Hier je discutais, via messagerie internet, avec un ami écrivain, que je n’ai jamais rencontré, un ami écrivain publié neuf fois, je précise puisqu’autour de moi tout le monde semble écrire. Ma voisine, accompagnée de son mai, que j’ai retrouvée dans mon jardin à deux heures du matin et qui me regardait danser complètement éméchée, essayant de faire mouvoir ma crinière de vingt centimètres de long, m’a avoué qu’elle aussi écrivait. De la science fiction. Ou de l’horreur. Je ne sais plus. J’avais bu trop de vin. ::: Alexandra Bitouzet ; La folie que c’est d’écrire
La Charité-sur-Loire est un souvenir collectif. Aujourd’hui j’y suis seul, déposé à la gare.
L’image n’a pas de titre. Elle est accrochée, parmi d’autres, dans des pièces du château où l’on ne vit pas, où l’on ne loge pas. Il peut donc y faire chaud les jours d’été ; les visiteuses – le féminin l’emportant nettement sur le masculin – s’éventent comme elles peuvent.
L’image, je l’ai faite le 22 août 2023. J’essaye d’en parler.
Il me dit ça. Les mouches. Il y en avait des centaines. Elles se cognaient à la fenêtre. Elles faisaient comme un nuage. Puisque la lumière était restée allumée jours et nuit, précise-t-il, j’ai bien pensé que c’était ça et j’ai appelé les pompiers. ::: Grégoire Delacourt ; Polaroïds du frère
Avord. Laurent est là, de l’autre côté du passage à niveau. Il me fait signe. Enfin nous nous rencontrons, après tant d’années. Pourtant nous nous sommes déjà vus. Il n’est plus très sûr. Dans la voiture, je lui rappelle.
La joie sereine de voir l’océan malgré le vent, ce fichu vent, mais il y a la tristesse du paysage quand bien même il reverdit, il y a des arbres morts, troncs noirs. Quelques silhouettes dansent encore, rigides, sous le ciel, devant le soleil rouge qui va bientôt s’effacer. Il est tard, c’est aussi pour ça, le vent.
Sur le chemin du retour, nuit, je cherche pour toi des livres que j’aime, traduits en anglais. C’est rare. C’est un risque aussi. J’aimerais t’emmener dans mes livres, c’est-à-dire donner des livres à notre amitié, qui sait aussi bien se nourrir de nos confidences que de nos silences. C’est sans doute toi qui a commencé. C’était mon anniversaire. Ou plutôt quelques jours plus tard. Le livre presque encore me hante.
::: Dag Johan Haugerud ; La Trilogie d’Oslo / Désir, 2024
Ce sont les vacances, mais ce ne sont pas les vacances. J’ai tant à faire ! Surtout, regarder le passé et chercher des images pour en faire quelque chose. On m’attend. Ou j’attends qu’on m’attende. Il y a tant à en faire de toutes ces photos, ou peut-être est-ce trop tard. Parfois je les ai oubliées. J’oscille alors entre l’épuisement et l’enthousiasme. Entre la certitude et le doute. Qu’est-ce que ça vaut, tout ça ?
Ce soir, à l’approche des vacances, en essayant de déblayer les messages non lus – donc généralement lus, mais remis en « non lus » le temps de traiter la question – il y en avait un qui datait du 7 juillet. Le titre : « Petite annonce ». Celui-là, non, je ne l’avais pas du tout lu. Cela arrive…
L’expéditrice est une collègue de travail. Jusqu’alors c’était un autre prénom, un prénom masculin aux cheveux longs, aux ongles vernis, c’est tout, ça ne veut rien dire du tout. On se voit peu, parfois elle est venu dépanner.
Dans son message adressé à de nombreux collègues, elle dit qu’elle a commencé il y a quelques mois un parcours de transition de genre, et que la semaine dernière elle a fait les démarches auprès des RH pour changer son adresse mail, donc elle en profite pour l’annoncer publiquement : elle s’appelle autrement maintenant. Ici je tais son prénom. Je ne suis pas autorisé à dire qui elle est. Peut-être qu’elle en serait heureuse. Sans doute je lui dirai, oui je lui dirai qu’elle a été mon 29 juillet.
Elle précise – je reprends encore ses mots – qu’en soit ça ne change rien ni au travail qu’elle fait ni à qui elle est, simplement elle se sent beaucoup plus à l’aise maintenant qu’elle ne ressent plus le besoin de se cacher.
Je vois mon silence depuis 22 jours, il y a eu les vacances et l’avalanche de choses à faire depuis. Je me demande comment elle a pu le percevoir.
Je lui réponds, je fais attention à ce que j’écris, j’hésite. Je lui dis que c’est merveilleux et émouvant de voir qu’elle est à l’aise dans son milieu professionnel et qu’elle avance dans les différentes étapes de sa transition. Je suis très content pour elle. J’espère que tout le monde autour d’elle est bienveillant. Je lui dis qu’avec moi elle est en zone très safe. Je précise un peu. Je dis que je ne cherche pas à comparer. J’imagine que c’est important, de préciser, de lui donner un peu la main. Peut-être qu’elle sourira, soulagée.
Trop ! Des milliers de messages dans la boîte de réception, des milliers de messages envoyés. Trop d’images. Trop de souvenirs. Trop de fichiers. Des gigas. Alors je cherche les pièces jointes trop lourdes, j’inspecte, parfois j’hésite, souvent j’efface. Parfois, peut-être que le passé m’encombre. Parfois c’est le présent. Souvent c’est cet espace entre les deux, qui s’accroche, encore trop là. Pourtant parfois, peut-être en ce moment, je ne sais pas si je veux vraiment l’oublier, ce passé si proche, je ne sais pas si je veux le quitter, cet espace, je ne sais pas si je veux retourner dans quelque chose qui ressemble plus au vide qu’à la plénitude.
Se détacher, c’est un peu n’être plus soi-même car c’est être un autre que celui qu’on était la veille. C’est peut-être cela qui m’encombre. L’instabilité. C’est pourtant par cela que je vibre ? Va savoir.
Sans doute, je ne veux pas que le lecteur sache. Il n’est pas rare que, malgré mes peut-être, je sache. Sur mes pensées j’appose des flous gaussiens et ça devient des phrases.
Peut-être que j’ai peur de ne plus du tout vous aimer.
Peut-être que j’aime juste la sonorité de la phrase.
Peut-être que ce serait trahir l’amour qu’il y a eu.
Mais tout cela n’a rien à voir avec les courriels qu’il faut effacer.
Alors au milieu des messages totalement oubliés, au milieu des gigas, ces photographies bleues que tu m’as envoyées le mercredi 29 février 2012. C’est beau. Étrange. Nuit américaine ? Il y a même des vaches. Où étais-tu ?
Nous marchons. Tu l’avais proposé, ou bien un ciné ? Nous marchons, j’ai préféré. Tu avais aussi proposé cette expo au Frac, belle tu avais dit, prêt à y retourner. Belle, oui. Humble, j’ai dit en sortant.
Tu es un souvenir sans date, sans histoire précise. Tu n’es pas un nom. Tu es un prénom écrit sur une page de mon livre de la main d’Olivier. Tu es une certitude floue : je connais ton visage et rien d’autre mais nous avons déjà échangé. Tu deviens quelqu’un qui attend de moi quelque chose que tu n’auras pas. Ce quelque chose, ce sont des photographies de toi. Demain, je te dirai non.
Encore toi, pour peu de temps, une déjeuner et même la pluie, deux heures à peine. Plutôt des heures sans peine, joie simple, fatalité des avions et des océans qui séparent. Les vies aussi, plus pareilles.
Tu es depuis un an des fichiers abandonnés sur mon ordinateur. Je ne les ai pas effacés. C’est ta présence. C’est sans doute une source d’écriture. C’est ta vie. Je l’ai à peine regardée.
Et puis tu es là, devant la gare. Train manqué, alors tu m’as appelé. Il ne fallait pas gaspiller les heures.
Nous sommes une histoire. Nous sommes le souvenir indélébile du premier lieu, de tes silences à une terrasse du port de La Rochelle. Nous sommes une histoire secrète, des week-ends qui se taisent. C’était il y a 25 ans, c’était l’hiver qui ouvrait l’an 2000 sans doute.
Nous ne nous sommes pas vus depuis octobre 2018. L’autre jour tu m’as écrit, tu avais très envie de me voir. Te voilà, il est midi passé, tu as respecté l’horaire précis que j’avais proposé comme j’aime le faire, rieur.
Nous redevenons des heures, cinq heures légères. Parmi elles, un déjeuner péruvien, une exposition. Et l’écriture. Car tu me surprends alors : tu écris, toi aussi. Perec débarque sans crier gare. Et Ornella Vanoni.
Et tu parles de Présence, bouleversé. C’est l’adjectif que tu utilises. Sans doute j’écarquille les yeux. Tu dis aussi que parfois je n’en dis pas assez. J’explique. Je crois que parler du processus d’écriture est une des choses que j’aime le plus. Je réfléchis. Moi-même parfois, je n’y ai pas vraiment pensé.
Ta petite table rose. Tes yeux si clairs, si tristes surtout. Tes mots. Ta solitude, combien elle t’envahit. Ta peur. Le noir en toi, profond. Ta voix lente, étouffée, elle-même ne peut plus sourire.
13h34. Escalator, métro « Vieux Port », Marseille. Ça sent la mer. Devant moi, une homme avec une canne à pêche, sac orange et noir provenant d’une chaîne de salles de sport. Trop absente, la mer.
Je déjeune, marche, vais voir l’horizon. Plage des Catalans, la foule, la voix de l’animateur d’un tournoi le beach-volley dans les hauts-parleurs, j’ôte mes chaussures, vais marcher dans l’eau. Mieux que rien. Et puis je m’assieds sur un coin de béton avant de voir, juste à ma droite, quelques personnes qui patientent. Elles attirent mon regard vers l’affichette « Consigne gratuite ». Graal. Je scrute autour, vais aux toilettes enfiler mon maillot de bain puisque c’est le seul lieu adapté, dépose mes affaires à la consigne en échange d’un petit bracelet en plastique qu’il est impossible de perdre puisque je ne pourrai même pas l’enlever moi-même, garde seulement mon sac en toile jaune vif avec à l’intérieur ma micro serviette, ma gourde et ma crème solaire. Je scrute encore, cette fois sur la plage. Deux femmes sont allongées au bord de l’eau, il y a un livre « la PNL pour les Nuls » dans un sac ouvert et un enfant avec elles : « Je peux mon laisser mon sac ? ». Alors enfin la mer !
Arles. « Tu es beaucoup trop absent » sont les mots qui me viennent à l’esprit tandis que j’attends la salade du jour, légère mais comme son prix. C’est un Tu qui est peut-être un Vous, multiple. C’est peut-être un début de phrase — « Tu es beaucoup trop absent pour…« , « Tu es beaucoup trop absent mais… » C’est un absent masculin qui peut être la marque du neutre, ce pourrait être un féminin, peut-être, oui aussi. Cela cache ou dit éventuellement des émotions diverses : peut-être le manque, léger ou profond, peut-être l’indifférence, peut-être un fatalisme, épaules haussées, moue légère. Tu pourrais/pourrait être une ville, un objet. Ce pourrait être un titre d’exposition, un titre de livre.
Et puis elles s’approchent, ma salade est presque finie, l’une d’elles hésitent, je lui dis que je vais partir, qu’elle peut s’asseoir le temps que je finisse mon Perrier. Je lui demande si elles sont là pour le festival. Oui. On parle. Comme ce matin tandis que je prenais avec un café, deux anglais à qui j’avais proposé de partager ma table, à l’ombre. Comme dans une expo, plus tôt encore, en montrant à un autre couple la photo volée que j’avais faite d’eux : elle avait mis son bras sur son épaule. Elle s’appelle Odile, j’ai son email, je lui enverrai. J’ai envie de parler aux inconnus — les connus ont été parfois source de déconvenues.
Je suis dans la saturation d’Arles, je ne suis pas allé voir Armstrong à Luma, j’ai à peine survolé l’expo sur la photographie moderniste brésilienne qui, en d’autres temps, d’autres lieux, m’aurait attrapé.
C’est le moment du bilan, les gens disent « Tu as vu quoi ? » Tu as aimé quoi ? », et je réponds : l’installation d’Agnès Geoffrey, Todd Hino, Camille Lévêque, Claudia Andujar, Diana Markosian, Jia Yu, Raphaël Peria, les films de Brandon Gercara, l’énergie zinzin d’Augustin Rebetez, oh la la j’en oublie, les photos anonymes bien sûr. Moi aussi je demande ça.
Les inconnus sont aussi là le soir, moment festif, after-party privée, délices japonais, j’ose deux fonds de saké, on fait connaissance, on donne nos cartes de visite, on regarde les comptes Instagram, ils ne sont plus inconnus, le lendemain Isabelle m’écrit : « Très beau travail ».
::: Chiara Indelicato, « Pelle di lava« . Galerie Anne Clergue, Arles
Il m’a écrit : « Ton travail me plait beaucoup. » Il aimerait poser. Alors on boit un verre, bar de l’hôtel Artalan. L’hôtel Artalan, c’est ce qui n’a pas eu lieu, c’est marqué à jamais de ça.
Et sans l’avoir imaginé, ailleurs, autre ambiance, nous voilà un peu plus tard dansant, joyeux. Ce sera cela, Arles, des rencontres inattendues, je ne le sais pas encore. Et c’est sous les lumières de l’appartement que l’on continue de se découvrir. C’est surtout lui qui se découvre.
INDICATION
Douleur thoracique à l'inspiration.
TECHNIQUE
Radiographie de thorax de face et de profil debout.
ELARA Siemens, mis en service le : 19/07/2023
Dose : 0,00000799 Gy.m2
RESULTATS
Absence d'opacité parenchymateuse visualisable.
Pas d'élargissement de la silhouette cardio-médiastinale.
Pas d'épanchement pleural.
Pas d'anomalie pariétale.
Absence de pneumothorax.
CONCLUSION
Absence d'anomalie radiographique.
Car à moi aussi, au fond, ce qui me semble le plus intéressant c’est ce qui se passe dans la tête du bourreau. Les victimes, c’est facile, on peut tous se mettre à leur place. Même si on n’a pas vécu ça, une amnésie traumatique, la sidération, le silence des victimes, on peut tous imaginer ce que c’est, ou on croit qu’on peut imaginer. ::: Neige Sinno ; Triste Tigre
C’est parfois furieux, l’envie d’écrire. Ça prend au détour de quelques phrases, en relisant des mots, des échanges, ça m’a pris en écrivant l’une d’elle sur ce journal et en en effaçant une autre, silence, ne pas dire, en voyant ce qui s’accumule. J’avais encore le goût du chocolat en bouche, plus tôt la pêche n’était pas assez mûre, c’est-à-dire trop ferme, goût discret, son parfum était trompeur.
Je suis alors revenu, revenu sur mes terres anciennes, celle d’un certain Hector, Hector Guimard. J’ai replongé dans mes photos, il y a quelques jours, j’ai replongé dans le compte Instagram que j’avais abandonné il y a deux ans et demi, j’ai dit aux amis que je revenais concrètement, j’ai liké, posté, statistiqué.
C’est un peu partout que je suis revenu, dispersion joyeuse, loin du marasme de l’an 2024. Deux débuts de montage, un début de texte, un peu de comm sur mon été, deux débuts de maquette, un début de projet photo, deux idées d’expos, un tableau excel avec des invités. Et un message de Y : La directrice de la salle a bien aimé tes photos. Pour une exposition il devrait pas y avoir de soucis, faut que tu me soumettes un projet.
Alors tu arrives, ton parapluie comme seul rempart, dehors c’est l’enfer solaire qui s’impose. J’ai presque de la chance de ne pas avoir le droit de sortir. Il a bien insisté, le radiologue. J’obéis.
Et puis le soir arrive, les fenêtres malgré tout encore fermées, on dit le manque.
Extérieur / coursive. Je prends l’air un instant. Il arrive, le premier des deux, on discute un peu. Ils ont loué l’appartement d’en face, deux nuits, ils sont à l’école de police de la ville de P. — cela explique leur respect du voisinage sans doute — , il aime faire du vélo dans le Luberon, je lui parle de mon beau-frère, il dit Mont Ventoux. Le deuxième nous rejoint, torse nu, le boxer Calvin Klein blanc dépassant nettement du jean délavé, audace du corps, je le photographie dans ma tête, surtout son visage, très beau. Ils ont sans doute à peine vingt ans. J’entends dans les non-dits les bars hier soir, jusqu’à tard, les filles qu’on drague, le regret de ne pas être aller chez elles — Ah bon elles habitaient si près ?
Confinement. Annulation. Demain dès l’aube, je ne partirai pas, la douleur me retient.
Partir, cela commence à prendre un autre sens : faudra-t-il, un jour, déménager ? Dans un an ou deux ? Faut-il prendre les devants ?
Alors je regarde autrement l’appartement, je jette un œil aux livres, je retrouve l’un d’eux. J’ai le souvenir du jour où je l’ai acheté mais j’ai beau en avoir noté un extrait – les premières phrases – ici, je sais que je ne l’ai pas lu en entier. Je ne sais pourquoi il m’a, alors, comme échappé. Le livre, c’est L’absence est une femme au cheveux noirs, d’Emilienne Malfatto et Rafael Roa.
Je vais devant chez moi, ce n’est pas chez moi, c’est la coursive où j’ai mis une table, deux chaises, je m’assieds, il y a de la musique qui sort d’un téléviseur, ça vient du 2e, rideaux fermés, fenêtre ouverte, c’est peut-être encore ce couple d’hommes qui y loge. La fenêtre du voisin en-dessous de chez moi est aussi ouverte. Je souris de notre point commun à tous. La musique, c’est l’Ave Maria de Schubert. Les voix, ensuite, celles du téléviseur, parlent espagnol.
Les mots du livre pourtant cette fois me happent. Pourtant, c’est-à-dire contrairement à l’autre fois. Pourtant, c’est-à-dire malgré le son qui vient d’un téléviseur. La douleur aussi me happe, celle de la narratrice, celle des « Rouges », morts sous les balles ou dans l’océan, l’Amérique du Sud, une dictature parmi d’autres.
Alors je repense au livre qui attend, à mes pas dans les rues de Santiago, aux mots sur les murs, qui ne veulent ni pardonner ni oublier.
Parfois la douleur, la mienne, « ça me lance« , je dis. Mais : « Tu n’as pas perdu ton humour » quand je plaisantais avec toi au téléphone un peu plus tôt. Tu n’avais pas fait exprès de m’appeler. Je crois que j’aurais préféré que tu mentes.
(…) et elle ramène derrière l’oreilke une mèche de cheveux
qu’elle porte très noirs
parce qu’elle a voulu garder le même visage
malgré les années
pour que le frère disparu puisse la reconnaître
dans la foule
si un jour il revient
Le chapitre s’appellerait La Douleur, on raconterait comment elle s’impose, indispose, on grimace, on fait tant bien que mal, on y va, faut y aller, alors j’y vais, et puis je regrette. Le soir, le film est un rire bienvenu.
Tu m’as pris en photo ?, me demandes-tu. Oui. C’est la première fois. Oui, je te réponds, des photos floues ; sauf celle de tes mains. Je te les montre, un peu gêné, comme si ça n’était pas nous, ça, ce moment.
La photographie a, je crois, définitivement changé de rythme. Elle est autrement là, elle ne me manque pas au quotidien. Elle est dans ma tête, elle est sur l’image envoyée par Laurent, ma photographie accrochée sur un mur de briques au Château de Villequiers en attendant, jeudi, le vernissage. Elle est dans des projets différents, dans une temporalité reposante. Elle est toujours dans le passé : il faudrait peut-être toutes, mieux les regarder.
C’est l’été, c’est dans le titre du film, c’est la fête du bruit et de la foule, derrière les murs et mes fenêtres ça boum-boum. Sur mon écran je m’attelle, enfin, à ce projet depuis longtemps dans ma tête, qui s’est appelé / pourrait s’appeler / ne s’appellera probablement pas Love Letters ou Abécadaire amoureux. Le Mausolée des Amants ? C’est déjà pris. Alors, je cherche dans mon journal des images et des mots. J’y pioche surtout le doute.
Elle est retrouvée !
— Quoi ? — L’Éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.
Il est 0h34, il y a ces vers de Rimbaud dans le livre de Marie-Hélène Lafon, j’ai déjà lu ces lignes plus tôt, j’étais dehors, il était peut-être 13h10, il faisait chaud, je buvais mon café. Je les relis.
Mon pied est encore enflé, légèrement endolori, quatrième jour de goutte, ce n’est plus l’atrocité d’hier matin — c’était encore la nuit, pas encore 5 heures — parfois je l’oublie. Les 30mg de cortisone du matin sont loin. Je repense au cahier de la rhumatologue, marqué de petits languettes multicolores ; elle l’a sorti d’un tiroir, l’a ouvert pour vérifier la posologie. « Oui c’est ça », elle a dit.
« C’est la mer mêlée » me fait penser aux mots de Duras dont je n’ai toujours rien fait. C’est dans un coin de ma tête, c’est dans quelques brouillons, ça viendra.
Aujourd’hui je suis resté seul. Je ne suis pas sorti : marcher est pénible, par moments douloureux. J’ai travaillé, étonnamment peu distrait, mais parfois c’était un effort. J’ai travaillé jusqu’à 22 heures. C’est ensuite que j’ai ouvert les fenêtres.
J’ai envie de raconter la solitude, celle d’aujourd’hui, sans poids, juste là. Mais je ne sais pas quoi en dire. Elle est dans des silences rompus par un bonjour à la voisine à peu près lors des secondes rimbaldiennes et par des coups de fil professionnels ce matin. Bien sûr aussi je parle seul parfois. Je m’appelle par mon prénom ou mon nom. Ça me rappelle mon père : « C’est Rodriguez », il disait au téléphone. Les hommes, au bureau, ils étaient un nom de famille.
COMPTE RENDU D'ECHOGRAPHIE
Examen réalisé sur appareil échographique: SAMSUNG HS40
Appareil mis en service en mars 2021
Résultats:
Pas d'épanchement intra articulaire de l'articulation talo crurale
Pas d'anomalie des tendons fibulaires, ni du tibial postérieur
Synovite* doppler ++ de la 1ere MTP
Pas d'anomalie des MTP latérales
Pas de bursite inter capito métatarsienne
*Synovite
Maladie
La synovite est le terme médical correspondant à l’inflammation de la membrane synoviale. Cette membrane borde les articulations qui possèdent une cavité, appelées articulations synoviales. La synovite est généralement douloureuse**, particulièrement lorsque l’articulation est mobilisée.
Source:Wikipédia
** Sur une échelle de 0 à 10 ? Je dirais… 8,7*** ?
L’image est datée du 1er août 1916.
Le 1er août 1916, où sont les hommes, les pères, les frères, les fils, les fiancés, les maris ? ::: Marie-Hélène Lafon ; Où sont les hommes
Il regarde une photo, celle au-dessus du canapé. Puis l’autre, au-dessus de la cheminée. Il les veut, ou les voudrait, en tout cas elles lui plaisent, c’est ce qu’il dit sur le moment, je dis le prix.
L’image s’arrêterait sur les vêtements posés sur le lit. Il y aurait quelques secondes de plan fixe. On – le spectateur – se demanderait ce que cela veut dire.
J’ai grandi dans une petite ville, Châteauroux, où la fréquentation de l’art se résumait à la visite du musée municipal. J’ai appris longtemps après l’avoir quittée qu’il abritait des œuvres de Camille Claudel. Je ne les connais pas. Le seul tableau dont je me souviens et que je revois vaguement, parce qu’on s’arrêtait devant, est le portrait du général Bertrand. Le musée portait son nom. Il en était le fondateur.
::: Christine Angot ; La Nuit sur commande.
Inattendues – quoi qu’appréhendée -, la douleur du matin et la vitesse à laquelle elle s’est échappée de mon pied gauche. Ainsi le soir, inattendu, Emmanuel. Puis dans le bar, inattendu, Grégory, c’était autrefois, c’était Paris, rue Pixérécourt, trois soirs je crois, le genre de mec quelque part trop pétillant, trop festif pour moi, à côté je me trouve chiant comme la mort, à côté je suis comme posé là, sans savoir comment entrer dans leur bulle, quand bien même elle m’attire ; j’aimerais être comme ça, je sais l’être parfois. Ce soir il l’est encore, comme sur une autre planète, rire exubérant. D’abord on se sourit, ses yeux pétillent, un grand sourire surpris sur mon visage, je suis content de le voir ; j’attends. Ce n’est qu’une fois Emmanuel reparti que je m’approche. « Ah enfin ! » dit-il, « j’ai cru que… »
Marché des Douves. Arrière-plan : beaucoup de musique, plutôt du bruit pour moi. Je lui dis que je n’ai envie que d’une seule chose : lire, lire le livre entamé samedi dernier ; depuis je le dévore. Nicolas, fatigué, n’a pas voulu nous accompagner après le spectacle – aucun de nous ne l’a vraiment aimé ce spectacle, moi j’étais vraiment à côté, spectateur sans entrain -, et une fois échangées quelques banalités d’usage – ce que nous faisons, où nous vivons – en buvant rapidement un demi dans un ecocup, quand bien même notre conversation est agréable, nous concevons, je crois, que nous sommes dans une forme de solitude. Elle veut rentrer. Moi aussi.
Une ou deux heure plus tard, soudain, mais on l’attendait, l’orage s’abat de mille éclairs grondant, le ciel ce n’est plus la nuit, c’est autre chose, c’est gris, beige, bleuté, et j’aimerais tant être au loin, ou plus haut, capturer la foudre au-delà des toits, zébrures. J’aime cela. J’aime cette ambiance irréelle, on l’on passe de l’étouffement – qu’il faisait chaud en attendant le spectacle ! qu’il faisait chaud ! – à l’apocalypse, j’aimerais avoir les fenêtres ouvertes, prendre ces embruns, cette fraîcheur qui s’impose par les vasistas de la salle de bain en même temps que le bruit de la pluie. Je pense à ma grand-mère qui craignait tant l’orage, à ma mère qui n’en subira peut-être pas un aussi fort et qui aura fermé les volets. Ici, c’est spectacle.
Au fond du sac, toujours ce livre, précieux, léger, peu de mots, des images. J’ajoute une marque à la page 87 : Reste la question, ombre portée du secret, rai de jour à la porte où l’on a posé les scellés : où vont les souvenirs dont on n’a plus la trace ?
::: Chintis Lundgren ; Toomas dans la vallée des loups sauvages, 2019
Au moment où j’écris ces lignes, mon récit est achevé. Tout est en ordre autour de moi et j’ai accompli la dernière tâche que je m’étais donnée. Cela ne m’a demandé qu’un mois, qui a peut-être été le plus heureux de ma vie. Je ne comprends pas cela : après tout, ce dont je me souvenais n’était que cette existence étrange qui ne m’a pas dispensé beaucoup de bonheur. Y a-t-il dans le travail de la mémoire une satisfaction qui se nourrit d’elle-même et ce dont on se souvient compte-t-il moins que l’activité de se souvenir ? Voilà encore une question qui restera sans réponse : il me semble que je ne suis faite que de cela. ::: Jacqueline Harpman ; Moi qui n’ai pas connu les hommes
C’est ton message d’abord, il est tôt, l’œil à peine ouvert lorsque je le découvre. Je dormais encore lorsque tu m’as écrit. C’est inédit, n’est-ce-pas ? Je ne crois pas que tu m’aies déjà ainsi attendu un matin. Celui de ce jour, alors, glisse ensemble jusqu’à cette habitude que nous avons, déjà évoquée ici, la terrasse de la Mère Michel, un verre, un déjeuner, bien sûr des frites. Ton amie E nous rejoint. Je ne la connais pas. Tu existes, depuis des mois, sans tous ces gens dont tu me parles. J’existe pour toi, depuis des mois, sans tous ces gens dont je te parle. Samedi dernier, tout a changé, peut-être : tu as rencontré P, j’ai rencontré C. Ce fut bref. C’était le signe de quoi ? Que nous pouv(i)ons être autre chose ? Ou que nous ne pouv(i)ons pas être autre chose ?
Ce sont des phrases, ensuite, festival Chahuts. Des phrases fantômes, de celles qui vous hantent, collectées. Je retrouve l’initiateur de ce projet, Lancelin Hamelot. Nous nous sommes rencontrés le 21 mai, je suis venu lui offrir Présence, nous parlons un peu, il m’offre un café ; je perçois qu’il est de ces hommes – c’est l’adjectif délicat qui me vient, mais ça n’est pas ça, ou pas que ça – dont j’aimerais être ami.
Et puis c’est une expo, Thibault Franc, j’aime. Un homme s’approche, me sourit : « Vous n’êtes jamais venu. » Il a raison.
Ce sont tes mots, ensuite. Et aussi, les siens, ceux d’E à propos de moi ou de nous, que tu répètes, auxquels tu réponds, ce genre de paroles qui bousculent à la fois les certitudes et les incertitudes. J’aurais pu ne parler que de cela, exergue. J’aurais aimé me rappeler chaque mot. Ce sont des moments dont on fait des films, tu ne crois pas ?
C’est un livre, enfin. Un livre que Parthiban m’offre, cadeau d’anniversaire, comme ça, là, au milieu de la rue, quelques minutes après s’être retrouvés. C’est l’un des livres dont m’a parlé O, mercredi. J’en suis sûr. Le titre, c’est celui-là, je ne peux pas me tromper. La coïncidence me trouble. Je ne sais pas encore que je vais adorer : le soir, trente pages. Je ne sais pas encore que je me suis trompé : O ne m’en a jamais parlé.
Et la photographie ?, me demandes-tu. C’est presque abrupte ; je perçois que tu veux changer de sujet, quitter la politique – sujet dont j’aime parler mais qui est, dirais-je, le tien – pour aller vers moi, vers un espace plus sensible, plus intérieur : la photographie, donc. Je soupire comme quelqu’un qui ne sait pas. Je cherche. J’aime cette question, tellement ouverte que je peux en faire ce que je veux. J’aime son danger.