Dimanche 5 janvier 2025

Cette station balnéaire n’était pas comme les autres.
Les tamaris tordus ? Mais tous les fronts de mer ont les mêmes arbres penchés.
Les trottoirs, de ce rose fané, avec des fissures ?
Ces vieux panneaux de signalisation en ciment effacés, absurdes ; une flèche bleu marine n’indique rien, sauf un but évident, une seule route ; un sens interdit, d’un rouge pâle ; une interdiction de tourner à droite devenue un monochrome blanc à peine lisible, on pouvait s’engager par erreur, s’en excuser.
::: Sophie Poirier ; Le Signal

Vendredi 3 janvier 2025

Sur l’écran, les 120 pages du texte « Ce lieu de l’absence », qui s’est longtemps appelé « Ce que je sais d’Antonio Rodriguez Cuervo ». Comme tous les 6 mois, quand les vacances ont épuisé le rien ou qu’elles approchent de la fin, j’y reviens, je le triture un peu, je m’y épuise, entre contentement, envie de mettre le mot fin, besoin de relever ce défi, sentiment que ça pourrait être mieux.

Il y a quelques jours, pourtant, je disais à maman que je n’avais plus envie de travailler sur ce texte. Je ne sais pas si c’est un effet des cachets en forme de losange, ce plaisir retrouvé, ce truc en moi qui fait dire que ça vaut peut-être le coup.

Jeudi 2 janvier 2025

En attendant son tour elle observe la vendeuse, une petite blonde qui lui rappelle quelqu’un mais qui ? J’ai déjà vu cette fille-là quelque part, se dit-elle, mais où ?
::: Christian Gailly ; Les Fleurs

Mercredi 1er janvier 2025

C’est la fin du jour, ils attendent sur le pont Chaban-Delmas ce moment où le soleil disparaîtra et où le ciel éclatera en un feu dessinant les toits de la ville en silhouettes noires d’encre. Il y a aussi tout là-bas le pointillé bleu de la roue et les lignes rouges du cirque Grüss installés au Quinconces. Parfois c’est une femme seule mais souvent ils sont deux, sans doute s’aiment-ils, je les regarde comme ils espèrent s’aimer encore. Un peu plus tôt Olivier – l’un des nombreux Olivier de mon répertoire – me racontait sa nouvelle vie, faites de désirs inédits, d’audaces qu’il bafouille. Jamais nous n’avions abordé cela, ce qui fait corps et soupirs, légèreté. Un peu plus tôt tu m’as dit qu’on avait encore des choses à découvrir ; tu avais ce sourire des jours qui ne savent pas, les yeux endormis d’une nuit qui n’en était pas une.

Mardi 31 décembre 2024

Pleurer le matin, pleurer le soir, entre les deux rien de cela, regarder maintenant, regarder devant, regarder demain, relever les manches et les défis, vivre en ce jour des instants que je dis inédits, faits de petits plaisirs et de sourires idiots ou immenses, d’achats basiques, d’un petit vase danois, d’une note de poissonnier salée, des sequins de vingt heures trente, d’un « Je te serre fort » qui finit notre année.

Je traverse minuit seul, moment voulu et nécessaire pour être bien avec moi-même et avec vous deux, sans vous deux. J’aime vivre ainsi ces moments de la vie où l’on regarde la pendule en se disant « Voilà », apaisé, sans regards, pas même le mien dans un miroir. J’aime quelque part les rendre, ces moments, ces virages du temps, à la banalité de ce qu’il sont, une fraction de seconde. Je préfère vivre pleinement d’autres heures imprévues que donner à ces rendez-vous obligatoires une présence malvenue. M’amuser, ce soir, aurait été malvenu, impossible. J’attends demain matin, j’attends mon renouveau. Alors je me ressers un verre, Pessac-Léognan, 2012. Dans la douceur de la nuit, quelques messages, je souris.

::: Emmanuel Courcol ; En fanfare, 2024

Lundi 30 décembre 2024

– Et n’oublie pas, continue à écrire si tu veux. Ne te bride pas.
– Oui. Mais je dois arrêter de ressasser aussi.
–  Car tu crois qu’elles font quoi Marguerite et Annie ? Elles ressassent. Tout le temps.
– Et toi tu me fais rire, comme toujours.

::: Djiby Kebe ; L’avance, 2024

Dimanche 29 décembre 2024

Tu ne sais pas ce qu’il faut croire dans mes mots et nos souvenirs. Sache pourtant que tu as tant été là, et que tu l’es encore. J’ai été surpris, je n’ai pas cru, j’ai voulu croire, j’ai vu les évidences et l’impossible, j’ai attendu, essayé, espéré, désiré, voulu, hésité, refusé de partir, eu peur, échoué, et tous les verbes du monde ne sauront exprimer ma confusion devant ta douce jeunesse, les années qui nous séparaient, mon visage refusé sur nos selfies souriants, ces rares moments ensemble, ta force, tes yeux, ton rire et le mien, cette inégalable complicité, nos solitudes, mon besoin d’être là pour toi, ces faiblesses en moi que personne n’a regardées comme toi et tout ce que j’oublie. Traversé par des mois inédits, j’ai finalement été un monstre qui cherche peut-être un chemin qui n’existe nulle part, qui ne sait pas dire, qui dit au mauvais moment, au mauvais endroit, de la mauvaise manière, sautant dans le vide avec la peur derrière et l’inconnu devant, croyant en un saut se sauver du tumulte. Je pleure encore parfois.

A partir d’aujourd’hui, ici, je ferai silence de nous. Je n’attendrai pas le 31 décembre pour regarder derrière, pour rappeler que mon année a commencé avec toi, à Marseille, dans une chambre d’hôtel aux draps blancs. Toujours les draps sont blancs dans les chambres d’hôtel. Combien en avons-nous froissés ? Toujours c’était des lits jumeaux, c’est ainsi qu’on dormait, à notre manière d’être ensemble mais pas ensemble. Toujours on les rapprochait. C’est dans une chambre d’hôtel qu’on s’est connus, à Lyon, en mai 2023. On s’attendait un peu, depuis des mois, on connaît la date précise. Toi et moi on la connaît, on se la rappelait. Si je l’oubliais j’en avais la trace. J’oublie. Trop. Tout. Même ce qui est important. Même ce que je veux garder en moi.

Mon année se termine sans toi, nulle part, aucun drap froissé, pas même les tiens roses. Nos corps séparés à cause de moi. Ce soir, après qu’on a échangé, après que tu as dit ta douleur de m’écrire et le besoin de faire signe, ce besoin qu’on partage pour dire qu’on pense à l’autre, j’ai dicté un texte, il y avait des mots que je ne t’ai jamais dits. Il y avait la mort, aussi.

Vendredi 27 décembre 2024

Sans doute faudrait-il regarder ailleurs pour ne pas enfoncer ce journal dans le tumulte des jours, dans le croisement de vos présences, puisqu’ici à qui dois-je aujourd’hui m’adresser ? Vos visages s’imposent ; le tien est toujours sur mon écran, noir et blanc nostalgique des heures possibles, il ne me regarde pas ; le tien sourit en franchissant la porte. Je suis dans un piège, ce journal est un piège tout comme il peut être une lumière, une caresse. J’imagine que tu le lis et que tu attends, que tu ne veux pas savoir les sourires et j’ai hésité à les taire. Ce journal est une vérité qui s’impose et un mensonge, il omet, traître, il veut faire poésie les oscillations colorées de mes pensées qui passent du gris au rose puis au gris. Comment recouvres-tu le bruit de la rue ? Je cherche un synonyme au mot silence mais le dictionnaire ne m’offre rien que des douceurs.

Alors faudrait-il regarder le rythme des jours, le déjeuner avec Jean-Luc, le café avec Julian et Manu, cet album de Bang Gang que j’avais oublié, ce morceau d’émission de radio où Nicolas Mathieu parle de la langue de Céline alors je pose Voyage au bout de la nuit sur la table de chevet, réticent. Ainsi quand vient l’heure de l’ouvrir, je comprends que c’est impossible. Je ne peux pas. Mon corps ne peux pas. Le style, je le trouverai chez d’autres.

::: Andrea Arnold ; Wasp, 2003

Jeudi 26 décembre 2024

Comment nous guérir de ça ? Je cherche les mots qui me libèreraient, parce que je n’ai pas les armes aujourd’hui pour te sauver toi, de ça, de moi, alors j’essaye au moins de me sauver moi, de nous, de moi, de ça, ici. Mais je suis lourd, tout est lourd, trop lourd à porter, j’ai ce poids dans la tête, expiation, page blanche. Écrire m’a parfois aidé ; je cherchais, dans le beau que j’essayais de faire naître, l’étouffement de l’horreur, j’y parvenais un peu, suffisamment. Mais aujourd’hui, j’ai en creux ces silences, comment pouvons-nous ainsi être silences ? J’ai ta douleur en moi ; comment la dire ?

Lundi 23 décembre 2024

Par-dessus tout, ce que j’aime dans cette maison, c’est l’espace. L’espace intérieur, et encore plus, l’espace extérieur, cette grande vue sur la vallée de l’Oise et les étangs de Cergy-Neuville. La vue change tout le temps, la lumière n’est jamais la même sur les étangs. La lumière qui va jusqu’à Paris puisque d’ici on distingue la tour Eiffel. Le soir, je la vois illuminée. À la fois proche et loin. Je crois que ça correspond bien à ce que je ressens vis-à-vis de Paris, peut-être même par rapport à ma place dans le monde. Paris au fond — ça peut paraître curieux de dire ça — je n’y rentrerai jamais.
::: Annie Ernaux ; Le Vrai Lieu – Entretiens avec Michelle Porte

Samedi 21 décembre 2024

À cette époque-là, c’était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit, que, lorsqu’on rentrait, mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou, même, que le jour allait venir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque de l’autre côté des collines. « Bien sûr, disait les gens, vous êtes en bonne santé, vous êtes jeunes, vous n’êtes pas mariées, vous n’avez pas de souci… » Et même l’une d’entre elles, Tina, qui était sortie boiteuse de l’hôpital et qui n’avait pas de quoi manger chez elle, riait elle aussi, pour un rien et, un soir où elle clopinait derrière les autres, elle s’était arrêtée elle s’était mise à pleurer parce que dormir était idiot et que c’était du temps voler à la rigolade.
::: Cesare Pavese ; Le bel été

Jeudi 12 décembre 2024

Si je devais réfléchir à ce pour quoi j’ai commencé à écrire, je dirais que la littérature, pour moi, consiste à décrire de beaux jeunes hommes. Des garçons partout, des garçons tout le temps: le projet vain d’un voyeur innocent. Mais à force de buter, le désir s’est usé.
::: Robin Josserand ; Prélude à son absence

Vendredi 29 novembre 2024

Je ne connaîtrai jamais les véritables raisons de la séparation de mes parents. Il devait pourtant y avoir un profond malentendu dès le départ. Un vice de fabrication dans leur rencontre, un astérisque que personne n’avait vu, ou voulu voir.
::: Gaël Faye ; Petit pays

Jeudi 28 novembre 2024

J’ai toujours voulu écrire comme si je devais être absente à la parution du texte. Écrire comme si je devais mourir, qu’il n’y ait plus de juges. Bien que ce soit une illusion, peut-être, de croire que la vérité ne puisse advenir qu’en fonction de la mort.
::: Annie Ernaux ; L’occupation

Samedi 23 novembre 2024

::: Roberto Rosselini ; Rome Ville ouverte, 1946

Malgré l’épuisement, malgré la nuit prolongée devant le film du matin grignotant Rosselini sans vergogne, malgré la journée déjà bien entamée, folie légère, nous partons. Là-bas il y a les oiseaux. Même nous verrons la mer dans la nuit ; avant on croyait entendre les vagues mais ce n’était que le vent.

::: Eric Rohmer ; Les Nuits de la pleine lune ; 1984

Vendredi 22 novembre 2024

L’appartement de notre mère, près de la Porte de Saint-Cloud, est devenu un capharnaüm sans vie qui dégage une tristesse poignante. Mon frère et moi nous employons à le vider de ses meubles, de ses livres, de tout ce que maman avait acquis au fil des années et de ce qui lui vient de ses parents : un précieux bric-à-brac qui a l’étrange pouvoir de raconter plusieurs générations, plusieurs vies.
::: Anne Wiazemsky ; Hymnes à l’amour

Il y a dehors ceux qui craignent le froid et la pluie, les hommes assis sur le trottoir sous d’épaisses couvertures de peu, presque on les enjambe, on ne sait ni dire ni faire ni les regarder vraiment et puis il y a les femmes grimaçant sur des vélos. Hier je suis resté chez moi, je n’ai rien vu, rien vu que la pluie qui frappait les carreaux. Je ne sais même pas s’il faisait froid dehors, je n’ai pas franchi la porte, pas ouvert la fenêtre. J’avais aimé ce cocon, j’avais travaillé à l’abri des autres.

Mercredi 20 novembre 2024

Il a les yeux et le nom d’un conquistador, le manteau noir, les cheveux tout autant, la barbe tout autant, courte. La chemise blanche est impeccable, boutonnée au col. Avec Clément on parle de lui, il me regarde, je ne sais pas s’il faut l’aborder. Son travail, ici exposé, m’a pourtant plu, beaucoup, et donc avec Clément on parle de lui en buvant un peu de vin blanc et en grignotant ce qu’on nous tend en souriant, tout est très souriant d’ailleurs, quelques femmes ont eu, on le constate, quelques traits adoucis et plus tôt aussi avec Benjamin on parlait de ça, je veux dire on parlait des œuvres du conquistador, je les aime, je disais qu’elles donnaient envie de les faire. Il ressemble à Pierre Niney. Mais c’est Benjamin que je suis venu voir, Benjamin et son travail, léger et organique, des animaux qui n’existent pas, des fleurs qui n’existent pas, des minéraux qui n’existent pas. Tout cela, quelque part, n’existait pas non plus avant qu’on pousse la porte, monde inédit.

Lundi 11 novembre 2024

Cher toi,

Pas de mots, pas de photographies. Les semaines sont sèches, je ne suis pas là. Je me suis absenté de mes/ces habitudes – écrire mon journal et prendre des photos – pour m’alléger, me sauver sans doute. Je suis dans une espèce de folie ordinaire, je travaille chaque jour, le weekend dernier ce fut pareil. Jeudi je serai libéré. J’espère.

Aujourd’hui je suis allé me promener, le même parcours, le long de la Garonne, demi-tour avant les hangars, retour par la rue Notre-Dame et ses ombres. Je voulais éviter le soleil dans les yeux, trop bas, qui régnait sur les quais, réconfortant mais éblouissant.

Je ne suis pas à l’abri, je ne suis pas encore assez loin du précipice. Avant-hier, en allant écouter mes camarades lire à haute voix, lire sans moi, j’ai senti que c’était encore trop. Quand bien même je n’écoutais pas vraiment, tu sais je n’écoute jamais vraiment. D’ailleurs, lundi dernier, la neuropsychologue m’a fait part de son bilan, rien de surprenant. Je t’en parlerai de vive voix. … Appelons-nous ! Au fait, le 2 janvier, où seras-tu ?

Dimanche 27 octobre 2024

En ce temps-là, si on m’avait demandé où je voulais partir, je crois que j’aurais répondu à Turin. Il ne s’agissait pas de tout quitter, disparaître ou tenter une existence ailleurs, mais seulement de changer d’air et voir du pays. Il fallait un ailleurs, et l’ailleurs était Turin. Depuis des semaines, nous étions cadenassés au mur de nos villes. Accroché au goudron. Les aubes ressemblaient toutes à celles d’un dimanche. Nous étions seuls.
::: Pierre Adrian ; Hôtel Roma

Lundi 21 octobre 2024

Bien sûr, les choses tournent mal, pourtant tu serais parti et, quand les 30 du monde seraient devenu trop puissante, tu serais rentré chez toi. Mais ça ne s’est pas passé comme ça, car les choses tournent mal à leur manière mystérieuse et cruelle de choses et font se briser contre elle toutes les illusions de lucidité. Tu es parti, le monde ne t’a pas éteint et quand tu es rentré, il n’y avait plus de chez toi. Il y avait tes parents, ta maison et ton village et ce n’était miraculeusement plus chez toi.
::: Jérôme Ferrari ; un dieu un animal

Samedi 12 octobre 2024

L’orange poisseux des limaces, le vert luisant des mousses, du jaune ici ou là, et tous ces bruns, tous ces bruns qu’on ne regarde pas, à tort, ignorés, feuilles mortes, écorces pourrissant, terre humide de la pluie du matin, bogues gisant. Et le blanc désastre des bidons éventrés.

Vendredi 11 octobre 2024

Cher toi,

J’aimerais apprendre les noms des nuages pour te dire à quoi le ciel ressemble. Je suis en route – en chemin ferré, plutôt – vers chez ma mère. Il y a eu des jours des silence, tu vois, bientôt mon ciel sera plus clair tu crois ? Nous sommes vendredi, l’horizon m’inquiète un peu moins qu’il y a quelques jours : je raye, j’élague. Je fais. Je me débarrasse. Je donelist. Pourtant je sais que demain, oui demain et dimanche aussi, je penserai à ce qu’il reste à faire, tout, trop ou pas je ne sais pas, de toute façon c’est presque irrationnel, c’est toi-même qui me l’a dit je crois. Tout devient trop. Alors peut-être que je tremblerai un peu. En plus j’ai pris un billet de seconde classe, y a vraiment rien qui va.

Lundi 7 octobre 2024

François Ozon ; Quand vient l’automne, 2024

Chère toi,

On ne se connait pas. Je ne sais même pas qui tu es. Tu n’existes pas. J’imagine un visage triste aujourd’hui, triste demain. Je ne sais pas à qui il faut dire ce que je veux dire. Je ne sais pas comment le dire. Je regarde la date, elle s’impose, elle impose de dire quelque chose, quand bien même, depuis toujours je crois, je me tais devant les dates, les stèles, les pleurs, les peurs, les discours, les idées, je crois que ce n’est pas l’endroit, mais est-ce l’endroit de dire que ce n’est pas l’endroit ?, déjà dire ça c’est mettre le doigt dans l’engrenage après l’avoir posé sur mes lèvres. Pas l’endroit pour écrire que tout est tordu ? tout est monstrueux ? pour écrire quelques phrases en hommage aux morts, ceux d’un jour, sans oublier tous les autres, auparavant, depuis, partout. Faire signe, ce n’est pas oublier le reste mais j’ai peur de faire signe : il y aura quelqu’un pour dire « Tu oublies le reste ! » Cette date est toute la complexité du monde et toute son horreur tant elle recouvre tout le reste, même ce qu’elle ne recouvre pas. Elle me donne envie de me taire, fermer les yeux. Silence coupable. Je sens mon silence coupable. Il ne suffit plus de penser aux morts innocents qui tombent chaque jour sous la folie. Il faut faire hommage sur un réseau social, dire hommage, dire Non, dire Oui, dire pour ne pas être celui qui ne dit rien. Mais il faudrait des heures pour dire tout, pour dire combien on voudrait pouvoir tout dire, tout, la folie et ça ne suffirait pas, il y aurait toujours quelqu’un, une foule, pour vous crier « Non ! Ne dis pas ça ! » Ce soir, dans les réseaux sociaux, j’ai senti, plus que d’habitude je crois, que tout – le monde, les commentaires sur Internet – était impossible à supporter. J’ai trouvé cela épuisant. Il y a les minutes de silence. Il faudrait des jours de silence.

Dimanche 6 octobre 2024

Lol V. Stein est née ici, à S. Tahla, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse. Son père était professeur à l’Université. Elle a un frère plus âgé qu’elle de neuf ans – je ne l’ai jamais vu – on dit qu’il vit à Paris. Ses parents sont morts.
::: Marguerite Duras ; Le Ravissement de Lol V. Stein

Jeudi 3 octobre 2024

Johann Le Guillerm ; Le Pas Grand Chose

Cher Nicolas,

J’ai pensé à toi ce soir, et tant ri. Tant ri ! Aux larmes ! Il y avait ce spectacle, Le Pas Grand Chose, fausse conférence scientifique qui m’a rappelé Le Tas, de Pierre Meunier, où nous étions allés ensemble. 2008. Ou bien était-ce Au milieu du désordre ? Les traces du web me font douter.

Rire est assez rare ces temps-ci, mais il y a parfois des hilarités inattendues, souvent c’est au travail que cela arrive. Au travail c’est un peu le grand écart des émotions, beaucoup de stress et malgré tout une joie qui nous réunit avec les collègues avec qui je partage le même bureau. Un bureau sans fenêtre, il y aurait de quoi dire sur le sentiment d’étouffement que cela peut produire. Alors notre humour n’hésite pas à être très potache ; il suffit d’un truc oblong qui pendouille d’un fauteuil.

J’espère que toi aussi tu ris aux éclats.

Mardi 1er octobre 2024

Il devait arriver ce soir-là et je me souviens bien que mon père était furieux. Il avait toujours été résolument hostile à ce projet qui avait donnée lieu à d’interminables discussions. Dieu sait qu’il aimait recevoir, mais ses amis, des parents ou, de temps à autre, une relation d’affaires. L’idée qu’un étranger, qu’un nconnu allait s’installer chez nous pour deux mois, qu’il le retrouverait tous les jours et deux fois par jour à sa table, lui était odieuse. C’est qu’il ne s’agissait pas d’un femme de chambre ou d’un chauffeur !
::: Maurice Pons ; Métrobate