter la vie, le travail, celui qui n’existe pas. J’ai envie d’une terrasse de bar, celle du Café Beaubourg est parasité par un Bob Dylan braillard à 15 mètres, j’en choisis une autre mais mauvaise pioche trop de monde, trop de bruit, juste derrière moi une jeune femme insupportable, trop de décibels, trop de tout, il a suffi d’une panne d’électricité là où elle vit, Barcelone, pour qu’elle découvre que sans électricité on ne peut rien faire et je n’arrive pas à trouver rafraichissante sa naïveté de crécelle. Paris déjà m’épuise ?
Mercredi 30 avril 2025
Lundi 28 avril 2025
Les années ont passé, c’était quand ? 2020 ou 2021 ? Il avait été l’un des premiers à relire Présence à l’époque où cela s’appelait Présence de l’amour à l’intérieur, à l’époque où il y avait des photographies au milieu des mots, à l’époque sûrement où j’aimais encore A. Nous sommes attablés, terrasse de l’Utopia, il était passé devant moi jeudi, même terrasse, je l’avais interpelé, justement je parlais de Présence avec Eric. Lui aussi s’appelle Eric. Je les avais présentés, on avait souri. On s’était dit « Voyons-nous ! » J’avais toujours son numéro. Dans mon répertoire il s’appelait « Eric Derrière la gare ». J’ai oublié son nom.
Dimanche 27 avril 2025
Nous sommes devenus des dimanches éloignés, mais le rituel reste le même. Le marché, les olives, la terrasse de la Mère Michel, un apéritif, un plat, le soleil, aller chez toi. Rien d’autre. Rien de moins, rien de plus. Satisfaction ? Je ne te dis pas que tu ne m’as pas manqué. Est-ce que tu aimerais l’entendre ?
Vendredi 25 avril 2025
A nouveau, au milieu de la nuit, un réveil étrange, cotonneux, 38°C, ça s’appelle de la fièvre mais ça reste raisonnable. Au matin je préviens encore, chez moi je reste.
Jeudi 24 avril 2025
Alors, ses yeux bleus dans les miens, il dit qu’il n’attend rien d’autre que d’être seul, seul sauf durant les parenthèses pendant lesquels des inconnus re rencontrent et se connaissent à peine. Il nous laisse là où nous sommes, sans laisser le temps de se poser la question d’un peut-être, c’est-à-dire plutôt qu’il nous installe dans quelque chose qui se précisera peut-être sous le nom d’amitié dans des semaines, des mois. « Et toi ?« , me demande-t-il.
Mardi 22 avril 2025
Se réveiller. Et puis dormir encore. Dormir. Dormir. Annuler les rendez-vous. Descendre lentement à la pharmacie. Dormir encore. S’éveiller parfois pour voir les heures qui tournent. Avoir peur du temps perdu.
Lundi 21 avril 2025
Dimanche 20 avril 2025
Samedi 19 avril 2025
Tram. Femme au débardeur rouge, pull gris autour des hanches, sac Lidl duquel dépassent deux gros emballage d’œufs de Pâques, cheveux longs auburn, elle sourit, me regarde à peine comme si elle n’osait pas me regarder, je la scrute pour ne pas l’oublier, elle croit peut-être que je la désire. Mais on sourire à peine esquissé provient peut-être de ses pensées, regardez comment elle remet ses cheveux sur son oreille, je crois peut-être qu’elle me désire. J’avais oublié que c’était Pâques, lundi pourtant férié.
Vendredi 18 avril 2025
Jeudi 17 avril 2025
Un dragon cracheur de nuages : c’est l’image qui vient à l’esprit en apercevant les premiers contours de l’archipel à travers le hublot. Un dragon géant, vivant, palpitant, sur l’échine très verte et très écaillée duquel on va venir se poser. Ces contours si longuement rêvés en m’aplatissant sur des atlas deviennent enfin réels.
::: Emmanuel Ruben ; L’Usage du Japon
Mon bureau est un peu comme le décrit Perec dans Penser/Classer. Pire, probablement : un foutoir. Dans mes rêves les plus fous, ainsi y pensais-je hier dans l’avion en relisant un passage de ce livre, je m’amuse à plagier l’écrivain pour un Je me souviens ou pour faire témoignage du bazar qui encombre ce coin de mon appartement, un L d’environ 1m20 par 1m50.
Perec, c’est le souvenir précis – j’avais alors 25 ans sans doute – de mon étonnement en entamant Un Homme qui dort, et en y découvrant un tutoiement. Je suis sans doute, depuis, en quête de ce même type de surprise lorsque j’ouvre un livre. Je l’étais sans doute alors déjà, sans vraiment l’avoir su ou verbalisé. Mais là n’est pas le sujet.
Sur mon bureau, me font face depuis des mois, appuyées contre le pied de mon écran d’ordinateur, en alternance, des documents ayant appartenu à mon grand-père Antonio : enveloppe avec des feuilles de paye, carte de visite – j’en possède deux, adresses à Châtillon-sous-Bagneux ou Rochefort -, ou une photo. Les photos aussi, il y en a deux. Sur l’une il est avec deux amis ou collègues, photo rongée par le temps, faisant presque disparaître l’un des visages. Sur l’autre, il est au camp d’internement de Montendre avec 16 autres hommes et un enfant. Ce soir, au hasard d’un rangement très bref, c’est une enveloppe, une autre, qui me fait face, posée contre les sus-cités objets de papier. Elle a été écrite le 11 avril 1941 par mon grand-oncle Maurice à ma grand-mère Raymonde. Il était alors dans le camp désigné VIII C : prisonnier de guerre numéro 15994.
Cette lettre, que j’ai récupérée au milieu de nombreuses autres, je crois qu’elle est là pour ne pas oublier. Que tout est possible. Même ça : être un numéro dans un camp, ailleurs.
Mercredi 16 avril 2025
Mardi 15 avril 2025
Décollage. Fin. Cinq petits jours à Kyoto, folie inordinaire et salvatrice ; j’ai laissé au rebut l’idée que plus jamais je ne prendrais l’avion, vois-tu, j’ai mis dans la balance la folie des hommes, la fatalité, la raison et la déraison.
Sur le petit écran du vol AY0068 qui me ramène en France via Helsinki, je regarde le Magicien d’Oz : c’était comme un moment au-delà de l’arc-en-ciel, ces jours. A côté de moi un couple silencieux, pas un mot entre eux il me semble. De tout le vol, pas un mot ?
Depuis jeudi, j’ai rempli des pages, j’ai amassé des images qu’ici je ne montre pas. J’ai regardé qui j’étais, qui je pouvais être, comment j’aimerais être demain. J’ai aussi compris que ce pays pouvait être autre chose, avec ma propre place, parce que toujours il y a la présence de celui qui m’a amené ici, permis de vivre ici. Hier, à la VK, j’étais encore celui qui a été, l’ex de l’ex. En descendant ensuite le petit chemin avec Charlotte et June, en parlant de moi, j’allais sans doute vers autre chose. Il fallait sûrement ce moment un peu gênant au milieu du béton et des visages. Alors mardi prochain, pendant les 30 minutes de consultation avec Mme M, assis sur le canapé de velours vert, j’aurais sans doute une réponse à la question de la dernière fois.
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